‹ Ivan Wyjighine; ou, Le gilblas russe (volume 2)Chapitre 16 sur 36 · TOME I. II · texte numérisé non relu

TOME I. II

elles, qui était allé présenter le podorojne(i) au bureau de la station, vint rapporter la réponse du surveillant de poste : 11 n'y avait point de chevaux. A ce mot, Milovidine s'élauça hors de la calèche, vola au bureau, et je m'atta-» chai à ses pas. Le surveillant de poste «tait en robe de chambre, assis devant une table, et feuilletait un livre où sont inscrits les podorojnes. — Des chevaux!

cria brusquement Milovidine, — Tous mes chevaux sont partis, et l'écurie est

(i ) Le podorojne est une pièce que l'administration délivre aux particuliers , afin que les maîtres de poste soient tenus de fournir le nombre de chevaux suffisant pour aller d'une station à l'autre , à la cliarge, par le porteur, de payer le prix déterminé par le tarif.

vide j répondit le surveillant avec le plus grand sang-froid. — Si tu ne me donnes des clievaux sur l'heure , je vous altnlerai à ma calèche, toi , ta famille et toute ta clique j m'entends-tu ? — Monsieur badine, répliqua le surveillant avec le même calme; ne lui serait-il pas agréable de prendre ici quelque repos, et de partager avec moi ce café qui a bien son mérite? Pendant ce temps -là , les chevaux reviendront à l'écurie. — Que le diable t'emporte, avec ton café. Je veux des chevaux ; donne- moi des chevaux , misérable. — Je vous l'ai dit : il n'y en a pas. — Tu mens ; personne ne passe par cette route, je n'ai rencontré âme qui vive. — Veuillez donc jeter les yeux sur ce registre. — Je vais bien perdre à cela mon temps ; au lieu de lire tes sales

feuillets, je vais un peu te frotter les côtes. — En disant ces mots, Milovidine s'avançait vers lui avec vivacité. — Vous vous écliaufFez à tort^re'partit le surveillant ; veuillez prendre connaissance des re'glemens qui sont placarde's sur ce mur ; vous saurez alors que, pour une insulte faite à un surveillant de poste , jouissant du rang dit de la quatorzième classe, on est passible d^une amende qui monte jusqu'à cent roubles. — Si l'amende te tente, tu n'as qu^i dire; je te paierai le triple, et au préalable, je te ferai danser de si belle sorte que tu n'iras pas ailleurs qu^en enfer réclamer l'acquittement de la due récompense. Mais, écoute ; je veux bien d'abord te parler humainement, sot bipède que tu es : combien , d'après la loi , devrais-jc payer pour tes

frères à quatre pieds, d'ici à la première station V — Seize roubles. — Eh bien , je t'en donne trente-deux, et par dessus le marche' trois roubles pour ton café , ou pour ton tabac , comme tu voudras ; voici trente-cinq roubles. A pre'sent , donne-moi des chevaux , ou bien , je pj'ends le ciel à témoin que tu vas être roué de coups. — Je vois bien qu'il n'y a rien à faire avec vous , dit le surveillant ', il faut donc que je vous donne mes propres chevaux. — En parlant ainsi , il passa la tête au vas-ist-das, et cria aux gens qui font lé service des postes : — Hé l camarades, alerte! qu'on attelle les quatre alezans, et vite, et vite, en courrier. — Tu es un abominable fripon ! s'écria Milovidine. — Mon Dieu , monsieur, c'est que c'est qu'il faut

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vivre, n'importe comment. — Is'iuiporle comment! en effet, et voilà le mal 3 chez nous, il est trop vrai , presque tout se fait li importe comment, dit Milovidinc en sortant de la baraque. Dans un clind'œil la calèche se trouva attelée , et l'on partit.

Durant trois jours, nous roulâmes sur la ijrandc route sans aucun incident remarquable. A chaque station de poste on nous fit bien quelques difficultés, parce que, iur le podorojne, il n'était point écrit : pour affaire de service ; mais Milovidine , par des menaces, des injures, et de Fargent, triompha de l'obstination intéressée (}.çs, survtillans, qui , croyant avoir rcnqili à peu près tous leurs dcv( irs en expédiant promptement Us courriers, ne se faisaient point scru-

pule de faire attendre les voyageurs. Le quatrième jour ^ au premier crépuscule du matin , en vue de la ville , nous nous écartâmes de la grande roule, et apr('s avoir fait cinq verstes dans une foret , on traversa un village où nous arrêtâmes devant la chaumière d'un paysan cliez qui logeait le lieutenant Ghvatomski, aniideMilovidine. Ghvatomski accourut pour aider PétroneDe à descendre de la calèche , et il la conduisit à son logement. On introduisit aussitôt deux prêtres , l'un du rite gréco-russe , l'autre du rite latin; ils se trouvèrent là hien à point, et je me doute même qu'ils attendaient l'arrivée de Milovidine. Celui-ci exhiba un écrit, portant permission de contracter bon et légitime mariage, puis un induite ou dispense en blanc, rêvé-

tue de la signature et du sceau de l'e'veque catholique. Toutes les ce'rémonies furent achevées en deux heures j le prêtre russe s'en acquitta dans une église de son rite, et le prêtre catholique devant un oratoire (i). Enfin , après avoir dîné et s'être un peu reposés, les jeunes époux arrivèrent à la ville où^Milovidine avait un logement. Afin de prévenir les conjectures et les propos de la malignité, il ne voulut pas reparaître dans son escadron que PétroncUe ne fût sa légitime épouse 'j délicatesse qui fait honneur à son caractère.

