LES ANNÉES DE MATURITÉ
Son retour en Russie. La mort de Varvara Pétrovna : Tourguénief propriétaire û'âmes. Son exil à Spask, ses distractions et ses travaux. Sa rentrée à Pétersbourg et sa grâce complète (18.00).
Ses voyages à l'étranger; leurs causes, sa santé. Ses opinions
sur Paris, Tltalie, l'Allemagne. Son installation à Bade, sa vie
avec les Viardot.
Ses retours en Russie, avant et après l'abolition du servage. Son
opinion sur la réforme ; ses soucis ; sa générosité envers ses
paysans, les accusations portées contre lui. Son pessimisme.
Une fois, à Courtavenel, Tourguénief avait rencontré dans les champs un corbeau gris, un compatriote peutêtre ! A celte pensée, sa muse s'était émue :
« Corbeau ! Corbeau ! Tu n'es pas lieau, Mais tu nous viens de mon pays.
Eh Ijien ! retournes-y ^ ! »
II n'éprouvait, pour son compte, aucun désir de l'y suivre. Qu'y chercher? Sa mère? Elle semblait avoir oublie son existence. Ses amis ? Les plus chers étaient
' Courtavenel. juillet 1848.
en France. La vie russe ? Dostoïevski venait d'être envoyé en Sibérie, etBiélinski, de mourir, juste à temps pour ne pas ly suivre. Restait la nature, les plaines et les forêts qu'il avait si souvent battues le fusil à la main, et certes il ne les oubliait pas. Dans une nouvelle écrite à Courtavenel, en 1850, il fait exprimer à son héros le désir de respirer l'âpre parfum des champs de sarrasin et de lin, d'entendre encore une fois la cloche du village nataP...Mais il parle, dans des lettres du même temps, des « plaines bien-aimées de la Brie », de Courtavenel, l'endroit qu'il aime le plus au monde.
Ce n'est donc pas le mal du pays qui la décidé à repartir. Il a expliqué plus tard qu'il n'avait pas voulu, par une prolongation d'absence, tourner à l'émigré politique, rôle encore moins fait pour lui que le métier de professeur auquel il avait songé jadis. Il semble pourtant que l'aggravation de la maladie de Varvara Pétrovna ait été la vraie cause de son départ. Il hésita quelque temps à la pensée des ennuis qui l'attendaient en Russie, se demanda si la patrie n'était pas « là où le cœur et l'esprit se sentent le plus à l'aise- »; puis, brusquement, il se décida : « Le vin est tiré ; il faut le boire ^. ^)
Nous le retrouvons, en août, à Tourguéniévo, le petit village qui lui vient de son père. Il y passe le temps à chasser ou à flâner. « Je n'ai pas grand'chose
' Journal d'un homme de irop.
■ A Louis Viardot, 24 juin 1850.
■" A Ilerzen, juin 1830.
à faire ici... mais une fois à Pétersbourg, casé dans une petite chambre pour tout l'hiver, j'abattrai de la besogne ! » En attendant, il suit de l'œil les oiseaux que fait fuir l'approche du froid.
« Nous voyons tous les jours des bandes de grues qui s'en vont de leur vol lent et régulier vers le midi. Je ne connais rien de plus solennel que leur cri qui semble vous tomber des nuages sur la tête et vous dire : « Adieu, « pauvres petits roquets d'hommes qui ne pouvez chan- « ger de place. Nous allons au Midi; vous restez dans la « neige et la misère! » Mais patience M »
Cependant, l'hydropisie de Varvara Pétrovna allait de mal en pis, et son humeur aussi. Tous les efforts de ses fils pour la revoir avaient échoué : elle se révoltait à l'idée d'une réconciliation qui eût été, lui semblaitil, l'aveu de ses torts. Fléchit-elle au dernier moment, certains témoins l'affirment. En tout cas, prévenu trop tard, Ivan n'arriva qu'après la fin de sa mère, et le récit qu'on lui en fit ne dut pas aviver ses regrets. « Elle ne pensait qu'à s'étourdir. La veille de sa mort, tandis que le râle de l'agonie commençait déjà, un orchestre jouait des polkas dans la chambre voisine , par son ordre. . . Elle ne pensait dans ses derniers moments, j'ai honte de le dire, qu'à nous ruiner, mon frère et moi. La dernière lettre qu'elle ait écrite à son intendant contenait un ordre précis et formel de tout vendre à vil prix, de mettre le feu partout, s'il le fallait, pour que rien ne... Enfin, il faut oublier-. »
1 X M"» Viardot, août, septembre 1830.
- Moscou, 24 novembre/6 décembre 1850.
Les premières semaines se passèrent en rèiçlements de comptes auxquels il ne prêta pas grande attention; que lui importait que sa belle-sœur prît l'argenterie et les bijoux?. « Je n'aurai jamais moins de 25 000 livres de rente, et avec cela on est riche. « Il faisait déjà des projets de retour en France, et les annonçait à la camarade qu'il avait amenée de Courtavenel. « Diane est avec moi, je viens de lui demander si elle se souvient encore de Sultan. Elle a dressé un peu les oreilles, et cligné de l'œil d'une façon significative. « Sans doute, il serait reparti tout de suite, sans des circonstances que l'on connaît mal, affaires d'intérêt, peut-être affaires de cœur.
C'est vers ce temps, en effet, que l'on place l'épisode de Féoktista, la femme de chambre serve qu'il aurait rencontrée chez sa cousine Elisabeth Tourguéniéva. Pas jolie, mais gracieuse, elle lui plut tant qu'il l'acheta, en étouffant sous les rouilles l'indignation de sa cousine. Emmenée tout en larmes, Féoktista fut bien traitée à Spask ; son maître lui apprit aussi à lire. L'idyile dura six mois, après lesquels Féoktista sortit de la vie de son maître, on ne sait comment. L'anecdote fait un piquant contraste avec la réputation dont Tourguénief commençait à jouir, d'an irréconciliable ennemi du servage — et c'est même pour cela qu'il ne faut l'accepter que sous bénéfice d'inventaire'.
