‹ Ivan Wyjighine; ou, Le gilblas russeChapitre 1 sur 39 · TOME m. I · texte numérisé non relu

TOME m. I

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Pclrovitch Virtuline ; il nous présenta l'un à l'autre. INous nous assîmes en corde autour d'une table de bois de cbéne, ( t , en prenant le the' , on se mit à parler d'objets qui me parurent de la plus liante importance, parce que c'était la ]7remière fois que je me trouvais témoin d'un entretien sur les affaires publiques. — Ne vous semblerait-il pas étrange, et même incompréhensible, Messieurs, dit le marchand , si dans tous les ports de France, les Allemands et les Hollandais faisaient seuls le commerce extéricur, et s'il en était de même des Espagnols et des Italiens dans les porls do la Grande- Bretagne , tandis que les Français et les Anglais se borneraient à transporter sur leur dos, comme des bêtes de somme, les marchandises de l'intérieur du rovaume

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|usqu'au rivage, afin seulement fine les étrangers trouvassent des profits itnnienses, sans efforts, sans inquiétude, sans res])onsabiiitë, en récompense d'avoir cloué à la porte de leurs maisons une petite tablt tte en cuivre où serait gravé le mot : Comptoir ? — Je dirais , sans hésiter , répondit Pierre Pctrovitch , que si les indigènes , en travaillant ainsi comme des bœufs, s'évertuaient à enrichir des gens d'outie-mer qui trafiquent de leurs sueurs , cela prouverait que les nationaux manquent ou de l'esprit^ ou de la bonne-loi, ou des capitaux nécessaires pour être marchands eux-mêmes. -~ Celte opinion me semble trop sévère, répondit le prêtre. Je dirais , moi , que probablenient quelqu'aulre passion dominante détourne les indigènes du corn-

iiRrce extérieur , et leur fait abandonner des bénéfices considérables aux étrangers. — Chacun de vous , dans mon hypothèse , aurait le droit de juger comme vous venez de le faire, reprit le marchand j mais grâce à Dieu , c'est vous qui avez rencontré juste , mon père. Je m'explique ^ il s'agit de notre bien-aimé pays. ]N'est-il pas ridicule , n'est-il pas humiliant pour l'amour-propre national , qu'en Russie presque tout le commerce extérieur se fasse par l'eptremise des étrangers dont les comptoirs et même les factoreries se trouvent en grand nombre dans tous les ports russes , et même dans nos capitales , comme si la Russie était dans le même cas que la Chine ou le Japon ? Les fabricans et les marchands étrangers ne sont en relation

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qu'avec ces comptoirs ; et nous autres Russes, nous devons tenir docilement les regards attachés sur les yeux de messieurs les comptorisles , leur fournir ce qu'ils demandent , leur voir expédier nos produits sur de bons navires , et leur acheter , jiour notre paiement , des produits étrangers, aux prix qui leur plaît de fixer eux-mêmes dans leur coi»seil général. Ces messieurs les comptoristes étrangers que , pour plus de relief, nous gratifions du nom de négocians , regardent tout au plus les maichands russes comme leurs agens ou courtiers de bourse ; et s'ils leur abandonnent le centième de leurs profits , c'est comme une charité faite pour Tamour de Dieu. Croyez-vous^ messieurs, qu'un tel ordre de choses puisse être de

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durée ; et que, sous le rapport*cla coninieice nous demeurerons toujours au même point où nous étions du temps du Tsar loan-Vacilievitcli , quand Richard Cljancelor découvrit le port tl'Archangel. Il semble que nous avoi.s tous les moyens j tous les élémens nécessaires pour former une classe respectable de corn mer cans. Les étrangers eux-mêmes rendent justice à notre nation , en lui accordant l'esprit , la pénétration et la hardiesse. Wotre probité dans le négoce ne le cède pas aux vertus de messieurs les comptoristes étrangers. Quant aux capitaux , nous aurons toujours l'avantage , nous qui avons en nos mains les produits bruts de notre sol , et la marchandise proprement russe. Messieurs les comptoristes, tout au contraire, lors-

qu'ils commencent à se lancer dans les affaires^ ne possèdent souvent d'autre richesse que la petite tablette de bronze avec l'inscription comptoir clouée à leur porte j et quelques lettres de recommandation d'un ou deux banquiers. — Des lettres de recommandation de la part des banquiers ! Voilà précisément le point essentiel, s'écria Pierre Petrovitcii. En effet, en qui auiiez-vous le plus Je confiance , mon cher Sidor-Ermolaevitch , en un homme établi depuis longtemps dans ce pays, que vous connaîtriez comme plein de probité, ou en lyn commerçant nouveau venu que vous iiu connaîtriez point? — Il va sans dire <|ue je me fierais plutôt à une ancienne connaissance, répondit le marchand.