Avant de partir pour son expédition

(i) Les prêtres catholiques célèbrent la cérémonie du mariage devant un autel dressé à la Mtedans une chambre , ou sace^/ww (oratoire).

romanesque , Milovidine avait décoré son logement le mieux possible pour y recevoir sa femme. Il occupait deux chambres cbez un juif très riche; mais comme la propreté n'est pas chez les juifs la compagne de l'opulence, il avait arrangé l'appartement à ses propres dépens. Il avait fait revêtir les murs d'un papier de tenture de couleur tendre 3 le plancher avait été couvert de toile cirée; dans la chambre du fond s'était élevée une alcôve en boiserie, commune à la vérité, mais recouverte de jolies tapisseries. Les fenêtres se trouvèrent parées de draperies roses. Milovidine avait formé une liaison d'amitié avec une dame , propriétaire d'une fortune aisée, qui vivait séparée de son mari par décision du consistoire , et cette dame avait loué

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à Milovidine un clavecin, une douzaine de chaises en acajou , deux petites tables de jeu et un trumeau. Quelques paires de pistolets , de sabres et de poignards turcs , un harnais persan , et deux fusils , appendns aux murs du sallon , tenaient lieu de tableaux et de gravures. Une pyramide de longues pipes ornées de gros morceaux d'ambre , et de petits sacs brode's en or servaient encore d'ornement à cette chambre. Bref, si l'on considère le lieu et les circonstances dont je parle, on comprendra que l'appartement de Milovidine dut paraître admirablement décoré, et assurément , je n'avais guères vu plus de recherche, plus d'élégance chez M. Gologo^do\^'ski lui-même.

De plus , il se trouva sur le clavecin une liante pile de musique nouvelle, mandée

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tout exprès de St.-Petersbourg , et dans la chambre à coucher, sur une tablette, une cinquantaine de romans français nouveaux, ornés de gravures. En général, Milovidine n'avait rien négligé pour rendre agréable son habitation. Je me souviens fort bien que Pétronelle , en pénétrant pour la première fois dans cet appartement, fut singulièrement émue de surprise , et qu'après l'avoir examiné rapidement, elle se jeta au cou de son mari , en pleurant de joie et de reconnaissance pour une attention si délicate. Le lendemain, Milovidine sortit accompagné de sa femme, pour faire visite au colonel, au caissier, au quartiermaître et à quel jues officiers mariés. Une semaine entière fut ainsi employée en visites dans différentes maisons des

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environs de la ville , et partout on félicita mon nouveau maître sur la beauté, l'amabilité et la grâce de la charmante Pétronelle. On ne tarda pas à venir en foule chez eux de tous côtés. Milovidine aimait le monde et la joie ; aussi eûmesnous des dîners, des soirées, des soupers qui, ordinairement, étaient couronnés par le vin et les cartes. Le temps volait, l'argent, hélas! volait aussi. On avait d'abord pris les vins et les comestibles argent comptant , puis ont prit à crédit, et cela dura jusqu'à ce que les juifs, voyant qu'on augmentait toujours la dette sans rien payer, eussent commencé à prendre de l'ombrage ; il fallut bien mettre des effets en gage. Les parens de Pétronelle ne voulaient pas même décarheter ses lettres et les lui renvoyaient

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intactes. L'oncle de Milovidine était de même bien fâche' contre un fripon de neveu qui lui parle d'un riclie parti , d'une demoiselle de bonne famille, et qui épouse la demoiselle sans le consentement des parens j le bon oncle déclara donc que ^ puisqu'on le trompait , il ne donnerait plus rien. Milovidine s'avisa de demander aux cartes les secours qu'on lui refusait ; il se lia avec des joueurs qui s'associèrent pour le dépouiller entièrement. Les conjonctures étaient critiques. Après six mois de mariage , il n'avait plus même la ressource des expédiens j tout était vendu- plus rien à mettre en gage , rien à mettre au jeu , et personne à qui emprunter. Le seul parti qui restait à prendre en cette extrémité, Milovidine le prit 5 c'était départir avec

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sa femme, de se rendre auprès de son oncle qui, peut-être , serait attendri à la vue des cliarraes de Pe'tronelle. Il sollicita un congé, l'obtint, vendit son dernier cheval de selle, racheta, du prix de ce cheval , sa calèche qui était engagée, et après avoir réuni les débris de son avoir , son linge , son harnais persan et ses armes, il mit tout en ^a'jc chez le juif, notre propriétaire , afin d'avoir la somme nécessaire pour sa route. Ma* dame Milovidine ne voulut, pour rien au monde, se séparer de ses chapeaux, de ses robes, et de sa femme de chambre; il fallut céder ^ on employa cent brasses de corde à lier , à suspendre des carions autour de la calèche. Je dis adieu en pleurant à mes chers maîtres , à Mâcha , au laquais et au cuisinier, et

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ils partirent pour Moscou , nie laissant avec les effets engagés dans la maison du juif; celui-ci fut charge' de pourvoir à ma nourriture d'après un prix convenu entre Milovidine et lui.

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