LES DÉBUTS
Leur intérêt.
Le romantisme de Tourguénief. Son évolution ; ses causes.
Les influences des « années quarante ». Le réalisme de Dostoïevski, de Gogol, de Pouchkine. Les préoccupations du temps] et le tempérament littéraire de Tourguénief : son objectivité et ses limites.
Ce qui lui restera des premières influences subies.
La vocation littéraire de Tourguénief s'est manifestée de bonne heure. Enfant, il écrit des vers^ ; les premiers que nous connaissions — ceux qu'a publiés, en 1837, son professeur Pletnief — datent de ses années d'Université. Il continue à en écrire, stances lyriques, poèmes, traductions, jusqu'en 1847, date qui marque la lin, du moins officielle, de ses a exercices poétiques - ». Sa vocation, lui semble-t-il, le porte plutôt vers le théâtre. Dès 1840, il avait composé un drame en vers,
' Paracha, strophe LXYIII.
- Lettre à M^i» Viardot.
Haumant. — Ivan Tourguénief. 8
Sténio, qui est perdu; puis, en J843, un drame en prose, V imprudence. De 1845 à 18o!2, il fait à peu près une comédie par année ^. Il faudra le succès des Récils, d'un chasseur pour le transformer définitivement en nouvelliste et en romancier.
Plus tard, il aurait voulu faire oublier ce temps de tâtonnements. 11 admettait, à la rigueur, qu'on lût son théâtre — puisqu'il l'a réimprimé dans ses œuvres complètes,— mais il s'étonnaitqu'on le jouât encore-. Quant à ses poésies, il ressentait pour elles, assurait-il, «une antipathie presque physique», alléguaitle motd'Horace, Mediocribus esse poetis non homines non di...'^, se plaignait de l'indiscrétion des critiques et des éditeurs, toujours acharnés à discuter ou à publier ce qu'on veut ensevelir dans l'oubli ''.
On ne peut pourtant pas — il Ta reconnu lui-même — étudier un écrivain en faisant abstraction de ses premiers essais. Pour comprendre le romancier des années suivantes, il faut connaître les vers, les comédies et les nouvelles du « poète Tourguénief » — comme l'appelait alors Dostoïevski — et cela d'autant plus qu'il y était déjà tout entier.
' 1847, Trop menu le fil casse; 1848, Le parasite; 1849, Le célibataire ; Le déjeuner chez le maréchal de la noblesse; 1830, Vn mois au village; 1851, La provinciale.
- Lettre à Venguérof, 24 mai 1875.
' Conversation de Tourguénief et de la comtesse Rostoptchine rapportée par Berg. Ses poésies n'ont été réimprimées qu'après sa mort, à Pétersbourg, en 1891.
^ Article sur le poète Tioutchef, t. X des Œuvres complètes.
11 a commencé par s'approprier la forme et les sujets des romantiques des années vingt et trente. L'allure leste et dégagée de ses vers fait penser à Musset*; ses méditations sur le dë^ciin du jour ou la tristesse du poète égaré dans la foule rappellent Pouchkine ; la ballade oij l'on voit un cosaque narguer le voiévode qui l'envoie à la potence marque un pas vers Lermontof. Dans ses poèmes aussi, le romantisme déborde, exclamations railleuses, enjambements désinvoltes, interpellations au lecteur, plaintes sur la fuite de la jeunesse, sommations à la lune et aux étoiles de dire le secret de l'univers. D'ailleurs, le vers est souple, harmonieux, parfois énergique : son seul défaut est de toujours évoquer le souvenir d'un autre poète.
