Juillet
- Kassiane, p. 481. Le bois et la steppe, pp. 534-oo5.
^ Tolstoï, les Cosaques, trad. franc., Hachette, pp. 88-89.
l'oeuvre 133
et vide, ce ciel qui n'est bleu et rayonnant que grâce à la terre ?... Ah ! je ne puis pas souffrir le ciel, mais la vie, la réalité, ses caprices, sa beauté fugitive, j'adore tout cela ...»
A quoi bon, alors, se perdre dans les cieux ? A tout ce que les chérubins « ces illustres faces volantes », peuvent y apercevoir, il préfère « le mouvement précipité de la patte d'un canard qui se gratte le derrière de la tête au bord d'une mare, ou les gouttes d'eau longues et étincelantes tombant lentement du museau d'une vache immobile qui vient boire' », et sa seule ambition sera de les décrire comme le maître qui sait « rendre les impressions les plus subtiles et les plus fugitives d'une manière claire, ferme, compréhensible, et dessiner jusqu'aux parfums, jusqu'aux moindres bruits-...»
Lui aussi, dans les Récits d'un cha&seur, il dessine les parfums, les bruits, les couleurs. Il photographie, phonographie, cinématographie, au risque de mener moins à l'ivresse joyeuse dont il parlait tout à l'heure, qu'à la fatigue et à l'étourdissement. Il trouve parfois le trait évocatew que, par la suite, nous le verrons envier à Tolstoï; mais, quand il l'a trouvé, il n'a pas encore la sagesse de s'en contenter^.
' Lettre du 18 janvier 1848.
* Voir plus haut, p. 47.
" « Le talent descriptif lui paraissait tenir tout entier dans le choix du détail évocaleur, et il citait avec admiration un passage de Tolstoï où cet écrivain a rendu comme perceptible le silence d'une belle nuit au bord d'un fleuve, en mentionnant un simple trait ; on entend le bruit que font, en se touchant, la pointe des ailes d'un oiseau qui s'envole » Bourget, Essais de psychologie contemporaine, l.
136 IVAN T0U11GUÉNII':F
INIais le pays d'Orel n'est pas la steppe, pour qu'on y erre longtemps dans la solitude. 11 y a des faucheurs, des moissonneurs dans la plaine, des pêcheurs sur la rivière; dans les bois, la nuit, le chasseur égaré se heurte à des gardes. Souvent il est retenu par des seigneurs hospitaliers. Il va parfois à la ville, acheter de la poudre, un cheval. Peu à peu, sa galerie de paysages se double d'une galerie de portraits, et le poème pouchkinien, d'une satire à la Gogol.
Plus on approche des lieux habités, plus on sent l'influence des Ame?, mortes. Sur la grand'route, nous sommes encore dans la Russie de Pouchkine. Les convois de charrettes, les auberges sous les auvents desquelles fument des samovars, les piétons en vieux caftan de nankin ; la lourde voiture de seigneur avec ses six chevaux et le laquais qui se tient derrière, crotté jusqu'aux yeux, tout cela aurait pu figurer dans la description du voyage de Tatiana à Moscou'. Mais nous passons dans un autre monde en pénétrant dans le village de Kolotofka-. Les izbas déjetées, les poules étiques, la carcasse de tremble noirci, dernier vestige de l'ancien château, l'étang noir, couvert de plumes d'oie — tout cela, c'est du Gogol ; et les âmes vivantes qu'on y rencontre sont bien de la lignée des âmes mortes que collectionnait l'ingénieux Tchitchikof.
Parmi ces âmes vivantes, Tourguénief apprécie surtout les irréguliers, qui l'accompagnent à la chasse; les moujiks qui labourent, sèment et récoltent, ne sont
* Le bois et la steppe, 537. Cf. Eugène Onie'guine, Pouchkine. - Les clicinteurs.
