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excès de la chair — jusqu'à se porter à un attentat odieux — Oderborn laffirme — sur sa belle-fille, cette même Irène à laquelle il témoignait une affection paternelle.
La date de la mort et quelques détails insignifiants échappent seuls à l'incertitude. Ayant invité Boris Godounov à faire sa partie, Ivan était occupé à disposer les pièces sur l'échiquier quand il fut pris de faiblesse. Quelques instants après il râlait, donnant raison aux astrologues. Sur sa demande, après qu il eut reçu les derniers sacrements, on accomplit sur lui la cérémonie usuelle de la prise d habit. Ce fut le moine lona qui abandonna à Féodor la couronne et à Boris Godounov la réalité du pouvoir.
J ai essayé de montrer ce qu avait été le premier tsar de toutes les Russies. Je dois, en terminant, préciser quelques traits de cette image, si difficile à reconstituer à travers toutes les incertitudes dont un passé obscur l'a entourée.
Ces incertitudes défient toute tentative allant au delà de l'approximation, même en ce qui concerne l'apparence extérieure de l'homme. D après les témoignages russes, il était maigre et sec ; les étrangers l'ont vu. au contraire, gros et gras. Question d'étalon différent peut-être : nous savons que les Moscovites du temps étaient pour la plupart d'une corpulence peu commune en d autres pays. On est d accord sur la taille, très élevée au rapport de tous et la structure fortement développée : épaules hautes, poitrine large. Et cependant, dans le trésor de la laure de Saint-Serge, à la Troïtsa, est conservé un kaftan qui, d'après la tradition, aurait fait partie de la garde-robe du souverain; or, M. Glagoliév, qui en a relevé récemment et publié les dimensions f Archive 7'usse, juillet 1902;, semble en tirer des indications contraires. Pour le
visage, les portraits d'authenticité plus que douteuse ne sont d'aucune ressource. Les témoignag^es, assez concordants, indiquent un nez long et camus ou recourbé; des yeux bleus, petits, mais très vifs, au regard pénétrant; une moustache longue; une barbe rousse bien fournie, grisonnante vers la fin du règne. Les cheveux étaient rasés : capillos capitis uique plei'ique Ruiheni novacula ladit, dit Printz von Buchau.
Dans la seconde moitié de la vie du souverain, celle sur laquelle nous avons le plus de renseignements, l'expression habituelle de son visage a paru à la plupart des témoins sombre et menaçante, bien qu'il lui arrivât souvent de rire aux éclats. Mais là nous touchons déjà à l'aspect moral de cette physionomie, dont Fénigme, après mille essais de déchiffrement, est restée entière, et c'est à des contradictions non plus divisant les observateurs, mais dissociant, semble-t-il, le sujet observé lui-même que nous avons affaire.
Il est énergique jusqu'à la violence et en même temps timide jusqu'à la poltronnerie, orgueilleux jusqu'à en paraître fou et susceptible d'humilité descendant jusqu'à la bassesse. Il est intelligent et capable, cependant, de dire et de faire les pires sottises. Pourquoi insulte-t-il Erik au moment même où il recherche son alliance ? Gomment arrive-t-il à se traiter lui-même de « chien puant » , tout en persévérant dans les errements qui l'engagent à s'attribuer cette épithète ? A ces questions qui pourraient être multipliées à l'infini on a cru trouver une réponse dans les découvertes récentes d'une science qui jouit aujourd'hui d'une faveur peut-être éphémère. Le père et le grand-père d'Ivan paraissent avoir été des gens bien équilibrés; mais son arrière-grand-père, Vassili l'Aveugle, était un homme d'esprit et de volonté également faibles. Sa mère, Hélène Glinska, était maladive et le père avait cinquante ans passés à la naissance de ce fils qui lui-même eut une enfance « égrotante » . La grand'mère, Sophie, peut avoir introduit dans cette famille le sang vicié des Paléologues, avec une prédisposition aux maladies nerveuses très marquée chez les siens. Le frère d'Ivan, Georges, fut atteint
d'imbécillité ; lui-même eut trois fois moins d'enfants que de femmes. Son fils aine mourut en bas âg^e; le second, cruel et sang^uinaire, est tué par son père ; l'autre, Féodor, est à moitié idiot; Dmitri passe pour épileptique...
