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LES ANNEES DE VOYAGE ET LES DEBUTS LITTERAIRES

Le premier séjour en Allemagne. Berlin: l'Université, les étudiants russes ; Bakounine, Stankiévitch, leur influence sur Tourguénief. Son voyage sur les bords du Rhin, en Suisse, en Italie (1839- 1841).

Le retour en Russie : Tourguénief aspirant professeur, puis fonctionnaire à Pétersbourg. Ses premières œuvres. Ses relations avec Biélinski (1842-1846).

Pauline Garcia-Viardot : les sentiments qu'elle inspire à Tourguénief. Comment il la suit à l'étranger. Ses premières impressions de France (1847-1830).

Son caractère en 1830 : son hamlétisme.

En mai 1838, Tourguénief partit de Pétersbourg- pour continuer ses études à l'étranger. Plus tard, les ultrapatriotes lui ont amèrement reproché ce départ ; et, comme il n'était jamais bien sur d'avoir eu raison, il s'est donné beaucoup de mal pour se justifier ou s'excuser. A en croire ses Souvenirs littéraires, il n'a quitté la Russie que pour demander aux Occidentaux, comme jadis les Slaves aux Varègues, le moyen de régénérer son pays; pour forger, en pleine civilisation, des armes contre lennemi dont il avait juré la ruine, le servage.

Ce « serment dWnnibal » est bien sonore, et nous l'entendons mal sur les lèvres du Sanine de tout à l'heure. Tourguénief a lui-même, en d'autres temps, attribué son voyage au désir de voir « des hommes et des choses, des hommes surtout ». Cette assertion ne détruit pas l'autre; voiries hommes et les choses d'Occident, c'était s'armer pour la lutte contre les réalités russes. Le tort des Souvenirs littéraires, c'est de supposer conscient, au départ, ce qui n'a pu l'être qu'au retour, ou plus tard.

Son pèlerinage commença par l'Allemagne et Berlin, dontl'Universitéétaitàpeu prèslaseule,hors de Russie, que leur gouvernement permît aux Russes. L'Empereur Nicolas, en effet, l'imaginait inoffensive; exercice à la prussienne, philosophie à la prussienne, l'un le rassurait sur l'autre. Ses sujets, de leur côté, voyaient dans Berlin la ville sainte de l'hégélianisme, la source de tout progrès possible, même en Russie. Dans quels sentiments ils s'y rendaient, nous le voyons par les adieux des étudiants Neviérof et Granovski. Neviérof va s'embarquer, à Kronstadt; sur le quai, son ami l'adjure, au nom de la patrie et de l'humanité, de travailler toujours, de vénérer ses maîtres allemands, de se préparer à l'activité libre et généreuse d'un citoyen, d'un philosophe ; puis ils s'embrassent et se quittent, baignés de larmes'.

Tourguénief, lui, ne fut reconduit que par sa mère

' Souvenirs de Neviérof, Antiquité russe, 1S80.

et son diadia — c'est-à-dire, ici, un mentor dou])lc d'un valet de chambre. Ce diadia était un serf de Spask, Porphyre Koudriachof, qui ressemblait à son maître, en plus grand et plus gros, et que les médisants prétendaient bâtard du feu Serge Tourguénief. Quoi qu'il en fût, Varvara Petrovna semble l'avoir choisi parce qu'elle le supposait capable d'apprendre à Berlin assez de médecine pour Spask. Apparemment, cet « assez )) était peu de chose, car Porphyre l'acquit tout en passant le plus clair de son temps à manger, dormir, jouer de la guitare. Quant à ses lettres incendiaires à diverses Berlinoises, ce sera son maître qui les rédigerai

Après cet heureux choix, tous préparatifs terminés et toutes recommandations laites, Varvara Petrovna fit célébrer un service religieux, à l'intention de son fils, conduisit les deux voyageurs jusque sur le pont du Nicolas /", en partance pour Lubeck, et revint chez elle malade d'émotion, au grand effroi de la valetaille. Cependant son fils arpentait le pont et lorgnait les passagères ; il y en avait de fort jolies qui s'en allaient, elles aussi, faire leur tour d'Europe, avec enfants, nourrices, mari, chevaux, serfs, etc. La traversée alla bien jusqu'au tragique intermède décrit dans la nouvelle « Le feu en mer ». Un soir, notre étudiant jouait aux cartes, malgré ses promesses à sa mère, quand on cria « au feu ! » Le Nicolas I" était en flammes. D'après certains récits, Tourguénief se serait alors précipité

' Antiquilé russe, 1883-1885. — Première collection des lettres de Tourrjuéiiief, pp. 21, 190, etc. Pétcrsbourg, 1884.

sur le pont, en bousculant femmes et enfants et en criant, de cette voix aiguë surprenante clans un si grand corps : « Sauvez-moi ! Je suis le fds unique d'une riche veuve. Dix mille roubles à qui me sauvera M » Il semble bien, d'après son propre aveu,, qu'il ait perdu la tète un moment : on le lui reprochera toute sa vie.

Il se remit de son émotion à Lubcck, et encore mieux à Berlin, qui lui parut un Eden. Ce n'était pourtant encore qu'une Rezidenzstadt comme les autres ; mais on y respirait librement, ou à peu près ; on s'y sentait vivre de la vie européenne quand, dans la Konditorei à la mode, chez Stehely, sous les Tilleuls, on obtenait, à son tour, la Gazelle de V Allemagne dit Nord. Nous savons que Tourgucuief y fréquentait assidûment, avec son ami Bakounine et le diadia, et même que leur entrée y soulevait un murmure flatteur, car, à eux trois, ils avaient dix-huit pieds. Nous savons aussi qu'il allait au théâtre, pour Schiller et Gœthe, et aussi pour les auteurs plus modestes qui montraient sur la scène un inspecteur de police jeté dans la Sprée et en ressortant les poches pleines de poissons. Le public, l'orchestre, la jeune première, tout le monde pleurait de joie. On était loin alors du théâtre de Sudermann ' !

