Le Gaulois du 5 septembre
2G8 IVAN TOURGUÉXEFF
Il est certain que Maupassant a eu dès les premiers jours une vive amitié pour l'homme et une grande déférence pour l'écrivain. N'oublions pas que Tourguéneff était le camarade de lettres et le confident intime de Flaubert dont on connaît l'influence sur l'auteur de Boule de Suif. Celui-ci n'était pas moins attentif aux avis et aux conseils du maître russe qu'à ceux du maître français. Dans l'article que nous venons de citer, il semble voir en lui un des précurseurs du réalisme moderne :
« [Malgré son âge et sa carrière presque finie, il avait sur les lettres les idées les plus modernes et les plus avancées, rejetant toutes les vieilles formes des romans à ficelles et à comijinaisons dramatiques et savantes, demandant qu'on fit « de la vie, » rien que de la vie, — des « tranches de vie, » sans intrigues et sans grosses aventures.
« Le <( roman, » disait-il, estla forme la plus récente de l'art littéraire. Il se dégage à peine aujourd luii des procédés de féerie qu'il a cnqiloyés tout d al)ord. Il a, par un certain charme romanesque, les imaginations naïves. Mais, maintenant que le ^^oz/f s'épure, il faut rejeter tous ces moyens inférieurs, simplifier et élever cet art qui est l'art de la vie, qui doit être l'histoire de la vie... »
Tourguéneir à son tour témoignait à Maupassant une sincère allection et vit en lui, de bonne heure, l'incomparable artiste qu'il devait devenir. Ainsi Léon Tolstoï, dans son article sur Guy de Maupassant, nous raconte en ces termes comment il fit connaissance d'une de ses oeuvres de début :
d'après sa correspondance 269
(( Tourguéneff, pendanl le séjour qu'il fit chez moi, en 1881, je crois, pritdans sa valise un petit livre français, intitulé La maison Tellier et me le remit.
— Lisez ça à l'occasion, me dit-il du même ton détaché en apparence dont il se servit un an auparavant en me remettant la livraison de la revue la Richesse Russe, qui contenait un article de Garchine, alors à ses débuts.
« Evidemment, aujourd hui comme alors à l'égard de Garchine, il craignait de m'influencer dans l'un ou dans l'autre sens, et il désirait avoir mon opinion en toute indépendance.
— C'est un jeune écrivain français, dit-il. — Voyez, ce n'est pas mal ; il vous connaît et vous prise fort, ajouta-t-il, comme s'il voulait me disposer en sa faveur. — Comme homme, il me rappelle Droujinine : comme lui, c'est un excellent fils, un excellent ami, un homme d'un commerce sûr, et de plus, il est en relation avec les ouvriers, les dirige, les aide. »
Jusqu'à la mort de Tourguéneff, cette amitié ne se démentit pas, et de tous les articles auxquels donna lieu cette mort, celui de Maupassant fut le plus enthousiaste.
Quant à la correspondance échangée entre eux et qui a dû être assez fréquente, j'en ai pu seulement retrouver les six lettres qui suivent. Je les dois h Tobligeance de M. F. Lavareille, administrateur de la succession Maupassant, qui a bien Voulu demander à Mme de ^laupassant mère, l'autorisation de me les communiquer.
270 IVAN TOTJRGUÉNEFF
Bougival, les Frênes.
Lundi, 15 novembre 1880.
Mon cher ami,
Je viens vous parler d'une chose assez délicate à dire, mais que vous comprendrez sans doute. Voyez-vous, réflexion faite, je ne voudrais pas que vous écrivissiez cet article sur moi. Vous le ferez admirablement, avec tact et mesure; mais je crains pourtant qu'on n'y trouve — pardon du mot — une sorte de réclame amicale. Sérieusement parlant, je n'ai pas assez de lecteurs en France pour que le besoin d'un article spécial se fasse sentir. Dans tous les cas, si vous tenez à publier une série dans le Gaulois, sur les grands écrivains étrangers. — idée que j'approuve fort et pour laquelle je me mets entièrement à votre disposition, quand il s'agira de renseignements h fournir, etc. — je vous demanderai de me faire passer à mon rang et à mon tour.
