TOME I
nous ne songions tçuères ^ c'était^ a no5 yeux, une chose toute simple et très ordinaire que de s'unir par mariage et de s'emménager après le chant nuptial. J'attendais impatiemment qu'on me permit de ne plus i're'quenter la pension et de quitter le nom d'e'colier. Il fallut bien, à cet égard j faire moi-même des ouvertures à ma tante ; car il n'en était nullement question.
Un jour, dans l'après-dîner, que ma tante était plus gaie qu'à l'ordinaire , je saisis un moment si favorable à mon dessein , et lui dis : « Ma bonne tante , c'est bien gratuitement que vous donnez votre argent pour moi à M. licbrillant ; je sais par cœur tout ce qu'on enseigne chez lui , et je perds vraiment mon temps à écouter des choses que je sais, et de reste.
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Je parle français commu un Français, allemand avec assez de facilite; je danse bien ; quant à l'histoire , à la géographie et à quelques autres sciences, j'en sais autant que nos maîtres ;, et de plus , grâces à vos leçons , je suis bon musicien. Que me manque-t-ilV Je ne puis, je ne veux pas être instituteur, et, comme homme du monde , je suis déjà plus instruit qu'il ne faut. Vous connaissez bon nombre de grands seigneurs , de per^ sonnages importans, examinez-les tous sans partialité, et dites-moi s'il en est un qui sache plus que moi. Ne vaudrait-il pas bien mieux que je restasse à la maison, occupé à perfectionner mon esprit par de bonnes lectures? Et, pendant ce temps-là , vous travailleriez à m'ouvrir telle carrière qu'il vous plairait. Réflé-
chissez à cela, clièrc tante, et , je vous on conjure , n'écoutez point cel ours de Grabitine qui ne vous conseille de m'envoyer chaque jour à l'école que pour se débarrasser de ma présence qui le géue. » Ces derniers mots firent rougir matante; après quelques instans de silence y elle répondit : — Eli bien , Vane , fais comme tu l'entends ; je ne veux te contraindre en rien. Je sens bien moi-même que toutes les personnes de ma connaissance ne sont que des sots , comparés à toi. — Ainsi, à commencer de demain^ je cesserai donc de fréquenter la pension? — Oui , dès demain. Seulement , n'en dis rien à Grabitine. Tiens-toi dans ta chambre , lorsqu'il sera chez moi , ou sors si tu as à sortir. — C'est charmant ! et je nie jetai au cou de ma tante , et je
courus aussitôt chez M. Lebrillant pour lui déclarer la chose. Gomme on lui avait payé un semestre d'avance , et qu'il n'était 23oint question de venir en compte avec lui, il fut satisfait et me délivra un si pompeux attestât sur une grande feuille de parchemin , que si l'on s'en fût rapporté à ce qui s'y trouvait écrite j'aurais pu hardiment me regarder comme bien supérieur en lumières aux anciens sages de Scythie, Anacharsis père et fils. Ma tante et moi , nous prîmes au sérieux les attestations de M. Lebrillant -, elle , parce qu'elle m'aimait à la foUe, et moi , parce que, jusqu'à ce jour-là, je n^wais point encore rencontré un homme qui méritât ma vénération par ses principes , par son esprit et par ses lumières.