Sans doute le gouvernement, plus que Féoktista, le retint en Russie. En 1832, les Récits d'un chasseur
' Souvenirs de Berg.
parurent en volume; Tourguénief devint populaire, et par suite, suspect. Quelques mois plus tard, lors de la mort de Gogol, il s'avisa, dans une lettre destinée à la publicité, de l'appeler « grand homme ». Le censeur de Pétersbourg biffa ces mots, comme il avait biffé, peu auparavant, dans un livre d'histoire naturelle, « la majesté de la nature », ce titre n'appartenant qu'aux tètes couronnées ^ Sans s'attarder en protestations, Tourguénief courut porter sa lettre à Moscou, où les censeurs la laissèrent passer tout entière. Quand elle revint à Pétersbourg, ce fut une tempête, et la police se rappela, fort à propos, que cet écrivain trop malin avait déjà donné, dans ses Récits d'un chasseitr, des preuves de mauvais esprit. On l'enferma donc, pour commencer, dans un commissariat de quartier — traitement inusité qui fit beaucoup jaser; — puis, réflexion faite, on l'envoya à Spask.
C'est l'aventure de Lermontof envoyé en exil pour des vers sur la mort de Pouchkine, mais en beaucoup moins tragique. D'abord, dans sa prison, la bienveillance du grand-duc héritier, ou peut-être celle des filles du commissaire, lui assura tout de suite un lit meilleur que la paille humide-; le commissaire lui-même, brave homme qui ne savait pas bouder devant une coupe de Champagne, en accepta tant de son prisonnier qu'il finit, un jour, par trinquer avec lui « à Robes-
' Skabilchevski, Histoire de la censure russe.
- Souvenirs du prince Obolenski, Antiquité russe, 1873. — Id.. 4890, Souvenirs de Nikitenko. — Tourgnénief à M'"» Viardot: « on me traite fort tiumaincment ».
b8 IVAN TOURGUÉNIEF
pierre » ^ ! Entre temps, le prisonnier s'initiait aux « passages à tabac » pratiqués dans sa patrie; il se loua, par la suite, de ses observations en ce temps-là 2. Enfin, quand on le fit sortir du commissariat, après un mois de détention, ce fut pour l'envoyer chez lui, à la campagne.
Il a conté, dans Faust, les impressions de ses retours à Spask, les vieux serviteurs plus cassés, la vieille maison plus renfrognée, le jardin plus touffu. Cette fois, le gouvernement avait l'attention de l'y renvoyer juste pour le printemps. « INIon jardin est splendide, écrit-il à ses amis de France... C'est une jeunesse, une fraîcheur, une vigueur dont on ne saurait se faire une idée. J'ai une allée de grands bouleaux devant mes fenêtres ; leurs feuilles sont encore légèrement plissées, elles gardent l'empreinte de l'étui, du bourgeon qui les renfermait, il y a quelques jours : cela leur donné l'air de fête d'une robe toute neuve, où les plis de l'étoffe se voient... Tous les arbres sont pleins de rossignols, de coucous, de loriots, de grives ; c'est une bénédiction ^. » Son Gogol à la main et Diane sur les talons, il refit connaissance avec tous les coins et recoins de ce royaume des oiseaux. Puis il chassa ; ses lettres aux Aksakof énumèrent orgueilleusement 334 victimes
' Journal des Goncourt, t. V, p. 24.
- « Je suis heureux d'être resté un mois en prison... Gela m"a fait voir le caractère russe d'un côté que je ne connaissais pas. » .4 Serge Aksakof, juin 1852.
^ A M»» Viardot, 12,24 mai 18.53.
tombées sous ses balles ^ Mais, avec septembre, arrivèrent la pluie et le vent. « On dirait que le magicien Hiver, comme l'appelle Pouchkine, a déchaîné sur nous son méchant dogue. Il s'arrête devant chaque maison, et hurle pour annoncer l'approche de son maître, m Ce maître arriva bientôt, avec son cortège ordinaire. « Je vous ai déjà dit, écritTourguénief à ses amis de France, ce que c'est qu'une mélielle russe... Aujourd'hui, c'est tellement affreux que c'est beau. La maison tremble et craque. Et puis, ces ténèbres blanches qui tourbillonnent devant les fenêtres-!... »
Que faire dans ces ténèbres? Tourguénief joua force partie d'échecs avec l'oncle peu fortuné dont il avait fait son régisseur, avec des voisins, et quelquefois tout seul, à l'aide des journaux spéciaux. « Ma vocation, disait-il parfois, en quittant l'échiquier, ce n'est pas la littérature, mais la stratégie. » Tout de même, sa meilleure distraction, c'était encore la musique ; il l'aimait, et pour elle, et en souvenir des absents. « Mes favoris sont Beethoven, Mozart, Mendelssohn et Weber^. » Un jour, un nouveau venu menaça de supplanter ce quatuor. «Tout ce qui n'est pas Gounod me laisse indifférent », annonça-t-il à ses amis. Mais bientôt Mozart reprit le pas même sur Gounod. Ces variations n'étaient pas des caprices ; Tourguénief entendait être méthodique et réfléchi en musique aussi
' Messager d'Europe, 1894.
- Lettre à M-»» Viardot, 28 octobre 1858.
^ Première collection des lettres, p. 19. — Lettres aux Aksakof. Messager d'Europe, 1894.
bien qu'aux échecs. Il jugeait de haut, à propos de son voisin, le poète Tioutchef, les impressions des profanes. « La plupart des liltcrateurs aiment la musique, mais pas pour elle... ils n'y recherchent que des impressions littéraires, ce qui ébranle vaguement, en eux, certaines impressions, certaines idées ^.. »
Tout cela ne remplit que ses soirées; dans la journée, ilfeuillette des livres de notre xvni° siècle, legs des vieux Loutovinof-, et des livres russes de toute époque. « Je suis plongé dans les chroniques », écrit-il aux Aksakof^ Il exagère, tout au moins, car il ne s'est jamais intéressé à la Russie des chroniques, et, d'autre part, le plus clair de son temps se passe à écrire. Dans le réduit, où la Muse lui sourit plus facilement qu'ailleurs '% il compose de nouveaux Récits dun chasseur; des xionyc\\çs,,Deux amis, Les eaux dormantes ;àes.a.vi\c\çii de critique; il commcncQ. Roudine . C'est l'époque la plus féconde de sa vie, et l'on devrait presque regretter les démarches des admirateurs, amis, arrière-petits-cousins, cjuilui valurent, en novembre 1853, l'autorisation de revenir dans les capitales -^
En 18o4, à demi gracié, il est installé à Pétersbourg, au milieu de ses amis des années quarante et des débutants, ([ui le regardent avec les yeux qu'il avait jadis
' A M'"" Viardot, 12/24 mai 1853. — kl. 28 octobre, l'J novembrn 1832.
