TOME I
l8 LE PETIT ORPHELIN.
— C'est vrai, dit l'autre, et c'est bien dommage qu'on le tienne comme un petit cochon.
L'air caressanf, le ton de bonté de ces officiers, me touchèrent à un tel j)oint que, me souvenant aussitôt des autres enfans pressés chaque jour sur le sein de leur père et de leur mère, je me pris à verser des larmes de peine et de plaisir , et me jetai aux pieds des deux personnes qui , pour la première fois, me donnaient la jouissance d'être traité humainement.
Jusqu'à cette époque de ma vie , la main de l'homme ne s'était levée sur moi que pour me battre et me repousser ; aussi ai-je joui au centuple de caresses telles que je n'en avais vu faire que de loin , sans jamais en avoir éprouvé les effets sur moi-même. Mes pleurs, ma sensibi-
lité reconnaissante produisirent ( je le devine aisément aujourd'hui) une grande impression sur ces messieurs ; car ils redoublèrent ce qu'il y avait d'affectueux dans leurs manières et me donnèrent pour ma route le reste des tartes et des gâteaux : — A pre'sent, retourne au lieu d'où tu viens , Sirotka , me dit l'officier , et dis à la personne qui t'a envoyé : c'est bien -, mais tu veilleras à ce que les autres ne puissent s'apercevoir de rien. Tu comprends ? — Oui , monsieur j je tirerai Mâcha par sa robe , et dès que nous serons à l'écart, je lui dirai que le bon monsieur a dit : c^est bien ! — A merveille, mon ami , à merveille ! Ce petit garçon est aussi intelligent qu'aucun enfant de son âge , dit l'officier j j'en ferai un homme. Adieu , Sirotka.
En général , tous les messages secrets , les " messages où le cœur est intéressé, sont une source de prospérité pour ceux qu'on en charge , lorsqu'ils s'en acquittent avec discrétion et avec intelligence. C'est ce que j'éprouvai. En arrivant ;, je traversai la cour d'où je me glissai imperceptiblement dans la cuisine ; puis remarquant que Mâcha me regardait avec inquiétude, et promenait sa vue de tous côtés , je ne fis point mine de vouloir lui parler , et je sortis de la cuisine. Mâcha me suivit, et lorsque je lui eus rendu compte de tous les détails de ma mission, elle me caressa aussi , me loua de mon habileté , et me recommanda de ne rien dire à qui que ce fût , promettant de me récompenser le lendemain.
J'eus la meilleure nuit que j'eusse encore
passée, sous le hangar, conclié sur la paille avec mon cher Koudlaclika dont la chaleur naturelle me garantissait de la fraîcheur des nuits j et tant que dura mon sommeil , je rêvai doux messages , officiers , sucre , gâteaux et caresses !
Dans la matinée , en rôdant comme de coutume autour de la cuisine , pour attraper n'importe quoi à manger, j'aperçus Mâcha qui me faisait signe ; dès que je fus près d'elle , elle m'ordonna de la suivre chez l'intendant. Je soupçonnai que j'allais être encore fustigé , pour être offert comme un exemple déplorable à son mauvais sujet de fils j je pleurai avec amertume et me disposais à me réfugier dans le village auprès des bons officiers. Mâcha , qui s'aperçut de ma frayeur, m'assura qu'il ne me serait fait
aaciin mal, et je me résignai à la suivre, non pourtant sans craindre quelque nouvelle avanie. On me lava , on me peigna, ou plutôt on xïi étrilla , on me passa du linge blanc ^ on me vêtit d^in petit caftan (i) , et l'on me conduisit au principal corps de logis. Durant toute celte ope'ration , mon e'tat avait beaucoup de rapport avec celui d'une brebis qui , dans les mains du berger, tremble de peur y et ne sait si on va la tondre ou l'e'gorger. On me consigna dans l'antichambre, et l'on m'enjoignit d'attendre.
Ce qui me frappa en cet endroit , ce fut que les laquais et les petits valels , en passant et repassant tout près de moi, ne songeassent point à me battre , ou
(i) Habit de paysan nisse.
tout au moins à me railler et à me tirailler comme ils faisaient toujours. Cette idée me rendit plus calme j mais quand tout à coup une porte s'ouvrit , et que je vis arriver droit à moi le maître, la dame , les demoiselles et les fils de la maison , je perdis contenance; le souvenir de la défense d'oser même approcher des fenêtres de la maison me revint en mémoire et un froid subit courut dans toutes mes veines j mes fibres tremblèrent, la crainte m'arracha un cri et je tentai de m'élancer hors de l'antichambre ', mais je fus retenu , et je.passai subitement à un mouvement de joie délirante en apercevant l'officier au nombre des spectateurs; je me jetai à ses genoux que j'embrassai avec force, et je m'écriai piteusement : — Ah ! mon bon monsieur,
ne me laissez pas battre; je n'ai rien fait, je jure que je n'ai fait aucun mal 1 — Ce pauvre Sirotka (i) , dit l'ofTicier ,
comme il est effaré Lève-toi, mon
ami , ajouta-t-il , lève-toi ; personne ici ne songe à te fustiger ; au contraire on veut te nourrir de gâteaux. — Le mot gâteaux produisit en moi un effet magique ; je me levai , j'essuyai mes larmes avec ma manche, et , portant les regards autour de moi , j'observai que le patron fronçait les sourcils , que les demoiselles se cachaient les yeux dans leurs mouchoirs et que la dame se détournait pour ne me point voir; les fils de la maison , derrière leur mère, tiraient la langue et
(i) Sirolka était devenu , en quelque sorte, 1^ nom propre de cet enfant.
faisaient des grimaces. — MonsieurKantschoukowski(i), dit le maître en s'adressant à l'intendant, cet enflint , d'après la demande de ma fille aîne'e , restera attache' à son service en qualité de jockey anglais. Envoyez au bourg, chez, le tailleur juif, et lui ordonnez d'habiller cet enfant d'après la gravure que vous confiera ma fille. — M. l'intendant s'inclina devant son maître et se retira de quelques pas. Puis M. Gologordowski reprit gravement: — Ce petit garçon me plaît j je suis moi-même surpris de ne l'avoir
(i) Kantscliouk veut dire fouet. Les noms propres^ en russe , ayant pour la plupart une signification j l'auteur ne s'écarte point du naturel en leur donnant généralement un sens analogue au caractère ou à la profession des personnages.