‹ Ivan Tourguénief, la vie et l'œuvre ;Chapitre 10 sur 24 · luillet · texte numérisé non relu

luillet

' Kassiane, p. iSl. Le bois el ta steppe, pp. 55^555.

' Tolstoï, La Cosaque», trad. franc.. Hachette, pp. 88-39.

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et vide, ce ciel qui n'est bleu et rayonnant que grâce à la terre ?... Ah! je ne puis pas soufTrir le ciel, mais la vie, la réalité, ses caprices, sa beauté fugitive, j'adore tout cela... »

A quoi bon, alors, se perdre dans les cieux î A tout ce que les chérubins « ces illustres faces volantes », peuvent y apercevoir, il préfère h le mouvement précipité de la patte d'un canard qui se gratte le derrière de la tète au bord d'une mare, ou les gouttes d'eau longues et étincelantes tombant lentement du museau d'une vache immobile qui vient boire' », et sa seule ambition sera de les décrire comme le maître qui sait « rendre les impressions lesplus subtiles et les plus fugitives d'une manière claire, ferme, compréhensible, et dessiner jusqu'aux parfums, jusqu'aux moindresbruits'...»

Lui aussi, dans les Récits d'un chasseur, il dessine les parfums, les bruits, les couleurs. 11 photographie, phonographie, cin é m ato graphie, au risque de mener moins à l'ivresse joyeuse dont il parlait tout à l'heure, qu'à la fatigue et à l'étourdissement. Il trouve parfois le trait éoocaleur que, par la suite, nous le verrons envier à Tolstoï; mais, quand il l'a trouvé, il u'apas encore la sagesse de s'en contenter'.

' Lettre du IS Janvier 1S4B.

' Voit plus haut, p. il.

' « Le talenl descriptif lui paraissait tenir tout entier dans le choix du détail évocate\ir, et il citait avec admiration un passage de Tolstoï où cet écrivain a rendu comme perceptible le silence d'une belle nuit au bord d'un fleuve, en mentionnant un simple Irait; on entend le bruit que font, en se touchant, la poin

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Mais le pays d'Orel n'est pas la steppe, pour qu'on y erre longtemps dans la solitude. Il y a des faucheurs, des moissonneurs dans la plaine, des pêcheurs sur la rivière; dans les bois, la nuit, le chasseur égaré se heurte à des gardes. Souvent il est retenu par des seigneurs hospitaliers. Il va parfois à la ville, acheter de la poudre, un cheval. Peu à peu, sa galerie de paysages se double d'une galerie de portraits, et le poème pouchkinien, d'une satire à la Gogol.

Plus on approche des lieux habités, plus on sent l'influence des Ames mortes. Sur la grand'route, nous sommes encore dans la Russie de Pouchkine. Les convois de charrettes, les auberçes sous les auvents desquelles fument des samovars, les piétons en vieux caftan de nankin ; la lourde voiture de seigneur avec ses six chevaux et le laquais qui se tient derrière, crotté jusqu'aux yeux, tout cela auraitpu figurer dans la description du voyage de Tatiana à Moscou'. Mais nous passons dans un autre monde en pénétrant dans le village de Kolotofka'. Les îzbas déjetées, les poules étiques, la carcasse de tremble noirci, dernier vestige de l'ancien château, l'étang noir, couvert de plumes d'oie — tout cela, c'est du Gogol ; et les âmes vivantes qu'on y rencontre sont bien de la lignée des âmes mortes que collectionnait l'ingénieux Tchitchikof.

Parmi ces âmes vivantes, Toui^uénief apprécie surtout les irréguliers, qui l'accompagnent à la chasse; les moujiks qui labourent, sèment et récoltent, ne sont

pas de sa compétence, et il traverse leurs villages, la plupart du temps, sans s'y arrêter. Une seule fois, à Chipilofka, chez Pénotchkine, il accepte de coucher dans une izba, dans la chambre froide, dont on a retiré en hâte les pots à beurre, les cruches vides, les touloups en cuir dur comme du boie, et le berceau avec l'enfant qui dort au milieu des chiffons'. Presque toujours, il est l'hôte de la maison seigneuriale ; il y arrive, soit par la cour d'honneur où s'ébattent veaux et cochons ; soit par le jardin, en enjambant concombres et citrouilles'. Cette maison n'est d'ailleurs pas le manoir enfumé qu'imagine un commentateur français de Tourguéntef. Elle est en bois, à un seul étage, avec un perron et un auvent délabrés. L'antichambre y sent le kvas, la chandelle et le cuir; la salle à manger est meublée d'une table, avec un pot de géranium ; d'un buffet, pour les serviettes et les pipes, et de portraits de famille où trop de mouches se sont arrêtées. Puis c'est le salon, avec ses trois divans traditionnels, et ses trois tables; et enfin le cabinet du maître qui risquerait fort d'être envahi par les toiles d'araignée, comme l'armoire aux livres, s'il ne servait de fumoir, de dortoir, à l'heure de la sieste, et quelquefois de salle à manger supplémentaire.

Les propriétaires de ces palais sont généralement moins foncés en couleur que les héros de Gogol. Tourguénief ne dépeint ni brutal Nozdref, ni grossier

' Le Bourgmestre.

' Mon voUin Badilof.

' Hennequin. Le» éo-ivains francisés, p. 95.

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Sabatchkine'; il relègue volontiers les gens violents dans le passé russe. De même, il fait tout son possible pour ne montrer, en fait d'intrigants, que des allogènes, des immigrés. Le Ghtoppel qui se moque platement du pauvre Nédopouskine * est un Allemand mal russilîé; le Garpentchenko qui lait l'usure est un Petit-Russien ; le général qui « par de sales emplois s'est poussé dans le monde », s'appelle d'un nom à consonnance polonaise '. On dirait que, pour Tourguénief, comme pour les slavophiles, l'insolence, l'avidité, la servilité sont des vices d'importation : son vrai Busse est parfois violent, le plus souvent débonnaire et inerte. Son trait essentiel, c'est l'absence de calcul et de réflexion.

Jadis, ce Busse s'appelait le comte Pierre Ilitch ', et vivait, au milieu d'un peuple de serviteurs, dans une vaste maison flanquée de remises, d'ateliers, de hangars, etc. 11 recevait de Paris, conte son ancien maître d'hôtel, « caftans brodés, odecolonne, perruques, tableaux deux fois grands comme lui ». Donnait-il à dîner, on tirait un feu d'artifice, et même le canon ; ses musiciens serfs s'époumonnaient sous la trique d'un chef d'orchestre allemand. Allait-il à la chasse, ses piqueurs en habit rouge et ses chiens attachés à des laisses de soie réveillaient tout le pays. Mais un jour, ruiné, Pierre Uitch partaitpour Pétersbourg solliciter un

' Gogol, Les âmes tnorlea.

' Tchertapkhanof et Nidopouskine.

' Odnodvortis.

' Deux propriétaires.

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