‹ Ivan Tourguénief, la vie et l'œuvre ;Chapitre 13 sur 24 · __,C00^^IC · texte numérisé non relu

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Louis-Philippe parce qu'il est sujet d'un autocrate, et que l'activité civique soil la condition de l'énei^ie amoureuse. Le contraire serait plus naturel : latyrannie des Césars appelle l'oi^ie romaine.

Est-ce donc dans le passé qu'il faut chercherla cause du mal ? Tous les « tourguéniéviens » déclarent à l'envi qu'ils ont été mal élevés. « Que suis-je allé faire à l'Université? s'écrie le Haralct de Tchigrov. Quel profit pouvais-je tirer de l'Encyclopédie de Hegel ? Quel rapport y a-t-il entre elle et notre existence à nous, Russes'?» Comme jadis la gallomanie, la germanomanie a fait des dévacînés. à Le malheur de Roudiue, dit Lejniet, c'est qu'il ignore tout de sonpays. » La phrase pourrait être d'un des Aksakof, mais il n'est nul besoin de croire qu'ilsl'ont souHlée à leur arai^ Slavophiles etOccidentaux s'accordent à constater qu'en Russie, longtemps, la culture occidentale n'a produit, suivant le mot de l'Occidental Herzen, « que des superfluités intelligent^», ~'~

La culture germa no- philosophique a eu, par surcroît, ledéfautd'encouragerchezlesRusses, le goût du raisonnement m abstracto, etla tendance à prendre des mots pour des faits. C'est d'elle, dit le Hamlet de Tchigrov, .' que sont nées ces parlottes a où triomphent les phraseurs ; OÙ le travail solitaire, seul fructueux, devient antipathique ; où les conversations remplacent l'effort

' Récilf d'un chasseur.

' Nous avons vu que les relaUonsdeTourguénlef etdes Akaakofant été particulièrement amicales dans le temps oUil écrivait

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de l'iatelligence », d'autant plus fâcheuses, d'ailleurs, qu'elIesf^lisseotdesincoDiiuesdelaphilosopliied'abord, dans celles de la politique... « L'avenir de la Russie! nous le mÂchons et remâchons comme un morceau de gomme élastique » ; puis au moi desjeuaes philosonhes, qui y recherchent le secret de cet avenir, comme jadis l'hiérophante dans lesenlrailles delavictime. «Apeine adolescents, nous nous mettons à disséquer nob% malheureuse personnalité... dans la vie, nous n'avons rien d'autre à faire que de continuer'. » Et c'est ainsi que le jeune noble qui ne veut pas être tchinovnik devint un dilettante, la « superfluité intelligente a de Herzcn, le baïbak de Gogol, c'est à dire « un fainéant, un casanier, un solitaire ^ », et, pour finir, un héros de Tourguénief.

I Tourguénief est-il vraiment convaincu des mauvais

, , effets de la culture ? En tout cas, des deux catégories entre lesquelles Herzen partage les Busses — les idéologues et les brutes ', — c'est toujours à la seconde qu'il donne la préférence. « Il s'amourache de ce qui est simple, immédiat, parexemple, dans Pères et Enfants, de la vieille mère de Bazarof, de cette petite sotte de

'. Fénitchka... Mais dès qu'il s'agit d'hommes cultivés, il hésite, discute, analyse, et finit toujours par con-

' damner'. » Par contre, un lourdaud, chez lui, a toute chance d'être heureux. Pendant que Roudine finit sur

' Une correipoTidance.

' Anus maries, trad. Gharrière, H, BS, 93, •' Œuvres complètes, I, 83.

' Strakhof. Artioles critiques, p. 96.

