‹ Ivan TourguéniefChapitre 17 sur 27 · LES DERNIÈRES ŒUVRES · texte numérisé non relu

LES DERNIÈRES ŒUVRES

Leur forme, leurs inspirations.

Types et tableaux du passé ou du présent; le problème de l'avenir russe. Les réminiscences et les souvenirs personnels. L'obsession delà mort universelle.

Qu'y a-t-il au delà de la mort? Les récits fantastiques.

Le pessimisme de Tourguénief, sa cause ; l'indifférence de la nature. La loi de destruction réciproque : la loi contraire, l'amour.

Les influences que Tourguénief a pu subir : Schopenhauer; le christianisme.

Entre .SCS deux derniers romans politiques, Tourguénief en a écrit un autre, Les eaux printanières^, et beaucoup de nouvelles -. Après Terres vierges, il en a fait encore, mais en les réduisant, en les amenuisant de plus en plus, jusqu'au moment oîi, dans les Poèmes en prose^ elles n'ont plus été que de « simples fragments lyriques... pas plus longs que le nez d'un moi-

' 1871. Traduction française, Hetzel.

- L'histoire du lieutenant Érgounof, 1867. Abandonnée, 1868. Etrange histoire, 1869. Le roi Lear de la Steppe, 1870. Toc! toc! toc!, i^lO. La finde Tchertapkhanof, 1872. Pounine et Babourine, 1874. La montre, 1873, etc.

neau * ». Il en parlait, de ces fragments, avec un détachement qui n'était pas tout à fait sincère. Il savait fort bien qu'à peindre des tableaux réduits, son pinceau ne perdait rien. En somme, il finissait en se conformant au conseil de Heine ; il cassait ses vieilles lunes en étoiles pour raviver leur éclat.

Les thèmes de ces opéra minora sont d'ailleurs ceux que nous connaissons déjà. Tel récit se rattache à l'enquête sur les types russes ; tel autre est un fragment d'autobiographie, un rêve noté au réveil, essayé sur des amis, à Paris ou à Spask, avant rédaction définitive^. Leurs conclusions non plus ne sont pas nouvelles; tout au plus l'approche de la mort leur donne-telle un accent à la fois plus ferme et plus amer. C'est sur ces conclusions que nous insisterons, en groupant les œuvres, mais sans les analyser, ni même les mentionner toutes ; on ne compte pas les « étoiles ».

Nous avons déjà vu Tourguénief opposer les générations ; à Bazarof, Arina; à Nejdanof et ses amis, Fomouchka etFimouchka. Dans ses dernières œuvres, il revient encore à cette Russie d'autrefois, et sans l'excuse qu'il invoquait jadis : les trente pages qu'il consacre aux innocentes manies de Téléguine et de sa femme, néclaircissent aucun des problèmes de la Russie d'à présent 3. S'il insiste sur ce couple, c'est

' A Annenkof, Polonski, passim.

- Cf. Journal des Goncourt, t. Y, p. 223. De même, les conversations avec Polonski, passb7i, et divers Poèmes en prose [Mâcha, La Nature, etc.)

^ Vieux Portraits.

qu'il y prend plaisir. Il ne le dit pas — c'eût été s'avouer réactionnaire ! — mais visiblement, plus le présent le rebute, plus l'avenir l'inquiète, plus il se réfugie dans le passé, auprès de ces aïeux pour lesquels la postérité ne veut avoir ni piété ni justice.

Son autre refuge, c'est la nature, la campagne russe, le village qu'il décrivait jadis avec l'ironie de Gogol et pour lequel il ne se trouve plus, maintenant, que le sourire de Pouchkine. Par une chaude journée de juin, les alouettes chantent^; à l'odeur pénétrante des lins mûrs se mêlent des effluves de cuir et de goudron ; voilà, en effet, le long du ravin, une douzaine d'izbas. Des têtes d'enfants surgissent de partout ; sur les bancs ; devant les fenêtres, dorment des chats paresseux; au milieu de la rue, près d'une téléga dételée, de grands gaillards causent et rient; une fdle revient du puits, un seau débordant à chaque main ; sous un auvent, une vieille toute ridée et souriante apporte au chasseur un pot de lait caillé, si frais que des gouttelettes de rosée en irisent les bords. Partout, c'est la paix, le contentement, la joie. Qu'importe à ce village la querelle des puissants, et cette coupole de Sainte-Sophie que menacent justement les armées russes - ? 11 sera heureux à moins de frais.

Heureux ! Est-ce Tourguénief qui l'écrit? Il sait bien que là même où n'arrivent pas les mots gros de tem-

' Poèmes en prose, Le village. Les Poèmes en prose ont été traduits par Tourguénief, et publiés en partie dans la Revue politique et littéraire (8 décembre 1882), et, au complet, dans Souvenirs d'enfance (Hetzel).

^ Février 1878.