Après le Berlin du théâtre et des cafés, il y avait celui des familles. On y faisait bonne figure aux

' Le feu en mer, Œuvres dernières, Hetzel.

^ Annenkof, Esquisses et souvenirs, t. III. Du même, La jeunesse de Tourr/uénief. Voir les articles de Rodenbach, dans la Deutsche Rundschau, sur le Berlin de ce temps, et Geiger, Geschichle der Qeistiqen Lebens des preussischen Hauptstadt, Berlin, 1895.

Russes, sauf à s'exclamer clans leur dos « Ach! dièse Varvarenl » Comment, d'ailleurs, ne pas s'exclamer, quand Granovski conte à un cercle de Berlinoises, qu'en Russie, hors Pétersbourg, les dames ne sont vêtues que de la peau des bètes qu'elles ont tuées à la chasse ! Si Tourguénief faisait mieux apprécier son pays, nous n'en savons rien; nous en sommes réduits, pour sa vie de Berlin, aux rares souvenirs épars dans ses œuvres, à ceux, par exemple, du Hamlet de Tchigrof qui, en deux ans, n'a connu à Berlin qu'un professeur et ses deux filles, Minchen et Linchen, rousses toutes deux, mais fort distinguées, surtout JMinchen, qui réussissait admirablement le café au lait. Le futur Hamlet se promena avec elle, au clair de lune, et crut s'apercevoir, un jour, à de certaines crampes d'estomac, qu'il allait tomber amoureux. De frayeur il s'enfuit jusqu'en Italie ^

C'est là la fin d'un roman du diadia qui avait filé le parfait amom' avec une Berlinoise, et, le moment venu de s'exécuter devant les autels, préféra retourner à Spask, l'état de serf de Varvara Petrovna étant apparemment moins dur que de justes noces en Allemagne. Quant àïourguénief lui-même, on voudrait, pour l'honneur de Berlin, lui trouver quelque amour pareil à celui de Goethe, étudiant à Strasbourg, pour Frédérique Brion. Mais dans les documents de ce temps il n'est question que d'une couturière, et si l'histoire en est

' Cranovski et sa correspondance. Moscou, 1897. Récits d'un chasseur, Irad. Delaveau, p. 389.

LA VIE 3i

vraie, elle est sans intérêt. Le fait est qu'il n'a pas rencontré d'âme-sœur à Berlin.

Quant à l'Université, il y reçut le meilleur accueil, comme d'ailleurs tous les Russes : « Les professeurs d'ici comptent que notre gouvernement les décorera », écrit Granovski. Leur aménité pouvait pourtant s'expliquer plus charitablement que par le désir du Saint-Stanislas de troisième classe. 11 leur était difticile de ne pas être émus en voyant accourir vers eux, du bout de l'horizon, ces nouveaux Anacharsis. Francœur pleurait de joie, raconte Herzen, en apprenant qu'à Moscou il était un o-rand mathématicien; de même, les Otto, les

Rosenkranz, les Vadke, professeurs « ordinaires » ou « extraordinaires », s'emplissaient d'un légitime orgueil à la pensée qu'ils avaient conquis la Russie. Seul, le philosophe Werder échappait à ces bouffées de vanité, mais il était un Allemand comme on n'en faisait déjà plus. Du haut de son rêve hégélien, il voyait dans l'univers un théâtre où la Providence s'ingéniait à lui ménager d'agréables surprises. L'intelligence de ses élèves russes en était une : sans doute un heureux caprice de la nature les avait dotés de tètes allemandes !

D'ailleurs Pétersbourgeois et Moscovites profitaient peu de leurs dons et des leçons des professeurs berlinois; ils avaient été trop mal dégrossis, en Russie, par leurs premiers maîtres. « Que pouvait bien nous enseigner Fischer ? demande Granovski à un ancien condisciple. A l'en croire, c'était de la philosophie ! » Nos Russes devaient commencer par réapprendre Vabc; au

sortir d'un cours de Ranke ou de Werder, Tourguénief se remettait aux conjugaisons grecques et latines. A côté de lui, Granovski, plus avancé, prétendait pousser de front Hegel, les langues slaves, les littératures européennes, et le Phénicien Sanchoniathon. Presque toujours, après quelques mois d'efforts incohérents, dictionnaires et cahiers cédaient la place, sur la table de travail, à Gœthe et à Schiller.

C'est par ce dernier surtout que la culture allemande agissait sur les Pvusses. A Moscou môme, ils s'étaient déjà familiarisés avec lui, et ses aspirations libérales les y avaient intéressés plus, même à leur insu, que les catégories de Hegel. A Berlin, ils le retrouvaient, non seulement au théâtre, oi^i leurs cris d'enthousiasme, devant Karl Moor ou Posa, épouvantaient les placides Berlinois, mais encore à l'Université où. il n'était pas de bon cours sans vers de lui^ Au sortir du théâtre ou de l'Université, ils le mêlaient à toute leur vie; on connaît l'aventure de Serge Aksakof avec la bouquetière à laquelle il offrit, après des semaines de soupirs, l'édition complète des œuvres du maître. Tourguénief a partagé cette schilleromanie, mais de bonne heure, SCS préférences glissèrent vers Gœthe ; il lut si souvent Faust qu'à la fm il en savait par cœur la première partie. Longtemps après, il se rappelait avec émotion telle Gretchen de 1840, et surprenait ses amis parisiens en leur traduisant, de mémoire, de longs passages de son poète favori-.