- Faust.
■' Messager d'Europe, 1894.
' Journal des Goiicourl.
'■' Annenkof, La jeunesse deTourguénief.
devant Pouchkine ; il est, en effet, depuis les Récits d'un chasseur et la mort de Gogol, le premier écrivain de la Russie. Il va peu dans le monde, si ce n'est chez sa cousine, Olga Alexandrovna Tourgucniéva. Déjà ses amis parlent de leur prochain mariage ' ; mais, en réalité, il ne désirait d'elle que l'agrément d'une conversation féminine intelligente. Il n'aimait guère les propos des hommes qui le faisaient penser, disait-il, au grincement de roues mal graissées, grincement d'autant plus dur, en 1854, que la Russie étant en guerre, la parole n'y appartenait plus qu'aux stratégistes en chambre -.
Tourguénief ne semble pas s'être ému beaucoup de cette guerre. Sans doute il ne se croyait plus obligé de souhaiter, par libéralisme, la défaite des armées russes, mais il prenait facilement son parti d'échecs qui pouvaient tourner au profit du peuple. La chute de Sévastopol l'affligea, mais il s'en consola avec les récits que la lutte venait d'inspirer à un certain comte Tolstoï. « Avcz-vous lu son Sévastopol? l\\o\, je l'ai lu, j'ai crié « hourrah ! » et j'ai bu à la santé de l'auteur^. »
Quelques mois plus tard, cet auteur lui fut présenté. Ils trouvèrent réciproquement qu'ils posaient ; il sembla à Tolstoï que Tourguénief avait les cuisses d'un phraseur ; à Tourguénief que Tolstoï tirait trop vanité de son titre de comte. Lequel avait raison, c'est difficile
' Ivan Aksakof, t. III. Lettres, 21 aoûtl85i.
■ Annenkof, Messager cVEurope, 1894.
■ A Serge Aksakof, 3 août 1855.
à savoir. Sur une photographie de ce temps, ils figurent tous deux, au mïHeu d'un groupe de confrères. Tourguénief est assis, les mains sur les genoux, penché en avant, le regard vague et triste : Tolstoï, debout, a les bras croisés, la bouche amère, l'œil méprisante C'est lui, en tout cas, qui pose de la façon la plus choquante, sans doute parce qu'il est le plus jeune-.
Tourguénief n'avait encore que trente-six ans, mais il entrait déjà dans la crise qu'il décrit, en ce temps, à propos d'un de ses héros, « cette crise sans laquelle on ne reste pas honnête homme jusqu'au bout^ ». Il faut, en effet, pour le rester, renoncer de bonne heure à tous les rêves, à tous les désirs. « Résignation, ferme résignation, voilà le sens de la loi vitale, voilà le mot de l'énigme*. » A vrai dire, s'il désirait moins, il regrettait beaucoup, il s'effrayait de la fuite du temps.. « Je ne suis pas triste, j'ai du travail devant moi... Et pourtant je sens ma vie qui s'épuise, goutte à goutte, comme l'eau d'un robinet à demi fermé ^ ».
Quelques mois plus tard, après la paix de Paris, une ère nouvelle commença pour la Russie. On respira; on renoua les liens avec l'Occident ; le Ilot des voyageurs recommença à couler vers Paris. Tandis qu'en province
' Photographie de mars 185G, publiée par V Antiquité russe, 1880 (supplément, t. XXVII).
- André Kolossof.
'■' Nichée de gentilshoinines..
* Conclusion de Faust.
■' A M""> Viardot, Spask, 1ù,2o octobre 1852.
L'<^ Li:0\ TOLSTOÏ. — GRIGOROVITCII
GONTCIIAROF. — TOURGLKMEF. — DROUJININE. OSTROVSKI
d'après une photographie prise en mars l85() et piililit^c tlans le Siipiiléiiient ilo V Antiriuité Russe, 1880, T XXVII.
on racontait qu'il allait être nommé censeur S Tourguénief sollicita et obtint un passeport; en juillet I806, il passa la frontière, sans regrets. 11 avait beaucoup à faire en Occident; se soigner — les Russes de ce temps ne croyaient qu'aux médecins étrangers ; — revoir sa fille qui, depuis I80O, était en France, confiée aux soins de M™^ Viardot; enfin, retrouver ses amis. « Ce sera un jour heureux pour moi, leur avait-il écrit en 1850, que celui où je vous reverrai ; il me dédommagera des tristesses qui m'attendent en Russie^. » On peut penser enfin qu'il avait besoin de l'Occident lui-même, de la liberté et de la civilisation dont il avait été sevré six ans.
Nous le verrons bientôt revenir en Russie, mais jamais pour un long séjour. En ce temps, il ne se fixe nulle part. En 1856, il va d'abord à Courtavenel, puis à Paris, d'où il part, en mars 1857, avec Tolstoï, pour Dijon, et bientôt après, pour Genève. En septembre, il est à Courtavenel ; en décembre, à Rome. De 1858 à 1864, on le voit, à peu près chaque année, à Paris, Spask, Pétcrsbourg, Courtavenel, Soden, Vienne, Rome, dans l'île de Wiglit, etc. 11 mène, suivant sa propre expression, « une vraie vie de Tzigane'».
