LES NOUVELLES
Leur cadre, TEurope. Aspects parisiens, allemands, divers : contraste de la nature et de la vie, en Occident et en Russie.
Leurs personnages : les cosmopolites, les étrangers, les demi- Russes. Le héros et l'héroïne, leur origine, leur éducation, leurs traits extérieurs, leur caractère.
L'action. La rencontre des futurs amoureux. Les surprises de l'amour, leurs lendemains. Rôle réciproque du héros et de l'héroïne. Caractère funeste de l'amour.
La fatalité qui poursuit le héros de Tourguénief.
Nous avon.s vu Tourguénief devenir, de poète, dramaturge, et de dramaturge, idylliste ou nouvelliste. Il s'en tiendra désormais à ce dernier genre, non sans l'élargir souvent. D'abord, ses récits d'un chasseur en Russie deviendront ceux d'un voyageur en Europe. En face de paysages russes, nous en verrons d'italiens ou d'allemands ; tandis que les types gogoliens, moujiks ou hobereaux desséchés dans leur gentilhommière, céderont la place à des cosmopolites, à des étrangers, à des Russes plus ou moins « déracinés ». D'abord, il se bornera à nous conter leur aventure sentimentale ; puis, faisant un pas de plus, il transformera sa nouvelle
en roman, pour y placer, à côté de l'analyse des sentiments, la discussion des questions du jour.
Les pays où nous allons le voir conduire ses héros sont ceux que les Russes visitent en Occident, l'Italie parfois, l'Allemagne souvent, la France — ou plutôt Paris — plus souvent encore. Nous savons d'ailleurs que cette gradation n'implique pas, en lui, de prédilections particulièrement parisiennes. Si son Russe séjourne à Paris, c'est que l'usage le veut; mais il y trouve rarement des aventures agréables. Viazovnine entre, par désœuvrement, dans un Château-de-Fleurs , à Mabille, sans doute ; il y est aussitôt insulté par un officier français, qui, le lendemain, l'assassinera dans un duel d'ailleurs correcte Lavretski, lui, ne cherche de distractions qu'au Collège de France ; pendant qu'il y est, sa femme le trompe avec un certain Ernest -. Dans Fantômes, les deux amants, emportés dans les airs, passent, la nuit, au-dessus des boulevards. Ils aperçoivent des théâtres illuminés, des cafés mal odorants, des gandins jeune sou vieux, un compatriote, le prince Koulmamétof qui se précipite vers « Rigolboche ellemême ». Et ils se hâtent de fuir vers les pays où la vie, moins entassée, n'a gâté encore ni l'air, ni la nature, ni l'amour.
A travers un brouillard qu'argentent les rayons de la lune, voici des forêts, des tours en ruines, des rocs du
' Deux atnis.
- JSichée de gentilshommes.
haut desquels des chamois interrogent l'abîme ; plus bas, des sapinières, des prés étroits, des chaumières où des vitres rougeoient encore^. C'est la Forêt-Noire, ou le Taunus, ou l'Eiffel ; l'une verra les amours d'Irène et de Litvinof, et le désespoir de Tania ; l'autre, celui de Gemma, après la fuite de Sanine ; le troisième, les brèves amours d'Assia et d'un anonyme qui doit être Tourguénief lui-même-. Dans chacun de ses tableaux, en effet, il s'efforce de mettre des souvenirs personnels, des impressions vécues. Il y en a sans doute aussi dans ses descriptions d'Italie, de Sorrente^, de Venise*, de la plaine morlc où, sous les grosses étoiles du Midi, près de la mer silencieuse, brillent çà et là, semblables aux éclats d'un miroir brisé, les flaques stagnantes qui sont les Marais Pontins^
Ces paysages, qu'un de ses compatriotes a trouvés peu réussis^ Tourguénief les croyait plusvivants que ses paysages russes. Déjà dans ParacJia, il insistait sur leur contraste ; dans Trois Rencontres, il oppose à la nuit russe « tristement pensive », la nuit italienne « élincelante et voliiptuensc comme une femme qui aime'^ » ; dans Fantômes, le héros, à la vue des vagues
' Fantômes, Revue des Deux Mondes, 13 juin 18C6, traduit de Mérimée.
- Assia,Fume'e (Hetzel). Eaux prUitanièves.
