LES RÉCITS D'UN CHASSEUR
Leur légende : leur véritable caractère.
La Russie de Tourguënief. La Journëe de chasse, ia loièt. Les
descriptions : leur tendance.
Les Russes. Les nobles, leurs diverses catégories. Les paysans
et le servage.
La cause du mal russe. Le caractère national ; ses dËfauts, ses
qualités. Comment développer celles-ci ; le progrès que Tour-
guénief croit possible.
L'accueil fait au livre. Les apprécia lions littéraires, politiques.
Tourguéniet a-tri1 préparé l'émancipation des serfs ?
Les Récits d'un chasseur sont aussi universellement connus que les œuvres antérieures de Toui^uéniet le sont peu. C'est par eux qu'il a conquis, au lendemain de la mort de Gogol, le premier rang parmi les écrivains russes; par leurs traductions qu'il est devenu célébrité « mondiale » ; à eux enfin qu'il doit la gloire ] d'avoir servi l'humanité. « Tout ce que je pourrais I désirer pour ma tombe, disait-il, c'est qu'on y gravât i ce que mon livre a faitpour l'émancipation des serfs net I il eût sans doute goûté l'idée d'Emond About de lui j élever une simple stèle, surmontée d'une chaîne
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rompue'. C'est là, en effet, l'image qui résumera, pour la postérité, son œuvre et son rôle.
Ce n'est pourtant pas dans l'intention expresse de briser des chaînes qu'il a écrit les Eécils d'un chasseur. Il ne songeait probablement pas à son a serment d'Annibal », quand, en 1847, sous l'influence des scènes rustiques de George Sand', et peut-être aussi de Dal et de Grigorovitcli', il écrivit, pour la revue « Le Contemporain », Khor et Kalinytch. Le succès de ce premier récit lui en fit composer d'autres, que son éditeur, Panaief, imagina, en 1852, de réunir sous le titre de Réeiti d'un chasseur. Dans plusieurs de ces récits, il est question des serfs, de leur vie, de leurs souffrances ; un chasseur, pérégrinaot de village en village, ne pouvait pas ne pas les voir, et nous pouvons ' bien supposer aussi que Tourguénief y a insisté, par- i fois, parce qu'il détestait le servage. Mais il y a loin / de cette insistance discrète à un pamphlet. Sur vingt- '■ cinq récits, sept ou huit seulement mettent des serfs en scène ; dans les autres, les anecdotes romanesques, les portraits humoristiques, surtout les tableaux de nature tiennent toute la place. Dans cet ensemble un peu confus, on ne peut discerner d'intention certaine
' Discours prononcfi aux obsèques de Tourguénief.
■ La mare au diable, 1848. La petite Fadette, 1848, et Françoia le Champi, 18S0, sont Également contemporains des Récit» d'un chasseur.
' Grigorovitch. Le village, Atiione Goremouika, 18*7. Dal. Récits du coiaque Louganski, 18*6. Voir Tourguénief. Souvenirs littiraires, X, 29.
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que celle de décrire des types et des campagnes
Celles qu'il nous montre ne sont pas celles de la Russie tout entière. 11 ignore tout à fait le Caucase et la Crimée, si cliera aux romantiques ; il connaît peu les steppes de Gogol; son pays, à lui, c'est la plaine boisée et marécageuse qui a été le berceau du peuple grand-russe ; encore n'y sort-il guère du gouvernement d'Orel. Limité dans l'espace, il l'est aussi dans le temps; tous ses tableaux s'encadrent entre la fonte des neiges et la chute des feuilles.
C'est pourtant trop de dire que sa Russie est « chaude, brûlée, toute bourdonnante d'abeilles lourdes et gavées' », U la décrit parfois, cette Russie chaude, mais combien plus volontiers il parle des journées fraîches du printemps, de l'automne, et surtout de i'beure frissonnante où, debout avant l'aube, le chasseur se prépare à partir. Le ciel est encore d'un gris foncé ; <iuelques étoiles brillent çà el là. Dans la téléga qui attend devant le perron, on pose un tapis, et, sous le siège, le samovar avec les provisions; devant les chevaux qui s'ébrouent, un couple d'oies blanches, qui vient de s'éveiller, traverse la cour en silence. On part enfin : la téléga roule avec fracas devant l'église' descend la côte, suit la digue : l'étang commence à peine à se couvrir de vapeurs. Transi, le chasseur s'enfonce dans son collet, ferme les yeux. Quand il les
' Daudet. Peruéei. Berne de Pari», 1S99.
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rouvre, le ciel rougit à l'horizon, des nuages blanchissent ; la route se dessine sur le vert sombre des prés. Dans les izbas, des reflets rougeâtres annoncent qu'on allume la loutckina, les copeaux résineux qui sont la lampe du pauvre; dans les cours, des voix encore ensommeillées s'élèvent. Mais voiià que le brouillard s'est tassé dans les ravins; des tratnées d'or traversent le ciel, la lumière se répand comme un torrent, etduhaut de la côte apparaît, avec sa rivière sinueuse, ses moulins, ses étangs, ses vergers, la vaste plaine que le chasseur va battre en compagnie de sa Diane et du serf Icrmolaï*.
