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LES ORIGINES. L'EDUCATION. LES PREMIERES INFLUENCES

Les aïeux, les hérédités possibles. Les parents : Yarvara Loufovinova, son mariage avec Serge Tourguénief; leur vie à Spask.

Les rapports du petit Ivan avec ses parents et ses précepteurs. Les années de Moscou; les pensions, l'Université. Passage des Tourguénief à Pétersbourg ; leur nouveau milieu. Ivan reçu « candidat ».

L'influence, sur lui, de ses deux Universités ; celle de Spask, ses premières émotions poétiques. Son portrait en 1838.

L'enfance et l'éducation d'Ivan Serguéiévitch Tourguénief furent àtrès peu près celles de tous les Russes de sa classe et de son temps. Né à Orel, le 28 octobre 1818, de riches propriétaires de la région, il fut élevé avec son frère Nicolas, d'abord dans le domaine et sous la surveillance très distraite de ses parents, par des précepteurs étrangers. Puis, comme on destinait

IIaumant. — Ivan Tourguénief. 1

Nicolas à l'état militaire, on conduisit Ivan à Moscou se préparer aux carrières civiles. Il entra à l'Université en 1833, à quinze ans : l'examen d'entrée n'était pas méchant. L'année d'après, son père étant mort, sa mère alla habiter Pétersbourg; il changea donc d'Université. En 1838, il termina ses études avec le grade de candidat, c'est-à-dire, approximativement, de licencié. Il aurait pu entrer au service tout de suite, mais il était riche ; rien ne le pressait. Il partit donc pour l'étranger y faire, selon l'expression du xviii*= siècle, « un tour de cavalier ». Rentré deux ans plus tard, il n'avait plus qu'à mener l'existence du tchinovnik amateur, jusqu'au jour où, las de ne pas faire grand'chose dans les capitales, il demanderait sa retraite pour aller, en province, ne plus rien faire du tout.

Or, après un vague essai de fonctionnarisme, il devint, au grand émoi de sa mère, un écrivain, donc un déclassé. Il faut rechercher les influences qui, dans son éducation, et peut être aussi dans ses origines, ont pu préparer ce qu'on jugeait une déchéance.

. LesTourguénief étant nobles de vieille souche, il est facile de remonter dans leur généalogie. Elle est aussi déconcertante que celle de la plupart des représentants attitrés du génie russe. Kantémir, Khemnitzer, Fonvizine, Joukovski, Pouchkine, Lermontof, Tolstoï descendent d'ancêtres grecs, allemands, turcs, nègres, écossais, prussiens; Karamzine, Derjavine, les Aksakof eux-mêmes, les prophètes du slavophilisme, ont du sang tatar dans les veines, et c'est aussi le cas des

Tourguéniel'. La tradition les fait venir d'un mirza, d'un chef tatar entré au service du Grand Prince de Moscou en 1425, et probablement en hiver : à en croire un autre demi-Tatar, Rostoptchine, quand un mirza se présentait au Kreml, il y recevait, en été, le titre de prince; en hiver, une pelisse. Quoi qu'il en fût, les descendants de Tour-Khan, devenus les Tourguénief, jouèrent un rôle dans l'histoire des siècles suivants ; ils furent uoiëuodes, généraux, gouverneurs de provinces ; un d'eux fut décapité pendant le temps des troubles. Au xviii" siècle, ils sont partagés en plusieurs branches pour la plupart fort pauvres; le père de notre héros ne put laisser à ses fils, de son chef, qu'un pauvre village, Tourgueniévo, avec une centaine d'âmes.

En revanche, il leur légua mieux que le type tatar de ses ancêtres. « Nous autres, fera dire Tourguénief à un de ses personnages, nous naissons blonds de chevelure, clairs d'yeux et blancs dévisagea «Très grand, avec des yeux bleus, il ressemblait moins aux pirates de la steppe qu'à ceux des mers du Nord ; si bien qu'on a pu dire, pour expliquer son amitié avec Flaubert, qu'ils avaient même type et même origine ; Normands de France et Varègues de Russie, c'est tout un. L'idée serait séduisante, s'il n'y avait euTour-Khan, d'une part; et de lautre, l'aïeule «iroquoise ou natchez » de Flaubert *.

11 est encore plus malaisé de déterminer les hérédi-

" Le roi Lear de la steppe (Hetzel, Etranges histoires, p. 38). - Lettres de Flaubert, passim.

tés intellectuelles des Tourguénief. Ils ont été, pour la plupart, des soldats, et la chronique ne parle, ni de leur mentalité, ni de leur moralité; nous savons seulement que leur descendant ne les prisait pas toujours très haut. « Ce Tourguénief, constate-t-il à propos d'un sien cousin, était un porc et un voleur^ » Il y a eu pourtant, dans la génération qui la précédé, des hommes de valeur. A la fin du xvin" siècle, André Tourguénief a été l'initiateur à Moscou, d'un mouvement mystique et littéraire ; ses frères plus jeunes , Alexandre et Nicolas, ont laissé, l'un une précieuse collection historique; l'autre, un ouvrage capital sur la Russie de Nicolas 1"-. Nous retrouverons dans Ivan la tendance au mysticisme de André, le goût pour l'observation historique d'Alexandre et de Nicolas. S'il est vrai que chacun de nous loge en lui des ascendants qui se manifestent par des pensées et des gestes qu'il croit siens, et qui leur appartiennent, Ivan, André, Nicolas, Alexandre tiennent, tous les quatre, du même ancêtre inconnu.