une barricade, son rival, l'insipide Sçrge Pavlitch, épouse Nathalie. Le spirituel Gorski s' est laissé enlever Véra par ce bon toutou de Stanitzyne. Dans le Journal if un homme de trop, des trois compétiteurs à l'amour de lisa, le prince, un bellâtre, est heureux le premier; Bezmionkof, un pleutre, ramasse ses restes; l'homme d'esprit, qui n'en aurait pas fait fi, va mourir dans son coin, DansZ)eMiC^jnt's,Vîazovnine,tropintelligentpour sa femme, se fait embrocher par le capitaine Lebœuf pour que son rustique ami Pierre la console. Il n'y a pas un récit de Tourguénief qui ne laisse l'impression, que la culture ne réussit pas aux Russe, soit que \ a quelque chose dans leur sang la repousse' »; soit que I l'espri t, à certain e dose^étouHe-LéûÊrgie, ' Cette incompatibilité de l'une avec l'autre, il n'en est pas l'inventeur; elle est un des clichés du romantisme, et surtout du romantisme allemand. Heinë~I'a exphquée par la vogue du hamlétisme chez les étudiants, qui, disaît^il, perdent à l'Université, comme jadis Hamlet, le goût et la volonté d'agir. Or, Tourguénief) était dans une université allemande au moment même! où Heine y constatait cette vogue, et l'on peut supposer, à certaines coïncidences, qu'il a connu ce passage de Heine et que l'impression lui en est restée.

Heine rangeait à peu près sur le même rang trois \ œuvres, selon lui, capitales, Hamlet, Don Quichotte, Faust. « Nous y retrouvons la tragédie de notre néant; mais les gens qui ont le mieux pénétré la vanité des

' Tchaàdalef, OËunre» choisits, Paris".

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choses humaine donneront toujours la première place k Don Quichotte* 11. Tourguénief en jugeait de même. Nous savons déjà quelle admiration il avait pour Faust, quelle place Hamlet a tenue, non seulement dans son œuvre, mais encore dans sa vie*. Nous l'avons vu traduire Don Quichotte; il paraphrasera, dans la préface de la traduction de Viardot, l'exclamation de son ami Flaubert sur ce «gigantesque bouquin'». Son culte se partage si bien entre Cervantfis et Shakespeare qu'il imagine une division de l'humanité en deux classes ; celle des Hamlet, « chez lesquels la vraie couleur de la volonté native a été efTacée par le pâle reflet de la pensée* » qui comprennent tout, sans profit pour personne ; et celle des Don Quichotte qui ne doutent de rien, chaînent sur tous les moulins à vent, n'aboutissent & rien — non plus que les Hamlet — et sont d'ailleurs poursuivis par la même fatalité °. En défmitive, il est entré, dans le type dit touigué- I niévien, beaucoup de traits des Russes du xis' siècle, ■ particulièrement d'une certaine classe. Ces traits, Tour- 1 guénief les a généralisés et accentués sous des influen- ; ces littéraires. Mais elles n'ont pas tout fait. « Il ne \ faut pas mettre toutes les sottises, dit Lejnief dans

' Heine. De VALUmagne.

, ' H Hamlet, prîDce de Danemark, comment sortir de ton om-N IhKl" Pakline, dans Terres vierges. J

> Flaubert à George Sand, 1869.

' Hamlel.

' Hamlel et Don Quichotte, discours traduit par Louis Léger, dans la Bibliothèque icnioerselle de Lausanne, et par Delines dans le volume intitulé : Devant ta guitlolme, Paris, Flammarion.

' Coogic

Roudine, au compte de la philosophie », ni de la littérature sans doute ; d'autant plus qu'au cas particulier l'ethnographie a joué son rôle. Que penser des hérédités russes, du mot de Tchaadaief?

« Il n'y a de forl en nous, remarque Nejdanof, dans Terresvierges.quecequi, en nous-mêmes et pournousmémes, est un secret à peine entrevu. » En d'autres ] tennes, l'origine de notre caractère esta des protondeurs 1 que la réflexion n'atteint pas. Mais où mang ue ja réflexion, manque aussi la liberté ; nous sommes donc imfapables de moflifiernotre caractère. «Tel est l'homme dans son berceau, tel il sera dans la tombe'. » Quant aux circonstances qui l'auront formé, dësleberceauet même avant, sousquelque vocable que nous déguisions notre ignorance, nous n'en connaissons rien. « Qui pourra nous expliquer, dit le maître de Toui^énief.f Gœthe, par quelle chaîne secrète la destinée d'un | homme s'unit à celle de ses enfants, de ses petits- i enfants ; comment ses penchants reparaissent en eux, [ etcommentil9expientseserreurs?Nousdevons courber y" la tête devant l'Inconnu '. »

Nous savons déjà que Tourguéniet croit « au sang, i| à la race'». Il y a pour lui un caractère spécifiquement russe ou slave. « C'était, dit-il de son Gaguine, une i véntable âme russe, honnête, sincère, mais sans cha- \

< Fumée, trad. franc,, p. 106.

