Partie remise
Comment cela Jinira-t-il'^ Dans le cas le plus heureux, ce sera partie remise. La fin de la guerre sera marquée par un épuisement total des adversaires, mais non par une victoire de l'un ou de l'autre. C'est, d'après ma ferme conviction, ce que l'Allemagne peut attendre de mieux. Une issue qu'on pourrait plus ou moins qualifier de victorieuse est tout à fait exclue. Plus la guerre se prolongera, plus les chances en faveur de celte issue relativement heureuse diminueront et plus les probabilité-^
augmenteront d'un développement de l'action qui, s'il ne se termine pas, à vrai dire, par une défaite de l'Allemag-ne, marquera cependant un épuisement de ses moyens plus considérable que celui des moyens de ses adversaires et, partant, rendra les conditions de paix moins favorables pour elle qu'aujourd'hui.
L'Autriche est arrivée déjà maintenant à la limite de ses forces. Quant à l'Allemag-ne, on ne peut pas encore dire qu'elle soit plus affaiblie que ses ennemis. Nous sommes encore debout et, partout, nous pouvons tenir tête à nos adversaires. Nos réserves en hommes et en arg-ent ne sont point encore épuisées. Mais ce régime du « encore » ne durera plus longtemps. Il est ridicule de vouloir suivre l'exemple de l'autruche. Nous avons beau, pour obéir à la consigne, nous cacher la tête dans le sable de peur de voir le danger, nos ennemis se rendent bien compte des faiblesses de notre organisme social et aperçoivent les germes morbides qui amèneront notre ruine.
Nous pouvons encore obtenir une paix honorable. En la demandant de notre propre chef, nous expierons une petite partie du tort que nous avons commis en provoquant cette catastrophe mondiale, du tort qui nous a attiré la haine et l'horreur de tout le monde civilisé, des neutres comme de nos ennemis.
La question des eulpabîliîfis.
Ce n'est ni la jalousie, ni l'envie, ni les mensonges qui nous ont aliéné les sympathies, ce sont nos propres actions. Les étrangers, surtout les neutres, savent mieux que le peuple allemand comment les choses se sont passées et qui porte la responsabilité de la catastrophe. Les neutres connaissent assez notre situation pohtique intérieure pour savoir que, sous un masque constitutionnel, nous sommes gouvernés autocratiquement. lis ont pu voir que le chancelier, désavoué par les trois cinquièmes du Parlement, restait en fonctions grâce à l'appui de la cour et des cercles militaires. Cela ne se produirait dans aucun pays civilisé à l'exception de la Russie. Ils savent, en outre, que le peuple prussien n'a pas de droits politiques et qu'il est gouverné par une coterie de junkers qui ont, de tout temps, accaparé les premières places dans le cabinet et dans l'armée.
AIJ-EMAGNF, ÉVEILLE-TOI ! 23
Ils savent avant tout — et voici le point capital de mon exposé ;
Que cette guerre a été projetée et préparée depuis longtemps par rAllemagne et l'Autriche, non seulement militairement, mais aussi politiquement;
que l'on était résolu depuis longtemps à faire croire au peuple allemand que cette guerre offensive était une guerre défensive, parce qu'on savait que c'était le seul moyen d'éveiller l'enthousiasme populaire;
que cette guerre avait pour but d'obtenir d'abord Thégémonie sur le continent et de déposséder ensuite l'Angleterre de son rôle de première puissance mondiale, d'après le principe ; Ote-toi de là que je m'y mette.
Nous avons nous-mêmes, dans des écrits en notre langue, fourni des preuves si aveuglantes de ces faits et de ces aspirations, qu'il est aussi ridicule que vain de vouloir battre en brèche la conviction du monde par des publications sans base sérieuse qui doivent servii' « à l'éclairer »•
Les Antécédents du crime.
Nos impérialistes : Bernhardi & C'^,
L'ouvrag'e de Bernhardi : Deutschland und der nâchste Krieg, celui de Frobenius : Des Deutschen Reiches Schicksalsstunde, les livres de Treitschke : Deutsche Geschichte et Politik, sont aussi connus à Tétranger qu'en Allemagne et la plupart ont été traduits. Nulle part, les tendances impérialistes d'une coterie politique n'ont été exposées avec plus de précision que dans ces écrits et, suivant leurs auteurs, mieux légitimées.
Quelques citations de Bernhardi suffiront à le prouver. Bernhardi est un général prussien de cavalerie; il est, si je ne me trompe, chargé d'un commandement dans l'armée de l'Est et il a déjà reçu la croix de fer de V^ classe. On ne peut contester qu'il ait la compétence et soit l'homme voulu pour exprimer les vues des cercles allemands dominants.
On lit à la page 305 de son livre :
Elle (la presse) ne pourra plus compter au moment du danger ou du besoin sur un peuple prêt à la guerre et au sacrifice, si elle voit avec indifférence que dans son sein l'esprit guerrier est systématiquement étouffé, qu'un amollissant esprit de paix y est prêché, ou que ses propres organes, adoptant ce ton, répètent que le maintien de la paix est le devoir de la politique. Elle doit tout faire an contraire pour entretenir le sentiment guerrier et pour expliquer au peuple les devoirs et les buts d'une grande politique.
Elle doit toujours rendre attentif à la signification et à la nécessité de la guerre, instrument indispensable de la politique et de la culture, et an devoir du sacrifice et du dévouement personnel à la patrie et à l'Etat.
Page 307 :
L'âme de notre peuple ne se reflète pas dans la presse qui loue cette orientation pacifique, qai met toujours en avant la nécessité de maintenir la paix
cl (jui dissuade d'entreprendre toute action politique énergique et hardie en la qualifiant de « politique aventureuse ».
Dans l'âme de notre peuple, il y a, au contraire, le désir profond de jouer son rôle dans le monde (nach Wellgeltung-), le désir de l'action virile. Cette âme vibre à chaque parole énergique, à chaque acte politique décisif du gouvernement, qui, pour ainsi dire, dénouent le lien qui retient les forces. Une grande partie de la presse nationale, à diverses reprises, a fort bien exprimé ce sentiment. L'homme d'Etat qui saurait satisfaire ce désir sommeillant dans le cœur de notre peuple, sans se soucier des clameurs de quelques partis et de leur presse, entraînerait tous les esprits avec lui.
Page 309 :
Cette politique (la politique belliqueuse) est aussi la meilleure école pour rendre un peuple capable de grandes actions militaires. En aiguillant len esprits vers un grand but, on les oblige à concevoir résolument la pensée de la guerre et à s'y préparer moralement.
« Plus l'homme a des desseins élevés, plus il s'élève... « Nous, Allemands, nous avons certainement à remplir un devoir plus important et plus grand envers la culture que les Japonais, mais, comme eux, nous ne pouvons l'accomplir qu'avec l'épée.
Devrions-nous renoncer au moyen le plus efficace de préparer notre peuple à ses devoirs militaires, à une politique courageuse et agissante?
Page 327 :
Sans enjeu et sans risques, on ne peut pas faire une politique féconde. Elle doit être consciente de son but et ne jamais le perdre de vue. Elle doit utiliser à son pi'ofit toutes les modifications de la situation et tous les événements imprévus, mais elle doit surtout savoir profiter du moment favorable et ne pas reculer devant une action hardie quand la situation générale lui montre la possibilité de réaliser ses desseins ou de faire une guerre nécessaire dans des conditions avantageuses.
Page 328 :
Que le vieux Fritz, à cet égard aussi (il s'agît de savoir si Ton peut ne pas respecter les droits historiques), nous serve de modèle et nous apprenne à diriger notre politique avec un réalisme implacable, de manière que la situation générale devienne favorable à nos desseins politiques, et à ne pas négliger la faveur du moment.
C'est un abus de langage que commet notre timide époque en stigmatisant du nom de « politique aventureuse » une politique entreprenante et qui poursuit des buts positifs.
A page 330, l'auteur montre que la préparation politique <le la guerre doit marcher de pair avec la préparation militaire
afin de rendre possible l'attaque au moment le plus favorable au point de vue militaire :
On sait que le chef de l'armée doit, en temps de paix comme en temps de guerre, se tenir éloigné de toute politi(jue. C'est une exigence qui ne se justifie qu'à moitié. Au contraire, le ministre de la guerre et le chef d'état-inajor doivent être tenus au courant de toutes les tluctuations et de toutes les éventualités de la politique. On doit même leur permettre d'exercer une certaine influence sur la politique, afin qu'ils puissent régler leurs mesures sur lea besoins et être aa moins autorisés à inviter rhornrne d'Etat à agir quand la situation militaire est particulièrement favorable.
Page 334 :
Le désavantage qu'offre la lutte sur deux fronts ne peut être évité que si la politique crée la possibilité d'agir oflensivement et, si possible, d'écraser an adversaire avant que l'autre puisse attaquer. De cette initiative dépend notre salut, comme au temps de Frédéric le Grand. Nous devons regarder cette vérité en face, sans broncher ; et nous n'iivons pas le droit de l'écarter de nos esprits.
Dans la même page, Bernhardi prescrit à notre diplomatie de brouiller les cartes de façon que nous soyons attaqués par la France, et il continue ;
Ce point de vue doit être pris en considération, mais il ne faut pas espérer provoquer cette attaque par une attente oisive, NI ia France, ni l* Angleterre, ni la Russie n'ont besoin de nous attaquer pour faire prévaloir leurs Intérêts. Aussi longtemps que nous reculerons devant une attaque, ces Etats nous imposeront leurs volontés par des moyens diplomatiques ; l'issue de l'affaire marocaine nous l'a prouvé et vraisemblablement la fin de la crise balkanique le prouvera aussi. Si nous voulons contraindre nos ennemis à prendre l'offensive, nous devons commencer une action politique qui, sans constituer une attaque contre la France, porte si vivement atteinte à ses intérêts et à ceux de l'Angleterre, que ces deux nations soient obligées d'attaquer. Les affaires d'Europe ou celles d'Afrique offrent assez d'occasions pour une action semblable.
C'est clair, n'est-ce pas ? Non seulement les tendances de la politique allemande sont dévoilées, mais même les recettes son^ données jusque dans le détail pour réaliser ces tendances. Le chancelier, on doit le lui laisser, a été un docile élève du général. Il s'est acquitté magistralement de sa tâche, qui consistait à brouiller les cartes de telle sorte qu'une guerre offensive passât pour une guerre d'indépendance, du moins aux yeux du stupide Michel.