Il semble, par contre, qu'Ivan n'ait rien dû à ses ancêtres maternels, les Loutovinof. Ils n'étaient pas sans culture ; il sera question, dans une nouvelle de leur arrière-petit-fils, de leur bibliothèque^; ils avaient servi, et l'un d'eux, tout en étant « un parfait imbécile », s'était élevé jusqu'au grade de sénateur '' ; mais, en

' Tourguénief à Herzen, janvier 1861. Lettres éditées par Dragomanof, à Genève (Elpidine).

a La Russie et les Russes, Paris, 1847. ^ Faust {Revue des Deux Mondes, 1" déc. 1856). * Conversation de Tourguénief avec Polonski, Niva, 1884.

général, ils avaient consacré le plus clair de leur activité, à s'agrandir aux dépens de leurs voisins du gouvernement dOrel. C'est un Loutovinof qui, dans les Récils cfun chasseur, dépouille un paysan libre, puis le fait fouetter par son âme damnée, le Talar Babouche'. D'autres Loutovinof faisaient pis ; tel d'entre eux s'était signalé, avec l'aide de son valet de cbambre français. Boursier, par des rapts compliqués d'inceste. D'ailleurs, dans la famille, les femmes valaient les bommes. C'est une Loutovinova, la vieille dame, qui, quelques instants avant d'expirer, tient à payer ellemême les prières du pope'-; fermeté d'autant plus remarquable, à ce moment, que, peu auparavant, elle avait battu, blessé d'un coup de béquille, puis étouffé sous des coussins, pour ne plus l'entendre gémir, son petit Cosaque, son groom, Et que d'autres histoires ne contait-on pas sur les Loutovinof, à Spask, dans les veillées d'hiver, mais tout bas, pour ne pas les faire revenir de l'autre mondée

La légende a peut-être amplifié l'histoire : en tout cas, elle a eu son influence sur Ivan Serguéiévitch. Elle a bercé son enfance ; elle reviendra souvent dans ses tableaux de la Russie d'autrefois. Il a d'ailleurs connu par lui-même cette Russie d'épouvante, dans les années qu'il a passées sous la tyrannie de sa mère.

' Récils d'un chasseur, La mort, tradiict. Delaveau (Paris, Dentu). - kl., p. 113.

^ Souvenirs de Polonski, dans la Niva : de Garchine, dans le Messager historique, novembre 1883 ; de Pitsch. dans La critique étraïKjère et Tourçjuénief, Pétersbourg, 1884, etc.

VarvaraPétrovna avait hérité de la dureté des Loutovinof, et les circonstances l'avaient encore aggravée en elle. Orpheline, elle avait grandi sous la tutelle d'un Leau-père, au milieu de persécutions d'un caractère assez équivoque. Plus tard, réfugiée à Spask, chez un oncle vieux garçon, elle y était restée douze ans, malgré de fréquentes querelles : Spask valait bien un peu de patience. Un jour pourtant, après une scène plus violente que les autres, l'oncle chassa la nièce, mais il mourut quelquesjours après, subitement, sans avoir refait son testament. Varvara Pétrovna devint donc propriétaire de domaines considérables et de cinq mille paysans. Aussitôt, malgré sa peau noire, sa taille disgracieuse et ses trente ans bien sonnés, les prétendants affluèrent. Elle jeta son dévolu sur un oi'ticier de cuirassiers, Serge Ivanovitch Tourguénief, qu'elle épousa en 1817, à OreP.

De si.x; ans moins âgé qu'elle, il était grand, blond, avec des traits réguliers et fins, et des yeux bleus dans lesquels un biographe de son fils a voulu trouver le regard énigmatique de la roussalka, l'ondine slave'. Plus prudente, \'arvara Pétrovna y aurait lu l'annonce de ses infortunes conjugales. « Le beau Serge» avait été beaucoup aimé avant son mariage; il ne le fut pas moins après, et Varvara se trouva des rivales jusque parmi les serves de Spask. 11 en résulta des scènes où le mari n'eut pas toujours le dernier mot, caria femme

' Souvenirs de sa fille adoptive, M'"" Jitova, Messager d'Europe, 188t.

