TOME III
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pour ces messieurs ; meiiez-les chez, notre ami Rossianinof, Vous verrez, messieurs, quels hommes vivent ici même dans une liumble et douce retraite. Je vous prêterai mes chevaux. Faites de bonnes promenades ; vous avez assez vu de votre fenêtre le panorama de notre petite ville, sur la place du marché !
Le lendemain matin nous partîmes pour aller faire notre visite à M. Rossianinof, qui vivait retiré dans sa campagne à vingt-cinq \'«rstes de la ville. INous en avions déjà franchi quinze, lorsque nous fumes frappés d'une insigne différence de culture dans les champs. Dans tous les lieux bas étaient creusés des fossés pour l'écoulement du superflu des eaux.
Les champs étaient bien arpentés , les limites bien marquées , et l'engrais bien
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distribue ; les pre's n'avaient ni tertres ni arbrisseaux inutiles. Dans les pâturages , sur le bord d'un ruisseau rapide se trouvait un abreuvoir construit en pierre, pour que le be'tail, en voulant se désaltérer , ne s'enfonçât point dans la boue et ne troublât point lui-même ia source de son breuvage. La route était bordée de jolis arbres ; les ponts étaient en bon état , et les endroits bas de la route étaient couverts d'un lit de fascines. — Remarquez -vous , dit Pierre Pétrovitch, que nous pénétrons dans les terres d'un homme sage ?
Lorsque nous entrâmes dans le village, Milovidine frappa des mains dans sa surprise, et s'écria : « Voilà comme devrait être toute la Russie! » De vastes chaumièies de bois étaient construites
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sur deux lignes parallèles aux deux côtés de la route. Les fenêtres étaient orne'es d'ais taillade's en arabesques -, toutes les cours étaient closes par de hautes palissades dont la porte^ bien travaillée, était surmontée d'un auvent. Les maisons étaient suffisamment espacées pour qu'on pût aisément couper un incendie. Dans l'intervalle d'une maison à l'autre était un petit jardin planté d'arbres fruitiers. Derrière la cour se trouvait un jardin potager , et derrière le potager une iiraniîe. A l'extrémité du village s'élevait une belle église en pierre, environnée de hauts tilleuls. La maison du prêtre se distinguait par une façade plus jolie et plus propre. Près de l'église se trouvait un certain nombre de jolies maisonnettes consacrées à l'utilité générale
du village. L'une était à la fois Thôpital et la pharmacie; une autre servait d'hospice aux orphelins , aux infirmes et aux vieillards sans famille ; une troisième était un grenier d'abondance, et contenait une boutique où se débitaient des marcliandises nécessaires aux paysans , et des objets de première nécessité; dans une quatrième était l'école du village et le tribunal des sermens (i). A deux cents
(i) Dans les procès, ou diflërens sur lesquels il est impossible de pi'ononcer tant que le fait principal reste douteux , le demandeur vient prêter serment à ce tribunal , et l'on y cite après lui le défendeur-, ou bien les autres tribunaux y renvoient les deux parties à la fois. La conscience permet rarement de soutenir une demande injuste j ou une défense mensongère en présence de l'image du Sauveur;, qui semble recevoir le serment exigé.
pas de là était la forge j on y remarquait un grand puits au milieu de la cour. Les habitans de Tun et de l'autre sexe avaient les couleurs de la santé sur le visage, et les jeunes femmes étaient belles, car la beauté est la suite du contentement, INous ne rencontrâmes dans la rue ni enfans mal-propres , ni vieilles femmes en guenilles, ni paysans ivres. Les chevaux et le bétail étaient admirables. Les licous , les brides , les lanières , les charrettes , les instrumens de labourage , tout se trouvait dans un état de réparation parfail. Nous entrâmes dans une maison de paysan, pour considérer l'intérieur. Cette maison avait une cave; elle se divisait en deux parties , la chambre et la cuisine. Dans la première , divisée tn trois par des cloisons, logeait la fa-
mille du paysan ; dans la seconde on cuisait le pain et les alimens • on y préparait le breuvage des bestiaux ^ on y séchait les habits humides de pluie , dans le besoin ; et toutes choses à l'avenant.
