‹ Ivan le TerribleChapitre 80 sur 228 · SILVESTRE · texte numérisé non relu

SILVESTRE

en restant circonscrite dans la sphère étroite que le rang et l'étoffe intellectuelle de Ihumble ecclésiastique lui assignaient naturellement aussi. Kourbski s'est souvenu sans doute de l'apparition de Nathan devant David ; mais le langage du Doinostroï n'avait rien de prophétique. Un moment allait venir sans doute où, sans qu'aucun miracle s en mèlàt. d'autres personnages tout aussi obscurs passeraient, dans l'entourage du tsar, au premier rang. En concevant la nécessité de changer les méthodes de son gouvernement, Ivan devait être amené à chercher, pour une situation nouvelle, des hommes nouveaux. Sans y songer sans doute, il imiterait alors Louis XI : « Méfiant, non sans cause, pour les gens élevés, les honnêtes gens, il lui fallait dans la foule inconnue. . . démêler quelque hardi compère, de ces gens qui, sans avoir appris, réussissent d'instinct. » Comme cet autre Terrible, dans des circonstances sensiblement analogues, Ivan, lui aussi, " n'aimerait que ceux qu'il créerait et qui autrement ne seraient rien » . (Michelet, Hist. de France^ VII, 2G2.) Que ce moment ait été préparé par la catastrophe de 1547 et que Silvestre ait été mis en évidence au milieu des troubles qui l'accompagnèrent, rien de plus vraisemblable. Rien, par contre, ne prouve qu'il ait acquis, dès cet instant, sur 1 esprit du jeune souverain l'empire que Kourbski et d'autres historiens après lui ont supposé.

Etait-il de taille d'ailleurs à assumer jamais un pareil rôle vis-à-vis d'un homme tel qu'Ivan? Le Domostroï n'est certes pas pour indiquer ni un politique de large envergure, ni même un moralisateur d'ordre élevé. En dehors de ce livre, dans les trois épitres du même auteur qui nous ont été conservées, il n'y a que radotage et pure folie. Et celle des trois qui est adressée à Ivan — d authenticité douteuse, d'ailleurs — n'est pas la moins sotte. En fait de morale, on n'y trouve que des admonitions contre le péché de sodomie. Mais, pour lui prêcher la vertu, Ivan avait déjà Macaire. Très inférieur à ce prélat au point de vue du savoir, très loin d'égaler en hauteur de vues l'élite intellectuelle qui se xjroupait autour

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de Maxime le Grec, Sllvestre n'avait ni ne représentait rien qui pût imposer ou séduire. On lui a attribué, après 1547, une intervention d'ordre didactique, propre, en effet, à produire quelque impression sur l'esprit de son jeune maître. Les salles dévastées du palais grand-ducal réclamaient une décoration nouvelle. Dans tous les pays et à toutes les époques les peintures murales ont été l'expression fidèle des idées du siècle. Au seizième siècle, en Russie, aucune différence n'existait à cet égard entre les édifices religieux ou profanes. Dans les uns comme dans les autres, style et sujets, la décoration demeurait à peu près identique, empruntant ses motifs principaux à la Bible ou à la tradition ecclésiastique. Silvestre aurait été chargé de diriger, au Kreml, le travail des artistes. Les peintures ainsi exécutées ont été conservées jusqu'à la fin du dix-septième siècle et M. Zabiéline fVie privée des tsars, p. 149) a pu nous en donner une description exacte. La seule indication à en tirer à l'avantage du pope serait de certaines aptitudes au métier de courtisan, déjà mises en lumière par le Domosiroï. Pécheur repentant, mais aussi et surtout soldat victorieux, pénétrant sous la figure de Josué dans une ville conquise, ou, sous la figure de Salomon, bienfaiteur répandant des flots de sagesse, c'est Ivan qui y est représenté toujours en une vaste apothéose symbolisant et idéalisant les hauts faits et les gloires de son règne. Et si le jeune souverain a pu trouver dans ces images quelques traits d'édification, il a dû probablement y puiser des motifs plus persuasifs d'orgueil; sans compter que les scènes de carnage associées aux triomphes du conquérant biblique, les « exterminations de toute âme vivante » figurées dans les murs des Jérichos envahis, n'étaient pas faites pour corriger la férocité naturelle de ses instincts.

