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CONCLUSIONS

Les opinions françaises sur Toiirguénief. La période de renlhou-

siasme; les hésitations d'aujourd'hui.

Tourguénief est-il original? Ses inspirateurs, Pouchkine, George

Sand, Gœthe, Heine. Ce qu'il leur doit. Est-il bon peintre de la Russie? Les lacunes de sa peinture. La

violence de sa criticiue; son but.

La place de l'écrivain et du poète. Opinions russes; la critique de ses paysages. Le rôle du souvenir dans son œuvre; le jeu de l'ombre et de la lumière.

Conclusion.

Voilà ving-t-quatre ans qu'est mort Tourguénief, et nous entendons encore Flaubert s'écrier : « Quel gigantesque bonhomme que ce Scythe^ ! « Nous revoyons, à l'évocation d'About, cette tète puissante, ces yeu.\' très doux, ces lèvres souriantes et en même temps mélancoliques, cette physionomie empreinte d'élégance el«, de bonté, comme son génie lui mème^ Et si beaucoup de ses lecteurs d'antan n'imaginent plus son œuvre que

' Lellres à George Saiid, p. 189.

- Discours prononcé au.\ obsèques de Tourguénief, à la gare de l'Est.

« SOUS la forme d'un petit îlot de bruyère un peu fané par l'automne^ », d'autres se rappellent encore l'étonnement de Guizot devant la profondeur du Journal dun homme de trop-, le mot de George Sand après Reliques vivantes : « Maître, il nous faut tous aller à votre école ^ », et celui de Taine : « On pilerait tous les Allemands dans un mortier qu'on n'en tirerait pas une goutte de sa sève \ »

Pourtant, depuis quelques années, l'admiration a faibli. D'abord les commentateurs l'ont un peu déconcertée ; on n'ajuste pas sans effort l'humanisme accompli de Tourguénief, voire son « parisianisme », avec la « virginité de son àme slave » ; son art, « le plus objectif qui fût», avec des angoisses patriotiques °. Puis le bruit s'est répandu qu'il nous avait mystifiés en se disant notre ami ; qu'il était, d'ailleurs, « un peintre d'humanité petit » ; qu'il lui manquait « quelque chose de gros » ; que, s'il connaissait les littératures européennes, c'était pour les avoir pillées toutes ; qu'il y a des accents de Balzac, de Pouchkine, de Jean Paul Richter, de Gogol, deSpielhagen, de Walter Scott, de George Sand, deThackeray, deGutzkow,etc.^ dans «la

' Daudet, Pensées, Revue de Paris, !«'■ mars 1900. - Annenkof, La jeunesse de Tourguénief.

* Annenkot, id. De même, George Sand à Flaubert, 2 avril 1869, 21 décembre 1868.

* Lettre à Brandès, 25 juillet 1873.

^ Goncourt, Bourget, E. Durand-Gréville, E. Dupuy, etc., passim.

" Hennequii!, Le? francisés. Voir particulièrement Waliszewski, Histoire de la litLéyatare russe, Paris, Armand Colin.

voix de la Slavie primitive^ » naïvement célébrée par Renan ! . . .

Que peut-il y avoir de vrai dans tout cela ?

Il s'est souvent qualifié d'écrivain de transition-, sans doute pour dire qu'après avoir suivi ses devanciers, il avait tourné vers un but encore indistinct. De son aveu, il est passé par plusieurs étapes.

Il a d'abord adoré Pouchkine, et même il n'a jamais cessé de l'adorer^. Pour faire admirera un étranger le génie russe, c'est toujours du Pouchkine qu'il traduit ■' ; c'est toujours à lui qu'il recourt contre la tristesse ou la fatigue ; vingt vers de Pouchkine lui procurent « un rassérènement qu'il reconnaît de suite à une sensation agréable dans lesjoues° ». La conséquence de ce culte, dans son œuvre, c'est le souci de la forme. « Mes contemporains et moi, nous étions de l'école de Pouchkine... Donner le iini, corriger nos œuvres, c'était pour nous une jouissance. » D'autre part, s'il emprunte des procédés à Gogol, il sent de bonne heure qu'il lui faut un contrepoids dans Pouchkine ^ Ce qu'il entend par là, nous le comprenons en l'entendant se plaindre d'être encore loin du

* Discours prononcé aux obsèques deTourguénief. (Rùimprimé clans Œuvres dernières de Tourguénief, Hetzel.) ^ Souvenirs littéraires, passiin. Lettres à Aksakof, à Tolstoï. ^ Souvenirs littéraires, passim.

