Le Messager de l'Europe
d'apuès sa correspondance 85
En attendant faites mes meilleures amitiés à Mme Commanville. Vous, je vous embrasse, Et je suis
Votre vieux fidèle
Iv. ToLRGUÉNEFF.
Spasskoïé, gouv. d Oral,
Ville de Mtsensk.
Dimanche, 18 juin 187G.
Mon cher ami,
Je suis depuis ce matin dans mon Pallimos et triste comme un bonnet de nuit. Avez-vous remarqué que c'est généralement le moment où l'on écrit à ses meilleurs amis ? Il fait une chaleur de 52 degrés Rèaiimur à l'ombre. Et avec cela, grâce au froid de 9 degrés au-dessous de zéro, qu'il a fait le 21 mai, toute la verdure du jardin est bariolée de petites feuilles mortes, qui font vaguement penser il des cadavres de petits enfants, et mes vieux tilleuls donnent une ombre maigre et chétive qui fait peine à voir. Ajoutez ii cela que mon frère qui devait m'attendre pour arranger des affaires d'argent, très importantes pour moi, est parti pour Carlsbad il y a cinq jours ; que je crois que je vais avoir la goutte (ce qui m'est arrivé à la même époque, et au même endroit, il y a deux ans) ; que j'ai acquis la presque certitude que mon in-
86 IVAN TOUHGUENEFF
tendant me pille, et que je ne pourrais pas m'en défaire, — et voyez la situation !
La mort de Mme Sand m'a fait aussi l)eaucoup, beaucoup de chagrin. Je sais que vous êtes aile à Nohant pour l'enterrement, et moi (jui voulais envoyer un télégramme, au nom du public russe, de condoléance, j'ai été retenu par une sorte de modestie ridicule, par la crainte du Figaro, de la réclame — des choses bêtes, enfin !
Le public russe a été un de ceux sur lequel Mme Sand a eu le plus d'influence — el il fallait le dire, pardi! — et j'en avais le droit après tout ! mais voilà ! Pauvre chère Mme Sand, elle nous aimait tous les deux, vous surtout, et c'était naturel; quel cœur d'or elle avait! Quelle absence de tout sentiment petit, mesquin, laux; quelle brave homme c'était, et quelle bonne femme ! Maintenant tout cela est là, dans l'iiorrible trou, insatiable, muet, bète, et qui ne sait même j)as ce qu'il dévore! Allons, il n'y a rien à faire, et tâchons <ravoir le menton au-dessus de l'eau.
Je vous écris à Croisset — je suppose que vous v êtes. Vous êtes-vous remis au travail? Si je ne fais rien ici, c'est qu'alors, c'est bien fini; il y a un silence ici dont rien ne peut donner une idée : pas un voisin à vingt kilomètres à la londe! tout est languissant d'immobilité! La maison est misérable, mais pas trop chaude et les meubles sont bons. Une table ii écrire admirable et un fauteuil double fond de jonc! Par exemple, il va un sopha
dangereux, dès qu'on y est, on y dort — je vais tâcher de l'éviter. Je commencerai par l'achèvement de S t- Julien V .
Il y a, debout dans un coin de la chambre, une vieille image byzantine, toute noire, encadrée d'argent, rien qu'un immense visage lugubre, rigide; et il m'ennuie un peu, mais je ne puis le faire oter, mon domestique me prendrait pour un païen ; et ici, ce n'est pas chose à plaisanter.
Ecrivez-moi deux mots un peu plus gais que ceuxci. Je vous embrasse et suis
Votre vieil ami,
IvAX ToURGl KNEIF.
p. s. — Savez- vous que le Circassien Hassan qui tue des ministres par paires comme les perdreaux, m'inspire un certain respect?
P. P. S. — Mes meilleures amitiés il votre nièce et à son mari,
Spasskoïé, gouv'' dOrel,
Ville de Mtsensk.
Mardi, 23 juin (^juillet i 76.
Mon bon vieux,
Je vous écris d'ici à Croisset, dun Pathmos à l'autre. J'ai reçu hier votre lettre, et vous vovez, je réponds sans tarder.
1. La Légende de St- Julien l'Hospitalier, œuvre de Flaubert que traduisait TourguénefF,
88 IVAN TOURGUÉNEI F
Oui. la vie de Mme Sancl a été remplie, et cependant, en parlant d'elle, vous dites : la pauvre Mme Sand. ('.ette épithète s'applique bien aux morts, car après tout, ils sont bien ii plaindre, la mort étant une cliose bideuse. Je me rappelle les yeux de la petite Aurore; ils sont étonnants de profondeur et de bonté et ils ressemblent en eflet h ceux de la grand'mère ; ils sont presque trop bons pour des yeux d'enfant. Il paraît que Zola a écrit un long article sur Mme Sand dans la Revue Russe; l'article est très beau, mais un peu dur, diton. Zola no peut pas juger Mme S. d'une façon complète, il v a tiop de distance entre eux.