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pas de sa compétence, et il traverse leurs villages, la plupart du temps, sans s'y arrêter. Une seule fois, à ChipilofUa, chez Pénotchkine, il accepte de coucher dans une izba, dans la chambre froide, dont on a retiré en hâte les pots à beurre, les cruches vides, les touloups en cuir dur comme du bois, et le berceau avec lenfant qui dort au milieu des chiffons ^ Presque toujours, il est l'hôte de la maison seigneuriale ; il y arrive, soit par la cour d'honneur où s'ébattent veaux et cochons ; soit par le jardin, en enjambant concombres et citrouilles-. Cette maison n'est d'ailleurs pas le manoir enfumé qu'imagine un commentateur français de Tourguénief\ Elle est en bois, à un seul étage, avec un perron et un auvent délabrés. L'antichambre y sent le kvas, la chandelle et le cuir; la salle à manger est meublée dune table, avec un pot de géranium ; d'un buffet, pour les serviettes et les pipes, et de portraits de famille où trop de mouches se sont arrêtées. Puis c'est le salon, avec ses trois divans traditionnels, et ses trois tables; et enfin le cabinet du maître qui risquerait fort d'être envahi par les toiles d'araignée, comme l'armoire aux livres, s'il ne servait de fumoir, de dortoir, à l'heure de la sieste, et quelquefois de salle à manger supplémentaire.
Les propriétaires de ces palais sont généralement moins foncés en couleur que les héros de Gogol. Tourguénief ne dépeint ni brutal Nozdref, ni grossier
* Le Bourgmestre.
' Mon voisin Radilof.
•" lienncqu'in. Les écriuains francisés, p. 9Ù.
Sabatchkine ^; il relègue volontiers les gens violents dans le passé russe. De môme, il fait tout son possible pour ne montrer, en fait d'intrigants, que des allogènes, des immigrés. Le Chtoppel qui se moque platement du pauvre Nédopouskine- est un Allemand mal russifié; le Garpentchenko qui fait l'usure est un Petit-Russien ; le général qui « par de sales emplois s'est poussé dans le monde », s'appelle d'un nom à consonnance polonaise^. On dirait que, pour Tourguénief, comme pour les slavopiiiles, Tinsolence, l'avidité, la servilité sont des vices d'importation : son vrai Russe est parfois violent, le plus souvent débonnaire et inerte. Son trait essentiel, c'est l'absence de calcul et de réflexion.
Jadis, ce Russe s'appelait le comte Pierre Ilitch '*, et vivait, au milieu dun peuple de serviteurs, dans une vaste maison flanquée de remises, d'ateliers, de bangars, etc. Il recevait de Paris, conte son ancien maître d'hôtel, « caftans brodés, odecolonne, perruques, tableaux deux fois grands comme lui ». Donnait-il à dîner, on tirait un feu d'artifice, et même le canon ; ses musiciens serfs s'époumonnaient sous la trique d'un chef d'orchestre allemand. Allait-il à la chasse, ses piqueurs en habit rouge et ses chiens attachés à des laisses de soie réveillaient tout le pays. Mais un jour, runié,Pierre Ilitch partait pour Pétersbourg solliciter un
' Gogol, Les canes mortes.
- Tcherlapkhanof et Nédopouskine.
■' Odnodvorets.
* Deux propriétaires.
emploi quelconque ^ Tout compte fait, il valait pourtant mieux que son contemporain, le Komofqui, le soir, après qu'il avait bu son verre d"eau-de-vie et dit en français «C'est bonnel», faisait chercher les serves pour lui chanter, jusqu'au matin, les chansons du village. « Lorsqu'elles se ralentissaient, il appuyait la tête sur ses mains et commençait à gémir : « Ah ! pauvre orphelin que je suis ! Elles m'abandonnent, petit pigeon que je suis ! » Et aussitôt les cochers accouraient, avec des fouets, pour rendre des forces aux chanteuses^.
INIaintenant, explique le fds d'un fouetté de jadis au petit-fds d'un fouetteur, les nobles sont tout autres. Grands ou petits, ils ont pris du service; ils ont vu la Russie, même l'Europe. Ils sont devenus affables et polis, et du même coup, incapables de rien comprendre à leurs affaires. Alexandre Korolef est riche, instruit, beau garçon ; ses discours font larmoyer leurs auditeurs ; quand il s'agit d'accorder sa conduite et ses paroles, il n'est plus qu'un pantin entre les mains de son intendant. Vassili Lioubozvonof est slavophile : quand il vient prendre possession de son héritage, ses paysans qui n'ont pas ouï parler de la guerre contre les modes étrangères, s'ébahissent de le voir barbu, pantalonné de velours, comme un cocher, chaussé de bottes, en caftan et chemise rouge ; lorsqu'il les invite à lui chanter une chanson bien russe, ils s'épouvantent et se taisent. Quelques jours se passent, et l'intendant qui, lui aussi, avait commencé par avoir peur du nou-
' Malinova.