■ Souvenirs de Polonski.

tenait les cordons de la bourse. Dans Premier amour, leur fils a dépeint ce ménage troublé, sa mère silencieuse et maussade, son père élégant, hautain, glaciale

Les enfants les aimaient pourtant, mais ne les entrevoyaient qu'au delà dune imposante hiérarchie de nianias, de bonnes, de gouvernantes, de précepteurs. Quand Serge et Varvara daignaient descendre de leur olympe, c'était, trop souvent, pour présider à des exécutions. Le précepte « qui aime bien châtie bien » était en grand honneur dans la maison, et les espiègleries d'Ivan lui valurent moins de friandises que de punitions. Un jour, on le présenta au fabuliste Dmitrief : « Tes fables ne sont pas mal, lui déclara l'enfant, mais celles de Krylof valent mieux. » Il jugeait bien, et n'en fut pas moins fouetté. Une autre fois, il ne cacha pas à la vieille princesse Koulouzova qu'elle ressemblait à une guenon : on le fouetta de plus belle. Il l'était à tout propos et hors de propos. Un jour il fut accusé d'on ne sait quelle faute par un des parasites qui pullulaient chez ses parents. On l'interrogea : il ne comprit rien aux questions; on le fouetta. On recommença le lendemain, le surlendemain. Désespéré, il suppliait son père de lui dire au moins ce dont il s'agissait. « Ah ! c'est joli ! mon petit, répondait Serge : ces vilenies-là ne sont pourtant pas de ton âge ! » Et on lui promit de le fouetter tous les jours, tant qu'il n'aurait pas avoué ! La nuit venue, quand il crut tout le monde endormi, il se glissa hors de sa chambre pour gagner

' Premier amour, traduct. Delines, Paris, Flammarion.

le jardin, et de là « se sauver jusqu'où ses yeux le conduiraient ». Mais il fut rattrapé par son précepteur, un brave homme, qui, sûr de son innocence, demanda et obtint sa grâce ^

Dans la suite., quand Tourguénief se rappelait ses parents, c'était toujours leur sévérité qui lui revenait d'abord à la mémoire. « Il se voit encore, écrivent les Concourt, à la suite de je ne sais quel petit méfait, sermonné, puis fouetté, puis privé de dîner; il se voit se promenant dans le jardin et buvant, avec une espèce de plaisir amer, l'eau salée qui, de ses yeux, le long de ses joues, lui tombait dans les coins de la bouche". »

Son frère Nicolas était encore plus mal traité, et plus encore les pupilles, les parasites, et surtout les domestiques, serfs pour la plupart. Si le maître ne se préoccupait guère d'eux, la maîtresse les tenait dans des « moufles de fer ». Elle était capricieuse, emportée, vindicative, à peu près inconsciente du mal qu'elle faisait. Autour d'elle, les châtiments pleuvaient : exils, déportations, travestissements humiliants, mariages forcés, brusques séparations des membres de la même famille, coups qui n'épargnaient même pas son homme à tout faire, Poliakof.

Ivan Tourguénief a pris plusieurs des épisodes des Récits d'un chassew dans ses souvenirs de la maison maternelle, en particulier, l'histoire fameuse de Mou-

* Antiquité russe, 1883.

- Journal des Goncourt, V, 79.

mou^. Mais il lui dut, à celte maison, plus que des documents à mettre en œuvre ; son éducation aggrava sa nervosité, sa timidité, tout en lui inspirant la haine de l'injustice et de la violence. Opprimé lui-même, il compatit de bonne heure à l'oppression d'autrui. S'il devint par la suite l'ennemi du servage, et l'apologiste, et le parfait modèle de la bonté quand même, il faut en faire honneur à sa nature, sans doute, à des influences littéraires ou philosophiques, mais aussi aux épreuves qui ont assombri son enfance.

Ses premiers maîtres furent, selon l'usage, des étrangers. On vit défiler à Spask des Fraûlein, des misses, des mammzell, puis des précepteurs français ou allemands, qu'on changeait souvent, sans gagner au change. Tel maître allemand tirait les cheveux à ses deux élèves ; surpris par leur père, il fut jeté hors de la maison. Un autre se contentait de leur lire du Schiller, dont il arrosait chaque vers de larmes abondantes. On s'aperçut au bout de trois mois que cet homme sensible était un sellier en rupture de harnais. Quant aux Françaises ou aux Français, lune fut renvoyée pour avoir avoué à un capitaine de dragons que Spask l'ennuyait à mourir; un autre, parce qu'il passait ses journées sur son lit, à se plaindre du sort qui l'avait jeté en Russie « comme une bombe ». Tout ce que dut Tourguénief à ces maîtres éphémères, ce fut la connaissance de l'allemand, et surtout du français qu'il parla

' Revue des Deux Mondes, l" mars 1836.

iO IVAN TOURGUÉNIEF

de bonne heure. D'ailleurs, chez lui, les domestiques étaient seuls à se servir du russe. Son père et sa mère nelisaient que du français, ne s'accordaient ou ne se querellaient qu'en français ; quand Varvara Pétrovna faisait à Dieu la politesse dune prière, c'était en française Il en fut du plus grand des prosateurs comme du plus grand des poètes russes : Pouchkine et Tourguénief ont eu, l'un et l'autre, deux langues maternelles, la leur et la nôtre.