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pêtes, il y a toujours des passions ; que chaque humanité a ses Hamlet, ses Lear, ses Werther. Tourguéniet s'applique à les dégager de la réalité russe : après ses innombrables Hamlet, il a fait un Roi Lear de la steppe ' et, dans le Brigadier, un Werther russe. Il se peut que ses copies aient moins d'éclat que les originaux; mais c'est que loccidentalisme se dégrade en Russie; il est admis, depuis Pouchkine, qu'un Brutus ou un Périclès y tourne en soudard-. Seuls, les Don Quichotte échappent à cette loi; si Tchertapkhanof n'a pas la hauteur idéale de son cousin des steppes de la Manche, c'est cependant la même fierté généreuse qui l'anime^.

Est-ce parce qu'il sont, eux aussi, des Don Quichotte, que les révolutionnaires échappent, dans ses dernières œuvres, aux arrêts de son réalisme ? Ou bien est-ce que les événements ont fait fléchir son opinion ? Jadis, il leur déniait l'énergie nécessaire aux révolutions*; les instinct féroces qu'il avait devinés en tel ou tel lui semblaient une exception. Mais, après la série d'attentats des années soixante-dix ; après l'assassinat d'Alexandre II, il ne put se dissimuler que l'exception devenait la règle, qu'il avait méconnu la force de l'âme révolutionnaire. Cette force, il essaya, dans Un désespéré"", d'expliquer sa genèse, de montrer com-

' Revue des Deux Mondes, 15 mars 1872. Étranges histoires, Hetzel.

- Pouchkine, Épitre à Tchaadaief.

^ Le gentilliomme de la steppe, Revue des Deux Monaes, 1" décembre 187:2.

" Conversation avec Lavrof.

■'■ Un désespéré. Revue politique et littéraire, 14 janvier 1882.

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ment des vagues de fond, des hérédités d'alcoolisme ou d'épilepsie peuvent porter un Russe, de la dissipation vulgaire, à l'ascétisme religieux ou révolutionnaire. Mais cette analyse du sol, si admirée qu'elle fût par Taine, ne suffit à expliquer ni la naissance, ni la croissance de la plante ; les poussées révolutionnaires restent pour Tourguénief un sujet, tantôt d'épouvante, tantôt d'admiration, mais toujours une énigme.

Dans un des Poèmes en prose, voilà une jeune fille deboutdevant une porte noire, béante. Une voix l'avertit du danger; le seuil passé, elle souffrira du froid, de la faim; on l'insultera; ses amis, ses parents même se détourneront d'elle, son sacrifice sera anonyme, sans gloire ; elle devra commettre le crime et peut-être comprendre, un jour, qu'il était stupide. Néanmoins elle veut entrer, elle entre. « Imbécile! » ricane une voix. « Sainte ! » en répond une autre ^

Ces deux voix, Tourguénief les a entendues tour à tour. Use laissait entraîner un jour, mais pour se reprendre le lendemain. Tout pour le peuple, soit, encore que ce « tout » ne soit peut-être pas la justice ; mais tout par le peuple, avec le peuple, le non-sens est trop évident. Ce peuple, dont les révolutionnaires comme jadis les slavophiles se font une idole ; ce peuple dont ils font venir tout droit et toute sagesse, il ne sait même pas qu'il a des adorateurs qui meurent pour lui. « Je suis des

' Le seuil. Le texte russe, longtemps interdit par la censure, donne lieu à des discussions, encore aujourd'hui (Voir. Messager historique. \^(SQ)A\ yen a une traduction française dans les Souvenirs sur Tourguénief d'Isaac Pawlowsky, p. 246.

vôtres, frère », dit IHomme aux mains blanches à l'Homme aux mains noires. Celui-ci ricane, se moque de ces petites mains qui sentent encore le fer de chaînes portées longtemps. « Pourquoi diable t'étais-tu révolté ? » Deux ans après, comme le fou a recommencé et qu'on va le pendre, le frère aux mains noires se préoccupe d'avoir un peu de sa corde : ce sera du bonheur pour la maison ^

Un changement viendra-t-il ?I1 était diflicile de n'en pas désespérer devant le colosse que nous avons vu, dans Terres vierges, s'allonger du pôle au Caucase, ivre-mort-. Dans les Poèmes en prose, nous le retrouvons sous un autre aspect ; il est accroupi ; les sables du désert l'entourent, sous un soleil que la Russie ne connaît pas ; mais son nez épaté, ses lèvres épaisses, son front bas, ses yeux vides le dénoncent. « Sous le masque du sphinx égyptien, c'est toi, Karp, Sidor, Semione, moujik d'Iaroslav ou de Riazan, que nous retrouvons là : ô sphinx russe, qui donc sera ton Œdipe ' ? »

Il y a encore, dans les œuvres des dernières années, beaucoup de souvenirs et d'impressions qui sont peutêtre personnelles. Mais il faut se méfier des aveux, et encore plus des réticences de Tourguénief. Il a l'air de laisser poindre sa personnalité dans un récit, puis il court après ce demi-aveu avec un effarement qui dis-

' Poèmes en prose. Traduit dans Pawlowsky, pp. 24i, 4;j. - Trad. franc., p. 269 et suiv.