' Aniicnkof, Esquisses et souvenirs, T. III. ^ Souvenirs de Maupassant, de Daudet, etc.

L'autre influence qu'il a subie en ce temps, c'a été celle de camarades russes plus âgés, Granovski, Nevicrof, Stankiévitch, Bakounine. Il était leur cadet, par l'humeur encore plus que par l'âge ; il lui arrivait de faire des châteaux de cartes, avec son diadia, et de chasser le rat, toujours avec le diadia, mais renforce d'un basset. Ses graves condisciples ne jouaient plus, eux, qu'avec de grands problèmes. Peu à peu, pourtant, on se lia. On se rencontra d'abord chez M™^ Frolof, une compatriote qui dormait le jour pour discuter la nuit; puis, à jours fixes, tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre, et souvent chez Tourguénief que Varvara Pétrovna approvisionnait d'un thé incomparable. Et près de la théière incessamment remplie et vidée, au milieu de monceaux de tabac épars sur les meubles « comme des meules de fourrage » , la soirée passait ainsi qu'à Moscou, à parler de Hegel, mais avec de fréquentes échappées dans la politique universelle et les incidents de la vie berlinoise ^.

Celui de ses camarades que Tourguénief écouta le plus volontiers, au début, ce fut ce Michel Bakounine qui devint plus tard l'apôtre de l'anarchie. En ce temps, il n'était encore que hégélien, mais il l'était à outrance ; en ^vertu du principe que « tout ce qui est réel est rationnel », il prêchait la soumission passive aux pouvoirs établis, condamnait la Pvévolution, et bataillait contre ses amis pour expulser Schiller de leur bibliothèque. D'office, il s'institua directeur de la conscience

* Souvenirs du baron N. F., Antiquité russe, 1884. — Annenkof, passim.

Haumant. — Ivan Tourguénief. 3

do Tourg'uénief, censura ses idées, veilla sur ses mœurs, prétendit le former au stoïcisme. C'est peutêtre Tourguénief, ce disciple qui venait, la nuit, tout en larmes, confesser au maître son peu de vocation pour la douleur. Quoi qu'il en fût, la brouille survint ; et si, par la suite, il aida son ex-directeur de son argent, il le ménagea peu dans ses œuvres. Il y a beaucoup de Bakounine dans Roudine, le rhéteur aux paroles enflammées, mais au cœur sec; les doigts malpropres qui, dans le Hamlet de Tchigrof, s'arrogent le droit de fouiller un cœur qui n'en peut mais, sont ceux de Bakounine ^

Il fut plus lent à se lier avec Stankiévitcli, dont il ne devint l'intime qu'au cours d'un vovage fait avec lui en Italie, et leur amitié dura peu, car Stankiévitch mourut bientôt après. Mais son souvenir resta — nous le retrouvons dans plusieurs nouvelles, à demi dessiné, avec une sorte de piété tendre - — et aussi son influence. Neviérof raconte qu'après une nuit chez lesFrolof, nos étudiants étaient revenus ensemble, à l'aube, en parlant de l'affranchissement des serfs qui aurait lieu quelque jour, mais les trouverait incapables de bien user de leur liberté. « Il faut les instruire, disait Stankiévitch, les tirer de leur nuit. Jurons tous, mes amis, d'y consacrer nos forces ! » Le serment ainsi prêté fut tenu. Stankiévitch, mort trop tôt, légua du moins sa fortune aux écoles de son district ; Neviérof et Gra-

' Récils d'un chasseur, trad. Delaveau, p. 38G. - Par exemple, dans /16an(io/(«ee, (trad. chez Iletzel). L'étudiant poète qui n'est pas nommé est Stankiévitcli.

novski devinrent professeurs ; Tourguénief essaya de Têlre, et nous le verrons souvent s'occuper, et d'écoles, et d'étudiants.

En somme, en Allemagne, il a trouvé des professeurs plus savants, des amis plus mûrs, une vie plus humaine et plus douce. Gœthe et Heine y ont achevé son éducation poétique. Finalement, il s'y est initié à une nature nouvelle. En 1840, en effet, il visita les bords du Rhin, puis la Suisse et l'Italie. Nous sommes peu renseignés sur ces pérégrinations ; tel contemporain nous dit qu'en Suisse, on ne put hisser Koudriachof, trop gros, jusqu'au sommet des montagnes; tel autre qu'à Rome, au sortir des galeries du Vatican, Tourguénief était résolu à se faire peintre. Il a conté lui-même qu'il s'était peu intéressé aux cimes, aux cascades, aux beautés classiques. « Je n'aimais pas que la nature s'imposât à moi^. » Dans ses récits, il oubliera les Alpes, mais évoquera souvent la Forêt-Noire, le Taunus ou l'Eifel, le parfum des résines sous les pins, le ruisseau où l'on voit des truites bigarrées glisser sur le fond de sable fm, les cigognes dans les prés; puis, au détour de la vallée, le Rhin, la petite ville qui s'y mire avec ses tours en ruines, ses tilleuls séculaires, les jolies blondes qui saluent l'étranger d'un aimable « Guten Abendy); les causeries près d'un flacon de vin du Rhin, qu'un soudain rayon de lune fait briller d'un éclat mystérieux-. Il s'arrête rarement dans les

' Assia, (trad. dans la Revue des Deux Mondes, du l" octobre sous ce titre, Anouchka, 1858).