Mais, si votre comparaison a rapport à

notre discussion , il me semble que ce sont les marchands russes qu'on pourrait comparer à l'ancienne connaissance.

- — Cela devrait être ainsi ; mais, de fait , il çn est autrement , re'partit Pierre Pe'trovitch. Voyons j toi, Sidor-Ermolaevitch , qui fais ton e'tat de commerce!' , 1 1 qui depuis cinquante ans connais tous les principaux marchands de Moscou et de St. Pétersbourg, nomme-moi, je le prie, six familles russes qui soient connues dans le ne'goce depuis le grandpère. — J'avoue que je n'en connais pas une seule , re'pondit Sidor-Ermolaevitch.

En Russie , aussitôt qu'un marchand a acquis une grande fortune, ou il fail banqueroute parce qu'il rompt toute relation avec ses pareils, ne'glige ses affaires, vit en grand seigneur, et donne ses

filles en mariage à des comtes et à des princes.... sans biens j on^par amour df s plaisirs et par vanité, il abandonne sa fortune à la rapacité de commis avides et de fils dissipateurs, qui déjà rougissent d'être marcbands et veulent avoir des rangs. Quelquefois le richard lui-même obtient la noblesse personnelle par diife'rentes voies, surtout en arborant l'enseigne du dévouement et des sacrifices (i). Il est vrai, nous n'avons point de maisons anciennes dans le commerce, et j'ignore s'il existe en Russie une seule

(i) Les marcliauds, en Russie^ sont toujours prêts à soulager l'état dans ses besoins , et le peuple dans les misères qui suivent les grands désastres. Quelques-uns se distinguent par des sacrifices immenses , qu'on récompense avec des grades et des ordres qui donnent la noblesse.

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maison de commerce de quelque renom qui se soit maintenue de père en fils depuis un temps antérieur au rc-'ne de l'impératrice Catherine II. — Le commerce se soutient par le crédit, le crédit par la bonne renommée et par l'ancienneté' des familles , reprit Pierre-Pëtrovitch.En Angleterre, en France, dans les villes Anséatiques, en Hollande, en Suède, en Danemarck , vous trouverez des maisons dont le seing est connu partout depuis des siècles entiers, et inspire plus de confiance que les armoiries des piinces. Les marchands ne sont chez nous , dans le commerce , que des oiseaux de passage. Un marchand russe paraît sur la scène, prend du corps, des forces , s'élance et tombe • ou s'il se soutient, c'est pour se pavaner parmi ses

anciens camarades , content d'être poudré de la poussière lieraldique. — C'est la vérité , l'exacte vérité , ajouta le marchand en se passant la main sur la barbe, — Je vous ferai encore o!)servcr une (irconslance, dit Pierre-Pétro\ itch. Pc ii de Russes chez nous s'enrichissent par le commerce à la bourse, mais ils le font en grande partie sur les entreprises et les fournitures de la couronne. Des entrepreneurs et des fournisseurs ne peuvent, selon moi, s'appeler marchands ni encore moins négocians. Celui-là seul procure un avantage réel au commerce national,qui a dans l'étranger des relations mercantiles qui favorisent le placement de nos produits dans les contrées étrangères. C'est ce manque absolu de maisons de commerce stables qui est cause

que les riches maisons marchaadt s étrangères, et les grandes manufactures, sont forcées de faire leurs affaires en Russie par la voie des comptoristes qui leur sont recommandés par d'antiquesfamilk s marchandes , chez lesquelles ces comptoristes ont été antérieurement commis.

Comment pourrait-on suivre de grandes opérations commerciales avec les marchands russes , lorsqu'ils ne font que se montrer, venant d'on ne sait où, et qu'ils disparaissent, on ne sait pourquoi ni par où, du théâtre des affaires? — Cela est encore vrai, dit le prêtre. Néanmoins^ ne nous hâtons point de condamner les marchands. Il est une infinité de circonstances qui les engagent à quitter bien vite leur état , à la première occasion fayoïablc. Par exemple....,.