' Gœthe, Faust.

' Trois Portraili.

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leur intérieure '. » Il y a eu un temps où il étendait ce défaut même aux femmes, où il affirmait que le vin brûlantde l'amour est réservéaux fils ardenlsdu Sud, et que les pâles filles du Nord n'ont pas plus de mérite à être vertueuses que les poissons à rester caJraesV Sur ce dernier point, il changera d'opinion; mais, jusqu'à la fin, son homme russe restera încurablement indolent. Il en résultera, en bas, « la misère et la saleté russe*» ; en haut, l'incapacité d'ag;ir à temps, dont le Russe, faute de mieux, se fait honneur. « Dieu merci ! nous ne sommes pas des Allemands^ a

La contre-partie et jusqu'à un certain point, le résultat de ce défaut, c'est la bonté ; chez le Russe, la méchanceté n'a pas plus de racines que le reste. Toui^éniet nous parle pourtant de traditions généreuses qui n'auraient pu naitre et se maintenir, s'il n'y avait, dans le , Russe, un instinct de bonté plus fort que même son in- ''\ dolence. Quand Insarof tombe malade, Bersénief, quile ' sait son rival heureu.'i, le soigne en frère plusieurs semaines. « Vousautres, Russes, votre cœur est d'or t » s'écrie le Bulgare, quand il apprend qui l'a sauvé.

En somme, Tourguénief emprunte aux Occidentaux la notion de l'infériorité pratique de ses compatriotes ; aux slavophiles, le dogme de leur relèvement par la bonté. A-t-il raison ? 11 se peut que le charme dont nous faisons honneuràlaafinesseslave» tienne, pour une part, à un

' Lettre à M" Viardot, 18W. Poésies. La F«Fnu» de Médias. ' Terres vierges, traduct. franc., p. l!i.

' Kropotklne, Autour d'une vie, p. 40.

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désir de sympathie que le Russe éprouve d'autant plus sincèrement qu'il a lui-même la sympathie facile. Cette sympathie n'est pas toujours éphémère, et l'on trouve encore en Russie, voire au fond de la Sibérie, les cœurs d'or dont parie Insarof. Qu'il ne faille pas généraliser, cela va de soi : Toui^uénief citaità des amis trop ardents le cas, dont il avait été témoin, de l'enfant tombé dans un ravin, gémissant, qu'aucun des paysans qui l'entendaient ne songeait à secourir'. Il savait, d'ailleurs, ce que serait une nouvelle jacquerie : le souvenir de StenkaRazineetdePougatchofle hantait^. Même parmi les « inlelltgents », il avait rencontré « des hommes à nuque large, silencieux, un peu bètes, avec beaucoup de tempérament» qu'il estimait dangereux^. Mais il n'en tenait pas moins à sa théorie : les exceptions s'expliquaient par les métissages. Dans Terres vierges, Solomine est froid, résolu, énergique : c'est qu'il a du sang suédois ou fmnois ; sa large figure et ses cheveux filasse en témoignent. Le grossier Goubariof, de Fumée, descend de quelque Bahouche du Moyen Age*. L'animal sauvage qui se cache en Bazarof a sans doute même origine '.

Biélinski raisonnait de même quand, étonné de sa propre combativité, il s'écriait « Moi, par nature, je suis Juif M »

' Souvenirs de Polonski.

' FantOmet.

' lin mois au village,

' Terres vierges, Irad. franc,, 124.

° Pires et enfants, v. plus loin, pp. 326.

' Souvenirs litlérairts, TourguëDief.

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Tourguéniel accepte donc, avec des réserves qui la confirment, la théorie de la douceur et la mollesse slave. Mais y est-il venu sous l'influence des slavophiles 7 D'avance, c'est peu probable ; nous savons que, dans chacun de ses portraits, il est parti de l'image d'une personne vivante. Four que tous ses Russes se ressemblent, il f»ut qu'il ait eu, sous les yeux, constamment, un modèle, dont il a fait, une fois pour toutes, le Slave-type. Il n'est pas difficile de mettre un nom sur ce modèle.