L'instruction proprement dite du petit Ivan — celle des professeurs et non plus des précepteurs — commença quand ses parents le conduisirent à Moscou, dans la pension de l'Allemand Weydenhammer, d'où il passa bientôt à l'Institut Lazaref, un collège fondé pour des boursiers arméniens et qu'avaient envahi les Russes. Comme chez Weidcnhammer, on s'y occupait surtout de langues vivantes, et surtout de français ; les sciences et le latin n'étaient enseignés, très vaguement, qu'au.\ futurs candidats à l'Université. Quant au russe, c'était beaucoup qu'on permit à un maître de lire à ses élèves le roman à la mode, Georges Miloslavski, de Zagoskine. Ce fut, pour Tourguénief, la révélation, d'ailleurs fantaisiste, de l'histoire de son pays; que de liers boïars et de tendres boïarines on trouvait dans ce Georges Miloslavski! « Je le savais par cœur... un jour, je tombai à poings fermés sur un élève qui interrompait la lecture-» . Zagoskine

' Anliquité russe, 1883, 1884. Messager d'Europe, 1883. ^ A Serge Aksakof, Messager d'Europe.

devint son dieu, un dieu qu'il rencontra plus tard, à son amère déception. C'était un petit vieux à lunettes, qui posait pour l'Hercule et le Lovelace et qui, bien que patriote à tous crins, préférait au russe le français, qu'il écorchait sans pitiés

En J832, Tourguénief quitta l'Institut Lazaref pour préparer à domicile l'examen d'entrée à l'Université. Il eut de nouveaux maîtres, Doubenski, avec lequel il lut les écrivains du début du siècle, Karamzine et Batiouchkof; puis l'étudiant Kliouchnikof, grand fervent de la philosophie allemande et poète ultranébuleux. Du reste, à l'en croire, il n'ouvrait pas volontiers ses livres; il avait quinze ans, et ce n'est pas du rudiment qu'il rêvait. Mais l'Université de Moscou était vraiment une aima mater; malgré les sévérités nouvelles que venait de prescrire un ministre tàlillon, le comte Ouvarof, Tourguénief fut reçu, dans la Faculté d'Histoire et de Philologie, troisième de la promotion, grâce surtout à sa connaissance de l'allemand-.

En ce temps, l'Université de Moscou était encore, en dépit des réformes d'Ouvarof, telle à peu près que Herzen l'avait connue dans « les années vingt ». Les professeurs s'y partageaient toujours en deux camps, celui des Allemands, reconnaissables à leurs décorations qu'ils ne quittaient jamais, et à leurs gros cigares ; celui des Russes, pour la plupart fds de

' Souvenirs littéraires, t. X, OEuvres complètes. - Antiquité' russe, Messager d'Europe, articles cités. Premier amour, passim.

pope, dépenaillés, amateurs moins de cigares que d'eau-de-vie. Le professeur de mathématiques en était encore au cours de Francœur, et sans doute à la page qu'il n'aimait pas à dépasser, dit Ilerzen, par modération de caractère. On avait perdu Lovetski, le naturaliste qui savait prêter des paroles si attendrissantes à des moucherons emprisonnés dans une goutte de résine; mais on possédait toujours Reuss, l'Allemand que, sur la réputation de son oncle, on avait fait venir de Gôttingue pour enseigner la chimie; il continuait à professer en français, faute de savoir le russe, et à prononcer boisson pour poison. Quant aux étudiants, ils travaillaient, à leurs heures, sur des manuels et des cahiers qu'ils apprenaient par cœur : c'était la méthode traditionnelle, et l'administration y tenait presque autant qu'à la régularité des cours, son grand souci. Un Recteur n'avait-il pas voulu, en 1827, obliger les professeurs, en cas d'absences, à se remplacer par ordre de nomination ! « On aurait pu voir ainsi le pope parler des accouchements; et le gynécologue, de l'Immaculée Conception ^ »

Pourtant il y avait des indices de réveil. Las d'emprunter à l'Allemagne ses fruits secs, le ^linistère de l'Instruction publique s'était avisé d'envoyer à l'étranger, pour s'y former au professorat, les meilleurs élèves de ses universités. L'année où Tourguénief fut admis à celle de Moscou, Nadejdine y revint, de Berlin, pour enseigner l'esthétique. Ses leçons, dit un de ses

^ Herzen. Mémoires [Bouiloié i doiimy), traduits par Delaveau sous ce titre, Le monde russe et la Révolution, Paris, Dentu.

auditeurs, rappelaient le Collège de France — sans doute celui de Michelet — plutôt que « l'ennuyeuse et froide Sorbonne^ ». Sans notes, les yeux mi-clos, il pouvait parler deux heures de suite, sans que l'auditoire l'interrompit autrement que par des applaudissements. Aux autres cours, on trépignait, on fumait, on lâchait des moineaux, on conspuait parfois le professeur aux cris de « Pereall Pereat! n; à celui de Nadejdine, cettejeunesse turbulente, apaisée, s'abreuvait silencieusement de métaphysique allemande-. On n'y reconnaissait pas les étudiants qui avaient inspiré à Lermontof ses vers classiques. « Nous arrivons au cours... chahut! — Le professeur arrive, et s'inclme à la ronde. — Il prend un livre et lit. Le chahut recommence. — Il sort! Chahut ! Chahut ! Chahut !... »

Ces tapageurs avaient pourtant leurs bons côtés. Si tel mémoirisle, Pirogof, par exemple, fait une peinture horrifiante de leur grossièreté, beaucoup d'autres, depuis Herzen jusqu'à Serge Aksakof, sont d'accord pour célébrer le souffle généreux qui passait par-dessus ces misères. Alors que la Russie officielle mesurait les hommes à leur argent ou à leur grade, l'opinion de l'Université, à Moscou, ne faisait pas de différence entre le pauvre diable qui, comme le futur critique Biélinski, manquait le cours, faute de culottes, et le futur propriétaire de milliers aucunes, tel que Tourguénief. La noblesse d'origine n'y comptait pas plus que l'ar-

' Annenkof, Messager d'Europe, 1894.