* Ibid.

grandes villes, et jamais là où s'amasse la foule. 11 ne décrit guère, à Francfort, que la chambre où de larges roses épanouies piquaient l'obscurité de points lumineux, et le jardin où il a vu Gemma courber sa taille souple sur les cerises qu'elle avait à trier K Qu'y a-t-il de vécu dans ces tableaux, nous n'en saurons jamais rien. Les souvenirs que Gœthe a réunis dans Wahrheit und Dichkmg, Tourguénief les a si bien éparpillés dans son œuvre, que, pour les trier, il faudrait, môme à une Gemma, la baguette d'une fée.

Quand il rentra à Moscou, en 1841, on y trouva que l'Occident lavait enlaidi ; en souvenir de ses maîtres berlinois, Sanine portait maintenant des lunettes et mettait dans ses phrases des mots longs d'une aune. Ilerzen le trouva poseur ; Biélinski plus indulgent, le compara au Lenski, chanté par Pouchkine, qui avait rapporté d'Allemagne « avec des idées enflammées et bizarres, une âme purement gôttingienne ». Entre les deux personnages qui s'offraient alors à l'imitation du Russe, « le frivole Français ou le fidèle Allemand », il semblait, et pour toujours, avoir choisi le second-.

Pour commencer, il rêvait de commenter Hegel à la jeunesse. Il sollicita donc de l'Université l'autorisation de passer devant elle l'examen de maguislr, de maître en philosophie, qui lui aurait ouvert la carrière universitaire ^. Or, il y avait eu jadis, à Moscou, un professeur

' Eaux printanières.

■ Anncnkof, Esquisses et souvenirs.

' Id. IbicL, III.

de philosophie, Davydof, et même il y était encore ; mais, dès 1826, pour une leçon sur l'essence de l'être, on l'avait déporté, d'abord en mathématiques, puis en littérature. La chaire de philosophie dormait; allait-on la réveiller pour ce hanneton germano-russe ? Le Recteur consulta le Sénat de l'Université, qui consulta le Curateur, qui envoya le dossier au Ministre, qui le retourna au Recteur ^ Cependant le candidat, dont la vocation n'était peut-être pas bien profonde, était déjà parti pour Pétersbourg. Nous ly retrouvons, en 1843, auMinistère de l'Intérieur, où il lit, dans la paix des bureaux, non plus Hegel, mais George Sand. Entre temps, il écrit des vers, des comédies, se lie avec de jeunes écrivains destinés à devenir illustres, Nekrassof, Dostoievski. « Je viens de voir le poète Tourguénief, écrit celui-ci '^. 11 est génial, aristocrate, beau garçon, riche, intelligent. Je ne sais ce que la nature a pu lui refuser. »

Ce n'était pas le don des épigrammes, en tout cas ; Dostoievski en sut bientôt quelque chose, et d'autres encore. Aussi l'opinion de ses nouveaux confrères ne fut-elle pas toujours favorable à Tourguénief : on lui reconnaissait de l'esprit, — trop d'esprit! — de la lecture, la connaissance de l'Europe, mais on lui reprochait, comme Ilerzen, de s'en faire accroire et de poser. A la vérité, ce n'était plus de la même façon. M""^ Panaiéva le dépeint, à la musique, àPavlovsk, dominant la foule, un carreau dans l'œil, un rictus méprisant sur les

' Antiquité russe, 1880, 1883.

- A son frère, 17 novembre 1843.

38 ÎVAN TOURGUÉNIEP

lèvres^ On peut alléguer, pour sa défense, qu'il ricanait l)our faire tenir son carreau ; que les géants ne peuvent ])as ne pas regarder leurs contemporains de haut en bas ; que la figure immobile etrogue des lions de 1840, leurs bâillements affectés, leurs boutades hargneuses, qu'il a raillées plus tard, n'ont jamais pu s'accorder avec son caractère. Pourtant, ses amis ne se trompaient pas tout à fait. « J'étais en ce temps-là, fera-t-il (lire à Lejnief, dans Roudine, un garçon passablement futile et vaniteux ; j'aimais à produire de l'effet. «

Son principal défaut semble avoir été son goût pour les gasconnades. Voyait-il un accident de voiture, il racontait, le lendemain, qu'il avait arrêté des chevaux emportés, sauvé une femme éperdue. Chaque incident lui était matière à d'ingénieuses compositions qu'il animait, selon le procédé classique, en disant : « J'étais là, telle chose m'advint. » Il aimait surtout à conter ses bonnes fortunes — et, certes, il n'était pas le seul — mais, par malheur, il les contait si bien qu'on croyait, avec lui, que c'était arrivé, et c'était vexant. On l'interrompait donc, on le grondait : « Quand cesserez-vous de faire le Khlestiakof? » criaitBiélinski. En réalité, il y avait peu de ressemblance entre la vantardise intéressée du héros de Gogol et les exercices littéraires de Tourguénief, si désagréables qu'ils fussent pour ses amis.

' Mémoires de M'"» Panaiéva. — Anncnkof, Messager d'Europe, 1884.