' Poèmes en prose, Le Sphinx.

IIaumant. — Ivan Tourguônief. 18

sipe nos derniers doutes. Et nous classons « fait vécu )) telle anecdote empruntée au voisin.

Dans Fantômes, l'amant d'ElIis passe avec sa compagne au-dessus du Latium. L'envie lui prend d'évoquer le passé, de ressusciter le peuple endormi sous ces innombrables tombeaux, et, par trois fois, il appelle : « Divus Caius Julius César ! Divus Caius Julius César... César ! » Et voici que de la plaine un bruit sourd s'élève; des fanfares, des cris, des applaudissements s'y mêlent. Puis il semble que des ombres se détaclient du sol ; des pointes se dressent, comme des armes, et voici qu'en effet un rayon de lune rejaillit sur des casques et des lances. Puis, du fond de l'horizon, une clameur se propage : « César, César venit ! » et, de la ruine, s'élève une tête pâle, sévère, ceinte de lauriers, les paupières baissées !...

Or, Tourguénief a conté qu'à son premier voyage en Italie, il s'était trouvé avec Stankiévitch, la nuit, au milieu de la campagne romaine ; que la fantaisie avait pris à Stankiévitch d'appeler César, et que les deux amis avaient cru voir les ombres, entendre les cris que, vingt ans plus tard, après un nouveau séjour à Rome, Tourguénief a placés dans Fantômes. La vision est donc, en quelque sorte, une page vécue, et le souvenir de l'ami prématurément enlevé y mêle une sorte d'émotion tendre. Mais ouvrons les Confessions d'un mangeur d'opium, de Quincey ; nous y verrons aussi la campagne romaine se réveiller la nuit ; Paul-Emile et Marins la traverser, en manteau de guerre, les centurions les escorter, hissant une

l'œuvre 275

tunique rouge au bout d'une lance ; et nous entendrons, derrière eux, « l'effrayant Iiourrah des légions ». Les deux descriptions sont semblables — à part le talent : Quincey ne sait ni amener ni encadrer les détails, ni mesurer jusqu'à la vision finale le jeu de l'ombre et de la lumière. Son rêve est pourtant l'origine de celui de Tourguénief ; on peut d'autant moins en douter que, dans des lettres antérieures, Tourguéniet parle du plaisir qu'il vient d'avoir à lire et relire Quincey*.

Il serait facile de relever d'autres réminiscences jusque dans les Poè??ies en prose. Dans Les nymphes, par exemple, nous sommes devant un horizon radieux de montagnes bleues ; le poète se rappelle la légende de la mort du grand Pan, et poussé par une force mystérieuse, il s'écrie : « Le grand Pan est ressuscité ! Il est ressuscité! » Aussitôt, tout le long des montagnes, court un joy-eux murmure : « Il est ressuscité, le grand Pan ! » On entend des rires, des cris, la course précipitée de beaucoup de pieds nus ; à travers la verdure, des tuniques flottantes, des épaules, des seins étincellent. Ce sont les nymphes, les dryades, les bacchantes qui accourent; et, devant elles, la déesse, l'arc à la main, le carquois à l'épaule, un croissant d'argent dans les cheveux... Soudain elle s'arrête. Delà croix dorée d'un clocher, à l'autre bout de l'horizon, un reflet est venu la frapper. La voilà qui fond et s'évanouit, et des nymphes, il ne reste déjà plus, accrochés aux buissons, que des flocons blancs qui ne sont peutêtre que la vapeur du fond des vallées.

' A Ilerzen, décembre 1856.

Ce paysage, ces nymphes, cette Diane, cette lécrende du srand Pan, nous les retrouverons dans ï Allemagne de Heine, mais en trois ou quatre endroits différents '■ : ïourguénief a simplement réajusté des éléments de légendes que Heine avait dispersés. Qu'il y ait dans son tableau plus d'art et de poésie que dans les esquisses de son devancier, ce n'est pas douteux. Nous n'en tirons d'ailleurs pas la conclusion qu'il lui soit supérieur, comme à Quincey. Nous voulons simplement constater qu'il y a des échos dans ses voix intérieures.

Si nous ne sommes pas sûrs des impressions qu'il donne pour siennes, nous le sommes encore moins des faits biographiques. Nous avons déjà pu constater l'indécision des donne'es qu'on trouve ou croit trouver dans son œuvre. Ses récits des dernières années n'y changent rien.