Ses héros sont atteints de paralysie morale. Or, luimême, il est faiïTe, facile à la suggestioôTli" la capitulation. U passe une partie de son temps à céder, l'autre à se reprocher sa « maudite complaisance u, sa « nature de mouton », même sa « lâcheté ' ». Ses amis parlent de « son manque d'épine dorsale morale* ». Ses personnages n'en ont pas davantage, car il les a faits, remarque Herzen, comme Dieu le père a fait Adam, h son image. C'est lui-même qu'il analyse quand, dans celte description de la timidité que Taine jugeait un chef-d'œuvre, il nous montre « l'obstacle incompréhensible, insurmontable qui se dresse entre ses sentiments, ses idées, et l'expression de ces idées et de ces sentiments' ». Ce n'est pas seulement sa psychologie qu'il a mise dans ses romans, c'est aussi sa forme physique. Sanine et Roudine sont tous deux son

I Correspondance, passim.

' (van Aksaliof. Correspondance, t. Il[ des Œuvres, p. 324.

' Journal d'an homme de trop.

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portrait, à différentes époques. Nous savons déjà que ses impressions y sont aussi. Le fait réel dont il affinne qu'il part toujours, est, neuf fois sur dix, un fait personnel.

« Je plains beaucoup Tolstoï, dit-il un jour, à propos de sa Confession; d'ailleurs, chacun a sa façon de tuer ses puces' n. La sienne n'est pas douteuse. A Bade, il raconte àsonamiPitsch que jamais son œuvre ne dérive d'undésir net d'écrire, de telle façon, sur tel sujet. Avant qu'il ait une intention quelconque, il sent s'agiter, tout au fond de lui, un souvenir, une impression encore obscure. Pendant des semaines, l'obsession le suit; peu à peu, des images, des idées, un embryon d'intrigue cristallisent autour du noyau primitif. Un jour enfln, il s'enferme dans sa chambre ; on l'entend marcher à pas pesants, gémir « comme un lion en cage 1); puis il s'assied et écrit, poussé par une force invincible vers des tableaux qui l'épouvantent. « 11 faut que Je la décrive, dans son cercueil ouvert, quand ses parents viennent la baiser, suivant l'usage... J'ai assisté à des adieux de ce genre. Voilà ma journée gâtée, n Mais, lui disent ses amis, si les tableaux tragiques vous rendent malade, pourquoi ne pas tourner autrement votre récit? « C'est impossible, répond-il; il finit ma! paree que je veux m'y débarrasser d'un souvenir personnel'. »

La conduite en amour de ses personnages est certainement influencée par ses propres souvenirs. 11 pense

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à lui, quand il inscrit en tète de son Faust le a Du solltt entbehren » de Goethe. Quand il dépeint le Russe qui suit à travers les théâtres d'Allemagne, une danseuse italienne ', il est évident que c'est lui, ce « Kunstbarbarn. «Toute ma biographie est dans mon œuvre, » avoue-t-il une fois*. Mais il serait vain de rechercher une correspondance absolue entre les détails de l'une, et les accidents de sa vie morale, physique ou même pathologique. Il suffit de constater que, dans une large mesure, celle-ci explique celle-là ; que le caractère « slave » de ses héros, c'est le sien. « Nous nous scrutons nous-mêmes, et puis nous nous imaginons que nous connaissons les autres », dit un des personnages dans lesquels il s'est incamé, le Rakîtine d'Un mois ati village.

Est-ce à dire, en définitive, qu'il ait mal connu les autres ? Mais nous avons vu que ses contemporains avaient subi mêmes influences de race, d'éducation, de milieu, de vie ; qu'ils lui ressemblaient. Il était donc fondé à généraliser son cas. Il s'en faut, d'ailleurs, que les années quarante et leurs « superfluités intelligentes » remplissent son œuvre. L'enquête sur la Russie ne pouvait se limiter à une génération. Nous allons voir Tourguénief, d'une part, remonter dans le passé, étudier les pères, même les grands-pères; et de l'autre, tâcher de lire dans l'Âme des a enfants n quel avenir ils préparent à la patrie.

' Une correspondance.

' Lnttre â l'IlalieD Cîampoli.

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