Commencez, par exemple, pour la Russie, par Pouchkine ou Gogol ; pour l'Angleterre par Dickens, pour l'Allemagne, par Gœthe, que Barbey d'Aurevilly vient de traîner, fort bêtement, dans la boue — et passez ensuite, si ça mord, aux du minoriim gentiiun. Je suis sûr que vous ne prendrez pas en mauvaise part ce que je dis là, et que vous vous rendrez compte du motif qui me pousse.
d'après sa correspondance 271
Au revoir bientôt, et croyez à la sincère amitié de votre tout dévoué,
Iv. ToURGUÉNEFF.
Guy de Maupassant n'a pas réalisé son projet de faire une série d'études sur les principaux représentants des littératures étrangères. J'incline même à croire que ce n'était là qu'un prétexte pour obtenir de TourguénefF son consentement à un article sur lui et son œuvre. Le refus que nous venons de lire détermina Guy de Maupassant à abandonner son idée, et c'est certainement à cette répugnance de son ami pour toute « réclame » qu'il fait allusion dans les lignes suivantes de son article nécrologique :
(( Poussant la modestie presque jusqu'à l'humilité, il ne voulait point qu'on parlât de lui dans les journaux ; et plus d'une fois, des articles pleins d'éloges l'ont blessé comme des injures, car il n'admettait pas qu'on écrivît autre chose que des œuvres littéraires. La critique même des œuvres d'art lui semblait pur bavardage, et quand un journaliste donnait, à propos d'un de ses livres, des détails particuliers sur lui et sur sa vie, il éprouvait une véritable irritation mêlée d'une sorte de honte d'écrivain, chez qui la modestie semble une pudeur . »
Maupassant n'a pu donc écrire son article qu'à la mort de TourguénefF. a Aujourd'hui que vient de disparaître ce grand homme, disons, en quelques mots, ce qu'il fut », y lit-on. Dans la dernière lettre que Maupassant écrivit à son éditeur M. 01lendorf, il est questions d'études littéraires, qu'il
IVAN TOL'RGUENEKF
désirait réunir en volume, sur Flaubert, Zola, Bouilhet, je crois, et, parmi les autres étrangers, sur Tourffuéneir et Stevenson seuls.
50, rue de Douai, Paris.
:\Iardi, 21 décembre 1880.
Cher ami.
Je n'ai pas pu trouver l'adresse dclleredia; ayez la complaisance de lui faire savoir que nous nous réunissons rue de Douai 50, vendredi, 'i heures. J'ai écrit à tous les autres '.
Je vous serre la main bien cordialemenl.
Iv. Touiu;ui:xEii".
50, rue de Douai, Paris Lundi malin (18S1).
Mon cher ami.
Je regrette beaucoup de vous savoir soulIVant. Quant il moi je ne quitte pas plus la chambre que vous, ma goutte m'a repris, et j'ai dû l'aire savoir hier h Mme Adam qu'il me serait impossible d'assister au banquet. Je lui écrirai encore aujourd'hui pour expliquer votre absence d'hier et pour demander une in\itation pour M. Paul Déléage.
1 . (rest ('■vidcninuMit une des réunions du l'Oiviilt' jxuir lo moniinicnl de Flaubert, comité dont Y. Hugo était président et 'l'ourguéncfl' vice-président.
d'après sa correspondance 273
J'ai vu votre nouvelle dans la Nouvelle Revue avec le plus grand plaisir, et nos amis de la rue de Douai (qui sont très difîiciles partagent entièrement mon sentiment'.
Je n'ai pas encore écrit à M. R..., ne voulant pas donner un coup d'épée dans l'eau, mais dès que je pourrai sortir et voir la dame dont je vous ai parlé, ce sera fait; cette maladie est venue fort mal il propos... Enfin ! il faut de la patience.
Mille cordiales amitiés.
Iv. TOVRGUÉ.NEI r.
50, rue de Douai, Paris.
Dimanche malin.
Mon cher ami,
Allons, tout va bien et j'en suis content.
C'est « Rule Britannia, Britannia rules ihe Waves » que chantent les matelots anglais. On peut se contenter des deux premiers mots.
Dès qu'il y aura une réponse de Pétersbourg. vous le saurez .
Tout à vous,
Iv. ToURGUÉXEFF.
1. En Famille, nouvelle parue dans la Nouvelle Ilevue du 15 février 1881.
50, rue de Douai, Paris.
Dimanche, 8 avril 18S1 .