- Dans André Kolossof. « A un certain âge, êlro naturel, n'est-ce pa-s extraordinaire? » — De même, dans le Voyage en Poliésié : « Ma jeunesse trouble, étrange, présomptueuse... »

Un soir, sur le Nevski, il leur conte sa chasse de la journée, dénombre ses victimes, lièvres, faisans, coqs de bruyère, et finalement invite ses auditeurs avenir^ le lendemain, les manger avec lui. JNIais quand ils se sont hissés à son quatrième étage, ils y trouvent visage de bois, et redescendent fort mécontents de cette première édition des Récits dhin chasseur. Une autre fois, il vante sa maison de campagne, son cuisinier français : « Venez dîner dimanche; vous verrez quel artiste j'ai déniché. » Biélinski, méfiant, n'accepte qu'après avoir inscrit luimême la date sur le carnet de Tourguénief. Au jour marqué, les invités arrivent à la fameuse villa; c'est une mesure, et le maître n"y est pas. Les voisins s'agitent et le découvrent enfin chez le pope, ou, plus exactement, chez la popesse. Il accourt ; on improvise, sans cuisinier français, un dîner qu'on mange gaiement, bien que mauvais. « C'est vrai, confesse l'amphytrion, mais revenez dimanche prochain ; vous verrez !... »

Ces étourderies laissent l'impression qu'il se mystifiait lui-même à peu près autant que les autres. Il se croyait riche puisqu'il devait l'être ; il était bavard, un peu vaniteux, assez prodigue et d'ailleurs désireux d'obliger; il jouait donc au Mécène avec ses amis littéraires, pauvres diables pour la plupart. Le moment venu de s'exécuter, il se rappelait trop tard, et peutêtre sans assez de contrition, que sa bourse était toujours ciiez Varvara Pétrovna.

Or, il était à peu près brouillé avec elle. Elle l'aimait

' Mémoires de M™" Panaiéva. — Annenkof, Messager d'Europe, 1884.

pourtant; elle le préférait à son frère Nicolas; à lui seul elle permettait d'intercéder en faveur des serfs punis; quand il revenait à Spask, pour les vacances, elle devenait plus douce pour tout le monde. Mais, pour sa récompense, elle entendait qu'il fit un beau mariage d'abord, une belle carrière ensuite. Or, il n'était disposé ni à l'une ni à l'autre. « Me marier ! s'écriait-il, on verrait plutôt l'église de Spask danser le trépak sur ses deux croix ! » Quant aux tchines, il leur préférait les lettres. Varvara Petrovna jugeait, elle^ qu'un homme bien né n'écrit pas, surtout en russe ; c'était déjà beaucoup que d'en lire. Elle aurait pourtant passé sur la prose et les vers de son tils — après tout, ceux de Pouchkine l'avaient fait nommer gentilhomme de la chambre ! — s'il était resté au service; mais il démissionna, dès 1845, avec le grade très mince à' Assesseiw de Collège ; et dès lors, suivant son humeur, Varvara Petrovna lui rogna les vivres, ou les lui coupa tout à fait^.

Il a mis en scène cette période de sa vie dans une petite comédie « Sans le sou », qui pourrait aussi s'appeler « La matinée d'un prodigue ». Le jeune lazykof, venu à Pétersbourg pour entrer au service, y reste à ne rien faire, malgré les lettres de sa mère et les conseils de son vieux serf Antip. 11 n'a plus d'argent, plus de bois, plus de sucre pour son thé ; à grand'peine Antip en obtient de lépicier, à crédit, trois morceaux poudreux. Quand lazykof va s'asseoir enfin devant son

' Souvenirs de M"" Jitova.

samovar, un bottier allemand se présente, sa facture à la main ; puis, encore avec une facture, un tapissier russe; puis un Français, auquel notre étourdi a commandé son portrait ; puis un marchand de chiens qu'il a convoqué avec sa marchandise ; puis un cocher, auquel il redoit vingt-cinq kopeks ; puis une fdlette, avec le compte de la blanchisseuse ; puis un créancier de trois cents roubles, qui tape sur les meubles. lazykof parlemente avec les uns, se sauve devant les autres, et cependant son thé refroidit. Décidément ce n'est plus tenable : il faut en fmir! lazykof essaye d'emprunter cent roubles à un vieil ami de sa famille : le vieil ami lui envoie de bons conseils. Alors Antip prend la parole : pourquoi ne pas retourner au village ? Le jeune maître y sera reçu comme l'enfant prodigue, il mangera, boira, chassera tant qu'il voudra. lazykof se laisse ébranler : déjà, pour cette vie nouvelle, il va se commander un costume de chasse et rappeler le marchand de chiens, quand arrive un voisin de province, un homme de la steppe, bourré de roubles, qui compte sur lazykof pour l'initier à la grande vie de la capitale. Adieu,| chiens, chasse et festins du village! Adieu, le rêve du vieil Antip ! lazykof ne partira, s'il part, qu'après complet dégonflement du stepniak.

L'autobiographie est plus gaie ici que partout ailleurs dans l'œuvre de Tourguénief. Que lui importait, en effet, de conjuguer ce verbe : « avoir des dettes », qui, selon Fonvizine, n'a pas de passé en russe? Il avait la jeunesse, l'espoir de la gloire, la certitude de la fortune, et, en attendant, des amis et des amies. Sur ce der-

nier article, pourtant, le doute est permis. Il semble qu'avec les femmes du monde, les seules qui l'inspirassent, affirmait-il à M"'*' Panaiéva, il n'ait jamais été qu'un Don Juan timide, trop enclin à croire, avec Cliamfort, qu'en amour il n'y a que des commencements. Était-il plus audacieux avec d'autres? Dans un poème de 1843, Paracha, il fait allusion à des fleurs des champs, fraîches et parfumées, mais trop tôt flétries. « J'en ai cueilli deux ou trois » écrit-il négligemment. C'en était une, sans doute, que la meunière dont il racontera à ses commensaux du restaurant INIagny le rêve d'avoir du savon et les mains propres, pour se les faire baiser par son amant, comme les dames de la ville. En tout cas, on ne lui connaît, en ce temps que la rencontre avec la personne dont il eut une fdie.