" OdnoduoreLs.
140 IVAN ÏOURGUÉNIF.F
veau maître, le pille de plus belle, lui et ses paysans '■. En définitive, en se civilisant, les nobles se sont éloignés de la Russie ; ils ne connaissent plus ses mœurs, et le seul résultat de leur culture fraîchement acquise, c'est d'ag'g-raver le mal national, la misère et la dégradation des serfs.
Ce mal, d'autres en avaient déjà parlé. Un ami de Tourguénief, Crrigorovitch, venait de le décrire dans Antoine le pauvre diable. Dès 1791, Radichtchef avait accumulé, dans son Voyage de Pétersbourg à Moscotc, des épisodes choisis et commentés pour inspirer l'horreur du servage. Cette horreur, Tourguénief l'éprouve aussi : pourtant, nulle part, dans les Récits d'un chasseur, il ne parle du servage sur le ton de ses devanciers ; on pourrait presque dire qu'il n'en parle pas. Il mentionne tel ou tel propriétaire, tel ou tel serf, rapporte tel ou tel fait, sans jamais commenter. Rien ne permet d'affirmer qu'il les ait cités en vue d'une certaine impression ; ils viennent, ou semblent venir, au hasard de ses pérégrinations ; ils ne sont ni exceptionnels ni tragiques. La case de ronde Tom, qu'on a souvent comparée aux Récils d'un chasseur, ne leur ressemble nullement. M™*^ Beecher Stowe y a mis des monstres partout; dans Tourguénief, il faut les chercher et les étudier à la loupe.
En serait-ce un que Mardari Apollonytch Stégounof ? Mais quand les poules d'Ermila, le cocher, viennent
' Odnotlvorels.
picorer dans son jardin, a-t-il tort de se fàciier? a-t-il tort de rire ensuite quand sa sommelière, attrapant la négligente gardienne des poules, la petite Xatacha, lui donne quelques tapes sur le bas du dos ? Mis en belle humeur par cette aventure, Mardari Apollonytch prend le thé avec son ami, le chasseur, sur le balcon, en face du soleil couchant qui colore ses joues rondes et son triple menton. On entend venir de l'écurie un bruit cadencé; le visiteur s'étonne : «C'est, explique Mardari, le petit Vassia — vous savez bien, mon buffetier — qu'on fouette. Allons, ne me faites pas ces yeux-là ! Je veux que mes gens m'obéissent; suis-je un monstre pour cela? » Vassia lui-même dira que non : « Je méritais bien d'être puni. On ne punit pas sans raison chez nous ! Notre maître... Ah ! Il n'y en a pas un pareil dans tout le district* ! »
M. Pénotchkine est aimable et hospitalier, comme Mardari Apollonytch, mais plus riche. Sa maison a été bâtie par un architecte français ; ses gens sont habillés à l'anglaise ; leur tenue est parfaite, et la sienne aussi, môme en négligé ; avec ses larges pantalons de soie, sa jaquette de velours noir, son fez rouge à gland bleu, et ses babouches jaunes, il est un modèle de distinction. Sa table est excellente, et sa conversation, émaillée de mots français, du meilleur ton. Mais voilàque cethomme élégant porte à ses lèvres un verre de Bordeaux ; son front se rembrunit : « Pourquoi ce vin na-t-il pas été réchauffé? «Silence du domestique. « Eh bien, va, mon
Deux propriétaires.
cher! « dit Pénotchkine en reposant son verre; et le coupable s'en va à l'écurie chercher sa punition. Le même jour, Pénotchkine emmène son hôte à son village de Ghipilofka, qui est supérieurement tenu, grâce au bourmistr Sofrone. « Voyez-vous la girouette qu'il a fait mettre au moulin ? C'est un ours, gueule béante, avec une langue couleur de feu ! » Il est vrai que Sofrone opprime et ruine les paysans, mais qu'y faire? Un intendant qui apporte à jour fixe l'argent des redevances, est un oiseau rare ; et d'ailleurs, chacun sait que de minimis non curai praet or '^.