«Ce roman, disait-il des Eaux pr intanières, je l'ai vécu ; il est mon histoire, aussi l'ai-je écrit sans effort -. » On sent, en effet, qu'il s'y est laissé aller au flot des souvenirs, mais de souvenirs parfois littéraires. La partie de campagne à Soden n'est que la transposition de la promenade àTsaritzyne, à' Un Bulgare ; la bourrasque qui rapproche Sanine et Gemma, l'enlèvement de ce même Sanine par ]M"'° Polozova rappellent dix épisodes d'autres œuvres. Ce n'est pas à dire qu'il n'y ait là-dessous aucun fait réel ; mais, sans doute,

' VAllemagne, Irad. franc., II, pp. 20, 136, 196, clc. ^ Pawlowski, Souvenirs sur Totn'Quénief, p. 90.

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ce que Tourgaénief a le plus vécu, clans les Eaux printanières, ce sont les pages du début. Il a connu Gemma ; il l'a entendue lire, en les mimant, les histoires francfortoises de Maltz ; il a vu, près d'elle, le répugnant Kluher, le grotesque et touchant Pantaléone, et même le caniche Tartaglia qui faisait si bien Bernadotte confus devant Pantaléone-Napoléon. Tout cela est si simple, si gai, si dépourvu d'ironie que l'on comprend bien les Concourt refusant, du haut de leur art, de faire à Tourguénief « l'injure » de le juger sur une pareille berquinade^ Encore s'il y avait ajusté un dénouement réaliste ! mais voilà-t-il pas qu'il s'avise de ramener Sanine à Gemma, au bout de trente ans, et de nous le montrer, pardonné, prêt à finir ses jours près d'elle et de sa fille, vivant portrait de la Gemma d'autrefois ! On a peine à imaginer tant de platitude !

En réalité, Tourguénief a fait bénéficier Sanine de ce pardon final qu'il n'avait refusé ni à Litvinof, ni même à Bazarof (après sa mort, il est vrai), et cette indulgence est d'autant mieux placée, dans les Eaux printanières, qu'une fin cruelle aurait vraiment trop contrasté avec les pages radieuses du début. L'indignation des Goncourt est aussi peu raisonnable que celle des Russes qui ont reproché aux Eaux printanières leur insignifiance politique. Elles ne sont, en fait, qu'un Poème en prose, plus long que les autres, et sa muse y est exactement celle qu'il a décrite, plus tard, dans la Visite.

' Journal des Goncourt, t. II, [). 216.

Un matin de mai, à l'aube, le poète, assis près de sa fenêtre ouverte, voit entrer dans sa chambre une toute petite femme ailée, vêtue d'une robe flottante, avec une couronne de muguet sur la tête, et, à la main, la longue tige d'une herbe des steppes. Elle vole, et ses yeux rieurs emplissent la chambre de rayons et d'étincelles ; sa baguette effleure la tète du poète qui la reconnaît alors, la muse de la jeunesse et de la poésie... Mais déjà elle fuit, sans doute vers un adorateur plus jeune, et le vieillard reste avec sa compagne habituelle, la pensée de la mort ^

Celle-ci se retrouve jusque dans les Eaux Printanières. Au début du roman, Saninc, avant de se rappeler Gemma, pense à sa vie, à la vie en général. Elle lui apparaît, non comme la mer agitée que décrivent les poètes, mais comme une mer unie, transparente, dans laquelle, sous l'esquif qui porle l'homme, errent des formes monstrueuses qui sont la maladie, la démence, la pauvreté. Voilà qu'un de ces monstres monte vers la surface ; il va renverser la barque... Non, pas encore ! Il redescend, agitant à peine sa sombre nageoire. Le 'our viendra pourtant où la barque sombrera-.

Nous avons déjà entendu Tourguénief raconter qu'il a vu la mort, sous la forme dune tache brune -^ En contant, il la voit encore ; il lui semble que, des

* Poèmes en prose, La visite.

- Les eaux printanières, trad. fr.. pp. 2, 3.

^ Voir plus haut, p. lOS.

têtes qui 1 écoutent, comme au coup d'une baguette magique, les chairs se détachent ; il ne reste que des crânes qui tournent les uns vers les autres leurs orbites vides, avec des airs d interroger, de répondre, d'approuver ^ Une autre fois, la mort devient la vieille qui suit le voyageur et le pousse vers une fosse creusée devant lui ; s'il s'arrête, ce sera la fosse qui glissera vers lui ^.

Mais, si chacun de nous meurt, l'humanité lui survit. Tourguénief ne veut pas nous laisser même cette maigre consolation ; il nous montre l'effondrement des continents, la fuite des derniers hommes sur la dernière montagne, et derrière eux, accourant de tout riiorizon, la vague noire et glaciale qui va tout balayer ^. Encore sa fureur est-elle une vie qui devra cesserunjour, elle aussi. Dans Dialogue, deux géants, le Finsteraarhorn et la Jungfrau causent, ou plutôt échangent des questions et des réponses séparées par des milliers de siècles. Ce qui les préoccupe, c'est la netteté de leur robe blanche ; ils se félicitent du recul de ces moisissures vertes qui étaient des forêts, de la disparition de ces taches bleues qui étaient des lacs, de la mort de ces bipèdes qui étaient des hommes. Quand les deux géants s'endorment, tout est blanc autour d'eux ; la terre dort à jamais dans un ciel de plus en plus pâle*.