En fait, ses déplacements ont des motifs plus précis que « la nature errante de l'homme russe ». S'il voyage, c'est d'abord pour consulter les célébrités médicales ; à Vienne, Sigmund ; à Paris, Roger; à Karlsruhe, à
' Ivan Aksakof, Lettres, 18 janvier 1850.
■ Lettre inédite.
■ A Droujinine, o décembre I806.
64 IVAN TOURGUKNIEF
Dresde, dauLres docteurs fameux ; c'est ensuite pour exécuter leurs ordonnances. Lun l'envoie à Rome, pour l'air du Midi ; l'autre, à Wight, pour celui de la mer; un troisième à Soden, pour telle eau; un quatrième à Bade, pour les sapins. C'est aussi sur l'avis d'un médecin qu'il est allé à Dijon , on se demande pour laquelle de ses maladies ^
Il en avait tout un lot; d'abord, « la goutte, triste récompense de ma sobriété! » écrit-il ; puis des ennuis du côté des reins. Il était sujet aux grippes et aux bronchites. Il avait enfin, au moins en imagination, toutes les maladies qu'il plaisait de diagnostiquer à ses médecins de tout pays ; le plus raisonnable était encore le Français qui, le jugeant perdu sans recours, refusaitde le soigner. Nous savons enfin que, depuis longtemps, il souffrait de « phobies » étranges. En 1848, à Paris, il avait cru sentir l'odeur du choléra, « un mélange de renfermé, de champignon... » Depuis, il la retrouvait partout, jusqu'au fond des campagnes russes. Allait-il à Spask, le fantôme s'y dressait aussitôt devant lui. « Le choléra, mes pigeons, le choléra fait rage autour de nous... Adieu les coqs de bruyère; me voilà seul chez moi, à me faire de la bile, en écoutant les borborygmes de mon estomac... Je ne prends plus que des bouillons et parfois un petit morceau de veau. » Ses lettres ne sont qu'un gémissement- ; il est une loque,
' Annenkof, Messager d'Europe, 1885. — Première collection des lettres, passim.
- Lettres, passim. 11 faudrait les citer toutes. Souvenirs de M^e Toutchkova-Ogareva, de Polonéki, etc.
une ruine ; s'il lit, c'est le Dictionnaire de Médecine. Ses amis le croient perdu, à telles enseig-nes quWnnenkof part pour lui dire un éternel adieu. II le rejoint à Dresde, et le trouve tout guilleret. « Mon mal, explique-t-il, joue avec ses victimes et leur laisse des répits trompeurs^. » Annenkof se croit mystifié, mais Tourg-uénief est sincère ; il n'a jamais trompé autrui qu'en se trompant lui-môme.
Il est sincère aussi quand il se plaint de la France. S'il y reste, affirme-t-il, c'est pour sa fille, pour les Viardot; il languit après Spask ; dans les plaines de Brie, jadis ses « bien-aimées », il y a plus dimbéciles que de perdrix-. Un voisin de table, à Vichy, lui soutient que des moujiks vendent leurs fdles pour le harem du Khan desTatars, etTourguénief s'indigne de la stupidité de ce voisin, mais à tort; le fait a été presque vrai '.Puis il s'en prend au «répugnant «Paris '. En 1848, il l'aimait;
• Messar/er d'Europe, 1884. — On peut se convaincre que Tourguénief, si malade qu'il crût être, n"était pas un compagnon mélancolique, .par une lettre de Nicolas Tolstoï (le frère aîné de Léon) qui, lui-même très malade, vient de passer quelques semaines avec lui à Soden. « Mon appétit s'en est allé depuis que je n'ai plus près de moi sa grosse et forte personne ; et qu'il n'exige pas, tantôt des carottes pour sa viande, tantôt de la viande pour ses carottes. » Vie et œuvre de Léon Tolstoï, Biroukof, Paris, 1906.
- Lettre à Tolstoï, novembre 1856 ; à Serge Aksakof, novembre 1835; à Herzen, septembre 1839 ; à Annenkof, même année.
^ Voir La Russie auXVlII^ siècle, E. Haumant, p. 173. En réalité, c'étaient, non les moujiks, mais des seigneurs, qui vendaient des fdles pour l'exportation.
* « Je déteste ce qui est français, surtout ce qui est parisien ». Conversation avec Fet. Mémoires de Fet.
Haumant. — Ivan Tourguénief. 5
mais comment aimer le Paris d'un Empire queTourguénief juge en vaincu — non de Crimée, nitchevo ! — mais du coup d'État 1* Il relit Tacite, évoque, à l'intention de Napoléon III, Héliogabale etCaracalla; s'échauffe pour Garibaldi, « le héros des temps modernes » ; raille le voltairien Thiers, le protestant Guizot, le lamartinien Lamartine, qui ont blâmé la guerre d'Italie', et refuse néanmoins d'assister au retour des troupes libératrices.
« Il y aura des baïonnettes, des uniformes, des cris, « des policiers insolents, des aides de camp pomma- « dés... il fera chaud et ça sentira fort ! Il vaut mieux « rester à Courtavenel, regarder dans le jardin pai- « sible, en mêlant lentement les images que forme ma « fantaisie avec les souvenirs de la patrie et des amis « lointains... Dans le corridor on entend les voix des « enfants; d'en haut descend une mélodie de Gluck. « Que me faut-il de plus-? »
Ses propos politiques ne sont guère que ceux des Viardot. Il est plus personnel, mais pas plus bienveillant quand il parle de nos écrivains. Il en a rencontré chez jM""" d'Ary (?) puis au dîner Magny ; aucun ne lui a plu. Il se plaint, comme jadis, de leur graillon; ils n'ont ni fraîcheur, ni poésie. « J'aime encore mieux leurs épiciers ! » s'écrie-t-iP. Dans ses lettres à Serge
' A Herzen, 'J mars 1861, lettres publiées par Dragomanof.
- A Annenkof, 1" août 1859.
