‹ Ivan Wyjighine; ou, Le gilblas russe (volume 2)Chapitre 34 sur 36 · UI» CORRUPTEUR · texte numérisé non relu

UI» CORRUPTEUR

'vitcliPlaisirine OU quelqu'autre ancienne connaissance. Les affaires de Telat , auxquelles les deux vieillards n'avaient plus aucune part , les occupaient toutefois encore j et à tel point, que dans la chaleur de leurs discussions, dans le clioc des opinions contraires , \h ne s'apercevaient pas même de l'absence de ma tante. Néanmoins , tout se trouvait cliangé à la maison depuis que Grabiline était venu gouverner ainsi ma pauvre tante; plus de soirées musicales, plus de gaité, plus d'allées et de venues.... C'était d'un triste, d'un triste ! quant à moi, je m'ennuj^ais à la mort. Grabitine m'accueillait avec la plus grande sécheresse p à peine m'honorait-il d'un regard ; il se fâchait au moindre mot familier , au moindre mouvement libre , et désap-

îiSo UN PREMIER AMOtR.

prouvait que, selon mon habitude, je me mêlasse de la conversation. Aussi avais-je grand soin d'e'viter sa pre'sence, et, sous prétexte de mes éludes cliez M. Lebrillant, je passais presque toute ma vie chez Vorovatine.

Vorovatine me présenta en diverses maisons , où sans lier plus ample connaissance, on m'invita , soit à diner, soit à souper, soit au bal. La maison que je fréquentai plus particulièrement fut celle d'une amie intime de \ orovatine , qui avait une fille très belle. Matrena- Ivanovna Schtocijia (i), veuve âgée de trente ans, enjouée, étourdie, aimait les plaisirs, la dissipation et les cartes. Elle connaissait un grand nombre d'em-

(i) Schtosse; bassctte, jeu de hasard.

ployës de différentes chancelleries , et recevait beaucoup de gentilshommes des gouverneraens , venus à Moscou pour leurs affaires ou pour leurs plaisirs. Feu son mari avait occupé un emploi lucratif^ et avait laisse' à sa femme, en mourant, une assez jolie fortune. Elleréunissait chez elle, presque tous les soirs, une foule de personnes des deux sexes, et l'on jouait aux cartes, ou l'on parlait d'affaires. On commençait par le simple jeu de commerce , et l'on finissait toujours par la banque , le pharaon et le quinze. Grounia , sa fille , était citée pour sa beauté; elle était d'un caractère pensif; elle passait la plus grande partie de son temps, seule , dans sa chambre , à lire des romans bien tendres ; elle avait longtemps médité sur les passions TOME I. 24

aSa UN PREMIER àMOUR.

du jeune Werther et sur la Nouvelle Hëloïse. J'avais de fréquentes occasions de m'entretenir avec elle, quand sa mère pontait ou jouait à difFérens jeux. ÎSous ne tardâmes pas à être bons amis , Grounia et moi, et après quel'jues soirées passées en discussion de morale et de pliilosopliie , nous convinmes d'établir entre nous une correspondance par lettres sur divers objets de philosophie, pour nous exercer dans la langue française et nous fortifier dans l'amour de la sagesse. Mais, la sagesse n'aime guère a se mettre en tiers dans Its relations de jeune garçon à jeune fille. Bientôt nos épitres philosophiques empruntèrent le ton des lettres du tendre Saint-Preux et de la douce Héloïse ', enfin , sans savoir comment arriva la chose, nous nous fi-

mes l'un à l'autre d'amoureuses déclarations , et nous bâtîmes avec des mots un édifice complet de bonheur à venir. Bien entendu qu'en ceci comme dans le reste, Vorovatine e'tait mon confident , et que c'est lui qui m'encourageait, qui exaltait mon imagination en me peignant la félicité des amansjil me donnait bon espoir, et me disait comment je pouvais m'y prendre avec Grounia.

Les misères vieillissent l'homme j elles hâtent la maturité de l'enfant. Ce n'est qu^au sein de l'abondance et de la mollesse qu'un jeune esprit s'énerve avec le corps , et reste à jamais dans la médiocrité j mais l'enfant abandonné à luimême, ou succombe, ou déploie avec vigueur et rapidité toutes ses forces morales. J'ai dit plus haut que, dès ma plus

teiidre enfance ^ on me trouva de l'esprit^ et un esprit au-dessus de mon âge. Ma constitution physique se développa très vite , au sein des commodités de la vie , et, à dix-sept ans, j'avais toutes les apparences d'un jeune homme de vingt ans.