' Garchine, Messager historique.

" Journal des Concourt, V, 31.

" A Droujinino, 1856.

calme, de l'harmonie, de la simplicité des lignes K Il s'applique donc à garder la ligne du maître, mais rien que sa ligne ; on ne peut entreprendre de « vers antiques », décemment, que pour y mettre des « pensers nouveaux ». Tourguénief en a cherché et trouvé, surtout en Europe, et surtout en Allemagne.

Ce n'est pas que sa culture ne soit très française. Si familier que lui soit l'allemand, c'est pourtant en français que sa pensée est le plus libre-; et nous savons, d'autre part, quelle connaissance il a de notre littérature ^. Mais on ne peut lui trouver de rapports un peu étroits qu'avec George Sand; les dates révèlent une tiliation entre la Pelite Fadetle et La Mare au diable, d'une part, et les Récits d'un chasseur, de l'autre. Mais Tourguénief doit-il à George Sand plus que la suggestion de certains sujets? Il loue ses descriptions dans des termes que Flaubert retrouvera pour le louer lui-même^; s'en suit-il qu'il les imite? Tandis qu'elle peint à grands traits, il accumule, dans sestableau.x, des détails que seule la langue russe permet d'exprimer tous ; Mérimée n'est pas seul à les avoir trouvés intraduisibles. Parlerons-nous de ses personnages ? Hélène, dans Un Bulgare, a la sensibilité exaltée, l'égo'isme impérieux, le langage déclamatoire de quelques héro'ines de George Sand. Mais, partout ailleurs, il semble s'être inspiré, ou de la Tatiana de Pouchkine,

' AAksakof, 1856.

- Lettre à Bodenstedt, Antiquité russe, 1887.

" Voir plus haut, pp. 48, 102.

* Voir p. 48 et p. 91.

OU, directement, de la réalité russe ; même dans Hélène, nous avons retrouvé des traits que sa biographie montre dans une Sophie Kovalevskaia^ En fait, celui de ses personnages qui fait le plus penser à George Sand, c'est le Kassiane des Récits d'un chasseur qui, sous son accoutrement sauvage, parle d'or, comme lePatience de Mauprat. On peut donc conclure à une influence, etTourguénicf la reconnaît, d'ailleurs en lalimitant. « Je ne pouvais pas plus m'en tenir à George Sand qu'à Schiller^. » Il doit à celui-ci peut-être des figures d'idéalistes, tels que Passynkof et le vieux Berséniet, et jusqu'à un certain point, sa conception romantique de la nature allemande. Mais il l'a toujours mis loin derrière Goethe, auquel il pensait peut-être aussi en parlant de calme et d'harmonie des lignes. Il l'a lu, traduit, cité, presque autant que Pouchkine ; il a transposé son Werther dans la réalité russes Mais ses transpositions laissent subsister peu de traits des originaux : même à propos du Brigadier, on ne peut parler d'imitation. En fait, il doit à Gœthe surtout des idées. Nous l'avons vu, à plusieurs reprises, exprimer la loi de la résignation à l'inévitable avec des vers de Gœthe '" ; lui emprunter sa conception de l'hérédité, du réalisme "". On peut même trouver un

' Voir plus haut, p. 203 note 2.

^ Lettre de 1836. Sur cette influence de George Sand. Voir les Cahiers de la Semaine (en russe), janvier 1897.

' Le Brigadier, Nouvelles moscoviles, Hetzel.

^ Voir notamment l'épigraphe de son Faust, prise à celui de Gœthe..

Entbehren sollst du, du sollsl entbehren.

