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LES PREMIERS HÉRÉSIARQUES

A cette époque furent suppliciés dans la ville républicaine, précipités du haut du pont, trois hérétiques, fondateurs de la secte des strigolnihi, ou tondeurs de drap. Un des chefs mis à mort, Karp, exerçait cette profession. La secte rejetait toute hiérarchie ecclésiastique comme basée sur la simonie. L'Église, qui à Novg^orod étendait sa suprématie jusque sur la sphère des intérêts économiques, eut facilement raison de cette révolte ; mais les strigolnihi firent encore parler d eux dans la seconde moitié du quinzième siècle, et leur doctrine trouva alors un aliment nouveau dans un enrichissement de la littérature ecclésiastique, aug^mentée d'écrits nouveaux, d origine byzantine toujours, mais conçus dans un esprit plus indépendant : œuvres signalant certains côtés défectueux de la vie religieuse ; s insurgeant contre l'excès des pratiques ascétiques, propres à animaliser la foi et la piété aux dépens de leur côté spirituel ; dénonçant la corruption de la vie monastique. En même temps pénétraient dans le pays les enseignements de quelques hérésiarques byzantins. Pauliciens et Bogomiles, dérivant des gnostiques, des manichéens et des messaliens.

Sur ce fond se développa une foule d'hérésies locales, confondues bientôt sous le nom générique de » jndaïsantes » ^j'idovslvouiouchtchyiéj à cause de certains traits extérieurs, empruntés à quelques juifs antitalmudistes, ou Caraïtes, réfugiés à Novgorod vers Tannée 1471. Quelques hérésiarques allaient jusqu à adopter la pàque juive, le calendrier juif et la circoncision. Mais la tendance générale de toutes les sectes était orientée dans le sens du rationalisme, en une négation commune de la Trinité, de la divinité du Christ, de la vie future et de tout lappareil extérieur du christianisme, Leur apparition ne laissa pas de rendre à l'Église orthodoxe un grand service. Elle la força d'abord à un certain travail d'exégèse imposé par les nécessités de la lutte à soutenir contre ces adversaires, puis à un retour sur elle-même et à une entreprise de réforme intérieure. Un mouvement religieux en suscita ainsi un autre. Celui-ci prit deux directions différentes.

La correction des livres saints confiée à Maxime le Grec indique le souci de parer à certaines critiques d'ordre doctrinal. Mais la vie monastique en appelait de plus justifiées encore. Cette double face du monde religieux d'alors que j'ai essayé déjà de mettre en lumière, le Terrible la fait ressortir en traits de feu, l'a marquée au fer rouge en des écrits célèbres. Voici d abord un passage de sa fameuse épitre au monastère de Saint-Cyrille, écrite en 1575 :

« Élevés dans l'abstinence depuis votre enfance, vous mourez de privations; aimant Dieu, vous fuyez les hommes ; vivant dans la solitude et le silence, vous éloignant des jouissances mondaines, mortifiant votre chair avec un dur cilice, ceignant vos reins avec une rude ceinture qui comprime vos membres, vous avez été jusqu à affaiblir vos vertèbres; vous avez repoussé de votre table les mets succulents, si bien que votre peau ratatinée s'est collée à vos pauvres os ; vous avez abandonné tout souci terrestre; par la privation de la nourriture vous avez desséché votre moelle ; vous avez étranglé votre estomac avec la saillie de vos côtes ; en passant les nuits en prières, vous avez mouillé vos barbes avec vos larmes. .. >'

Et, à côté de cette prosopopée ironique, voici l'envers du tableau dans une des propositions présentées par le souverain au concile de 1551 :

" Moines et nonnes prennent l'habit et le voile, non pour sauver leurs âmes, mais pour se faire d'agréables loisirs, vagabonder sans cesse et aller de village en village pour leur agrément... Dans tous les monastères, moines et ihoumènes boivent avec excès... A Moscou et dans toutes les villes, on en voit qui partagent leur demeure et leur opulence avec des hommes et des femmes du monde... Archimandrites et ihoumènes évitent la table commune et font ripaille dans leurs cellules avec des invités... Femmes et filles y pénètrent sans obstacle ; moines et ermites courent le pays, et, sans pudeur, se font accompagner par déjeunes garçons... »