^ A Herzen, janvier 1857. V. Journal des Goncourt, II, 95, sur la première venue de Tourguénief au dîner Magny, et Flaubert Lettres à George Sand 1861 : « On a tenu au dernier Magny de telles conversations de portier que je me suis juré de n'y pas remettre les pieds. »
Aksakof, il se moque de la lyre grinçante d'Hugo, des gloussements de Lamartine, du faux réalisme de Balzac, et même des « radotages » de George Sand^ A Ivan Aksakof il conte qu'Alexandre Dumas lui a prédit la disparition prochaine de la langue russe ; tous les Russes auront appris le français pour savourer Les trois Mousquetaires dans l'originaP. Tout compte fait, ses jugements font regretter Tolstoï qui, en ce temps, nous accorde du moins un grand écrivain, « le Dickens français », Paul de Kock^.
Quant aux Français qui ne sont ni épiciers, ni gens de lettres, ils ont parfois de la politesse et de l'esprit, mais cet esprit est vulgaire et bas. « Avec eux, écrit-il dans Fumée, quelque effort qu'ils fassent sur euxmêmes, il vous faudra entendre discuter sur le beau sexe. » C'est l'atténuation d'un de ses propos de chasse au peintre strasbourgeois Schutzenberger : « Leurs conversations finissent toujours par des... polissonneries » ; il employait un autre mot. Et sa conclusion était qu'en France, il n'y a pas de mœurs, ou qu'elles s'en vont*.
Lesgallophobes les plus déterminés n'ont jamais été plus amers. Le slavophile Ivan Aksakof nous a traités avec plus d'équité que son ami « l'occidental », à tel point qu'on se demande si le culte du passé ne laisse pas l'esprit plus ouvert que celui de l'avenir. En fait,
' A Herzen, à Serge Aksakof, passim.
* Ivan Aksakof, Œuvres, t. II, p. 325.
^ Conversation avec Skyler, Antiquité russe, 1890.
' A Serge Aksakof, Paris, janvier 1837.
les sévérités de Tourguénief tiennent à des causes très compliquées. D'abord, il rend Paris responsable de plusieurs de ses maladies. Ensuite ses relations avec une famille plus cosmopolite que française ne lui ont pas fait connaître la vraie France ; puisque notre vie, pour lui, se réduit à celle du boulevard, avec ses relents d'absinthe et de poudre de riz, ce n'est pas surprenant qu'il l'ait « dans le nez^ ». D'autre part, il pense, en nous maltraitant — surtout dans ses lettres à des slavophilcs — se faire pardonner son départ de Russie ; nous sommes les victimes propitiatoires qu'il immole à la jalousie nationale. « Moi, gallomane ! vous allez voir. » Mais tout cela dit, il reste des raisons sérieuses, et à sa gallophobie, et à ses préférences pour l'Allemagne et l'Italie.
Il est allé souvent à Rome, a Nulle part on ne saurait flâner avec autant de charme, mais, dans cette flânerie, la pensée est toujours en travail... on ne sent pas la fatigue et les remords qui accompagnent le désœuvrement vulgaire et stérile. » Il lit ^Mommsen, les historiens latins, et conclut de ses lectures que « l'indifférence russe pour les anciens est une véritable barbarie ». Puis il visite les environs ; les restes des villas de l'Empire ou de la Renaissance le charment par la grâce de leurs lignes vues ou devinées, leur harmonie avec le cieletles nobles horizons de lacampagne romaine. «J'ai compris ici, pour la première fois, le mot du poète, « ma tristesse sereine »... On y travaille avec plus de
* (( Voniaiet » A Anncnkol, 10;22 juin 1859.
plaisir; la solitude n'y est jamais ennuyeuse ; l'air est merveilleux ; chaque'jour est une fête de lumière ^ » Il repart pourtant pour Paris ; car, explique Annenkof, il a besoin des échos et des discussions d'un grand centre européen, et la Rome papale n'en est pas un.
Cependant, il allait tous les ans en Allemagne, et n'y recherchait ni les discussions, ni les grands centres, mais seulement les vallées qu'il avait parcourues jadis, encore étudiant, et les petites villes où il pouvait se croire au temps de Hegel, de Gœthe et de Schiller. Il ne voyait pas la jeune Allemagne, ne prévoyait pas la Germania casquée et cuirassée. Il a connu, vers 1862, un des initiateurs des temps nouveaux, le socialiste Lassalle ; mais son œuvre ne nous montre, en fait d'Allemands, que d'innocents mélomanes, apaisants comme les effluves de leurs forêts. Près de ces forêts, Tourguénief se portait mieux et travaillait plus; pourtant il ne s'y attardait pas plus qu'à Rome. Il reprenait le train de Paris, quitte à s'y redire les vers de Heine :
0 DeuUchlanch mcinc ferne Liebe, Gedenk'ich Bciaer, wevi'ich fast ; Das muntre Frankreick sclœint mir triibe, Das Iciclïte Volk winl mir zur Lasl !
En somme, ce qu'il détestait à Paris, c'était l'accumulation d'odeurs humaines, le matérialisme des bourgeois de Balzac, le manque d'espace et de poésie. Il lui fallait, après chaque séjour dans cet air étouffant,
' Leltros à Annenkof, Messcif/er d'Europe, 188o, 1893.
une cure de poésie de l'autre côté des Alpes ou du r«hin. Mais bientôt il y était las, en Italie, de l'obsession du passé ; en Allemagne, des puérilités du goût allemand^ : « ce scélérat de Paris, je l'aime pourtant ! » s'écriait-il alors. La résidence idéale eût été pour lui celle qui combinerait la nature allemande avec le goût français. Il la trouva en 1864.
En 1864, en effet. M"'' Viardot renonça au théâtre, et se fixa à Bade, avec sa famille. Tourguénief l'y suivit et s'installa d'abord dans une petite maison, aujourd'hui disparue, de la Schillerstrasse, avec un seul étage, et un jardin « de curé » ou « de Marguerite )). Mais en môme temps, il se fit construire, dans le voisinage des Viardot, une maison, presque un petit hôtel, en style Louis XIII, avec un toit aigu, de hautes cheminées, de belles pièces largement éclairées^. Devant ses fenêtres, du côté opposé à la rue, s'étendait un jardin, pas très grand, mais avec une source et de beaux arbres ; au delà, l'horizon s'ouvrait sur des pâturages qui montaient, entre des barrières de bois, jusqu'à la forêt. En 1868, Tourguénief s'installa dans sa nouvelle demeure : à défaut de Spask délaissé, il avait enfin un nid en Europe.