Mon cher ami,
Je pars ce soir et ne pourrai vous voir quii mon retour, en août. En attendant voici ce que j'ai Tait. J'ai vu Du Camp et l'ai prié d'envoyer ses 500 fr. à L... à Rouen. Si vous n'avez pas retrouvé le
manuscrit, allez de ma part chez Mlle G
docteur en médecine de Paris, la personne qui a lait la traduction. Racontez-lui votre cas et arrangez-vous pour refaire cette traduction que vous aurez l'obligeance de remettre à Yung pour la Revue politique et littéraire. Vous remettrez à Mlle G... ma carte ci-jointe. C'est une personne très intelligente, qui pourra vous guérir de quelque maladie que vous pourriez avoir et (jui vous recevra très gracieusement...
Je vous renvoie votre drame \
Et maintenant, santé, bonheur, bon travail et
bonne chance !
Votre ami
Iv. Toi'RGlKXEKF.
1. 11 s'ag'it probabloment de ce « drame historique » dont il I— l ('■g'alcmenl question dans une lettre de Flaubert à Maupassant. Ailleurs, recommandant ce dernier à Mme Juliette Adam, Flaubert flit que « le jeune homme a fait jouer l'hiver dernier (la leUre est de liSTll) un petit acte chez Ballande, qui a eu beaucoup de succès : Histoire du vieux lemp'i ». (Voir Gustave 1 laubert. Correspondance iv, pp. 2'j8 et 3'i2 . Cette pièce l'ut publiée plus tard. Qut>i (pt'il en soit, on n'a retrouvé dans les papiers de
d'après sa correspondance 275
Bougival, les Frênes-Chàlet Lundi, 26 septembre 1881.
Voici bientôt quinze jours que je suis de retour. Je suis allé vous voir ; on m'a dit que vous étiez en Afrique et qu'il fallait vous écrire à Alger, poste restante, ce que je fais. Rentrez-vous bientôt à Paris — et que faites-vous ? Écrivez-moi deux mots là-dessus.
Votre nom fait du bruit en Russie ; on a traduit ce qui était traduisible et j'ai apporté avec moi un grand diable d'article sur vous (dans le Golos) très bien fait et très chaud.
Je vais rester ici jusqu'à la fin de Novembre. Je n'ai encore vu personne des autres.
Tout à vous
Iv. TOURGUÉNEFF.
Guy de Maupassant aucune œuvre dramatique importante de cette époque. Il ne peut être question non plus de Musotle, écrite, en collaboration avec Jacques Normand, six mois avant sa représentation (en 1891), ni de la Faix du ménage, œuvre également toute récente.
LETTRES A AMBROISE THOMAS, JULES GLARETIE, PHILIPPE BURTY, ANDRÉ THEURIET, LOUIS DÉPRET, JOSEPH REINAGH, SGHEVYREV, X... ET AU BARON B. U. F.
LETTRES A AMBROISE THOMAS, JULES CLARETIE. PHILIPPE BURTY. ANDRÉ THEURIET, LOUIS DÉPRET, JOSEPH REI- NACH, SCHEYYREV. X... ET AU BARON B. U. F.
Je groupe ici quelques lettres de Tourguéneff qui ont un caractère occasionnel, lettres isolées adressées à des amis, h des connaissances ou h des étrangers. L'ordre que j'ai adopté pour leur publication est simplement chronologique.
La plus ancienne en date est la lettre à M. Schevyrev, célèbre publiciste russe, à qui Tourguéneff recommande un ami français. Je Lai trouvée dans les papiers de M. Schevyrev a la Bildiothèque Impériale de St-Pétersbourg.
La lettre à Ambroise Thomas est fort intéressante et ma fait regretter beaucoup que Mme A. Thomas n'ait pu retrouver dans les papiers de l'illustre compositeur d'autres traces d'une correspondance qui a dû être assez nombreuse, étant donnés la durée et le caractère des relations entre
le maestro français et l'écrivain russe, erancl
dilettante.
Viennent cinq missives à ISI. Louis Dépret, le romancier observateur qu'on sait et l'historien du château de AVindsor. Elles servent plutôt de prétexte à l'insertion des lignes qui accompagnent leur envoi et qui ajoutent, en traits significatifs, au portrait de TourguénefF.