' Poèmes en prose, Les crô.nes.

■ Ici., La vieille.

^ Id., La fin du monde.

* Id., Dialogue.

Mais sera-ce là vraiment la fin de toute vie ? Ne se peut-il pas que sur d'aulres planètes \ sur notre terre elle-même, il existe des formes de l'existence que nous ne soupçonnons pas, des êtres doués d'une vie que n'atteint pas ce que nous appelons la mort ? « 0 mort, où est ton [aiguillon ? » demandait l'Ecriture : il y a peut-être des aiguillons plus forts que le sien -. Il y a du surnaturalisme dans le monde. « L'amour, par exemple, ce coup de foudre qui, en une seconde, affolle deux êtres l'un de l'autre, voilà du surnaturalisme certain, positif^ » Pourquoi ne pas admettre que ce phénomène surnaturel peut survivre à l'êlre matériel oi^i il a commencé ?

Ces pensées, Tourguénicf en a toujours été hanté. Il frémissait en entendant, la nuit, deux soupirs mystérieux ^ Sûrement il a éprouvé l'émotion qu'il décrit à propos de la personne qui, dès qu'elle est seule, se sent enlevée, transportée dans l'immensité, amenée, comme une poupée, devant un juge dont elle ne voit pas la figure ^ Or, nous connaissons sa façon de se délivrer des obsessions ; c'est d'écrire. Son œuvre comprend donc une série de récits surnaturalistes, depuis Fa?^s/, écriten 1856, jusqu'à Clara Militch, sa dernière œuvre. Leur fonds commun, c'est l'intervention dans la vie humaine d'une force mystérieuse

' Conversation avec Polonski.

- Clara Militch.

^ Journal des Goncourt.

'Voir plus haut, p. 53.

•' Joi/rnal des Goncourt. V, 80.

l'oeuvre 281

dont on ne peut dire si elle est bienfaisante ou malfaisante. Dans Faust, la mère de VéraNikolaievna apparaît à sa fdle pour l'empêcher d'aller au rendez-vous qui serait sa perle : il est vrai que la pauvre Véra en meurt de saisissement ^ Un songe fait retrouver au narrateur du Songe son véritable père qui, d'ailleurs, est un coquin. Dans Le Chien, Porphyre Kapitonytch entend sous son lit un chien invisible, qui gémit; sur le conseil d'unvoyant,ilsemunitd'un vrai chien qui, bientôtaprès, lui sauve la vie-. Le chant de V amour triomphal est plus compliqué ; Muzio, qui a appris la magie dans l'Inde, revenu à Bologne, force la femme de son ami Fabio à venir le trouver la nuit. Fabio s'en aperçoit et le poignarde; mais l'esclave de Muzio, Indien muet, emporte le cadavre qui, bientôt, par on ne sait quel sortilège, se relève et marche. Cependant Valéria, qui n'avait jamais été mère, aura un lils quelques mois plus tard, et tout sera pour le mieux dans le plus mystérieux des mondes '\

L'état incertain entre la vie et la mort oi^i nous venons de voir Muzio, nous le retrouvons dans Fantômes. Elle est tantôt un esprit, tantôt une jeune fdle dont le héros voit les yeux bleus, les joues pâles, dont il sent les lèvres chaudes sur ses lèvres; elle est si bien vivante que, morte déjà de notre mort — à ce qu'il semble — elle en redoute encore une autre, et fuit

' Revue des Deux Mondes, l" décembre 1856.

- Nouvelles moscovites, Paris, Hetzel.

^ Œuvres dernières, Paris, Iletzei. — Nouvelle Revue, 1881.

à travers les cieux, devant un monstre qui finira par l'atteindre et la frapper.

Dans Clara iMilitch, même phénomène de survie. Aratof a méconnu l'amour de Clara qui, de désespoir, s'est empoisonnée. Le jour où, par le journal, il apprend cette mort, quelque chose se brise en lui. Poussé par une force irrésistible, il part à la recherche des reliques de Clara, et revient avec une photographie et un fragment de Journal Intime que, désormais, il ne quitte plus. Sans savoir s'il aime ou a aimé Clara, il l'attend. Un matin on le trouve dans son lit, mort, transfiguré par une inexprimable béatitude, les doigts crispés sur une mèche de cheveux noirs qu'on essaye vainement de lui arrachera

Ces récits sont peut-être pâles à côté de ceux de Hoffmann, de Maupassant, de Poe. Mais Tourguénief n'a jamais eu l'intention de produire un effet de terreur. Il a voulu partir d'hypothèses qu'on discute — celle de la télépathie, par exemple — pour jeter sur l'inconnu possible un regard qui n'y verra jamais rien de plus effrayant que la réalité connue de tous. « Ce qui est affreux, ce n'est pas la hofmanlchitsa avec ses diableries ; c'est la certitude qu'il n'y a rien d'effrayant ; que la vie est, par essence, mesquine et misérablement plate-. »

L'indifférence de la nature aux vies qu'elle sème au

' 1881. Le titre primitif en était : Après la mort. Trad. dans Œuvres dernières, Hetzel.