Voici enfin M. Zverkof-, important fonctionnaire et mari d'une femme si douce que le service de ses filles de chambre est « une véritable béatitude. » Elle les habille de sa défroque, les nourrit de sa desserte, et môme, parfois, leur fait donner du thé ! seulement, pour de bonnes raisons d'ordre intérieur, elle leur interdit le mariage. Or, il advient qu'Arina, sa préférée — une jolie fille qu'elle a tirée du village pour l'élever aux honneurs de son service intime — se jette aux pieds de M. Zverkof : « Maître, permettez-moi de me marier? — Mais tu sais bien, petite sotte, que ta maîtresse n'a point d'autre femme de chambre. — Je continuerai à la servir. — Mais tu sais aussi qu'elle ne veut pas de femme de chambre mariée. — Malania pourra me remplacer. — Je te prie de ne pas raisonner. » Quelques mois plus tard, on s'aperçoit qu'il aurait pourtant mieux valu marier Arina ; M. Zverkof lui
' Le bourgmestre.
^ lermolai et la meunière.
fait couper les cheveux et la renvoie au village ; son complice, le laquais Pétrouchka, ira au régiment. Mais la vraie victime, en tout cela, c'est la bonne M^" Zverkof, qui perd, avec sa meilleure femme de chambre, ses illusions sur la gratitude des gens. « Elle aurait dû s'y attendre, conclut M. Zverkof; qu'on nourrisse un loup aussi longtemps qu'on voudra, il aura toujours les yeux tournés vers la forêt. »
En définitive, les Zverkof, les Pénotchkine, les Stégounof sont simplement des maîtres qui veulent être servis, à leur guise, par leurs serviteurs héréditaires ; mécontents, ils les punissent de la façon consacrée par l'usage, sans imaginer que ces punitions puissent être inhumaines. Les serviteurs s'en doutent bien quelquefois, sur le moment; mais le reste du temps, ils admirent leur maître, et, tant qu'ils peuvent, ils imitent les habitudes, les caprices, voire les vices dont il leur a donné l'exemple.
Exactement comme leurs maîtres, les serviteurs de jadis étaient meilleurs ou pires que ceux d'à présent. Le Babouche du vieux Loutovinof était une bête féroce ; de même, l'Axinia qui, à la fois serve et maîtresse du comte Pierre Ilitch, fait un soldat d'un laquais, pour une tasse de chocolat renversée^. Par contre, le vieux Toumane étonne la jeune génération par sa parole grave et le sourire affable qui est, dit l'écrivain, spécial aux contemporains de Catherine II-. Quelle différence
' Il ne faut pas oublier qu'en ce temps le service militaire durait tant que le soldat pouvait marcher.
■ Mali nova.
i'k't IVAN TOURGUKNIEF
avec le valet de chambre dernier cri, le Victor Alexandrytch qui éblouit les petites paysannes avec sa casquette de velours, le lorgnon qu'il a pris à son maître, et le col gigantesque dont émerge sa trogne impudente". CeDon Juan des communs est lui-même un petit saint à côté des scribes qui vendent le blé de leur maîtresse au-dessous du cours, moyennant pot de vin; forcent les paysans, convoqués au château pour des besognes fantaisistes, à leur racheter le temps nécessaire à la moisson, persécutent les illles qui ne savent pas reconnaître leur bienveillance, et tout cela sous l'œil de la maîtresse qui, parce qu'elle signe ses ordres et les scelle de cachets multicolores, croit gouverner son domaine^. De même, chez Pénotchkine, le vrai maître, c'est Sofrone, si souple avec le seigneur, si savamment vindicatif avec le paysan auquel, pour le punir d'avoir porté plainte, il enlève ses vaches, sa maison, ses hls, en attendant qu'il le fasse périr sous les coups''.
S'il en est ainsi chez le seigneur qui vit sur ses terres, qu'arrivera-t-il chez celui qui voyage à l'étranger, ou simplement sert à la ville, dans quelque administration? Son intendant, ses voisins, les fonctionnaires, tout le monde pillera ses paysans. Si l'un d'eux s'avise de venir se plaindre à son protecteur légal, il sera reçu comme le pauvre Vlas l'a été, à Moscou, par le comte Valériane Pétrovitch. « Qui t'a permis de te présenter à
' Le rendez-vous.
