LES DERNIÈRES ŒUVRES
Leur forme, leurs inspirations.
Types et tableaux du passé ou du présent ; le problème de l'avenir russe. Les rÉminisceoces et les souvenirs persODnels. L'ob- BBsdoD delà mort universelle.
Qu'y a-t-il au delà de la mortî Les récils fantastiques.
Le pessimisme de Tourguénief, sa cause ; l'indifférence de la nature. La loi de destruction réciproque :'la loi contraire.
Entre ses deux derniers romans politiques, Tourguénief en a écrit un autre, Les eaux printanières', et beaucoup de nouvelles *. Après Terres vierges, il en a fait encore, mais en les réduisant, en les amenuisant de plus en plus, jusqu'au moment oii, dans les Poèmes en prose, elles n'ont plus été que de « simples fragments lyriques... pas plus lon|^ que le nez d'un moi-
' 1871. Traduction française, Helzel.
* L'histoire du lieutenant Érgounof, 1887. Abandonnée, 1868. Etrange histoire, tSB9. Le roi Lear de la Steppe. 1870. ToeHoe! toc!, 1370. La finde TchertapkKanaf, iST2, Pounine el Babourine, 1S74. Lamontre, 1S7S. etc.
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neau * ». Il en parlait, de ces fragments, avec un détachement qui n'était pas tout à fait sincère. Il savait fort bien qu'à peindre des tableaux réduits, son pinceau ne perdait rien. En somme, il fmissaitense conformant au conseil de Heine ; il cassait ses vieilles lunes en étoiles pour raviver leur éclat.
Les thèmes de ces opéra minora sont d'ailleurs ceux que nous connaissons déjà. Tel récit se rattache à l'enquête sur les types russes ; tel autre est un fragment d'autobiographie, un rêve noté au réveil, essayé surdesamis, à Paris ou à Spask, avant rédaction définitive '. Leurs conclusions non plus ne sont pas nouvelles ; tout au plus l'approche de la mort leur donne-tr elle un accent à la fois plus ferme et plus amer. C'est sur ces conclusions que nous insisterons, en groupant les œuvres, mais sans les analyser, ni même les mentionner toutes ; on ne compte pas les « étoiles ».
Nous avons déjà vu Tourguénief opposer les générations ; à Bazarof, Arina; à Ncjdanof et ses amis, Fomouchka etFimouchka, Dans ses dernières œuvres, il revient encore à cette Russie d'autrefois, et sans l'excuse qu'il invoquait jadis : les trente pages qu'il consacre aux innocentes manies de Téléguine et de sa femme, n'éclaircissent aucun des problèmes de la Russie d'à présent*. S'il insiste sur ce couple, c'est
' A Annenkof, Polonski, paaiim.
' Cf. Journal des Goacottrt, t. V, p. 233, De même, tes conversations avec Polonski, pattim, et divers Poime» en proie [Mâcha, La Nature, etc.]
' Vteui' Portraits.
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qu'il y prend plaisir. Il ne le dit pas — c'eût été s'avouer réactionnaire ! — mais visiblement, plus le présent le rebute, plus l'avenir l'inquiète, plus il se réfugie dans le passé, auprès de ces aïeux pourlesquels la postérité ne veut avoir ni piété ni justice.
Son autre refuge, c'estia nature, la campagne russe, le village qu'il décrivait jadis avec l'ironie de Gogol et pour lequel il ne se trouve plus, maintenant, que le sourire de Pouchkine. Par une chaude journée de juin, les alouettes chantent'; à l'odeur pénétrante des lins mûrs se mêlent des effluves de cuir et de goudron ; voilà, en effet, le long du ravin, une douzaine d'izbas. Des têtes d'enfants surgîssentde partout; sur les bancs; devant les fenêtres, dorment des chats paresseux ; au milieu de la rue, près d'une téiéga dételée, de grands gaillards causent et rient; une fille revient du puits, un seau débordant à chaque main; sous un auvent, une vieille toute ridée et souriante apporte au chasseur un pot de lait caillé, si frais que des gouttelettes de rosée en irisent les bords. Partout, c'est la paix, le contentement, la joie. Qu'importe à ce village la querelle des puissants, et cette coupole de Sainte-Sophie que menacent justement les armées russes ' ? 11 sera heureux à moins de frais.
