SAVOIR ET INTELLIGENCE
des Saints Pères et ménolo^yes. Il en a retenu de nombreux passajjes, choisissant de préférence ceux qui lui paraissaient se rapporter à sa personne, à sa situation dans le monde, et au rôle qu'il aspirait à y jouer. Sa correspondance avec Kourbski contient une sorte d'inventaire des connaissances ainsi acquises, en même temps que l'indication du parti qu'il savait en tirer. Elle constitue un pamphlet en deux parties contre les boiars, doublé d'un traité sur le pouvoir suprême, l'un et l'autre élaborés à coups de citations faites de mémoire assurément : les textes sont, en effet, rapportés inexactement dans la plupart des cas, sans que leur emploi puisse faire croire à une altération intentionnelle. Grégoire de Nazianze et Jean Chrysostome, Isaie et Moïse, la Bible et la mytholo.o^ie j<jrecque, Y Iliade avec les lé^jendes sur la prise de Troie incorporées à l'ancienne littérature russe, et l'Évangile avec ses gloses apocryphes, sont mis là à contribution dans un mélange extravagant, où se rencontrent des noms étonnés de se trouver ensemble : Zeus et Dionisios avec Abimélech ouGédéon, Énée à côté de Genséric, roi des Sauromaies (sic) — il écrit Zinzirikh — où pullulent les anachronismes les plus invraisemblables, où les aphorismes politiques les plus hardis voisinent avec les considérations philosophiques les plus inattendues. Et pourtant, quoi qu'en dise Kourbski traitant cette littérature de « radotage de vieille femme " , le tout, tumulte de souvenirs et d'impressions, chaos d'images et désordre de pensées, forme un bloc, parait relié, à y regarder de près, par un fil ténu, mais toujours visible, et rattachant l'ensemble à un objet unique, à la thèse du pouvoir comme l'auteur le conçoit, unique et absolu, d'origine divine et d'essence supérieure. Et il importe peu, en vérité, que l'écrivain autodidacte confonde les dates et les événements, (ju'il parle du partage de Icnipire d Orient sous Léon l'Arménien; qu il se trompe de deux siècles pour 1 éj)oque de la conquête de la Perse par les Arabes; son érudition de pacotille barbare n'est rien: l'idée et le sentiment qui la pénètrent et la font valoir ont seuls de l'importance ; et, à voir le fougueux despote jonglant ainsi
ol8 IVAN LE TERRIBLE
avec des choses que son père et son grand-père ignoraient et s'en faisant des arguments pour une théorie qu'ils ne soupçonnaient pas, ou du moins dont il n'avaient aucun souci, on sent qu'un monde nouveau est né, et d'en avoir eu conscience suffit à la gloire de 1 homme extraordinaire qui, le premier dans son pays, à défaut de la science moderne, a su acquérir l'instinct, le goût, la passion de la modernité.
Sur cet homme si impressionnable, les souvenirs agissaient d'ailleurs comme les événements; ils s'imposaient à sa pensée et gouvernaient son verbe, si bien que cette érudition, accumulée dans sa mémoire et mal classée, lui faisait la loi autant qu'il s'en servait; elle le faisait passer à tout instant d'un sujet à 1 autre; elle lui suggérait les digressions les plus imprévues; en même temps que l'ardeur qu'il apportait à toute chose, comme la colère qui l'agitait presque toujours quand il écrivait, le rendaient incapable d'user de son savoir avec discernement, de peser les éléments qu'il en tirait, et de réfléchir sur leur emploi.
S'il aime enfin à faire parade de ce qu'il sait ou croit savoir, littérairement parlant il est surtout un polémiste, prolixe et verbeux avec excès, mais, à travers tous ces détours et toutes ces divagations, habile à découvrir le fort et le faible de son adversaire, et préoccupé surtout de frapper au bon endroit. Kourbski étant un savant à la mode du temps, c'està-dire un homme ayant beaucoup lu, le tsar l'assomme avec ses propres lectures, convaincu, avec raison sans doute, que l'autre sera incapable de contrôler l'exactitude de ses citations. Mais, le sachant aussi religieux que lettré, il n'oublie pas de s'adresser à cette partie faible, et le voici qui évoque l'image du boïar fugitif participant en compagnie des Polonais à la destruction des églises orthodoxes, foulant aux pieds les icônes saintes, et, nouvel Hérode, présidant aux massacres d'enfants innocents... Il pleure sur ces victimes et sur leur bourreau, car il goûte le lyrisme et ne déteste pas le pathos. Kourbski a parlé du sang par lui versé au service du tsar : « Et moi, réplique Ivan, n'en ai-je pas versé aussi, sinon par des