On devine la conclusion : le Terrible aura été un dégénéré, un de ces « paranoiques » dont Lombroso a étudié la psychologie.
Le défaut le plus sensible de cette explication est qu'elle n'explique rien. Avant le psychiatre italien, Reveillé-Parise (1834) et Schilhng (1863) ont tenté déjà d'étabUr que le génie est toujours une névrose et souvent une aliénation; et la thèse remonte à des autorités beaucoup plus anciennes encore, depuis Aristote jusqu à Pascal. Plus récemment, M. Mejia. fîSevj'osis de los hombres celebi'es, Buenos-Ayres, 1885) nous a appris que presque tous les grands hommes de la République Argentine ont été des alcooliques, des névropathes, ou des fous. Et après? Pour Lombroso et pour ses adeptes, il est entendu que le génie de Napoléon était un phénomène de névrose épileptique. En sommes-nous plus avancés? La névrose épileptique est une étiquette; ce n'est pas une explication. Il n'en reste pas moins qu'entre un dégénéré de l'espèce de Napoléon et un autre de l'espèce d'Ivan la différence est énorme; que, dans les faits et les gestes de l'un, nous apercevons une suite logique, une harmonie, qui font défaut chez le second; que l'un, tout en étant un fou, si l'on veut, agit comme un homme raisonnable et que l'autre donne ou paraît donner des signes fréquents et habituels de démence ; qu'il faut trouver la raison de ces différences essentielles, et que l'hypothèse d'une maladie mentale commune aux deux cas déplace le problème sans le résoudre.
Les interprétations dont le caractère et le tempérament du Terrible ont été l'objet me paraissent relever d'abord d'une erreur générale que je taxerais d'anachronisme. On a traité ce sujet comme s il avait vécu parmi nous, et on lui a appliqué des observations et des analyses qui, justes en elles-mêmes, tombent à faux, par suite d'un défaut de rapport avec le
milieu historique dont elles auraient dû tenir compte. Prenez un homme tel que Louis XI, avec les facultés que l'on s'accorde à lui reconnaître ; transportez-le au dix-neuvième ou au ving^tième siècle, et demandez-vous s'il serait capable maintenant de se laisser prendre, lui si prudent, au piège de Péronne, ou emmener, lui si fin, sous les murs de Lièg^e, pour y prendre part à la destruction d'une ville protégée par lui ? Assurément non ! Pourquoi s'est-il rendu coupable alo7's de cette double sottise, aggravée d'infamie dans le second cas? Parce qu'il était l'homme de son temps, l'homme d'une époque à demi barbare, où, jusqu'au sommet de l'échelle morale, se laissait apercevoir l'absence de cette coordination et de cette discipline des facultés qu'une longue hérédité de culture intellectuelle a rendues communes aujourd'hui, même à des degrés bien inférieurs. Louis XI fut un impulsif, comme l'étaient la plupart de ses contemporains et comme, de nos jours encore, en vertu d'atavismes déterminant des régressions accidentelles, le sont exceptionnellement quelques excentriques. Appliquez cette donnée élémentaire à la personne et à la carrière du Terrible, et vous aurez, ce me semble, fait un grand pas vers la solution cherchée.
Plus souvent encore que Louis XI, Ivan a obéi à des impulsions : les unes extérieures, venant de son entourage ou des événements qui l'impressionnaient; les autres intérieures, résultant de sa naissance et de son éducation. A l'intelligence de son grand-père, avec plus d'ouverture; à l'énergie de cet aïeul, avec moins de fermeté, il a joint, le père étant nul, l'âme passionnée et violente de sa mère. Il a fréquemment agi par soubresauts et par saccades; mais l'homme qui a conçu et mis en exécution V Opritchnina ne saurait passer pour avoir manqué ni de volonté, ni de suite dans les idées. J'ai montré déjà ce que vaut la thèse qui le représente comme ayant toujours livré le pouvoir aux autres, faute de savoir en user. Silvestre et Adachev n'ont pas plus été maîtres de la Russie, de 1548 à 1560, que le tsar Siméon de 1575 à 1576, bien qu'il ait plu au souverain, dans le premier cas, de
se donner pour une victime de ses favoris et, dans le second, de donner la comédie au monde avec son fantôme de souverain.