.le vous vois roulant des veux féroces devant M. A... M...; il faut une boue toute particulière pour faire pousser ces cliampignons-là.
Vous travaillez à Croisset. Eb bien ! je vais vous étonner, .lamais je n'ai travaillé comme je le fais depuis que je suis ici : je passe des nuits blanches, courbé sur mon bureau, .le suis repris pai' l'illusion qui fait croire qu'on peut dire : — Non, pas autre chose que ce (jui a jamais été dit. Ça m'est indilférent, mais autrement ! Et remai'([uez qu'avec cela je suis accablé de besogne, d'affaires d'argent, d'administration, de fermage, que sais je ! (A ce propos, je puis vous dire que tout n'est pas aussi mauvais que je l'avais cru au premier moment, et par parenthèse, je suis enchanté de savoir qu'il y a un peu d'a/ur dans les alfaires de votre neveu). Mais St-JuUcn son lire de cette exubérance d'activité.
d'aPRKS sa COnnESPONDANCE 89
Mon diable de roman' s'est emparé de moi d'une façon envahissante malgré tout. Vous pouvez être tranquille, la traduction de St-Julien est déjà promise au n° d'octobre du Messager de V Europe. Elle V paraîtra ou je serai mort.
Je n'ai pas lu les articles de Fromentin, .le nai pas lu le livre de Renan; je ne puis rien lire à présent si ce n'est le journal que je reçois ici, qui me parle des alTaires d'Orient, et qui me (ait rêver. Je crois que c'est le commencement de la fin, mais que de têtes coupées, de femmes, de filles, d'enfants violés, éventrés dici là! Je crois aussi que nous (je parle des Russes , nous ne pouvons pas éviter la guerre.
Vous voudriez connaître l'aspect de mon hal^ltation. C'est Ijien laid. C'est une maison en bois, très vieille, recouverte de planches, peinte à la détrompe d'une couleur lilas clair; il y a une vérandah devant, avec du lierre qui grimpe ; les deux toits sont en fer et peints en vert ; le haut est inhabitable, et les fenêtres sont clouées. Cette maisonnette est tout ce qui reste d'une vaste habitation en fer à cheval qui a été brûlée en 1870.
Hier soir, avec votre lettre dans mapoche, j'étais assis sur le perron de ma vérandah, et devant moi, une soixantaine de paysannes, presque toutes vêtues en rouge et fort laides. (Une seule excepté : une nouvelle mariée de seize ans qui venait d'avoir les lièvres et ressemblait d'une façon surprenante \. Terres Vierges.
90 IVAN TOUnGUÉXEFF
il la Vierge de St-Slsto, de Dresde.) Elles dansaient eoniine des niannoltes ou des ourses, et chantaient avec des voix très âpres et dures, mais justes. C'était une petite létc qu'elles m'avaient demandé d'organiser, ce qui était du reste très facile : deux seaux d'eau-de vie, des gâteaux et des noisettes, et voilà. Elles se trémoussaient, je les regardais faire et me sentais horriblement triste. La petite vierge de San-Sisto se nomme Marie, comme de juste.
En voilà assez. Je vous écrirai encore avant de partir d'ici. En attendant, je vous embrasse bien fort. Votre vieux
IVAX TounGUK.\EI-K.
P. S. — Je trouve que comme couleur de paysage, tout est pâle ici : le ciel, la verdure, la terre, — une pâleur assez chaude, et dorée. Ce ne serait que joli, si les grandes lignes, les grands espaces uniformes n'y mettaient de la grandeur.
Boiigival, Lis Frênes.
Mardi, 8 août 16.
N. B. — C'est par hasard que j'écris sur ce papier de petit crevé.
Je suis ici depuis deux jours après un voyage à bride abattue à travers la Russie, l'Allemagne, et votre lettre ma fait un très grand plaisir. Vous
d'après sa correspondance 91
vous portez bien,, et vous travaillez ; moi aussi je me porte bien et j'ai travaillé; car, chose incroyable, j'ai achevé mon grand diable de roman ', et je puis me remettre à travailler, car il faut que je le copie, et qu'il soit prêt dans deux mois, ce qui ne sera pas facile, vous savez ce que c'est que de copier. Il y a des pages où il ne reste pas une ligne.
