AYANT-PROPOS
Dans l'œuvre de Pierre le Grand et de Catherine la Grande la Russie moderne apparaît déjà armée de pied en cap pour toutes les conquêtes matérielles ou morales, réalisées alors ou depuis. Cette œuvre, on ne Tignore pas, a eu cependant des antécédents, et Pierre lui-même s'est donné pour un continuateur. De qui? On connaît ses prédécesseurs immédiats, les premiers Romanov, souverains obscurs d'un empire privé de tout contact avec 1 Europe, fermé aux inlluences du dehors et impuissant à tirer de son propre fonds les éléments d'une civilisation mêmerudimentaire. En remontant plus loin, jusqu aux dernières années du seizième siècle, c'est le smoutnoié vrémia, « le temps des troubles », c'est-à-dire le désordre et l'anarchie, la barbarie et la nuit.
Pourtant, à y regarder de près, les clartés soudaines du dix-huitième siècle ne sont pas une aube. Pour être un soleil levant, cette lumière a trop d'éclat. Pierre le Grand ne s'est pas trompé et la nuit d où son génie fulgurant est sorti n'a été qu'une éclipse.
Le développement intérieur et extérieur du grand empire du Nord semble participer du système des avalanches. A des intervalles largement espacés, un déplacement subit du centre de gravité se produit et détermine une rapide poussée en avant, suivie d un temps d'arrêt plus ou moins long. Le
phénomène s'est répété plusieurs fois déjà et les apparences sont pour qu'il se reproduise encore. Il a une raison et une explication fort naturelles : dans la tâche immense que ses destinées lui ont attribuée, il était inévitable que ce peuple rencontrât des obstacles formidables et dût aussi sérier ses efforts. En ce moment, et depuis une vingtaine d'années, ses progrès paraissent suspendus à l'intérieur, et, au dehors, arrêtés sur les voies qu'ils suivaient précédemment. C'est que son activité s'est trouvée absorbée et détournée par la conquête d'un nouveau domaine, destiné à étendre encore le cadre où il évolue, — jusqu'aux mers de Chine d'un côté, jusqu'au golfe Persique de l'autre. Les problèmes qu'il a provisoirement abandonnés n'en mûrissent pas moins, lentement mais sûrement, et gare à l'avalanche!
Le prédécesseur dont Pierre le Grand s'est réclamé fut un contemporain des derniers Valois, et c'est à cette époque, en effet, qu'il faut remonter pour retrouver les origines poHiiques et intellectuelles du réformateur. Tâche ardue; mais 1 intelligence des résultats définitifs est à ce prix, et c'est la raison du volume que je mets maintenant entre les mains de mes lecteurs. On me reprochera sans doute de n'avoir pas commencé parla; mais, en histoire comme en auatomie, il serait téméraire d'aller d'abord au commencement, à l'embryon ou à la cellule, et je ne fais que suivre en réalité l'ordre et la méthode ordinaires de toutes les études.
Du seizième au dix-huitième siècle, la Russie a donc vécu en dehors de la communauté européenne et de la civilisation, ou à peu près; mais auparavant elle avait déjà fait un effort pour y entrer, et l'œuvre à laquelle Voltaire a prêté son concours et donné ses applaudissements a été inaugurée quand Charles IX et Henri II[ régnaient en France. A ce moment, l'énorme et barbare Moscovie s'est mise en route pour entrer en contact avec ses voisins de l'Occident. Elle a