Heureux 1 Est-ce Toui^uénief qui l'écrit? Il sait bien que là même oii n'arrivent pas les mots gros de tem-
■ Poèmes en prose. Le village. Les Poèmes en proêe ont été traduits par Tourguènief, et publiés ea partie dans la Revue poli, tique et liltéraire (8 décembre 1882). et, au complet, dans Souvenirs d'enfance (Hetzei).
' Février 1878.
pêtes, il y a toujours des passions ; que chaque humanité a ses Hamlet, ses Lear, ses Werther. Toui^uéniet s'applique à les dégager de la réalité russe : après ses innombrables Hamlet, il a fait un Roi Lear de la steppe * et, dans le Bngadier, un Werther russe. II se peut que ses copies aient moins d'éclat que les originaux ; mais c'est que l'occidentalisme se dégrade en Russie; il est admis, depuis Pouchkine, qu'un Brutus ou un Périclès y tourne en soudard^. Seuls, les Don Quichotte échappent à cette loi; si Tchertapkhanof n'a pas la hauteur idéale de son cousin des steppes de la Manche, c'est cependant la même fierté généreuse qui l'anime '.
Est-ce parce qu'il sont, eux aussi, des Don Quichotte, que les révolutionnaires échappent, dans ses dernières œuvres, aux arrêts de son réalisme ? Ou bien est-ce que les événements ont fait fléchir son opinion ? Jadis, il leur déniait l'énergie nécessaire aux révolutions*; les instinct féroces qu'il avait devinés en tel ou tel lui semblaient une exception. Mais, après la série d'attentats des années soixante-dix; après l'assassinat d'Alexandre II, il ne put se dissimuler que l'exception devenait la règle, qu'il avait méconnu la force de rame révolutionnaire. Cette force, il essaya, dans Un désespéré *, d'expliquer sa genèse, de montrer com-
' Bévue des Deux Mondes, 15 mars 1872. Étrange» hiitoirea, Iletzel.
' Pouchkine, Épitreù Tchaadaief.
' Le gentilhomme de la steppe. Revue des Deux Monaes, i" décembre i87ï.
' Conversation avec Lavrof.
" Un disespéré. Repue politique et littéraire, 14 janvier 1883.
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372 IVAN TODBGUÉHIEF
ment des vagues de fond, des hérédités d'alcoolisme ou d'épilepsie peuvent porter un Russe, de la dissipation vulgaire, à l'ascétisme religieux ou révolutionnaire. Mais cette analyse du soi, si admirée qu'elle fût par Taine, ne sufiit à expliquer ni la naissance, ni la croissance de la plante ; les poussées révolutionnaires restent pour Tourguéniet un sujet, tantôt d'épouvante, tantdt d'admiration, mais toujours une énigme.
Dans un des Poèmes en prose, voilà une jeune fille deboutdevant une porte noire, béante. Une voix l'avertit du danger; le seuil passé, elle souffrira du froid, de la faim ; on l'insultera ; ses amis, ses parents même se détourneront d'elle, son sacrifice sera anonyme, sans gloire ; elle devra commettre le crime et peut-être comprendre, un jour, qu'il était stupide. Néanmoins elle veut entrer, elle entre. « Imbécile I » ricane une voix. « Sainte ! » en répond une autre '.
Ces deux voix, Tourguénief les a entendues tour à tour. Use laissait entraîner unjour, maispour se reprendre le lendemain. Tout pour le peuple, soit, encore que ce a tout» nesoitpeut-être pas la justice; mais tout par le peuple, avec le peuple, le non-sens est trop évident. Ce peuple, dont les révolutionnaires comme jadis les slavophilea se font une idole ; ce peuple dont ils font venir tout droit et toute sagesse, il ne sait même pas qu'il a des adorateurs qui meurent pour lui. « Je suis des
■ Le seuil. Le lexle russe, longtemps interdit par la censure, donne lieu a des discussions, encore aujourd'hui (Voir. Meuager Ati/ançu«, 1906).Ilyen a une traduction française dans les Souveniritur Tourguénief d'I&a&c Pawlowsky, p. 2*6.