La note est la même dans les drames et les premières nouvelles. De Sténio, qui était en vers iambiques, à l'instar de Manfred, nous pouvons supposer qu'on y voyait un spectre dont la poitrine ouverte laissait couler à gros bouillons un sang qui, d'ailleurs, était celui de l'humanité tout entière^ Bans L'Impi'udence, posiérieure de plusieurs années, nous continuons à nager dans le sang. Le héros, Don Pablo del Sangre, l'homme implacable et silencieux, s'est lait l'ami du vieux Don Balthazar, pour arriver à sa jeune femme, Dona Inès; mais la sotte lui préfère un gamin. Don Raphaël. Don Pablo les immole tous les deux, jette au nez du mari stupéfait : « Elle me résistait, je l'ai assassinée ! » et
' Il a traduit en vers la Chanson de Fortunio. * Roudine.
s'en va tout droit à l'Escurial. Nous l'y revoyons, dans la scène finale, devenu premier ministre, car « il y a dans le sang une vertu qui purifie » ^
Nous reverrons encore ce don Pablo dans deux nouvelles de 1846, Trois porlraits et Le bretteur. Da.ns Trois portraits, il s'appelle Vassili Loutchinof. Il a servi aux Gardes sous Catherine II, s'est fait casser de son grade, pour un duel, et reléguer à la campagne : là, malgré son arrogance et son méchant sourire, il charme tout le monde, à commencer par sa sœur adoptive. Quand les suites de cette séduction menacent de devenir visibles, il va trouver le voisin Rogatchef, un bon jeune homme très timide, lui repi'oche sa déloyauté, et le somme d'épouser sa victime. « Quelle victime ? » demande Rogatchef, ahuri. Loutchinof insiste et menace. Rogatchef comprend enfin. Transi de peur, mais sans hésiter, il prend son épée et suit dans le jardin Loutchinof, qui le tue à peine en garde, et bientôt après repart pour Pétersbourg, en quête de nouveaux exploits.
Nous savons que, dans ce Loutchinof, Tourguénief a voulu peindre un Loutovinof qui en avait fait autant et pis ; car ce n'était pas sa sœur adoptive que sa victime'-. Pour le rendre présentable il l'a adouci, et, du coup, fait très ressemblant au Chvabrine, que Pouchkine avait dépeint dans la Fille du Capitaine. Mais ce Chvabrine était laid et un peu lâche ; il était devenu
' 1/ Imprudence, 1843. Ce drame a été joué à Pétersbourg, en 1884, bien entendu sans succès.
- Voir p. 5.
l'oeuvre 11?
criminel aulant pour sauver sa peau que pour se venger d'une pauvre fille. Loutchinof, lui, est irrésistible, intrépide, généreux même, par exemple, quand il tire Tépée — contre son père — pour défendre un vieux serf qu'on fouette à cause de lui. Ces supériorités, il les doit à divers héros romantiques, et particulièrement au Petchorine que Lcrmontof venait de proposer à l'admiration de la Puissiez Tout de même, Tourguénief ne peut se décider à son apothéose finale ; malgré le sang qui aurait dû le purifier, Loutchinof mourra gâteux.
Cette demi-révolte contre la convention romantique s'accentue, bientôt après, dans Le brelleur. Celui-ci, Loutchkof, est un officier de fortune, ignorant et envieux qui, pour dissimuler les lacunes de son éducation, parle peu, ne sourit jamais — si ce n'est avec mépris — et se bat souvent. Le hasard fait débuter près de lui un jeune officier, Kistcr, qui est doux, poli, bien élevé; après une première affaire, ils se réconcilient, et, devenus amis. Visitent ensemble un propriétaire des environs. Il a une fille. Mâcha. Loutchkof l'intéresse un moment par ses bizarreries, se croit aimé, devient entreprenant, et se fait repousser dans une scène où Mâcha, sanspcnseràmal, constate qu'il ne saitmèmepas le français. Quelques semaines plus tard, quand Kister, qui le sait, lui, devient le fiancé de Mâcha, Loutchkof lui cherche noise et le tue. Et la conclusion, c'est que, sous les airs sataniques du « héros de notre temps )>,
' Le héros de volfe temps, 1S39-1840. Tradiict. franc, de X. jMarmicr, d"A. de Villamario, etc.
il n'y a, presque toujours, que mensonge, envie et basse rancune.