- Le comptoir.
'■'' Le Bourgmestre.
L œUVRE 14S
moi? Ces choses-là regardent l'intendante w Et Vlas retourne se mettre sous les griffes de son tyran, maître absolu chez Valériane Pétrovitch, comme il l'est, comme il le sera partout jusqu'à « l'établissement d'un nouvel ordre de clioses ».
Il semble, à ce tableau, que Tourguénief soit de l'avis des slavophiles qui voient dans l'introduction hâtive des mœurs et des idées occidentales la cause principale de la misère du paysan. Comme eux, il constate que les fantaisies de luxe européen — celles de Pierre Ilitch, par exemple — ruinent les campagnes ; comme eux encore, il croit ou paraît croire que la culture occidentale rend un gentilhomme incapable de comprendre ses serfs. Il l'admet même au détriment des slavophiles, car il nous les montre, en Lioubozvonof, aussi ineptes que peut l'être l'occidental Korolef-.
En réalité, ni l'occidentalisme ni le slavophilisme ne lui donne l'exacte solution du problème. Il se peut que le Russe souffre parfois de l'excès des notions nouvelles et mal digérées ; il se peut aussi qu'il souffre de l'insuffisance de ces notions ; mais la vraie cause du mal est plus profonde.
Voici Panteléi Eréméïtch^ qui s'avise de construire une église, sans architecte, avec ses seuls paysans , cette église s'écroule une première fois, puis une
' Malinova.
- Odnodvorels.
■' Tchertapkhanof et Nédopouskine.
Halmant. — Ivan Tourguéuief. 10
seconde, bien que, dans l'intervalle, Pantéléï ait fait fouetter les vieilles femmes qui lui ont, sans doute, jeté un sort. L'imiterons-nous en accusant de sa mésaventure l'européanismc ou le slavisme? Le fait est que les Russes ont trop de confiance dans leurs idées, et que, d'ailleurs, ils en changent trop souvent. La châtelaine de Krasnog-orié édifie un hôpital, et l'inaugure solennellement, dès que les murs en sont achevés : après quoi, elle oublie d'y mettre un médecin, des lits, et même un toit^. Sa lubie passée, le Russe retombe dans l'incurie, le nilcJievo, aussi bien le Russe primitif, le paysan, que l'occidentalisé, Vintelligent.
Le propriétaire de la forêt de Tchaplyguino va la visiter avec son intendant, Gottlieb von der Kock, et le staroste Arkhip. 11 les laisse seuls pendant une heure, à rentrée du bois. L'Allemand descend de cheval, se met à l'ombre et tire de sa poche un livre; le Russe reste immobile sur son cheval, au grand soleil. Puis, le maître revenu, ils s'engagent sous bois; les chênes, gelés pendant l'hiver rigoureux de 1844, pourrissent par dizaines sur le sol. « Mein Gott! Mein Gott! répète Gottlieb von der Kock, en levant les bras au ciel; quel tommachelyi Arkhip, cependant, fait sauter à son cheval les troncs abattus ; au passage, il leur donne de petits coups de fouet-. C'est là l'illustration d'une comparaison déjà faite, dans Paracha, entre le diable allemand et le diable russe ; l'un rêveur, bizarre, parfois ridicule, l'autre épais, un peu stupide, et finalement ridicule,
'- la mort.
'- Id..
lui aussi. Il ne se lasse pas de prouver que le Russe n'a pas la tète faite comme tout le monde. « Ne me parlez pas, disait il à Biélinski, justement à la môme époque, de vos Russes qui portent de travers, non seulement leur casquette, mais encore leur cervelle ' ! »
Nous retrouvons donc, dans les Récits d'un chasseur, les mêmes tendances que dans les œuvres précédentes. Tourguénief en revient toujours, d'abord aux contrastes des générations russes, puis à ceux des Russes et des Européens. Il le fait avec si peu de ménagements pour ses compatriotes, qu'à l'entendre, on croirait un de ces Européens du xvni'' siècle, si durs pour « ces Russes maniérés et policés, qui ont pourtant peu d'esprit et peu d'instruction,., leur esprit imitateur et point inventeur... la grossièreté de leur suc nerveux- », et l'on serait tenté de lui appliquer le mot dun autre Tourguénief sur Pouchkine. « Il pose pour le cosmopolitisme, et s'imagine que son cœur ne tient pas à la Russie-^ », si la suite ne venait démontrer — pour lui comme pour Pouchkine — à quel point il l'aime, et, quelquefois, ladmire.