Ecoutons encore M. Bernhardi nous révéler ses secrets :
Paffe 342 :
La plus déplorable conséquence de notre politique marocaine est incontestablement la profonde scission qu'elle a provoquée entre le gouvernement et les partis nationaux. De nombreux cercles du peuple, et même certaines classes de la société qui, malgré leur opposition au gouvernement, étaient favorables i ane représentation de l'Empire à l'étranger, ont perdu confiance.
Cet ébranlement de la confiance publique, qui s'est révélé ouvertement dans la presse et au Reichstag, est, à mon avis, le plus grand désavantage de l'accord franco-allemand.
Bernhardi aurait naturellement préféré que, à propos de l'affaire marocaine, nous fissions éclater une guerre européenne. Mais il se console à la pensée que l'occasion se représentera :
Page 341 :
C'est pourquoi nous n'avons pas besoin de considérer cet accord comme définitif. Il pourra être soumis à une revision comme celui d'Algésiras et, à cet égard, il a l'avantage de créer de nombreuses « surfaces de friction » avec la France.
C'est le record ; Bernhardi ne donne son adhésion conditionnelle au traité international qui a empêché une guerre que parce qu'il offre de nouvelles « surfaces de friction » et que, on peut l'espérer, il conduira bientôt au conflit désiré.
Les passages se rapportant à nos relations avec l'Angleterre et aux négociations que menait en ce moment lord Haldane à Berlin sont- aussi particulièrement instructifs. Les propositions faites par l'Angleterre pour arriver à une entente politique et maritime avec l'Allemagne seront exposées dans un chapitre spécial. J'y prouverai que les initiatives pour parvenir à cette entente reviennent toujours à l'Angleterre et que l'Allemagne les a toujours fait échouer par son opposition et par ses conditions inadmissibles. Peut-être a-t-on suivi là encore le conseil de Bernhardi :
Page 343 :
Les tentatives que l'Angleterre ferait pour se rapprocher de nous ne doivent pas nous tromper sur la vraie situation. Nous devons tout au plus en tirer profit pour retarder la guerre nécessaire et inévitable jusqu'au moment où nous pourrons la faire avec quelques chances de succès.
Dans la péroraison de son ouvrage, l'auteur s'écrie avec emphase (page 344) :
Si le gouvernement impérial a cru devoir éviter la guerre jusqu'à maintenant, la situation générale fait prévoir qu'à bref délai nous serons de nouveau
placés dans l'alteruativc d'engager la lutte pour notre situation mondiale ou
de renoncer à cette dernière. En aucun cas nous ne devons attendre La
situation générale offre assez de points où nous pouvons appliquer le levier.
L'Angleterre se trouve dans une passe excessivement difficile. En outre, les troubles asiatiques occuperont sans doute une grande partie des forces russes, et l'Ang'leterre ne pourra pas s'en désintéresser. Ce sont des circonstances qu'une politique allemande active et perspicace peut utiliser à son profit pour influer sur la situation mondiale dans l'intérêt de notre patrie.
Si le peuple et le gouvernement, fortement unis, prennent la résolution de protéger l'honneur allemand et de faire tous les sacrifices en vies et en biens nécessaires pour assurer l'avenir de notre nation et de notre Etat, nous n'avons pas à craindre la lutte pour notre situation mondiale et nous pouvons, avec Maurice Arndt, lever les mains au ciel et crier à Dieu :
Lass hell die WafFen klirren Von deiner Sternenburg, Hau von den wùsten Wirren Den ganzen Jammer durch *!
En terminant, j'aimerais rendre attentif aux titres des chapitres de l'ouvrage de Beruhardi. Ils renseignent si clairement sur les tendances de l'auteur qu'ils rendent presque superflue la lecture de l'œuvre.
Chapitre 1. Le droit de faire la guerre. » 2. Le devoir de faire la guerre. » 3. Rapide coup d'œil sur le développement historique de l'Allemagne.
» 4. La mission historique de l'Allemagne. » 5. Puissance mondiale (Weltmacht) ou déchéance. » 6. Le caractère de notre prochaine guerre. » 7. La prochaine guerre navale.
J'insiste encore fortement sur le fait que Bernhardi exclut expressément la possibilité d'une guerre offensive de la Triple- Entente et indique le moyen suivant, le seul selon lui, pour parvenir à la guerre désirée — et par elle à la puissance mondiale j r Allemagne doit être l'agent provocateur et brouiller les cartes de manière que les autres soient obligés d^attaquer.
Cela n'empêche pas Bernhardi et ses disciples, en particulier Frobenius, de parler ailleurs des desseins agressifs de la Triple- Entente et de peindre les dangers auxquels l'Allemagne s'exposerait si elle ne prévenait pas ces desseins.
> Fais retentir les armes de ton ciel, et mets fin à ces sauvages et lameatables tronbles.
Auons-noMS été attaqués ou aurions-nous été attaqués?
Nous allons constater ici la logique que l'on constate partout aujourd'hui en Allemag-ne^ si l'on peut encore qualifier de log^ique ce que l'on entend en Allemagne. La version officielle dit : La Triple-Entente nous a attaqués. « Il faut protéger nos biens les plus sacrés, notre patrie et nos foyers, contre une agression scélérate. » (Proclamation du kaiser à l'armée allemande, le 6 aotit.) « L'épée décidera. L'ennemi nous attaque en pleine paix, courons aux armes ! Toute faiblesse, toute hésitation serait une trahison envers la patrie. Il s'agit pour notre empire, notre puissance et notre esprit, d'être ou de n'être plus. »
Telle est la version officielle que tous, du chancelier au dernier balayeur de rues, répètent avec mille variantes.
Mais beaucoup d'Allemands vous diront secrètement et dans l'intimité : «Nous n'avons pas, il est vrai, été attaqués, mais nous aurions été attaqués si nous n'avions pas commencé la guerre maintenant, dans un moment qui nous était favorable. » Lorsqu'on leur demande de prouver cette allégation, la plupart se taisent ou déclarent que l'attaque projetée était si évidente qu'elle n*a pas besoin d'être prouvée.
— A quoi auraient servi les énormes armements de nos ennemis ? répond-on d'habitude.
— Et nos armements, répliqué-je, qui étaient plus considérables que ceux de n'importe quel pays ? En effet, quelle nation a, en temps de paix, augmenté subitement son armée de 140 000 hommes, la portant de 720 000 à 860 000 soldats, quelle nation a établi une contribution de guerre extraordinaire de 1 milliard...?
— Pourquoi donc l'Entente et le fameux encerclement, si l'on ne voulait pas nous attaquer ? continue-t-on.
— Pourquoi la Triple Alliance, dont les engagements sont plus étroits que ceux de l'Entente et qui avait, nous l'affirmons quand même, un but défensif î
— Et les Panslavistes?
— Et les Pangermanistes ? Nos nationalistes, nos chauvins, nos pangermanistes à la Bernhardi et à la Treitschke valent-ils mieux ou sont-ils moins agressifs que les panslavistes? Il existe de ces pan-mouvements dans chaque pays. Ils sont innocents
aussi longtemps qu'ils restent dans le domaine des idées. Mais nos pangermanistes en sont sortis en nous entraînant dans cette horrible guerre qu'ils ont voulue et ouvertement proclamée.
Le chef du parti de la guerre.
Chez nous, les chauvins avaient et ont des amis et protecteurs haut placés. Peu à peu, ils sont devenus dans nos cercles dirigeants plus puissants que les panslavistes ne l'ont jamais été à la cour de Russie. Je n'ai pas besoin d'indiquer le nom de l'homme qui a été durant des années le chef influent, le bélier de ce mouvement dirigé contre la volonté pendant longtemps pacifique du kaiser. Chacun sait à qui je pense. La dépêche de Saverne, l'adieu adressé aux hussards de Dantzig, la fronde déclarée du haut de la tribune du Reichstag contre la politique marocaine alors encore pacifique, mille autres faits et indices ne laissent pas le moindre doute sur le lieu et le clan d'où partaient ces manifestations belliqueuses. 11 suffit de se promener dans les rues de Berlin pour voir exposé aux devantures de toutes les librairies l'écrit de Frobenius : Des Deatschen Reiches Schicksalsstunde, avec le télégramme de recommandation du grand seigneur. Celui-ci souhaite « à cet excellent écrit, qu'il a lu avec le plus vif intérêt, la plus large diffusion parmi le peuple allemand. » Frobenius a les mêmes sentiments que Bernhardi : son ouvrage expose qu'il faut commencer l'attaque avant qu'il soit trop tard ; puisque les autres veulent nous attaquer, nous devons les devancer et les attaquer. Frobenius n'apporte aucune preuve, pas même l'ombre d'une preuve, à l'appui de son affirmation, qui n'est en réalité qu'un prétexte, et que Bernhardi lui-même conteste dans son ouvrage (page 334).
Mais cela n'embarrasse pas ces grands esprits ; ils ne voient pas leur manque de logique ; ils ne voient pas que l'un est vrai à l'exclusion de l'autre : ou nous avons été attaqués et, dans ce cas, nous faisons une guerre défensive, ou nous aurions été attaqués et, dans ce cas, nous faisons une guerre préventive. Si la seconde hypothèse est vraie, la première doit être fausse; mais alors toutes nos déclarations officielles, du discours impérial du 31 juillet 191-1 au discours du chancelier du 2 décembre, peuvent être qualifiées de mensongères.
Si la guerre a été vraiment défensive, l'idée de la guerre préventive tombe d'elle-même, et il n'y a plus à se demander si l'hypothèse d'une guerre préventive était donnée ou, en général, si une guerre préventive peut être justifiée politiquement et moralement. Bismarck, qui s'entendait peut-être un peu à la politique, a donné une réponse tout à fait négative à cette dernière question * : « Même des guerres victorieuses, dit-il, ne sont justifiables que quand elles ont été imposées », et il ajoute : « On ne ne peut pas lire dans les cartes de la Providence de manière à anticiper, d'après son propre calcul, sur le développement historique. »
Cette phrase du grand disparu semble être tombée dans l'oubli. Pendant qu'on lui élève monument sur monument, on aurait pu la graver dans le marbre ou l'airain et la fixer à des places toujours visibles dans les murs des palais royaux et gouvernementaux ; on eût ainsi épargné un affreux malheur au peuple allemand et au monde. Après 1870, Bismarck fut, à plusieurs reprises, pressé par des généraux et des personnalités belliqueuses de faire une nouvelle guerre à la France afin d'écraser une fois pour toutes le pays qui se relevait et de le mettre hors d'état de nuire. Il a toujours résisté à ces menées avec une énergie de fer et il a qualifié « d'insensée » et de « criminelle » l'idée qu'il fallait faire la guerre parce qu'elle devait éclater un jour.