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vôtres, frère », dit l'Homme aux mains blanches à l'Homme aux mains noires. Celui-ci ricane, se moque de ces petites mains qui sentent encore le fer de chaînes portées longtemps. « Pourquoi diahie t'étais-tu révolté î » Deux ans après, comme le fou a recommencé et qu'on va le pendre, le frère aux mains noires se préoccupe d'avoir un peu de sa corde : ce sera du bonheur pour la maison '.
Un changement viendra-tril î II était difficile de n'en pas désespérer devant le colosse que nous avons vu, dans Terres vierges, s'allonger du pôle au Caucase, ivre-mort". Dans les Poèmes enprose, nous le retrouvons sous un autre aspect ; il est accroupi ; les sables du désert l'entourent, sous un soleil que la Russie ne connaît pas ; mais son nez épaté, ses lèvres épaisses, son front bas, ses yeux vides le dénoncent. « Sous le masque du sphinx égyptien, c'est toi, Karp, Sidor, Semione, moujik d'Iaroslav ou de Biazan, que nous retrouvons là : ô sphinx russe, qui donc sera ton Œdipe'? »
Il y a encore, dans les œuvres des dernières années, beaucoup de souvenirs et d'impressions qui sont peutêtre personnelles. Mais il faut se mélier des aveux, et encore plus des réticences de Toui^énief. Il a l'airde laisser poindre sa personnalité dans un récit, puis il court après ce demi-aveu avec un effarement qui dîs-
' Poèmes enprose. Traduit dans l'awlowsky, pp. SU, 45. ' Trad. franc., p. 889 et sulv.
' Poimei en prose. Le Sphinx,
H.o-iHT. - lïan ToorguénUf. 18
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sipe DOS derniers doutes. Et nous classons « fait vécu » telle anecdote empruntée au voisin.
Dans Fantômes, l'amanl d'Ellis passe avec sa compagne au-dessus du Latium. L'envie lui prend d'évoquer le passé, de ressusciter le peuple endormi sous ces innombrables tombeaux, et, par trois fois, il appelle : « Divus Caius Julius César ! Divus Caius Julius César... César I » Et voici que de la plaine un bruit sourd s'élève ; des fanfares, des cris, des applaudissements s'y mêlent. F'uis il semble que des ombres se détachent du sol ; des pointes se dressent, comme des armes, et voici qu'en eflet un rayon de lune rejaillit sur des casques et des lances. Puis, du fond de l'horizon, une clameur se propage : « César, César venit ! a et, de la ruine, s'élève une tète pâle, sévère, ceinte de lauriers, les paupières baissées I...
Or, Tourguénief a conté qu'à son premier voyage en Italie, il s'était trouvé avec Stankîévitch, la nuit, au milieu de la campagne romaine ; que la fantaisie avait pris à Stankîévitch d'appeler César, et que les deux amis avaient cru voir les ombres, entendre les cris que, vingt ans plus lard, après un nouveau séjour à Rome, Tourguénief a placés dans Fantômes. La vision est donc, en quelque sorte, une page vécue, et le souvenir de l'ami prématurément enlevé y mêle une sorte d'émotion tendre. Mais ouvrons les Confessions d'un mangeur d'opium, de Quincey ; nous y verrons aussi la campagne romaine se réveiller la nuit ; Paul-Emile et Marius la traverser, en manteau de guerre, les centurions les escorter, hissant une
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L OEOVHE ÎIH
tunique rouge au bout d'une lance ; et nous entendrons, derrière eux, « l'effrayant hourrah des légions ». Les deux descriptions sont semblables — à part le talent ; Quincey ne sait ni amener ni encadrer les détails, ni mesurer jusqu'à la vision finale le jeu de l'ombre et de la lumière. Son rêve est pourtant l'origine de celui de Tourguénief ; on peut d'autant moins en douter que, dans des lettres antérieures, Tourguéniel parle du plaisir qu'il vient d'avoir à lire et relire Quincey*.