On verra par la teneur même de la lettre à Jules Claretie ([ue ce fut la première qu'il reçut de Tourguéneir, Ce fut aussi la seule, à ce que m'écrit M. Jules Claretie. Et cependant il me dit qu'il est une lettre de Tourguénefî, parue dans le Temps, et où l'écrivain russe « se défend (je ne sais qui l'accusait, ce n'était certes pas moi) d'avoir tiré une nouvelle d'une pièce de moi écrite en collaboration avec Adrien Decourcelle : le Père. »
Les lignes qu'ont reçues Philippe Burtv et André Theuriet sont une nouvelle preuve du zèle que mettait Tourguénefi'à faire connaître en France les œuvres de i.éon Tolstoï. Je ne reviendrai pas sur ce trait de caractère que j'ai déjà signalé ilans ma préface h la correspondance avec Zola.
Le billet adressé à INL Joseph Reinach, est relatif à Gambetta, que Tourguéneff regardait comme le plus remarquable des hommes d'Etat de la République. D'après ce que m'écrit M. Reinach, il est douteux que TourguénefF ait correspondu avec Gambetta. Vax tout cas on n'a rien retrouvé de hii dans les papiers du grand tril)un, dont une
d'après sa correspondance 281
partie est entre les mains de M. Delpeucli, neveu de M. Spuller, et l'autre chez INI. Reinach. Cependant, d'après un souvenir de M. Kovalesky que nous avons rapporté, TourguénefF aurait écrit à Gambetta au sujet de la candidature de Flaubert pour la place de conservateur à la Bibliothèque Mazarine.
Suit une lettre à un inconnu, que j'ai acquise dans une vente, et qui a l'intérêt de nous faire connaître l'opinion de TourguénefF sur la question si controversée de l'adaptation du roman au théâtre.
Enfin, cette série est close par deux lettres à un baron Finlandais qui, sous la signature de B. U. F., les a enchâssées dans ses Sorwenirs de Tourguéneff', publiés en 1884 par la Revue allemande de Reval : Baltische Monatsschrift. Cette publication étant non seulement peu connue, mais introuvable aujourd'hui, je crois que les documents que je reproduis acquièrent, en France surtout, le caractère de l'inédit; et ainsi, je n'omets aucune ligne française de TourguénefF parvenue à ma connaissance. Quant au baron B. U. F., il nous a:pprend qu'il avait été condisciple de son illustre correspondantau cours du fameux professeur berlinois Werder, en 1839-1840. Ily avait connu unautre russe devenu célèbre, Michel Bakounine, 1 un des fondateurs de l'Internationale et l'initiateur de la théorie anarchiste. Mais alors, celui-ci, grand ami de TourguénefF, partageait avec lui le gîte, la table et la ferveur pour la philosophie Hégélienne, qui
leur faisait souvent passer des nuits entières en débats animés. Plus tard, leur divergence absolu e d'opinions n'empêcha point le romancier de venir en aide à son ami de jeunesse lorsqu'il se trouvait dans le besoin, mais assez délicatement pour que le farouche révolutionnaire l'ignorât.
A M. SCHEVYREV
Monsieur,
Permettez-moi de vous recommande)- un ami à moi, M. de Tournefort, qui a passé quelques années en Russie dans la carrière de renseignement. Il ne l'a quittée que parce que sa sauté ne pouvait s'accommoder au climat de Saint-Pétersbourg. Mais il y a laissé les souvenirs les plus honorables et en a gardé lui-même une très bonne impression. Il serait enchanté d'entrer dans une famille russe en qualité d'instituteur ou de gouverneur, et je serais très heureux de lui en procurer l'occasion, d'autant plus que je croirais rendre par là un véritable service à la famille qui l'accepterait.
C'est un litt*^rateur distingué; son caractère et ses convictions le rendent on ne peut plus propre à la pédagogie.
.l'espère, Monsieur, qu'avec votre bienveillance habituelle, vous voudrez bien me venir en aide et que, si vous connaissez une famille russe à la re-
cherche d'un instituteur, vous lui recommanderez ^I. de Tournefort, ce que vous pouvez faire en toute sûreté de conscience.
Je vous en serai particulièrement obligé, et vous prie en même temps d'agréer l'expression de mes sentiments les plus distingués.
Paris, ce l*"" mai 1862.
Iv. TOURGUÉNEFF.