C'est fort bien dit, et ces épithètes resteront toujours accolées à certains noms.
La guerre impérialiste.
La place au soleil.
Comme on a pu le voir par tout ce qui précôde, je ne considère la guerre actuelle ni comme une guerre défensive ni comme une guerre préventive. C'est uniquement une guerre de conquête, résultant d'idées impérialistes et au profit de desseins impérialistes. C'est une guerre pour la fameuse place au soleil^ que, soi-disant, on nous dispute et qui doit être conquise les armes à la main.
» Gedanken and Erinnerangren 1898, tome II, page 93.
Que signifie « place au soleil » ? Nul ne le dit clairement et chacun s'en fait une idée différente. Le peuple est si étranger à cette conception qu'il ne se serait pas laissé conduire à la boucherie si on lui avait dit : « II faut conquérir notre place au soleil. »
Mais c'est la formule magique des initiés, et ils y résument leurs visées impérialistes. « Nous ne pouvons obtenir la place au soleil qui nous revient qu'à l'aide d'une bonne épée, parce qu'on ne nous la cédera pas volontairement : Kronprinz Guillaume. » Ornée de cette inscription et de la devise « pro patria etgloria », l'image du kronprinz se vend dans les librairies allemandes.
Le peuple élu.
La place au soleil est la domination universelle qui nous revient parce que nous sommes \q peuple élu de Dieu. Au point de vue de la psychologie des peuples, il est intéressant de remarquer que cette vieille idée juive s'est emparée de l'Empire chrétien, protestant et antisémite, et a chassé le vrai enseignement du Christ, d'après lequel tous les hommes sont frères.
Nos idées religieuses, comme les uniformes, changent suivant les besoins et les circonstances. Il ne manquerait plus que d'introduire des uniformes différents pour le culte en temps de guerre, et pour le culte en temps de paix, comme on porte divers ordres avec un ruban différent selon qu'on les a gagnés au front ou en arrière du front. Le Dieu que nous implorons chaque jour en temps de guerre, que nous supplions de nous faire détruire le plus possible d'ennemis, et que nous remercions quand il nous a exaucés, c'est le Dieu des Juifs, Jéhovah, le Dieu vengeur qui ne recule devant aucun sacrifice utile à la puissance de son peuple élu. Mais le Dieu des chrétiens et son Fils — qui, sur la terre, prêchait l'amour et le renoncement, et dont le royaume n'est pas de ce monde — n'ont rien à faire avec les carnages, qui sont directement contraires à leur doctrine.
Dans son Essai sur la paix per/jéluelle, Kant fait cette remarque inspirée par le plus pur esprit chrétien :
îl ne conviendrait pas mal à un peuple, une fois la guerre achevée et les actions de grâce rendues, de s'imposer un jour de pénitence pour demander
pardon à Dieu, au nom de l'Etat, du crime dont les hommes continuent à se rendre coupables, en refusant de se soumettre à une constitution juridique qui règle les rapports des peuples entre eux, constitution à laquelle leur orgueilleuse indépendance préfère le moyen barbare de la guerre, sans que personne puisse y trouver ce qu'il y cherche, à savoir la jouissance assurée de ses droits. Les actions de grâce qui se rendent pendant la guerre, après une victoire remportée, les hymnes qu'on chante (en vrais Israélistes) au Dieu des armées, n'en sont pas moins en contradiction avec l'idée morale de « Père des hommes». Elles dénotent une coupable indifférence pour les principes selon lesquels les peuples devraient maintenir et défendre leurs droits; en outre elles expriment la joie d'avoir tué beaucoup d'hommes ou détruit leur bonheur.
Voilà le vrai christianisme et la vraie fleur de la culture allemande. Mais ceux -mêmes qui prétendent tirer l'épée pour elle, écrasent ses plus belles fleurs sous les roues de leurs canons.
Si l'on savait dans certains milieux allemands ce que les g-ens cultivés ou simplement les gens pieux du monde entier pensent de ces invocations constantes et blasphématoires à Dieu, on se « modérerait » peut-être un peu. Toutes les vitrines de rilalie sont pleines de cartes postales sarcastiques, qui ont pour sujet les relations de l'Empereur allemand avec le bon Dieu. On ne peut les citer pour la plupart, mais on ne saurait que donner raison au satirique quand, par exemple, sous la devise: « Dio è con noi, » il représente les deux Empereurs traînant le Christ couronné d'épines sur un champ de bataille couvert de milliers de cadavres, — Guillaume avec la croix sur son uniforme, François-Joseph le rosaire dans les mains. Ou quand il nous montre l'empereur Guillaume s'éveillant le matin sur son lit de camp. La mine sévère, le souverain reçoit son seigneur Dieu, qui passe modestement, timidement, sa tête ornée d'une longue barbe blanche à travers les rideaux de la tente, et présente les bottes soigneusement cirées et le café du premier déjeuner: « Buon giorno, Maestà I Ha ordini per la giornata ?» (Bonjour, Majesté ! Avez-vous des ordres à donner pour aujourd'hui ? »)
Mais ce n'est pas seulement la satire populaire ; ce sont aussi des hommes sérieux que préoccupe sérieusement ce phénomène vraiment choquant au sentiment des étrangers. Luigi Luzzati, un des politiques les plus en vue, un des penseurs les plus remarquables de l'Italie, et qui, comme on sait, a été à plusieurs reprises président du ministère — nota bene, un Juif rigoureu-
sèment croyant, ceci dit pour rédificalion de l'AlIemag^ne, la « dispensatrice de liberté, » qui n'admet pas même que chez elle les Juifs soient promus seconds-lieutenants en temps de paix — Luigi Luzzati a publié récemment dans le Carrière délia Sera un merveilleux article intitulé : L'abuso del nome di Dio, dont voici quelques phrases en traduction :
« Depuis le jour où a éclaté cette terrible guerre, les princes — mais non les peuples, pour dire la vérité — usent et abusent jusqu'à l'épuisement du nom de Dieu. Le Tout-Puissant apparaît dans les télégrammes échangés dernièrement entre l'Empereur d'Autriche et le Sultan. Ce n'est sans doute pas sans quelque ironie que l'apprennent là-haut dans le ciel — si la nouvelle leur en parvient — les vainqueurs et les vaincus de Lépante et l'âme de Jean Sobieski... Qu'ils n'aient pas eu, en celte occasion tout au moins, assez de pudeur pour laisser le ciel en paix ! Heureusement, Dieu ne s'est pas encore manifesté dans les télég-rammes entre les souverains de l'Angleterre et du Japon. Et de fait, il eût été bien dilficile de réconcilier Jésus et Boudha, une religion sans Dieu et une religion qui repose sur un Dieu personnel et un Sauveur. Un mot de Voltaire, d'une sanglante ironie, vient à ce propos à l'esprit de chacun : « Si Dieu a fait l'homme à son image, l'homme le lui a bien
rendu.» Préservons Dieu de telles profanations ! Laissons en paix le Père
de tous les hommes, qui punit la faute et récompense la vertu, et qui ne donne à personne le droit de le représenter sur la terre et de revendiquer pour soi sa Toute-Puissance dans cette tragédie guerrière.»
Tel est le jug-ement d'étrang^ers de marque sur la prétention de l'Allemag-ne d'être le peuple élu de Dieu...
Ainsi « la place au soleil » qui nous revient à nous, peuple élu, voilà la cause de la guerre, bien qu'on ne l'avoue pas au peuple.
Le brillant déueloppement de l'Allemagne.
Si l'on cherche sa place au soleil et qu'on s'efforce même de l'obtenir par les armes, il faut admettre qu'on est jusqu'ici resté dans l'ombre. Est-ce le cas de l'Allemagne? Je prétends le contraire et je me réfère à ceux qui nous ont mis les armes à la main pour que nous cherchions notre place au soleil. Dans le chapitre intitulé : « Préparation financière et politique de la guerre» (page 310 et suivantes), Bernhardi brosse un large tableau du brillant, de l'incomparable développement écono-
36 LES ANTÉCÉDENTS DU CRIiME
mique de l'Allemagne depuis 1871. Il montre, à Taide de nombreux chiffres, le constant accroissement de la fortune et le prodigieux essor du commerce et de l'industrie depuis la fondation de l'Empire. Il cite une conférence faite par le professeur Dade à l'assemblée gérale des Steuer- und Wirtschaftsref ormer, du 22 février 1910. D'après Dade, le chiffre des importations et des exportations allemandes a passé, dans les dernières années précédant 1910, de 6 milliards de marks, à 14 Ys et à 16. Il atteint en 1912 environ 20 milliards. L'importation de matières premières pour l'industrie monte de 1 Ys milliard en 1879 à 4 Y^ milliards en 1908 ; l'importation d'objets manufacturés ascende de 600 millions en 1879 à 1 Y^ milliard en 1908, et l'exportation de ceux-ci passe, pendant le même temps, de 1 milliard à 4 milliards. La production de la houille était en 1879 de 42 millions de tonnes, en 1908 de 148 Y? millions de tonnes ; la valeur totale s'est élevée de 100 millions de marks à 1 Y2 milliard. La production du minerai de fer a passé de 6 millions de tonnes à 27 millions; sa valeur de 27 millions de marks à 119 millionSo De 1888 à 1908, cette production a augmenté de 127 ^jo en Allemagne, tandis qu'en Angleterre elle n'augmentait que de 59 ^jo. On pourrait citer, d'après Bade-Bernhardi, des chiffres analogues dans tous les domaines.
Les revenus et la capitalisation ont eu un accroissement semblable. De 1892 à 1905, la fortune nationale de la Prusse seule a augmenté chaque année de 2 milliards de marks. Bernhardi noie en outre, comme signes du développement économique, l'augmentation des salaires ouvriers, la diminution du chômage et de l'émigration. En 1908, 20 000 personnes ont quitté notre pays, tandis que 336000 sont parties d'Angleterre. Le capital placé dans les chemins de fer de l'Etat était à fin mars 1908, de 9888 millions en Prusse, à fin 1911 de 11050 millions de marks.
Cette brillante description de notre développement économique, Bernhardi ne s'y livre que pour établir qu'une nouvelle augmentation des charges militaires est très supportable. Il oublie qu'en exposant l'accroissement constant de notre fortune nationale, et surtout en insistant sur le fait qu'elle a dépassé celle de l'Angleterre, il mine lui-même le sol sur lequel il va édifier son monument impérialiste. Si, dernier venu parmi les Etats
industriels, nous avons relégué dans l'ombre au cours de deux générations le plus ancien de ces Etats — l'Angleterre — nous ne pouvons assurément pas nous plaindre de n'avoir pas une place au soleil. Et puisque nous y avons déjà une place si bien éclairée, que nous manque-t-il ? que voulons-nous de plus ?