D'ailleurs, sa « vie de Tzigane » continua, avec cette différence qu'au retour, maintenant, il retrouvait son chez soi, en même temps que celui des Viardot. Plus
' Journal des Goncourt, V, 97.
- Freinersbergstrasse. Elle est actuellcmenl à vendre (septembre 1900), et rien n'est plus triste que son jardin abandonné.
que jamais, sa vie s'associe à la leur, à la grande joie des mauvaises lano'ues. Badois de fondation ou de passage glosent ferme sur la dépendance dans laquelle il est ou paraît tombé. Les Viardot ont fait de lui leur factotum, assure-t-on ; à la chasse, avec Monsieur, il porte le carnier; à la ville, avec Madame, il porte les cahiers de musique ; s'il en oublie un, il est grondé et renvoyé le chercher ' ; Monsieur passe sur lui les mauvaises humeurs que lui donne Madame-. Et de Bade, où elle est née, la légende de son « asservissement » gagne la Russie où elle achèvera de cristalliser.
Faut-il dire quelle ne correspond guère à la réalité ? Il est certain que Tourguénief n'était pas de ces vieux amis qui, avec le temps, tournent en tyrans ; que son attachement enthousiaste à M"^ Viardot et aussi sa « nature moutonnière » le prédisposaient à la patience, et qu'il en avait beaucoup ; mais rien ne prouve qu'elle ait jamais été mise à de vraies épreuves. Il se peut que M"* Viardot ne le traite pas toujours en illustration européenne ; qu'elle voie encore un peu, en lui, le jeune homme « mauvais rimeur et bon tireur^ » qu'on lui avait présenté en 1843, mais en quoi sa dignité en est-elle atteinte ? Et s'il sacrifie un peu de son indépendance, cette perte n'a-t-elle pas ses compensations ?
Il aimait la solitude ; mais, prolongée, elle l'attristait. Il lui fallait le voisinage d'amis, la conversation des
' Souvenirs d'une ancienne élève de M"» Viardot. ' Souvenirs, non écrits, d'un vieil habitant de Bade. ' Souvenirs de Bcrg. Voir plus loin, p. 84.
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femmes, de celle surtout qui, depuis si longtemps, était sa confidente et son oracle; enfin, il aimait les enfants. A beaucoup d'ég-ards, il était né pour la vie de famille. Jeune, il lavait redoutée ; nous avons vu avec quelle indignation tragi-comique, il repoussait, à Spask, l'idée d'aliéner son indépendance. Plus tard, il changea d'avis. « Mariez-vous, écrit-il en 1858 à son ami Kolbassinc. C'est le conseil d'un vieux célibataire qui sait combien le célibat est amer^ », mais se croit aussi trop abîmé pour en sortir, a Olga est venue me voir avec les enfants, écrit-il à Herzen, en 1861 ;j"aifait l'ours et marché à quatre pattes. Gela, c'est dans mes moyens ; mais me marier, ô cruelle ironie - ! »
Bade et les Viardot lui donnaient ce qui était dans ses moyens. Ai)rès une journée passée dans les bois, peu lui importait d'être, au retour, plus chargé de gibier que Louis Viardot. Dans Bade même, il voyait défiler devant lui toute une société cosmopolite. Russes plus ou moins névropathes. Allemands gourmés et patauds, Parisiens sautillants; ils lui apportaient, les uns et les autres, les rumeurs de l'Europe et la matière d'abondantes caricatures. Las de leuroisiveté, il rentrait, soit chez lui, soit chez les Viardot. L'active M"^^ Viardot lui faisait écrire des opérettes dont elle composait la musique; on les jouait ensuite, presque toujours chez lui, où il y avait plus de place. « Voilà que ma maison est envahie d'élèves de M"'^ Viardot qui chantent.
^ Première colleclion des lettres, p. 8c - Lettres éditées par Dragomanof.
dansent, s'iiabillcnt... Aujourcriiui, première représentation en costumes. Je ferai le rôle de l'Ogre, tout en rouge, avec une énorme perruque rousse ». Dans une autre letlre, il raconte que le roi et la reine de Prusse, le grand-duc et la grande-duchesse de Bade et d'autres Altesses ont assisté à la représentation de Krakamiche, le dernier des sorciers ; qu'il a joué Krakamichc, pas si mal qu'on aurait pu s'y attendre ; que le speech, dans lequel il a légèrement parodié un discours de Napoléon III, a fait sourire les augustes hôtes; que la musique a été ravissante, et M"'*^ Viardot satisfaite ^
Il est probable tout de même qu'à ces jours bruyants il préférait, et les jours de chasse, et ceux de travail, et les soirées en famille, chez les Viardot. Les enfants jouaient ; quand ils avaient disparu, la maîtresse de la maison chantait, presque toujours du Gluck ou du Mozart — Wagner n'était pas en honneur chez elle, — parfois des romances russes dont elle avait arrangé la musique, et ïourguénief les paroles. Très tard, on se séparait et Tourguénief regagnait sa maison. Son traducteur et ami, le Silésicn Pitsch qui, chaque automne, passait quelques jours chez lui, nous a laissé la description de ces retours nocturnes, parles chaudes nuits d'août ou de septembre. I/oreille encore pleine des mélodies qu'ils venaient d'entendre, les deux amis remontaient en causant, la Thiergartenstrasse -. « Comme
^ A Annenkof, lettres de -1868, passim. - Elle n'est devenue que plus tard la Fremersbergslrassc.
il savait bien dire ce qu'il avait senti et pensé! Au loin, dans la forêt, le cri de la chouette nous saluait, et, dans le jardin, le murmure familier de la source; les feuilles des noyers frémissaient doucement dans le silence de la nuit ; de temps en temps, des fruits mûrs se détachaient des poiriers, et tombaient avec leurs rameaux trop lourds. Pégase flairait une trace quelconque, et grondait. Sur les prés s'étendait un brouillard blanchâtre... Souvent l'aurore nous trouvait debout sur le perron ; lui, causant toujours sans se lasser, et moi tout oreilles ^ »
Malheureusement, cet Ekkermann d'un autre Goethe ne nous a pas transmis ces longues conversations. Elles roulaient, sans doute, parfois sur la santé de Tourguénief, — on venait de lui découvrir une nouvelle maladie- — le plus souvent, sur ses travaux, la lointaine Russie, et cette autre face de son existence dont il n'aimait pas, en général, à parler avec des Occidentaux.
