‹ Ivan Wyjighine; ou, Le gilblas russe (volume 2)Chapitre 7 sur 36 · TOME I. I · texte numérisé non relu

TOME I. I

encore moins des autres. De tous les êtres qui habitaient la maison , il n'en e'tait pas un seul qui me fit la moindre caresse , si ce n'est un vieux chien e'mérite qui, comme moi ^ pour y vivre, devait pourvoir à sa propre subsistance. Je n'avais pas , dans toute la maison , un coin fixe où je pusse reposer ma tête; on ne me fournissait ni habits , ni nourriture ; il ne m'e'toit assigné aucune fonction quelconque. En été, je passais mes journées sous la voûte du ciel, et mes nuits , tantôt sous l'auvent du magasin à blé , tantôt dans les étables. En hiver , mon refuge étoit l'immense cuisine , rendez-vous de la valetaille , et je me couchais dans la cendre chaude du large foyer. Quant à mon vêtement , en été , je portais une longue jaquette.

blaude ou chemise, comaie on voudra l'appeler , et une corde me tenait lieu de ceinture; en hiver, je me couvrais de tout ce qui me tombait sous la main, par exemple , d'une vieille camisole de femme, ou d^un sarrau déguenillé j je devais cet équipage aux individus compâtissans.... qui ne savaient où fourrer leurs vieilles nippes. Je ne connaissais l'usage d'aucune espèce de chaussure , et la plante de mes pieds s'était à tel point endurcie que, ni le doux gazon , ni le caillou brut , ni la fange , ni la glace, ne m'y causaient plus la moindre sensation. Je ne savais non plus ce que c'était que de couvrir ma tête ; la pluie et la neige en emportaient la poussière , ou la cendre. J'allais , pour me sustenter , dans les différentes parties de la

maison, ramasser les restes des repas des domestiques, et je me régalais de quelques œufs que je surprenais à temps dans le voisinage du poulailler et sous l'auvent du magasin à blé , puis des gouttes de lait restées au fond des pots que je léchais avec un art peu commun , enfin des légumes que je pouvais dérober , à la brune, dans le potager. IN'étant le serviteur de personne en particulier , je l'étais de tout le monde j chacun me poussait ou m'arrêtait à sa fantaisie.

Dans la belle saison on m'envoyait à la prairie garder les oies , ou sur les bords de l'étang, pour écarter les chiens et les vautours des canards et des poulets.

En hiver, on m'employait en guise de tourne-broche , à la cuisine j c'est ce que j'aimais le plus. Toutes les fois quo

le cuisinier ou les marmitons détournaient l'œil du foyer , j'étendais le bras à la dérobée , et après avoir appliqué ]a paume de ma main sur le rôti , jcla lé~ clipis sous cape comme un ours se lèclie la patte. Quelquefois j'escamotais avec adresse quelques fragmens rissolés des lardons de la volaille , ou une côtelette que j'enlevais adroitement de la casseroUe. Ce qui me donnait le plus de tablature , c'étaient les commissions sans fin des laquais, des servantes , des petits garçons , enfin , de tous et de chacun. Les uns m'envoyaient au cabaret chercher de l'eau-de-vie de grain , les autres me mettaient en faction en différens lieux, je ne sais pourquoi ; et je ne sais pourquoi non plus , ils m'ordonnaient de siffler ou de frapper dans la main au

cas où je verrais paraître^ soit monsieur, soit rintendant , soit même , quelquefois j les autres laquais et servantes. On n'avait qu'a me dire : — Hé I petit orphelin , cours à tel endroit , va appeler tel ou telle , — et je partais à toutes jambes ; j'exécutais toutes choses avec la plus ^Tande exactitude, sachant bien que la moindre négligence m'attirerait infailliblement une grêle de coups. Lorsqu'ils me mettaient en sentinelle et qu'ils joignaient défense de regarder , (c est ce qui arrivait particulièrement au jar-^ din ) je me tenais droit et roide comme un pieu fiché en terre, sans oser cligner de l'œil, et je ne sortais de cet état que quand ils venaient me pousser par 1rs épaules. Quelquefois, mais fort rarement , ils payaient mon zèle d'an mor-

ceau de pain noir avec du lard rance ou du fromage; et moi , que j'eusse faim ou non , je partageais toujours avec mon cliien favori , avec mon vieux camarade Koudlachka.

