La Fille Élisa
98 IVAN TOUnr.CÉXEFF
Paris, 50, rue de Douai.
Mardi, 19 déc. 70.
Mon cher vieux,
Je reviens d'un vertueux A'ovage de famille qui m'a pris trois jours, et où je me suis pas mal ennuyé. Et voici que je réponds h votre lettre. Epuisons d'abord la question des trois contes.
Le St-Julien est traduit, se trouve aux mains de l'éditeur, et sera payé au taux habituel pour moi, c'est-à-dire qu'il nous reviendra 300 roubles (le rouble varie entre 2 IV. 85 et 3 fr. 30) par feuille d'impression (16 pages), mais voilà le hic: j'ai dû promettre formellement à mon éditeur et au public (dans une note que j ai eu la bêtise de laisser publier) de ne rien faire paraître avec mon nom, avant mon grand diable de roman. Je lai achevé ce roman, et je lai expédié à Saint-Pétersbourg et on l'imprime en ce moment. Smilement, mon serpent d'éditeur au lieu de liniprimer en bloc (ce ([u il m'avait formellement promis) le coupe en deux, de façon qu'il paraîtra dans les deux livraisons du 1/13 janvier et du 1/13 février, et il m'a si bien entortillé que, en ma qualité de poire molle, j'ai donné mon consentement à cette mutilation, ce qui rejette le malheureux Julien au mois de mars, 1/13. Il faudrait donc que les auties contes soient
d'après sa correspondance 99
publiés. Dans tous les cas le Cœur simple ne doit pas être publié tout seul. Ce n'est pas impossible d'après ce que vous m'écrivez. J'ai donné le Cœur simple à une demoiselle de lettres russe qui manie très bien la langue. Elle est ici à Paris, et si elle se tire de la chose à son honneur, je pourrais lui confier aussi Hèrodiade ; naturellement je reverrai la traduction avec le plus grand soin. Je la recopierai, s'il le faut, car il est nécessaire que mon nom y soit ! On dirait, sans cela : puisqu'il a traduit le premier conte, pourquoi ne traduit-il pas les autres? Ils sont donc moins bons? Ce n'est pas comme cela que nous pouvons avoir un bon paiement ' .
Mais autre embarras ! Je pars pour Pétersbourg (ceci entre nous) le 15 février, pour y rester un mois. Il est probable que d'ici là vous ne serez pas prêt, ou si vous l'êtes, je ne pourrai qu'emporter l'original, sans avoir le temps de bien faire une traduction. Eh bien, alors il faudrait que je trouvasse quelqu'un à Pétersbourg, ce qui n'est pas impossible. Résultat final : tâchez de finir Hèrodiade dans les premiers jours de février et alors nous verrons.
Quant aux autres points traités dans votre lettre, je répondrai en style lapidaire, car je ne veux pas dépasser la page :
1. Comme nous le rappelions dans la préface, les deux contes de Flaubert, Sl-Julien et Hèrodiade, ont paru avec la signature de Tourguéneff comme traducteur et ont été compris dans lédition russe des œuvres complètes de Tourguéneff.
100 IVAN TOIRGUÉNEFF
[a Piière pressante d'accélérer volrc retour, car vous me manquez singulièrement ;
2° Sur Zola nous sommes d'accord. Vendredi a lieu notre dîner au restaurant de lOpéra-Comique. Pelle est un porc,
3° Renan. Son article est très intéressant personnellement, mais quel manque de couleurs et de vie ! Je ne i>ois rien : ni la Bretagne, ni tous les saints, ni sa mère, ni ses petites filles, qui sont cause de ce que son premier amour se biflurque, ni lui-même ! Kt pourquoi dit-il que JJieii lui a donné une fille ? '
4" Je n'ai pas lu M. Mont..., car il me dégoûte. Il n'y aura probablement pas de guerre. Vous y êtes indirectement intéressé, car elle influe diablement sur le cours du rouble. Le changement de ministre m'a laissé Iroid. Gcrniini/ est pyramidal ! Voilà qui ferait croire à l'existence d'un Dieu personnel, ironique et goguenard !
J'ai eu la visite de Mme Commanville. J'en ai été très charmé et très flatté. Je lui ai trouvé une mine superbe.
Et maintenant je vous embrasse.
Votre
Iv. TOUIUUÉXEFF.
1. L ;ii-liclo «le Renan dont jjarlc 'rourg-iitMiolT est un chapitro de ses Souveniis d'enfonvr ])arii dans la licvuc (Ira (U-ux Mondes du 1" déeembre ISTii. Ces Saucenirs furent réunis en volume plusieurs années ])ius lard.
d"apisès sa correspondance 101
50, rue de Douai.
Ce 2 janvier 77.
Mon cher ami,
Sur la page suivante vous trouverez un morceau de poésie dicté par un maître d'école à la classe (à l'occasion du Nouvel An), que le fils de notre concieroe, un grarcon de huit ans, vient d'offrir à ses parents. La mère (qui, par parenthèse, ne sait pas lire) est venue montrer cette Ijclle chose à Mme Viardot. Elle en était fièrc, et avait la larnu' à l'œil; et moi, je me suis hâté de copier ce pur chol-d'œuvre pour a'Ous l'envover. Sondez, si vous pouvez, les profondeurs de cette âme de pion, dissous dans la rhétorique !
Je suis pris au genou par une attaque de goutte ; j'espère que cela ne sera rien, mais pour le moment je ne puis pas bouger.
Et vous, vous travaillez toujours bien ?
La santé est bonne?
Je vous embrasse affectueusement.
Iv. TOURGUÉNEFF.