" Voir pp. 126, 18o.

l'œuvre 297

lien entre ses tendances politiques et celles de Gœtlie qui, lui non plus, ne croyait guère à l'efficacité des révolutions brusques ^ Nous avons cité la lettre où Tourguénief dit, en substance : « Voici quarante ans que je suis l'homme du progrès pas à pas-... » Or, cette lettre est de 1880 : c'est en 1839, en 1840, qu'il est devenu l'admirateur de Gœthe.

Après Gœthe, l'Allemand dont on est le plus tenté de le rapprocher, c'est Heine. Il n'en parle guère, — deux ou trois fois dans ses lettres et une fois au dîner Magny^ — mais il y a de singulières similitudes, et dans leurs vies, et dans leurs œuvres. Comme Tourguénief, Heine a été traité, par ses compatriotes, de raté, de sans-patrie, de faux prophète, de mécréant * ; de lui, comme de Tourguénief, on a répété : « Un talent, pas de caractère »; comme lui, il a été notre hôte, accueilli de même, et Tourguénief se le rappelait quand, un jour où la Revue des Deux Mo7ides s'était montrée particulièrement gracieuse, il écrivait : « Avant moi, pareil honneur n'avait été fait à aucun étranger, si ce n'est à Heine ^ » D'autre part, nous avons trouvé des réminiscences de V Allemagne dans les Poèmes en prose. On peut supposer des rapports entre le tambour Lejeune des Récits d'un chasseur, et le tambour Legrand, des Reisebilder; entre le Pèlerinage à Kev-

' Voir Daniel Stem, Dante et Gœthe, p. 280 et suivantes.

- Voir plus haut, p. 262.

^ Journal des Goncourt, II, 93.

^ A. Lichtenberger, Annales de VEst, 1893.

'^ A Annenkof, 1868.

laar et Les reliques vioantes; entre riiumeur poétique de Tourguénief, en général, et celle, pourtant plus amère, de Heine. Nous leur avons reconnu enfin les mêmes admirations littéraires, la même conception de la nature humaine et de la poésie ^ « Sur la tête superbe du jeune enthousiaste, s'écrie Heine, je vois la coiffure à g-relots... Sur cette terre, je n'aperçois que figures grimaçantes, ombres malades, et je ne peux dire si elle est une maison de fous ou un lazaret. » Or, combien de fois n'a-t-on pas dit de l'œuvre de Tourguéniet qu'elle est un lazaret! que de tètes — y compris la sienne- — il a coiffées du bonnet de fou! Il ne serait que Xilluslraleur de la pensée de Heine, si, plus loin, il ne fallait entrevoir Shakespeare. L'ombre de Hamlet les atteint tous les deux ; Heine n'a été que l'intermédiaire d'une influence plus haute, mais il y amis sa marque, et Tourguénief ne l'a pas effacée.

Faut-il mentionner enfin Schopenhauer ? Il semble bien que Tourguénief l'ait connu trop tard pour que, de coïncidence mômes frappantes, on doive conclure à une influence. Il lui a dû, sans doute un peu plus d'âpreté dans son pessimisme : des passages de Pères et Enfants et surtout des Poèmes en prose font penser à tels et tels passages de Schopenhauer. Mais longtemps avant de l'avoir lu, Tourguénief savait que « le but de toute haute poésie, c'est la peinture de

' Voir pp. 183, 184.

- Voir plus liaut, p. 50.

la chute irrémédiable du juste et de l'innocent' ». En définitive, il a lu beaucoup ; il s'est rappelé parfois ses lectures, mais il n'a guère subi d'influences durables que celles de Pouchkine dans la forme ; de Gœthe et de Heine — ou de Shakespeare à travers Heine- — dans le fonds. Peu d'écrivains russes ont germanisé plus que lui, et pourtant il nous est plus accessible, à nous Français, que la plupart, et de ses compatriotes, et des Allemands. Faut-il en faire honneur à la supériorité de son talent, évoquer, une fois de plus, la parenté de l'esprit slave et de l'esprit celte ? Il semble bien que le problème puisse s'expliquer avec des raisons tirées de moins loin ; d'une part, les inspirations deTourguénief ont été souvent celles de Heine, le plus français des Allemands; et de l'autre, il les a exprimées dans la langue de Pouchkine, le plus français des Russes.