'-'• Une nuit à Sorrenle. trad. Delines, Flammarion.
* Un Bulgare, pp. 275 et suiv. de la traduction française.
■' Fantômes
" Kavéline, Tourguénief dans les jugements de ses contemporains.
' Revue des Deux Mondes, l^^ octobre 1839.
déchaînées contre les falaises, à Wight, redemande la tranquillité des plaisirs russes. Lavretski y revient^ lui aussi, chercher le silence et l'oubli, a Ailleurs, la vie roule en bouillonnant ses flots impétueux; ici, elle s'épanciie sans bruit, comme une eau dormante ^ »
Ces fugitifs de l'Europe ne s'arrêteront pas dans les villes russes, pourtant si peu bruyantes; l'unique description de Pétersbourg qu'on trouve dans Tourguénief, tourne court sur « l'odeur de choux et d'écurie de cette Palmyre du Nord- «. Le poète ramène ses héros tout de suite, jusqu'à la vraie Russie, qui est celle, non des steppes ou des grandes forêts — comme les oiseaux, il ne les aime pas"* — mais des Récits d\m chasseur. Les bois clairsemés du pays d'Orelleur suffiront; un jour viendra même où ils ne sortiront plus des parcs et des jardins des châteaux. Celui de Daria INIikhaïlovna, dans Roudine, allonge ses allées de la colline à la rivière ; celui des Sipiaguine, dans Terres vierges, est peigné comme un jardin de Lenôtre. Mais cette belle ordonnance ne saurait plaire à un œil vraiment russe, et Tourguénief préfère à ces magnificences les tilleuls trop serrés et tout tortus, les framboisiers sauvages et l'étang herbeux de Glaphyra Pétrovna, dans Nichée de Gentilshommes. Peut-être ce désordre lui rappelle-t-il de lointains souvenirs. Dans le Journal
' Sichée de Qenlilshoinmes.
- Fantômes.
'" Le voyarje en Poliéssié.
d'un Homme de Irop, il décrit les sentiers étroits près du petit étang-, les coins sablonneux d'où l'on pouvait taquiner le goujon et la tanche, les bouleaux à travers lesquels arrivait, de la digue, la chanson du paysan, coupée par les cahots de sa téléga... Comment ne pas croire qu'en écrivant ces lignes il songeait à Spask?
Il y songeait encore en dépeignant les châteaux où ses personnages mènent, en s'ennuyant de tout leur cœur, « la vie de château à la française, compliquée de la vie de village, à la russe^ )>. Sauf chez les aristocrates, qu'il n'aime guère, ces châteaux sont vieux, délabrés, et d'ailleurs spacieux, tout comme Spask. Sur le seuil, un vieux chien est attaché à une lourde chaîne qu'il n'a même plus la force de trahier. Les chambres sont garnies de meubles antiques et boiteux, les murs ornés de rébarbatifs portraits d'ancêtres ; sur les fenêtres dorment des mouches blanchâtres, comme les murs, sous la poussière qui les recouvre. De quelque nom qu'il l'appelle, cette maison est celle qu'il retrouve, à chaque retour, plus affaissée, plus déjetée, et qu'il en aime d'autant plus. Vieux chiens, vieux domestiques, vieux meubles, tout y contribue à cette odeur indéfinissable qui le ressaisit, dès la porte, le ramène brusquement dans le passé, pardessus les années d'Occident, ajoute à la sensation d'un calme infini dans l'espace, celle d'un arrêt du temps-. Mais ce calme est trompeur; tel qui vient, comme
' Trop menu le fil casse.
■ Faust, passun. Nichée de rjeatilshommes. etc.
Lavretski, y chercher l'oubli, y retrouvera l'amour et la souffrance.
