L\ VIE
il fauL distribuer les cadeaux qui sont enlevés avidement, môme les abécédaires. « Vous voulez donc apprendre à lire ? demanda M"*^Polonskaia aux fdlettes. — Nous ? pas du tout ! Dieu nous en garde ! » Vers les onze heures, les invités regagnent le village, d'un pas peu sûr, en se plaignant que leau-de-vie ait été faible. Cependant, sur la terrasse, Tourguénief et ses amis essayent de déterminer les progrès de la Russie depuis l'abolition du servage.
Cette soirée est généralement la préface du départ. En septembre, les jours diminuent, le temps se gâte ; Tourguénief songe à la rue de Douai et commence à ne plus priser : « les dames de là-bas ne me le permettent pas. » Tandis que les petits Polonski se préparent à la rentrée des classes, les quémandeurs, les écloppés de tout genre affluent, chaque jour plus nombreux. Il est rare enfin que Tourguénief termine sa saison de Spask sans une crise de goutte ; il compte alors ses années, calcule que ce voyage sera sans doute le dernier, dit adieu à ses souvenirs, rumine ses chagrins, fait son examende conscience... Un jour, Polonski le trouve désespéré : «Dis-moi mon nom en six lettres... C'est Irouss (poltron). » Et cette injure qu'il s'adresse à lui-même fait penser au bonnet de fou avec lequel, en 1848, il s'exhibait aux gens de son hôtel.
Ses séjours en Piussie finissaient parfois moins mélancoliquement. Il arriva en effet que, sur le tard, la patrie se réconcilia avec lui. En 1879, quand il se rendit à Moscou pour l'inauguration de la statue de Pouclikine — un amnistié, lui aussi, — il fut accueilli.
104 IVAN ÏOURGUÉNIEF
à sa o-rande surprise, par des ovations comme on n'en avaitjamaisfait à personne. Ces ovations continuèrent, dans les soirées où il parut pour lire des fragments des Récits dim chasseur, dans les banquets que lui offrirent les gens de lettres, même dans les rues. Quelques jours plus tard, elles recommencèrent à Pétersbourg. Des délégations des hautes écoles lui apportèrent le tribut de l'admiration de cette jeunesse, avec laquelle il se croyait irrémédiablement brouillé. Il en fut à peu près de même en 1881, dans son dernier voyage à Pétersbourg. Confus, charmé, il remerciait, la larme à l'œil, portait des toasts à la jeunesse, à l'avenir, promettait de se fixer bientôt en Russie, pour travailler, lui aussi, à l'arrivée d'une nouvelle ère.
11 va de soi que cette réconciliation avec les « enfants » mécontenta certains des « pères ». La Gazette de Moscou l'appela « vieille coquette », lui reprocha de déshonorer ses cheveux blancs par ses visites à de « petits jeunes gens », le signala à l'attention de la police, parce qu'il avait fait paraître, dans le Temps, les Mémoires, d'ailleurs anodins, d'un exilé politique ^ Il était à peine remis de cette alerte qu'il fut sifflé, à la fois par les pères et par les enfants, pour avoir, après la mort de Flaubert, cherché en Russie des souscriptions au monument qu'on voulait lui élever à Rouen. Cet acte si simple fut pris pour une insulte à la patrie ; les lettres d'injures affluèrent rue de Douai ; de « vieille coquette », Tourguénief passa
' En cellule, 1879.
«• femme publique ». Celte fois, dédaignant les journaux, il ne répondit qu'à une dame d'Odessa qui l'avait sommé, par lettre recommandée, d'expliquer sa platitude envers les Français ; pourquoi s'occuper du monument d'un Flaubert, quand Gogol attend le sien, et que, d'ailleurs, le peuple a faim ? Tourguénief allégua que Flaubert étant peu populaire en France, aucun Français ne lui dirait merci, à lui, Tourguénief ; que les gens qui disent : « Nos pauvres d'abord », sont ceux qui ne donnent rien à personne. Quant aux motifs de son séjour en France, que la dame exigeait aussi, il les passa sous silence. Il lui aurait été trop facile de dire que là, au moins, on ne le poursuivait pas d'insultes extravagantes ; il valait mieux « rougir pour sa patrie, et se taire ^ ».
11 affirmait volontiers que les incidents de ce genre ne le troublaient plus ; que la vieillesse avait émoussé sa sensibilité ; qu'il était calme, et même content. « J'ai eu tous les plaisirs que j'ai pu désirer... J'ai travaillé, j'ai eu des succès, j'ai aimé, j'ai été aimé... Il est mauvais de mourir avant le terme, mais pour moi, il est temps -. » En fait, il n'était pas le sage dont « rien ne trouble la fin ; c'est le soir d'un beau jour». Son état d'esprit le plus fréquent, dans ces dernières années, c'est celui que révèle un fragment de lettre :
« Je suis de nouveau devant une table, et dans mon
1 Messager historique, novembre 1883. Première collection des lettres, passim.
- Pawlowski, livre cité, p. 179.
