‹ Ivan le TerribleChapitre 73 sur 228 · LA NAISSANCE DU TERRIBLE · texte numérisé non relu

LA NAISSANCE DU TERRIBLE

A. la naissance d'Ivan IV — le 25 août (4 septembre) 1530 — on entendit dans tout le pays des coups de tonnerre accompagnés d éclairs épouvantables. Déjà, quand Fenfant avait commencé à remuer dans les entrailles de sa mère, les armées moscovites, guerrovant sous Kazan, s'étaient senties soudain pénétrées d une vaillance et d une ardeur qu elles ne se connaissaient pas. Plus réelles que ces prodiges, dont la légende populaire a recueilli le souvenir, étaient les secousses qui, à ce moment, ébranlaient 1 Europe civilisée tout entière, où Wiklef et Huss, Luther et Calvin avaient paru et où, d'un bout à l'autre de la chrétienté occidentale, sur les champs de bataille ouverts aux luttes fratricides et sur les places publiques hérissées d échafauds, dans les temples en détresse et dans les cours en révolution, catholiques et protestants, prêtres et soldats, princes et manants s'acharnaient à convertir en un

cri de guerre, en un instrument de massacre ou d'oppression, le grand cri de liberté jeté du haut de la Wartburg. Ébranlée dans ses fondements, l'Église, du moine mendiant au Pape, s'armait pour la défense de ses privilèges; mais, dans Rome, prise d'assaut par les troupes allemandes, le Saint-Empire et la France se disputaient l'empire du monde. Au Nord, la Réforme religieuse servait de marchepied à une nouvelle dynastie escaladant les trônes de Suède, de Norvège.

Dans son isolement séculaire, la Moscovie restait étrangère à ces mouvements, les ignorant ou en subissant à peine le contre-coup lointain. Pourtant le temps travaillait à refaire les liens qu'il avait défaits. Méconnue, méprisée par lui, l'Europe occidentale commençait, en certains quartiers du moins, à s'intéresser à ce voisin mystérieux. Dès le quinzième siècle, alors que s'agitait déjà en elle le ferment redoutable, destructeur de son unité et de son harmonie intime, elle avait vu poindre à 1 horizon un autre péril : à la tempête grondant dans ses flancs contre la papauté répondait du dehors, comme un écho, la grande clameur de l'Islam se préparant à l'assaut du monde chrétien. Dans l'émoi de cette double menace, Rome et Vienne, Venise et Gênes s'étaient mises en quête d'une ressource nouvelle et avaient découvert Moscou. Diplomates italiens et courtiers levantins s'essayaient depuis ce temps à jeter un pont à travers l'abime. Par son mariage avec la fille des Paléologues, le grand-père d'Ivan IV était entré, sous les auspices du Saint-Siège, dans la famille des princes européens. En 1473, le Sénat de Venise rappehi au monarque moscovite ses titres à l'héritage de Byzance. En 1480 et 1490, l'héritier en titre, André Paléologue, tenta, à Moscou même, de faire marché de ses droits. Éconduit, il traita avec Charles VIII de France. Mais Rome passait encore pour avoir la clef de ce trésor, et on imaginait qu elle allait en disposer pour obtenir une armée moscovite contre le Turc. En 1484, Sixte IV dut rassurer le roi de Pologne, Casimir, inquiet pour ses propres droits d'aînesse au sein de la famille slave.

