TOME III
points en dessous, et si ma carte gagne en restant poudrée, je la tourne et je ramasse l'argent j si au contraire je vois que l'aulre gagnerait, j'essuie le point en découvrant ma carte, et je ramasse encore l'argent. Voici les pochettes 'y cette carte^ vous le voyez , est décollée à demi, et je ménage ici une place vide pour j placer des assignations de la banque. Je suis ponte , ma carte perd^ je l'enlève et le banquier ne ramasse que quelques assignations ; si au contraire ma carte gagne , je fais sortir adroitement les assignations contenues dans la poche Ite, et le banquier paie quelquefois le décuple, surtout si j'ai gagné une carte chargée de cornes (i). Veuillez jeter un couji-
{t) Au iTiot paroli, Dictionnaire Boiste. Laveaux.
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d'œil dans celte caisse ; elle renferme (les instrumens. Voici la dent de loup pour lustrer les cartes pointillées , puis de la colle de cerisier, puis des planches de cuivre de differens formats, pour roi^nev les cartes à l'aide de ces ciseaux fins. Ce fjue vous regardez là , sur l'armoire, est une presse ou étau j cela me sert à recoller les cartes après que j'y ai mis la main. Ah l vous avez envie de savoir ce qui est sous le drap vert de la grande table ? ce sont des cartes pipées... Mais , c'est assez pour aujourd'hui. Allons déjeuner; en mangeant un morceau, nous réglerons ce qu'il faut pour l'ouverture de la campagne.
Le déjeuner était déjà sur la table , mais il n'y avait ni couverts ni vin. Zarézine tira des clés de sa poche, passa dans
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une pièce voisine, appela un valet, et revint avec du vin et des couverts. Quand le valet fut sorti, je dis à Zarêzine : — Il y a apparence que ce laquais est un mauvais sujet ; vous ne lui confiez pas l'argenterie? — JN on : depuis dix ans qu'il est à mon service, je ne sache pas qu'il m'ait jamais rien dérobé j mais, moi, monsieur, j'ai pour principe de ne me fier à personne , et c'est le meilleur mojen de n'être point trompé. L'occasion fait le larron. Si je tentais mes valets , si je leur fournissais ainsi l'idée du vol , j'aurais le premier tort.
Je ne répondis rien à cela , mais intérieurement je maudis mon amour pour Grounia; sans Grounia aurais-je contracté une liaison quelconque avec un suppôt d'enfer tel que ce Zarêzine ?
— Agrafena-Stépanovna est une de mes anciennes connaissances, dit Zaïezine; c'est, j'en conviens, une très bonne fille, mais un peu étourdie, un peu têtue et un peu dissipatrice. Nous aurions grand tort , croyez-moi, de lui faire confidence pleine de nos affaires et de notre gain total. Si une personne de la socie'té lui plaît , elle est femme à lui dire de se garder de jouer avec nous , et si elle connaît au juste notre gain, je la crois capable d'exiger de nous plus qu'il ne lui reviendra. Comprenez-vous ? J'ai coutume , quand je joue de moitié avec quelqu'un , de glisser dans ma botte ce que je veux sauver du partage. Je vou.*; conseille de faire cela en même temps que moijlorsque je froncerai le sourcil en disant que mes bottes me font mal. Nous
partirons ensemble et nous compterons à la maison. — Nous verrons , répondis-je ; et je meliàtai de quitter Zarézine pour aller chez Grounia.
— Tu m'as mis en relatiou avec un brigand: dis-je à Grounia. — Veux-tu donc que, pour tromper des trompeurs, je fasse choix d'un honnête homme V Tu es bien ennuyeux avec ta candeur et tes vertus d'écolier. Nous n'arracherons l'argent de personne^ nous ne ferons que le recevoir, par l'entremise de Zarêzine , de ceux qui cherchent le moyen le plus rapide de s'en débarrasser. Au reste, cela ne t'arrange pas ; fais à ta tête , je fcai à la mienne; mais alors, il faudra bien que tu reconces à ton insupportable jalousie; car — Je me soumets! m'é-
triai-je avec uu sentiment pe'nible; et je retournai cliez moi pour conduire ma mère au couvent. Zarézine devait tenir dès le soir de ce même jour sa première séance.
Quand j'eus installé ma mère dans sa nouvelle demeure^ je revins à la maison ; j'avais le cœur gros; je me jetai sur un soplia. Pétrot" entra dans ma chambre , s'arrêta près de la porte , droit et roide comme un soldat prêt à parler à son supérieur, et me dit : « Monsieur, voulezvous bien permettre à votre dévoué Pétrof de vous dire un mot. — Dis. — JNous n'avons plus d'argent , Monsieur ! — Non. Ainsi, va-t-en; va servir ceux qui ne sont pas , comme moi , sans argent. — Que Dieu me préserve d'une action pareille , Ivan-Ivanovitcli j vous
êtes monbienfaiteurj la niortseiile pourra inc séparer de vous. Il faut peu au soldat ; un manteau sur les épaules et du biscuit dans la poche , rien de plus. Je pourrais , là , dans le voisinage, gagner mon pain quotidien , et cela ne m'empêcherait pas, monsieur , d'être toujours à mon poste auprès de vousj mais il ne s'agit pas de çà. — Eh bien, dis-je^ quemeveux-tuV — Monsieur, Agralena- Stépanovna est jolie ! — Que viens-tu m'apprendre-là? — Elle est carressante comme un petit lapin , elle babille comme une hirondelle, et chante comme ime alouette. — Eh bien V — Mais elle dépense plus d'argent en un jour , monsieur , que toute une compagnie de grenadiers en un mois. — Qu'est-ce que cela te fait? — Gela me fait mal , mon-
sieur , parce que je vous aime plus que je n'aimai mon père , plus que je n'aimai le capitaine de ma compagnie ; Dieu veuille avoir son âme ! Il est mort dans mes bras tout couvert de blessures. Puisje ignorer, monsieur, que votre avoir a passé sans retour à travers les jolis petits doigts blancs d'Agrafe'na-Stépanovna?