D'abord, il réhabilite l'indifférence russe qui, devant la mort, devient une sorte d'héroïsme. Il admire l'énergie de la vieille dame qui tient à payer elle-même au pope ses dernières prières ; la sérénité de l'étudiant
' Annenkof, La jeunesse de Tourguénief.
■ Roger de Damas, Sabatier de Cabre, Ghappe d'Auteroche, etc., etc. Voir ia Russie au XVIII' siècle, E. Haumant, Introduction.
^ Lettre de Nicolas Tourguénief au prince Pierre Viazemski.
qui, jusqu'à sa dernière minute, se passionne pour Hegel ; le courage de l'entrepreneur Maxime. Un arbre, en tombant, vient de lui briser les reins ; il est couché dans la coupe ; sa respiration entrecoupée et la sueur sur ses tempes révèlent l'agonie qui commence. Il s'occupe de ses dettes, les énumère, sa femme les paiera ; puis il demande pardon aux bûcherons du mal qu'il a pu leur faire. « Dieu te pardonnera, Maxime, répondent-ils en se découvrant. C'est à nous de te demander pardon ! « Là dessus il reste silencieux un moment, puis, tout à coup, « Hier, à léfime... j'ai acheté un cheval... J'ai donné des arrhes... Il est donc à ma femme. » Puis il frissonne et se raidit ; il est mort^
Mais n'avoir de courage que pour mourir, c'est peu ; se résigner à cette vertu limitée serait revenir à l'opinion du xvni® siècle, que pour donner du sentiment aux Russes, il faut les écorchcr. Tourguénief ne va pas jusque-là; l'enfant russe, pour lui, ne naît pas moins doué que celui d'une autre race. Dans La prairie de Biéjine, quatre petits paysans causent autour d'un feu, la nuit, en gardant les chevaux. Ils parlent de légendes — de quoi parler, la nuit, dans un champ? — de légendes tantôt gracieuses, tantôt terribles ; et leur poésie se reflète sur les gamins qui, effrayés, se demandent si vraiment de telles choses sont possibles dans le monde du bon Dieu, llioucha, le poète de la bande, est le plus crédule. Pavloucha, qui a moins
' La mort.
l'oeuvre 149
d'imagination, est plus brave : advienne que pourra, il va droit au danger qui fait frémir ses camarades. Quel homme il sera, si seulement il devient un homme ! Mais les héros meurent jeunes dans l'œuvre de Tourguénief, et le pauvre Pavloucha, encore adolescent, sera tué par ses chevaux.
Ilioucha, lui, grandira, et peu à peu les inquiétudes de son âme d'enfant se fondront dans la foi religieuse. Tourguénief l'a mise en scène dans une série de récits, quelques-uns rattachés après coup aux Récits d'icn chasseur. Dans Reliques vivantes, la pauvre Loukéria, défigurée, mutilée par la maladie, est un touchant exemple de résignation chrétienne ^ Dans La Maison de Poste, le vieil Akim, dépouillé de tout par sa femme infidèle, lui pardonne, ne veut plus songer qu'à Dieu, et devient un des innombrables pèlerins qui parcourent sans cesse la sainte Russie, d'un sanctuaire à l'autre. Dans Kassiane, le sentiment religieux est plus combatif-. Le héros du récit a sa doctrine et sa morale, qui ne sont pas celles de l'Eglise officielle : c'est un crime, dit-il au chasseur, que de verser le sang, ne fût-ce que d'un oiseau. Kassiane est un hérétique, un représentant de ces innombrables sectes, plus ou moins évangéliques, dont le pullulement prouve à quel point cette masse russe, supposée inerte, est travaillée par l'esprit.
Mais, si profonde qu'elle soit, cette vie religieuse
' Reliques vivantes, Paris, Iletzel.
- Récits d'un chasseur, trad. Delaveau.