Nous savons déjà que chaque année il retournait en Russie toucher ses revenus, recevoir les doléances de ses paysans, et surveiller vaguement son oncle-régisseur; enfin revoir son pays et ses amis. Le romancier Grigorovitch nous a laissé le récit dune de leurs visites àSpask. Alléchés par la description du château, du parc,
' Pitsch, souvenirs parus dans la Schlesische Zeitung et traduits en russe dans La critique étrangère et Tourguénief.
' Eine Verdichtung der rechten Ilerzklappe, en allemand dans le texte russe d'une lettre à Ilerzen, octobre 1869.
et surtout d'une voisine devant laquelle ils se prosterneront, a dit Tourgucnief, comme les épis devantlafaux, ils partent de Moscou en tarantass, à trois, le critique Droujinine, le bonmottist Botkine et Grigorovitch luimême. Arrivés moulus, ils trouvent que parc et château sont très quelconques, et la voisine un laideron ; mais après un plongeon dans l'étang, suivi dun plat de champignons à la crème, leurs fronts se rassérènent; on bavarde, on chasse, on imagine enfin de composer, à quatre, et déjouer une comédie, V École de l'hospitalité, dont les héros seront Tourguénief lui-même, et les victimes qu'il a prises au piège de ses descriptions. A ce premier numéro, Tourguénief en ajoute un second, une parodie de YAntigone d'Ozérof. Pendant liuit jours, on plante des clous, on tend des étoffes, on arrange des costumes; les voisins, en masse, réclament des invitations qu'on ne leur refuse pas. Le grand jour arrive enfin ; les deux pièces sont jouées devant une salle comble, mais avec un simple succès d'estime. Ce qui plaît le plus aux spectateurs, assure Grigorovitch, c'est la perruque de Tourguénief en Œdipe, et aussi, dans L' Ecole de l'hospitalité, au moment où le feu éclate chez lui, son cri en quelque sorte historique. « Sauvez-moi! Je suis le fils unique d'une riche veuve '■ ! »
Les années suivantes, les retours de Tourguénief furent moins gais. Le temps n'était plus aux comédies, mais aux réformes. L'émancipation des serfs se prépa-
' Grigorovitch, Souvenirs littéraires, t. XII des Œuvres complètes.
rait. Tourg-ucnicf était à Uomo quand il apprit les projets du g-ouvcrnemcnt. Avec les autres Russes qui s'y trouvaient en ce temps, Rostoftzof, Tcherkasski, etc., il discuta fiévreusement les solutions possibles du grand problème, se préoccupa de la fondation d'un journal destiné à soutenir ou à pousser les gouvernants : puis d'une réorganisation de l'enseignement public, corollaire indispensable de la réforme. Il songea même à l'envoi dune adresse à l'empereur, pour lui faire savoir quelle constitution la Russie attendait de lui, et cette idée ne fut })assans lui causer, par la suite, des ennuis avec la police. L'adresse n'avait d'ailleurs pas été envoyée, pas plus que le journal n'avait été fondée
L'activité deTourguénief dansses propres domaines fut plus efficace. Depuis longtemps, dès i8o0, il avait affranclii ses dvorovyé, ses domestiques, en les dotant de maisons et de terres ; aux autres serfs, ceux de la glèbe, il avait donné le choix entre la barchtchina, la corvée, et la redevance en argent, ïabrok. Puis il avait fondé un hôpital sous la direction, d'ailleurs négligente, de son ex-diadia,Koudriacliof. Lorsqu'arriva l'abolition du servage et la liquidation des comptes entre seigneurs et paysans, il dota de terres, gratuitement, SCS dvo?'ovi/é, et remit aux moujiks le cinquième de l'indemnité qu'ils lui devaient pour les terres arables. A ces concessions, ou plutôt à ces dons, il en joignit
' Anliquilé russe, 1883. Annenkof, Messager d'Europe, 1885. Dragomanof, Lettres de Kavélaie et de Tourçjuénief à Ilerzen, p. 124, etc.
LA VIE il
dautres. dons de bois, par exemple, qui se renouvelèrent à chacun de ses séjours à Spask '.
En somme, il avait été, au temps du servage, le maître qu'on ne redoute guère; on racontait qu'une fois, allant en visite, avec sa voiture, ses chevaux, son cocher, ses laquais, il avait vu le tout s'arrêter, parce que, sur le siège, le laquais et le cocher jouaient aux cartes ; sans protester, il avait attendu la lîn de leur partie -. Plus tard, il s'était montré beaucoup plus généreux que la plupart des propriétaires. N'empêche qu'il fut accusé d'avoir odieusement menti à ses principes libéraux. On lui reprocha de n'avoir pas, à la mort de sa mère, affranchi tout de suite tous ses serfs ; on s'empara de la légende de Féoktista pour le charger de méfaits dignes des vieux Loutovinof. Il a lui-même enchâssé dans Fumée un de ces racontars des années soixante. iM""^ Soukhantchikova apprend à l'honnête Bambaief que l'écrivain Tentéléief a voulu, à Paris, se faire présenter à M™*^ Beecher Stowe. « Comment ? lui a dit l'Américaine; vous, Tentéléief, vous osez paraître devant moi \ » et vlan ! de la main qui avait écrit la Case de l'Oncle Toni, elle lui donna un soufflet-' ! — « Quoi ? s'écrie Bambaief, ahuri ; un soufflet ! Je croyais qu'elle l'avait simplement mis à la porte ! »
D'ailleurs ïourguénief n'a pas été sans avoir des
' Première collection des lettres. Souvenirs de E. Garchine, Messager historique, 1883. Article de Goutiar dans le Messager d'Europe, Tourguénief et ses paysans.