Il serait facile de relever d'autres réminiscences jusque dans les Poèmes en prose. Dans Les nymphes, par exemple, nous sommes devant un horizon radieux de montagnes bleues ; le poète se rappelle la légende de la mort du grand Pan, et poussé par une force mystérieuse, il s'écrie : « Le grand Pan est ressuscité t II est ressuscité! » Aussitôt, toutle long des montagnes, court unjoyeux murmure: «II est ressuscité, le grand Pan ! » On entend des rires, des cria, la course précipitée de beaucoup de pieds nus ; à travers la verdure, des tuniques flottantes, des épaules,' des seins é tincellcnt. Ce sont les nymphes, les dryades, les bacchantes qui accourent; et, devant elles, la déesse, l'are à la main, le carquois à l'épaule, un croissant d'argent dans les cheveux... Soudain elle s'arrête. De la croix dorée d'un clocher, à l'autre bout de l'horizon, un reflet est venu la frapper. La voilà qui fond et s'évanouit, et des nymphes, il ne reste déjà plus, accrochés aux buissons, que des flocons blancs qui ne sont peutêtre que la vapeur du fond des vallées.
' A Uerzen, décembre 1856.
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Ce paysage, ces nymphes, cette Diane, cette légeode du grand Pan, nous les retrouverons dans l'Allemagne de Heine, mais en trois ou quatre endroits différents' :Tourguéniefa simplement réajusté des éléments de légendes que Heine avait dispersés. Qu'il y ait dans son tableau plus d'art et de poésie que dans les esquisses de son devancier, ce n'est pas douteux. Nous n'en tirons d'ailleurs pas la conclusion qu'il lui soit supérieur, comme à Quincey. Nous voulons simplement constater qu'il y a des échos dans ses voïx intérieures.
Si nous ne sommes pas sârs des impressions qu'il donne pour siennes, nous le sommes encore moins des faits biographiques. Nous avons déjà pu constater l'indécision des données qu'on trouve ou croit trouver dans son œuvre. Ses récils des dernières années n'y changent rien.
« Ce roman, disait-il des Eaux printaniéres, je l'ai vécu ; il est mon hisloire, aussi l'ai-je écrit sans effort ". » On sent, en effet, qu'il s'y est laissé aller au flot des souvenirs, mais de souvenirs parfois littéraires. La partie de campagne à Soden n'est que la transposition de la promenade àTsaritzyne, d' Un Bulgare ; la bourrasque qui rapproche Sanine et Gemma, l'enlèvement de ce môme Sanine par M"' Polozova rappellent dix épisodes d'autres œuvres. Ce n'est pas à dire qu'il n'y ait là-dessous aucun fait réel ; mais, sans doute,
' L'Alltmagne, trad. fraoç., II, pp. 20, 139, 496, elc. * Pawlowski, Souvenirs sur Tourguénief, p. 90.
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ce que Tourguénief a le plus vécu, dans les Eauxprintanières, ce sont les pages du début, il a connu Gemma ; il l'a entendue lire, en les mimant, les histoires francfortoises de Maltz ; il a vu, près d'elle, le répugnant Kl uber, le grotesque ettouchantPantaléone, et même le caniche Tartaglia qui faisait si bien Bemadotte confus devant Pantal6one-Napol6on. Tout cela est si simple, si gai, si dépourvu d'ironie que l'on comprend bien les Goncourt refusant, du haut de leur art, de faire à Tourguénief « l'injure » de le juger sur une pareille berquinade'. Encore s'il y avait ajusté un dénouement réaliste I mais voilà-t-il pas qu'il s'avise de ramener Sanine à Gemma, au bout de trente ans, et de nous le montrer, pardonné, prêt à finir ses jours près d'elle et de sa fille, vivant portrait de la Gemma d'autrefois I On a peine à imaginer tant de platitude !