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n'est pas précisément une force de progrès, puisqu'elle aboutit, la plupart du temps, à la résignation. Pour que le peuple sorte de sa misère, il faut qu'il y ait quelque part, en lui, la curiosité, le désir, la passion du mieux, et l'art de le conquérir. Or, tout cela existe en Khor et Kalinytch. Paysans du même village, élevés de même, ils sont devenus, l'un, le rêveur, le poète ; l'autre, l'homme pratique, énergique. Khor est riche, Kalinytch est pauvre, mais ils sont cependant grands amis : ils aiment à causer, h discuter; leur horizon, à l'un et à l'autre, dépasse le village. Quand ils apprennent que le chasseur qui est l'hôte de Khor a vécu en Europe, ils l'interrogent, Kalinytch, sur la nature de la-bas, les curiosités des grandes villes ; Khor, sur l'administration et le gouvernement. Il désapprouve un détail, en admire un autre. « Cela est bon à prendre », (lit-il, et il ne doute pas qu'on ne puisse le prendre. C'est que l'esprit de Pierre le Grand vit toujours dans son peuple, cet esprit d'initiative hardie, qui ne recule devant aucun sacrifice, aucune violence, pour conquérir la nouveauté supposée utile à la Russie'.
Cet esprit se manifeste si vivement en Khor parce qu'il a su soustraire sa vie à l'influence du servage. Il a obtenu de son maître la permission de vivre libre, hors du village, moyennant une redevance fixe, un abrok. Il fait du commerce, a conquis l'aisance, et pourtant ne veut pas se racheter déihiilivement. « Si Khor n'est plus serf, dit-il, quiconque ne porte pas la
' Khor et Kalin>jtch.
barbe — c'est-à-dire tout fonctionnaire — sera son supérieur. » 11 estime plus avantageux, pour un serf, de rester lié au maître, qui doit et peut le protéger, sauf à rendre le lien plus làciie par la substitution de Yahrok à la corvée : c'est là sa façon de résoudre le problème du servage.
La preuve que cette façon est aussi celle de Tourguénief, c'est sa comparaison, dans le même récit, des paysans d'Orel avec ceux de Kalouga. Ceux d'Orel, qui sont à la corvée, vivent dans de chétives izbas de tremble, se chaussent de lapti en écorce darbre, ont l'air craintif et soupçonneux ; ceux de Kalouga vous regardent en face; leurs izbas, plus grandes, sont en sapin ; ils portent des bottes : c'est qu'ils sont à Yahrok. Voilà le régime que Tourguénief voudrait généraliser, « le nouvelordredechoses))qu'ilappelle,sans d'ailleurs l'imaginer une panacée. Il constate, en effet, qu'il y a, dans le pays de Kalouga, des forêts et des marais qui n'existent plus dans celui d'Orel; n'y a-t-il pas un rapport entre cet appauvrissement du sol et celui des paysans ? Comprenant la complexité du problème, il ne conclut pas ; tout au plus il suggère, et c'est pour cela que les Récits d'un chasseur ne sont pas absolument le réquisitoire contre les uns et le plaidoyer pour les autres que, par la suite, les lecteurs voulurent y voir.
Au début, Khor efA'«///!?//c/i leur avait plu parce que, tous, ils y retrouvaient leurs héros ; les slavophiles, dans le doux poète Kalinytch ; les occidentaux, dans Khor, le Pierre le Grand de village. Il semblait à tous que Tour-
guénief venait (rallcindrc à des profondeurs jusqu'alors insoupçonnées pour en rapporter, aux champions de Marthe comme à ceux de Marie, des raisons nouvelles d'être satisfaits de leur choix. Dans les récits suivants, on goûta fort, avecla constatation des qualités russes, la satire discrète des institutions ou des mœurs qui les empêchaient de s'épanouir; on y admira les beautés de la nature russe, moscovite, que personne encore n'avait su si bien mettre en valeur. Les Récils d'un chasseur furent donc, pour beaucoup, une espèce de révélation, à la fois, de l'âme et de la nature russe. Peutêtre en aurait-on su moins de gré au révélateur, si l'on avait discerné tout le pessimisme caché sous son humour et sous sa poésie ; mais la forme sauva le fonds.