D'ailleurs, même au fond de la Russie, l'Europe n'est jamais absente. Les personnages de Tourguéniet ont constamment affaire à des étrangers. De tous, ceux qu'il préfère, ce sont les Allemands. Il s'égaye de leurs ridicules; il les fait tous vieux, édentés, vêtus de fracs trop courts dont se dégage une odeur de chicorée qui est, selon lui, l'indice infaillible de leur nationalité * ; mais il leur accorde du Gemilth. Ils pleurent, comme Schimmel, en lisant Faust, ou comme Schaaf, en chantant « Mon cœur! mon cœur! pourquoi es-tu si triste - ?» Ce Gemûlh n'est pas la vertu — Schaaf quitterait volontiers son frac et sa mélancolie dans la chambre de la soubrette — mais il tourne parfois en bonté, comme chez l'institutrice, aux longs repentirs blonds, qui console le pauvre Sorokooumof^ ; ou, comme chez le musicien Lemm, en « cette vivacité d'imagination qui n'appartient qu'à la race germanique * ». Plus tard, il est vrai, il nous montrera, dans les Eaux Printanières, des.Allemands niais ou fripons; dans Fumée, déjeunes barons allemands à figure d'usuriers doucereux. C'est que, dans l'intervalle, il s'est tixé dans leur pays. Jadis, quand il ne faisait que le traverser, il en voyait seulement la poésie; contribuable badois, il
• Faust.
- Un mois au village.
^ La mort, Récits d'un chasseur.
* Nichée de gentilshommes.
H.vuMANT. — Ivan Tourguénief. 11
1G2 IVAN TOURGUÉNIEF
en voit la prose, et ses Allemands descendent au niveau de ses Français.
Ceux-ci n'avaient pas été maltraités dans ses toutes premières œuvres; encore dans les Récits d'un chasseur, un ex-tambour de la Grande Armée, devenu le propriétaire Ivan IvanovitchLejeune,plaisaitpar sa droiture et sa gaîté^ Dans les nouvelles, nous rencontrons des gouvernantes françaises qui sont de vieilles coquettes ou de sèches péronnelles ^ ; puis, en France même, des Français qui sont encore pires. Voici, dans Nichée de Gentilshommes, le fade M. Ernest; dans Fumée, Msieu Verdier, qui prend des airs avantageux et discrets parce que des princesses russes rient de ses calembours. Voilà enfin la lorette dont la voix canaille et les joues peintes ont tant d'attraits pour les Koulmamétof^. Tous et toutes, ils n'ont qu'une idée, gruger le Russe ; si le capitaine Lebœuf tue Viazovnine, c'est qu'il est trop sot pour mieux faire \
Enfin, chemin faisant, Tourguénief rencontre ses frères slaves. Il ne les traite pas mieux que les Français. Le Bulgare Insarof est honnête, mais d'esprit étroit^; le Polonais Malewski, intelligent, mais malhonnête'' ; Ratch, qui doit être un Tchèque, dépouille et martyrise une orpheline''. Les Petils-Russiens, pour-
' Odnodvorets.
- PoLinine et Babourine, Trop menu le fil casse, etc.
•' Fantômes.
* Deux amis.
'■'• Un Bu If/ are.
" Premier amour.
' Abandonnée, (Etranr/es histoires, Iletzel).
L CEUVRE 163
tant sujets du Tsar, comme Tourguéniet, sont têtus, rusés et cupides S à l'exception du seul Mikhalévilch - ; et si parfois ils ont l'air simple et presque niais, c'est pour mieux duper le grand frère moscovite'.
Mais il y a pis que les étrangers, ce sont les métis. Tourguénief, en effet, juge des races d'hommes en chasseur, comme des races de chiens. Leurs qualités ou leurs défauts ont été fixés une fois pour toutes : les croiser, c'est les abâtardir. Un seul « sang-mèlé » trouve grâce à ses yeux ; c'est le peintre Choubine qui, né d'un Russe et d'une Française, incarne avec élégance le type « celto-slave » récemment découvert par un éminent philosophe*. Mais Ratmirof, autre Celto-Slave, est un arriviste sans scrupules ^ ; Constantin Diomidytch Pandalevski, demi-Russe et demi- Grec, est un espion et un mouchard ® ; Zoia Nikitichna'' et Varvara Pavlovna *, demi-Allemandes, sont coquettes, sensuelles, et ne manqueront pas de tromper leurs maris. Dans l'œuvre de Tourguénief, tous les rôles de traîtres sont dévolus à des métis; ils sont tout au bas
' André Kolossof. — Vieux portraits, Souvenirs d'enfance, Hetzel.
* Nichée de gentilshommes. Le chapitre où il figure a été supprimé dans la traduction française.
^ Terres vierges, p. 98.
* Un Bulgare. — Esquisse d'u7ie psychologie des peuples européens, A. Fouillée.