En réalité, Tourguénief a fait bénéficier Sanine de ce pardon final qu'il n'avait refusé ni à Litvînof, ni même à Bazarof (après sa mort, il est vrai), et cette indulgence est d'autant mieux placée, dans les Eaux printanières, qu'une fin cruelle aurait vraiment trop contrasté avec les pages radieusesdu début. L'indignation des Goncourt est aussi peu raisonnable que celle des Russes qui ont reproché aux Eaux printanières leur insignifiance politique. Elles ne sont, en fait, qu'un Poème en prose, plus long que les autres; et sa muse y est exactement celle qu'il a décrite, plus tard, dans la Visite.
' Journal des Goncourt, l. Il, p. 216.
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378 IVAN TODRGUÉNIEF
Un matin de mai, à l'aube, le poète, assis près de sa fenêtre ouverte, voit entrer dans sa chambre une toute petite femme ailée, vêtue d'une robe flottante, avec une couronne de muguet sur la tête, et, à la main, la longue tige d'une herbe des steppes. Elle vole, et ses yeux rieurs emplissent la chambre de rayons et d'étincelles ; sa baguette effleure la tête du poète qui la reconnaît alors, ta muse de la jeunesse et de la poésie... Mais déjà elle fuit, sans doute vers un adorateur plus jeune, et le vieillard reste avec sa compagne habituelle, la pensée de la mort'.
Celle-ci se retrouve jusque dans les Eaux Prinlanières. Au début du roman, Sanine, avant de se rappeler Gemma, pense à sa vie, à la vie en général. Elle lui apparaît, non comme la mer agitée que décrivent les poètes, mais comme une mer unie, transparente, dans laquelle, sous l'esquif qui porte l'homme, errent des formes monstrueuses qui sont la maladie, la démence, la pauvreté. Voilà qu'un de ces monstres monte vers la surface; il va renverser la barque... Non, pas encore ! Il redescend, agitant à peine sa sombre nageoire. Le iour viendra pourtant où la barque sombrerai
Nous avons déjà entendu Toui^uénîef raconter qu'il a vu la mort, sous la forme d'une tache brune*. En contant, il la voit encore ; il lui semble que, des
' Poètnes en prose, La visite.
' hei eaux pritilanières, trad. fr., pp. 2, 3.
' Voir plus haut, p. 108.
têtes qai l'écoutent, comme au coup d'une baguette magique, les chairs se détachent ; il ne reste que dea crânes qui tournent les uns vers les autres leurs orbites vides, avec des airs d'interroger, de répondre, d'approuver'. Une autre fois, la mort devient la vieille qui suit le voyageur et le pousse vers une fosse creusée devant lui ; s'il s'arrête, ce sera la fosse qui glissera vers lui^.
Mais, si chacun de nous meurt, l'humanité lui survit. Tourguénief ne veut pas nous laisser même cette maigre consolation J il nous montre l'effondrement des continents, la fuite des derniers hommes sur la dernière montagne, et derrière eux, accourant de tout l'horizon, la vague noire et glaciale qui va tout balayer'. Encore sa fureur est-elle une vie qui devra cesseruojour, elle aussi. i)ans Dialogue, deux géants, le Finsteraarhorn et la Jungfrau causent, ou plutôt échangent des questions et des réponses séparées par des milliers de siècles. Ce qui les préoccupe, c'est la netteté de leur robe blanche ; ils se félicitent du recul de ces moisissures vertes qui étaient des forêts, de la disparition de ces taches bleues qui étaient des lacs, de la mort de ces bipèdes qui étaient des hommes. Quand les deux géants s'endorment, tout est blanc autour d'eux ; la terre dort à jamais dans un ciel de plus en plus pâle*.
' Poèmes en prose. Les crânes.
' Id., La vieille.
' M., La fin du inonde.
' Id., Dialogue.