En somme, le meilleur de sa vie est déjà dans son activité littéraire. De 1842 à 1847, il publie des articles de critique, des poèmes, des nouvelles; même ses heures de loisir sont des heures de travail. Quand il lit et relit George Sand ; quand il chasse, des semaines entières, dans les bois du gouvernement d'Orel, il prépare les récits qui fonderont sa gloire ; quand il discute avec ses amis, avec Biélinski surtout, il complète et mûrit les idées qui animeront toute son œuvre.

Ses relations avec^le critique dont le « cynisme » effrayait les beaux esprits de Pétersbourg, commencèrent en 1843. Biélinski avait loué des vers de Tourguénief; celui-ci, non sans hésitation, lui porta ses remerciements. Il trouva, dans un appartement misé-

rable, mais propre, un homme encore jeune, miné par la phtisie, nerveux, timide et gauche, tant qu'il n'était pas question, ou de philosophie — il était, lui aussi, passé par Moscou — ou de littérature. Il s'y intéressait surtout pour l'aide qu'elle pouvait fournir au progrès, c'est à dire à l'européanisation de la Russie; il était un Occidental convaincu, sans d'ailleurs bien connaître ni les mœurs, ni les langues, ni les œuvres de l'Occident. Tourguénief, lui, pouvait en parler avec une érudition qui nexcluait pas « ces mots, pénétrants comme la hache dans le sapin, qui sont aussi nécessaires à l'esprit du Russe que la vodka à sa langue ^ » Leurs conversations recommencèrent donc souvent; à Pétersbourg, en hiver; en été, dans la forêt de pins où les médecins envoyaient Biélinski se reposer. Ils y discutèrent, à perte de voix, sur l'Occident, la Russie, l'àme russe qu'ils admiraient, ses défauts qu'ils déploraient, non sans y démêler des indices d'une haute vocation ; après quoi ils passaient à des sujets qu'ils épuisaient encoremoins.«Ehquoi, criait Biélinski, après six heures de discussion, nous ne savons pas encore si Dieu existe, et vous voulez dmer-! »

Ces conversations ont complété l'œuvre de celles de Stankiévitch. On peut dire que l'éducation russe de Tourguénief est achevée au moment où, en 1847, il part, à la suite de M""^ Viardot, pour un nouveau pèlerinage en Europe.

' Gogol, Ames mortes, trad. franc., II, 127. — Id. 184. - Tourguénief, Souvenirs littéraires.

En 1843, la sœur de la Malibran, Pauline Garcia, était venue^ pour la première fois, chanter à Pétersbourg. Dès ce temps, Tourguénief l'avait connue. « Nous sommes déjà des amis de trois ans^ », écrit-il en 1846. A cette date, il est un de ses adorateurs attitrés. On conte à Pétersbourg qu'elle a, dans sa loge, une peau d'ours, avec des ongles d'or; quatre amis s'asseyent sur ses quatre pattes, et chacun deux, à chaque entr'acte, est tenu de conter une histoire; Tourguénief est, dit-on, la patte n'^ 3-. Patte ou non, il parle de Pauline Garcia à tout venant, même à Varvara Pétrovna qui, inquiète, va entendre « cette maudite Bohémienne'^ »; même à Biélinski, auquel il décrit ses transports le jour où elle lui a passé sur le front son mouchoir parfumé. Il insiste tant que Biélinski se fâche et lui reproche de tomber dans le sadisme*.

Tout cela ne renseigne guère sur les relations du poète et de la diva. On peut alléguer, si l'on veut, le mot dcBachaumont. «La Clairon a toujours quelque Busse pot-au-feu qui se contente de lui baiser la main^ m Mais Tourguénief n'eût été qu'un maigrepo/-ai*-/"ew ; en 1847, la mère et la tante Garcia s'usaient les yeux à raccommoder ses chemises. En somme, on l'accueille parce qu'il plaît, sans doute pour sa taille avantageuse et ses moustaches blondes, mais aussi et surtout pour

' Lettre de M"» Viardot du 8/20 novembre 1846. - Souvenirs de Berg, Messarjer historique. ^ Souvenirs de M">o Jitova.

* Mémoires de M^e Panaiéva.

'- Mémoires, 16 septembre 1764.

son esprit qu'elle comprend, dit-il, « bien mieux que je ne le comprends moi-même' ». De son côté il a, pour cette intelligence de femme qui comprend si bien, une sorte de respect étonné, et pour le talent — il dit le génie - — de la cantatrice, une admiration sans bornes. Il aime aussi la femme, sans doute, et les mots passionnés ne manquent pas dans ses lettres, mais presque toujours en formule finale, ce qui diminue peut-être leur portée. Même en ce temps, il est pour elle, avant tout, l'admirateur et l'ami.

On a supposé que pour elle seule il partit de Russie en 1847. En tout cas, à peine à Berlin, il la quitta pour aller attendre à StettinBiélinski,etle conduire aux eaux de Salzbrûnn en Silésie. Là, pendant quelques semaines, ils discutèrent comme à Pétersbourg; puis, un beau matin, Tourguénief disparut, oubliant ses malles. « Le diable seul sait où il est passé ^ », écrit Biélinski. A Pétersbourg, on affirme que les Viardot — car Pauline Garcia est maintenant M"® Viardot — l'ont chambré dans un château du pays basque, où, de sa fenêtre, il cause avec les loups*. En réalité, tantôt avec ses amis, tantôt seul, il est à Paris, ou à Bruxelles, ou à Toulon, ou quelque part dans l'intervalle, selon les déplacements de la diva, et aussi selon l'état de sa

' Lettre d'avril 1848.

- C'est aussi le mot de George Sand « Pauline Garcia-Viardot, ...le plus beau génie de femme de notre époque... » Histoire de ma vie, t. IV, p. 458.

^ Annenkof, Messager d'Europe, 1884.