* Fumée.
" Roudine.
' Un Bulgare.
* Nichée de gentilshommes.
de l'échelle dont les échelons supérieurs sont réservés aux Russes de race indiscutable.
Des étrangers ont pourtant célébré sa haute impartialité ^ ; et lui-même il se flattait d'être exempt de préjugés nationaux. En 1880, il assurait au Petit-Russien Dragomanof, en toute sincérité, qu'il avait toujours beaucoup aimé ses compatriotes -. Il était sincère aussi en défendant les Français contre des Russes qui en redisaient le mal qu'il avait dit lui-même. Mais il était toujours le Grand-Russe dont le proverbe dit que, lavée dans sept eaux, sa peau ne change pas de couleur. Fixé chez des étrangers, de son plein gré, il souffrait pourtant de leur contact, de leurs supériorités réelles ou supposées ; il guettait leurs sottises, et en parlait, en ses jours de nostalgie, comme ce Lejnief auquel il fera déclarer, dans Roudine, que « le cosmopolitisme est une bêtise, et le cosmopolite, un zéro ».
Les étrangers servent donc, dans les nouvelles, de repoussoirs aux Russes. Il s'en faut pourtant que ceux-ci soient flattés. Nous rencontrerons encore des maniaques, ou des excentriques, comme le silencieux Ivan Ilitch d'Eaux dormantes, et le débonnaire Etienne Ivanovitch, de Deux amis, qui répond à tout « braoul braoul » Nous verrons aussi des gens tarés, comme le général qui porte sur le visage «l'expression grandiose des gens qu'un jugement a convaincus de
* Voir le Wiek, de Varsovie, article nécrologique sur Tourguénief.
- Dragomanof, Lettres de Kavéline et de Tourguénief à Herzen, postface.
L'(œUVRE 165
pécLilat ^ » ; des arrivistes, comme le Panchine de Nichée de gentilshonwies, et le haut fonctionnaire qui sait si bien doser, suivant ses interlocuteurs, le respect, la condescendance ou le mépris -. Ne pas montrer de gens de cette espèce eût été difficile, puisqu'on en rencontre à chaque pas, et que, d'ailleurs, ils sont divertissants. Mais ils sont, pour la plupart, esquissés légèrement. L'homme essentiel, dans les nouvelles, est le noble que son aisance dispense des soucis sordides, et que son éducation élève au-dessus du vulgaire.
Son éducation surtout le caractérise. Biéliaief est pauvre^, Bazarofestun demi-plébéien^, mais ils sont tous deux étudiants à l'Université, et c'est là la vraie savonnette à vilains, — surtout l'Université de Moscou. La plupart des héros deTourguénief en sortent. Roudine en a été l'étoile, Bersénief rêve de la devenir^ ; Lavretski y est accouru, toutbarbon qu'il était déjà, dès que la mort de son père l'a rendu libre®. Élevés de même, ils ont mêmes goûts, mêmes qualités. Ils peuvent réciter de mémoire des pages de Pouchkine, et même, quand ils ont voyagé, des vers de Gœthe ■. Ils savent le français, peu ou prou, mais nos idées n'ont pas formé les leurs. Ils sont, en effet, pour la plupart, du temps où l'Uni-
' Nichée de gentilshommes.
- Matthieu Ilitch, dans Pères et Enfants.
" Un mois au village.
^ Pères et enfants.
^ U?i Bulgare.
" Nichée de gentilsltommes .
' Eaux dormantes, Faust, etc.
versité de IMoscou, tout entière vouée aux grandes idées, « n'était pas encore une école professionnelle^ » ; en d'autres termes, du temps de l'hégéliomanie, et ils en gardent le goût des discussions à la fois subtiles et vagues, à tournure un peu pédante.
L'âge aussi met entre eux des différences. Roudine a quarante ans quand une fdietle de seize ans s'éprend de lui, ou de son éloquence. Lavretski, lors de sa mésaventure conjugale, a dépassé la trentaine ; Litvinof, autre amoureux trompé, en approche, mais lesBazarof, les Insarof, les Bersénief, n'ont pas vingt-cinq ans, et c'est leur début sentimental qui nous est conté. D'autres, Sanine, Biéliaief sont des blancs-becs (biély, blanc), et l'on en dirait autant de Choubine, s'il ne devait à son origine à demi française une fâcheuse précocité-.
