‹ Ivan le TerribleChapitre 82 sur 228 · IVAN ET LES BOÏARS · texte numérisé non relu

IVAN ET LES BOÏARS

posée des représentants de toutes les classes et de toutes les provinces. Séance et palabre en plein air sur la place Rouge, devant le Kreml. Le tsar prend la parole et fait le procès des boïars prévaricateurs. Il énumère longuement leurs scélératesses et annonce qu'elles prendront fin pour faire place « au triomphe de la vertu — et de l'amour " . En concluant, il s'adresse au Métropolite : « Je t'implore, saint maître; sois mon aide et mon soutien dans cette œuvre d'amour qui, je le sais, a tes prédilections. Tu n'ignores pas que je n'avais que quatre ans à la mort de mon père. Mes autres parents nont pas pris soin de moi et mes boïars puissants n'ont songé qu à abuser de leur pouvoir... Et, pendant qu ils multipliaient leurs rapines et leurs excès, j étais, moi, comme sourd et muet à cause de ma jeunesse. Ils gouvernaient en maîtres. O concussionnaires, déprédateurs etjuges prévaricateurs, comment répondrez-vous maintenant devant nous pour toutes les larmes et pour tout le sang que vous avez fait verser? Je suis pur de ce sang. Mais vous, attendez-vous au châtiment que vous avez mérité ! » Enfin, s'inclinant de tous les côtés, le souverain engage les assistants à oublier pour un temps les méfaits dont ils ont pu être victimes, parce qu'il est impossible de tout réparer. Mais désormais il sera lui-même, autant que possible, leur juge et leur défenseur.

Le même jour, Adachev est élevé au rang à' okolnitchy ï et chargé du service des pétitions, Ivan lui recommandant d'examiner avec un soin particulier celles des plus humbles sujets et de ne pas craindre le ressentiment des hauts seigneurs, " accapareurs des grands emplois et oppresseurs des pauvres et des faibles " .

Ce récit appelle un commentaire. Ivan fut toujours un grand amateur de mise en scène et, s'il ne s'est pas livré textuellement aux effusions lyriques que les chroniqueurs ont mises dans sa bouche et dont lui-même nous a donné plusieurs versions, il a bien pu discourir sur la Place Rouge dans des termes et dans des circonstances analogues, car il fut aussi grand parleur. Mais que voulaient dire cette mise en

scène et ce discours? Dans l'apparition du jeune souverain devant son peuple assemblé, 1 école slavophile a voulu voir l'exemple frappant d'une relation idéale, fondée sur l'amour, entre gouvernants et gouvernés, et un trait caractéristique de la race slave, seule susceptible de concevoir une pareille base. Un grand nombre d'historiens ont, d'autre part, imaginé là un appel à l'élément populaire contre le gouvernement deis boïars. Ce sont des imaginations.

Nous ne possédons aucune donnée certaine sur la composition de l'assemblée de 1550 ; mais, à en juger par celles qui ont été convoquées ultérieurement, il est plus que douteux que l'élément populaire y ait été représenté. Rien ne prouve même que le principe représentatif y ait figuré de quelque façon et à quelque degré que ce soit. On a interprété dans ce sens un passage de la Chronique dite de Khrouchtchov, manuscrit d'origine incertaine conservé aux archives du ministère des affaires étrangères de Moscou. Gomme le Recueil de Macaire que j'ai mentionné, c est un « livre de degrés » fStépiénnaia KiiigaJ, mode de compilation usuel à cette époque. Mais, précisément à l'endroit visé, M. Platonov (Éludes sur l'Histoire russe, 1903, p. 223) a découvert une interpolation datant vraisemblablement de la seconde moitié du dix-septième siècle et opérée sous l'influence probable des idées établies à cette époque seulement. Il conviendrait ainsi d'y voir un reflet des assemblées ultérieurement convoquées par les successeurs d'Ivan dans des conditions très différentes. Au sujet de l'assemblée de 1550, Ivan lui-même nous a fourni un indication contraire. Parlant au sein d'un concile réuni l'année suivante et rappelant son discours de la place Rouge, il a laissé entrevoir la réalité cachée sous un décor trompeur et sous les fleurs d'une rhétorique fallacieuse. On se payait volontiers de mots à Moscou, ou plutôt on s'y entendait merveilleusement à user de cette monnaie pour le règlement de certains comptes difficultueux. Nul autre peuple n'a eu autant de goût pour la façade, la fiction et la circonlocution, et, cette fois-ci encore, Ivan s'est gardé de parler tout

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