Une comédie, Trop menu le fil casse \ nous montre encore ce « héros », mais déjà sous un autre aspect. Nous sommes chez « M"^ de Libanof, née de Salolopyne », ainsi qu'il est inscrit sur ses cartes. C'est une veuve encore agréable, qui aime recevoir et qu'on visite, un peu pour elle, beaucoup pour sa fdie Véra. Celle-ci a dix-huit ans ; elle est fine, volontaire, décidée « à vivre, cest-à-dire à se marier ». Des hôtes de sa mère, l'un, Moukliine, le parfait gaffeur, ne compte pas ; le deuxième, Stanitzyne, aime éperdùmcnt Véra. « On le voit errer çà et là, les yeux chargés de langueur et la bouche béante ! Il est affreusement ridicule » dit Gorski, le numéro 3, qui serait le plus heureux des trois, si seulement il était fixé sur ce qu'il désire. Il se méfie des joies de la famille. « C'est du lait bien pur, mais qui tourne vite à l'aigre : ne vaudrait-il pas mieux vivre en marge du mariage, avec la réputation d'un homme froid |et ironique? » Peut-être, mais Véra est si charmante ! « Il n'y aurait pas de honte à épouser une femme comme elle... Et puis, à quoi bon rester libre ? » Il se promène donc en barque avec elle, et lui déclame du Lermontof au clair de la lune ; heureusement, aussitôt débarqué, il se reprend. « Il n'y manquait plus que le sacramentel « Parlez à ma mère ». Pouah ! » Cependant, Stanitzine parle, et
' 1847. Elle a été traduite dans la Revue des Deux Mondes, du 1-") juillet 1861, et réimprimée dans Souveîiii's d'enfance, Hetzel,
L œUVRE H9
à M"® de Libanof, et à Véra : que va faire Gorski ? Mis au pied du mur, il s'échappe et bat la campagne.
« Je vous admire, Véra t Vous êtes transparente « comme le cristal, jeune comme un enfant de douze ans « et résolue comme Frédéric le Grand... Il me prend je « ne sais quel accès! Je me suis promené au soleil, « sans chapeau... Attendez! » Mais Véra n'attend pas; elle met sa main dans celle de Stanitzyne. «Vous avez tant desprit, dit-elle à Gorski, que vous pouvez bien vous passer d'autre chose. » Gorski essaye de le croire. « Vive la médisance et la gaîté ! Me revoilà dans mon assiette, m En fait, il est, sinon très malheureux, du moins fort déconfit.
On peutsuivre dans les poèmes la même dégradation du type romantique que dans les comédies et les nouvelles. Dans Paracha, Victor a promené son sourire amer par toute l'Europe ; rentré chez lui, il épouse la fille d'un voisin, et tout comme s'il n'avait pas connu le néant des choses, il seraheureux et engraissera*. André passe pour un original, simplement parce qu'il ne fume pas et ne joue pas aux caries ; s'il s'ennuie, c'est, marque le poète, non à la façon du Corsaire deByron, mais « en descendant d'aventuriers tatars », en gentilhomme russe, sans nom, sans fortune, sans occupation-. Il fait d'ailleurs si peu fi de la morale vulgaire que, reçu par un ménage d'aimables voisins, et devenu l'ami du mari, il s'enfuit pour ne pas devenir celui de la femme.
' Paracha, 1843.
- André, 1845.
Enfin, de même que les héros, le style elles réflexions deTourguénief chang-ent; ses parenthèses ironiques se font plus rares, ses accès de mélancolie plus discrets ; il se moque maintenant des pensées « profondes et suggestives » dont jadis il aimait à piquer ses récits. Il tourne le dos au romantisme : où va-t-il ?
D'abord dans son pays. Ses premiers héros étaient Italiens ou Espagnols ; d'autres, comme les personnages du Dialogue, d'un pays indéterminé. « Sans le sou », dès 1843, nous ramène à Pétersbourg ; Le propriétaire, Trop 77ienu le fil casse, dans les environs de Spask^ En même temps, Tourguénief rentre dans son siècle : ses personnages tant soi peu importants sont maintenant des contemporains. Enfin, ses sujets deviennent déplus en plus simples. Le propriétaire, par exemple, n'est plus que l'aventure d'un gentilhomme qui profite d'un pèlerinage de sa famille pour pèlerincr, lui aussi, chez une aimable voisine, et se fait rencontrer par son épouse, qui le ramène au logis, l'oreille basse.