- Mourzakiévitch, Antiquité russe, 1887. Annenkof, passim.

gent. « Aucun de nous, dit Ilcrzen, n'aurait osé se vanter de ses os blancs. » On était libéral, voire révolutionnaire : Biélinski composait avec ses camarades un drame oi^i les propriétaires de serfs étaient traités de tigres, de serpents, de crocodiles ! C'est dire qu'on était romantique aussi : ce même Biélinski éclatait en cris d'enthousiasme en lisant, dans le Boi'ls Godoimof de Pouchkine, la scène où le moine Grigori, pourchassé par les sbires de Boris, saute par la fenêtre. « Voilà la vie prise sur le fait! rugissait-il ; vos perruques du xviii^ siècle n'auraient jamais trouvé ça* ! » Pourtant, un nouveau courant faisait concurrence à ce courant libéral. L'année où Tourguénief entra à l'Université, tout étudiant sérieux s'y croyait tenu d'hégélianiser. La moindre brochure philosophique arrivée d'Allemagne passait de main en main, jusqu'à dislocation complète. Des nuits entières, autour du samovar, on discutait sur l'objectivité subjective ou la subjectivité objective de Gœthe. Schiller, le dieu des « années vingt », était dédaigné maintenant; son libéralisme à la façon du xviii'' siècle, trop clair, ne pouvait être profond. Pour la même raison, on préférait Schubert à Mozart, et l'on méprisait en bloc les Français, leurs chansons, et même et surtout leurs révolutions. Les hégélianisants pensaient, en effet, que tout ce qui existe est rationnel ; qu'il faut donc respecter la réalité, c'est-à-dire être conservateur, et Biélinski lui-même l'a été, avec violence, mais pas longtemps.

* Pouipine, Biographie de Biélinski. Souvenirs de Pirogof, de Mourzakiévitch, de Herzen.

LA VIE lo

Tourguénief vécut peu dans ce milieu. En 1835, après la mort de son père et l'admission de son frère à l'École d'arLillerie, toute la famille se transporta à Pétersbourg. Elle n'y retrouva pas les libres allures de jNIoscou. Tout y était discipliné, boulevards, rues tirées au cordeau, bâtisses réglementairement peintes en jaune ou en blanc, promeneurs de la Perspective Nevski, militaires en moustaches, civils en favoris. Deux ou trois fois par jour, l'empereur passait, chaque fois dans un uniforme nouveau ; moustaches et favoris faisaient demi-tour et saluaient. Une autre distraction de la Perspective était de voir le grand-duc Michel Pavlovitch pourchasser les officiers dont la tenue n'était pas rigoureusement d'ordonnance. Il en résultait des scènes tragi-comiques dont le Tout-Pétersbourg s'égayait, entre deux conversations sur le dernier bal de la Cour, ou les prochains débuts de JNI"" Allan.

A l'Université, le Recteur Dégourof, — un Français russifié, jadis, disait-on, secrétaire de Robespierre — rôdait dans les couloirs, à l'affût, comme un autre Michel Pavlovitch, des étudiants qui n'étaient pas boutonnés jusqu'aux oreilles ^ Sans doute, à Moscou, on n'ignorait pas ces misères; l'ex-étudiantjMourzakiévitch raconte y être monté au karcer pour un certain pantalon noisette; mais, l'accès de zèle passé, on s'habillait comme on voulait ou comme on pouvait : à Pétersbourg, la vexation était continue. D'ailleurs les étudiants y étaient d'un autre monde qu'à Moscou.

' Souvenirs de Prjetslavski, Antiquité russe, 1874 ; de MourzakievJtch, id., 1887 ; de Kolmakof, id., 1891.

Beaucoup venaient à l'Université en calèche, avec leurs précepteurs français, qui ronflaient pendant les cours ; d'autres, Allemands des Provinces Baltiques, raides et pédants, se groupaient en sociétés de diverses couleurs, et s'efforçaient de propager parmi les Russes le goût des duels à la rapière et des beuveries où Ton chantait le « Gaudeamus igitur... », suivant les rites et jusqu'à l'état prescrit par les lois du Burschenschaft. Dans le corps enseignant, le philologue Greff passait pour un puits de science, parce qu il professait en latin. Le philosophe Fischer, autre Allemand, démontrait que le droit naturel est le « fds chimérique » des égarements du xvin*^ siècle. L'historien Gogol-Ianovski escamotait un cours sur deux; les jours d'examen, il se cachait le visage dans une mentonnière pour ne pas interroger. Il finit par donner sa démission, et alors seulement les étudiants apprirent qu'il était le Gogol du Révizor. On commençait, d'ailleurs, à voir des Docenl fraîchement émoulus de Berlin, mais l'administration se méfiait d'eux; l'un d'eux, Porochine, avait osé faire son cours en col rabattu et cravate La Vallière \

