‹ Ivan le TerribleChapitre 79 sur 228 · L EMEUTE · texte numérisé non relu

L EMEUTE

flammes. Le métropolite Macaire pensa étouffer, fit une chute en fuyant et se blessa g^rièvement. On compta dix-sept cents victimes, hommes, femmes, enfants brûlés vifs. Dans le quartier marchand, tous les mag^asins étaient détruits. Ivan n'avait plus de toit. Réfugié au village de Vorobiévo, sur cette « montag^ne des moineaux " , d où }sapoléon devait apercevoir pour la première fois la ville, tombeau prochain de sa g^loire, le tsar tint conseil. Son confesseur, Fédor Barmine, parla de sortilèges, auxquels la catastrophe devait être attribuée. Une légende existait aussi à ce sujet. Les sorciers prenaient des cœurs humains arrachés à des cadavres, les plongeaient dans un seau d eau, et, arrosant les rues avec cette eau, allumaient 1 incendie. Quelques boïars appuvèrent l'accusation. On s'occupa de trouver les coupables. Obéissant à des suggestions perfides, la foule réunie quelques jours plus tard, un dimanche, devant la cathédrale incendiée, indiqua des noms. La régence d'Hélène avait laissé de terribles ran- .cunes. La mère, les frères de la régente étaient poursuivis par des haines inassouvies. Des témoins se rencontrèrent qui les avaient vus arrosant pavés et murs avec leau maléficieuse. Le prince Michel Vassilévitch Glinski, oncle du tsar, résidait avec sa mère en un domaine lointain à Rjevo; mais son frère Georges était présent. Il crut trouver un abri dans cette même église à laquelle on laccusait d'avoir mis le feu. La foule l'y poursuivit, traîna son cadavre au lieu où l'on suppliciait les condamnés, donna la chasse à ses serviteurs. Trois jours plus tard, les égorgeurs se présentèrent à Vorobiévo, réclamant d'autres victimes. Les parents et adhérents d'André Ghouïski, exilés après son supplice et rappelés depuis, ramenés dans l'entourage du souverain et dans sa faveur, excitaient aux sanglantes représailles.

Mais Ivan allait se révéler. L heure était tragique et décisive. En cédant à ces sollicitations criminelles, le fils de Vassili entrait dans une voie où le sang^ seul eût marqué sa trace dans l'histoire. Céder n'était pas dans sa nature. Justicier implacable et trop souvent sujet à reproche, il devait toujours

rester maître de sa justice. Quoi qu'il })ensât de Faccusation, et, superstitieux comme tous les hommes de son temps, il pouvait bien, à cet àg^e surtout, la tenir pour plausible ; les accusateurs assez osés pour empiéter sur ses droits en lui dictant ses arrêts, en les prévenant même, lui parurent sans doute plus coupables que les incendiaires, vrais ou faux. Il se dressa, se montra, fit ses preuves. Derrière le tyran que Ton connaissait déjà apparut le souverain qu'on allait connaître. En fuite vers la frontière lithuanienne, Michel Glinski avait été rattrapé par un des Ghouïski, Pierre. Ivan le fit relâcher et il ne livra pas la mère. Le bourreau eut de la besojjne, mais ce fut pour décapiter les fauteurs de désordre, qui sur les cendres de la capitale pensaient édifier leurs fortunes ou satisfaire leurs ressentiments.

Le premier biographe d'Ivan, Kourbski, a introduit dans l'histoire de ces événements un épisode qui devait égarer l'imagination de beaucoup de ses successeurs. A l'instant où le tsar se trouvait aux prises avec les massacreurs avinés, un^é'^^'^ homme, un prêtre inconnu, aurait paru devant lui, avec l'aspect que l'iconographie locale donnait aux prophètes, le doigt levé, la figure inspirée et sévère. Avec l'autorité d'un messager divin, citant des textes de l'Ecriture, il se serait enhardi à montrer dans ce qui se passait des signes manifestes de la colère céleste. Il aurait enfin appuyé ses discours par des révélations et des miracles. Ce dernier trait suffirait à nous édifier sur le caractère du récit, neussions-nous même pas d'autre part des renseignements nous permettant de le ramener à la réalité historique. Desservant depuis quelques années déjà de 1 église de l'Annonciation, dont le curé, ou protopope, était d'office confesseur du souverain, l'auteur du DotJiosiroï, Silvestre, auquel Kourbski s est plu à attribuer un rôle aussi singulier, ne pouvait être un étrang'er pour Ivan. Lié avec le prince Vladimir Andréievitch, un des oncles du tsar, en faveur duquel il intercédait déjà, et avec succès, en 1541, on voit que son influence s'était exercée bien plun anciennement et par des moyens entièrement naturels, tout

Page 1