* Souvenirs de Berg.

bourse, que les éditeurs sont seuls à remplir, et rarement de louis d'or.

Pour la France, qu'il voit pour la première fois, il n'éprouve aucun enthousiasme. « Elle n'est décidément pas belle », écrit-il, en arrivant à Lyon, en 1848 ^. Il fait pourtant une exception pour le Bourbonnais, et il en fera bientôt une autre pour la Provence. Dans une lettre de Toulon, il raconte sa première excursion en Méditerranée, sur un bateau de pêcheur, et sous des ondées, suivies d'éclaircies, qui font passer la mer de l'encre de Chine au blanc laiteux, puis au gris noir rangé d'écume, puis au bleu, sombre ou clair, avec de petites paillettes dor. La description est jolie, moins pourtant que ses tableaux de forêts.

En somme, Paris est la France pour lui, comme pour les autres Russes, mais il diffère d'eux par son dédain des plaisirs parisiens. En l'absence des "Viardot, il passe presque tout son temps au travail, à apprendre l'espagnol d'abord : il l'a commencé pour les vieilles Garcia, et le continue pour Calderon. « Son théâtre est simple et sain : le graillon littéraire ne s y fait pas sentir... Je suis tout encalderonisé », écrit-il en décembre 1847. Puis il se meta nos classiques, à Corneille, à Saint-Simon, qu'il va lire à Versailles, à Pascal, dont les Provinciales le transportent : « Bon sens, éloquence, verve ironique, tout y est! « En revenant à notre époque, il rencontre le Voyage autour de ma chambre et le maltraite. « Les admirateurs de

' Lettre inédite.

Sterne me sont en horreur... Ils se mijotent, se pourléchent, tout en se donnant des airs de simplicité, de bonhomie.» PuisM""^ Roland l'intéresse, mais moins que les contemporains, Michelet, George Sand surtout. « Elle a le don de rendre les impressions les plus subtiles et les plus fugitives, dune manière claire, ferme et compréhensible ; elle sait dessiner jusqu'aux parfums, jusqu'aux moindres bruits... Je m'exprime mal, mais vous me com prenez ^ »

Il va quelquefois aux Tuileries avec un livre, mais oublie souvent de l'y ouvrir : « J'y regarde jouer une foule d'enfants, tous charmants comme des amours, et si coquettement habillés... Leurs caresses gravement enfantines, leurs petites joues roses mordillées par le premier froid de l'hiver, l'air placide et bon des bonnes, le beau soleil rouge à travers les grands marronniers, ces statues, ces eaux dormantes, la majestueuse couleur gris cendre des Tuileries, tout cela me plaît infiniment, me repose et me rafraîchit... j'y rêve à ce que j'ai fait, à ce que je vais faire-. » Et les résultats de ces rêveries, ce sont des comédies, le Parasite, le Vieux garçon ; des nouvelles, le Journal d'un homme de trop, Trois rencontres; plusieurs des Récits d'un chasseur. « 11 ne s'est pas encore passé de semaine que je n'aie envoyé un manuscrit à mes éditeurs... Je tourne à l'ours ; je travaille avec une ardeur infatigable. »

' A M-"" Viardot, 17/b janvier 1848.

- Id., 14 décembre 1847.

Il annonce, du reste, qu'il va bientôt se secouer, courir Paris, c'est-à-dire d'abord les théâtres, au double titre de correspondant théâtral de M"»^ Viardot, qui est à Londres, [et d'auteur dramatique. Mais nos œuvres l'inspirent peu ; elles sentent la convention, le métier, le graillon littéraire « comme l'opéra dont Gluck disait qu'il puait la musique ». Il trouve aussi que nous comprenons mal les étrangers, même Verdi, qui, tout inférieur qu'il soit à Gluck, est encore trop haut pour nous. «En fait de musique, on n'aime ici que les chevaux et les mollets des danseuses. » Pourtant il applaudit ia /)ame Blanche. « Quelle jolie musique, galante et chevaleresque ! C'est moins brillant, mais peut-être plus français encore qu'Auber. Boieldieu est pâle quelquefois, mais jamais vulgaire^ »

Quant aux monuments et aux rues, il les visite avec les compatriotes qui viennent lui demander de les piloter, avec l'ami pas fort en français auquel il apprend à répondre qu'il a cent vingt-sept ans ; avec Biélinski toujours plus malade, qui s'intéresse surtout à la place de la Concorde, parce qu'elle a été celle de la Révolution; avec Herzen enfin que Nicolas I" vient de laisser sortir de Russie, en 1847, sur la réflexion que l'Europe est calme et sans doute pour longtemps-.

Là-dessus survint la Révolution de Février : beaucoup de Russes retournèrent en Russie, par peur de « sentir

« A. M""> Viardot, 8 décembre 1847.

- Souvenirs littéraires. — Mémoires de M"»» Ogareva-Toutchkova, Antiquité russe, 1889 ; de Herzen. — Annenkof, Souveiiirs et esquisses.

la barricade » ; Toiirg-uénief, qui était à Bruxelles, se hâta de revenir à Paris. Il a conté les péripéties de son voyage, les trains arrêtés, la rencontre d'un personnage empanaché, qui était, assurait le chef de gare, un commissaire de la République ; puis, à Paris, les rues dépavées, la gaieté de la foule, les taches de sang dans les coins ^.11 se logea rue delà Paix, près du boulevard, et là, de plus ou moins haut, selon l'état de sa bourse, il assista aux bagarres de mai, puis aux journées de juin, pendant lequelles il fut, assure-t-il, arrêté par des gardes nationaux qui le soupçonnaient d'être « un agent des rois, venu pour fomenter nos troubles ». Nous pouvons, nous, le soupçonner de charger ses récits à nos dépens. En tout cas, la lutte finie, il jugea prudent de voyager un peu, et c'est alors qu'il partit pour Toulon.