« âme il fait plus sombre que dans une nuit sombre. « Comme un instant passe la journée, vide, sans but, « sans couleur. Le temps de jeter un coup d'œil, et i< voilà qu'il faut regagner son lit. Plus de droit à la « vie, plus de désir de vivre... Rien à faire, rien à (( attendre, rien à souhaiter... Tu parles de rayons de « gloire et de sons enchanteurs... 0 mon ami, nous « sommes les éclats d'un vase depuis longtemps « brisé ^ ))
Les réflexions qu'il faisait alors étaient sans doute les mômes que celles de son ami Flaubert qui, en 1874, dans une lettre à George Sand, se dépeignait au coin de son feu, toussant et crachant : « Jamais je ne me suis senti plus abandonné, plus meurtri... Jai été lâche dans ma jeunesse, j'ai eu peur de la vie ». Cette peur de la vie, c'est sans doute elle que Tourguénief se reprochait quand, devant Polonski, il se qualitiaitde poltron.
Quant à l'autre peur, celle de la mort, il ne l'éprouve j)as précisément ; il est résigné à l'inévitable, mais son image ne le quitte jamais. Un soir, chez Magny, Théophile Gautier, affaissé sur un divan, déclare qu'il a le sentiment d'être déjà mort. « Moi, dit Tourguénief, c'est autre chose... Vous savez, quelquefois, il y a dans un appartement une imperceptible odeur de musc qu'on ne peut chasser... Eh bien, il y a autour de moi comme une odeur de mort, de dissolution. » Etil ajoute, aj)rès un silence : « L'explication de cela, je crois la
' A l'olonski, 7 mai 1877.
trouver dans un fait, dans mon impuissance maintenant absolue d'aimer ^ » La mort est maintenant, plus que l'amour, le sujet des fins de dîner. Parfois, Tourg-uénief fait le brave, affirme que « le brouillard slave » lui cache le fantôme toujours présent- ; mais plus il va, plus ce brouillard s'éclaircit ; après la mort de Flaubert, il s'évanouit tout à fait. « Le dîner com- « mence gaiement, mais voilà que Tourguénief parle « d'une constriction du cœur, survenue de nuit, cons- « triction mêlée à une grande tache brune sur le mur, « en face de son lit, et qui, dans un cauchemar où il « se trouvait moitié éveillé, moitié dormant, était la ;- mort. » C'est d'un cauchemar de ce genre qu'il a tiré la vieille qui suit le voyageur, le pousse, tantôt de droite, tantôt de gauche, vers une fosse béante, et finalement, quand il refuse de marcher, la fait avancer jusqu'à lui ^.
Ce récit est d'une année où Tourguénief ne souffrait encore que de la goutte, une vieille compagne qui lui était matière à d'humoristiques observations. « Il me semble que, dans mon orteil, habite quelqu'un occupé à me détacher l'ongle avec un couteau rond et cmoussé '*. » Cet hôte importun lui permettait pourtant de travailler, d'écrire Vieux portraits, Désespéré, Clara Mililch, etc. ; encore en 1881 il projetait un grand roman. «Il sera plaisant de voir si le vieil arbre peut
' Journal des Goncourt, V, 25.
- Id., II, 186.
Poèmes en prose, la Vieille. — Journal des Goncourt, VI, 102. ' Id., V, 232.
encore porter de verts rameaux ^ » Mais, à cette date, il souffrait, depuis deux ans, d'un mal nouveau. Dès 1879, à Moscou, il se faisait frictionner avec des brosses métalliques pour dissiper, expliquait-il à Annenkof, une accumulation de matières fâcheuses qu'il avait sous l'omoplate. En 1880, à Pétersbourg-, de violentes douleurs dans le dos le tinrent au lit à peu près constamment. Ln i88'2, elles devinrent assez fortes pour l'obliger à ajourner, puis à abandonner le voyage h Spask pour lequel il avait déjà pris^date avec les Polonski. Les médecins appellent son mal angine goutteuse de ])oitrine. « C'est le mot que nous employons, dit Charcot à Daudet, quand nous ne savons plus quoi dire. « Cette soi-disant angine est probablement un cancer de la moelle épinière, qui désormais ne lui laissera plus de répit. «ÎMesnuits sont mauvaises, écritil àM""^ Polonskaia, en dépit des cataplasmes, ducldoral, du chloroforme, et même de la morphine. Les douleurs sont particulièrement fortes entre trois heures et sept heures du matin : avant midi, je peux me tenir debout et marcher avec un appareil qui me maintient la clavicule gauche. Après dîner, l'omoplate droite me fait de plus en plus mal jusqu'à dix heures du soir. De dix heures à minuit, un petit repos-. »
Il souffre patiemment, s'efforce, suivant le précepte de Schopenhauer, d'analyser ses douleurs pour les rendre plus supportables et même de trouver le mot pittoresque et juste pour les dépeindre à ses amis. On
' A Polonski.