Une extension de nos possessions territoriales? Des colonies? Le bonheur d'une nation dépend-il du nombre de kilomètres carrés qu'elle possède ? ou de ses colonies ? S'il en était ainsi, les petits Etats comme la Hollande, la Belgique, la Suisse, le Danemark, la Suède, la Norvège devraient être pauvres en comparaison des grands. Et c'est le contraire qui est en réalité. Les plus hauts chiffres d'importation et d'exportation par habitant sont fournis par la Hollande que suivent la Belgique, la Suisse et le Danemark. Les grands Etats ne viennent qu'après ces pays. Tandis que le 3 7o allemand était coté à 83, le 3 °/o belge atteignait 96; tandis que le 3 Ys */o russe valait 81, le 3 ^2 norvégien s'achetait à 102. Des chiffres semblables se retrouvent dans tous les domaines de la vie économique. // n'y a donc aucun rapport entre l'étendue d'un pays, et en particulier de son domaine colonial, et la prospérité de ce pays.
La meilleure preuve de cette affirmation est fournie par TAllemagne elle-même. Le nationaliste le plus enragé ne peut contester que son développement économique depuis quarante ans et surtout durant les vingt-six dernières années du règne de Guillaume II ne soit sans précédent dans l'histoire. A l'occasion du vingt-cinquième anniversaire de l'avènement du kaiser, il a paru, sous le titre de Sosiale Kultur und Volkswohlfahrt wàhrend der ersten 25 Regierungsjahre Wilhelms II, un ouvrage collectif exposant les progrès réalisés par l'Allemagne dans tous les domaines. Je n'y emprunte que quelques chiffres. La population de l'Empire a passé de 48 millions en 1888 à 67 millions en 1914. L'excédent annuel des naissances se montait en 1911 à 11,3 pour 1000 habitants et n'était dépassé que par celui de la Russie, 17. La production du fer brut (comptée par milliers de tonnes) a monté de 4024 en 1887 à 17 853 en 1912, donc augmenté de 343,6 7o> tandis que la production anglaise n'augmentait que de 17,0 % (de 7681 à 9031). Gomme productrice de fer, l'Allemagne ne le cède plus qu'aux Etats-Unis qui ont augmenté de 363,2 Vo> ^^ ^520 à
30 203 ; elle a dépassé l'Angieterre par une augmentation vingt fois plus forte.
La production d'acier a augmenté de la même façon. En 1912, elle était (évaluée en mille tonnes) de 17 302 contre 1163,9 en 1887. Ici aussi, nous avons passé du troisième rang au deuxième, devançant de beaucoup l'Angleterre, dont la production n'a passé de 3196,8 en 1887 qu'à è565,3 en 1911.
En ce qui concerne l'augmentation en pourcent, l'Allemagne marche en tête et laisse loin derrière elle ses deux riv^ales, l'Amérique et l'Angleterre. Cette augmentation est, pendant les vingt-cinq ans en question, de 1377 "/^ en Allemagne, de 835 % en Amérique et seulement de 105 ®/o en Angleterre.
Le tonnage total de notre flotte de commerce a passé de 1 240 182 tonnes en 1888 à 3 153724 en 1913. A noter encore que la valeur commerciale des unités navales s'est accrue beaucoup du fait que les bateaux à voile ont été transformés en bateaux à vapeur. Le tonnage total de ceux-ci a presque sextuplé pendant vingt-cinq ans (470364 en 1888, 2655 496 en 1913).
L'accroissement de la fortune nationale et du revenu correspond au développement industriel et commercial de l'Allemagne. Le D' Karl Heîfferich, directeur de la Deutsche Bank * résume comme suit l'exposé qu'il a fait dans une des parties de l'ouvrage cité :
Le revenu annuel du peuple allemand est aujourd'hui de 43 milliards do marks contre 23 à 25 milliards en 1893.
De ces 43 milliards, 7, soit le '/s» sont employés à des buts publics ; 27 à 28 servent aux dépenses privées, 8 à 8 '/a (contre 4 '/s à 5 il y a i5 ans) qui, par l'accroissement automatique de la fortune existante, sont portes à 10, augmentent la fortune nationale. Celle-ci est aujourd'hui de plus de 300 milliards de marks contre 200 milliards vers 1893.
Ces chiffres montrent sous forme résumée le résultat du puissant travail économique que l'Allemag^ne a accompli sous le règne de notre kaiser.
Telle est la place au soleil que nous occuponsy que personne ne nous a disputée, ne veut ni ne peut nous disputer. Nous la devons à l'esprit d'entreprise, à la persévérance et aux méthodes habiles de nos industriels et de nos commerçants, mais non aux hâbleries de nos nationalistes, à l'épée de nos généraux ou aux plans de campagne de nos chefs d'état-major.
* Actuellement ministre des finances de l'Empire.
Elle est exclusivement l'œuvre du marchand allemand dont la devise est : « Mon champ, c'est le monde », et c'est l'œuvre aussi d'une période de paix, qui, par sa continuation — à en juger par le passé — aurait augmenté d'autant la fortune du peuple allemand.
U accroissement de la population et les colonies.
On m'objecte : précisément la croissance du peuple allemand, l'excédent des naissances, qui est chaque année de 800 000 âmes, rendent nécessaire une expansion territoriale. Où les nouveaux venus pourront-ils vivre et g-agner leur pain? L'objection est aussi peu solide que les précédentes. Si l'Allemagne était vraiment trop petite pour nourrir sa population croissante, le nombre des émigrants devrait augmenter constamment. Or, au contraire, il diminue. De 1881 à 1890, 134 000 personnes ont, chaque année, quitté l'Allemagne; de 1891 à 1910, 52 800, et en 1912, seulement 18 500.
Par contre, le nombre des immigrants va croissant. Depuis quinze ans, il est supérieur à celui des émigrants : l'Allemagne est en voie de devenir un pays d'immigration *.
On voit par ces chiffres que l'Allemagne, non seulement peut occuper et nourrir sa population, mais offre même aux immigrés la possibilité de gagner leur vie. En outre, les salaires s'élèvent régulièrement, quoique d'une manière très insuffisante.
Ce développement prodigieux s'est accompli dans une période où d'autres pays, et en particulier la France, étendaient considérablement leur domaine colonial, et où le nôtre restait limité à quelques possessions en Afrique, en Asie et dans l'Océan Pacifique parce que nous étions venus trop tard pour nous emparer d'autres territoires. Quel rôle ces colonies ont-elles joué dans notre développement économique de ces derniers quarante ans ? Aucun. En additionnant d'un côté les sommes qu'elles nous ont coûtées directement ou indirectement — sans oublier les dépenses causées par l'augmentation de notre flotte en vue de leur protection — et de l'autre les avantages financiers qu'elles nous ont rapportés, nous verrons que nous avons fait une piètre affaire.
> Voir Helffcrich, p. IJ,
A cet ég"ard, Bismarck a été plus perspicace que ses Epig-ones. Ce n'est que contraint et forcé qu'il s'est engagé dans les chemins de la politique coloniale. Il a toujours vu la double face de celle-ci, qui fournirait à nos adversaires des «points d'attaque », mais qui ne nous procurerait aucun avantage rémunérateur.
Les événements actuels ont montré la justesse de sa prévision. Nos adversaires nous ont pris quelques territoires, qui n'ont, il est vrai, aucune valeur réelle pour nous, mais qui ont une certaine valeur idéale parce que nous les avons possédés. Ils nous les feront certainement payer cher à la conclusion de la paix.
Nous avons dit que nos colonies n'avaient aucune valeur matérielle. En effet, qui oserait prétendre que notre essor économique n'eût pas été exactement le même si nous n'avions possédé ni le Sud-Ouest africain, ni l'Afrique orientale, ni Kiautschou, ni Samoa? La population blanche de nos colonies était en 1913 d'un peu plus de 27 000 âmes. Ce chiffre représente environ le 3,5 ®/o de l'augmentation annuelle de la population de l'Allemagne. Si ces 27 000 individus étaient restés en Allemagne, s'y serait-il produit une famine ou un excès de population? Auraient-ils exercé le moindre effet sur notre vie économique, sur la vie de 67 millions d'âmes ?
Le commerce que l'Allemagne fait avec ses colonies se monte aujourd'hui à 100 millions. Il ne représente que le 0,5 7© du commerce total fait en 1912 avec l'étranger (20 000 millions). Si ce 0,5 ?/o était éliminé, la vie économique allemande s'en ressentirait-elle ? Du reste, si nous ne possédions pas nos colonies, le commerce que nous entretenons avec elles serait le même. Si elles avaient besoin de nos produits, elles nous les achèteraient, même si elles étaient indépendantes ou soumises à un autre Etat. Nous n'avons pas établi de monopole commercial sur elles ; elles font partie de l'Empire allemand et sont liées par les traités de commerce conclus par la mèrepatrie. Notre qualité de possesseurs ne nous protège donc pas contre la concurrence des autres pays industriels ; par conséquent, même si nous n'en étions pas possesseurs, elles se fourniraient chez nous des marchandises que nous livrons à meilleur compte que les autres.
Nos vraies colonies.
Nos meilleurs clients sont précisément les pays que nous n'avons jamais possédés, et que nous ne posséderons jamais. Nos vraies colonies sont la France, la Russie, TAnglelerre, l'Italie, rAmérique, le Brésil, l'Argentine. Ces pays nous enrichissent en nous achetant nos produits, et nous, en retour, nous tirons d'eux les matières premières et les produits étrangers dont nous avons besoin. Ils ouvrent au marchand allemand d'immenses champs d'activité, où, en libre concurrence avec tous les peuples commerciaux du monde, il peut déployer son zèle et faire valoir son habileté.
Ces pays sont, en un mot, comme des éponges géantes qui absorbent des milliards de produits allemands par les soins dévoués des commerçants allemands établis à l'étranger. Car partout, dans le monde, nous voyons installées de grandes maisons de commerce allemandes, maisons indépendantes ou succursales de la métropole, en pleine lutte avec la concurrence anglaise et américaine. C'est la lutte biologique pour l'existence qui régit aujourd'hui le monde, et non la lutte brutale des temps barbares, lutte de la capacité contre l'incapacité, de l'intelligence contre la sottise, de la persévérance contre la mollesse. La lutte, surtout, qui opère la sélection du type humain moderne le plus élevé intellectuellement, et qui, sur la base sûre d'un bien-être étendu à toutes les classes sociales, peut le porter à un degré toujours plus haut de moralité et de civilisation.
