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LA MORT

En août 1582 déjà, rendant compte de sa mission devant la seigneurie de Venise, Possevino exprima l'opinion que le tsar n'avait pas longtemps à vivre. Au commencement de 1584 des symptômes alarmants mirent l'entourage du souverain en émoi. Le corps enflé dégageait une odeur insupportable. Les médecins diagnostiquèrent une décomposition du sang, et, au rapport de Horsey, consultés par Bogdan Biélski, les astrologues annoncèrent la mort à date fixe. Le favori n'osa pas faire part au maitre de la sinistre prédiction, mais avertit les prophètes qu'ils seraient brûlés vifs si elle ne se réalisait pas. C'était de quelque façon offrir une prime à l'assassinat, d'où des soupçons d'empoisonnement mis, après l'événement, à la charge de Boris Godounov et des complices présumés qu'il aurait trouvés pour ses vues ambitieuses.

Horsev raconte encore une scène extraordinaire, dont il aurait été le témoin dans la chambre du trésor, où le moribond se plaisait maintenant à séjourner au milieu des richesses qu'il allait quitter. Il voulut un jour que l'Anglais l'y accompagnât. Il se faisait montrer diverses pierres précieuses, dont

il indiquait les qualités et la valeur à son entourage. Soudain, prenant dans sa main quelques turquoises il dit à Horsey : « Voyez comme elles changent de couleur, elles pâlissent : c'est que je suis empoisonné; elles annoncent ma mort. » Aussitôt après il ordonna qu'on lui apportât son sceptre « en corne de licorne » . On sait que, sous ce nom, une espèce d ivoire provenant du narval a passé jusqu'à Ambroise Paré, et même plus tard, pour posséder des vertus curatives. Armé de cet instrument magique, le médecin du tsar dut tracer sur une table un cercle où furent placées quelques araignées. Elles moururent aussitôt tandis que d'autres, laissées en dehors du cercle, s'enfuyaient. « Il est trop tard, dit alors Ivan; la corne de licorne ne peut plus me sauver. » Et il revint à ses pierreries. « Regardez ce diamant, dit-il encore à Horsey, c'est la plus belle et la plus précieuse des pierres de l'Orient. Je ne l'ai jamais appréciée. Elle réprime la fureur et la luxure ; elle commande l'abstinence et la chasteté... Je me sens mal... Emportez-moi... Nous reviendrons une autre fois... »

D'après Horsey toujours, à la date fixée parles astrologues, le 18 mars 1584, le souverain se sentit mieux. Biélski rappela aux devins ce qui les attendait. « La journée ne finit qu'au coucher du soleil » , répondirent-ils. Après avoir pris un bain, Ivan se fit donner un échiquier. Les jours précédents, des circulaires avaient été envoyées dans les monastères, demandant des prières pour le « malade repentant » , qui d'ailleurs sollicitait en même temps la miséricorde divine — pour les fautes dont les moines s'étaient rendus coupables envers lui. Ces documents nous ont été conservés et prouvent que, même à ce moment, le souverain s'entendait à concilier les soins qu'il donnait au salut de son âme avec les intérêts de sa politique. La légende veut aussi que, tout en traitant son entourage avec une douceur inaccoutumée et en recommandant à son fils d'en user de même, d'éviter la guerre avec les princes chrétiens, de réduire les impôts et de délivrer les prisonniers, il n'ait cessé de se livrer à tous les

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