Les apologistes de Silvestre ont encore mis à son actif une hardiesse assez nouvelle, en effet, dont témoigne l'œuvre des artistes inconnus qu'il passe pour avoir inspirée. Aux côtés d'un Christ hiératique, certaine figure féminine « aux manches baissées comme si elle dansait « a fait scandale lors de son

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apparition et occasionné un procès ecclésiastique. Mais Macaire lui-même y a pris la défense de l'art, revendiquant pour lui le droit de symboliser ainsi la débauche, au milieu des autres vices confondus et réprimés par la parole du divin Maître. L'introduction dans la plastique russe de certains courants novateurs est constante d'autre part à cette époque et se rattache à un courant d'influences occidentales auquel Silvestre demeurait certainement étranger. Dans deux icônes peintes simultanément pour l'égalise de l'Annonciation par des artistes de P?kov, M. Rovinski a relevé une imitation certaine de Gimabue et du Pérugin.

La période réformatrice ne comnience enfin, dans le règ^ne cl'Ivan, qu'avec la convocation d une assemblée, dont la date, comme le caractère, n'ont pu, jusqu'à présent, être précisés, mais dont la convocation est certainement postérieure de deux ans au moins à la catastrophe de 15-47. A ce moment aussi, Alexis Adachev entre en scène et lie partie avec Sil- {^/^ vestre. Mais, au cours de cette assemblée, c'est encore IMacaire qui tient le premier emploi; Silvestre n'y parait ^uère, et, dans la suite, une fausse interprétation des documents a seule attribué aux deux compères un rôle pour lequel, à y regarder de près, ils n'étaient faits ni l'un ni l'autre. Autour d'Adachev, en particulier, une légende s'est formée, si ample et si touffue qu'aux yeux de la plupart des historiens elle a presque fait disparaître le Terrible derrière ce comparse. Trompés par les assertions intéressées d un ami politique, c'est Kourbski que je veux dire, et du souverain lui-même, ils ont en quelque sorte substitué le serviteur au maître; ils l'ont fait penser et agir pour lui. L'associant à Silvestre, ils ont imaginé un gouvernement bicéphale qui, pendant plus de dix ans, aurait assuré à la Russie toutes les prospérités*.

Je m'appliquerai plus loin à mettre en lumière les éléments d'une réalité très différente et à remettre les choses et les gens à leur place. Le témoignage de Kourbski comme celui du Terrible sont postérieurs à la disgrâce des deux favoris. A ce

moment, Koiirbski, exilé volontaire, cherchait, dans des inventions plus ou moins ingénieuses, la revanche de ses ambitions déçues et Ivan a toujours excellé dans un genre de fiction, qui lui servait à dégager sa responsabilité en chargeant celle de ses ennemis. Dans la lutte où la politique des réformes allait bientôt engager le souverain en le condamnant à s'y débattre jusqu'à la fin de sa longue et orageuse carrière, il serait malaisé d'ailleurs d'indiquer le parti, dont le pope et son compagnon auraient pris la tête, ou auquel ils se seraient ralliés. Parvenus l'un et l'autre, ils ont passé pour les représentants des hommes nouveaux opposés par Ivan à la vieille oligarchie des boïars. Mais, à cette oligarchie, Kourbski appartenait corps et àme ; or, il fut l'ami, le complice de Silvestre et d'Adachev. On ne saurait échapper à d'autres contradictions tout aussi irréductibles qu'en prenant les deux associés pour ce qu'ils furent : des comparses. Ivan sen est servi contre les boïars; mais eux ont préféré se servir des boïars, quittes à faire cause commune avec ces instruments. Il les a brisés alors et a fait appel à d'autres utilités. Arrivons aux faits.

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