S'ensuit-il qu'il soit moins russe que ses compatriotes ? qu'il ait vu son pays, comme on le dit volontiers là-bas, avec des yeux d'étranger? ou, comme disent les Concourt, avec ceux d'un Piusse qui aurait passé sa vie à la cour de Louis XIV ^ ?

11 est certain, d'abord, qu'il n'y a pas tout observé. Il a dépeint des civilisés, des Hamlct, mais il n'a pas

' Voir plus haut, p. 288.

- Nous ne voulons pas dire qu'il n'avait pas la connaissance directe de Shakespeare. Les preuves du contraire sont nombreuses.

^ Journal, Yl\, 216.

pénétré dans « les obscures et silencieuses profondeurs de la caverne ^ » . Mais a-t-il eu plus tort de s'en être écarté que ceux de ses confrères, — Gorki, par exemple, — qui s'y sont enfermés de parti pris? A-t-il choisi son domaine moins bien qu'eux? S'il prend ses héros dans une seule classe, c'est qu'il ne conçoit pas l'avenir de la Russie en dehors de l'européanisation, et qu'à ses débuts, il n'y avait de Russes européanisés, et capables de guider leur pays, que des nobles. Il était permis de les trouver plus intéressants que « les Scythes pachydermes- ». Plus tard, quand ceux-ci sont devenus eux-mêmes un élément du progrès russe, Tourguénief s'est efforcé de suivre l'évolution de la société : dépaysé, il l'a fait avec quelque gaucherie. Il faut convenir que, de bonne heure, sa peinture a daté.

Incomplet, a-t-il été inexact? Nous savons que ses types ont existé. Peut-être les a-t-il chargés, en se prenant soi-même pour modèle ; peut-être aussi son analyse s'cst-elle égarée, parfois, dans des subtilités ethnographiques. On est tenté de lui retourner, à lire tel portrait, sa comparaison irrévérencieuse de Taine — féru d'ethnographie, lui aussi ! — avec un certain basset qui faisait merveilleusement le manège du bon chien de chasse, mais s'embrouillait dans les pistes ^ Pourtant l'inexactitude est beaucoup moins dans sa peinture que

' Un Bulgare, p. 258.

- Un Bulgare,

^ Journal des Goncourl V, p. 174.

dans les conclusions exagérées qu'on en tire. Herzen a noté qu'en Russie on met sur le dos des « types » plus qu'ils ne peuvent porter; en d'autres termes, qu'on leur attribue plus de signification qu'ils n'en ont^ On a fait de même en Occident ; on a voulu retrouver dans les personnages de Tourguénief toute la Russie cultivée. En réalité, ils en donnent une idée approchée ; ils serviront peut-être un jour à l'historien de la civilisation russe, mais seulement s'il n'oublie pas qu'en eux on a voulu montrer, suivant une expression chère aux Russes, les « meilleurs hommes », et non la moyenne du temps.

En tout cas, ce qui importe le plus, ce sont ses conclusions à lui. Nous les connaissons par Fumée, le seul de ses romans « politiques » qu'il n'ait jamais rétracté ou atténué. Paresse, ignorance, intolérance, outrecuidance, font pour lui la moitié du Russe ordinaire : tout au plus consent-il à reconnaître aux « pères », et d'ailleurs exceptionnellement, une culture qu'il ne retrouve plus chez les « enfants ». Ceux-ci, il les renverrait volontiers dans une kibitka de Kalmouk, leur vraie demeure-. On s'explique, à voir la violence avec laquelle il appuie sur ces ombres, le reproche que lui adresse Dostoïevski, de n'avoir jamais eu de plus grand plaisir que d'étaler devant l'Europe la banqueroute morale de la Russie'.

En fait, il ne prend aucun plaisir à cet étalage. Comme

' Herzen, T.X, p. 425.

- Pères el Enfants, p. 81.