- Assez, trad. Dclines, 194.

hasard est le motif essentiel du pessimisme de Tourguénief. Dès son enfance, il y songe S et dès ses premiers vers, il s'en plaint^ : « Seigneur, s'écrie-t-il dans André, que la nature est indifférente et muette ! ^ » Quelques années plus tard, à Courtavenel, il remarque que la multitude des étodes n'inspire pas de sentiments religieux, que tous ces mondes ne sont que l'expansion involontaire, inconsciente d'une chose indifférente^ vorace, envahissante, qui fait pousser les étoiles aux cieux comme les boutons sur la peau, sans qu'il lui en coûte davantage*. Un peu plus tard, il fait remarquer à Ivan Aksakof que le seul souci de la nature, c'est de créer des êtres, des personnalités, qui ne signifient rien pour elle ^; car, expliquet-il dans Assez, étant la mère universelle, elle ne peut faire de différence entre ses enfants. Il le redit dans les Poèmes en prose oh, reprenant un conte imaginé pour les petits Polonski, il nous conduit dans la caverne oi^i médite la naturel « 0 notre mère, lui demande-t-il, à quoi penses-tu ? N'est-ce pas au destin de l'humanité, au moyen de la faire arriver au bonheur? — Non, répond-elle, je songe à renforcer les

' « Même en ce temps je ne suis pas resté sourd au bruit solennel qui sortait du fond de la tombe. » Premier Amour, trad. Delines p. 212.

' Le soir, 1837,

' André, 1845.

' A M"» Viardot, 28 juillet 1849.

■■ Lettre de 1853.

» Conversation avec les Polonski: Samozndika (Celui qui sait tout), et, dans Poèmes en prose, La Nature.

muscles de la puce ; il faut rétablir l'équilibre entre l'attaque et la défense. — Mais l'humanité, le progrès, la justice ? — Ce sont là des mots des hommes. Moi, je ne connais ni le bien ni le mal. » ^

L'attaque et la défense, voilà donc l'objet du travail de la nature. Elle ne crée de vies que pour les mettre aux prises dans un perpétuel champ clos. Il en est ainsi dans chaque espèce, dans l'humanité même, où le bonheur de chaque individu est fondé sur le malheur de quelqu'un d'autre ; où l'intérêt et la commodité de chacun exigent, comme une statue un piédestal -. — les privations et le malheur dautrui. 11 en est ainsi entre les espèces ; tous les spectacles de la nature évoquent l'idée de lâchasse qu'elles se donnent. Le poète écoute-t-il le rossignol? Tandis que ses roulades l'enchantent, un malheureux insecte, à demi broyé, se meurt douloureusement dans son gdsier'\ Jouit-il de l'éclat d'une belle journée, inondée de la lumière la plus pure, tout imprégnée de parfums^ de beauté, de tranquillité apparente ?

« Tout, autour de moi, offrait un vrai champ de carnage. Tout s'entredévorait avec frénésie, avec rage; j'ai sauvé la vie à une petite fourmi qu'une plus grosse entraînait avec des soubresauts de tigre : à peine avaisje délivré la petite qu'avisant un moucheron à demi mort, elle l'empoigna avec la même férocité. Cette fois je laissai faire. Détruire ou être détruit, il n'y a pas de milieu '•. »

' La Nature.

■^ Le Bulgare, p. 287 (tr. fr.).

■'■ Lettre à M">° Yiardot.

Cette pensée, que Tourguénief a exprimée mille fois, ne le possède pourtant pas tout entier. Il constate, en effet, dans la nature, des forces autres que celles qui poussent les êtres au meurtre les uns des autres. Regardez les oiseaux, par exemple, si nombreux dans son œuvre qu'on en pourrait dire, comme de son jardin dans Faust : « Que d'oiseaux on y entend partout ! Leur chant nous remplit de langueur et d'attendrissement. » Or, ces oiseaux ne se bornent pas à répéter mécaniquement des gestes destructeurs ; ils aiment, ils se sacrifient à leur amour. La caille contrefait la blessée, — sachant qu'elle s'expose à la mort — pour attirer le chasseur loin de sa couvée ^ Un moineau se précipite à la rencontre du chien de chasse en arrêt devant ses petits, tombés au milieu du sentier. Ses plumes se hérissent, tout son petit corps frémit d'épouvante. « Quel monstre gigantesque doit lui paraître le chien ! » et cependant il ne recule pas ^.