Ivan a été violent, au point d' " écumer comme un cheval » à la moindre contrariété, comme le dit von Buchau, un bon témoin celui-là, le plus sur de tous. Souvent il n a pu se contenir et se maîtriser; mais souvent aussi il a fait preuve d'une souplesse admirable, comme dans sa lutte avec Bathorv, où nous l'avons vu abandonnant la partie, ou peu s'en faut, sur les champs de bataille, mais disputant la victoire pied à pied sur le terrain diplomatique, et n'y négligeant aucune ressource, aucune chance de succès.
J'ai dit ce qu'avait été son éducation. Dans le manque d'affection, d'égards même, qu'il y éprouva; dans les terreurs perpétuelles dont il dut y subir l'angoisse, on ne peut s'étonner qu'il ait contracté une timidité qui, tantôt, se convertissait en défiance de soi-même, et tantôt en défaillance physique devant le danger. L homme qui pendant vingt ans a tenu tête à tous les Kourbski de son empire n était cependant pas un lâche. De la même source, par le canal de ces éducateurs également appliqués à flatter ses plus mauvais instincts comme à offenser ses meilleurs sentiments, est venu son mépris pour l'humanité, se transformant accidentellement en haine. Taube et Kruse parlent en connaisseurs de son listiges krohodilisch Hertz. Il fut astucieux, en effet, et méchant. Maltraité et bafoué pendant son enfance, il semble avoir cherché toute sa vie d'impossibles revanches, en un besoin furieux de railler les hommes quand il ne pouvait pas ou ne voulait pas les faire souffrir autrement; un plaisir âpre à les mettre en défaut et à s'en prévaloir; une absence complète, absolue, de pitié et de sympathie : trait commun à Pierre le Grand, et pour des causes analogues. Lisez ces lignes adressées à Kourbski après une campagne victorieuse : '< Tu t'es plaint que je taie envoyé dans des villes éloignées comme te tenant en disgrâce; avec l'aide de Dieu voici que nous-mêmes arrivons plus loin encore !... et où donc te proposais-tu de trouver
du repos après tant de fati{jues"? A Wolmar? Nous y sommes maintenant, et toi tu as du fuir où tu ne pensais pas aller »... Rappelez-vous aussi 1 aventure de Vassili Griaznoï, Vopritchnih favori capturé par les Tatars. Son maître va-t-il le plaindre, s apitover sur sa destinée? Que non! « Il fallait, Vassiouchka, ne pas aller sans raison parmi les campements des infidèles, ou, y allant, ne pas dormir les poings fermés à ton ordinaire! Tu pensais être à la chasse avec ta meute et courir le lièvre, et voici que les Tatars t'ont pris toi-même au {jite et attaché à larçon de leur selle!... Ces Griméens ne ronflent pas comme vous autres, et s'entendent à vous mater, femmelettes que vous êtes!... Je voudrais qu'ils vous ressemblassent : je serais assuré qu'ils n'oseraient même pas traverser la rivière ; encore moins aurais-je à craindre de les voir arriver à Moscou... »
Cependant, après s'être ainsi diverti aux dépens du captif, Ivan paie sa rançon, de même qu'après s'être arraché la barbe en la présence de l'envoyé de Devlet-Ghirei il consent à traiter avec le khan. Tout l'homme est là; car s'il n'y a pas de méthode dans sa folie, il y a des retours constants à la raison la plus saine, et l'irascible despote qui vient de lever son bâton pour frapper à la tête un pasteur protestant, coupable d'avoir en sa présence comparé Luther avec saint Paul, est le même qui, tout à l'heure, va disputer posément avec Rokita.
A voir ses emportements incessants, on croirait reconnaître en lui cette fureur insensée dont les Sag^as parlent chez les anciens Normands, et qui les faisait exercer leur force contre des rochers et des arbres quand un adversaire vivant ne se trouvait pas à leur portée; mais non, ce passionné ne se bat pas avec des montag^nes, encore moins avec des moulins à vent. Ce n'est pas un Normand : un Mongol plutôt, irrité à froid et aussi perfide que cruel, plein d'artifices et d'hypocrisie, mais sachant ce qu'il veut et ne voulant que des choses raisonnables, ou qui peuvent lui paraître telles eu égard aux circonstances, subtil, raffiné, et curieux de toutes choses.