L'intérêt qui n'est plus dans l'action, il faut bien que l'auteur le mette ailleurs. Et nous voyons en effet, d'œuvre en œuvre, les détails du milieu se préciser et se développer. Dans les premières poésies, le paysage, nuages empourprés, ruisseau du vallon, sombres forêts, est vague, lamartinien ; mais déjà dans les poèmes, le détail russe s'accentue par contraste avec le détail
' l.e propriéUùre, 184o. Trop menu le fil casse, 1847.
l'oeuvre Vi\
rapporté d'ailleurs. Dans Paracha, l'azur rcsplcndil ; la terre enfiévrée brûle et sèche ; la mer brille d'un éclat aveuglant; un pêcheur dort sur le sable; nous sommes en Italie. Dans la strophe suivante, le ciel est lourd, les sauterelles grincent; des moissonneurs dorment à l'ombre des hautes meules, et voici qu'un moujik passe avec sa cruche^ allant à l'eau. Ces détails vivants deviennent bientôt des détails vécus. Voici le jardin de Spask avec ses allées verdies parla mauvaise herbe, létang, les vagues molles qui meurent à l'ombre des saules. Et le poète nous dit l'espoir d'amour qui faisait battre son cœur quand il errait dans ces allées, sur ces rives ^
Comme le paysage, les personnages se précisent. Voici, àsLn& Le propriétaire, un précepteur allemand, le digne Adam Adamytch, la mamzelka, une Française futée ; puis tous les invités d'un bal à la campagne, la demoiselle russe, pataude et gaie, le fonctionnaire de passage, le 6e^o;?l du district, qui en tient l'emploi depuis trente ans, etc. ^lais marquer des traits extérieurs n'est pas assez : pour aller plus avant, Tourguénicf s'y prend, comme tout à l'heure, en opposant Occident et Russie. Kisterestd'origine allemande ;il est donc sentimental et minutieux : ses pipes sont rangées sur un râtelier et ses livres sur des rayons, au-dessous des bustes de Schiller et de Gœthe ; les deux chambres malpropres qu'il a louées deviennent, par ses soins,, un coquet appartement-. A côté de lui, ses camarades logent dans
' Paracha.
- Le bretleur.
des taudis ; pourquoi PC'estqueles Russes aimentmieux railler les Occidentaux que les imiter; qu'ils traversent l'Europe, quand leur étoile leur permetd'y aller, comme des Cosaques en campagne, en barbares déterminés à se gausser de tout^ D'ailleurs, l'imitation de l'Occident n'améliore pas toujours ; dans Trois portraits, le bon Rogatchef est un vrai Russe, et Loutchinof, le Russe gâté pardes vices d'importation étrangère. Comment sortir de ces contradictions ? Le mieux est de s'en tenir à ce qu'on sait, et, l'âme d'autrui étant la forêt profonde, de se rabattre sur soi-même. Tourguénief se met donc en scène : on le devine dans le Victor de Paracha, dans André, dans ce Gorski trop spirituel qui voudrait bien, mais qui n'ose. Comme les paysages, la psycbologie le ramène à l'autobiographie.
Ces nouvelles tendances, y est-il arrivé par une évolution absolument spontanée? Il semble bien que s'il s'est détaché, peu à peu, de ses devanciers romantiques, c'est grâce à d'autres influences, qui se laissent discerner nettement dans ses œuvres, à partir de 1846 ou de 1847.
D'abord, celle du réalisme sentimental, qui, venu de France avec Les Misérables de Victor Hugo, a obtenu son premier triomphe, en Russie, en 1845, avec Les pauvres gens de Dostoievski. Tourguénief, lui aussi, y a sacrifié, surtout dans son théâtre. Dans Le parasite -,
' Paracha.
" Traduil en 1838, sous ce titre « Le pain d'autrui ».