De cette lutte, bien entendu, nos impériahstes ne savent rien. Ils se montreront toujours hautains à l'égard du marchand, bien qu'ils ne dédaignent pas de conduire dans leurs nobles châteaux les filles des riches négociants. N'est-il pas vrai que les junkers et les officiers forment la première caste dans le pays? Ils sont les défenseurs du trône et de l'autel, des mœurs et de la moralité. Peu leur chaut que tout ce que le marchand a édifié par un long et incessant travail soit détruit d'un coup, La prospérité économique d'un pays n'existe pour eux qu'autant qu'elle fournit les moyens pour les entreprises mihtaires. Celles-ci sont le vrai but de l'existence d'un peuple et celle-là ne sert qu'à atteindre ce buL
Quel profit la France a-t-elle retiré de ses colonies f
Nous avons vu que le manque de colonies importantes n*a pas nui à l'Allemagne et n'a pas enrayé son puissant développement. Qu'en est-il de la France? Son empire colonial lui a-t-il procuré un avantage, une supériorité quelconque sur l'Allemagne ? Au contraire. Dans certains domaines, la France n'a pas du tout avancé au point de vue économique; dans d'autres, elle a réalisé des progrès infiniment moindres que ceux de l'Allemagne. Le commerce d'exportation total de la France s'élevait en 1912 à 11,6 milliards de marks, bien que ses colonies soient quatre fois plus vastes que celles de l'Allemagne. Sa population, environ 40 millions d'habitants, est restée presque stationnaire. Nos impérialistes disent que la création d'un domaine colonial donne une puissante impulsion au commerce d'exportation. En réalité, il n'en est rien. Le tonnage total de la flotte de commerce française a baissé de 1492 000 tonnes, en 1885, à 1462600, en 1911, tandis que celui de l'Allemagne passait de 1275 500 tonnes à 3 023 700.
Ces vingt-cinq dernières années, la production de fer brut a, en Allemagne, augmenté de 343,6 7o j ^^i France, elle ne s'est accrue que de 210,7 "/o. L'augmentation de la production d'acier en Allemagne a été, pendant ces 25 ans, de 1377 ®/o, arrivant à 17302000 tonnes; en France seulement de 727 "/o, arrivant à 4 078 400 tonnes.
On pourrait citer des chiffres analogues pour tous les domaines de la vie économique. Quel avantage la France a-t-elle donc retiré de ses colonies ? Il lui aurait été probablement plus profitable d'abandonner à eux-mêmes les habitants jaunes, noirs et bruns de son domaine colonial et de s'épargner les énormes dépenses qu'exigent la conquête militaire et l'administration civile de ces lointaines contrées. Si elle l'avait fait, il n'y aurait eu ni conflit marocain, ni affaire d'Agadir; partant, pas d'excitation parmi nos brutes impérialistes (Imperialistische Bestie) et très probablement pas de guerre. Car feu l'archiduc n'a fait que payer les pots cassés d'Agadir.
Il est vrai que les Français ont poursuivi leur expansion coloniale sans susciter de lutte en Europe (il va de soi qu'un
homme moderne ne parje pas de la vîe d'un indigène), tandis que nous, nous avons attribué à ces territoires tentateurs une valeur si grande que nous avons versé pour eux des océans de sang européen et entassé des montagnes de cadavres.
Les Allemands à U étranger:
En France^ en Angleterre, en Amérique,
Lors de l'affaire d'Agadir, on disait à un spirituel Parisien : « Vous avez entendu, les Allemands sont à Agadir ?» Et il répondit froidement : « Je m'en fiche, ils sont au coeur de Paris, aux Champs-Elysées même, et c'est cela seul qui m'importe. » En effet, c'est bien de cela qu'il s'agit. Avant que cette terrible guerre éclatât, — moment qu'on appelle en Allemagne 1' « aurore de la grande époque », — les Allemands étaient établis non seulement au delà des océans, mais surtout dans les pays européens, dans les neutres comme dans les pays actuellement ennemis, au cœur du commerce et de l'industrie. Partout, ils avaient des entreprises importantes, représentaient des maisons allemandes ou dirigeaient des banques, des usines et des comptoirs appartenant à des étrangers. Les noms allemands pullulent à la Bourse de Paris et dans la haute banque; les Rothschild, les Heine, les Seligmann, les Porgès, les Schickler sont les rois du marché financier français. Les brasseries allemandes ont amené une transformation dans la vie des cafés-restaurants; leurs fastueux «palais de bière» supplantent de plus en plus les élégants restaurants français, desquels ceux qui, comme nous, ne sont plus jeunes, gardent maint souvenir joyeux ou mélancolique. Les mêmes changements se sont produits dans beaucoup d'autres domaines de l'activité française où les Allemands jouent un rôle prépondérant.
En Angleterre, c'est encore plus général et plus frappant. On sait qu'une grande partie du commerce et de l'industrie de Manchester, Birmingham et d'autres villes est entre les mains d'Allemands, et que ceux-ci occupent de hautes situations dans les maisons anglaises. Celui qui ne le sait pas n'a qu'à lire le rapport des commissions parlementaires d'enquête chargées de trouver les remèdes à celte dépossession dont les Anglais étaient menacés chez eux. On ne recourut pas à des moyens
violents : l'Anglais est trop bon commerçant pour ne pas savoir qu'en usant du couteau il taillerait dans sa propre chair. On chercha à inculquer aux jeunes Anglais les méthodes, les disciplines et la facilité d'adaptation germaniques. Ces qualités devaient les rendre capables d'enrayer, dans leur propre pays, la concurrence des jeunes Allemands.
Dans l'Amérique du Nord, les Allemands se sont en grande partie fait naturaliser ; dans l'Amérique du Sud, ils ont pour la plupart conservé leur nationalité. Les uns comme les autres sont utiles à leur patrie. On entend souvent dire qu'un Allemand qui s'est fait naturaliser est perdu pour l'Allemagne. A la vérité, c'est encore un des nombreux mensonges conventionnels. Le contraire serait plus vrai : l'Allemand devenu Américain ne perd pas sa qualité de Germain ; il reste Allemand de sang, de langue, de culture et de sentiment. Oui nierait cela ? Les savants, les artistes, les écrivains allemands qui visitent les villes américaines ne sont-ils pas reçus avec enthousiasme par les très fortes colonies de leurs compatriotes, enthousiasme ou plutôt engouement souvent injustifié, au point que certains qui, en Allemagne, sont déjà plus ou moins démonétisés, cherchent à se relever à l'aide de ce nationalisme naïf et peu capable de discernement qui soulève nos compatriotes d'outre-mer.
Dans l'Amérique du Nord, les Allemands, naturalisés ou non, procurent d'énormes avantages à la mère-patrie, politiquement et économiquement. Les étroites relations politiques entre les deux pays sont, en grande partie, dues au fait que les Allemands naturalisés forment une bonne fraction de la population américaine. La culture américaine résulte d'un mélange dç culture anglaise et de culture allemande. Une partie des journaux américains, qui ne sont pas sans influence sur l'opinion publique, paraissent en allemand. L'exportation des livres allemands à destination de l'Amérique est énorme. Dans ce pays démocratique, les députés devant, plus que chez nous, prendre en considération les vues de leurs électeurs, une politique anti-allemande y serait impossible.
Cette disposition favorable du peuple yankee, nous Pavons détruite par cette guerre, dont tous les Américains, presque
sans exception, depuis Roosevelt jusqu'au dernier journaliste, rejettent sur nous la faute, et avec raison. C'est bien, en effet, notre faute, et elle ajoute un poste nouveau et considérable au passif de notre bilan.
Il est superflu d'insister sur les avantag-es économiques que le Deutschtum nous a procurés en Amérique ; ils sont manifestes et connus de tous. Comme à Paris, les Allemands jouent un rôle prépondérant à la Bourse et dans la haute finance. Il suffit de citer les noms de Ladenburg, Thalmann, Warburg, Speyer Ellissen, Kuhn, Loeb & C", Schiff, etc. L'énorme échange commercial des deux nations, qui avec l' Angleterre marchent à la tête du commerce mondial, se fait en grande partie par l'entremise de négociants allemands, mais qui ont presque tous changé de nationalité — sans doute parce que l'état politique du pays leur plaisait mieux que le nôtre, ce dont il ne faut pas s'étonner. Les plus grandes brasseries américaines, telles que celles de Pabst à Milwaukee, de Peter Dôlger à New- York ; les plus grands commerces de jouets, comme celui de Schw^arz à New- York ; les plus grands magasins, ceux de Altmann, Strauss, Gimbel, Blumendaal, appartiennent à des Allemands. Une grande partie des médecins américains sont des Allemands de naissance. Non seulement ils répandent en Amérique la culture de leur pays, mais ils font aussi venir d'Allemagne les instruments et les médicaments.
Tous ces « captains of industry » restent en rapports avec les sources allemandes qu'ils connaissaient déjà, afin de pouvoir favoriser le fournisseur germain aussi longtemps que celui-ci peut lutter avec le concurrent étranger. Le fournisseur allemand apprend ainsi à connaître les besoins du marché et il peut s'y adapter. Par suite de l'origine allemande du commerçant américain, des relations durables se nouent entre le producteur d'Allemagne et le client germano-américain.
Il est absolument indifférent que ce dernier reste allemand ou devienne américain, bien que nos nationalistes affirment sottement qu'un Allemand qui se fait naturaliser est perdu pour la patrie.
On peut même prétendre le contraire et le prouver par l'exemple de l'Amérique du Sud. Les naturalisés n'y sont qu'en nombre infime. Les Allemands au Brésil, en Argentine et au
Chili deviennent rarement Brdsillcns, Argentins ou Chiliens. De là un premier désavantage. Beaucoup sont officiers de réserve ou de landwehr et, en temps de paix, ils doivent revenir en Allema"-ne pour les périodes d'exercices militaires et interrompre leurs occupations commerciales. Si la guerre éclate comme maintenant et les rappelle brusquement dans leur pays, ils payent de leur ruine économique complète leur attachement à leur nationalité, même s'ils peuvent revenir dans leur seconde patrie vivants ou indemnes. Celte ruine est encore accélérée par le fait que les peuples du sud de l'Amérique, ainsi que les autres neutres, nous accusent avec raison d'avoir suscité la guerre, nous rendent responsables du lourd contre-coup qu'elle a sur leur vie économique et sympathisent avec nos adversaires. Les populations de race espagnole, facilement irritables, se sont montées contre nous à tel point que même les Allemands qui ne partaient pas pour la guerre ont plié bagages et ont regagné l'Europe.