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Tout-à-coupnousentenclîmesun grand bruit à l'entrée. Notre hôte vouluty courir^ mais à peine s'ëtait-il élancé de sa chaise que la porte s'ouvrit avec fracas , et nous vîmes aussitôt courir en aboyant dans la chambre un énorme cliicn. Puis il parut un monsieur , vêtu en Labit de voyage, la pipe à la bouche, et à la suite duquel venaient un laquais et un soldat de la police. Pendant que le dogue flairait tous les coins de la chambre, et que son maître ôtait ses habits et changeait de chaussure , le soldat de police dit : — Tu es requis de fournir un logement , Sidor-Ermolaevitch. Monsieur vient directement de St. Pétersbourg pour affaires de la couronne, et tu es assez heureux pour qu'il ait jeté en passant les yeux sur ta maison, dont l'extérieur lui

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plaît. — Au noiii de Dieii,soiij,'ez que je lo^c d('ià six soldats • et de plus , le capitane-ispravnik m'a donné ordre de recevoir chez moi ces deux messieurs que voici. — Tais-loi, barbu! dit le personnage en fixant un œil courroucé sur le bon vieillard. Je ne veux connaître ni ton capitane-ispravnik ni loi , vieux fou, et je m'arrête dans celte maison parce qu'il me plaît ainsi.

Notre liôle se tournant vers le soldat de police, lui dit: — Mais les maisons voisines ne sont pas plus exemptes de la réquisition des loi^emens que la mienne ,

et — Où vas-lu te comparer avec tes

voisins, Sidor-Ermolaevitcli? répondit Tagent de police. Ce sont des fonctionnaires, des nobles, des gens titrés; tu sais d'ailleurs que c'est chez eux que

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descendent le i;ouverneur civil , le pmcureur.... Si ce n'est pas aux niarcliaiids à se mettre en frais dans l'occasion, iJ n'y a plus d'ordre au monde. C'est au fort à porter les fardeaux ; vous autres , vous êtes les plus riches de tous.

Le soldat de police sortit^ et le personnage dit: — Remue-toi un peu , vieux ladre ; il paraît qu'on vous gâte diablement ici , vous autres, que tu as des fantaisies de disputer. — Je ne dispute point, monsieur -, mais il ne me reste, pour moi et ma famille^que trois petites chambres, et je ne sais en vérité où vous loger. — Trois chambres?Eh bien , je n'en prends que deux , et toi , arrange-toi comme tu voudras dans la troisième, je te l'abandonne; après cela, situ te trouves a l'étroit, va te coucher sous l'escaliei

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avec les balais ^lais ^ voyez donc un

peu ce vilain moa.ik qui s'avise de raisonner!— Je ne suis pas un moujik, monsieur, mais un marchand. — Il va me prouver que ce n'est pas la même chose ! repondit le fonctionnaire en ri- . canant. Si l'on n'est pas noble , on est iiioujik j paysan ; voilà tout !

A ces mots nous sortîmes de la chambre , et le bon marchand nous suivit. — Messieurs, dit-il tranquillement, où en étions nous de notre conversation ? Nous allions, je crois, e'numérer les causes qui font que les marchands quittent et renient leur profession. Ce que vous venez de voir est un petit échantillon du respect qu'ont pour nous les autres classes de la société russe j c'est la dix-miUiéme partie de nos privilèges. Plaignez le

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marchand russe et ne le blâmez jas; ses me'tamorphoses sont l'effet du besoin plutôt que de la vanité.

Le prêtre , après la scène dont il venait d'être témoin, ne put proférer un mot ; il haussa les épaules et regagna son logis. JNotre hôte dut rester chez lui pour installer convenablement le fonctionnaire y Milovidine^ Pierre-Pétrovitch et moij nous allumes faire une promenade hors de la ville.

— ^Tout ira chez nous,comme partout, sens dessus dessous, dit Pierre-Pétrovitch, tant que les lumières n'éclaireront point toutes les classes de la société , tant que l'on ne concevra pas que tous les états sont également estimables et nécessaires. Votre hôte j par exemple , est un homme respeclablc sons tous les rap-

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