- Messager russe, 1890, VII, 16.
^ Fumée, trad. franc., p. 29.
ennuis avec ses paysans. INIéfiants en Russie comme ailleurs, ils regimbaient contre sa générosité, s'obstinaient à préférer la corvée à la redevance. Puis, en vertu du principe que a la propriété du seigneur, c'est le vol! », ils lâchaient leurs vaches dans ses prés, coupaient du bois dans sa lorèt et jusque dans son jardin; chaque hiver, on lui sciait son banc favori, en face de l'étang. Ils étaient d'ailleurs les meilleurs (ils du monde et disposés ^à reconnaître à leur façon les bontés de leur aveugle, comme ils l'appelaient à cause deson lorgnon. « Un jour, disait-il à son ami Polonski, nous serons assis derrière la maison, à boire le thé ! Voilà que, par le jardin, arrivera une foule de paysans. Ils ôteront leurs chapeaux, s'inclineront profondément. « Eh bien, frères, demanderai-je, que vous faut-il ? — Excuse-nous, maître, répondront-ils ; ne te fâche pas. Tu es un bon maître et nous t'aimons bien... mais voilà qu'il faut te pendre, et celui-là aussi (en te montrant, toi, Polonski). — Comment? nous pendre? — Eh oui! c'est un oukaze qui le dit... Nous avons apporté une corde. Fais ta prière... nous attendrons bien un peu M »
Chaque année, il revenait en Piussie avec un peu plus d'appréhensions. APétersbourg, au sortir du train, les gens de police lui demandaient compte de ses fréquentations à l'étranger ; en ville, il lui fallait s'expliquer avec Gontcharof, qui se prétendait plagié par lui, avec Nckrassof, qui lui en voulait pour des raisons
* Souvenirs de Polonski.
d'éditeur; l'accueil des salons, plus ou moins ciiaud selon la vogue de son dernier roman, n'était pas une compensation à ces ennuis. Sur la route de Spask, c'était le tableau de la misère russe. « Il me semble que je n'ai jamais vu les habitations aussi misérables, les visages aussi hâves, et tant de cabarets. » A Spask même, il est content de voir qu'au moins les toits de chaume ne sont pas béants \ mais quelle tristesse, quel silence chez lui ! « Tous ces nombreux dvorovye ont disparu, un seul domestique me suffit maintenant-. » Puis ce sont les démêlés avec l'intendant, les paysans, les visiteurs. Un jour, il raconte à Tolstoï le plan d'éducation qu'il a adopté pour sa lille. « Ah oui ! interrompt l'autre ; vous faites sur elle des expériences in anima vili ! » Si doux qu'il fût, Tourguénief se fâcha, fut violent, et peu s'en fallut que l'incident ne se terminât par un dueP.
II oubliait, ou tâchait d'oublier toutcela en travaillant, en écoutant les oiseaux de l'allée des tilleuls, en contemplant l'étang ; que d'aventures, que d'émotions, lui rappelaient, à chaque pas, tous les coins du jardin et du petit bois ! « Je me suis revu tout petit garçon, courant dans les allées, me couchant contre les platesbandes pour y cueillir des fraises : voici l'arbre où j'ai tué mon premier corbeau ; la place où j'ai trouvé un énorme champignon ; ici j'ai été témoin de la lutte d'une
* A M-» Viardot, 13-25 juin 1868.
' M., 14/26 juin 1868.
■' Voir Birouiiol", Vie et œuvre de Tolsloi, Paris, 1906, l. If, p. 180 et suiv.
80 IVAN TOURGUÉMEF
couleuvre et d'un crapauds » Ces promenades et ces rêveries lui étaient particulièrement douces dans les derniers jours de l'automne; il aimait, comme les avait aimés Pouchkine, « ces jours où il n'y a pas de vent du tout, où le sol est élastique... où l'air a comme un goût vineux... où la terre est couverte de gousses qui crépitent quand on marche dessus-... « Mais bientôt les pkiics arrivaient, et avec elles, le désir de revenir à Bade, dont la pensée ne le quittait jamais ; dans une lettre de 1867, adressée aux « amis lointains », il y a encore un myosotis cueilli à Spask. Il commençait ses préparatifs de départ, et aussitôt le bruit s'en répandait dans le pays. « Je m'en aperçois au flot des pétitionnaires. C'est une vraie Cour des [Miracles. D'où sortent tous ces boiteux, ces manchots, ces êtres décrépits et que la faim rend tout hérissés ? Pauvres gens ! quelle profonde misère partout ^ ! »
Ces images de Russie le suivaient à Bade, avec les souvenirs des innombrables querelles où il avait été mêlé, malgré lui, et l'impression de plus en plus cuisante de ses échecs littéraires, qui se multiplient maintenant. Sa popularité a disparu depuis Pères et Enfants ; il est devenu, dit-il, « la vieille bête qui ne comprend ni son temps, ni ses besoins » et qu'il est de bon ton, dans la presse, de bafouer à tout propos ou sans propos. Puisses vieux amis disparaissent; Ilerzen
' Lettre inédite, 14,^6 juin 1868.
- Journal des Concourt, V, i'75.
' Lettre inédite, 23 juin/.5 juillet 1868.
meurt en 1870. Lui-même, il se sent vieillir : ses maladies lui laissent un peu plus de répit, c'est vrai, mais il se rappelle des dates, et en conclut que la mort est proche. Ses œuvres se font plus amères et le décor poétique et brillant de ses années de Bade recouvre un pessimisme de plus en plus sombre. « Il y a un proverbe qui dit : (c Vieux serviteur, vieux chien ! à la porte ou sous le banc!... Je m'en vais sous le banc ^ »
' A Annenkof, octobre 1870, Revue russe, 1894.
Haumant. — Ivan Tourïïuciiicf.