S'il dépasse parfois le but qu'il s'est proposé, c'est faute de
savoir g^ouverner son tempérament, et s'il fait plus Je victimes qu'il n'a d'ennemis c'est que, comme Lombroso l'observe avec justesse celte fois, « quand on a une fois goûté à l'horrible plaisir du sang, tuer devient un besoin si impérieux que l'homme ne peut se maîtriser » . On dirait, ajoutet-il, que l'amour charnel se trouve souvent mêlé à ce phénomène et que la vue du sang donne à cette passion un stimulant tout particulier... Ces scènes sanguinaires sont toujours suivies par de honteuses débauches... » f L'homme criyninei, I, 889.)
Voici la slohoda d'Alexandrov expliquée.
Et là encore il ne faut pas perdre de vue le milieu historique. Soloviov a eu certainement tort en invoquant l'exemple de saint Philippe pour réhabiliter les mœurs de l'époque. Les saints ont toujours été une exception. Ivan en constituerait-il une dans le sens opposé ? La facilité avec laquelle les massacres qu'il ordonnait ont été supportés semble prouver le contraire. Il a aggravé sans doute, à cet égard, autour de lui, l'atrocité sauvage des instincts et des habitudes ; il a jeté dans le sol russe une semence de sang dont le meurtre de son fils cadet à Ouglitch, le règne des faux Dmitri, et les épouvantes du « temps des troubles » , ont été la moisson. Mais les Chouïski et les Kourbski n'ont fait, eux aussi, que récolter ce qu'ils avaient semé en enseignant à leur futur bourreau le dédain de la dignité comme de la vie humaine, le mépris de toute justice et de toute loi.
L'éducation d'Ivan a d'ailleurs ressemblé, beaucoup plus qu'on ne l'a imaginé communément, à celle de tous les princes européens de son temps. Avant de se prêter aux fictions des poètes et des romanciers, on sait ce que fut l'enfance et la jeunesse de don Carlos, le tourmenteur affreux des bêtes et des homuies de son entourage; le hideux avorton, qui faisait rôtir vivants les oiseaux qu'on lui apportait de la chasse et se plaisait à mutiler les chevaux de son écurie.
On a voulu voir un trait de démence ou de névrose dans la tendance que j'ai marquée chez Ivan à confesser ses crimes, à
les exag^érer même. C'est simplement, me semble-t-il, un trait d'histrionisme, fréquent chez les hommes qui, ayant toutes les passions, ont aussi celle de se produire, de se donner en spectacle, même à leur détriment. Voyez Luther, parmi les contemporains illustres du Terrible : il pousse cette manie jusqu'à l'oubli de toute pudeur. Et par là Ivan montre l'homme moderne qu'il est. Aucun des souverains de l'ancienne Russie n'avait eu ce besoin ni cette facilité de parler, de discuter de vive voix ou par écrit, sur la place publique ou à huis clos, avec un boïar en fuite ou avec un envové étrangler, sans cesse, sans repos, sans pudeur aussi, car, dans ces occasions, Ivan met son âme à nu comme il mettrait son corps; il se déshabille, il montre ses plaies et ses verrues : voyez comme je suis laid ! Il les amplifie, il écrit à Kourbski : « Bien que je sois encore en vie, devant Dieu, par suite de mes actions exécrables je ne suis plus qu'un cadavre, souillé et hideux. J'ai dépassé le crime de Gain, le premier assassin, j'ai imité Ésaii dans ses honteux excès; j'ai pris modèle sur Ruben souillant la couche paternelle. " Ce qui ne l'empêche pas de penser et de dire que tous les torts sont du côté de l'homme devant lequel il confesse tant d'infamies. Mais, s'il ne peut faire qu'on l'admire, il consent à inspirer de l'horreur, pourvu qu'on le voie et qu'on s'occupe de lui. Jean-Jacques ne sera-t-il pas de cette école ?