En voyant les autres enfans baise's et caressés, je versais des pleurs amers, je ne sais par quel sentiment de dépit et d'envie; Koudlachka seul, en s'attacliant à mes pas, en me lécliant les mains et le visage, adoucissait ma peine et rendait mon isolement moins insupportable. Les autres enfans échangeaient mille caresses avec leurs mères et avec leurs bonnes; je répétais ces mêmes scènes avec mon chien , l'appelant aussi ma mère et ma bonne, et je l'enlourais de mes bras, et je le baisais , et je le pressais contre ma poitrine , et je me roulais avec lui

sur le sable. Je voulais aimer les hommeSj les femmes surtout, mais je ne pouvais garder pour eux d'autre sentiment que la crainte ; tout le monde me battait , me repoussait , soit qu'on fût en humeur boudeuse et querelleuse, soit qu'on fût en saillie de gai té. Me trouvais-je par hasard sur le passage d'un laquais ou d'une servante qui vinssent d'être brusqués ou battus par les maîtres, c'est sur moi qu'on s'en vengeait en me jetant de côté avec des chiquenaudes, des soufflets, des coups de poing et cette rebuffade : — Que fais-tu là ? va-t-cn , maudit orphelin ! — Si quelquefois, par curiosité , il me prenait envie de voir atteler les équipages, aussitôt les cochers pour exciter le gros rire des assistans , faisaient claquer leur fouet autour de

mes oreilles et m'en ciiiqlaient les jarrets ; ils me faisaient ainsi danser sous le fouet , et je sani^loltais j-hien malgré moi j, car ma douleur redoublait la joie des autres. Je n'osais approcher des piqueurs à la portée de la redoutable lanière (i). Il n'y avait pas jusqu'aux patres qui ne s'égayassent sur moi 5 ils se faisaient un jeu de me poursuivre à coups de fouet jusqu'au milieu de leurs troupeaux , et c'étaient leurs délices de me voir ruer avec effroi parmi les vaches et les béliers. Les deux jeunes fils du maître , dans leurs ébats ^ me décochaient des flèches et me relançaient au moyen de deux petits chiens hargneux du sa-

(1) Le fouet à manche court dont se servent les piqueurs et gardiens de la meute.

lO LE PETIT ORPHELIN.

Ion j toutefois, j'avais peu à craindre leurs morsures , pouvant toujours compter sur l'intervention de mon clierKoudlachka.

Quant au maître lui-même , je le voyais rarement ; un jour, me rencontrant dans la cour, il me défendit de jamais approcher des fenêtres du principal corps de logis, et il frappa du pied d'une si terrible manière en disant : — Sauve-toi, ourson ! — que je n'osai plus même le regarder en facej et je me jetais à la hâte dans l'une des loges du chenil , dès que je pouvais l'apercevoir de loin. Je ne voyais madame et mesdemoiselles ses deux filles, qu'à travers la charmille, ou de derrière une haie, suivant qu'elles se promenaient dans le jardin ou qu'elles sortaient en calèche, et je ne les pouvais reconnaître qu'au brillant de leur toi-

lette. Je craignais plus que la mort l'intendant et son épouse ,• plusieurs fois ils m'ont rossé pour faire de ma douleur un exemple à leur fils cliéri qui ne voulait pas apprendre l'alphabet , et ne se plaisait qu'à détruire les nids de moineaux et à lapider les canards et les poulets du maître : la mort de plusieurs d'entre ces volatiles domestiques, qu'avait assommés ce petit mauvais sujet , fut attribuée aux vautours et à ma négligence. Pour le punir toutefois de ses méfaits, les parens lui faisaient voir comment on me fustigeait, et en même temps ils lui adressaient de sages avis: — Tu vois, Ignachka , disait le père, si tu continues à faire le polisson, on te fouettera vertement comme le petit orphelin. Tu entends comme il braille? Eh bien, tu chante-

ras à ton tour de la même manière ! — Pour me dédoQimager de la douleur que j'éprouvais par suite du pénible rôle qu'elle m'avait fait jouer dans ce drame moral , la femme de M. l'intendant me glissait dans la main un morceau de pain et du fromage , ou bien un pot de lait que je trempais de mes larmes, sans pouvoir mieux me rendre compte de la faveur que du châtiment.

