PARIS LIBRAIRIE PAYOT & G
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Allemagne, éveille-toi I
La rèiité est en marche.
Si une loi sur la responsabilité des ministres — laquelle, ainsi que beaucoup d'autres belles choses, est promise depuis soixante-quatre ans au peuple prussien — existait en Allemagne comme dans tous les pays vraiment parlementaires, le D' Bethmann-HoUweg, chancelier de l'Empire et président du cabinet prussien, devrait être mis en accusation et condamné par les sénats réunis du Tribunal de l'Empire pour avoir trahi sa patrie.
On pourrait dire à sa décharge qu'il n'a pas été l'instigateur delà guerre, mais qu'il a été contraint à la provoquer, tant par la pression d'en haut que par celle d'en bas. Mais un minisire qui se fait l'instrument d'une coterie belliqueuse, qui couvre les irresponsables de sa responsabilité, qui entreprend la tâche honteuse de faire accroire à son peuple et au monde entier que cette guerre offensive, depuis longtemps préparée, est une guerre défensive — et par ce mensonge déchaîne la plus horrible catastrophe qui so soit jamais abattue sur notre planète — qui cause à son pays — qu'il soit victorieux ou vaincu — des blessures dont il mettra longtemps à se guérir, qui livre à la mort
OU à la mutilation des centaines de mille hommes, fleur de la nation, qui détruit d'un coup le laborieux travail d'un demisiècle, qui déchire les liens unissant les peuples civilisés, et réduit en ruines une florissante partie de l'Europe, ce ministre-là devra subir la punition que mérite son forfait.
Le vrai coupable, en vérité, est un homme de plus haut rang-, et Bethmann n'est que son fidèle serviteur. Mais cet homme de plus haut rang n'est soumis qu'à la justice divine. Il s'exphquera avec cette justice dont les commandements sont : « Tu ne tueras point »... « Tu aimeras tes ennemis »..., avec cette justice qui appelle heureux les pacifiques, les proclame enfants de Dieu, et fait chanter à l'armée céleste : « Paix sur la terre et bonne volonté envers les hommes. »
Que celui qui a constamment le nom de Dieu à la bouche, malgré la défense qu'a faite ce Dieu lui-même d'abuser de so» nom, — que celui qui fait constamment monter au ciel des actions de grâces parce que ses troupes ont accompli de vastes tueries, et qui se croit d'autant mieux le protégé spécial du Père céleste qu'un plus grand nombre de cadavres gisent sur le sol, — que celui-là règle seul son compte avec le ciel.
En réunissant ci-dessous les preuves que seules l'Allemagne et l'Autriche sont responsables de la guerre mondiale, je m'expose à la critique d'une grande partie des Allemands, qui tiennent pour un devoir patriotique de ne pas entendre la vérité, ou, s'ils la reconnaissent, de ne pas la révéler pendant la durée des hostilités.
Seuls ces deux motifs peuvent expliquer la mentalité actuelle d'un peuple aussi intelligent que le peuple allemand. L'état de guerre, proclamé le 31 juillet, a placé la vie intellectuelle de l'Allemagne sous le contrôle de généraux. Les frontières ont été si bien surveillées que, depuis plus de six mois, aucun courant intellectuel étranger pouvant troubler l'unité allemande, aucun document et aucune preuve de sources étrangères susceptibles d'éclairer le peuple n'ont pénétré dans le pays. Aussi les neuf dixièmes des Allemands acceptent-ils aveuglément les phrases habilement frappées de la « défense imposée », du « combat pour notre liberté et notre culture contre l'attaque et l'oppression » ; « les Français et les Russes ont franchi la frontière » ; « la patrie est en danger » ; « on veut nous humilier » ; « l'ennemi nous surprend en pleine paix » ; « il y va de la vie ou de la mort de
notre pays » ; « il nous faut protéger nos biens les plus sacrés, la patrie et le foyer, contre une attaque scélérate » ; « nous combattons pour les fruits de notre travail pacifique, pour l'héritag-e d'un grand passé et pour notre avenir ». Par ces phrases et d'autres pareilles (qui sont toutes empruntées à des écrits officiels), on a égaré à dessein le peuple allemand, on a enflammé son patriotisme et on l'a poussé à faire d'immenses, d'énormes sacrifices en vies et en biens.