— Je connais , dit Miiovidine ;, des propriétaires qui, enthousiastes de tout ce qui n'est pas russe , imaginèrent de bâtir pour leurs moujiks des maisons allemandes , et d'exiger d'eux la même propreté qu'on admire dans les chaumières de l'Allemagne. C'est une chose tout-à-fait impossible chez nous, et non seulement ce soin n'assurerait pas le bien être du paysan, mais il le générait singulièrement. ]Notre climat et diverses circonstances locales demandent ici une autre manière de bâtir qu'en Allemagne et en Angleterre. jNous ne pouvons son-
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gcr à construire des maisons spacieuses en pierre pour nos paysans, par la raison que nous n'avons pas partout des matériaux pour cela^ que l'entretien d'une maison de pierre est coûteux , qu'en Russie les paysans ne vivent pas en grandes familles , et conse'quemment , n'ont nul besoin de plusieurs chambres , lesquelles, dans une grande partie de l'empire , il faudrait chauffer huit mois de l'année. Sans Ja cliambrc du four , où le paysan russe entretient une chaleur extrême , il lui serait difficile de vivre sous le climat froid et humide de nos provinces dunordjillui fautcette chambrepour se dégourdir et pour se sécher. Le désir du mieux , si l'on ne connaît les localités , peut aveugler sur ce qui est bien , et ne produire aucun avantage. Mais ce
M. Rossiauinof, a ce qu'il paraît, entend merveilleusement bien son système.
jNous remarquâmes , à l'entre'e, des lapti (i). — Voilà cependant un objet qui rappelle encore la barbarie , dit Milovidine. — Pierre Pctrovilch examina attentivement cette chaussure , et nous dit : Messieurs, distinguons ; ce ne sont pas ici des lapti , mais bien des chmoni, c'est-à-dire, des chaussures de chanvre , ce qui est bien différent, car l'usage des lapti est blâmable en ce qu'il fait mourir beaucoup d'arbustes. — Quand est-ce donc que les paysans de ce village portent des chmoni ? demanda-t-il à un villageois. Tous ceux que je vois sur
(i) Chaussures d^écorce de jeunes arbres..
Ja route sont en bottes. — C'est quand nous allons à la pèche , mon bon monsieur , à la prairie aussi , par les temps humides, puis, au bois nos bûcherons.
Les bottes n'y tiendraient pasj et de même pour les pieds, on ne les préserve pas de l'eau dans une botte comme dans de bons lapti enduits de goudron. — Vous voyez qu'ils emploient utilement cette chaussure dans leurs travaux , et ({u'ellc vaut bien mieux que les sabots des Français et des Allemands. Si le paysan , étant dans l'abondance , ne laisse pas que de conserver l'usage de ses lapti de chanvre, c'est qu'il a de bonnes raisons pour tenir à cette chaussure.
Autour de la cour était un hangar où se trouvaient des télégues, des traîneaux, des charrues , des herses et quelques
chevaux retenus par la bride. Au fond de celte même cour e'taientune e'tableetunc e'curie, et près de la maison , une chambre de bain ou e'tuve. Je demandai à la femme du paysan comment elle e'clairait sa chambre en hiver. — JNos voisins^ les paysans des autres seigneurs, répondit-elle , brûlent de longs brandons de sapin, batioiichka (i), mais nous éclairons notre chambre au moyen d'une lampe, avec de l'huile de chénevis. Cette huile, nous ne l'achetons pas j chaque lémme ici en sait faire elle-même pour sa chaumière. — JN'y a-t-il pas un cabaret dans le village? demanda Milovidine.
— Que Dieu nous préserve des cabarets!
répondit la villageoise. Anciennement ,
(i) Mon père;, ou mon bon monsieur.