Le mal n'était pas borné au clergé noir. Dans cette même

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assemblée de 1 55 1 , on a parlé des prêtres ne célébrant les offices que tous les cinq ou six ans, arrivant à légalise en état d'ivresse s'y querellant entre eux et récitant les prières de travers. Lasicius fDe Russorum... religione, 1582, p. 240, fait mention de popes qu'on voit tomber ivres morts sur les places publiques et Herberstein (Commentarii, chez Startchevski, I, 21) enavu fouetter publiquement pour cette cause. Ainsi profanée par ses desservants, moins qu'un îieu de prières, l'éplise devenait un lieu de rendez-vous, un club, un marché. Les hommes y entraient, même à 1 heure des offices, sans se découvrir, causant à haute voix, riant, se disputant, arrang^eant leurs affaires et interrompant les chants avec des paroles obscènes. Que s'il est possible de rapprocher de ces traits ceux que Brantôme et Rabelais, Calvin et Luther ont dénoncés àla même époque dans les mœurs religieuses de l'Occident, ces derniers témoignages ne sauraient faire oublier l'exemple et l'œuvre simultanée d'un saint François de Paul ou des bénédictins de Saint-Maur. Ici, jusque vers les premières années du seizième siècle tout au moins, cette contre-partie a fait entièrement défaut.

Aussi, à ce moment, dans le sein même des communautés monastiques, 1 idée d'un amendement nécessaire s'imposa aux meilleurs esprits. Sur la question des voies et moyens, les avis se partagèrent. Fondateur, en 1479, du monastère de Yolok-Lamskiï 'aujourd'hui Volokolamsk^ , Ivan Sanine, en religion Joseph, dit Yolotski, petit-fils d un transfuge lithuanien, crut les trouver dans un retour à l'application stricte des anciens règlements. Par son éducation, il appartenait au type des anciens Knijniki russes, avec leur absence absolue d'esprit critique et leur respect absolu pour ce qui a été avant. Cela ne pouvait plus suffire à tout le monde. Du fond de ces ermitages, dont j'ai signalé l'apparition et la multiplication progressive dans les déserts du Nord, un autre vent commençait à souffler. Né en 1433 dune ancienne famille de boïars, les Maïkov, hôte pendant quelques années du monastère du mont Athos, puis dans le voisinage de liiélooziéro et du monastère de Saint-Cyrille, fondateur, sur la petite rivière Sorka,

d'un ermitage dont il adopta le nom, ]Sil Sorski se révéla soudain comme le représentant d un monde religieux nouveau. Ses vovages, ses lectures plus abondantes et mieux choisies avaient, jusqu'à un certain point, converti en lui le liuijnik en théologien. Il arrivait à admettre et à professer que '. toutes les choses écrites ne sont pas choses saintes ;; . Il se hasardait à répudier l'autorité du document dans le sens admis par la majorité de ses contemporains, c'est-à-dire indépendamment des origines et de la valeur du témoignage. Enfin il avait cherché dans les Écritures autre chose que des textes : des inspirations. Dans cette voie, indépendamment de vues, nouvelles en Russie et parfois profondes, sur la vie religieuse, il devait concevoir aussi un nouvel idéal de la vie monastique, consistant non plus dans l'observation exacte des disciplines extérieures, mais dans la transformation intérieure des âmes. D'où le choix de l'isolement, mode d existence déjà adopte par un certain nombre de frères dans ces parages, mais destiné, sous son influence, à un plus grand développement.

ISil Sorski eut bientôt groupé autour de lui plusieurs centaines d'adeptes, auxquels on donna le nom commun de moines de delà \ey olga fZavolojskué siartsyj et dont lexemple et les doctrines étaient appelés à jouer un rôle considérable dans le mouvement religieux du seizième siècle. Pas de règlement pour ainsi dire; indépendance presque entière; direction générale purement morale: choix libre des conditions matérielles et des moyens d existence; un seul principe déterminant à cet égard : la pauvreté. C'est là que la rupture devait éclater avec Joseph Volotski et son école, et une querelle se produire, dont le tumulte a encore rempli les premières années du règne du Terrible et s'est prolongé au delà de sa mort.

Le problème de la propriété monastique se posa entre les deux camps. On devine quelle solution lui donnait ISil Sorski, et ainsi il y eut en présence des niéstiujatieli et des lionbosiiajatiéli, adversaires et partisans de la propriété en question fsliajaiiél : acquéreur; Lioubit : aimer). Nil se vit condamner

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