Ceux (ils sont en petit nombre) qui, après le tumulte des premiers jours, recouvrèrent peu à peu la raison, surent se procurer, derrière le dos des censeurs militaires, des documents et des récits étrangers et arrivèrent par une consciencieuse étude comparative à discerner la vérité, durent la garder pour eux, car la proclamer ouvertement eût passé (et passe encore) pour un acte antipatriotique, et l'autorité militaire eût réprimé chaque divulgation et puni les auteurs du méfait.
Pour échapper à ce sort, les gens informés se sont tus et se taisent encore. Par contre, ceux qui ne connaissent pas la vérité, ou ne veulent pas la connaître, crient d'autant plus fort et inondent le monde de leurs sottes élucubralions. Personne ne les croît, même s'ils répètent des millions de fois les mensonges allemands. Que dire du manifeste que des notabilités telles que Bode, DehmeP, Haeckel, Hauptmann*, Liszt, Sudermann, Laband, Liebermann — en tout environ cent noms — répandent à l'étranger et qui commence ainsi :
« La Germania ha fatto invccc tutti gli sforzi per scongiurarla e le prove irrefragabili stanno spiegate davanti al mondo — Solo quando da tre parti irrupero nelie nostre terre forze preponderanti, già da lungo in aggnato ai coiifini, il popolo tedesco si è solievato come un sol uomo. »
Du côté allemand, on a fait l'impossible pour éviter la guerre. Le monde en a sous les yeux les preuves authentiques.... Ce n'est qu'au moment où l'attaque armée, qui depuis longtemps guettait l'Allemagne sur ses frontières, eut fondu sur nous de trois {sic) côtés à la fois, que notre peuple s'est levé comme un seul homme.
Et ces histoires de brigands sur un ennemi aux aguets à la frontière, — on pense involontairement à Bas-de-Guir et à Ali-Baba — on ose les faire accroire à des peuples aussi cultivés,
> Il a été décoré le jour de la fête de l'Empereur, en 1918, de l'ordre de l'Aiçle Ronge, IV»« classe.
par exemple, que le peuple italien, où un faccliino connaît mieux la vérité historique sur la guerre qu'un Harnack chez nous, et dont le gouvernement a déclaré, aux applaudissements de tout le pays, que la guerre était une guerre offensive de l'Allemagne et de l'Autriche I II l'a déclaré avec raison, et il devait le déclarer, sous peine de s'accuser lui-même de perfidie et de parjure. Il va de soi que nous sommes le premier peuple du monde, et que par conséquent (c'est leur logique 1), nous sommes appelés à imposer notre culture aux peuples inférieurs (y compris les neutres) au moyen de bombes et de grenades, d'incendies et de dévastations. Cette mission nous a été assignée par la Providence ; autrefois, elle avait chargé les Croisés de combattre le Croissant — dont nous avons gagné l'appui pour lutter contre des peuples chrétiens — et prescrit aux catholiques, lors de la guerre de Trente ans, d'extirper par le fer et le feu la nouvelle croyance des protestants. D'après l'opinion de nos dirigeants, une guerre de culture a subitement remplacé depuis le 1" août les guerres de religion ; on y lutte pour la parité ou la supréjiatie des diverses «cultures ennemies». A-t-on jamais imaginé pareille folie? L'écrasante défaite que la France a subie &i. 1870 a-t-elle étouffé la culture de ce pays? Y a-t-elle seulement porté atteinte? La domination napoléonienne a-t-elle détr;iit une seule parcelle de notre culture qui, précisément à C'itU; éprc;ue, brillait d'un éclat incomparable? Les Romains, en ooatrûiTtîU la Grèce- ont-ils assujetti la civilisation grecque? Of3\. ^xaCitmen* le contraire qui s'est produit : l'expropriatrice a éço ezpropi-iée ^'espril et l'art grec ont subjugué Rome. Et le <ïiafï?t^.£inisi*i^/V Le petit pays de Galilée n'a-t-il pas finalement \Ti:y<^é^ 30E esprit à l'empire romain? Comment peut-on du reste parler d'uipt. lutte de cultures, alors qu'il ne s'agit que d'une iiîttt « d'aïiiii-inilturei, », de barbaries réciproques? d'une îutte qui devient de jour e!i jour plus opiniâtre, plus cruelle et piixâ meurtrière-j d'une luttt où les principes du droit des peuples *^ ce î'hucjanitt — si l'oii peut encore employer ce mot en p&riâîti de ces boucheries inhumaines — sont de plus en plus oubliés. Quel rapport cela a-t-il avec la culture? Avons-noiu ■fftuK-ètrt rintentit>ia d'étouffev les cultures anglaise, française, s^isss on belge ? Vculons-nous renoncer à Shakespeare, à Ifarwin, Newtoik et Spencer, à Tolstoï et Dostoïew^sky, à
Voltaire, Rousseau, Zola et Goncourt, à Rubens, van Eyck, Meunier et Maeterlinck ou rayer leur œuvre du monde? De quel droit prêtons-nous donc aux autres des desseins que nous n'avons point contre eux et que nous ne pourrions exécuter si nous les avions ? On se refuserait à croire, si on ne le lisait journellement, que des intellectuels allemands cherchent à se convaincre et à convaincre le peuple que la culture est en danger et qu'elle doit être défendue par des Zeppelins et des canons de 420 mm.