Acteur trag^ique le plus souvent, Ivan ne craint pas, je l'ai montré, l'emploi de premier bouffon à sa propre cour. Tous les rôles lui sont bons pourvu qu'il y paraisse. Parfois il mêle les deux genres. Il soupçonne le vieux Tchéliadnine de conspirer. Livrer le traître au bourreau ne lui suffit pas. Il quitte son trône, y fait asseoir le boïar interdit, le salue jusqu'à terre en l'appelant tsar, puis le frappe d'un coup de poignard. « Tu pouvais songer à prendre ma place, mais je puis te tuer. >• Prlntz von Buchau reconnaît au Terrible des traits de ressemblance avec un cardinal célèbre par sa jovialité dans les gestes et les discours. Il est frappé par l'extrême mobilité qui se laisse voir dans la physionomie du souverain et dans ses atti-
tudes . L'expression de ses yeux et le son même de sa voix changent d un moment à Fautre. Le tsar s'entretient avec quelques hommes de son entourage : et son langage est doux, ses gestes affables. Mais un de ses interlocuteurs n'a pas saisi assez vite sa pensée : brusquement sa parole devient rude, son port menaçant. On s'attend à quelque éclat. Et avec tout cela, au rapport du même témoin, il est ainsi fait qu'au milieu de quatre cents paysans, vêtu comme eux, il se ferait reconnaître au moins pour un grand personnage.
La passion de se produire est aussi, chez lui, comme chez la plupart des hommes, une forme de l'orgueil, orgueil énorme dans son cas, quoique nullement aussi extravagant qu on la supposé. Avec les connaissances qu'il avait en histoire et même en géographie, il a pu très naturellement s'estimer supérieur à tous les princes de l'Europe, à l'empereur luimême, qui n'était qu'un souverain électif, ou au sultan dont la famille et les titres ne remontaient pas à Rome. Un Pharaon de la vingtième dynastie ne se disait-il pas maître du monde, et certains souverains de 1 Extrême-Orient ne laissent-ils pas voir aujourd'hui encore des infatuations analogues?
Cet orgueil fut aussi pour quelque chose dans la répugnance du Terrible à braver personnellement le tumulte des batailles, où sa majesté hiératisée eût couru de trop grands risques. Sans compter qu'il ne faisait que suivre à cet égard les traditions de sa race, ainsi que je l'ai indiqué. Gomme son grandpère, Ivan ne fut pas un héros au sens usuel du mot. Les Alexandre, les Annibal, les Gustave-Adolphe, les Charles XII, les Napoléon passent comme des météores; pour faire une œuvre durable, des hommes de la trempe des Rurikovitchy sont de bien meilleure ressource. Pour n'avoir rien de commun avec Alexandre ou Napoléon, Louis XI, il est vrai, n'en payait pas moins bravement de sa personne à Montlhéry ; mais Louis XI n'était pas un souverain demi-oriental.
Homme d Orient, Ivan I est encore par la facilité avec laquelle il passe de l'extrême superbe dans la bonne fortune à l'extrême humilité dans la mauvaise. Pourtant l'adversité ne
l'abat pas. Il se courbe alors, il rampe, mais reste prêt à se redresser. L'Européen et l'homme d'une certaine culture intellectuelle reparaissent en lui dans d'autres traits : il n'aime pas la flatterie grossière. Rapprochée de quelques autres analogues, une anecdote rapportée par Guagnino semble vraisemblable : prisonniers de Bathory, deux voïévodes, Joseph Chtcherbatvï et Georges Bariatinski, sont rachetés par le tsar. Il les interroge avec curiosité. Le premier parle avec sincérité de la puissance du roi de Pologne ; le second, pensant être plus ap^réable au maître, contredit son compagnon : Bathory n'a ni armée ni forteresses et tremble devant le nom du tsar. « Pauvre roi ! dit Ivan, comme je le plains ! » Puis, brusquement, saisissant son épieu, il en frappe l'impudent courtisan : « Voilà ton salaire, imposteur ! »
Cultivé, Ivan l'est, à sa façon, plus que la plupart des hommes de son temps en Russie, et autant que les plus éclairés parmi les princes européens de l'époque — sinon par la science acquise, du moins par le goût du savoir. En ceci il diffère essentiellement de Louis XI, qui « haïssait mortellement les lettres » et disait que « la science le rendait mélancohque » : il se rapprocherait plutôt de François I". Mais que sait-il au juste ?