TRAITS INTELLECTUELS
plaies ouvertes dans mon corps, du moins par les larmes que vos trahisons ont fait couler de mes yeux? »
On peut convenir avec M. Klioutchevski (Cornas d'histoire liihographié, I) qu'il y a dans cette rhétorique plus d'artifice que de conviction, plus d'éclat phosphorescent que de chaleur; mais c'est encore un anachronisme que de chercher au seizième siècle, dans le voisinage de la scolastique, tout ce que l'âme mioderne a su, depuis, mettre de sincérité et d'émotion dans ses manifestations extérieures. Quant à voir dans ces lettres du Terrible une œuvre collective à laquelle les favoris du tsar auraient collaboré avec lui, cette conjecture que M. Mikhailovski, critique pénétrant mais tendancieux, a empruntée à l'auteur d'un méchant roman (^/e Prmce Xo^rèsAi, par Fédorov, 1843 , ne tient pas devant un examen même superficiel du document, où M. Mikhailovski reconnaît luimême une parfaite unité de composition et de style et où la marque personnelle, la griffe de l'auteur se font sentir à chaque ligne.
Dans le mouvement intellectuel de l'époque, Ivan n'occupe assurément pas la première place, et, dans la lutte qui s'y trouva engagée entre l'idéal moral élaboré au sein des ermitages du Nord et la corruption grossière du plus grand nombre, il ne tient pas le meilleur parti, mais pas davantage le pire. Le conflit mettait en présence et en antagonisme extrême deux types excentriques : ascètes solitaires d'un côté, bandits héroïques de l'autre, vivant également en marge de la société. Ivan est resté au milieu. Très doué, il n'avait ni un esprit assez mûri par l'étude ni surtout une âme suffisamment généreuse pour représenter les plus nobles tendances d'une élite. Arrivant au Sioglav avec l'intention d'appuyer le parti de la réforme, il manqua moins d'énergie que de conviction pour soutenir ce rôle. En matière religieuse, il demeurait, au fond, un homme de la vieille école, pour qui le port de la barbe et de Yodnoriadka — vêtement récemment remis en honneur — faisaient un avec le dogme. L'enseignement de Nil Sorski glissait sur lui sans pénétrer dans sa conscience.
Pour s'initier, d'autre part, aux courants européens d'une intellectualité plus large, dans le domaine de la science et de l'art, les moyens lui manquaient. L'Europe était encore trop loin et la Russie trop en retard sur l'heure de l'Occident. Ivan alla au plus pressé, et au plus facile. Il demanda à ses voisins des résuliats : des ingénieurs, des artisans, des imprimeurs. C'est la marche que suivent généralement les peuples arriérés et soucieux de regagner le temps perdu. Voyez le Japon. C'est ainsi également que s'obtiennent les civilisations artificielles et superficielles. La Russie moderne en offre aujourd'hui encore l'exemple.
Les détracteurs du Terrible ont été jusqu'à lui refuser toute orig^inalité, alléguant qu'il n'a fait que marcher, assez gauchement, dans l'ornière de son grand-père, défendre contre les attaques littéraires de l'opposition des théories déjà faites et remuer des idées puisées dans ses lectures. La boiarchtchina se trouvait déjà déchue de ses prérogatives historiques; l'appel aux nouvelles couches sociales était inauguré; les essais d'org^anisation autonome au sein des communes ne faisaient que rappeler à la vie d'anciennes institutions, et, jusque dans la conception de son rôle personnel, Ivan s'est simplement inspiré des enseignements de la Bible. Ces juges trop sévères me semblent oublier qu'on ne fait rien avec rien et que Napoléon n'a pas puisé dans son cerveau les éléments de son Code. Ils consentent d'ailleurs à attribuer une haute valeur aux réformes réalisées dans les premières années du règne, en rapportant seulement le mérite à l'entourage du souverain. Ont-ils pris la peine de lire dans le livre du Siocjlav les trente-sept propositions concernant l'organisation de l'Église, les dix propositions ou projets de loi concernant l'organisation de l'État? Ils auraient dû reconnaître que l'homme qui a écrit ces pages est le même qui a correspondu avec Kourbski à une époque où les Adachev et les Silvestre étaient loin. Il y a identité non seulement d'esprit mais de style, et ce style est bien personnel. Adachev, Silvestre et Kourbski n'ont été certainement pour rien dans ÏOpriichnina, et cependant