La névrose guerrière est devenue épidémique, comme au moyen âge la danse de Saint-Guy et la flagellation. A l'exemple des derviches qui, des heures durant, récitent les mêmes foraiules de prières et font avec le torse, les bras et les jambes, les mêmes mouvements gymnastiques jusqu'à ce qu'ils s'effondrent, étourdis et l'écume à la bouche, les savants allemands répètent depuis des mois les mêmes litanies patriotiques et les mêmes affirmations gratuites dont le contraire est prouvé. Par leurs gestes désordonnés, il semble qu'ils cherchent à élever leur peuple jusqu'à ce que, à leurs yeux, il ait surpassé tous les autres et soit devenu sinon semblable à Dieu, du moins son peuple élu. Ils s'étourdissent de leurs propres phrases et, bavant de patriotisme et s'adorant, ils finissent par s'agenouiller devant eux-mêmes... Mais ils sortiront un jour de leur étourdissement et un affreux « mal de cheveux » (Katzenjammer) suivra leur aaavage ivresse.
Cet écrit est destiné à hâter le réveil : je considère cela coutmi un devci/ patriotique. Plus l'ivresse durera, plus les «uit$j». en seront mauvaises pour le peuple allemand et plus le réveil sera difficile et affreux. Seul un plus sérieux examen des CfiasejÊ et des buts de cette guerre, seule la connaissance des faute* eii dies responsabilités pourront provoquer un revirement RsJutâirt).
L^AIïemac^iie et J'Aiitriche seront-elles victorieuses?
jLœ aùiaiiort. écono>rtique <^ payi belligérants.
Aujourd'hui, on ne peut plus s'attendre à une victoire des smpires alliés. La supériorité financière et économique des pays
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réunis contre eux est si grande qu'elle ne peut être compensée par la puissance militaire de TAllemagne et par des sacrifices en hommes ou en biens, si grands soient-ils. Toutes les déclamations sur le « tenir jusqu'au dernier souffle », tous les fallacieux exposés sur la capacité de résistance de la vie économique de l'Allemagne n'y changeront rien. La réserve en or de la Banque d'Empire ne prouve pas que la situation économique soit encore supportable : presque tout l'or en circulation est rentré à la banque, et les trois milliards en bons de caisses de prêts ne sont pas couverts par de l'or, mais par des marchandises et des effets irréalisables.
L'industrie ne travaille plus que pour la consommation du pays et les besoins de l'armée. L'argent pour les livraisons militaires est fourni par le contribuable allemand et sera perdu comme capital productif. Une seule classe n'est pas afFectée, celle des agrariens; c'est à eux, les instigateurs, les hérauts de la guerre, les impérialistes et les chauvins, que le peuple allemand est redevable de la catastrophe. De leurs rangs sortent les colonels et les généraux, les Bernhardi et les Frobenios, qui prescrivent à l'Empire sa mission historique « domination universelle ou ruine » et lui annoncent son « heure décisive ». Ce sont eux qui ont l'oreille des grands et qui leur instillent le poison de leurs idées égoïstes. C'est aussi à eux que la guerre profite le plus. Ils doivent naturellement payer leur tribut à la patrie, mais ce qu'ils perdent en sang leur revient en or : galons d'or et pièces trébuchantes. Ils font carrière, et plus il tombe d'officiers, mieux s'en trouvent les jeunes. Ils font des affaires plus brillantes qu'en temps de paix; le prix de leurs produits, grains, pommes de terre, bétail, aurait monté fabuleusement si le gouvernement ne s'était pas vu obligé de fixer des prix maxima. Mais ces prix sont déjà bien supérieurs à ceux établis en temps de paix*.