' Les démons, portrait de Karmazinof.

son Poloughine, il aime la Russie autant qu'il déteste ses défauts. Mais ce n'est pas avec des flagorneries qu'on les extirpera, ces défauts ; pour donner la volonté de réagir aux nédorosly , aux grands enfants de la Russie du xix"^ siècle, il faut frapper fort, comme l'ont fait tous les patriotes qui, depuis Pierre le Grand, ont dénoncé le penchant national à se contenter du moindre effort, à prendre les mots pour des faits, et les dehors de i'européanisme pour leuropéanisme luimême. Ses sévérités ne sont ni la revanche du littérateur démodé, ni la plainte du réactionnaire qui se sent « sous l'œil des barbares », mais l'acheminement à une conclusion virile. « Prends ton tablier de cuir, travailleur, et mets-toi à la besogne !... Le soleil ne brille pas pour toi, mais cette vie de travail a aussi sa lierté et ses jouissances ^ » Elle aura peut-être aussi sa récompense, si jamais vient cejour de la justice, auquel les Hamlet ne croient guère, et pour lequel, cependant, ils travaillent non moins que les Don Quichotte-.

Quoi/ju'il en soit, les Russes ont trouvé que Tourguénief frappait trop fort, et parfois à faux. Il est difficile à un étranger d'en juger. Gomme l'Allemand Julien Schmidt^ il se demande si tant de misère peut se concilier avec la grandeur de la Russie, et surtout avec l'existence d'hommes tels que Pouchkine et Tourguénief

' Un Bulgare, p. 227.

- Hamlet et Don Quichotte, trad. Delines. — De même, dans la Bibliothèque Universelle, de Lausanne, trad. de M. Léger, juillet 1879.

^ Annenkof La jeunesse de Tourguénief.

lui-même. Si, d'autre part, il connaît des Russes, il leur aura trouvé des qualités que Tourguénief n'ig-norait pas, mais qu'il laissait à d'autres le soin d'exalter. Il leur aura aussi trouvé des défauts que ses critiques n'ont pas guéris.

Il faut croire qu'il n'y a plus, dans la Russie régénérée par la révolution, ni «pénurie de pensées», ni « absence de savoir », ni « pauvreté en talents * » ; mais les mots régnent toujours sur « l'intelligence », ceux qui glorifient, ceux qui condamnent, et surtout ce terrible otstaly {arriéré) qu'a inventé, disait Tourguénief, un imbécile de génie 2... Sans doute les Russes n'ont pas encore assez vécu pour savoir que « gloire, nationalité, religion, liberté même, tous ces mots sentent le sang; qu'un seul est pur, civilisation'' ». Tourguénief qui le savait, serait, aujourd'hui plus que jamais, un otstaly ; d'ailleurs il en prendrait son parti facilement « Après tout, un impolitique de mon espèce, écrivait-il à Herzen, en 1862, vaut bien un politique à la façon de Bakounine '*. »

Que V impolitique ait été contesté, c'est naturel. On n'est pas surpris non plus que l'humoriste et le poète aient été méconnus au temps oii l'on donnait Pouchkine pour une paire de bottes, et où tout l'esprit consistait à être «tendancieux ». Aujourd'hui, on est plus équi-

' Fumée, passim.

- Poèmes en prose, L'imbécile.

" Fumée, p. 34.

* Lettres éditées par Dragomanof.

table ; on admet que Légende orientale et le Festin chez l'Être suprême^ sont aussi spirituels que des caricatures de Saltykof-Clitchédrine. On admet aussi que ïourguéniel" est un poète, mais on n'est pas encore bien sûr qu'il faille attacher de la valeur à la poésie en général, ni à la sienne en particulier. « C'est de la musique» dit l'un, et sans doute de la petite musique-^. «C'est de l'aquarelle », dit l'autre, qui croit la peinture à l'huile plus difficile^. Et les Concourt, fidèle écho des opinions russes, lui reconnaissent le don de peindre les sous-bois, mais rien d'autre.