L œUVRE 123
il met en scène un noble ruiné, Kouzovkine, qui, depuis longtemps — personne ne sait pourquoi — vit sur les propriétés des Korine. Or, l'héritière des Korine, Olga, vient de se marier avec un Pétersbourgeois, Eletski : tous deux viennent passer quelques jours dans leur domaine. Eletski est désagréablement surpris de trouver un intrus installé dans la maison; n'osant le mettre à la porte tout de suite, il le rudoie ; puis, à la suggestion d'un voisin, le grise pour s'amuser à ses dépens. Il s'ensuit une scène dans laquelle, poussé à bout, Kouzovkine laisse échapper son secret ; il est le vrai père d'Olga. Tout le reste de la pièce se passe en conversations touchantes, peut-être un peu longues, entre Kouzovkine, qui voudrait bien, par affection pour Olga, rattraper ses paroles, et Olga, qui veut savoir toute la vérité ; cependant qu'Eletski, derrière la porte, tremble que sa femme ne soit trop généreuse pour son père.
Dans Le célibataire, \in petit fonctionnaire d'une cinquantaine d'années, Mochkine, a élevé une orpheline et va la marier à son jeune collègue, Vilitski. Mais celui-ci, sous l'influence d'un ami allemand, intéressé et prétentieux, rougit de l'humble origine de Mâcha, de la pauvreté décente de Mochkine. Bref, il abandonne sa fiancée. Désespoir de Mâcha, désespoir de Mochkine aussi, qui se désole, et pour elle, et pour luimême; après un tel scandale, sa pupille ne pourra plus habiter chez lui... Par dévouement, par désespoir, il propose sa main à Mâcha qui l'accepte : ils s'aperçoivent alors qu'ils s'aiment depuis longtemps. Une fois
de plus, les pauvre gens seront consolés et Iicureux.
Ce genre devait faire une longue fortune en Russie; Tourguénief, lui, ne s'y est pas attardé, soit qu'il ne connût pas assez les milieux à mettre en scène, soit que son goût le détournât des pleurnichcments vertueux. Il se sentait attire davantage vers un autre réalisme, moins conventionnel etplusrusse. Pouchkine, dans lequel il n'avait admiré, d'abord, que le romantique, avait été autre chose que le « Byron russe » de la légende : il s"était senti attiré, de bonne heure, par ce qu'il apj^clait « le fumier de l'école flamande b). Après lui, son disciple Gogol avait retourné le fumier russe, à pleines pelletées, dans Les âmes mortes, et le public avait pris d'autant plus de goût à ces tableaux qu'il s'y documentait pour les polémiques à la mode. 11 était partagé, en effet, entre slavophiles et occidentaux qui, les uns, niaient, les autres affirmaient la nécessité, pour la Russie, des enseignements de l'Iuirope. Or, cette polémique menait forcément à l'étude de la réalité russe, àdcs constatations de faits. La Russie avaitelle vraiment un grand avenir PTchaadaief le niait-, la masse le croyait. En tout cas, comment définir cet avenir sans entreprendre, à l'instar du Tentietnikof de Gogol, une enquête sur « la Russie considérée sous tous ses rapports, civil, politique, religieux, philosophique, etc., etc. » ■'.
Occidental convaincu, Tourguénief ne pouvait pas
' Eugène Oniéguine.
■ OEuvi-es choisies, publiées par le P. Gagarine, Paris, 4802.
^' Ames mortes, U'ad. franc., II, 34.
L œUVRE 125
ne pas entrer dans la mêlée. Déjà dans Paracha, il y a des épigrammes à l'adresse de Moscou et de ses fils trop bouillants, les slavophiles. Nous avons relevé, dans d'autres poèmes, des comparaisons entre Russes et Européens qui sont autant d'arguments pour l'occidentalisme. INIais ni les vers ni le théâtre ne permettent de serrer une arQ-umcntation. Tourguénicf écrit donc en prose, de plus en plus; il prend à Pouchkine le cadre, les accessoires, les figures de ses nouvelles ; il y joint V humour de Gogol, et accommode le tout suivant son propre tempérament.