Tourguénief aimait à raconter plus tard qu'il n'avait rien fait à l'Université de Pétersbourg ; qu'il y était revenu après le succès des Récits d'un cJiasseur, et que le portier Savélitch — une célébrité — l'avait accueilli par ce compliment : « On dit que vous faitel^les livres, monsieur Tourguénief; ça m'étonne ! » Touiours est-il

* Mémoires de Panaief, passim ; de Kolmakof, d"un anonyme, Antiquilé russe, 1891, 1881. — Gfanovski et sa correspondance, t. I, etc.

qu'il passa ses examens sans autre accroc que celuici. Le professeur Choulgaine l'interrogeait sur les épreuves judiciaires au JMoyen Age ; Tourguénief les énuméra et finit en mentionnant l'épreuve par la queue de veau. Surpris, Choulguine demanda quelques détails, et Tourguénief explique qu'en certains cas on prenait un veau, on lui graissait la queue, on la faisait empoigner par l'inculpé : si elle ne lui glissait pas de la main, au premier coup de bâton appliqué sur la bètc, il était innocent! Choulguine réclama des références : imperturbable, Tourguénief en donna. Choulguine serra les lèvres et se rabattit sur une question de chronologie, et cette fois l'ingénieux candidat resta coi'. Si l'anecdote est vraie, elle prouve que, de bonne heure, Tourguénief fut le mystificateur dont nous entendrons si souvent parler.

En somme, de ses deux Universités, c'est la première qui lui a laissé le plus d'impressions. Ce n'est pas qu'il y ait eu le temps, ni peut-être môme le désir, de ratiociner sur Hegel, mais il y a vécu des heures d'enthousiasme qu'il a décrites dans Roudine.

« Représentez-vous cinq ou six gamins autour d'une chandelle fumeuse, buvant du thé exécrable, et mangeant des gâteaux vieux comme Ilérode. Si vous aviez vu nos visages, ^entendu nos discours ! Nos yeux étincelaient, nos joues lij-ùlaient, notre cœur battait ; nous parlions de Dieu, de la vérité, de l'avenir de Ihumanité, delà poésie... De temps en temps nous disions des niaiseries, mais qu'im-porte ! »

' Kolmakof, Antiquité russe, 1891.

Halma.nt. — Ivan Tourauénicf. 2

Toutes les fois que, par la suite, il voudra peindre un idéaliste, ce sera sous les traits d'un Moscovite. C'en est un que PassynkoF, l'adolescent qui se nourrit de Schiller; qui, devenu homme, se sacrifie toujours pour autrui et meurt en remerciant la Providence. C'en est un encore que le pauvre étudiant Sorokooumof qui, moribond, se ranime pour parler de l'Université, de Heg-el, de ses derniers commentateurs : « Oh ! j'y suis, je comprends, murmure-t-il en branlant la tète. Ah ! les grandes, les belles idées ^ ! »

L'influence de Pétersbourg sur Tourguéniet a été plutôt littéraire. Si gourmée qu'elle fût, la capitale officielle était pourtant, plus que Moscou, le centre des lettres russes. Le public y était moins enthousiaste, mais plus nombreux, plus cultivé. C'est à Pétersbourg qu'on écrivait, qu'on jouait les œuvres nouvelles, qu'on rencontrait leurs auteurs ; Pouchkine, sur la Perspective Nevski, avec la redingote légendaire à laquelle il manquait toujours un bouton dans le dos ; Gogol, se faufilant vers l'Université, le long des murs ; le fabuliste Krylof, toujours sur le chemin du Club anglais; Joukovski, le père du romantisme russe, en équipage de la Cour, car il était précepteur du Tsarévitch"^! Tourguénief les a tous, sinon connus, du moins coudoyés. 11 a dîné avec Krylof, et la vu manger avec majesté un cochon de lait au raifort; il a entendu Gogol à l'Uni-

* Jacques Passynkof. Œuvres complètes, t. II. — Récils d'un chasseur, trad. Delaveau, p. 104 et suiv.

* Kolmakof, Anliquité russe; Annenkof, Lu jeunesse de Tourfjïiénief, Messaf/er d'Europe, 1894.

versité, et porté à Joukovski, non sans battement de cœur, un coussin brodé des propres mains de Varvara Pétrovna. Pendant toute une soirée, chez son professeur Pletnief, il a pu dévorer des yeux le maître qu'il imitait dans des vers timides, Pouchkine lui-même ' ! En somme, c'est à Pétersbourg- qu'il a eu ses premières velléités littéraires, mais sa vocation poétique datait de plus loin. Pour en trouver les premières manifestations, il faut remonter au delà de ses années d'étudiant, et même d'écolier.

Nous avons déjà dit que la plus grande partie de ses années d'enfance s'était passée à Spask, un g-ros bourg du gouvernement d'Orel, à quelque deux cents verstes au sud de Moscou. Ce pays d'Orel est riche, mais peu pittoresque. Tourguénief en a souvent décrit, dans les Récits d\in chasseur, les plaines légèrement vallonnées, les forêts, ou plutôt les bois, les villages sales, avec leurs izbas moussues, leiirs clôtures défoncées ; puis, au bout de l'unique rue, le ravin transformé tant bien que mal en étang, la digue, et la maison seigneuriale encadrée dans la verdure -.