Par contre, les classes ouvrière et bourgeoise dépérissent et s'étiolent. Plus la guerre dure, plus les relations avec l'étranger sont sûrement coupées au commerce, à la banque et à la grande industrie de l'Allemagne. Les mers étant ouvertes à nos enne-
* Le pain est de plus en plus rationné et le monopole sur les grains vient d'être
introduit.
»îs, rAngleterrc et la France, et aux pays neutres, il serait surprenant qu'ils ne parvinssent pas à nous chasser peu à peu des marchés étrangers. L'Allemagne en étant exclue, le trafic commercial de l'Italie et de la Hollande augmente. Les efforts que font les Anglais pour supplanter notre commerce en Amérique, en Afrique et en Asie auront d'autant plus de succès que la guerre sera plus longue. En tout cas, il se passera des décades avant que nous retrouvions la situation que nous avions avant la catastrophe. L'acheminement de notre vie économique vers l'anémie est accéléré par la nécessité de trouver les moyens d'entretenir nos millions de soldats et de payer les frais des opérations militaires. On estime que le seul entretien d'un soldat coûte dix marks par jour. Si nous avons 5 millions d'hommes sous les drapeaux, la guerre nous revient à 50 millions de marks par jour, à 1 yj milliard par mois et à 18 milliards par an. Ajoutons à ce dernier chiffre les dépenses causées par la consommation des munitions — un seul coup de notre mortier de 42 coûte des milliers de marks — et le matériel qu'il faut remplacer ou réparer, et le coût de la guerre s'élèvera annuellement à 25 milliards de marks. Cette somme surpasse de 5 milliards la dette globale de l'Empire allemand et des Etats confédérés en l'année 1912.
La justesse de ce calcul peut se prouver de la manière suivante : jusqu'à présent, les crédits militaires allemands ont atteint 10 milliards de marks, auxquels il faut ajouter 1 milliard provenant de l'impôt militaire de 1913. Cette somme doit suffire à peu près jusqu'à la fin de l'année économique, le 31 mars 1915; mais elle n'est pas destinée sans doute à une remise en état du matériel de guerre; d'ailleurs elle ne serait pas suffisante pour cela ; si nous y ajoutons les contributions indispensables à cet effet, nous obtiendrons un chiffre approximatif de 25 milliards. Les perles que la guerre nous a causées sont incalculables. Les bourses sont fermées ; personne ne sait aujourd'hui ce qu'il possède ; presque toutes les valeurs sont autant dire irréalisables. Sans le système subtil, mais peu solide, des caisses de prêts, sans les lois de protection du 4 août et toutes les mesures qui devaient en partie enrayer la crise et en partie la dissimuler, la ruine de notre vie économique ne serait qu'une question de temps.
Nous injurions l'Angleterre sur tous les tons parce qu'elle met à profit sa situation géographique et économique privilégiée. Agirions-nous autrement si nous étions à sa place ? «A la guerre comme à la guerre. » Chacun se défend aussi bien qu'il le peut, et si les Anglais utilisent à côté de leur armée de terre et de leur flotte leur supériorité économique pour nous abattre, qui peut, en bonne justice, leur en faire un reproche? Ne spéculons-nous pas sur les effets que la guerre sainte — qui est en grande partie notre œuvre — pourrait avoir dans les colonies anglaises î N'exigeons-nous pas de la petite Belgique appauvrie, dévastée et presque affamée — qui cependant ne fait que défendre son indépendance et sa liberté, — n'exigeons-nous pas de ses villes, entièrement ou en partie saccagées, de prétendues contributions de guerre se montant à des centaines de millions? — En ce qui me concerne, je préfère de beaucoup la guerre économique que nous fait l'Angleterre à la guerre sanglante que nous avons déchaînée ; la première épargne ce qu'il y a de plus précieux, la vie humaine; elle ne coûte que des sacrifices matériels. Elle se rapproche un peu de l'état de paix entre pays dont les relations commerciales ne sont pas réglées par des traités : ils se font une guerre économique, sans pertes humaines. A cet égard, nne perspective s'ouvre même de voir les luttes se transformer avec les transformations futures de la société humaine : plus de combats avec le fer et l'acier, mais combats des nerfs et des cerveaux, combats perfectionnés des hommes civilisés, qui s'éloigneront toujours plus du corps à corps brutal des animaux sauvages et des peuples barbares — parmi lesquels l'Europe occupe aujourd'hui la première place.