Mûrs ou verts encore, Tourguénief les décrit minutieusement, moins par souci du réalisme que parce qu'il croit à la correspondance du dehors au dedans ; les détails de la physionomie doivent annoncer ceux du caractère. Nous apprenons donc, dès l'entrée de Roudine chez Daria ÎNIikhaïlovna, que sa voix aiguë n'est pas en rapport avec sa liaute taille ; cette dissonnance est le premier avis de lacunes morales qu'on découvrira bientôt. Le Bulgare Insarof a le front bas, les yeux enfoncés ; il veut bien ce qu'il veut. Lavretski, — un peu trop gros, au jugement de sa cousine Maria Dmitrievna, pour un mari trompé — est bon et mou, malgré son éducation anglo-saxonne. Bazarof a la
' In Bulrjare.
l/OEUVRE 167
figure longue et maigre ; son nez va s'amincissant jusqu'au bout ; il est violent, autoritaire, orgueilleux. Litvinof, qui a un peu de cet air d'assurance, le corrige par un sourire que nous retrouverons chez tous ceux de ces héros que Tourguénief a voulu rendre sympathiques. Mais leur trait le plus général, c'est la timidité. Ils sont tous, plus ou moins, liés en dedans. Lhomme de trop se heurte à tout, comme un poisson sous la glace ; Bersénief n'aime pas qu'on le regarde en face; malgré sa désinvolture française, Choubine est parfois gêné * ; Arkade Kirsanof se trouble devant Bazarof, et celui-ci — l'homme fort — devant INI™^ Odintsova.
Mérimée a écrit que Tourguénief ne connaît pas de types généraux, mais seulement des individualités 2. On est tenté d'admettre le contraire, à voir sa galerie de jeunes premiers. Malgré la profusion de détails caractéristiques, ils tiennent tous d'un modèle commun, d'un prototype dont nous aurons à rechercher les origines.
Ses héroïnes sont à peine plus variées. Il y a parmi elles une Italienne, la Gemma qui lui a fait oublier, pour une fois, son horreur des étrangers, mais toutes les autres sont Russes, et presque toutes de la noblesse. Irène descend de Rurik ; il ne fallait rien moins que ce Varègue pour expliquer son port impérial. La plupart sortent de la noblesse moyenne, ni pauvre, ni riche. Rarement Tourguénief descend à des fdles de naissance irrégulière, comme Assia, à des demi-aventurières,
^ Un Bulgare.
- Préface de la traduction de Fumée.
comme la Zénaïde de Preynier amour; à des plébéiennes, comme la Maria Pavlovna qui joue un vilain rôle dans les Eaux printanières. 11 faut, en effet, l'éducation étant affaire de classe, et l'amour, souvent, affaire de tête, qu'elles sortent du même milieu, et qu'elles aient mêmes goûts que leurs amoureux. Elles savent donc du français, un peu de littérature; elles aiment la poésie et les discussions abstraites. Rarement elles y prennent part, mais elles encouragent les combattants et parfois sont le prix du vainqueur.