En réalité, sa peinture a le même défaut que sa psychologie : elle manque un peu d'imprévu. Tantôt il fait tomber du ciel, tout droit, un rayon de soleil, qui saupoudre d'or un dôme de verdure ; tantôt il lui fait raser la plaine et éclairer par en bas la même verdure, mystérieusement. Dans la lumière ou autour d'elle, ses détails sont toujours les mêmes : bouleaux au fût argenté, au feuillage doré par l'automne ; animaux qui passent d'un bond ; figures humaines où l'ombre monte ou décroît, selon que, dans les profondeurs de la conscience, un sentiment s'anime ou s'éteint... Il s'en faut de peu, semble-t-il, que toutes ces descriptions ne soient « superposables ».

Mais ce peu est quelquefois beaucoup. Dans les Corot, les sujets et les procédés ne varient guère ;

' Poèmes en prose.

- Mikliailovski.

' Slrakhof, Articles critiques sur Tourf/uénief et Tolstoï, Pctersbourg, 1887.

on ne les prend pourtant pas l'un pour l'autre. Il en est de même des tableaux de Tourg-uénief. Si d'ailleurs, il ne les varie pas plus, c'est qu'il ne les choisit pas. Sur son étiquette de réaliste et son renom d'observateur, nous exagérons la part du voulu, du conscient dans son œuvre. Or, si elle est très grande quand il s'agit pour lui de traduire en mots la pensée ou l'image, ce n'est pourtant pas lui qui, de son plein gré, a évoqué l'une ou l'autre. Quand il s'accoude sur sa fenêtre, à Courtavenel, ensuivant les images que mêle sa fantaisie', il ne songe pas à la page commencée ; il jouit du plaisir de revoir des lieux aimés, le jardin de Spask, la forêt russe, la petite ville des bords du Rhin ; il se laisse aller à la mélancolie de revivre « les heures savoureuses de la jeunesse » ; il s'enfonce enfin dans l'amer plaisir du regret, de l'appréhension. L'un ou l'autre de ces sentiments se retrouvera dans la page qu'il va écrire : il n'y a pas de tableau dans son œuvre qui n'ait été non seulement vu, mais vécu : le jeu de l'ombre et de la lumière y pénètre plus avant que ne l'imaginent les dédaigneux appréciateurs de ses « sous-bois ».

De même, il peut broder dans les détails de ses romans, mais il y a toujours, à l'origine, un souvenir qui le hante. « Mes beaux souvenirs se lèvent, plus clairs que l'azur du ciel, plus purs que la neige sur la cime des montagnes... Ils ne surgissent pas en foule : ils défilent un à un, comme les formes voilées de la

' Voir plus haut.

Haumant. — Ivan Tourguénief, 20

théorie athénienne ^ » Sous ces voiles, nous vous reconnaissons, Assia, Liza, Tania, Gemma : les souffrances que vous avez suivies donnent à votre démarche une grâce sévère qui évoque, en effet, le souvenir d'une beauté évanouie depuis longtemps... Mais voici d'autres formes moins sveltes, plus lentes ; vieilles femmes si charmantes dans votre bonté brusque ou naïve, vous voici, Nastasia Karpovna, de Niellée de gentilshommes, KapitolinaMarkovna, de Famée, Arina, de Pères et E nfants. Yos yeux fatigués n'étincellent pas à travers les voiles ; des deux buts de la vie « vivre, aider à vivre )>, ils ne voient plus que le second. D'où que vienne votre bonté, de Fàge qui amortit l'égoïsme, ou d'un foyer lointain, mystérieux, éternel, elle est la fleur incorruptible qui rachète les laideurs de Ihumanité. Tourguéniefest un pessimiste, c'est entendu; mais il ne l'est pas jusqu'au bout-. 11 faut que Ihomme souffre, mais pour qui a su aimer et se dévouer, la souffrance ne sera pas sans consolation. Lavretski est revenu dans le jardin où il a avoué son amour à Lisa ; devant lui, les jeunes gens à peine nés en ce temps-là jouent et rient. 11 pense à Lisa disparue, à la fuite des ans, à la lente usure des sentiments humains ; une indicible tristesse l'envahit, et pourtant elle est adoucie par le sentiment qu'il a travaillé, qu'il a été utile à beaucoup. Dans Pères et Enfants, les deux vieux Bazarof viennent de voir partir leur fds ; le père va éclater en reproches ; Arina le console.