Ça été sa faiblesse, en tout temps, de se croire en péril pour ses opinions. Or, en 1848, il était un démocrate à tous crins, bien que sans illusions. « Dans le parti rouge, auquel j'ai l'honneur d'appartenir, on est bavard, paresseux, et propre à rien. » Cela ne l'empêche pas d'admirer Robespierre, d'excuser un peu Marat, de flétrir prêtres, bourgeois et soldats. « Quelle ignoble institution que l'armée, écrit-il de Toulon, après une conversation avec un vieil officier de chasseurs d'Afrique : ces gens-là, d'après la parole de leur

' Dans les deu.x nouvelles, L'homme aux lunettes fumées, et Nos r/ens m'ont envoyé, il a utilisé tous ses souvenirs de 1848. La première a été traduite dans Œuv)'es dernières, (Iletzel), sous ce titre, Monsieur François : la seconde, dans Reliques vivantes, aussi chez Iletzel.

Halma.nt. — Ivaii Tourirucnicf. 4

propre capitaine, tuent les gens désarmés, violent et pillent,' et cependant ce sont d'excellents soldats, qui aiment l'ordre. Que la foudre les écrase^ ! » Quand il apprend la victoire de Paskiévitch sur Georgey, il est navré. « Pauvres Hongrois !... Il n'y a qu'une patrie pour un homme de cœur, la démocratie : au diable la nationalité ! »

Au diable aussi, sans doute, Hegel et le principe que tout est rationnel qui est réel ! Les opinions des Viardot ont singulièrement déteint sur le germanomane et le francophobe d'autrefois; mais, à vrai dire, son évolution avait commencé, à Pétersbourg même, dans ses conversations avec Biélinski qui attendait de la France révolutionnaire la rénovation du monde : 1848 n"a fait qu'en marquer lachèvement.

Du séjour de Tourguénief à Paris date un autre changement, peut-être plus important, dans son humeur ou dans sa santé. A Pétersbourg, on lui reprochait ses étourderies ; à Paris, elles deviennent des excentricités inquiétantes. M"'^ Ogareva nous l'y montre, perché sur l'appui d'une fenêtre, pâle, ébouriffé, chantant « kokoriko », se penchant sur la rue avec des regards de fou. Lui-même il a raconté, plus tard, qu'en ce temps il était souvent pris d'affreux accès de spleen; qu'une fois, à Paris, pendant une crise, il s'était fait faire, avec un store arraché d'une fenêtre, un haut bonnet pointu ; qu'affublé de ce bonnet, il s'était mis dans un coin, le nez au mur, jusqu'à complet apaise-

' Toulon, 20 octobre 1848.

LA VIE Si

ment, et que, souvent, par la suite, il avait eu recours au même traitements

Folie ou mystification ? Une lettre de 1849 nous édifiera peut-être. Il est alors à Courtavehel, une maison de M™^ Viardot, en Brie, et y passe le temps à travailler, à causer avec les voisins, le jardinier, la cuisinière Véronique et les chiens du logis, Diane et Sultan. « J'ai beaucoup de temps ici, et j'en profite pour faire des choses parfaitement ineptes. De temps en temps, cela m'est nécessaire. Sans cette soupape de sûreté, je risquerais un jour de devenir très bête, pour de bon. »

C'est donc par hygiène intellectuelle qu'il cède à ces poussées d'extravagance, mais d'où lui viennentelles ? Neurasthénie, diront les médecins. Soit ! INIais il faut noter que sa santé générale est excellente, qu'il ne se plaint jamais de fatigue, bien qu'en ce temps il écrive des comédies, des nouvelles, et la plupart des Récils d'un chasseur; il ne souffre, d'autre part, ni d'amour contrarié, ni de déception littéraire, ni de nostalgie. En l'absence des Viardot, il est souvent seul, mais l'isolement lui pèse peu : il travaille et il aime la campagne, même celle de France ; seulement, il ne l'aime plus tout à fait de la façon d'autrefois.

A Ville-d'Avray, en 1848, comme jadis à Spask ou dans la Forêt-Noire, il ne peut «voir sans émotion une branche couverte de feuilles se dessiner nettement sur le ciel bleu », mais jadis il jouissait de son émotion sans la discuter. « Sanine vivait comme une plante, et

" Souvenirs de Polonski.

n'imaginait pas qu'on pût vivre autrement. » Maintenant il insiste, dans ses lettres, sur le « contraste de ce bois frôle, mais vivant, avec l'immensité vide du ciel, ... V amertume f raidie, la mélancolie sereine, qui se trouvent toujours au fond des impressions de la nature sur l'homme ». Plus il va, moins cette mélancolie lui parait sereine, plus cette amertume rancit, plus il s'interroge sur « cette chose indifférente, impérieuse, vorace, égoïste » qu'est la vie. A la vérité, derrière elle, il soupçonne d'autres forces, plus secrètes, mais hostiles ou bienfaisantes, qui le sait ? Un soir, il entend deux soupirs mystérieux. « Si quelqu'un, à ce moment, m'avait posé la main sur l'épaule, je vous avoue que j'aurais poussé un cri d'aigle ^ »

Terreurs mystiques, obsessions douloureuses, fantaisies incohérentes, nous trouvons en lui à peu près tous les traits d'un personnage qui justement en ce temps apparaît dans son œuvre. Il se joue à lui-même des variations surllamlet,

' Courtavcnel, 28 juillet 1849, dix heures et demie du soir.

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