Les autres Etats belligérants s'épuisent aussi, mais c'est une faible consolation ! Plus la vie économique d'un pays est active, plus son commerce et son industrie sont développés, et plus les effets de la guerre y sont sensibles. Laissons de côté la Russie qui, avec ses 180 millions d'habitants, n'a eu en 1912 qu'une importation et une exportation de 6 milliards de marks, et considérons la France et l'Angleterre. Ces pays sont beaucoup plus riches que l'Allemagne. Après la destruction des quelques croiseurs-corsaires allemands, toutes les mers leur ont été ouvertes. Ils peuvent ainsi exporter leurs produits et importer les matières premières et les vivres dont ils ont besoin. En cherchant à se
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tromper et à duper les autres à ce sujet, la presse allemande accomplit une œuvre stupide et funeste. Le crédit de l'Angleterre et de la France a, jusqu'à maintenant^ fort peu souffert. Les billets anglais et français ont conservé presque intégralement leurs cours à l'étranger, tandis que les billets allemands sont cotés de plus en plus bas. Le billet de 100 marks valait à l'étranger 112 francs (au lieu de 125), tandis que le billet d'une livre sterling se payait 26 francs (au lieu de 25).
L'emprunt de guerre allemand à b ^jo ai été émis au cours de 97 7t V®> silors que le cours d'émission de l'emprunt anglais à 3 Ya était de 95 %. Si la richesse et le crédit de l'Allemagne égalaient ceux de l'Angleterre, l'emprunt du premier pays à 5 ®/o vaudrait environ 40 ^o ^e plus que l'emprunt du second à 3 Va ®/o et aurait pu être émis au cours de 135 *•/© au lieu de 9772.
Ces comparaisons montrent clairement Ténorme différence entre les situations économiques et les capacités de résistance des deux Etats. Il ne sert de rien de vouloir la cacher par patriotisme : les faits sont probants. Plus nous chercherons à les ignorer, plus nous nous ferons du tort. Non seulement nous ne jetons de la poudre aux yeux de personne, mais, en nous leurrant nous-mêmes, nous nous berçons d'irréalisables espérances, nous persistons de plus belle à continuer cette lutte malheureuse, et nous finirons par nous ruiner complètement.
La situation politique et militaire des pays belligérants.
La situation politique et militaire se présente sous les mêmes aspects que la situation économique. Nous avons perdu nos colonies qui nous ont coûté des millions par centaines et auxquelles nous vouions des soins vraiment maternels. L'Autriche a dû abandonner aux Russes la Galicie et une partie de la Bukovine, et la Hongrie est à la veille d'être envahie. En outre, les Français sont en Alsace et les Russes en Prusse- Orientale*. Par contre, nos troupes occupent la Belgique et le
» Ce lÎTrc a été achevé en féviier et n'a pu tenir compte des événements qui se sont produits dès lors. Ces événements n'auront d'ailleurs aucune influence sur le résultat finaL
nord-est de la France, et, alliées aux Autrichiens, une partie du royaume de Pologne.
Ainsi, les bellig-érants sont en possession de territoires d'échangée qui, à la fin des hostilités, devront être restitués comme les prisonniers. A mesure que la guerre se prolonge et s'étend, et que d'autres Etats se joignent aux belligérants, le nombre de ces territoires s'accroît. Tandis que les Turcs mar- <;hent sur le canal de Suez, les Anglais font des progrès en Perse, en Mésopotamie et en Arabie ; là aussi on peut présumer qu'il y aura de part et d'autre des prises de possession qui donneront lieu à des échanges lors de la conclusion de la paix.