Je ne juge pas d'après des articles de journaux américains, mais d'après mes observations personnelles. A la fin d'août, au cours d'un voyage que je fis en Allemagne, j'eus l'occasion de causer avec un grand nombre d'Allemands qui revenaient du sud de l'Amérique. Ils me dépeignirent l'état de choses dans les pays qu'ils avaient quittés tel que je l'ai décrit. Ils étaient naturellement pleins d'enthousiasme patriotique. Dans l'Amérique du Sud ils ne pouvaient pas soupçonner, à la fin d'août, la gigantesque tromperie qu'aujourd'hui les professeurs d'Allemagne n'ont pas encore découverte, mais ils durent m'avouer que la guerre détruisait d'un coup leur labeur de longues années. Des jeunes gens qui, à force de travail et d'application, s'étaient procuré de bonnes places avaient dû les quitter pour venir défendre la patrie « menacée » par les Russes et les Français, la liberté et l'existence du peuple allemand.
Même s'ils n'avaient pas reçu leur ordre de marche, ils auraient probablement perdu leurs positions, car par suite de la guerre qui a provoque une banqueroute presque générale dans ces paySj les maisons où ils travaillaient fermèrent leurs portes ou réduisirent leur activité au strict nécessaire.
D'autres personnes plus âgées qui, après avoir vaincu force obstacles, étaient parvenues à se faire une situation durent, à
cause de Tantipalhie de la population et des effets de la guerre, abandonner leur travail et rentrer en Aliemag-ne avec leur famille. C'était profondément émouvant, durant ce long trajet (de Ala à Munich, 52 heures), d'entendre le récit de tant d'existences brisées et d'espérances détruites, et de voir la calme résignation avec laquelle ces énergiques pionniers du Deutschtum à l'étranger, se soumettant à l'inévitable, sacrifiaient à la patrie leurs espoirs et leur bonheur péniblement conquis.
A l'inévitable 1 C'est ce que croyaient ces braves gens, ces cœurs confiants. S'ils avaient su, et s'ils savaient combien peu tout cela était inévitable, et qu'ils n'étaient que les marionnettes tirées par des politiciens invisibles dont leur sang et leurs biens devraient servir à payer les rêves insensés de pangermanisme et de domination universelle ; s'ils avaient su que tout cela était préparé et accompli par des ignorants criminels qui voulaient se procurer par le fer et par le feu, par le meurtre et la dévastation ce que peut seul donner, dans le cours de plusieurs générations, le lent et pacifique travail du marchand, de l'industriel, du technicien et du savant — s'ils avaient su tout cela, ces hommes énergiques qui n'avaient pas désappris de l'autre côté de l'Atlantique le rêve allemand et l'idéalisme allemand, qui croyaient encore que toute cause était juste, pour laquelle l'Allemagne tirait l'épée — s'ils avaient su la vérité enfin, ils n'auraient sans doute pas quitté le sol qui était devenu une seconde patrie pour eux et pour leurs familles.
Tous s'accordaient à dire qu'il leur serait impossible de refaire leur existence dans l'Amérique du Sud et que les longues années qu'ils y avaient passées dans un pénible travail étaient perdues.
Quel Allemand est donc le plus utile à sa patrie, celui qui se fait naturaliser, comme dans l'Amérique du Nord, ou celui qui garde sa nationalité, comme dans l'Amérique du Sud? Le premier, je pense. Si l'on songe à la déroute où sont tombées nos relations commerciales avec l'Amérique du Sud, et si l'on s'en imagine une pareille s'abattant — dans des proportions gigantesques — sur l'Amérique du Nord, nous pouvons vraiment nous estimer heureux que les Allemands des Etats-Unis aier.t renoncé pour la plupart à leur qualité d'Allemands pour se faire Américains. Que serait-il arrivé si les etfets de la guerre
s'étaient fait sentir aussi violemment dans rAmérique du Nord que dans l'Amérique du Sud, si presque tous les Allemands, soldats ou non, des Etats-Unis avaient dû quitter leur patrie adoptive, leurs positions, abandonner leurs commerces ? Une catastrophe irréparable pour l'Allemagne. Et comme la ruine de nos relations commerciales avec les pays belligérants, ou du moins leur rupture pendant la période des hostilités, nous saignera déjà petit à petit, ce malheur venu du pays neutre de l'Amérique du Nord eût porté le coup de grâce à notre vie éconemique. Dieu soit loué, nos Germano-Américains se sont montrés plus sensés et plus raisonnables que nos Pangermanistes. En abandonnant la nationalité allemande, ils ont rendu à l'Allemagne le meilleur des services.
Ainsi s'effondre une théorie, qui servait de base à l'expansion coloniale et était la cause de perpétuels frottements entre les peuples civilisés. Nos vraies colonies se trouvent là où nous ne possédons pas un mètre carré de territoire : dans les deux Amériques, en France, en Angleterre, en Russie, en Italie, au nord et au sud de l'Afrique, au Canada, en Australie ^
Nous faisons avec l'Angleterre pour 3,7 milliards de marks de commerce; avec la France^ pour 1,55 milliard; avec les deux pays ensemble, pour 5,25 milliards. Cette somme représente plus du quart de notre commerce avec l'extérieur. Nous vendons à ces deux pays plus que nous ne leur achetons (vente : 3,25 milliards ; achat : 2 milliards). Nos exportations sont donc de 50 *>/,, plus fortes que nos importations. Le 44 7o du commerce allemand, — environ 8,5 milliards, — se fait avec les pays belligérants. Quelle valeur ont, en regard de ces chiffres, les misérables lambeaux de territoire, en partie stériles et inhabitables pour l'Européen, à propos desquels les diplomates se querellent, et pour qui on excite les peuples les uns contre les autres, on gaspille de l'argent en armements fabuleux, et finalement, tjuand la corde est trop tendue, mi déchaîne la plus sanglante des guerres?
Quand les peuples comprendront-ils donc que cette situation
> Ces idées sont excellemment développées dans le livre : La Gixinde illasion, de Norman Angell. ^Paris, Hachette et NelsoaJ
est insensée ? Quand crieront-iis à leuis dirigeants — avant tout les Allemands à leurs hommes d'Etat— : « Mais nous l'avons déjà, notre place au soleil 1 Laissez-nous la paix, laissez-nous nous chauffer à ce soleil et travailler ! Ne nous écrasez pas de plus ea plus par des charges exorbitantes ! Guérissez-vous de cette folie des grandeurs géographiques, de cette boulimie des kilomètres carrés {Quadratkilometerfresserei) qui nous a déjà presque dévorés, nous pauvres peuples ! »
La place au soleil pour nous,
La place à l'ombre pour les autres.
En réalité, c'est à autre chose que visent nos impérialistes. Eux aussi savent bien, quoiqu'ils ne le disent pas au peuple borné, — et le livre de Bernhardi le prouve — que nous avons la place au soleil qui nous revient, que personne ne cherche à nous la disputer, et que si quelqu'un voulait l'essayer, il ne réussirait pas à nous l'enlever. Mais ils veulent la place esciusive au soleil, la domination mondiale de l'Allemagne. Et cela, les autres ne veulent certainement pas le leur accorder.
Le Wehruerein allemand, dans une séance tenue récemment à la Chambre des députés, s'est exprimé à ce sujet avec toute la clarté désirable. On lit dans son manifeste :
Il nous faut de l'air et de la place pour étendre notre Deutschtum. Le ten^ps des égards est passé. Sans ménagements et soucieux de nos intérêts, nous devons dicter la paix et nous la dicterons. Il ce peut être question que d'une paix qui assurera à l'Allemagne une situation dominante durable dans le monde (eine dauernde fûhrende Weltstellung). ... Les criminels artisans de la guerre... la France, l'Angleterre et la Russie, doivent être affaiblis au poinit de ne plus pouvoir troubler la paix à l'avenir.
Ainsi donc, d'une part, « les criminels instigateurs de la guerre », de l'autre, « une situation dominante durable dans le monde ! » Explique-moi cela, comte Oerindur ! La vérité est ici très habilement amalgamée avec le mensonge. D'un côté, on proclame ouvertement les vrais buts du parti de la guerre ; de l'autre, on soutient hardiment que les « autres » ont troublé la paix. Malgré tout, le salto mortale par-dessus la logique ne réussit pas à ces messieurs : si nous avons réellement besoin
d'une situalion dominante durable dans le monde pour étendre notre Deutschtam, cela signifie en d'autres termes : comme nous sommes aujourd'hui sur un pied d'égalité avec les autres peuples, mais que nous ne les dirigeons pas, il faut que nous les contraiffnions à se soumettre à notre domination. Mais si nous faisons cela, c'est nous qui sommes les trouble-paix et non pas les autres. En réalité, c'est le cas, comme je le prouverai dans la seconde partie de mon ouvrage. Il ne laisse pas d'être intéressant que ces gens-là qui cherchent à nier les faits, doivent, maigre eux, les avouer.
La crainte de f Allemagne.
Nous désirons Vkéffcmonie, non l'égalité. Ce serait d'ailleurs folie de chercher cette dernière, puisque nous l'avons pleinement. Nous ne sommes peut-être pas, comme un professeur allemand le prétend, « intellectuellement et moralement supérieurs aux antres peuples sans aucune comparaison », mais à coup sûr, tout le monde, depuis un siècle et demi, concède que nous possédons une supériorité : la supériorité militaire. Tandis que nous. Allemands, nous ne craignons que Dieu, mais rien autre au monde, tous les autres nous craignent, — presque plus que le bon Dieu lui-même. Déjà le vieux Tacite remarquait que la terreur inspirée par le Germain compensait en quelque sorte l'inconvénient résultant des frontières imparfaites de la Germanie : « A Sarmatio Dacisque mutuo metu aut montibus separatur. » Cette crainte de l'Allemagne est cause que nos paroles, malgré tous les « encerclements » et malgré notre pitoyable diplomatie, ont un grand poids dans le conseil des peuples.
Dernièrement, un entretien animé avait lieu dans un café à l'étranger. Français, Allemands et Anglais discutaient des conditions de paix. Ils étaient presque parvenus à s'entendre, lorsque l'Allemand dit, en plaisantant : « Ah ! encore une chose ! Vous, Français, vous devez prendre en bloc la diplomatie allemande ! » Indigné, le Français se leva, rompit les négociations par ces mots : « Ah ça, non ! Ça c'est trop. Nous continuerons à combattre », et quitta la salle.