1 Assez, trad. Delines.

- Bourgel, Essais de psychologie contemporaine, I, p. 235.

l'oeuvre 307

« Qu'y faire, Vassili?... Un fils, c'est un jeune faucon; il lui plaît de venir et il arrive; il lui plaît de repartir, et il s'envole. Nous deux, nous sommes comme deux petits champignons dans le creux d'un arbre; placés l'un à côté de l'autre, nous restons là pour toujours. Moi seule je ne changerai pas pour toi, comme tu ne changeras pas pour ta vieille femme. »

Plus tard, quand la mort aura pris leur fils, les deux vieillards auront encore une espérance ; ils trouveront sur sa tombe, au printemps, des fleurs qui leur parleront d'un au-delà. Cette espérance, Tourguénief a tenté de s'y rattacher lui-même, dans les moments oii sa rêverie avait fait surgir, au lieu de formes grecques, les monstres des pays dont on a voulu, parfois, retrouver l'esprit dans son pessimisme ^

En définitive, il est moins puissant que Tolsto'i et peut-être moins que Dostoievski. Il n'a pas voulu le suivre dans la caverne où se préparait la Russie du x.K® siècle. Il a peut-être trop gémi sur l'impuissance du Russe contemporain, et, suivant sa propre expression, pas assez coupé le cordon entre ses héros et lui -. Ni ses tableaux, ni ses idées ne sont très variés : le mot de Biélinski, en 1847, sur son manque de génie créateur, est resté vrai *. Mais personne n'a mieux su, « en touchant une corde du cœur, faire vibrer et résonner sourdement toutes les autres '' » ; personne

' De Vogué. Le roman russe, Tourguénief et le boudhisme.

^ Bourget.

^ Voir plus haut, p. 125.

* Nichée de gentilshommes, à propos du musicien Lemm.

n'a eu plus d'esprit, de possession d'intelligence. Si son œuvre a vieilli dans quelques parties, d'autres jettent encore leur lumière sur le drame actuel. Son art est toujours le modèle de « cette pureté de lignes, cette beauté idéale et réelle » qu'il admirait en Gounod^ A l'heure où son pessimisme est cruellement justifié, cette beauté intacte est une raison d'espérer. « Une telle langue, disait-il en parlant du russe, ne peut pas ne pas être celle d'un grand peuple-. » Une telle œuvre, un tel homme témoignent au moins que la Russie a conquis dans l'Europe intellectuelle une place qui ne lui sera pas ravie.

' Lettre inédite, iSiS, 16 janvier.

* Poèmes en prose, La langue russe.

Avant-propos.

Bibliographie.

Chapitre premier. — Les origines ; l'éducation, les premières influences 1

Les aïeux, les hérédilés possibles. Les parents : Varvara Loutovinova, son mariage avec Serge Tourguénief ; leur vie à Spask

Les rapports du petit Ivan avec ses parents et ses précepteurs. Les années de Moscou ; les pensions, l'Université. Passage des Tourguénief à Pétersbourg; leur nouveau milieu. Ivan reçu « candidat »

L'influence, sur lui, de ses deux Universités, et celle de Spask; ses premières émotions poétiques. Son portrait en 1838

Chapitre II. — Les années de voyage et les débuts littéraires (1839-1850) 26

Le premier séjour en Allemagne. Berlin : les étudiants russes; Bakounine, Stankiévitch. Leur influence sur Tourguénief. Son voyage sur les bords du Rhin, en Suisse, en Italie (1839-1841)

Le retour en Russie : Tourguénief aspirant professeur, puis fonctionnaire à Pétersbourg. Ses premières œuvres. Ses relations avec Biélinski (1842-1846) ....

Pauline Garcia-Viardot : les sentiments qu'elle inspire

à Tourguénief. Comment il la suit à l'étranger. Ses premières impressions de France {18i7-1850)

Son caraclère en 1830 : son hamlélisme

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