J'ai vu beaucoup de choses et d'hommes, comme Ulysse, et j'ai retrouvé tout mon monde en bonne santé. J'ai flanqué à la porte un intendant qui m'a volé quelque chose comme 130.000 Irancs, une partie assez notable de ma fortune. Pourquoi ai-je été bête ? Je me suis laissé aller par paresse à une confiance aveugle, quoique je sentisse (fautil dire : sentisse?) fort bien, en regardant cette face doucereuse et barbue, qu'elle appartenait à un coquin. Enfin, tant pis, et qu'il digère mon argent !
J'ai bien l'intention de m'arracher à ma copie pour deux ou trois jours (vers le 25 de ce mois) et d'aller à Croisset vous entendre lire « Le Perroquet ». De front avec la copie, je mènerai l'achèvement de la traduction de St-Jnlien, car elle doit paraître en Russie le i*^"" novembre.
Je viens de lire l'article de ce Monsieur sur Renan. C'est ignoble; toute cette « République des Lettres » pue l'affectation et je ne sais quoi de faux et de bas
1 Terres Vierges.
il2 IVAN TOCnGlÉNEl-I-
Zola m'a ('Cilt. Il va bien et retourne à Paris vers la (in de septembre.
Mon Chalet me plaît ; il me plaira davantage ((111111(1 il aura perdu son odeur de nouveau meuble. Le temps cpi'il lait est trop beau, le vert des arbres devant ma len(ître a d»^s splendeurs veloutées et dorées. C'est très joli.
Quand vous écrirez à votre nièce, dites-lui nlille choses de ma part, et au levoir dans un peu plus de quinze jours.
^'otre vieux
Iv. ToLli(;Ll';NEFF.
Boug-ival, l^es Frf'iies-Ciiâlcl.
Mercredi, 2!) août 7(5.
Mon cher ami.
Je ne vous ai pas répondu sur-le-champ parce que je voulais pouvoir fixer des à présent le jour de mon arrivée ii Cioisset, et ce n'était pas facile ; mais voilà (pie je reçois votre télégramme, et je suis obligé de vous dire que je ne puis pas venir avant le 10 septembie, mais alors pour sûr.
.le suis enchanté que vous avez fini votre travail. Si je trouve (pie pour commencer il vaut mieux que Sf-Ju/ien paraisse dans une revue russe, je m'y metirai. (juoi(jue l'autre soit à peu près terminé. \ (MIS savez que nous avons encore de la marge jusqu'au l*""" novembre.
d'après sa correspondance 93
Je suis clans la copie jusque par-dessus la tète, et cette besogne m'ennuie.
Du reste, je vais bien, mais je me sens envahi par je ne sais quel brouillard vieux, qui est fort désagréable.
Ainsi, mon ami, au 10, sans faute.
Je vous embrasse. Votre
Iv. TOURGLÉNEFF,
Bougival, Les Frènes-Châlet.
Dimanche, 23 septembre 76.
Mon vieux féroce !
Je suis revenu ici sans encombre ; je n'ai pas eu le temps de voir Magnv, mais j'ai vu Pelle. Je lui ai soumis la question en litige, il m'a répondu :
— On le fait, et même souvent, mais ce n'est pas dans les règles de la bonne cuisine.
Le résultat de ceci est que je vous dois six bouteilles de Champagne, mais si je n'ai pas la victoire matérielle ^ je l'ai morale !
Je me suis remis à ma copie. Ce soir je relirai pour la deuxième fois le Cœur simple. Mille amitiés à tout Croisset.
J'espère que votre nièce se relèvera bientôt, et je vous embrasse.
Celui qui mange le poulet rôti chaud, sans moutarde.
94 IVAN TOIUGLKNEI-F
XXXVITI
Bougival, Les Krênes-Châlel.
(Seine-ol-Oisp).
Mercredi, 25 octobre 70.
Je vous écris un mercredi et votre lettre est datée d'un mercredi, mais combien de semaines se sont passées? Deux, trois, cent, mille, je n'en sais rien ! Qu'ai-je fait pendant tout ce temps-ci .' — Rien, et je n'en sais rien. Les jours ont filé comme de Toau, comme du sable. Kl vous, avezvous travaillé.' Clommont va Mme Commanville? Elle est levée depuis longtemps, je l'espère. Quand venez-vous à Paris ? «Nous resterons ici encore une dizaine de jours. Le ciel a été gris tout ce tempsci. Je n'ai rien lu. — Si fait ! J'ai lu le deuxième chant du Don Juan de Lord Byron, et ça a été une trace lumineuse à travers toute cette grisaille.
