‹ Ivan Tourguéneff d'après sa correspondance avec ses amis françaisChapitre 2 sur 91 · Propriété de M. Viardot, à Bougivàl · texte numérisé non relu

Propriété de M. Viardot, à Bougivàl

IVAN TOlItGLENEFF

Lorsque, vi\ 1843, Tourguéneir fit la connaissance de la famille Viardot, il était à peine âgé de vingt-cinq ans et son nom était encore inoonnn dans les lettres. Il n'avait alors de passion que pour la chasse, et c'est au cours d'une chasse qu'il fut présenté à M. Viardot. M. Viardot, qui avait précédemment séjourné en Russie, se documentait pour propager en France les chefs-d'aMivro de la littérature russe. Il était connu par de savantes études d'art et de littérature étranirèi'e. Mme Yiardot, toute jeune — elle n'avait que vingt-deux ans, — ('tait d<'jà la célèbre cantatrice, alliant à une virtuosité sans égale, celte flamme intérieure, ce sentiment profond et ce goût exquis qui émeuvent Tàme. Ce couple d'artistes devait produire une vive et durable impression sur la nature esthétique de Tourguénefi'. En effet, lamitié qu'il voua depuis ii la famille Viaidot porta pendant quarante ans, jusqu'à sa mort, ce caractère de symj)alhie artistique et intellectuelle.

i' L'étranger lui donnait ce qui lui manquait dans sa patrie » dit un autre des biographes de Tourguéneff, Mme Andréïev. « Les aspirations de sa nature artistique, qui n'étaient point assez appréciées et encouragées chez nous, ont trouvé leur satisfaction dans le milieu (juil sétait créé dans la famille Viardot... » Et elle conclut, en parlant aussi bien de M. et Mme Viardot (jue des autres amis Iraneais de Tourguénelf : « Par leur svmpathie il son aetiviti- littéraire, ])ar leur dévouement

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h l'art, par la liberté et la sincérité de leurs vues, ils ont donné à Tourguéneff le milieu qui s'harmonisait le mieux avec son caractère

Cette famille et les amis lui ont donné le couraofc de poursuivre son œuvre jusqu'au bout, pour la gloire de sa patrie, qu'il n'oublia jamais. »

En effet, Tourguéneff n'a-t-il pas dit lui-même, dans ses Souvenirs : « Certes, je n'aurais jamais écrit les Récils d'un Chasseur si j'étais resté en Russie. »

Pourquoi, alors, cette mélancolie que trahissent réellement ses lettres intimes ? La cause en seraitelle dans son isolement moral, comme le prétend M. Ivanov? Non, certes, et Tourguéneff nous la révèle lui-même :

« L'organisation, le milieu et surtout cette classe à laquelle j'appartenais, — la classe des seigneurs, des propriétaires de serfs — ne présentaient rien de ce qui aurait pu me retenir. Au contraire, presque tout ce que je voyais autour de moi me troublait, m'inspirait de l'indignation, du mépris. Je ne pouvais pas hésiter longtemps. II fallait ou me soumettre, suivre docilement l'ornière commune, la route battue, ou bien m'en arracher d'un coup, repousser tout et tous, au risque même de perdre beaucoup de ceux qui m'étaient proches et chers à mon cœur. C'est ce que je fis. » — [Souvenirs littéraires, tome x des Œuvres complètes de Tourguéneff.)

Il faut dire aussi que le climat de la Russie, du moins de la partie qu'il fréquentait, ne lui était pas favorable. Arrivé soit h Pétersbourg, soit à Moscou, soit dans sa propriété de Spasskoïé, il était

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pris le plus souvent d'un accès de goutte ou de quelque autre indisposition. Il est rare que ses lettres de Russie ne contiennent pas des plaintes :i ce sujet.

Mais dans la fort intéressante et détaillée lettre que j'ai reçue, il y a quelques années, du célèbre poète Polonsky, le plus ancien et le plus fidèle ami de Tourguéneir, je lis entre autres :

« La fortune qu'il (Tourguéneff) possédait lui aurait permis de visiter et le Caucase et la Crimée et l'Oural, et môme jusqu'à la Sibérie; or, il a dû borner son horizon artistique aux seuls gouvernements de Moscou, de Tambov el d'Oral. Combien son champ d'observation aurait pu s'élargir! que de types nouveaux seraienl sortis de sa plume! Le sort a décidé autrement. »

Et yi. Polonsky énumère les nombreuses causes qui ont empêché Tourguéneff de mieux connaître son vaste pavs, causes se réduisant toujours ii la seule et même auiitit' profonde qui liait l'écrivain russe à la famille de Mme Viardot.

Nous connaissons le sentiment de 1 intéressé luiraêmc sur les motifs de son séjour prolonge à l'étranger. L'explication de M. Polonsky pécherait donc par quelque exagération de poète, sinon par l'expression jalouse de l'affection amicale et par un ressentiment de compatriote. Car, vraiment, pour connaître l'àmc d'un peuple, pour sentir battre son pouls il l'unisson du grand cœur anonyme, il n'est pas bi<ii nécessaire d'explorer toutes les régions d'un ininicnse empire. Naître dans un de ces coins

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qui portent l'empreinte spécifique de la race, y vivre jusqu'à l'âge de raison, s'y façonner sous l'action de jeunes impressions, suivre attentivement pendant toute l'existence, de près par moments, et du clair et serein lointain le plus souvent, les manifestations de la vie nationale, suffit à un tempérament d'élite pour deviner et raconter les joies et les souffrances de toute une nation, pour juger, et avec moins de parti pris, les caractères et les mœurs de toute une époque.

On sait combien Tourguéneff a été ce tempérament; le gouvernement d'Orel, où il vit le jour, est ce coin. Aussi, put-il, en n'allant que par intervalles respirer l'air de la terre natale, écrire à la fois la plus russe et la plus humaine des œuvres : les Récits d'un Chasseur, en pleine Ilede-France, et donner le tableau fidèle de trente ans de la vie sociale russe dans une série d'ouvrages qui demeureront autant de monuments artistiques qu'historiques. Il ne pouvait ni ne devait borner sa palette aux riches couleurs à la peinture des échantillons ethniques des régions limitées; il a pu et a dû nous montrer des figures éternelles et universelles.

Cependant l'éloignement de la pairie ne fit qu'exalter son attachement pour elle, et, Russe, il le fut jusqu'aux moelles. Ses amis français le sentaient bien. Au moment où sa dépouille mortelle allait quitter cette France qu'il aima et qui l'aima, Edmond About lui dit :

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