Tels sont les seuls souvenirs que m'ait légués mon premier uge; ma mémoire fidèle n'y retient gravés que des chaijrins , des misères et des souffrances. A la fin, le ciel a permis que mon sort rigoureux s'adoucît, et ([ue je ne fusse plus au nombre des brutes. Voici à quelle occasion et de quelle manière cette révolution s'opéra :

LE PETIT ORPHELIN. l3

Une des servantes, nommée Mâcha (i), bonne fille , jolie et d'une humeur enjouée, qui me mettait en faction dans le jardin plus souvent que les autres femmes de chambre , m'ayant joint dans la cour,au crépuscule d'un beau jour d'automne, me dit en me passant légèrement la main sur la tête : — Tiens , mon petit orphelin , prends ce papier , serre-le bien dans le creux de ta main, et te rends au village. Demande chez le staroste (2), où demeure M. l'officier; quand tu auras -trouvé celui-ci, remets-lui le papier, et reviens. Seulement ne dis à personne que c'est moi qui t'ai envoyé , et s'il tombait dans la tête de quelqu'un de

(1) Marie.

(2) Le staroste]est l'ancien du village.

te faire ouvrir la main , avale le papier plutôt que de le rendre. As- tu compris, Sirotka(i)V

— J'ai compris.

— Eh bien , répète ce que je t'ai dit. Je lui répétai le tout mot pour mot j elle fut si contente de ma mémoire qu'elle pensa me donner un baiser , mais elle se retint en songeant à quel point j'étais barbouillé.

-^ Et trouveras-tu bien la maison du staroste V

— Gomment donc ! c'est la troisième après le cabaret.

— Fort bien ! et sais-tu ce que c'est que M. l'officier?

(i) Siivtka,tn russe, est la même chose qu'en

£tSLr\ç3iis petit orphelin. -.

— Mais , .... c'est.... c'est ce monsieur qui a des pièces rouges sur son habit , qui va à cheval , et qui , sur la brune, vient

— Bien , bien , assez; je vois que tu as de l'esprit, de la péne'tration j si tu te conduis bien, tu auras beaucoup de pain , de viande et de tout. Eutends-tu ?

— J'entends, re'pondis-je; et làdessus, je sifflai à Koudlachka, et partis au galop.

De là au village , en passant par la grande route , j'aurais eu trois verstes à faire , mais j'abrégeai de la moitié cette distance en dirigeant ma course par un chemin à moi connu , au travers des claies , des buissons et des potagers. En arrivantàla maison du staroste , je trouvai à l'entrée M. l'officier en personne ;

î6 LE PETIT ORPHELIN.

comme je le connaissais de vue, je le saluai, et je lai remis le billet. Il me regarda de la tête aux pieds , sourit , et me dit de le suivre dans la chambre , ce que je fis; alors il parcourut le papier en donnant tous les signes d'une vive satisfaction , et pour me récompenser d'un message si visiblement agréable, il me donna un morceau de gâteau au sucre. Gomme c'était pour la première fois de ma vie que je goûtais pareille friandise, je ne pus contenir ma joie, dès que mon palais éprouva une affection si délicieuse et entièrement nouvelle pour mes sens. Je me mis donc , sous les yeux de l'officier , à engloutir le gâteau , laissant éclater ma joie par des ris , des sauts et des bonds extraordinaires. Alors parut un autre officier; ces deux messieurs

s'amusèrent extrêmement de ma simplicité sauvage , en essayant sur moi l'effet du vin , du sucre et de quelques friandises qui se trouvaient là. — Qui es-tu ? me demanda celui à qui j'avais été envoyé.

- — Sirotka (i) , répondis-je.

— Qui sont tes parens ?

— Je ne sais pas.

— Comment te nommes-tu ?

— Sirotka.

— Pauvre petite créature ! — dit le bon officier , en me passant la main sur le visage , — j'aurai soin de toi. JN'est-il pas vrai que ce petit garçon est charmant ? — ajouta Tofficier , en se tournant vers son camarade.

(1) Le petit orphelin.

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