Il y a eu doux ou trois soirées de belle musique. J'ai eu pendant une nuit une attaque de colique néphrétique. J'ai cru que j'allais crever.
Et voilà !
Ecrivez-moi deux mots, et dites mille choses aimables à Mme et Mlle Commanville.
Je me sens hébété, mais cela ne m'iMnpèche pas de vous embrasser.
Votre
Iv. ToiRG.
d'après sa correspondance 95
Bougival, Les Frênes.
Mercredi, 8 nov. 76.
Mon cher ami.
Je suis clans toutes les angoisses de l'emballage; nous allons après-demain à Paris ; une fois installé là je vous écrirai plus longuement.
Le Message/- de l'Europe m'a fait savoir qu'il ne pouvait pas faire passer St-JitUen açec mon nom aidant mon roman, vu qu'il y a une promesse de ne rien publier de moi, ou de signé par moi, avant cette machine; mais comme le roman passe dans le n" de Janvier, St-Julien passera en février avant sa publication en France. Je crois avoir trouvé un bon traducteur pour le Cœur simple.
Je suis enchanté que Madame Commanville soit rétablie. Dites-lui mille choses de ma part.
Quant aux difficultés gigantesques à' Hérodiade, j'y crois, mais je suis sûr que vous finirez par les vaincre.
Je n'ai pas lu les feuilletons de Zola, mais j'ai lu la première partie de V Assommoir. Diable, diable!... nous en parlerons. Je vais vous écrire dans deux ou trois jours dès que je serai établi dans Paris. Ma colique néphrétique n'a été qu'un accident,
06 IVAX TOUIIGLKXEFK
fort désagréable par exemple, et depuis je vais pas mal.
A bientôt. Je vous embrasse.
A otre
Iv. ToiIlGLÉNEri'.
Paris, 50, rue de Douai.
Samedi, 2/9 déccuibro 76.
Mon cher vieux,
11 y a juste une semaine, je prenais cette feuille de pa})ier pour vous écrire ; et je n'ai pas écrit un mot. Je suis dans une vilaine disposition d'esprit : je me sens vieux, gris, terne, inutile et bète. J'ai eu une attaque de goutte ; mais celle-ci aussi a avorté. Je corrige les épreuves de mon roman (|u'on m'envoie de Pélersbourg — et je le trouve plal, insififuiliant '
Je ne vois presque personne. Je trouve que vous restez beaucoup trop longtemps hors de Paris; si j'avais pu causer avec vous, tout ça se serait arrangé, mais il faudrait trop écrire, longuement : 1" c'est fatigant ; 2° il faut tout dire sur le papier, même ce ([ui s'entend de soi-même.
Nous avons eu un dinei- avec Zola et Concourt ; Daudet n'a pas pu venir. On vous a regretté. M. Pelle nous a donné un abominable dîner; il
1. Terres Vierges, paru dans les livraisons de janvier et lévrier 1S77 du Messager de l'Europe.
DAPRÙS SA ConilESPONDAXCE 97
ne iaut plus y retourner. Voyons, quand vous reverra-t-on à Paris? Le travail avance-t-il? Comment va la santé?
Concourt nous a lu un Iragment de son roman ' d'une voix coupée par l'émotion. Cela m'a semblé étrange de voir un homme à cheveux ffris avoir cette émotion-là. Ce qu'il nous a lu m'a semblé bon, mais un peu trop sommaire. J'ai mis le nez dans V Assommoir . Je n'en suis pas enchanté. Ceci entre nous strictement. Il y a bien du talent, mais c'est lourd et on remue trop le pot de chambre.
Décidément quand revenez-vous? Faites-le moi savoir — sans tarder — ne m'imitez pas. Et que dites-vous du beau gâchis dans lequel on patauge ici ? Nous aurons bien certainement la guerre, « quoi qu'on dise ».
J'espère avoir un revenu de 10,000 roubles pour toute l'année 1877. Dans les bons temps ca ferait ,'55,000 francs, dans les temps médit)crcs, 30,000; dans les mauvais, 25,000; et il faut compter sur 25,000, pas davantage. Comme j'ai pour plus de 10,000 francs de charges, et autant de dettes, il ne restera pas gros. Patience !
Faites mes meilleures amitiés à votre nièce et ii son mari. Je suis une poire molle, un vieux chiffon, mais je vous aime bien et je vous embrasse.
Au revoir !
Iv. ToUnGCÉNEFF„