Celle de Spask avait été élevée par un Loutovinof du commencement du siècle. Elle était fort grande ; le corps principal du logis comprenait plus de quarante chambres, ainsi qu'une grande salle entourée de tribunes; elle était flanquée d'ailes, l'une pour les serves employées à tisser et à broder le linge de la maison,

* Souvenii's littéraires, t. X, des Œuvres complètes.

• Le Bois et ta steppe, Malinova, La prairie, etc.

l'autre pour des musiciens, serfs aussi. Puis, tout autour, s'espaçaient des dépendances variées, logis d'intendant, de laquais, bains, serre, orangerie. La plus grande partie de ces splendeurs disparut dans un incendie, en 1840, alors que Tourguénief était en Allemagne. Il n'en subsista que l'aile des tisseuses, qui devint maison seigneuriale, et où s'entassèrent — sous les portraits de famille dont il mettra les originaux en scène — les divans poudreux, les bibliothèques, les paravents épingles de vieilles gravures, les épinettes criardes, etc., qui auront aussi leur place dans son œuvre ^

La maison était entourée d'un jardin, presque un parc. C'était d'abord, devant le perron, une longue pelouse, avec des bouquets de sapins et de pommiers, où ses parents, dans leurs grands joiu's, donnaient des représentations tiiéàtrales — en français, bien entendu. Déjà vieux, Tourguénief revoyait, en fermant les yeux, les arbres illuminés, les ballons multicolores, la scène sur la pelouse, les gradins oi^i tonnait l'orchestre serf. Mais c'était là la partie banale du jardin. Plus loin, on trouvait une longue allée de tilleuls où nichaient des pinsons, des fauvettes, des rossignols, dont le chant se mêlait à celui des cailles dans les blés voisins ; puis, au bout de l'allée, après deux grands pins, d'épais massifs de noisetiers, de mélèzes, de bouleaux et même de chênes'-. A travers l'herbe fine que piquaient, çà et là, les

' Trois po) traits, Faust, Récits d'un chasseur, passim. Somcnirs de Polonski, de Garchine. etc.

- Lettres, passiwi. Pounine et Bal)ourine (tradiict. dans, Reliques

têtes roses ou brunes des champignons et les fleurs jaunes de la chicorée sauvage, une sente descendait vers l'étang, ornement indispensable et vivier de tout manoir. Celui des Tourguénief était presque un lac ; alimenté par denombreusessources, il était profond, froid, et, malgré le peu de soin qu'en prenaient les maîtres, toujours propre. Sur la rive, les saules trempaient leurs rameaux dans ses eaux tranquilles : au large, le vent les faisait courir en vagues entre lesquelles on apercevait parfois, dans un rayon de soleil, les tètes dorées des carassins et des salvelines qui le peuplaient, du moins quand Tourguénief était enfant ; car, plus tard, nous l'entendrons se plaindre de leur disparition.

De bonne heure, il fut familier avec tous les coins de cette forêt en miniature. Il s'y sauvait pour manger la pomme dérobée dans le verger ^ écouter, et, si possible, attraper les oiseaux, pour lesquels il avait une passion singulière. Des serviteurs, parmi lesquels le Pounine qu'il a dépeint, lui construisaient des pièges, apportaient de la glu, amenaient constamment de nouveaux pensionnaires dans une grande volière qui tenait la moitié d'une chambre. Mais des oiseaux captifs, c'est moins amusant que des oiseaux libres ! L'enfant écouta ses pourvoyeurs, les suivit, devint

vivantes, Paris, Ilctzei). — Ivan Sevguéiévitch Toitrgiténeff' à Spasskoié par J. Mourier, Saint-Pétersbourg, 1899, en français, avec plusieurs vues de Spask.

' Journul d'un homme de trop. {Revue des Deux Moiides, décembre 1861).

22 IVAN TOURGUÉNIEP

chasseur, et, peu à peu, s'éprit de la forêt et de sa poésie mystérieuse.

Elle le mena à une autre poésie, celle que composent les hommes. Ce Pounine, qui savait si bien piper les geais, se trouva être un lettré, grand admirateur de la poésie russe du xvui^ siècle. Il sut éveiller la curiosité de l'enfant, puis lui faire partager ses enthousiasmes. Dès que se relâchait la surveillance de la gouvernante, M"° Friquet, le jeune maître courait rejoindre le serf au fond du jardin. Là, quand ils étaient sûrs d'avoir dépisté les gêneurs, lentement, mystérieusement, Pounine ouvrait un gros livre.

« Avec quel frisson d'impatience muette je regardais ses yeux, sa figure, ses lèvres dont allaient couler des vers harmonieux. Les voici enfin ; tout s'abuiie autour de nous, ou, pour mieux dire, tout s'éloigne, s'enveloppe de brouillard, en nous laissant seulement l'impression d'une ombre amicale et prolcctrice. Ces arlires, ces feuilles vertes, ces herbes nous cachent au reste du monde; nul ne sait où nous sommes, ce que nous faisons ; et cependant, nous nous pénétrons, nous nous enivrons de poésie ; en nous s'accomplit une œuvre sainte, grande et mystérieuse K »

Le poète favori de Pounine, c'était Khôraskof, auteur, vers 1760, dune Rossiade médiocrement imitée de la médiocre Henriade. jNIais qu'importait à l'auditeur que Khéraskof fût démodé! il écoulait les aventures de ses paladins, de ses sorciers, et surtout celles d'une certaine géante, généreuse autant que brave, comme il

' Pounine et Babourine.

aurait écouté les Mille et une nuits. Et puis, Pounine lisait si bien! Il lisait comme lisent les enfants, comme les vers sont faits pour être lus, en scandant, en rythmant, en battant la mesure. Comment, à l'écouter, ne pas oublier le monde et M"'' Friquet?