Les succès diplomatiques de la Triple- Alliance,
L'habileté qui manquait à notre diplomatie — et où donc les kochgeborenen Borussen et les Saxo-Borussen l'auraient-ils prise? — a toujours été compensée par le poids de notre force militaire. Depuis longtemps, la Triple-Alliance n'était plus qu'une attrape, mais elle avait bonne apparence et agissait presque comme un organisme de chair et de sang. Aussi l'Allemagne, unie à l'Autriche et à l'Italie, a-t-elle bien taillé lors des conflits de ces dernières années, et ses alliés ont-ils pu, en s'appuyant sur sa force, rapporter chez eux des proies auxquelles ne peuvent guère se mesurer celles de la Triple-Eutente.
L'Autriche n'a-t-elle pas, en 1908, mis dans son sac la Bosnie et l'Herzégovine, morceau si gras qu'il vaut plus de vingt Maroc? L'Italie ne s'est-elle pas emparée, sans conflit européen, de Tripoli et des îles de la mer Egée, qu'elle ne restituera sans doute jamais ? N'avons-nous pas, à côté « de la porte ouverte au Maroc » qui est préférable à n'importe quels droits de possession parce qu'elle ne coûte ni argent ni vies, reçu une bonne partie du Congo français ? Un échange à cause duquel Cailîaux, le ministre responsable, a perdu son prestige et sa situation, et qui a failli coûter la tête à sa femme. N'avons-nous pas, au profit et avec l'aide de l'Autriche, réussi à chasser les Monténégrins de Scutari, qu'ils avaient conquis au prix de sanglantes pertes, et à y installer une garnison internationale? La création de cet avorton de royaume d'Albanie n'a-t-elle pas eu lieu uniquement en faveur de l'Italie et de l'Autriche? N'avonsnous pas, au sujet de l'Asie Mineure et du chemin de fer de Bagdad, conclu un traité excellent avec l'Angleterre et la Turquie?
On pourrait facilement allonger celte liste. Je n'ai pas besoin d'ajouter qu'à mon sentiment beaucoup, sinon la totalité de ces chicanes diplomatiques, de ces modifications de frontières, de ces annexions, n'ont aucun rapport avec les vrais intérêts des peuples. Lorsqu'on pense qu'en 1912 une guerre européenne a failli éclater quand il s'est agi de savoir si la Serbie recevrait la fameuse « fenêtre sur l'Adriatique », lorsqu'on pense que presque toutes les questions ci-dessus ont conduit l'Europe à
deux pas du conflit armé, alors que bien souvent ces soî-disant questions vitales n'avaient même pas une importance capitale pour le bien-être justement compris des pays directement intéressés, on doit admirer la patience d'agneau des peuples et le stupide entêtement des diplomates, et approuver la parole par laquelle le bon Oxenstierna rassura son fils, qui ne se sentait pas digne du poste d'ambassadeur suédois : « An nescis, mi fili, quantilla prudentia mundus regatur ? »
La politique balkanique de r Autriche.
Quel profit l'Autriche a-t-elle retiré de l'annexion de la Bosnie et de l'Herzégovine? C'est un pou de plus sur sa peau, où ils grouillaient déjà. N'aurait-il pas mieux valu pour elle-même et pour tout le monde qu'elle se contentât d'occuper le pays, comme elle le faisait depuis 1878, d'après les clauses du traité de Berlin? L'annexion formelle a attisé le mouvement panserbe, qui, malgré les déclarations rassurantes de la Serbie, en mars 1909, a redoublé d'intensité. On ne réprime pas des mouvements nationaux. Le politique réaliste doit les prendre en considération, et s'il veut les diriger dans les voies qu'il entend, il doit chercher à satisfaire leurs exigences, saines et justifiées, parce que reposant sur la communauté de races, de lanigues et souvent de religions. C'est l'art des Anglais et la vraie raison de la grandeur coloniale de ce peuple. Ils ont asservi les républiques sud-africaines, mais immédiatement après leur soumission, ils leur ont donné, dans les limites de la grande union sud-africaine, un self-government, et placé à la tête de l'Union Botha, leur meilleur général. Ils ont agi de même avec leurs autres colonies, dès qu'elles ont été capables de s'administrer elles-mêmes. Le Canada et l'Australie sont, sous la domination de l'Angleterre, des Etats indépendants. Ils ne jouissent que des avantages de l'union avec l'Empire, sans en subir les inconvénients. C'est ce qui explique l'attachement à la métropole des colonies, même de celles qui, récemment, ont été conquises par la force armée ; c'est ce qui explique l'échec des spéculations allemandes sur des défections ou des soulèvements qui auraient causé des difficultés aux Anglais, et poussé leurs
colonies dans les bras des Allemands, de ces mêmes Allemands qui, déjà aujourd'hui, avant d'avoir annexé la Belgique, ne trouvent rien de mieux à faire que de bannir, par ordre militaire, le français des rues et de la vie publique de Bruxelles et d'Anvers.
Si TAutriche, au lieu d'annexer la Bosnie et l'Herzégovine avec le sabre de son alliée, avait reconnu comme naturel le mouvement national serbe et lui avait fait des concessions raisonnables, en vertu du principe : « Naturam expellas furca tamen usque recurrety)^ on peut affirmer en toute certitude que nous n'aurions pas de guerre aujourd'hui. Mais les Autrichiens s'y entendent sans doute mieux. Ils trouvent bon de traiter les peuples qui sont sous leur domination, Italiens, Croates, Slavons, Roumains, d'après la maxime :
Und willst du nicbt mein Bruder sein So schlag ich dir den Schâdel ein*
Nous voyons aujourd'hui jusqu'à quel point ils sont allés dans l'application de ce précepte, non seulement à l'égard des Serbes, mais aussi des Italiens, et combien se passera-t-il de temps jusqu'à ce qu'à la frontière roumaine les effets de cette politique d'oppression archiréactionnaire se fassent sentir ?
Mais plus était piètre la politique autrichienne, plus étonnants sont les succès diplomatiques que, grâce à l'appui armé de l'Allemagne, elle a toujours obtenus au cours de ces dernières années. L'Autriche et l'Allemagne n'ont, en vérité, aucune raison de déclarer que les diplomates européens c leur ont constamment marché sur les pieds ». Toutes les questions qui ont surgi durant ces derniers temps ont été, à l'exception de l'affaire du Maroc, de prétendues « questions vitales » pour la monarchie des Habsbourg, si l'on ose parler de questions vitales à propos d'un cadavre. A ce cadavre, l'habile diplomatie allemande a enchaîné le corps sain et vigoureux du peuple allemand, pour partager avec lui la bonne comme la mauvaise fortune (plutôt, je lé crains, la mauvaise), « dans l'intérêt de la race germanique en Europe centrale», comme le dit si bien notre Livre blanc. Pourquoi rire? Le quart seulement de la population de l'Autriche appartient à
* Et si ta ne reux pas être mon frère, je te brise le crâne.
la race g-ermanique, mais, en vertu de cette « protection des races», les questions orientales qui, suivant Bismarck, ne valaient pas les os d'un grenadier poméranien, nous coûteront les os de centaines de milliers de jeunes compatriotes et le travail de plusieurs générations.
Une mauvaise affaire, certes 1 mais une affaire qui se serait brillamment terminée, si elle s'était terminée, comme toutes celles de ces dernières années, sur le terrain diplomatique et n'avait pas été transportée sur le terrain militaire. L'Autriche avait remporté, parla réponse serbe à sa note, un des plus étonnants succès de toute l'histoire diplomatique de l'Europe: La Serbie avait cédé pour l'essentiel à toutes les exigences de sa voisine. Elle n'avait fait des réserves que sur quelques points, qu'elle était prête à discuter encore. Ce que TAutriche avait obtenu dépassait tout ce qu'un Etat peut obtenir d'un autre Etat indépendant par des moyens diplomatiques. Et l'humiliation de la Serbie était en même temps une humiliation pour la Russie. Au moment où l'Autriche, orgueilleusement et sans raison, rappelait son ambassadeur de Belgrade, son prestige dans les Balkans atteignait un éclat qu'il n'avait jamais eu et qu'il ne retrouvera sans doute jamais. Ajoutons que ce succès n'était dû qu'au fort appui de l'alhé allemand.
Si, malgré cela, on a laissé éclater la guerre, ou plutôt si on l'a intentionnellement provoquée, il faut l'expliquer par les exigences de la politique allemande et les courants de Topinion berlinoise, comme je le montrerai, pièces en mains, dans la seconde partie de cet ouvrage. Il suffit, pour le moment, de montrer qu'il est faux de répéter, comme on le fait constamment en Allemagne, que la Triple-Alliance a toujours été mise à l'écart et dupée par la Triple-Entente. Elle a, au contraire, dans tous les conflits, remporté une brillante victoire, — dernièrement encore en juillet 1914.
Le kronprinz et le parti de la guerre.
Tout le monde, en Allemagne, parle de la politique d'encerclement et la rend responsable de la guerre. C'est encore un de ces faits que l'on renconlre constamment au cours de la campagne de justification qui cherche à représenter l'Allemagne
comme l'agneau innocent et l'Ang-Ielerre comme le loup ravisseur. Les initiés connaissent exactement ce qui en est. Si le kronprinz rencontre, en campagne, MM. von Bernhardi ou Frobenius, les trois compagnons pourront se sourire comme les augures romains. Ils savent que nous n'avons pas été entraînés dans cette guerre par une nation étrangère, mais par notre volonté, ou plus justement par leur volonté. Maintenant qu'ils voient les conséquences affreuses de leur acte, ils tâchent de le nier, mais leurs écrits se dressent contre eux comme des témoignages sanglants.
Que lit-on dans l'introduction de Deutscliland in WaffeUy le livre du kronprinz? Ceci :
Nous vivons dans un temps qui, avec une particulière suffisance, accentue la fîère élévation de sa culture, qui se vante trop volontiers de son cosmopolitisme et se plait aux rêves enthousiastes d'une paix éternelle possible. Cette conception de la vie n'est pas allemande (andeutsch) et ne nous convient pas. L'Allemand qui aime son peuple, qui croit à la grandeur et à l'avenir de notre patrie et qui ne veut pas savoir son prestige diminué, ne doit point écouter ces rêveries et se laisser endormir par la berceuse de la paix des utopistes... Depuis la dernière grande guerre, l'Allemagne a eu une période d'essor économique qui a en soi quelque chose d'inquiétant. Le bien-être a augmenté dans toutes les classes de la société de telle façon que les exigences touchant à la manière de vivre et le luxe se sont accrus considérablement. Nous ne méconnaissons pas que cet essor a produit beaucoup de bien, mais les mauvais côtés sont affligeants et menaçants. L'argent a acquis chez nous une valeur que l'on ne peut considérer sans crainte. Les vieux idéals, et même le prestige et l'honneur de la nation, sont méprisés, car pour gagner de l'argent, il faut la paix, la paix à tout prix. Cependant, l'histoire nous apprend que les Etats chez lesquels l'intérêt commercial était le facteur dominant sont misérablement allés à la ruine. Les sympathies des peuples cultivés vont aujourd'hui, comme dans les batailles de l'antiquité, à l'armée qui se bat vigoureusement et bravement, aux courageux guerriers qui, comme Lessing fait dire à son Tellheim, sont des soldats pour leur pays par amour de la cause pour laquelle on combat...