La guerre mondiale est donc, malgré les chocs sanglants de chaque jour, faite pour ainsi dire à côté, et la meilleure solution, parce que la plus humaine, serait au fond que les chocs devinssent toujours moins grands, et les occupations réciproques de territoires, en revanche, toujours plus étendues. Le résultat serait le même que maintenant, mais avec une moindre effusion de sang. Car personne ne s'abandonnera plus, du point de vue militaire, pas plus que du point de vue économique, à l'illusion que la guerre puisse finir par une victoire des Empires alliés. C'est là une hypothèse qu'il faut écarter définitivement. Les combats dans l'est ont un caractère purement défensif. Ils ont été malheureux pour l'Autriche, et après les premiers coups, heureux pour nous. Quelle importance aurait la prise de Lodz, et éventuellement celle de Varsovie, eu égard au colosse russe î Celui-ci sera-t-il vaincu quand nous aurons conquis la moitié ou la totalité de la Pologne ? Un nouveau territoire d'échange sera tombé entre nos mains; mais la Russie ne sera nullement écrasée.
Et la situation en France? Que de difficultés à surmonter pour .aous emparer seulement du nord-ouest de la Belgique ! Quels immenses ôacrifices ne devons-nous pas faire 1 Des milliers de pauvres soioaw du^és sont morts héroïquement dans les fcrunchées et les canaux, dans la neige et la boue, un dernier adieu ^ur le^ lèvres pour leurs femmes, leurs mères et leurs un^ants, uu?deinieic ^icnsée au ccîjr pour la patrie, le foyer et la puLx. Pourquoi souvDj morts ? Pour conquérir quelques mètres c»ve3 d'un ten-Jn iûo.iJé et dvivaslé, avec des villes détruites, aiûa que la ^rii^d^ lîlu^^on, la marche sur Calais et l'invasion dtt i'Aùgleierre puisse être réalisée.
Il y a trente ans, un tableau de Spangenberg fut très admiic à Texposition des Beaux-Arts de Berlin. Il s'intitulait la « Chasse au bonheur ». Sur une boule de verre étincelante plane une belle femme nue poursuivie par une troupe de cavaliers sauvages qui cherchent, avec des gestes avides, à saisir la couronne de lauriers qu'elle tient dans sa main droite élevée. Elle attire et séduit par ses yeux ensorcelants; sa chevelure d'un blond rouge flotte au vent et caresse presque le visage du premier cavalier. Mais la couronne convoitée échappe toujours aux mains des poursuivants. Devant eux s'ouvre un abîme, traversé par un pont. Il est juste assez large pour permettre à la « Sphère du bonheur » et à la déesse de franchir le gouffre, où les cavaliers trouveront une mort inévitable. Déjà le premier y tombe ; les autres vont le suivre, et l'image du bonheur disparaît pour toujours...
Il en sera ainsi, je le crains, de l'invasion de l'Angleterre que, depuis le début de la guerre, on fait miroiter aux yeux du peuple allemand. L'autre rive est fort près, mais nous ne l'atteindrons pas: « l'eau est beaucoup trop profonde». Si l'entreprise était tentée, des centaines de milliers d'hommes y périraient. Et si nous parvenons en Angleterre, le peuple tout entier prendra les armes contre nous. Nos soldats coupés de leur base seront hachés. Le désir et l'espoir que chaque Allemand chuchote à son voisin m'apparaît comme une fantaisie téméraire dont la puissance maritime anglaise empêchera la réalisation.
Malgré toute l'admiration que nous inspirent les exploits de notre héroïque marine, il serait risqué de croire qu'avec des zeppelins et des sous-marins (dont nos ennemis ont un plus grand nombre que nous : Angleterre, en 1912, 85; France, 90), nous puissions compenser l'énorme supériorité de la flotte anglaise. Remarquons avant tout ceci : la flotte britannique serait l'assaillante et la nôtre — en supposant qu'elle puisse arriver jusque dans la Manche — devrait non seulement se défendre ellemême, mais aussi protéger les navires pesants et désarmés transportant en Angleterre le corps expéditionnaire avec tout son accompagnement : artillerie légère et lourde, cavalerie, train, pionniers, automobiles, dirigeables et aéroplanes. Un tel dessein est-il concevable? Est-il possible qu'il y ait des êtres capables d'exposer d'un coup à la mort des centaines de mille créatures pour réaliser leurs rêves impérialistes, pour mettre peut-être
sur leur tête, à l'abbaye de Westminster, la couronne impériale du monde ? S'il se trouvait des hommes pour risquer une tentative criminelle qui laisserait loin derrière elle les forfaits d'un Néron et d'un Caligula, d'un Gengis Khan et d'un Attila, il faut espérer qu'il ne s'en trouverait pas d'autres disposés à en être les victimes.
