‹ Ivan Tourguénief, la vie et l'œuvre ;Chapitre 12 sur 24 · LE HÉROS DE TOURGUÉNIEF · texte numérisé non relu

LE HÉROS DE TOURGUÉNIEF

A-t-il exista dans la rèalilé ? Le type dit des années quarante. Ses origines, selon les conlemporaÎDS : le régime politique ; l'io-

fluence de la culture occidentale.

L'opinion de Tourguènief; ea division des types humains, la

place qu'il assigne au type slave.

Cette énigme, il y aura bientôt un demî-siëcle que, le premier, Tchernj;chev§ki en a cherché la solution, dans un article resté célèbre ' ; depuis, on la cherche toujours. Toui^uénief se trompaiHl sur les Russes ? Ou nous trompait-il, nous, quand il affirmait ne montrer que la réalité, et « tke pressure of lime », suivant l'expression qu'il empruntait à Shakespeare ? Et s'il n'a été ni trompeur, ni trompé, comment se fait-il que, dans son œuvre, tous les Russes conscients, intelligents, soient des malades* ?

11 n'y a guère eu, pour croire à une supercherie de sa peirt, que les Concourt. Le jour où ils s'aperçurent de

< L'homme rusae à ton rendei-voiUi dans VAthénfi delSâS. * Pakline, dans Terres Vierges.

Hiciusri — Iran Tmirgu^lct. Il

b,Gooi^lc

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son peu de goAt pour le goncourisme, ils s'aperçurent aussi que, pour ressembler si peu à des personnages de Tolstot ou de Dostoïevski, « ces Russes timides et policés n devaient avoir été inventés par « le grand mystificateur slave «'.Mais pourquoi Tolstoï et Dobtoievski, Slaves eux aussi, seraient-ils moins mystificateurs que Tourguénief ? Pourquoi tous les Russes devraient-ils être taillés sur le même patron ? Est-il vrai

- enfin, que le héros tourguéniévien soit exceptionnel 7 En fait, on le retrouve dans la plupart des œuvres du

' xix° siècle, même antérieures à Tourguénief. Des héros de Pouchkine, de Herzen, de Gontcharof sont déjà des ratés, des impuissants*; on en retrouve dans Tolstoï et dans Dostoïevski. Le type est si peu spécial à un auteur qu'on l'appelle, de dénominations très larges, souvent « le type dés années quarante », parfois a le type slave ». Le problème n'est que de déterminer, et l'origine de ce type général, et cequeToui^uénief a pu y mettre de particulier.

L'homme des années quarante est, comme le héros

tourguéniévien, un scrupuleux sans cesseoccupéàpeser le pour et le contre. De même que le héros de Faust s'avise, à l'heure d'un rendez-vous, que l'amour est de l'égoïsme, et qu'à trente-sept ans on n'a plus le droit d'être égoïste; de môme, à Berlin, Stankiévitch se demande, avant d'aimer, ce qu'il penserait de l'objet

' Figaro, 5 novembre 1893.

' Eugène Oniéguine. de Pouchkine ; Obloinof, de Gontcharof. A qui la faute?, de ilerzen. elc.

,i;mb>Goo^Ic

éventuel de son amour, a à le considérer sous l'angle de vision de sa structure objective ». Pendant qu'il considère, l'objet meurt, et, soulagé, Stankiévitch trouve dans cette mort « la conciliation hégélienne b de ses doutes '. Granovski, l'ami de Tourguéniet et de Stankiévitch, aime une jeune fille qui l'aime aussi ; parti pour Berlin, il correspond avec elle par l'entremise d'une amie qui les brouille; revenu, il s'aperçoit de ses torts, mais comme il ne peut rallumer une flamme éteinte, il gémit, demande pardon, puis s'éprend d'un objetnuméro deux, tout en rendant de petits services au numéro un^. Herzen qui est, d'ailleurs, d'une génération un peu antérieure, annonce de Viatka, en 1837, à son adorée Natacha, qu'il a fait la cour, non sans succès, à une fort belle dame, mais qu'il s'est bientôt fatigué « de cette fleur funèbre, de ce cœur sans idéal», et qu'il l'a négligée, mais avec d'autant plus de remords que la malheureuse a, dans l'intervalle, perdu son mari. « Imagine combien je souffre, ô maNatachal... sois un ange demiséricorde ». Natacha pardonne ; la fleur funèbre se dessèche dans l'oubH, et Herzen se sent tout heureux et tout aise*. « Ces messieurs, remarque Lejnief, dans Roudine, n'aiment rien . tant que d'étaler et de flétrir leurs misères... après quoi ils sont guillerets comme s'ils avaient pris un petit verre d'absinthe. »

' SkabitchcvBki, Articles criliques. Trois hommes des aanéei

quarante, PËlersbourg, 1880.

' Granovski, Correspondance. — Skabitchevskl, ■ Pensée russe, de Juillet 1893 ; Revue des Deux Mondes, du

13 octobre, même année.

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Toui^uénief a donc trouvé des modèles autour de lui, mais qui les a formés, ces modèles ? On a parié de romantisme, de byronisme; lui aussi, le héros de

' Byron est un être brisé, bourreau de soi-juëme et des

) autres. Mais s'il est foudroyé aujourd'hui, c'est que jadis ilaété Titan, et nul n'ignore que son âme enferme encore des trésors d'énergie. Le héros tourguéniévien, au contraire, n'ajii orgueil démoniaque, nipasséjurhumain, ni présent tragique. Son passé, c'est d'avoir

l'été étudiant à Moscou, et son présent, d'être le sujet

■.'oisif d'un Tsar autocrate.

C'est justement là, dans ce présent, qu'est pour Tchernychevski la cause de tout le mal. Pendant le long règne de Nicolas I", l'intellectuel russe, découragé par l'échec des révolutionnaires de 182S, a perdu le peu d'énergie qu'avaient pu lui laisser les mœurs du servage. A quoi bon la volonté quand on ne peut la faire servir au bien public ? a Sans l'habitude d'une participation personnelle aux affaires publiques, l'enfant mâle devient, en grandissant, un neutre d'âge moyen, ou un vieux neutre, mais jamais un homme b. Dans une lettre de 1876, Tourguénief semble incliner k cette opinion. « Que changer à l'existenccpâle et misérable qui nous est faite î c'est une fatalité qui pèsera sur nous, jusqu'à nouvel ordre' ». Pourtant, nulle part, il n'établit un rapport direct entre le despotisme d'en haut et le caractère de ses personnages. Il ne pense évidemment pas que Roudine recule devant une sujette de

< A Polonski, Première eoUtcUon det lettre».

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