‹ Ivan Wyjighine; ou, Le gilblas russeChapitre 7 sur 39 · TOME III · texte numérisé non relu

TOME III

qu'il y avait, pour la police locale , de maintenir l'ordre sur une vaste e'tendue, dans une contrée très peu peuple'e, coupée sur cent points par des marécages profonds et par des forêts impénétrables. — Essayez de prendre un fugitif, dit le capitane-ispravnik ;, lorsqu'il plaît à un propriétaire ou à ses vassaux de le cacher ! Il faudrait employer quelques milliers de soldats pour arrêter un seul homme dans une foret de cent cinquante verstes (i) de diamètre. — En général , il pèse sur les propriétaires une grande responsabilité devant Dieu , l'Empereur et la patrie , pour tout ce qui se passe sur leur terre , dit Pierre-Pétrovitch.

(i) Fers/e, un quart d'heure à pied; un quart de lieue à peu près.

coa;me il y en a peu. /\3

Du propriétaire dépendent le bonheur de ses vassaux , leur moralité', leurs lumières , leur bien être ^ par conse'quejit c'est de la noblesse-propriétaire (i) que dépendent en masse la moralité , les lumières et le bien être de la Russie entière. Le gouvernement n'épargne rien pour ouvrir à la noblesse toutes les routes qui peuvent la conduire à la civilisalion , et partant , au bonheur. Le père le plus sage ne déploierait pas une plus tendre sollicitude pour l'éducation du plus cher de ses fils, que ne font les sou-

(l) Nous disons : la noblesse-propriétaire, caries autres classes , les marchands ,par exemple , peuvent posséder des maisons , des terres , mais non des paysans , et ce sont les paysans serfs qui constituent la richesse des nobles russes et polonais.

verains de la Russie pour l'éducation de la noblesse russe ; mais celle-ci devraitelle se mettre dans le cas de cet homme d'une parabole e'vange'lique qui, ayant reçu de son maître un talent^ l'enfouit dans la terre afin d'augmenter sa richesse î Le gentilhomme qui reçoit , doit se faire un devoir de partager j il doit répandre dans le peuple l'amour du prince et de la patrie ; son exemple doit porter le vulgaire à mieux vivre. — S'il en est autrement , reprit l'ispravnik , le gentilhomme ressemble au figuier stérile dont parle St. Luc. Le noble, comme le fils de prédilection d'un tendre père , doit être toute sa vie au service, pour accomplir les volontés et les bonnes intentions du père commun de toute la grande famille. Et quant au gentilhom-

nie qui vit retiré dans ses terres, il ne doit pas moins se croire en activité' de service que s'il sie'geait au conseil de l'empire , ou qu'il fût à la tête des arme'es. En effet, il est le premier maître de police de ses domaines, le percepteur des impôts de l'Etat , le préposé à l'acquittement des charges territoriales, le juge de paix de ses paysans^ le surveillant de leur santé , le conservateur de leurs biens , le proviseur de leur école primaire. — Fort bien ! très bien dit , s'écria Virtutine. — La police de province , poursuivit l'ispravnik , serait alors ce qu'elle doit être , un pouvoir exécutif qui , à la simple demande du seigneur ou propriétaire , établirait l'ordre et la paix par la force des lois , là où la force de la persuasion se trouverait

insuffisante. — C'est ce que nous verrons avec le temps en Russie , dit Virtutine , quand seront mûrs les fruits de la civilisation , fruits sur lesquels nos sages monarques portent sans cesse un œil vigilant. Ils mûriront dès que nous aurons un nombre suffisant deprofesseurs russes distingués , pour former aux bonnes mœurs notre jeunesse , à la manière russe et non à l'anglaise ou à la française. — Ces Russes manques me font l'effet d'une arrête dans la gorge , dit l'ispravnik.

Je fais plus de cas d'un cuisinier, d'un cocher français , que d'un petit prince russe singeant un lord ou un marquis.

Il est venu dernièrement s'établir dans ce district, un jeune éventé qui estimait qu'on lui avait fait injustice dans le service civil , parce que son chef lui avait

(lit qu'il ne pouvait occuper un emploi un peu marquant , ni compter sur aucune re'compense , vu qu'il ne sait pas écrire trois lignes sans faire quehju'insulte à la logique et à la grammaire. Le prince Slabo^olovine (i) ayant lu un certain nombre de brochures politiques françaises, avec l'aide de son gouverneur, ayant eu d'autre part un abonrument à quelques gazettes anglaises , s'imagina être lui-même un homme d'e'tat, prédestine' à jouer le rôle de le'gislateur dans son pays. Avec quelques couples de bouteilles de Champagne, il avait inculqué à des camarades , e'vapore's comme lui , les principes de la vraie philantro-

(i) Slabogolovine , faible de tète j ou pauvre tête.

pie et la sagesse du Dictionnaire philosophique de Voltaire, et il passait pour un libe'ral , pour un orateur^ pour un apôtre de l'humanité. Après donc avoir fait sa première culbute dans le chemin de Tambition, il arriva ici , et se retira fièrement dans son patrimoine. Eh bien!

savez-vous comment tourna sa philosophie?— Sans doute qu'il se mit à fonder des e'coles pour ses paysans , et se fit une jouissance de travailler à leur bonheur , répondit Milovidine. — Vous n'y êtes point, répartit l'ispravnik, en riant. Le gouvernement qui veut assurer le bien être des sujets, non par des paroles mais par des faits , sévit contraint de prendre sous tutèle le bien de l'apôtre de l'humanité j pour cause de traitemens cruels envers les paysans, et d'une régie des-

COMME IL Y EN A Pt.U. 49

tructivc de la propriété. Ecoutez tous ces criailleurs assemblés autour d'une table bien fournie y et le soir , cette foule de jeunes gens assemblés en comité j ils pérorent , ils font de belles phrases où respire l'amour du peuple et des loisj niais clicz eux, mais en tout lieu où ils sont les maîtres , ils ne se contentent pas à moins que d'être absolus comme des pachas. Le véritable ami de l'humanité ne crie pas contre les lois de son pays , et contre l'ordre établi ;il s'y conforme , il fait autant de bien qu'il peut ; et Ton peut toujours, et partout, faire beaucoup de bien pour peu qu'on en ait envie. En Russie, l'on peut et l'on doit faire beaucoup de bien en pratique , avant que l'on puisse aviser aux théories. Tenez , mon cher Virtutine , faites quelque chose

Page 1