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oui; il y en avait un, sous le maître qui est mort. Nos moujiks ne faisaient que boire et manger, les jours de fête, et s'enivraient le reste de la semaine ; mais aujourd'hui, grâce à Dieu, c'est fini. Et notre prêtre ( que Dieu lui donne sanl(i et longues années), nous dit à l'église que c'est un grand pe'clie de se gorger de liqueurs fortes ; et notre médecin assure que la boisson rend bien malade et fait mourir de bonne-heure. ISotre maître d'ailleurs défend qu'on boive , et ne peut souffrir les ivrognes. Ainsi plus d'ivrognerie ici ,• c'est très bien fait ^ et les copeks ne sortent pas si vite de la maison. Pour les grandes fêtes, les noces, les baptêmes , c'est autre chose ^ ou brasse alors de la bicrre ; mais pour l'eau-de-vie, notre bon maître lui-même
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n'en souffre point chez lui. Cependant à i'époque des travaux d'automne et en hiver y le maître ordonne de boire une tasse de vin j mais , il y a mesure à cela. Que le ciel nous le conserve ! Ce n'est pas un maître que nous avons , c'est un père !
A cinq verstes de ce village , sur une petite élévation , au bord d'une rivière, était la maison seigneuriale , maison de bois peinte en vert, basée sur pierre, couverte d'un toit rouge, et située entre cour et jardin. Le jardin était vaste et s'étendait jusqu'à la rivière. Autour de la cour régnait une suite de petits bâtimens ayant , chacun , leur destination particulière. La juste proportion dts parties constituait une véritable beauté il'ensemble j la propreté , le bon état de
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réparalion faisaient tout l'ornement extérieur de l'édifice. Sur l'escalier vint à notre rencontre un domestique vêtu avec simplicité , mais avec une propreté rare. Il nous dit que son maître était sorti pour visiter ses champs , et que la dame présidait aux leçons de ses filles. A peine fûmes-nous introduits que.le fils aîné de M. Rossianinof, jeune homme de seize ans , vint au-devant de nous j il nous pria de vouloir bien attendre que sa mère eût fini ce qui la tenait occupée. La taille élancée de cet enfant , sa mine fraîche et la souplesse de ses membres , annonçaient qu'on avait pris soin de son éducation physique. Le ton de douceur et de vraie politesse qu'il avait eu en nous parlant , prévenait en faveur de son esprit. Pierre Pt'trovitch qui était l'am^
de la maison , nous proposa de vi;itcr les appartemens et le jardin. Le jeune Alexis fut notre guide. Après avoir traversé trois chambres et un salon , dont la propreté' constituait le principal ornement , nous nous trouvâmes dans le cabinet de M. Rossianinof. G'e'tait une vaste salle toute ceinte de très hautes armoires contenant des livres latins , grecs , français , allemands , anglais et russes. Au milieu de la chambre étaient trois grandes tables j sur l'une se trouvaient les gazettes et les journaux récens j sur la seconde des papiers, et sur la troisième une foule d'ouvrages tous nouveaux , surtout pour Miiovidine et moi qui arrivions des stépes kirghises. Dans un pièce dépendante du cabinet étaient rangés, dans des armoires, des instrumens
de physique , des appareils de cliimie , des modèles de me'canique ; il y avait une grande table cbarge'e de globes et de sphères armillaires. Toute une paroi était tapissée de belles cartes géographiques, et une longue caisse vitrée offrait à l'œil mille échantillons de minéraux , numérotés comme pour servir à un cours de leçons. Milovidine s'écria que ce petit coin de l'Orient (^i) fleurait admirablement l'Europe.
Nous passâmes de là au jardin. INous n'y vîmes ni ces étangs creusés de main d'homme , d'où s'élèvent si souvent des exhalaisons fétides, ni ces petits ponts
(i) Plusieurs géographes regardent encore aujourd'hui toute province russe, située audelà du Volga et de la Cama , comme faisant partie de l'Asie. ( Note du trad. )
jetés à grands frais sur un terrain sec , ni ces bosquets et ces fabriques , merveilles de l'architecture barbare des Ostrogoths, ni ces vieilles raines fraîchement construites , toutes choses qui ne sont que de luxe. Le jardin de M. llossianinof, couvert d'arbres fruitiers, était planté avec un art tout particulier. Des bosquets de noyers, de coudriers et de tilleuls, offraient un refuge agréable contre les chaleurs du jour, et une grande allée de hauts arbres , qui faisait le tour du jardin, servait en même temps de terrasse. Sous un vaste barccau étaient dressées des balançoires et diverses autres machines pour l'amusement des en fans.
Dans le côté du jardin le plus exposé au sud se trouvait une serre chaude, petite, mais bienfournieen faitde plantes exoti-