DIVERTISSEMENTS
gleuse, voulait que le diable prit la figure de ces musiciens et jongfleurs ambulants pour induire le pauvre monde en perdition. Sans que le diable s'en mêlât, les skomorokhy faisaient fréquemment office de filous, voire de brigands. Maintenus hors la loi et traités en conséquence, ils circulaient par bandes de trente ou cinquante compagnons pour assurer leur propre sécurité et devenaient parfois redoutables. Artistes à leur manière, ils préludaient cependant aussi à des divertissements qui font partie intégrante de la vie des peuples civilisés. Ils donnaient la comédie, et le théâtre national est sorti de leurs jeux burlesques ou grossiers. Ils avaient d'ailleurs des rivaux également poursuivis par les foudres ecclésiastiques: les montreurs d ours, autres comédiens.
L'ours tenait une grande place dans la vie moscovite de cette époque. Artiste à sa façon, il n était pas seulement dressé à toutes espèces de tours, mais figurait encore comme personnage principal et sous divers aspects dans un répertoire comique fort goûté des foules. Il était tantôt juge rendant des arrêts grotesques ou se faisant graisser la patte et tantôt mari trompé et battu, le Polichinelle et le Sganarelle du lieu. Il lui arrivait cependant aussi de se hausser à un rôle tragique. Les exercices physiques et les luttes de tous genres, courses à pied et à cheval, concours de tir à 1 arc, tournois de cavaliers ramassant des anneaux avec leurs lances et combats à coups de poing ou à coups de bâton étaient fort en honneur; mais on donnait la préférence à 1 ours entrant en lice et se mesurant avec des dogues, des animaux divers, et, surtout, avec 1 homme. Armé d'un épieu, 1 homme s'appliquait à frapper son terrible adversaire à la poitrine, au moment où 1 animal se dressait sur ses pattes. Le coup manqué l'exposait à être mis en pièces, ce qui arrivait assez fréquemment. Les lutteurs étalent habituellement choisis parmi les valets de ciilens du souverain, mais sur la liste des champions les plus fameux nous trouvons aussi des noms aristocratiques, un prince Goundorov récompensé en 1628 — avec une pièce de damas bleu — pour un ours tué en combat slnguher; un fils de boïar,
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Fédor Sytine, déchiré en 1632 au cours d une lutte moins heureuse.
Les affaires d'honneur se vidaient aussi à coups de poing ou à coups de bâton, sans qu'il fût usuel de tirer Tépée à cette occasion, et le trait suffirait à montrer tout ce qu'il y avait encore de rustique et de sauvage dans cette société en formation, si éloignée des formes de vie élégante déjà créées en Occident. Qu'on était loin, ici, de ces palais de France et d Italie où l'on causait déjà après le jeu et la danse; où les hôtes sachant conter agréablement une anecdote et « dire le mot » étaient recherchés; où Ton admirait de belles choses, si on n'y goûtait pas encore beaucoup de confort; où l'on mettait de la poésie dans l'amour et de l'esprit dans la haine, et où, s étant pris de querelle, on s entre-tuait — à la sortie — noblement comme on s'était plu à vivre. Aux modèles de beauté et de grâce s'élaborant là, dans Tépanouissement d'une floraison d'art nouvelle, l'esprit du lieu opposait ici un type très différent, personnifié dans d'autres vagabonds jouissant de la faveur populaire et de l'indulgence du clergé : les loiirodivyié ou blajennyié, visionnaires et thaumaturges grossiers, exploiteurs de la crédulité publique habiles à couvrir leur industrie avec les dehors d'une austérité extravagante et les apparences d un pouvoir miraculeux. Ils allaient nus par les plus grands froids, laissant flotter leur chevelure inculte, affectant de se passer de nourriture comme de vêtements, mais visitant les boutiques et y prenant, sans payer, tous les objets à leur convenance. De se laisser voler par eux était un gage de prospérité, une bénédiction certaine. Ils passaient pour des saints. Ils avaient le privilège de dire la vérité aux souverains eux-mêmes et nous verrons le Terrible, au.x prises avec l'un d eux, reculer devant sa parole hardie. L'Eglise les tolérait ou les accueillait mémo dans son paradis et aux funérailles, célébrées en grande p<)m|)e, du blajennyï Basile — cclui-là-méme sous 1 invocation duquel s'est placé le chefd'œuvre de Barma et de Postnikov sur la place du Krcnil — Ivan portait sur ses épaules le cercueil du saint homme.