Et ce monstre lui-même, est-il une brute ? Tourguénief, qui a consacré à tel de ses compagnons de chasse, à Pégase, toute une étude psychologique, sait bien que chaque chien a sa physionomie, son caractère, ses travers, dus parfois au commerce des hommes^. Il cause avec son maître, Diane secoue les oreilles quand il lui parle de Sultan ; il rit, de plus ou moins bonne grâce, selon la plaisanterie dont il est l'objet'*;

' La caille, Souvenirs d'enfance, Helzel.

- Le moineau, Poèmes en prose.

3 Mon chien Pégase, 1871, trad. Delines, Flammarion.

* Voir. ]). o7. Khor et Kalinylch

il est capable de se dévouer ; le petit Trésor se jette sur un dogue enragé, pour sauver son maître' ; il est même capable de bonté pure et simple. Quand le moineau de tout à l'heure se jette à sa tête, Pégase, ahuri, prend le temps de réfléchir, puis il passe au large des oisillons qui piaillent.

D'autres espèces ont leur part de cette sensibilité. Sur le pont d'un navire, dans la mer du Nord, un jour de mauvais temps, Tourguénief s'assied à côté d'un petit singe qui, attaché au màt, gémit, regarde son grand voisin avec des yeux suppliants et presque humains, et finit par lui tendre la patte. Tourguénief la prend, la garde dans sa main, et, calmé, le singe cesse de gémir. « Je souris maintenant, en y pensant, mais alors je ne souriais pas... Je comprenais que nous sommes tous fils d'une même mère, et il m'était douxde voir cette bestiole me regarderavec confiance, et s'incliner vers moi comme vers un fi-ère^. »

Cette bonté, qui peut rapprocher des êtres d'espèce dilîérente, rapproche aussi — on ne sait si Tourguénief dirait « à plus forte raison » — des êtres de la même espèce, des hommes. Nous avons vu son œuvre pleine de braves gens, depuis l'universitaire enthousiaste, tel que Bersénief, jusqu'à cette pauvre Arina, la mère de Bazarof, qui ne sait du monde et de la vie qu'une chose, mais que les autres ignorent, l'art de s'oublier soi-même. Devant ces personnages, les

' Le chien.

- Poèmes en prose. Une traversée. Cf. Journal des Goncourt, VI, 101.

héros, si doués qu'ils soient, font pauvre figure. Tout en effet, rang, talent, beauté, tombera en poussière, disparaîtra. « Les bonnes œuvres seules sont durables; tout passera, a dit l'Apôtre, lamour seul resterai »

Ces opinions de Tourguénief ne sont pas précisément des conclusions : son enfance avait déjà les mêmes tristesses, les mêmes révoltes que son âge mûr. On ne peut pas dire non plus qu'elles constituent une philosophie, au sens absolu du mot : les critiques russes lui ont souvent reproché son indigence dogmatique, et luimême il s'étonnait quand on donnait à des candidats, en sujet^^de composition : « Lidée du monde dans Tourguénief^. » Pourtant, philosophique ou non, elle existe, cette idée du monde, et si immuable qu'elle paraisse avoir été, elle ne peut pas ne pas avoir subi l'induence des idées ,et des sentiments du temps et du milieu.

Le philosophe qui a pu l'inspirer n'est pas celui que la mode des années quarante lui avait fait étudier ; tout candidat qu'il ait été à une chaire de philosophie, à son retour en Russie, son hégélianisme s'y est effrité aussi vite que celui du Hamlet de Tchigrov. Plus tard, le souvenir de sa jeunesse l'écartait des lectures philosophiques : un seul philosophe a trouvé grâce devant lui : « Schopenhauer, frère, voilà ce qu'il faut hre ! » écritil à Herzen en 1862. 11 l'a lu en effet, et beaucoup, et

' llamlel et Don Quichotte, conclusion.

- A M™o Milioiitino, février 1873.

les coïncidences entre leurs pensées sont nombreuses. Tous deux, ils ont horreur du matérialisme vulg-aire. « La matière, qui l'a vue? demande Tourgucnief à Polonski. Dans Pèi'es et Enfants, la Koukchina, à moitié grise, se dit matérialiste, entre deux bouffées de tabac : Schopenhauer, de son côté, déclare que le matérialisme vient du cigare, de l'ignorance, de la paresse, et de la manie politique.

Ils s'accordent ensuite à ne voir dans le monde, l'un et l'autre, qu'un jeu de forces exécrables. L'un s'écrie : « Détruire ou être détruit, il n'y a pas de milieu ! » : l'autre : « La vie est une chasse incessante où, tantôt chasseurs, tantôt chassés, les êtres se disputent les lambeaux d'une horrible curée ^ » Venu de la même source, leur pessimisme aboutit à la même conclusion, que Schopenhauer formule, et que Tourguénief illustre d'innombrables exemples. « Le but de toute haute poésie, c'est la peinture de la domination ironique du hasard, de l'irrémédiable chute du juste et de l'innocent -. «

Ils ont eniln mêmes craintes, mêmes affections, mêmes attendrissements. Schopenhauer, qui redoute la femme, lègue une rente à son chien, et s'émeut, à la foire de Francfort, sur un orang-outang triste. Il est vrai qu'en ce qui concerne les hommes, il est plus réservé : il ne trouve pas, pour louer la bonté, le souvenir de l'Apôtre.

