‹ Ivan Tourguénief, la vie et l'œuvre ;Chapitre 19 sur 24 · L ŒUVRE S · texte numérisé non relu

L ŒUVRE S

Cette pensée, que Tourguënief a exprimée mille fois, ne le possède pourtant pas tout entier. Il consUte, en effet, dans la nature, des forces autres que celles qui poussentles êtres au meurtre les uns des autres. Regardez les oiseaux, par exemple, Si nombreux dans son œuvre qu'on en pourrait dire, comme de son jardin dans Faust : « Que d'oiseaux on y entend partout î Leiu* chant nous remplit de langueur et d'attendrissement. » Or, ces oiseaux ne se bornent pas à répéter mécaniquement des gestes destructeurs ; ils aiment, ils se sacrifient à leur amour. La caille contrefait la blessée, — sachant qu'elle s'expose à la rnort — pour attirer le chasseur loin de sa couvée'. Un moineau se précipite à la rencontre du chien de chasse en arrêt devant ses petits, tombés au milieu du sentier. Ses plumes se hérissent, tout son petit corps frémit d'épouvante, a Quel monstre gigantesque doit lui paraître le chien 1 » et cependant il ne recule pas '.

Et ce monstre lui-même, est-il une brute? Toui^ guénicf, qui a consacré à tel de ses compagnons de chasse, à Pégase, toute une étude psychologique, sait bien que chaque chien a sa physionomie, son caractère, ses travers, dus parfois au commerce des hommes '. 11 cause avec son maître, Diane secoue les oreilles quand il lui parle de Sultan ; il rit, da plus ou moins bonne grâce, selon la plaisanterie dont il est l'objet*;

' La caille. Souvenirs d'enfance, IleUel.

' le moineau. Poèmes en prose.

■ Mon chien Pégase, 1871, trad. Dclines, Flainmanoii>

' Voir. p. 57. Khor et Kalinylck

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286 IVAN TOURGUÉNIBF

. il est capable de se dévouer ; le petit Trésor se jette sur un dogue enragé, pour sauver son maître' ; îl est même capable de bonté pure et simple. Quand le moineau de tout à l'heure sejetteà sa tête, Pégase, cdiuri, prend le teritps de réfléchir, puis il passe au large des oisillons qui piaillent.

D'autres espèces ont leur part de cette sensibilité. Sur le pont d'un navire, dans la mer du Nord, un jour de mauvais temps, Tourguénief s'assied à côté d'un petit singe qui, attaché au mât, gémit, regarde son grand voisin avec des yeux suppliants et presque humains, et finit par lui tendre la patte. Tourgiiénief la prend, la garde dans sa main, et, calmé, le singe cesse de gémir. « Je souris maintenant, en y pensant, mais alors je ne souriais pas... Je comprenais que nous sommes tous lils d'une même mère, et il m'était doux de voir cette bestiole me regarder avec confiance, et s'incliner vers moi comme vers un frère*. »

Cette bonté, qui peut rapprocher des êtres d'espèce différente, rapproche aussi — on ne sait si Tourguénief dirait « à plus forte raison » — des êtres de la même espèce, des hommes. Nous avons vu son œuvre pleine de braves gens, depuis l'universitaire enthousiaste, tel que Bersénief, jusqu'à cette pauvre Arina, la mère de Bazarof, qui ne sait du monde et de la vie qu'une chose, mais que les autres ignorent, l'art de s'oublier soi-même. Devant ces personnages, les

' Le chien.

' Poèmes en proie, Une traversée. Cf. Journal des Concourt,

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l'ckuvre S87

héros, si doués qu'ils soient, font pauvre figure. Tout en elTet, rang, talent, beauté, tombera en poussière, disparaîtra. « Les bonnes œuvres seules sont durables ; tout passera, a dit l'Apôtre, l'amour seul restera '. »

Ces opinions de Tourguénief ne sont pas précisément des conclusions : son enfance avait déjà les mêmes tristesses, les mêmes révoltes quesonâge mûr. On ne peut pas dire non plus qu'elles constituent une philosophie, au sens absolu du mot : les critiques russes lui ont souvent reproché son indigence dogmatique, et luimême il s'étonnait quand où donnait à des candidats, en sujet'de composition ; a L'idée du monde dans Tourguénief. » Pourtant, philosophique ou non, elle existe, cette idée du monde, et si immuable qu'elle paraisse avoir été, elle ne peut pas ne pas avoir subi l'influence des idées [et des sentiments du temps et du milieu.

Le philosophe qui a pu l'inspirer n'est pas celui que la mode des années quarante lui avait fait étudier; tout candidat qu'il ait été à une chaire de philosophie, à son retour en Russie, son hégélianisme s'y est elTrité aussi vite que celui du Hamiet de Tchigrov. Plus tard, le souvenir de sa jeunesse l'écarlait des lectures philosophiques : un seul philosophe a trouvé grâce devant lui : « Schopenhauer, frère, voilà ce qu'il faut lire ! » écritil à Herzen en 1862, Il l'a lu en effet, et beaucoup, et

' Hamlel et Don Quichotte, conclusion .

■ A H» Hilioutinc, février ISTS.