Les heures passent; les carniers s'alourdissent, et, peu à peu, dans l'air immobile, la chaleur monte, avec le chant aigu des grillons. « Frère, où peut-on se rafraîchir? demande le chasseur à un paysan. — Là-bas, dans le ravin, il y a de l'eau ^ ». En effet, derrière un épais taillis de noisetiers, voilà une source ; de grosses bulles d'argent se détachent de la mousse fme et veloutée qui en tapisse le fond, et montent, en se balançant, à la surface. Désaltérés, les chasseurs font la sieste ; mais bientôt il leur faudra se relever, s'étirer, chasser encore jusqu'à l'heure de chercher un gîte. Une fois, ce gîte sera la hutte du garde Biriouk, au miheu des bois*; une autre fois, près du moulin où le meunier ne veut pas laisser entrer les chasseurs, un
■ Le bois et la steppe. Béciti d'vn ckoêseur, traduclioD Delàveau, 3ifi et suiv.
' Id., Malinova.
' Id., Biriouk.
^b^Googk
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hangar abandonné : on y apporte de la paille et du foin; on installe le samovar sur le bord de la rivière ; la meunière donne du lait, du pain, des pommes de terre qu'Ermolaî fait cuire sous la cendre, tandis que des traînées de brouillard rampent sur la rivière , qu'on entend, au loin, le râle des genêts, et. tout près, le murmure de l'eau qui s'échappe de l'écluse. Le sommeil sera doux, sous le hangar; et non moins doux le réveil, si quelque bruit insolite trouble la plaine'. Devenu vieux, Toui^uénîef se rappelait avec émotion une nuit passée sur une de ces énormes meules de foin oîi l'on ne peutmonter qu'avec une échelle : « Vous ne vous doutez pas, disait-il à ses amis parisiens, de ce qu'est le ciel là-bas; il est tout bleu, d'un gros bleu semé de grandes étoiles d'argent. Sur la minuit, il s'élève une chaleur douce et majestueuse. C'est enivrant*. » Les forêts sont encore plus enivrantes. Elles reviennent à chaque page des Récits d'un chasseur, toujours variées, et cependant avec un air de famille. La forêt profonde, que les oiseaux n'aiment pas' et où l'on n'entend que le bruissement sourd de millions de feuilles, apparaît rarement dans Tourguénief : ses bois ne sont guère moins animés que la plaine qui les entoure, a Voici le bois et son silence! » annonce-t-il ; et voilà qu'il parle du frémissement des trembles, des grosses mouches jaunes qui se tiennent immobiles au-dessus du sentier, et disparaissent tout à
' lermolai et la meunière.
' Journal des Goncourt. Ï7 décembre 1856.
n PoMvié.
^b^Googk
coup, des moucherons clairs à l"ombre et noirs au soleil : puis c'est le chant des oiseaux, la voix de la fauvette qui se marie au parfum du muguet; ie bond d'un lièvre, les aboiements d'un chien'. De même, dans la chênaie de Tchaplyguino, nous entendons les écureuils, les merles, les pics qui frappent à coups répétés les troncs d'arbre^ Jamais la forêt de Tourguéniet ne se tait; si les cris et les sauts y cessent une minute, aussitôt des souffles courent sous les branches ; si l'air aussi s'apaise, il reste encore à noter des jeux d'ombre et de lumière. Les rayons du soleil tombent-ils d'en haut, les troncs des bouleaux prennent l'éclat de la soie blanche ; les feuilles, sur le sol, étincellent comme de l'or; les grandes fougères s'animent du coloris du raisin mûr. Le soleil baissc-t-il, les feuilles deviennent bleuâtres; les bouleaux passent au blanc mat de la neige fraîchement tombée. Et, de seconde en seconde, les combinaisons se succèdent, d'autant plus étranges que les rayons frappent de plus bas. Tourguénief revient souvent, même dans ses lettres, sur ces effets de lumière. De Courtavenel il écrit à ses amis pour leur raconter une partie de pêche commencée à quatre heures du matin. « U y eut un moment charmant; nous étions placés près du chêne, à gauche; il était éclairé par en dessous, le soleil étant encore très bas. C'était très joli et très original... Je trouve que les arbres éclairés par en bas ont quelque chose de fan-
' Le bois el la steppe.
' La mort.
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tastique et de mystérieux qui parle à l'imaginatioD '. » Ce qu'ils disaient à la sienne, il le répète rarement. Sans doute, il pense, comme Anatole .France, qu'il n'y a rien de plus beau qu'un bel arbre et de calmes pensées ; mais il lui suffit, en pénéral, de décrire le bel arbre. Deux ou trois fois seulement, il parle de ses pensées ; par exemple, quand, étendu sur le dos, il suit à travers les feuilles, la fuite incessante des nuages'. Mais, presque toujours, son «paysage psychologique » tourne court après deux ou trois lignes, peut-être par scrupule de réaliste, peut-être aussi pour une raison d'un autre ordre.
La nature fait penser à l'au-delà. Tolstoï devient pantliéiste en voyant, sur les bords du Térek, d'innombrables moucherons danser autour de lui'. Devant « l'immobilité du feuillage qui a l'air de boire en silence Tordes derniers rayons n, George Sand pense vaguement au Dieu des bonnes gens. Tourguénief n'y pense, lui, que pour constater son absence. Nous l'avons déjà entendu parler de l'amertume fraîche qui est toujours — pour lui — au fond des impressions de nature; parler aussi de l'émotion que lui donne la vue d'une branche feuillue qui se profile sur le ciel bleu. « Pourquoi ? Est-ce à cause du contraste entre ce brin vivant, qui flotte au gré du moindre souffle, que je puis briser, qui doit mourir, mais qu'une sève généreuse anime et colore — et cette immensité éternelle