Plus tard, à Moscou, des camarades lui révélèrent les vers de Pouchkine qui étaient encore, pour la jeunesse, le fruit défendu. Les héroïnes qu'il y rencontra le troublèrent autrement et plus que la géante de Khéraskof, car il avait déjà quinze ans, « La sève bouillonnait en moi; j'attendais je ne sais quoi, je m'attristais, je pleurais même; mon imagination vagabondait, voltigeait sans cesse autour des mêmes images, comme, à l'aube, les martinets autour d'un clocher'.)) Dans .Sowc^me, il nous a conté ses rendez-vous de ce temps-là. « Savez-vous avec qui ?... C'était avec un jeune tilleul, tout au fond de notre jardin. J'embrassais sa tige élégante et fine; il me semblait que j'élreignais toute la nature ; mon cœur se dilatait, fondait, comme si effectivement toute la nature passait en moi. )) Il rêva bientôt d'autres étreintes, sur lesquelles il nous a moins renseignés. Qu'y a-t-il de réel dans la rivalité qui, à Moscou, l'aurait mis aux prises avec son père'^? dans les aventures qui, àSpask, animaient ses vacances? Ce n'était plus Pounine quil allait attendre au jardin.

c( Dans la haie une porte vient de s'ouvrir; on dirait qu'elle cède à la pression d'une main indécise. Je suis là,

* Premier amour.

- Id.

dans l'attente, je regarde la porte, le sable fin sur l'allée ratissée : tout ce que je vois me semble nouveau, extraordinaire; tout est enveloppé d'un mystère doux et tendre — et je crois de nouveau entendre un bruit de pas pressés, et je reste immobile, et je me sens léger comme un oiseau qui vient de replier ses ailes, prêt à s'envoler de nouveau'. »

Ce que cachait ce mystère, d'autres récits le font entrevoir. Dans une nouvelle écrite en 1850 -, le héros parle d'une femme de chambre de sa mère, qu'il appelle Claudie — peut-être à cause de la Claudie de George Sand, qu'on jouait juste à ce moment : il l'a rencontrée dans un carré de framboisiers, oili, tout de suite, malgré son nez camard, elle a éveillé en lui une telle passion qu'il perd, en sa présence, la parole et la respiration. C'était peut-être cette Claudie, la serve qui, par un jour de chaleur orageuse, vint à lui, et l'empoigna par les cheveux, lui, le maître, en lui disant « Viens ! » Quarante ans plus tard, il se rappelait encore, avec émotion, « ce doux empoignement » de ses cheveux '.

Des aventures de ce genre sont prosaïques : il y retrouvait'pourtant, dans l'attente de l'inconnu, un peu de ce frémissement de poésie qu'il avait éprouvé, jadis, pendant les lectures de Pounine, ou lors de ses visites nocturnes au jeune tilleul. Plus tard, nous le verrons démontrer que le meilleur de l'amour est immatériel ;

' Assez, traduct. Delines, pp. 183, 184. — Polonski, Souvenirs. ■ Journal d'un homme de trop.

■' Journal des Goncoi/rl, YI. 10.

qu'il y a, dans les yeux de la première femme aimée, une lueur qui efface toutes les réalités ^ Alors qu'importe si ces yeux ont été ceux d'une Claudie ?

En définitive, il est, en 1838, un grand garçon, haut sur jambes, qu'on prendrait de loin pour un homme, et qui, pourtant, malgré sa taille, son titre de candidat, et même Claudie, n'est guère que l'enfant dont il fera le portrait dans les Eaux printanières. Comme lui, Sanine est de haute taille, avec des yeux clairs, des traits agréables et aussi « cet air ingénument joyeux, confiant, un peu niais au premier abord, auquel on reconnaissait les enfants des nobles de la steppe nés et engraissés en pleine nature... une démarche un peu hésitante, un sourire d'enfant dès qu'on le regardait... enfin bonne humeur, santé, mollesse, et encore mollesse, c'était Sanine tout entier ^ »

Il manque pourtant une ombre au tableau; sous cette mollesse et cette bonne humeur germent déjà des sentiments qui ne corrigeront pas la première, mais compromettront de bonne heure la seconde. La nature n'enseigne pas l'optimisme. « C'est ici, dans ce jardin, écrit-il de Spask, en 1868, que j'ai été témoin, tout enfant, de la lutte d'une couleuvre et d'un crapaud qui m'a fait, pour la première fois, douter de la bonne Providence ^ »

' Journal des Goncourl, V, 3:26-329.

- Trad. française, p. 45 etsuiv., Paris, Hetzel.

^ 14-26 juin 1868.

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