Souvent, elles ont le type que Tourguénief appelle, à propos d'une femme aimée par Pouchkine « le type russe à la Vanacha », à la Jeannette; elles sont blondes, gracieuses, très calmes, «avec beaucoup de simplicité dans le regard et les manières », Elles n'ont rien d'éthéré : Tania, dansFwmee, est un peu lourde, avant que les écarts de son fiancé ne l'aient fait maigrir ; la Maria de Jacques Passynkof a la figure ronde, un peu commune ; mais leurs joues sont fraîches ; leurs yeux bleus très doux, leurs traits expriment la franchise et la bonté, un rayon de soleil semble reposer sur leur front blanc. Elles ont, d'autre part, un air de jeunesse que Tourguénief accentue en proportion de sa sympathie. Lisa, dans Nichée de gentilshommes, a des «joues légèrement hâlccs, comme celles d'un enfant». Ses yeux gris regardent avec candeur, sous « des sourcils constamment relevés comme ceux des enfants ». Alexandra, dans Boudiné, a le regard et le rire d'un enfant. « Les dames la trouvent simplette ; que peut-on désirer de plus ? ^i
l'oeuvre 169
Il y a des lemmes d'un autre genre, et plus belles. Irène, au sortir de l'Institut, — nous dirions de Saint- Denis, — est grande, avec une carnation mate assez rare à son âge, des traits réguliers, des cheveux éblouissants, des yeux gris foncé, à reflets verdàtres, qui fascinent. Quelques années plus tard, elle ressemble « à ces déesses sortant des nuages qu'on voit sur les plafonds des anciens palais italiens » ; elle commande, elle est reine ; toutes les têtes se courbent devant elle, mais elle ne s'empare pas des cœurs comme T Alexandra de tout à l'heure ; ces lèvres minces, qui s'entr'ouventàpeine, ne promettent pas le bonheur durable ^ Dans Un Bulgare, Hélène a, comme Irène, le teint mat, le nez aquilin, de grands yeux gris, et, dans toute sa personne « quelque chose de nerveux, de heurté, de saccadé )). Même signalement pour la Marianne de Terres Vierges; ses yeux gris, sonnez droit, ses lèvres minces annoncent aussi « quelque chose de fort, dépassionné, d'impétueux w. Il n'est pas jusqu'à la Maria Pavlovna des Eaux printanières qui n'ait ce type, mais dégradé ; comme elle est fdle d'un fermier de l'eau-de-vie, ce qui domine, en elle, c'est « l'expression dure, presque grossière, avec quelque chose de sauvage, de joli et d'obtus )).
Elles se ressemblent toutes par leur assurance ; nulle part elles ne montrent la timidité que Tourguénief dispense si libéralement à ses héros ; même la douce Lisa, de Nichée de gentilshommes, ne se laisse inti-
' Fumée.
mider par personne. Elles doivent sans doute ce trait commun à la Tatiana d'Eugène Oniéguine : ce n'est pas sans motif qu'on nous avertit, à propos de l'une d'elles, Nathalie Alekséievna, qu'elle sait tout Pouchkine par cœur^ Mais leur ressemblance s'arrête là. Celles qui ont le type «àlaVanacha » aiment « comme seules les jeunes filles russes savent aimer » ; elles pardonnent, sans phrases, et se sacrifient. Les autres, les filles aux yeux gris et aux lèvres minces, sont capables, elles aussi, de dévouement, mais non de simplicité : « La femme, déclare la Nathalie de tout à l'heure, n'a pas seulement la faculté de comprendre le sacrifice ; elle sait aussi s'immoler elle-même ! » Et nous verrons, en effet, Hélène abandonner sa mère malade pour travailler, avec Insarof, à l'affranchissement de la Bulg-arie - ; Marianne fuir de chez les Sipiaguinepourprêcherau peuple l'évangile révolutionnaire''. En somme, elles aiment leur prochain, toutes ; mais quelques-unes font leur "choix, et préfèrent le moins prochain.
Cette héroïne et ce héros se rencontreront parfois à l'étranger, dans quelque site romanesque des bords du Rhin, le plus souvent en Russie, derrière l'inévitable samovar. Il sera question des menus incidents du voisinage, de l'Occident, de voyages, de l'Université, des souvenirs qu'elle a laissés au héros : la conversa-
' Roudine.
- Un Bulgare. ' Terres vierges.
L œUVRE 171
lion deviendra philosophique — c'est par sa dialectique que Roudine conquiert Daria Mikhaïlovna et ses hôtes — ou littéraire et poétique ; on dira du Pouchkine ou du Lermontof, on traduira du Gœthe ^ Puis, déjà familiers, tandis que les vieilles gens jouent aux cartes, les jeunes vont errer dans le parc. Ils causent, ou, plus exactement, elle le fait causer. Dans Un mois au village, Véra interroge Biéliaief sur sa triste jeunesse ; dans Un Bulgare, Hélène provoque les confidences, d'abord de Bersénief, sur ses ambitions universitaires ; d'Insarof ensuite, sur la révolte contre les Turcs qu'il prépare : de la même façon, dans Terres vierges, Marianne demande à Nejdanof les projets des révolutionnaires. Ce ne sont pas là, semble-t-il, des conversations bien dangereuses : elle l'admire, certes, de songera de si grands objets, mais on l'étonnerait en lui disant que de l'admiration à l'amour, il n'y a qu'un pas. Lui, de son côté, ne se doute pas que ses confidences sont déjà des aveux ; que, pour lui en arracher de plus précis, tout conspire contre lui, le murmure du vent, « l'ombre des vieux saules qui rend les jeunes visages si charmants- », l'étoile d'or qui se réfléchit dans l'étang, à côté de la lampe des joueurs de vinl^. Quelquefois, sans plus, il cède, et soudain ses lèvres articulent des mots qu'il ne leur avait pas commandés^. Mais, le plus souvent, il y faut encore l'intervention d'un Deus ex
^ Les eaux donnantes, Faust, Trop menu le fil casse, etc.