— Ce n'est pas ton afFaire. — Mon affaire , non , mais c'est mon tourment.
Tenez, Ivane-Ivanovitcli, je donnerais avec plaisir ma vie pour vous j seulement c'est un saigne-cœur de voir que, pour Tamour d'Agrafëna-Ste'panovna , votre tante Adélaïde Petrovna est dehors , et vons-méme bientôt vous n'aurez plus ni feu ni lieu dans ce bas monde peut-être. Si l'on doit succomber avant l'âge , vive les balles et les boulets 1 mais succomber
SOUS des caprices de femmes, fi donc l !Nous n'arriverons jamais à bonne lin avec les jolies filles de Moscou. Entrez, de grâce, monsieur, au service des armées, et nous irons au Caucase. A Moscou , monsieur , il vous faut logement , e'quipages, meubles et habits nombreux, sansparler du porte-feuille j au Caucase, il ne faut au jeune officier qu'un sabre et du courage ; vous avez de plus du sangfroid et un coup-d'œil sûr, témoin les
kirgliises. Au Caucase, monsieur
rien n'est gai comme le Caucase j là chaque jour un combat, et contre qui? des gaillards d'une adresse.... des tireurs, des gens faits pour la guerre qui, aux Russes près, ne craignent rien , pas même le diable. Un vin exquis, du blé à foison , des nuées de moutons et des
filles.... quelles filles! des Gircacieniies , des Géorgiennes.... des anges de beauté, monsieur. On dit que le sultan de Gonstantinoplc, dans son harem n'en veut pas voir d'autres. Il n'y a qu'un mal pour le soldat russe , c'est qu'il ne peut pas toujours avoir du kvass à boire, et de la soupe aux choux à manger 5 mais pour vous autres nobles , ce n'est pas une privation. Ahî juste ciel j si votre noblesse en voulait croire un vieux soldat , les fumées de l'amour se dissiperaient du fond de votre cœur, sur les hauteurs du Gaucase , et les guerriers circassiens vous occuperaient bien autrement que ne fait Agraféna-Stépanovna!
La proposition de Pétrof était fort de mon goût, mais l'amour et les dettes me retenaient à Moscou. — Frère , je te re-
mercie pour ton conseil, et surtout pour ton attachement. Je réfléchirai à ce que tu viens de me dire; en attendant , sache que je ne répuijne ni à la i^uerre, ni au Caucase. Quanta pre'sent, il faut que je sorte ;, donne vite mes habits.
La soirée de Grounia fut brillante.
Elle avait invité de jolies actrices et un î^rand nombre de riches amateurs de l'art dramatique , amateurs qui ne lisent point les œuvres dramatiques , qui font peu attention à leur représentation, mais qui font grand cas de l'art dramatique dans la propre personne des actrices qdi sont belles. On s'entretuit de chant , de musique , de costumes , et d'abord je me trouvai présent à la conversation ; mais ensuite j Zarèzinc et moi, comme si nous avions d'anciens comptes à réi,'ler
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ensemble, nous allâmes dans la troisième chambre nous mettre à jouer au pharaon découvert. Grounia, en badinant, pria un richard d'aller ruiner la banque , offrant de s'associer avec lui , et ajoutant qu'elle avait la main très heureuse lorsqu'elle tirait des cartes pour les pontes. Quelques galantins prièrent à leur tour Grounia de vouloir bien aussi tirer pour eux des cartes. Le jeu s'engagea , petit jeu d'abord , mais bientôt ce fut un jeu d'enfer qui se prolongea jusqu'à six heures du matin ,• Zarézine avait vidé tous les porte- feuilles , et quand le monde se fut retiré , nous partageâmes le gain en trois parts j il échut à chacun de nous huit mille roubles.
Zarézine conçut du ressentiment contre moi parce que , lui rappelant que sa
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bolle le blessait, je le contraignis de se déchausser devant moi, et je trouvai dans ses boites deux paquets d'assignations et une poigne'e de ducats. Voulant apaiser le dépit de Zarézine , je lui dis en sortant que je n'avais agi de la sorte que pour gagner la confiance de Grounia qui Tavait observé au moment où il glissait l'argent dans ses bottes. Le rusé ne me crut pas , mais il feignit de me croire.
Un moyen si facile de me procurer de l'argent me tourna entièrement la tête , et fit taire ma conscience. Je rentrai tout joyeux à la maison ; je jetai mon argent dans la commode, et je dis à Pétrof en lui donnant vingt-cinq roubles : « Le Caucase est fort bon , mon
brave , mais Moscou vaut mieux , je t'assure. Amusons-nous bien ici ;, d'abord , et nous verrons après. »