LE PANRUSSISME 161

Plus soucieux de réalités que de titres hypothétiques, Ivan III multipliait les refus dédaig^neux. A riivpothèse d'un grand empire slave pourvu de l'investiture romaine se rattachait cependant la question des provinces russes, disputées entre la Polog^ne et la Moscovie . D u fait même des combinaisons diplomatiques nouvelles, surg^issant dans cette sphère d influences et de dominations rivales, l'idée du panrussisme s y consolidait et prenait corps. En même temps qu'il renvoyait André Paléologue à d autres marchands, le çrand-duc faisait meilleur accueil à 1 envoyé de l'empereur, von Turn. Il se déclarait disposé à faire alliance avec Maximilien pour tenir tête éventuellement à l'Islam, mais d'abord pour réguler à frais communs des comptes historiques avec le voisin polonais. Sans attendre aussi des bulles pontificales, il se laissait appeler par ses sujets de ce nom de tsar, qui, dans les imag^inations orthodoxes, correspondait à la dig^nité impériale et à la revendication de l'héritage bvzantin; puis en 1493 il v ajoutait, de sa propre autorité, le titre de souverain de toutes les Russies, qui équivalait à une revendication de ses droits sur Kiev et sur Yilna.

Cette solution autonome du grand problème oriental se trouvait préparée depuis longtemps. Les Slaves du Sud-Ouest s'en étaient avisés les premiers. Au quatorzième siècle, le Serbe Douchane et le Bulgare Alexandre lavaient mise en avant tour à tour, rêvant de conquérir Constantinople et commençant par se proclamer empereurs. La mention d un nouveau tsargrad {ville impériale érigé à Tvrnov apparaît dans les manuscrits de 1 époque. Mais, ainsi que M. Milioukov Ta observé avec justesse, pour faire sien ce programme de grandeur nationale la Russie du seizième siècle attendait une impulsion venant de lEurope, comme la Russie du dixhuitième siècle eut besoin d un choc extérieur semblable pour concevoir et accepter la réforme de Pierre le Grand.

En mourant floOô), Ivan III avait laissé cinq fils et partagé son héritage entre eux, mais en attribuant à laine. Vassili, non plus un tiers, comme le voidaient les précédents,

152 IVA^ LE TZRIUHLE

mais deux tiers, soixante-six villes et provinces avec la capitale. Marié d'abord avec la fille d un boïar, Salomélouriévna Sabourov, Vassili n'eut pas d'entants et s en désolait : " Les oiseaux sont heureux » , disait-il en regardant un nid. Les sortilèg^es, auxquels lépouse stérile avait recours, se montraient impuissants. En 1525, le conseil des boiars, convoqué par le souverain, proposa un autre expédient, qui répondait sans doute aux vœux secrets de l'époux : « Un figuier ne donnant pas de fruits devait être jeté hors du champ. ') Un seul des conseillers, porteur d'un nom qui allait bientôt être illustré dans le camp de l'opposition aristocratique, le prince Simon Kourbski, osa élever la voix pour la défense du lien sacré qu'il s'agissait de briser, et, dans les rangs du clergé, les représentants du parti de la réforme, Yassiane Patrikiév et Maxime le Grec, appuyèrent sa protestation. On passa outre. Salomé fut jetée dans un cloitre; Vassili conduisit à l'autel la fille d un transfuge lithuanien, Hélène Glinski. Il en était éperdument épris. Probablement la stérilité de l'épouse répudiée ne fut qu'un prétexte. Depuis que les souverains moscovites avaient renoncé à chercher femme dans les cours européennes, l'usage s était établi d une sorte de concours de beautés indigènes, parmi lesquelles le maître faisait son choix. On en réunissait des centaines, appelées de tous les coins du pays. Or, il semble bien qu on se soit passé, cette fois, de cette épreuve.

Belle, ayant grâce à ses origines bénéficié d'une éducation relativement soignée, Hélène réunissait des séductions que Vassili ne pouvait trouver chez une Moscovite. Son père, Vassili Lvovitch, l'ayant laissée orpheline de bonne heure, elle avait grandi sous la tutelle de son oncle Michel, ancien compagnon d'armes d Albert de Saxe et de 1 empereur Maximilien, chevalier errant que ses aventures avaient conduit en Italie et amené même à s'y faire catholique. Ainsi l'Europe occidentale pénétrait encore au Kreml. Au témoignage d'Herberstein, pour plaire à sa nouvelle compagne, Vassili aurait été jusqu'à se couper la barbe, et c'était déjà presque une révolution.

Page 1