Non qu'elle fût sans défaut. Dès ce temps, Ivan Aksakof reprochait à Tourguéniei des comparaisons pénibles, des traits prétentieux, et surtout l'excès des détails. « Vous avez l'air de vous y complaire, de dire à tout venant : Hein ! Quel observateur je suis!... Pourquoi tant de plaisanteries, qui ne riment à rien, sur les vieilles filles, les pianos aigrelets, les marchandes aux chairs flasques, etc.^?»
A quoi Tourguénief répondait, comme d'habitude, par un Ameji. « Vous avez raison... Alors, pourquoi ai-je })ublié ces maliieureux récits? C'a été justement pour me débarrasser de cette vieille manière... Mais auraije la force d'aller en avant? La simplicité, le calme, la
' Lettre citée dans la Pensée russe, octobre 1893.
L ŒUVRK 153
clarté et la précision des lignes, tout cela n'est encore pour moi qu'un lointain idéaP. »
Il en aurait douté que les bévues de ses traducteurs l'auraient convaincu. Les Récits dim chasseur furent, en effet, traduits à Paris par un M. Charrière-, qui s'avisa de les enrichir de nouveaux détails humoristiques tirés de son fonds, à lui, Charrière. Tourguénief protesta aussitôt contre cet excès de zèle-\ 3Iais le traducteur n'avait fait qu'entrer dans l'esprit du texte, dans son mauvais esprit ; ses fautes de goût soulignaient les excès de verve de l'auteur.
Les unes et les autres expliquent les réserves d'Hippolyte Rigault dans le Journal des Débats '*. « Est-ce que vraiment l'écrivain russe est obligé parla pauvreté du milieu, de charger les traits de son modèle ? ou bien Tourguénief subit-il l'influence de Gogol, qui est parfois bouffon comme Scarron, parfois alambiqué comme RL deBalzac?»Questionsjudicieuses, mais qui, en 1854, n'avaient plus d'intérêt que pour dos professeurs. La Russie venait de s'apercevoir que l'idylle dissimulait un foudroyant pamphlet.
Le jour où l'on avait pu lire d'aftiléc, dans un seul volume, les quarante ou cinquante pages où il est question de serfs, il avait semblé, à tous les lecteurs russes, qu'un voile tombait. «Livre incendiaire !» s'écria
' A Aksakof, 16 octobre 18.52, Messager d'Europe, 1894. Voir aussi Pawiowsky, Souvenirs sur Tourguénief, 90-91. - Paris, Hachette, 1834.
' Préface de la traduction Delaveau.
* 15 juin 1834.
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la comtesse RosLoptchine, qui devait s'y connaître. De hauts fonctionnaires dénoncèrent « cette manière française d'exciter les classes les unes contre les autres^ ». Les modérés plaidèrent les circonstances atténuantes : c'était dans lintérèt des nobles que Tourguénief avait signalé des abus. Quant aux enthousiastes qui tenaient pour le « pamphlet », ils se turent et pour cause. Mais personne ne s'avisa de dire que Tourguénief n'avait peut-être pas eu les intentions qu'on lui prêtait; l'allégation eût semblé dérisoire, au lendemain du jour où le gouvernement, en l'exilant à Spask, venait de consacrer sa popularité.
Cette popularité était-elle méritée et faut-il contester à Tourguénief sa gloire d'avoir aidé à la libération des serfs? En réalité, en faisant mieux comprendre, d'une part, leur dégradation, et, de l'autre, sa répercussion sur les oppresseurs, il avait préparé la société russe à des réformes, dont la guerre de Crimée vint presque aussitôt démontrer la nécessité. Officiers et soldats eurent beau y déployer ce stoïcisme russe que Tourguénief admirait tant, tout fut rendu vain par l'inintelligence ou la vénalité de l'administration : une fois de plus, le bourmislr se trouva le coupable. La nation et le gouvernement se trouvèrent d'accord pour désirer des réformes, l'une par humanité ; l'autre, pour fortiher l'Ltat. Tourguénief avait préparé cette unanimité, et Alexandre II la reconnu. « Les Récils
' Anncnkof, Messager d'Europe, ISSi.
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d'un chasseur, fd-i\ dire à l'écrivain, ont été pour beau- y coup clans ma résolution ' ».
' Sur ces paroles, qui ont donné lieu à discussion, voir articles de Goutiar dans le Messager d'Europe.