Déjà, sans doute, mes lecteurs ont re-
marqué que je suis arrivé à l'âge de dixse^t ans, sans que jamais il soit tombé dans la tête de personne de ni'enseigner les principes de la religion et de la morale, sans jamais songer que j'eusse un cœur à former. J'avais d'abord végété dans un état voisin de la bestialité, et au milieu de la valetaille ; de cet opprobre je m'étais élancé d'un saut à une région où se trouvent exclusivement les enfans des riches et des grands de la terre. Pour les individus de ma première condition, on ne songe nullement à cultiver la parlie morale de leur être j on leur enseigne de nombreux mouvcmens physiques qui les abrutissent en les rendant propres à un service tout mécanique , comme on dresse des chiens pour tourner la broche. Pourunenfantdelaclasseoùje me trou-
vais alors , on a uniquement soin d'en faire un homme semblable en tout à ceux qui, par leur naissance et par leur fortune, ont le droit de vivre au milieu des loisirs du grand monde. Et comme dans la liante société on ne parle ni de religion ni de morale j comme on ne s'y occupe pas plus des savans que des sciences elles-mêmes ', comme la moralité des gens qu'on connaît n'y est qu'un objet de curiosité , et nullement de blâme ou d'éloges, la danse , la langue française , une jolie tournure et la connaissance <\i's. usages du monde constituent tout le bagage scientifique de cette classe d'iionimes. C'est précisément pour arriver à ce degré de savoir qu'on donne son argent à MM. les instituteurs français, et ils s'acquittent fort strictement de ce qu'on exige d'eux.
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Après avoir termine mon e'ducatiou clicz M. Lebrillant, je me trouvai n'avoir aiicime ide'e des devoirs de l'homme et du citoyen ; mais je proleste qu'en cela il n'avait absolument rien à se reprocher ; car personne ne l'avait prié de développer en moi les facultés morales.
Un homme habile ne jette point ses services à la tête des gens j il ne porte point dans l'accomplissement de ses devoirs cette exactitude minutieuse qui est le lot de la classe bourgeoise que le grand nombre appelle la mauvaise compagnie.
M. Lebrillant fait assez voir qu'il est de la bonne.
Depuis environ un mois je jouissais de ma liberté^ lorqu'un chagrin vint rembrunir l'horison de mes douces pensées.
Un soir que Madame Schtocine rasseni-
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blait d'autres joueuses de breland autour d'un tapis vert, et que , selon mon habitude, j'épiais l'occasion de pouvoir entretenir en particulier ma Grounia , une servante , en passant devant moi me coudoya à dessein , et je la suivis jusques dans la chambre à coucher de sa jeune maîtresse. Je trouvai là Grounia toute en larmes ; elle me dit que sa mère allait j)artiravec elle pour Orenbourg, afin de prendre possession de The'ritage du frère de feu son mari. Ce respectable beaufrère avait d'abord été secrétaire des salines delà couronne, puis, préposé au commerce d'échange des Russes avec les Kirghises. Il avait été regardé durant toute sa vie comme un homme pauvre , et même il avait reçu plusieurs fois des secours du gouvernement, vu son manque
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de fortune^ mais à son décès , lorsqu'on procéda à l'inventaire de ses meubles et u l'apposition des scelle's, on trouva chez lui des billets du Lombard et des effets précieux pour une somme de plus d'un demi-million. Tant qu'il ve'cut, il n'avait e'té nullement parlé de lui chez les membres de sa famille ; feu M. Schtocine lui-même l'évitait ou le repoussait chaque fois qu'il venait implorer quelque secours ', mais dès que , après sa mort , on eut découvert sa succession, il parut une longue kirielle de neveux, de frères, de beaux-frères et de cousins qui, en mémoire du pauvre défiint, entamèrent un bon procès les uns contre les autres. Le départ de Madame Schtocine allait s'ef fecluer dans huit jours, et l'époque du retour n'était et ne pouvait être détermi-
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iiëe. Après avoir bien pleure, Grounia et moi, nous nous renouvelâmes les sermens d'une fldélile et d'un amour e'ternels , et nous convînmes de nous e'crire à chaque poste , jusqu'à ce que j'eusse trouve' quelque moyen de l'aller rejoindre à Orcnbourg. Celte promesse, je la faisais à Grounia, sans m'inquieter de savoir s'il me serait possible ou non de faire un tel voyage. Le lendemain, j'exposai le tout à mon ami , à Voravatine , qui sans lie'siter me promit assistance ; il s'engagea même à me conduire à Orenbourg , où , selon lui , je ferais un coup de maître en enlevant Grounia , et en l'ëpousant immédiatement.
