‹ Ivan le TerribleChapitre 56 sur 228 · L'ARCHITECTURE · texte numérisé non relu

L'ARCHITECTURE

bâtiments disparates. L" église de Novomoskovsk comprend trois édifices juxtaposés et formant neuf compartiments distincts. Les architectes de Vassili Blajennoï sont arrivés au double, en une compilation prodigieuse de stvles, byzantin, persan, hindou, itahen, une sarabande de coupoles, de pyramides, de campaniles...

Il serait téméraire peut-être de juger cette oeuvre d'après des notions d'art qui , pour avoir reçu la consécration des siècles en nos pays d Occident, ne sauraient passer pour un critérium éternel et universel. L'architecture gothique a provoqué, en un temps, des critiques aussi acerbes que celles dont notre esthétique actuelle serait tentée d'accabler le chefd'œuvre de Barma et de Postnikov. Il est permis de constater qu'au point de vue artistique le type ainsi créé n'a pas reçu de développement. Les deux architectes, leur tâche terminée, n'ont pas eu les yeux arrachés, comme on l'a raconté, pour qu ils ne pussent recommencer. Ce n'est qu'une légende renouvelée de celle dont, au même siècle, le constructeur de la fameuse horloge de Strasbourg est devenu l'objet. Mais il n'y a g^uère eu de recommencement, et, comme beaucoup de légendes, celle-ci acquiert ainsi un sens. Abandonnée à ellemême, l'inspiration des deux artistes russes n'a abouti qu'à une fantaisie architecturale, dont ou ne s est pas soucié de renouveler après eux 1 effort bizarre et stérile, et, cette dernière épreuve tirée, le cliché a été mis au rebut.

Je serais désolé de chagriner mes amis russes; mais ils en arrivent à se montrer trop exig^eants. Vers le jniliou du dernier siècle, de l'aveu de leurs interprètes les plus autorisés, tels Tchadaiév ou Herzen, ils n avaient rien : ni art national, ni littérature, ni science. Aujourd liui ils veulent tout a\'oir à la fois — et même lavoir eu dès le douzième siècle! Eu parcourant les campagnes de la province de Vladimir, MM. Tolstoï et Kondakov, les savants historiens d'art, ont eu la sensation de se trouver dans une province de Lombardie. C'est une pieuse illusion. La nature et l'histoire se sont opposées, en Russie, aux rapides progrès dans cotte voie, refusant à l n\-

tiste la matière première et lui donnant pour source principale d'inspiration cette Byzance aux eaux évaporées ou stagnantes. Le génie russe est fait de patience; les apologistes actuels de l'art national semblent loublier. Cet art commence à puiser à d'autres fontaines ; les eaux vives vont sans doute bientôt v couler à flots ; mais le fleuve est encore à naître, et nous n en sommes qu aux commencements.

Dans le giron de l'Église orthodoxe où. jusqu'à une époque récente, toutes les formes de l'activité intellectuelle ont été ici retenues, l'art national a subi, lui aussi, laction du double courant ascétique et sensualiste. Un fouillis sombre de cellules monacales sépanouissant en luxure de formes dévergondées : l'église de Basile-le-Bienheureux est bien cela, — et c'est, au seizième siècle, limage même de l'esprit national.

C est dans ce milieu ecclésiastique et plus spécialement monastique que sont nés cependant, à la même époque, des idées et des sentiments destinés à jeter un ferment de rénovation dans le croupissement d'un monde qui vieillissait en pleine jeunesse.

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