Assez de morts et de mutilés couvrent aujourd'hui les champs de bataille de l'Europe, de l'Asie et de l'Afrique. Faut-il encore que le fond de la mer soit jonché de cadavres humains? Ne suffit-il pas que des milliers de braves marins aient trouvé un tombeau dans les flots? Faut-il encore que des corps d'armée tout entiers y soient engloutis ?
Et si nous parvenons en Angleterre, aurons-nous vaincu ce pays ? Le peuple se laissera-t-il dicter la paix à Londres comme tout radoteur ou exalté le croit en Allemagne? Les colonies anglaises nous échoiront-elles? Pas le moins du monde. J'aimerais entendre le Canada, les Indes et la Nouvelle-Zélande acclamer le libérateur teuton, qui, comme le disait le Chancelier à un journaliste américain, « doit apporter la liberté au monde» ! Celui qui fait régner la servitude chez lui ne peut pas apporter la hberté aux autres. Quel pays est, politiquement, aussi arriéré et aussi bâillonné que l'Allemagne, à part la Russie et noire sublime alliée l'Autriche ? Quel pays sait moins s'assimiler les peuples étrangers, leur laisser leur culture et leur langue, les rendre heureux et, parlant, dévoués? Notre politique à l'égard des Alsaciens, des Lorrains et des Polonais en dit long là-dessus. Toute opposition contre cette façon de germaniser est restée stérile. L'alTaire de Saverne est le point culminant de la politique pratiquée dans la marche de l'ouest. Les lois sur l'expropriation des biens héréditaires des Polonais, qui nous ont fait dépenser inulilement des centaines de millions de marks pour aboutir à un effet diamétralement opposé à celui que nous en attendions, caractérisent d'une manière frappante notre politique en Pologne. Nous avons agi de même au Nord, à l'égard des Danois. La guerre nous a naturellement forcés à adoucir ces moyens vexatoires. Maintenant nous sommes pleins d'attentions pour les Polonais, tandis qu'autrefois, lorsqu'ils assuraient qu'ils n'avaient pas d'hostilité contre la Prusse et qu'ils ne lut faisaient opposition que pour défendre leur langue et leur natio-
nalîté, nous leur répondions par de nouvelles mesures coercitives et par de nouvelles lois. Gomme il ne peut pas exister d'opposition dans le misérable parlement des junkers prussiens, tous les avertissements des partis de gauche restèrent vains, et l'on continua résolument à employer ces procédés de g-ermanisation aussi maladroits que coûteux.
Et cette Allemag-ne, dirigée d'après les principes prussiens, serait capable de supplanter l'Angleterre, qui doit sa puissance mondiale non seulement à la froide et tenace poursuite de ses intérêts, mais surtout à la manière géniale avec laquelle elle sait annexer les peuples à son empire, sans les opprimer, sans vouloir même se les assimiler !
La langue anglaise ne possède pas le mot aanglicisation », parce que l'idée qu'il traduit manque à la politique de l'Angleterre. En politique, le mot n'est formé que quand la conception existe. Le vocable Kulturkampfvid. été forgé que lorsque le conflit quli caractérise eut éclaté.
Donc, si nous réussissions à débarquer en Angleterre, les colonies de ce pays nous salueraient comme des libérateurs ? Oh ! que nenni. Elles aussi, lutteraient jusqu'au dernier vaisseau et jusqu'au dernier homme avant de changer l'indépendance et la liberté anglaises contre la servitude et l'oppression allemandes.
