‹ Ivan Tourguéneff d'après sa correspondance avec ses amis françaisChapitre 1 sur 91 · AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT

Les documents littéraires que je réunis aujourd'hui en volume ont paru d'abord, en 189G et 1897, dans la Revue ComospuUs . Depuis cette publication, j'ai pu retrouver de nouvelles lettres inédites, qui paraissent ici pour la première fois. De même celles qui furent écourtées ou entièrement supprimées par la rédaction de Comospolis sont rétablies. Enfin, des croquis de TourguénefF ; une reproduction du tableau représentant sa propriété de Spasskoïé, peint par son ami le célèbre poète Polonsky, qui maniait également avec habileté le pinceau ; Tourguéneff à la chasse, « ce jour-la plus content de lui;), et plaisamment portraituré par le grand peintre Bogolubov, rares documents graphiques et (jui n'ont jamais été reproduits, viennent compléter cette édition.

.le le dis pour les admirateurs français de Tourguéneff, et plus particulièrement à. l'intention de ceux des compatriotes de l'illustre écrivain qui connaissent la traduction russe, faite d'après le texte français, qui est l'original, que j'ai publié

Il AVERTISSEMENT

dans Co/no.yiolis ; cette traduclion, fort im|tarlaile d'aillcms, a été tronquée au point de ne pas contenir toute la série des missives adressées au prince G.ilitzlnc, la lettre à Schevirev, etc. II est vrai ([ue l'éditeur russe motive cette omission par des raisons de pr<)priét('' liltt'raire ; suprême ironie de la paît d'un éditeur ([ui a confectionné son volume sans mon autorisation, sans même m'en avertir, taillant, bouleversant à sa guise des documents dont chaque mot devrait être précieux ;i tout Russe soui'ieux du souvenir de l'une des gloires littéraires de son pavs.

On lira donc ici, dans rorigiiuil et intact, tout ce que TourguénefTa écrit à ses amis français. sauf un volumineux paquet de lettres adressées ii Mme Viardot, qui fera l'objet, pour des raisons matérielles, d'un volume séparé. Il n"a pu en être détaché que les huit lettres placées en tète de la présente publication.

E. Il-K.

(avec ses amis français)

Les lettres adressées par le célèbre écrivain russe Ivan Sergueïévitch TourguénefF h ses amis littéraires français présentent un double intérêt : d'abord leur valeur propre comme tout ce qui est sorti de la plume de ce maître styliste, et ensuite celui de la révélation d'un côté inconnu jusqu'ici de sa vie littéraire.

Les Russes ont souvent reproché à leur grand poète d'avoir passé la majeure partie de sa vie a l'étranger, et, par suite, de n'avoir pas été en contact immédiat avec les hommes et les choses dont il a parlé dans ses œuvres. Certains de ses biographes russes sont allés jusqu'à affirmer que le milieu dans lequel il. a vécu si longtemps a contribué à le détacher complètement de la terre natale, sans lui donner en échange une famille ou des amitiés profondes sur cette terre française où

IVAN TOUnCUENEFF

il est toujours resté, disent-ils, moralement isolé. « Son séjour hors de Russie, parmi les étrangers, n'a donné aucune satisfaction morale à Ivan Sergueïévitch, et les siens se sont de plus en plus éloignés de lui chaque année », affirme l'un d'eux, M. Ivanov.

Ce biographe, qui a publié sur TourguénefI' une volumineuse étude et dans laquelle il a réuni tous les matériaux connus jusqu'ici du public, s'appuie sur ces documents pour faire le procès des amis français de l'écrivain russe et pour démontrer que leur iniluencc était surtout celle de camarades de table dont la conversation roulait habituellement sur la femme et sur l'amour; et cela, parce que lui. de Cioncourt dit quelque part dans son Journal: « La femme, 1 amour : c'est toujours la conversation d'une réunion d'intelligences en train de boire et de manger, La conversation est d'abord polissonne, et Touiguéneff nous écoute avec l'étonnement un peu mcditsé d'un barbare qui ne fait l'amour que très naturellement. »

Pour M. Ivanov, le sort (jui a lié TourguénelV avec une famille française et avec la société française, a montré bien peu de sollicitude pour le talent et les aspirations morales de l'écrivain lusse. « Nous savons, dit-il, en ({uoi consistait pour Tourguéncirie k bonheur de lamille » sous le toit de la maison Viaidot. Ce ne fut en somme qu'un malentendu de longues années qui ne laissa dans son âme (jue, l'iinjeilumo d'un isolement moral et le vide

d'un sentiment non satisfait. Nous avons vu quelles joies pouvait attendre Tourguéneff de ses confrères parisiens : leur amitié n'était qu'une camaraderie artificielle de restaurant ; aux hôtes de la villa des Fresnes^, comme à ceux du Café Riche, Tourguéneff était également étranger. »

Puisque M. Ivanov a feuilleté le Journal des Goncourt, il a pu se convaincre que, même lorsque les habitués du dîner de Magny ou du Café Riche (autrement appelé le « Dîner des Cinq » : Tourguéneff, Goncourt, Flaubert, Zola et Daudet) parlaient de la femme et de l'amour, c'était comme des psychologues et des littérateurs, et que la lecture de ce Journal et les particularités qu'il contient sur les hommes de lettres sont d'un réel intérêt littéraire et ont servi à M. Ivanov lui-même pour son étude de la personnalité morale de Tourguéneff.

On verra, par la correspondance que nous publions aujourd'hui, que les relations de Tourguéneff avec ses amis français étaient surtout intellectuelles, et que quelques-uns parmi eux, notamment M. et Mme Viardot d'abord, Flaubert ensuite^ ont eu une influence bienfaisante sur le développement de son talent ; et c'est certainement à cette influence qu'on doit attribuer son stvle sobre et clair, sa forme simple atteignant la perfection par sa simplicité même, qualités si rares chez les écrivains russes, même chez les meilleurs.

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