' Schopenhauer, Penséesel fmg7nents,lrad. Bourdoau, pp. 25, lo9, - Revue des Deux Mondes, articles de J. Bourdeau, 188i, et de Challemel-Lacour, 1870.

Tourguéniet n'est pas chrétien non plus ; le ciel est vide pour lui, et son mysticisme n'est pas d'essence absolument religieuse. Mais il est né dans un pays où les masses conservaient leur foi traditionnelle aussi profonde qu'au Moyen Age ; où, pure superstition pour beaucoup, elle était cependant, pour beaucoup d'autres, la source vive d'amour et de charité. A cette source, Tourguénief n'a pas bu, mais il s'en est approché plus d'une fois.

On lui a souvent reproché son obstination à ne faire bons que des hommes autrement sans valeur, à ne verser la liqueur précieuse que dans des vases grossiers. Kassiane, Arina, Nastasia Karpovna, PlatochaS etc., tous des pauvres d'esprit selon l'Écriture, participent à la vertu suprême qui est systématiquement refusée aux forts, aux superbes, aux « intellectuels «.Les hommes des générations passées — Babouche mis à part — sont d'autant plus plaisants, plus « rafraîchissants » selon l'expression de Pakline, qu'ils sont plus dénués de culture. Est-ce à dire que Tourguénief, cet Occidental convaincu, en veuille au progrès, à l'européanisme? Nous savons déjà qu'il ne croit pas la culture compatible avec l'énergie du caractère, et s'inspire, en cela, partie de réahtés russes, partie d'un certain romantisme^ Mais il s'agit ici de bonté, non d'énergie, et la culture qui peut, en effet, nuire à l'une, devrait plutôt favoriser l'autre.

' Récits d'un chasseur. Pères et Enfants, Xiche'e de gentilshommes, Clara Militch, etc.

^ Voir plus haut, pp. 180 et suivantes.

Haumant. — Ivan Tourguénief. \9

En réalité, Tourguénief lui reproche de répandre l'incrédulité religieuse, et de détacher ainsi les « intellectuels» — ou supposés tels — des vertus nées d'une longue tradition chrétienne. Ces vertus, la résignation, la charité, l'oubli de soi-même, les humbles sont seuls à les posséder maintenant, et de là vient leur supériorité. C'est là, si l'on veut, une pensée de slavophile, mais il ne faut pas oublier qu'à une certaine hauteur slavophilisme et occidentalisme ne s'opposent plus. On pourrait aussi bien dire que ce prétendu slavophilisme de Tourguénief n'est que le désir d'un occidentalisme plus intelligent.

Da.ns Reliques vivantes, Loukéria a été, il y a deux ou trois ans, belle, joyeuse, courtisée; un faux pas, du haut d'un perron, a fait d'elle un débris informe qui, dans une chaumière isolée, attend la fin de sa lente agonie. Or, elle pense que, sans doute, elle a mérité ses souffrances ; qu'elle expie, pour elle, pour d'autres aussi, et qu'enfin, si Dieu l'a faite instrument d'expiation, c'est peut-être qu'il l'aime. Les gens se sont détournés d'elle; son fiancé a épousé une autre femme; pouvaient-ils faire autrement ? Il vient quelquefois la voir : si, après son départ, un sanglot monte dans la oforo^e desséchée de l'abandonnée, elle l'étouffé en pensant que le Libérateur viendra. Une fois, en songe, elle l'a vu venir à elle, glissant sur la pointe des épis mûrs; il ne ressemblaitpas au Christ des icônes, etpourtant elle l'a reconnu, elle l'a suivi. Peu à peu, il s'est détaché de la terre, ses ailes grandissantes ont fini par remplir le firmament, et elle, la pauvre Loukéria, elle

le suivait toujours vers le ciel, vers le bonheur éternel. En définitive, il y a dans Tourguénief des reliques du passé, vivantes, elles aussi ; en d'auLres termes, une part d'inspiration religieuse que son pessimisme a trop fait méconnaître. Que cette inspiration soit strictement chrétienne, on ne peut le dire; depuis le jour où la lutte d'une couleuvre et d'un crapaud la fait « douter de la bonne Providence », il est, tout au plus, un « chrétien du dehors », un hérétique que l'obsession du « Dieu noir » a détourné du « Dieu blanc ». C'est pourtant par ce fonds religieux qu'il se rattache au terroir russe, comme Tolstoï, comme Dostoïevski.

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