La iituation en France,
Il est aussi à prévoir que la lutte en France ne conduira pas à un résultat qu'on puisse qualifier de victoire allemande. Une guerre offensive qui se termine en guerre de tranchées a, de prime abord, manqué son but. De tranchées dont nos braves soldats apprécient depuis plus de cinq mois les agréments, par la pluie, le vent et la neige, dans une monotonie qui serait tuante pour le corps et l'esprit, si, de temps en temps, elle n'était agréablemeni interrompue par les bombes, les grenades et les flèches. A la frontière est de la France, la ligne fortifiée Verdun-Toul'Nancy-Epinal-Belfort est presque intacte, ou si peu entamée par les armées allemandes que les ministres français et même le Président de la République font constamment des voyages d'inspection d'une forteresse à l'autre. Depuis longtemps, on
n'a — heureusement — plus entendu parler du vainqueur de Long^wy, de celui que François-Joseph nommait, dans sa dépêche à Guillaume II, « fils de héros » (Helclensohn). Le fameux mot du feld-maréchal comte de Hœseler — mot qui fit si rapidement fortune à Berlin — : « Je pense déjeuner à Paris, au café de la Paix, le jour anniversaire de Sedan », était prématuré. Peut-être le comte a-t-il remis le déjeuner au prochain Sedantag, ou plutôt devra-t-il, comme je le crains, le renvoyer aux calendes... teutoniques. Le gouvernement français est rentré à Paris avec tout le corps diplomatique. Il ne semble pas qu'il ait l'intention de retourner prochainement à Bordeaux. Tout observateur loyal doit avouer que la guerre avec la France subit un temps d'arrêt ; et, ici plus qu'ailleurs, arrêt signifie recul.
Les plans de notre état-major, mûris et achevés depuis longtemps, comportaient comme point essentiel le rapide écrasement de la France, afin de pouvoir, avec les forces devenues disponibles et le concours de l'Autriche, prendre ensuite une vigou reuse offensive contre la Russie. La Providence — on emploie déjà presque involontairement le jargon des dépêches allemandes — en a décidé autrement. Sept mois de lutte acharnée n'ont pas réussi à abattre la France. La brillante stratégie de JofFre, le Moltke français — je parle bien entendu de l'oncle et non du neveu, qui est en ce moment en traitement à Hombourg pour une affection bilieuse ! — a subitement arrêté notre marche victorieuse et a contraint notre armée à se terrer dans des tranchées. Les fluctuations de cette guerre de siège sont si peu marquées qu'une décision n'interviendra pas avant que nos chefs se résolvent à laisser de côté toute considération d'humanité, et à lancer nos braves soldats à l'assaut, sous le feu» dévastateur des canons, mitrailleuses et fusils ennemis. Ils l'ont déjà fait à quelques endroits*. Et quels que soient les opinions et les sentiments de
1 Peu de temps avant l'impression de cet ouvrage, je lisais le communiqué officiel du lo janvier rédigé par le grand éut-major. On y relate avec fierté que dans les combats près de Soissons 4 à oOOO cadavres français sont restés sur le champ de bataille. El combien de cadavres allemands? Et combien de blessés des deux côtés'.' Les Allemands, en tant qu'agresseurs, ont subi au moins les mêmes pertes que les Français. Le nombre total des morts est donc de lOuOo hommes! Les blessés sont, d'après les statistiques établies, trois fois plus nombreux que les morts. Eti tout, 40 OOJ hommes hors de combat dans une seule bataille !
nos cercles dirigeants — le mot si spirituel du Kronprinz : « Tapez toujours ferme dessus », dans son télégramme au colonel von Reuter, est devenu le cri de guerre du peuple des poètes et des penseurs, — on conçoit que nos généraux perdent bientôt patience ; que le désir de la victoire à tout prix les pousse à la folie du suicide, naturellement pas au sacrifice de leurs hautes et très hautes personnalités, mais au massacre en masse des enfants chéris par-dessus tout de leur pays ; et que ceux-ci, pareils aux victimes antiques, doivent offrir leurs vies sur l'autel des ambitions césariennes.
Et lorsque ces énormes hécatombes seront achevées, auronsnous alors la victoire? Nullement. Nous aurons seulement ce que nous avions déjà obtenu en 1870 après quatre semaines de lutte — en supposant qu'au prix de tous les sacrifices, nous réussissions à réaliser une avance importante. Les Français ont certainement mis à profit ces <:inq mois de calme pour fortifier leurs positions et leurs lig-nes de retraite éventuelles. D'incessants débarquements de troupes coloniales françaises et anglaises comblent les vides et renforcent l'armée de campagne. Chaque semaine qui se passe à ces combats indécis des tranchées augmente les difficultés de notre avance victorieuse. Déjà lors de la guerre des Boers, les Anglais ont prouvé que, malgré leur petite armée permanente, ils pouvaient lever des masses d'hommes. Il leur a été possible alors de les transporter dans la lointaine Afrique du Sud. Aujourd'hui ils n'ont qu'un étroit canal à franchir. Nos adversaires augmentent sans cesse, tandis que nous, nous avons déjà levé la deuxième catégorie du landsturm.