180 IVAN TOUHGCÉNIEP
Mais serarce là vraiment la fin de toute vie ? Ne se peut-il pas que sur d'autres planètes ', sur notre terre elle-même, il existe des formes de l'existence que nous ne soupçonnons pas, des êlres doués d'une vie que n'atteint pas ce que nous appelons la mort ? « O mort, où est ton [aiguillon ? » demandait l'Ecriture : il y a peut-être des aiguillons plus forts que le sien *. Il y a du surnaturalisme dans le monde. « L'amour, par exemple, ce coup de foudre qui, en une seconde, affolle deux êtres l'un de l'autre, voilà du surnaturalisme certain, positif*. » Pourquoi ne pas admettre que ce phénomène surnaturel peut survivre à l'être matériel où il a commencé ?
Ces pensées, Tourguénief en a toujours été hanté. Il frémissait en entendant, ta nuit, deux soupirs mystérieux*. Sûrement il a éprouvé l'émotion qu'il décrit à propos de la personne qui, dès qu'elle est seule, se sent enlevée, transportée dans l'immensité, amenée, comme une poupée, devant un juge dont elle ne voit pas la figure '. Or, nous connaissons sa façon de se délivrerdes obsessions ;c'esl d'écrire. Son œuvre comprend donc une série de récits surnaturalistes, depuis Faust, écriten 1856, jusqu'à Clara Militch, sa dernière œuvre, Leur fonds commun, c'est l'intervention dans la vie humaine d'une force mystérieuse
' Conversation avec Polonaki.
' Ciara Militch.
' Journal des Concourt.
'Voir plus haut, p. S3.
' Journal des Goncouri, V, 80.
dont on ne peut dire si elle est bienfaisante ou malfaisante. Dans Faust, la mère de Véra Nikolaievna apparaît àsa fdlepour l'empêcher d'aller au rendez-vousqui serait sa perte : il est vrai que la pauvre Véra en meurt de saisissement *. Un songe fait retrouver au narrateur du Songe son véritable père qui, d'ailleurs, est un coquin. Dans Le Chien, Porphyre Kapitonytch entend sous son lit un chien invisible, qui g6mit; sur le conseil dunvoyant.ilsemunitd'un vrai chien qui, bientôtaprès, lui sauve la vie*. Le chant de l'amour triomphal est plus compliqué ; Muzio, qui a appris la magie dans l'Inde, revenu à Bologne, force la femme de son ami Fabio à venir le trouver la nuit. Fabio s'en aperçoit et le poignarde; mais l'esclave de Muzio, Indien muet, emporte le cadavre qui, bientôt, par on ne sait quel sortilège, se relève et marche. Cependant Valéria, qui n'avait jamais été mère, aura un fils quelques mois plus tard, et tout sera pour "le mieux dans le plus mystérieux des mondes '.
L'état incertain entre la vie et la mort ob nous venons de voir Muzio, nous le retrouvons dans Fantômes. Elle est tantôt un esprit, tantôt une jeune fille dont le héros voit les yeux bleus, les joues pâles, dont il sent les lèvres chaudes sur ses lèvres; elle est si bien vivante que, morte déjà de notre mort — à ce qu'il semble — elle en redoute encore une autre, et fuit
' Revue des Deax Mondes, 1« décembre 185S.
' Souiiellee moscovites, Paris, Helzel.
• Œuvres dernières, Paris. Hetzel. — Nouvelle Revue, 1881.
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28% IVAN TOURGUÉNIBF
à travers les cieux, devant un monstre qui finira par l'atteindre et la frapper.
Dans Clara Militch, môme phénomène de survie. Aratof a méconnu l'amour de Clara qui, de désespoir, s'est empoisonnée. Le jour où, par le journal, ii apprend cette mort, quelque chose se brise en lui. Poussé par une force irrésistible, il part à la recherche des reliques de Clara, et revient avec une photographie et un fragment de Journal Intime que, désormais, il ne quitte plus. Sans savoir s'il aime ou a aimé Clara, il l'attend. Un matin on le trouve dans son lit, mort, transfiguré par une inexprimable béatitude, les doigts crispés sur une mèche de cheveux noirs qu'on essaye vainement de lui arracher'.