' De Bougival, 29juin 1882.
lui a enlevé un kyste dans le ventre. « Pendant l'opération, je pensais à nos dîners, dit-il à Daudet; et je cherchais les mots avec lesquels je pourrais vous donner l'impression juste de l'acier entamant ma chair, ainsi qu'un couteau qui couperait une banane, w^ Il reçoit fréquemment des visiteurs, Français ou Russes, donne de bons conseils, et souvent des secours. Il travaille, met au point ses dernières œuvres, Klara Militch, Toc toc toc, dicte Le Feu en mer, écrit à ses amis, et trouve parfois la force de plaisanter : « Tu me dis, répond-il à Polonski, de me débarrasser de mes douleurs par un effort de volonté. Je le ferai, quand tu auras réussi à faire envoler, par un effort de volonté, une mouche installée sur ton nez. »
A la fin de l'automne, les Viardot retournent à Paris ; Tourguénief reste seul à Bougival, et cette solitude de quelques semaines est un des griefs delà Russie contre ses amis français. Ce qui est certain, c'est qu'il proteste avec vivacité quand on lui insinue quil serait mieux en Russie. Qu'importe, d'ailleurs, dans l'état où il est ! « Je vis encore, écrit-il en octobre, si c'est vivre que de ne pouvoir ni se remuer ni se tenir debout. ... C'est comme cela que vivent les huîtres ! Et il me reste encore des distractions qu'elles n'ont pas. » - Le travail créateur ne s'arrête pas en lui ; un de ses visiteurs, auquel il a raconté les rêves de ses nuits douloureuses, assure qu'ils auraient pu devenir de nouveaux Poèmes en prose. Et puis il lui reste la faculté
' Journal des Goncourt, VI, 236.
■ Première collection des lettres, à Polonski.
de sortir des soucis personnels ; c'est de son lit de mort qu'il écrit à Tolsto'i pour l'adjurer de ne pas trahir la Russie en renonçant aux lettres, qu'il adresse à des compatriotes ces paroles qui résument sa foi et sa vie : « Vivez et aimez les autres comme je les ai toujours aimés. «
Ce sont là ses dernières paroles qui comptent ; peu importent celles de son délire. Au dîner JNIagny, Daudet, déjà occupé de son article nécrologique, raconte que Tourguénief est devenu fou. Il a confié à Charcot qu'il c( est poursuivi par des soldats assyriens, et môme il a voulu lui jeter un fragment des murailles de Ninive * ». Il souffrit cruellement, voulut se jeter ou se faire jeter par la fenêtre, essaya de se pendre avec un cordon de sonnette, implora deMaupassantun revolver, et, dans son irritation d'être surveillé sans cesse, faillit tuer M"" Viardot en lui lançant un encrier à la tête. Le 3 septembre 1883, il mourut. « Il avait perdu sa con- <( naissance depuis deuxjourSîécrivitM""^ Viardot àl'am (c des jours de Bade, Pitsch. Il ne souffrait plus, sa vie « s'éteignait lentement, et, après deux convulsions, il « rendit le dernier soupir. Nous étions tous à côté de (( lui... Il redevint aussi beau qu'il l'avait été jadis Le « premier jour après la mort, il avait encore, entre les « sourcils, une ride profonde formée sous l'influence « des convulsions : le second jour, son expression « habituelle de bonté reparut sur- son visage. On se « serait attendu à le voir sourire. »
' Journal des Goncourt, VI, 261.
Trois jours plus tard, son corps fut reconduit à la gare de TEstparlaplupartdesRusses de la colonie parisienne, et quelques Français, parmi lesquels About et Renan qui lui dirent, au nom de la France et de ses écrivains, un dernier adieu. A Pétersbourg, quatre jours plus tard, se réalisa sa prédiction à Polonski. « Attends un peu que nous mourions, tu verras comme on nous traitera ! » Ses obsèques furent un triomphe tel qu'on n'en avait pas vu depuis les jours lointains de celles de Pouchkine. Deux cent quatre-vingt-cinq députations, une foule énorme l'accompagnèrent jusqu'au cimetière où il repose, loin des pays russes ou étrangers qu'il avait aimés, mais tout près de Biélinski^.
' Souvenirs de Gradovski, Messager historique, janvier 1904; Messager d'Europe, 1883.