- Nichée de gentilshommes.
' Les eaux dormantes.
* .Vrkade Kirsanof dans Pères et Enfants.
machina. Sanine, debout dans la rue, la nuit, cause avec Gemma, accoudée à sa fenêtre. Une bourrasque les enveloppe, les arbres gémissent; chancelant, il s'appuie au mur au moment même où Gemma, effrayée, se penche en avant. Alors, seulement, dans l'étreinte de ses bras nus, il comprend qu'il l'aime, et la bourrasque emporte ses indécisions : « Salut, vent impétueux! s'écrie à son tour Nathalie Pétrovna, dans Un mois au village... Tu n'attendais que le moment de te précipiter... Comme il a rempli toute la chambre! On ne l'en chassera plus maintenant ! »
Enfait, il passera comme il est venu. Dès le lendemain de l'aveu, le héros de Tourguénief s'interrog-e avec stupeur. «Je ne sais comment cela s'est fait... Je ne m'y attendais guère », confesse Arkade à Bazarof. Nathalie Pétrovna elle-même, qui saluait si joyeusement l'orage vainqueur, s'étonne qu'il trouble sa tranquillité. «J'ai la tête fatiguée... Je n'ai pas l'habitude de ces choses-là. » Biéliaief, qu'elle dispute à sa pupille Véra, se lamente, lui aussi, sur la nouveauté de son cas, et s'il finit par préférer Phèdre à Aricie, c'est un peu parce qu'il est très jeune, et beaucoup par politesse. D'autres se tiennent mieux, mais on lit sur leurs lèvres la plainte qu'ils n'osent exhaler, et leurs yeux cherchent si désespérément leur « assiette », perdue depuis la veille ou l'avant-veille, qu'on se demande s'ils ont jamais aimé.
En réalité, ils n'en savent rien eux-mêmes, et leur passion est d'un genre à déconcerter tous les psychologues. Des deux éléments que Chamfort distinguait
dans l'amour « l'échange de deux fantaisies, le contact de deux épidermes », il leur manque au moins le désir du second. Seul parmi eux, Bazarof, un soir, commence un geste : les autres observent toujours, avec l'objet de leur flamme (?), une réserve presque offensante. L'ami d'Assia lui reproche aigrement d'être venue au rendezvous, où il est bien, lui ; en revanche, dès le lendemain, il clame à tous les échos qu'il l'aime, et qu'il est un sot! Roudine, en barque, sur le Pdiin, avec une Parisienne préparée à beaucoup d'outrages, lui en fait un qu'elle n'avait pu prévoir ; il lui parle, deux heures durant, de Schiller et de Hegel. Le même Roudine se plaint à Nathalie Alexéievna des obstacles qui s'opposent à leur mariage. « Votre mère n'y consentira jamais; c'est affreux! » Quant à l'enlever, jamais! « Votre tranquillité m'est plus chère que tout au monde. » Est-ce bien de sa tranquillité à elle qu'il a cure ? Le héros de Faust, qui a obtenu de Véra Nikolaievna un premier rendez-vous, ne l'y trouve pas ; quel bonheur ! « J'étais fatigué, et lorsque je rentrai dans ma chambre tranquille, j'étais satisfait, presque gai. » Bref, quand ils en sont au moment décisif, ils s'en vont tous, ainsi que l'expliquent à Isaief, l'un après l'autre, tous les amoureux de sa femme, « parce qu'ils sont d'honnêtes gens* ».
Parcontre, les héroïnes de Tourguénief tiennent toutes de la Tania, de Pouchkine, qui écrit si hardiment l'aveu de son amour : elles font même plus que d'écrire.
' L?i mois au village.
