AVANT-PROPOS III
trouvé la route barrée ; la Pologne s'est mise en travers Civec la Suède, et il a fallu plus d'un siècle pour écarter l'obstacle. Mais, sans Bathory, à l'horloge qui marque l'heure des grandes évolutions historiques, les aiguilles auraient peutêtre fait un tour de cadran cent ans plus tôt. Au dehors, acquisition du littoral de la Baltique, anéantissement des derniers vestiges de la puissance tatare, conquête de la Sibérie et ouverture de relations politiques et commerciales avec tous les pavs d'Europe; au dedans, introduction des éléments de culture étrangère et réorganisation de l'État sur les bases mêmes où nous le voyons aujourd'hui : tout ce que Pierre et Catherine ont accompli était entrepris, ébauché, partiellement réalisé même, en ce premier matin sur lequel un soir trop prompt est tombé.
Oui a fait cela? L'homme dont Custine a écrit qu'il avait « pour ainsi dire dépassé les limites de Ja sphère où la créature a reçu de Dieu la permission de faire du mal «, le tortionnaire dont la figure est un cauchemar et le nom une épouvante, l'émule de Néron et de Caligula — le Terrible!
C'est un des plus curieux exemples d'aberration dans le domaine de la légende et même de la critique historique.
Et d'abord, ce nom de Terrible que j ai dû inscrire entête de mon volume pour que l'homme fût reconnu, ce nom est un contresens. Les Russes d'aujourd hui n y prennent pas garde eux-mêmes, abusés par une traduction que les étrangers leur ont imposée. Les Allemands hésitent entre der Sclireckliclie (le Terrible) ou der Graiisame le Cruel), et, les deux versions étant fausses, la seconde est pire. Jamais Ivan IV ne s'est appelé ainsi pour les Moscovites de son temps. Il était le groznyï. Or, écoutez ceci : au cours d'une polémique épistolaire qui est une des curiosités de l'époque, Bathory reprochant à sou adversaire les porteurs de haches — les ryndy — dont il s'entourait devant les envoyés du roi,
Ivan lui répond : r. Eto te lu ne gossoudarskii, da i GROZA : ainsi le veulent mon rang et le respect que je dois inspirer. » La GROZA n'a jamais voulu dire autre chose. Consultez encore le Domostroi, le célèbre ménagier moscovite de ce temps, à 1 article des devoirs imposés aupère de famille : on lui demande d'être groznyï, c'est-à-dire respectable et respecté.
Mais alors les supplices, les échafauds. les hécatombes de vies humaines, dont parlent les chroniques? C'est une autre affaire. Connaissez-vous en quelque pays d'Europe, au seizième siècle, un chapitre d'histoire qui ressemble à une idvlle?En Pologne peut-être, où la ^r/acA/a inaugurait alors avec les derniers Jagellons 1 expérience périlleuse du noli me tangere. Et encore! Bathory y mit ordre pour quelque temps. Mais la Pologne et la Moscovie étaient aux antipodes à ce point de M.ie. et si celle-ci a réussi là ou celle-là a échoué, c'est précisément en ne regardant pas aux movens Mettez-vous dans les yeux le creuset gigantesque où ce peuple a travaillé, entre 1 Oural et les Carpathes. la mer Blanche et la mer Xoire : ce n est pas avec des douceurs, des gentillesses et des ménagements qu on a pu y mêler, y broyer et v fondre en un bloc compact vingt races divei*ses qui sont aujourd hui — la Russie. Ou à ce travail Ivan IV ait quelque peu outré 1 atrocité commune aux mœurs du siècle, il se peut. Nous en reparlerons. Mais, dans la légende et dans la critique historique, l'épithète de Terrible est devenue svnonvme d une férocité sans raison comme sans excuse, purement barbare dans ses origines, poussée jusqu à la démence dans ses manifestations, et, pour qui connaît la puissance des mots, les conséquences ne peuvent faire de doute : le mot a mis sa marque fausse sur la chose.
Assurément 1 évocation du personnage et de ses entours ne saurait être séparée de quelques spectacles hideux et il