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les coïncidences entre leurs pensées sont nombreuses. Tous deux, ils ont horreur du matérialisme vulgaire, o La matière, qui l'a vue? demande TourguénieE à Polonskî. Dans Pères et Enfants, la Koukchina, à moitié grise, se dit matérialiste, entre deux bouffées de tabac : Schopenhauer, de son côté, déclare que le matérialisme vient du cigare, de l'ignorance, de la paresse, et de la manie politique.

Ils s'accordent ensuite à ne voir dans le monde, l'un et l'autre, qu'un jeu de forces exécrables. L'un s'écrie : « Détruire ou être détruit, il n'y a pas de milieu ! » : l'autre : « La vie est une chasse incessante où, tantôt chasseurs, tantôt chassés, les êtres se disputent les lambeaux d'une horrible curée '. » Venu de la même source, leur pessimisme aboutit à la môme conclusion, que Schopenhauer formule, et que Tourguénief illustre d'innombrables exemples, « Le but de toute haute poésie, c'est la peinture de la domination ironique du hasard, de l'irrémédiable chute du juste et de l'innocent '. »

Ils ont enfin mêmes craintes, mêmes affections, mêmes attendrissements. Schopenhauer, qui redoute la femme, lègue une rente à son chien, et s'émeut, à la foire de Francfort, sur un orang-outang triste. Il est vrai qu'en ce qui concerne les hommes, il est plus réservé : il ne trouve pas, pour louer la bonté, le souvenir de l'Apôtre.

'Schopenhauer,Pens^eïei/'m5men(s,lrad.Bourdeau,pp.2S,lS9, ' Revue des Deux Mondes, articles de J. Bourdeau, 1884, et de Challeinel-Lacour, ISTO.

l'cbuvse 289

Tourguénie! n'est pas chrétien non plus ; le ciel est vide pour lui, et son mysticisme n'est pas d'essence absolument religieuse. Mais il est né dans un pays où les masses conservaient leur foi traditionnelle aussi profonde qu'au Moyen Age ; où, pure superstition pour beaucoup, elle était cependant, pour beaucoup d'autres, la source vive d'amour et de charité. A cette source, Toui^uénief n'a pas bu, mais il s'en est approché plus d'une fois.

On lui a souvent reproché son obstination à ne faire bons que des hommes autrement sans valeur, à ne verser la liqueur précieuse que dans des vases grossiers. Kassiane, Arina, Nastasia Karpovna, Platocha', etc., tous des pauvres d'esprit selon l'Écriture, participent à la vertu suprême qui est systématiquement refusée aux forts, aux superbes, aux a intellectuels »,Les hommes des générations passées — Babouche mis à part — sont d'autant plus plaisants, plus K rafraîchissants » selon l'expression de Pakiine, qu'ils sont plus dénués de culture. Est-ce à dire que Tourguénief, cet Occidental convaincu, en veuille au progrès, à l'européanisme? Nous savons déjà qu'il ne croit pas la culture compatible avec l'énergie du caractère, et s'inspire, en cela, partie de réalités russes, partie d'un certain romantisme,'. Mais il s'agit ici de bonté, non d'énergie, et la culture qui peut, en effet, nuire à l'une, devrait plutôt favoriser l'autre.

' RiciU d'un chasieur, Pirts et EnfanU, Nichée de gentilshomme», Clara Militch, etc.

< Voir plus haut, pp. 180 et suivantes.

HuiKUn. — ivui Tourpiâniel. 19

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290 IVAN TOURGUÉMIEF

En réalité, Tourguénief lui reproche de répandre l'ÎDcrédulité religieuse, et de détacher ainsi les « intellectuels » — ou supposés tels — des vertus nées d'une longue tradition chrétienne. Ces vertus, la résignation, la charité, l'oubli de soi-même, les humbles sont seuls à les posséder maintenant, et de là vient leur supériorité. C'est là, si l'on veut, une pensée de slavophilc, mais il ne faut pas oublier qu'à une certaine hauteur slavophilisme et occidentalisme ne s'opposent plus . On pourrait aussi bien dire que ce prétendu slavophilisrae de Toui^uénief n'est que le désir d'un occidentalisme plus intelligent.

Dans Religues vivantes, Loukéria a été, il y a deux ou trois ans, belle, joyeuse, courtisée; un faux pas, du haut d'un perron, a fait d'elle un débris informe qui, dans une chaumière isolée, attend la fin de sa lente agonie. Or, elle pense que, sans doute, elle a mérité ses souffrances ; qu'elle expie, pour elle, pour d'autres aussi, et qu'enfin, si Dîeu l'a faite instrument d'expiation, c'est peut-être qu'il l'aime. Les gens se sont détournés d'elle ; son fiancé a épousé une autre femme ; pouvaient-ils faire autrement? 11 vient quelquefois la voir : si, après son départ, un sanglot monte dans la gorge desséchée de l'abandonnée, elle l'étouffé en pensant que le Libérateur viendra. Une fois, en songe, elle l'a vu venir à elle, glissant sur la pointe des épis mûrs ; il ne ressemblait pas auChrist des icônes, et pourtant elle l'a reconnu, elle l'a suivi. Peu à peu, il s'est détaché de la terre, ses ailes grandissantes ont fini par remplir le firmament, et elle, la pauvre Loukéria, elle

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