Les passions fermentaient avec force dans mon cœur; mille désirs confus agitaient mon imagination , mais aucune passion ne me dominait exclusivement.

Tantôt, voyant un homme titré, couvert de croix et de rubans, ou un général vêtu de son brillant uniforme , je me sentais pour huit jours tourmenté d'ambition , et je me traçais des plans qui devaient me conduire aux honneurs par des voies rapides -, tantôt un bel équipage, une table splendide et un hôtel magnilique éloufiaient dans mon cœur le feu

sacre , l'amour de la gloire , et y faisaient naître la soif des richesses. Dans ce dernier cas, je mettais mon imagination à ia torture afin de trouver les moyens d'acque'rir en peu d'anne'es une fortune colossale ; mais quand les ide'es de gloire revenaient assiéger mon esprit, je voulais qu'on ne parlât plus que de moi dans l'univers , et que mon nom fit ge'mir toutes les presses dont se sert aujourd'hui la renommée au lieu de trompettes. En d'autres momens , l'aspect d'un homme donnant le bras à une jolie femme, m'inspirait un si vif désir de posséder un pareil trésor, que je ne révais plus qu'amour et mariage. C'est ainsi que mes })assions se succédaient avec des impressions reçues tour à tour , et tour à tour eflacées , sans qu'aucune d'elles , telle

vive qu'elle lût, laissât nulle trace en mon âme. Toutefois, l'amitié qni me liait à Grounia , notre correspondance journalière , et nos entrevues aussi fréquentes que faciles, semblèrent ouvrir une carrière à mes sentimens , et du moins amortirent les germes de toutes mes autres passions. Je me persuadai que je devais être amoureux, que je l'étais, qu'il était impossible que je ne fusse pas amoureux, très amoureux. Gronnia était charmante, pleine d'esprit, du moins elle m'intéressait par sa conversation où brillait la lecture des romans français, dont elle avait nourri son imagination.

Elle m'aimait j à ses boniies qualités réelles , j'ajoutais toutes les perfections dont je pouvais me former l'idée , et cet idéal, il me plaisait de l'appeler Grounia.

Grounia m'occupait surtout à cause de la pensée que je m'e'tais faite que j'étais tout de bon amoureux , et je faisais, à la moindre occasion , des allusions mystérieuses à cet amour. Si, dans mes promenades , j'entendais un manant , un charretier, un garçon de boutique, chanter sa chanson : « Beaux yeux, doux yeux , jolis yeux de ma mie ! » aussitôt il me semblait voir devant moi les grands yeux bleu foncé de ma Grounia. Si par hasard quelqu'un venait à s'écrier à propos d'une femme: « Qu'elle est aimable 1 que de grâce ! » je me disais tout bas : Va ma Grounia , elle est bien plus aimable encore! Disait-on d'un jeune époux:

« Qu'il est heureux avec sa femme! » je pensais en moi-même : Je serai bien plus heureux avec ma charmante Grounia î

En un mot, Grounia se représentait sans cesse à mon cœur comme à mon esprit ; son image errait devant mes yeux et son nom sur ma langue. J'e'tais moi-même l'artisan de cette préoccupation de mon âme j ne pouvant être tonjours avec Grounia, j'allais m'cmparer de Vorovatine à qui je pouvais hardiment parler de mon amour.

Mais une jeune fille de quinze anS;, à la ville , n'est déjà plus un enfant. L'esprit de Grounia s'amusait, il est vrai , à inventer pour moi des noms de héros de roman et des termes de tendresse ; mais au fond elle m'aimait, non d'imagination , mais de tout cœur. Elle passait la nuit dans les larmes si elle ne m'avait point vu dans le cours de la journée.

Lorsque je ne pouvais me rendre chez

va PREMIER AMOUR. ^89

elle , je devais tout au moins passer devant SOS fenêtres et faire connaître de la main, par un siii;ne convenu, que j'étais content, et que j'avais reçu sa lettre. Etions-nous en tête à tète , nos plus grandes délices e'taient de nous regarder fixement l'un l'autre, en nous tenant par la main , et de redire mille fois les mêmes propos de tendresse qui nous semblaient, à elle du moins, toujours nouveaux. Grounia aimait à passer les doigts sur mes joues pleines et vermeilles, et moi, à jouer avec les boucles de sa molle chevelure. Il n'est pas besoin de dire que je lui jurais cent fois dans un jour de n'aimer jamais, de n'e'pouser qu'elle; elle jurait aussi de ne jamais épouser un autre que moi. Mais quand et comment seraient couronnés nos feux, c'est à quoi

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