Cependant Grabitine apprit, par voie indirecte, que j'avais cessé de fréquenter la pension , et il mit dès-lors la
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mcme ardeur à vouloir me faire prendre du service, qu'il en avait mis avant cette nouvelle , à m'envoyer à l'école.
Je me garderai bien ici de décrire les larmes, les soupirs, les sanglots, les évanouissemens , et tout le détail de ma cruelle séparation d'avec Grounia ; ce sonttoutes choses que la plujDarl des lecteurs ont connues par expérience, choses d'ailleurs passablemen t ennuyeuses à lire. A peine fut-elle partie pour Orenbourg que je me mis à chercher les moyens de la suivre. Vorovatine, plein de compassion pour l'état de peine où il me voyait, voulut me conduire sans délai à ma bienaimée: il allait même jusqu'à me conseiller de ne point en solliciter de ma tante la permission. Je me refusai résolument à cette dernière proposition , et un mois
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après le départ de Groiinia, j'arrachai le consentement de ma tante de la manière que voici :
— Chère tante et bonne amie , lui disje, on me promet une excellente place à l'Hôtel des Monnaies ^ ici , à Moscou même. Mais , comme on exige une certaine expérience dans le sujet qui l'obtiendra, un de mes amis, de la direction des mines , veut bien m'emmener avec lui à Orenbourg ; c'est un voyage de quatre mois tout au plus ; il va faire la révision de quelques affaires importantes , et je lui serai attaché en qualité de secrétaire. De retour à Moscou, j'aurai le droit d'occuper une place dans l'administration ; et mon protecteur se fait fort de me présenter, de me recommander après ce début facile, et de
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«l'installer clans mes nouvelles fonctions. Consentez, chère tante; ne vaut-il pas mieux que je sois redevable de mon bon- Leur à moi-même j à mes travaux , que si je le devais à vos amis qui , à ce qu'il paraît , ne sont nullement portés en ma faveur? Vous savez qu'à moins d'avoir bientôt le rang d'ofiicier , je ne pourrai plus sans rougir, me montrer nulle part.
Ma tante balança longtemps à me répoudre, à cause de son invincible répugnance pour l'idée de me voir éloigner d'elle; mais quand j'eus répété à Grabitine cette mémo foble qu'avait inventée Vorovatine , il emporta d'emblée le consentement de ma tante.
Un des amis de Vorovatine vint chez n(Mis jouer le rôle de l'employé de la direction des mines , et persuada à ni»
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tante de me confier à ses soins , jurant que je tirerais de ce voyage un j^rand avantage pour mon entre'e au service.
Ma bonne tante me pourvut de tout en abondance pour la route, et garnit assez bien mon portefeuille ; Grabitine lui même me fit présent de deux cents roubles. Le bon vieux prince Tsclivanof , qui par une longue habitude , devenue comme un besoin irrésistible , venait presque chaque jour chez nous , me donna aussi , et de l'argent et une lettre de recommandation pour le gouverneur.
Ayant donc fait mes adieux à ma tamte , je m'assis dans une calèche avec l'ami de Vorovatinej nous rencontrâmes celuici qui nous attendait à la barrière j il prit la place du préte-nom , et nous partîmes.
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J'étais alors agité de mouvemens qui ressemblaient à de la fièvre, à cause des sentiniens contraires qui se combattaient dans mon cœur. Je cbe'rissais ma tautCj je la regrettais , je souffrais de l'abandonner ainsi j et cependant une espérance m'enivrait de joie , celle de revoir Grounia , de l'épouser, de m'enrichir et de vivre dans l'indépendance. Le mouvement de la voiture et la variété des objets qui s'offraient à mes yeux sur la route firent renaître un peu de calme dans mes esprits ; mais , involontairement, je pensais bien plus à ma tante qu'à Grounia.