Hélène se jette dans les bras d'Insarof, Irène dans ceux de Litvinof; Maria Pavlovna, un jour dorage, entraîne Sanine, tout penaud, dans la grotte où il devra jouer les Enée. Selon la remarque d'un Allemand, les Gretchen, chez Tourguénief, ce sont les hommes : les femmes seules ont de l'ardeur et de la volonté, à tel point qu'on ne peut appliquer à ces étranges amours même la première partie du mot de Chamfort : ils ne sont que la soumission, d'ailleurs passagère, d'un jeune homme bien élevé à la fantaisie d'une femme « furieusement égoïste », car elle veut « vivre, c'est à dire aimer* » c'est à dire, dominer.
Nous imaginons parfois que l'amour, c'est l'union complète de deux êtres, l'égoïsme à deux, si l'on veut, qui exclut l'égoïsme individuel. Quelle erreur!
« Il n'y a pas dans Tamour d'égalité des âmes, de libre accord. Non, il n'y a qu'un maître et un esclave, et ce n'est pas sans raison que les poètes parlent de ses chaînes... Vous saurez un jour comment ces menottes si douces savent torturer, avec quelles prévenantes caresses ''elles vous mettent le cœur en pièces... Vous saurez la haine qui se cache sous l'amour le plus enflammé. Vous soupirerez, comme le malade après la santé, après le repos, le repos bète, pur et simple. Vous saurez ce que c'est que d'appartenir à une jupe, et combien honteux et écrasant est ce servage -. »
On comprend alors les craintes que Tourguénief prête à ses héros. Us se pressentent victimes; ils veu-
* Trop menu le fil casse.
• Un mois au village.
L œUVRE 17o
lent fuir : il faudra pour les saisir, la ruse et les complicités de la nature pertide. Finalement, ils tomberont tous dans les filets de la chasseresse.
«Peut-on échapper à des mains quelconques? L'homme est faible, la femme est tenace, le hasard est tout-puissant : se résigner à une vie décolorée est difficile, s'y résigner complètement est impossible. Ici il y a beauté et sympathie, chaleur et lumière ; comment s'y dérober ? On s'élance comme un enfant vers sa bonne*... »
Et il en sera incessamment ainsi jusqu'au jour où les glaces de l'âge nous enlèveront, à la fois, le désir, et d'aimer et de vivre.
Cette façon d'envisager l'amour — tout en restant à expliquer elle-même — suftirait, sans doute, à expliquer les défaillances du héros de Tourguénief, s'il n'en avait qu'en amour. Mais il en a partout ; en toute occasion, il se montre, suivant l'expression de Pigassof dans Roudine, « homme aux oreilles courtes w, c'està-dire faible, inconstant ; toutes ses entreprises, quelles qu'elles soient, finissent comme ses amours. Roudine intelligent, honnête, et somme toute, travailleur, recommence vingt fois sa vie pour venir entin traîner sa misère à Paris, et se faire tuer sur une barricade, au milieu de gens qui — dernière ironie — ne peuvent même pas imaginer que ce Russe ne soit pas un Polonais. Par contre, Insarof qui rêve de la mort sur un
' Fumée.
champ de bataille, meurt dans son lit, de la phtisie; Bazarof, prêt à combattre, lui aussi, se pique le doigt et meurt. Nous savons déjà que le brave petit Vania, des Récits d'un chasseur, a été tué par un cheval. On pourrait allonger à l'infmi la liste de ces coups de la fatalité. Rien ne sauve le héros tourguéniévien, ni le courage, ni la jeunesse, ni même la prudence et la timidité. « J'ai restreint mes vœux, dit Roudine à son ami Lejnief; je ne vise que le but le plus rapproché et rien ne me réussit. Pourquoi ? Donne-moi la solution de cette énigme ?» — « Enigme, en effet ! » répète Lejnief, sans se prononcer autrement. Pourtant il doit y avoir une explication à un mal qid revient avec la régularité des phénomènes naturels, et qui paraît, d'ailleurs, être le triste privilège de la race.
« Nous autres, Russes, nous mettons à finir inal une véritable maestria... D'abord, nous voulons conquérir le ciel : puis nous rêvons du bien de toute l'humanité, de la patrie, enfin du simple bonheur domestique. Tout d'un coup, nous trébuchons dans une fourmilière, et, vlan ! nous voilà parterre, puis dans la tombée »
' Une correspondance.