Ce tempérament, Biélinski l'a défini, dès 1847. « Il me semble, écrivait-il à Tourguénief, que vous avez peu ou pas de génie créateur; votre vocation, c'est la peinture des réalités^. » Tourguénief avait, en effet, au plus haut degré, l'esprit dont on a dit qu'il est la faculté de voiries différences des choses. Or, il les voit, parce qu'il les observe sans cesse. « Vous savez, fait-il dire à son sosie Gorski, que, même dans les moments les plus palpitants, je suis incapable de cesser d'observer les autres -. » Cette curiosité passionnée, qu'il avait déjà à Spask devant sa volière, ne l'abandonne devant aucun être vivant. « Il y a bien plus de merveilleux dans un crabe, dit encore Gorski, que dans tous les contes d'Hoffmann ». Il y en a plus encore dans l'âme humaine. La pénétrer, la voir, la décrire exactement doit être le but et le triomphe suprême de l'écrivain.
' Lettre du 29 févner/12 mars 1847.
- Trop menu le fil casse.
Tourg'uéiiiet voudra donc être un écrivain objectif et il en sera un, en ce sens que le souci de la vérité ne l'abandonnera jamais, qu'il partira toujours, dans ses œuvres, d'un personnag-e caractéristique et vivante Mais on peut décrire exactement, et pourtant mettre sa marque dans la description, et justement, dans sa lettre de tout à l'heure, Biélinski constatait déjà que Tourguénief arrangeait les réalités selon sa fantaisie.
Il ne s'en faisait pas scrupule, en effet, pensant que seuls, des pédants ou de sots rhéteurs peuvent soutenir que l'art est simplement la stricte imitation de la nature^. Il citait volontiers le mot de Bacon, « Ars est homo additus natteras », et l'opinion de Goethe, qu'il faut élever le réel à la hauteur de la poésie, « die Wirklichkeit zum schônen Schein erheben^ ». En d'autres termes, la réalité doit être subordonnée à l'idée subjective du beau. Par cette porte, les sentiments de l'écrivain rentreront dans son œuvre, d'autant plus à bon droit, qu'après tout, il n'y a rien, dans la nature, qu'il ait pu mieux observer. Tout objectif qu'il veuille être, la personnalité de Tourguénief sera dans toutes ses œuvres.
Or, cette personnalité s'est formée, d'abord, dans un temps de romantisme et d'idéalisme, et l'on ne renonce pas aux rêves de la jeunesse aussi facilement
* Lettres, pussim. « La tendance à la vérité et à l'impartialité est une des rares qualités que la nature m'ait départies. » A Droujinine, 4 836, etc.
- Assez, trad. Delines, 200.
^ Souvenirs littéraires, X, 257.
qu'à ses procédés littéraires. Nous verrons Tourguéniet leur rester assez fidèle, à ces rêves, pour pouvoir, à la fin de sa carrière, se qualifier de « romantique du réalisme ' ».
Il différera encore par un autre trait de ses confrères en réalisme. Pour avoir beaucoup pratiqué les vers de Pouchkine, il sera l'héritier de sa prose, du style facile et clair à force d'application. « Si les Pouchkine et les Gogol recommençaient dix fois leur travail, combien de fois nous faudra-t-il, à nous, les médiocres, refaire le nôtre-? ». Dans sa vieillesse, il aimait à se rappeler cette influence de son grand prédécesseur : « nous étions de l'école de Pouchkine, nous aimions la littérature. Donner le fini, corriger nos œuvres, c'était pour nous un plaisir ». Nous l'avons vu s'en prendre au a graillon littéraire » de certains Français. L'horreur de ce graillon, c'est encore un souvenir du romantisme de ses débuts, de Pouchkine, et, par lui, des classiques français dans lesquels la Russie du xviii^ siècle avait fait sa rhétorique.
En définitive, il a, vers 1850, sa langue, ses opinions, son sujet, son procédé ; il a, d'autre part, réservé la place de sa fantaisie poétique. Nous allons retrouver tout cela dans l'œuvre à laquelle il aurait voulu faire commencer sa carrière littéraire.
' Terres vierges. Paroles de Pakline sur Nejdanof. -^ ' Lettre à Serge Aksakof, 3 août 1855.