Ces récits sont peut-être pâles à côté de ceux de Hoffmann, de Maupassant, de Poe. Mais Tourguénief n'a jamais eu l'intention de produire un effet de terreur. Il a voulu partir d'hypothèses qu'on discute — celle de la télépathie, par exemple — pour jeter sur l'inconnu possible un regard qui n'y verra jamais rien de plus effrayant que la réalité connue de tous. « Ce qui est affreux, ce n'est pas la hofmantchil&a avec ses diableries ; c'est la certitude qu'il n'y a rien d'effrayant ; que la vie est, par essence, mesquine et misérablement plate^. »
L'indifférence de la nature aux vies qu'elle sème au
< ISSI. Le litre primitif en était : Apréa la mort. Trad. dans Œuvres dernières, Hetzel.
'Aues,icB.à. Delines. 191.
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hasard est le moLif essentiel du pessimisme de TourguéDÎef. Dès son enfance, il y songe', et dès ses premiers vers, il s'en plaint' ; « Seigneur, s'écrie-t-il dans André, que la nature est indifférente et muette 1 ' » Quelques années plus tard, à Courtavenel, il remarque que la multitude des étoiles n'inspire pas de sentiments religieux, que tous ces mondes ne sont que l'expansion involontairej inconsciente d'une chose indifférente, vorace, envahissante, qui fait pousser les étoiles aux cieux comme les boutons sur la peau, sans qu'il lui en coûte davantage'. Un peu plus tard, il fait remarquer à Ivan Aksakof que le seul souci de la nature, c'est de créer des êtres, des personnalités, qui ne signifient rien pour elle '; car, expliquet-il dans Assez, étant la mère universelle, elle ne peut faire de différence entre ses enfants. Il le redit dans les Poèmes en prose où, reprenant un conte imaginé pour les petits Polonski, il nous conduit dans la caverne où médite la nature», « notre mère, lui demande-t-il, à quoi penses-tu? N'est-ce pas au destin de l'humanité, au moyen de la faire arriver au bonheur? — Non, répond-elle, je songe à renforcer les
' « Même en ce temps je ne suis pas reste sourd au bruit solennel qui sortait du fond de la tombe. » Premier Amour, trad. Deliocs p. il2.
' Le soiT, 1837.
' André. IB15.
' AM"" Viardot, ÏSjuillet 18i9.
' Lettre de 1853.
• Conversation avec les Polonski; Samosncii/ia {Celui qtU tait tout], et, dans Poèmes en prose, La Nature.
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884 IVAN TOUBCUÉNIEF
muscles de la puce ; î! faut rétablir l'équilibre entre l'attaque et la défense. — Mais l'humaniié, le progrès, la justice ? — Ce sont là des mots des hommes. Moi, je ne connais ni le bien ni le mal. » '
L'attaque et la défense, voilà donc l'objet du travail de la nature. Elle ne crée de vies que pour les mettre aux prises dans un perpétuel champ clos. Il en est ainsi dans chaque espèce, dans l'humanité même, où le bonheur de chaque individu est fondé sur le malheur de quelqu'un d'autre ; où l'intérêt et la commodité de chacun exit^ent, comme une statue un piédestal -. — les privations et le malheur d'autrui. Il en est ainsi entre les espèces ; tous les spectacles de la nature évoquent l'idée delachasse qu'elles se donnent. Le poète écoute-t-il le rossignol? Tandis que ses roulades l'enchantent, un malheureux insecte, à demi broyé, se meurt douloureusement dans son gosier*. Jouit-il de l'éclat d'une belle journée, inondée de la lumière la plus pure, tout, imprégnée de parfums, de beauté, de tranquillité apparente ?
" Tout, autour de moi, offrait un vrai champ de carnage. Tout s'entredévorait avec frénésie, avec rage ; j'ai sauvé la vie à une petite fourmi qu'une plus grosse entraînait avec des soubresauts de tigre : à peine avaisje délivré la petite qu'avisant un moucheron à demi mort, elle l'empoigna avec la mémo férocité. Cette fois je laissai faire. Détruire ou être détruit, il n'y a pas de milieu *. »
' La Nature,
> Le Bulgare, p. 2ST (tr. fr.).
' LetlreftM" Viardot.
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