Certes, l'habileté de la diplomatie peut et doit retarder les conflits pendant un certain temps, parfois les résoudre. Certes, tous ceux qui revêlent des emplois importants seront, au moment de la grande décision, pleinement conscients de leur énorme responsabilité. Us devront comprendre que l'immense incendie, une fois allumé, ne pourra plus être rapidement et facilement éteint. Comme l'éclair qui rétablit l'équilibre entre deux couches d'air chargées d'électricité différente, l'épée sera et restera jusqu'à la lin du monde le facteur dominant en toutes choses... C'est pourquoi celui qui aime sa patrie et qui croit au grand avenir de notre peuple, doit, pour sa part, contribuer à ce que le vieil esprit militaire de nos pères ne se perde pas et ne soit pas affaibli.
L'épde seule ne fait pas tout, mais le bras d'acier qui la manîe. Chacun de nous doit se maintenir apte au métier des armes et se préparer moralement pour la grande heure où le kaiser appellera sous les drapeaux. A cette heure, toutes nos forces physiques et morales appartiendront au pays, et toutes nos « capacités » devront être tendues vers celte volonté de vaincre, qui n'a jamais été sans succès dans l'histoire.
Cette citation pourrait suffire, mais voici quelque chose de plus caractéristique encore : la description d'un exercice fait par un régiment des Gardes du Corps, au camp de Dôberitz :
Les casques d'acier étincellent. Chaque cavalier s'efforce, en galopant, de garder sa direction et son alignement — ce qui n'est pas une bagatelle, eu égard â la poussière et au sol inégal. Plusieurs tombent, et la troupe passe sur eux. Là où on rabote, des copeaux volent... Dans le fracas de la masse au galop, un ordre retentit, clair et vibrant : « Front ! » Les brides tourbillonnent. La ligne est magiquement reformée. Un front de cinq escadrons de gardes du corps qui s'avance avec bruit. Le signal : « Marche I » est donné. On exige des chevaux le maximum d'efforts, et les cavaliers s'ébranlent en criant « Hourrah ! », le corps incliné en avant, la lance en arrêt... Pour celui qui a participé à de telles charges, îl n'existe rien de plus beau au monde... Et cependant, quelque chose paraît encore plus beau au vrai cavalier: que cela se passe de la même façon, mais qu'à la fin de cette course rapide, l'ennemi chevauche à notre rencontre et engage le combat pour lequel nous sommes exercés et dressés, le combat à mort. Combien de fois ai-je entendu pendant de telles charges le cri ardent d'un camarade : « Sacrebleu! si c'était teulement sérieux! » ...ReitergeistI Tous ceux qui sont de vrais soldats doivent le sentir et le comprendre : Dalce et décorum est pro patria mori.
Ce même esprit agressif (Attakengeist) se retrouve dans le discours d'adieu adressé par le kronprinz aux .hussards de Dantzig. Le jeune héros belliqueux devient sentimental, parce qu'il ne pourra plus chevaucher à la tête de ses hussards. Il f enterre sa jeunesse », mais la pensée suivante le console :
On peut me séparer de vous, mais mon cœur et mon esprit demeureront avec vous. Lorsque le Roi appellera et que le signal « Marche I Marche I » retentira, penses à celui dont le désir le plus ardent a toujours été de pouvoir vivre avec vous ce moment de suprême félicité pour le soldat.
Ce moment est arrivé. Sacrebleu ! c'est devenu sérieux ! Les hussards ont galopé à la mort, marche, marche 1 et ont été fauchés comme des épis! Où était-il donc, leur colonel, en ce moment? Pourquoi ne chevauchait-il pas à leur tête, lui qui porte encore le seyant uniforme de son régiment de la Mort, pourquoi ne s'est-il pas lancé contre l'ennemi aux cris de hourrah ! hourrah !?
Pourquoi a-t-il laissé passer sans en jouir ce moment de félicité suprême ? Parce que, de colonel, il avait tout à coup été promu chef d'armée, et que les chefs d'armée restent derrière
le front
On laisserait ce jeune monsieur — « Quels sont donc les mérites de ce jeune monsieur? », demandait un jour Bebel au Reichstag- — on le laisserait au jugement de sa conscience, s'il n'avait malheureusement pas été cité au cours de cette g-uerre, dont lui et ses g'ens sont en tout premier lieu responsables, comme une sorte de héros national allemand.
Il est depuis longtemps le chef incontesté des chauvins et des nationalistes allemands et il donne le ton à « l'orchestre national». Le kronprinz est grand et Liman est son prophète*. En le combattant, on combat ce courant qui a entraîné l'Allemagne à la guerre, — sans qu'elle fût provoquée ni contrainte, sans qu'elle eût un but pratique, — et qui nous conduira à notre ruine si nous ne l'arrêtons pas.
Ce qui cause le malheur des rois, c'est qu'ils ne veulent pas entendre la vérité. Mais la vérité est plus forte qu'eux. Elle frappe à leur porte avec des doigts d'airain ; elle retentit à leurs oreilles avec fracas, et si l'Allemagne, comme le dit le chancelier, ne se laisse pas dompter, la vérité se laisse encore moins dompter. Elle déchire les voiles qui la recouvrent et elle apparaît, resplendissante et nue, à la lumière du jour.
La politique d' encerclement.
La politique cF encerclement est, pour ainsi dire, un des ▼oiles avec lesquels on s'efforce de recouvrir la vérité. Que signifient ces mots : politique d'encerclement? Chacun les répèle sans se rendre compte exactement de l'idée qu'ils expriment. S'ils en expriment une, ce ne peut être que celle-ci : une politique qui cherche à entourer l'Allemagne et l'Autriche d'une alliance périphérique de puissances adverses. C'est donc une conception géographique.
Quelle tendance agressive particulière résulte de la situation géographique fortuite des puissances de l'Entente ? Des desseins
* Der Kronprint, Gedanken ûber Deatschlands ZtUcan/t, par Panl Liman ; Minden, chez Wilhelm Kôbler.
58 LES antécédeî;ts du crime
a-^Tessifs peuvent-ils être précisés ou prouvés par une situation géographique ? N'aurait-il pas été aussi dangereux pour TAllemagne et pour l'Autriche que l'Italie ou même l'Amérique fît partie de rÈnlente, à la place d'une des puissances qui la composent actuellement? Et si c'eût été l'Italie ou l'Amérique, auraiton pu parler d'une intention d'encerclement? Avec la même raison sans doute que le fusiher Kutschke quand il prétend avoir « entouré à lui seul toute une compagnie d'ennemis ».
Cela est clair: il n'y a rien de commun entre la géographie et le danger de guerre ou les intentions belliqueuses. De même qu'on a appelé la Triple-Entente un « encerclement », on aurait pu nommer la Triplice un « écartement » {Auskreisung), puisque les trois Etats centraux forment une sorte de bloc, duquel les puissances de la Triple-Entente sont exclues. L'un des groupements est aussi bien défensif ou offensif que l'autre. La constellation géographique n'est qu'une conséquence fortuite de la suite chronologique des alliances. Si l'Italie n'avait pas été engagée, au moment où Edouard VII renonçait au « splendide ii^olement », il est probable que celui-ci l'eût fait entrer au lieu de la Russie dans son système d'alliances. Il aurait certainement préféré la démocratique Italie, avec laquelle son pays n'avait que des intérêts communs, à un allié dont la politique réactionnaire et les intérêts asiatiques opposés faisaient un « ami » très malvenu pour l'Angleterre. Les groupements des puissances européennes résultent de circonstances historiques et de connexions d'intérêts. Leur configuration géographique n'a aucun rapport avec le caractère et les tendances des deux groupes.
Il est donc aussi faux que superficiel de considérer la position excentrique des puissances de l'Entente comme un danger en soi pour les Empires alliés. Oui parle de desseins agressifs a pour devoir de les prouver, et de les prouver par d'autres raisons que la situation géographique. Or ces autres raisons font complètement défaut. On dit en Allemagne que l'Angleterre était envieuse ou jalouse de l'essor de notre commerce. La jalousie ou l'envie sont des sentiments, mais non des actes. Quandj où et comment l'Angleterre a-t-elle cherché à traduire en faits sa jalousie contre l'Allemagne, ou autrement dit, à attaquer celle-ci? Jamais et nulle part. Aucune action de l'Angleterre ne permet de conclure qu'elle ait eu, d'accord avec
ses alliés, le dessein d'aUaquer militairement l'Allemagne. Elle a, il est vrai, soutenu diplomatiquement la France pendant le conflit marocain. Mais c'était son droit et même son devoir, d'après le traité de 1904, et elle était libre d'agir d'après ses obligations et ses intérêts. L'Autriche ne nous a-t-elle d'ailleurs pas appuyés au cours du m.ême conflit? De notre côté, n'avonsnous pas toujours tenu pour l'Autriche dans les questions orientales? Pourquoi donc l'appui diplomatique d'un pays allié ou ami serait-il défensif dans un cas et offensif dans l'autre? L'Angleterre n'est-elle pas libre d'apprécier toujours, dans les négociations diplomatiques, ses intérêts et ses obligations selon ses vues, comme nous le faisons pour nos obligations et nos intérêts ? Encore une fois : Oà est la preuve des desseins agressifs de l'Angleterre à notre égard ?
On m'objectera les conventions navales et militaires que l'Angleterre avait conclues avec la France et allait signer avec la Russie. Mais n' avons-nous pas conclu, nous, des conventions militaires avec l'Autriche qui réglaient, jusqu'au dernier canon et à la dernière compagnie, l'appui mutuel que nous devions nous prêter en cas de guerre ? Les états-majors des deux pays n'ontils pas échangé continuellement des visites et tenu des conférences ? Si nos traités militaires avec l'Autriche n'avaient pas de caractère offensif, bien que très étroits, pourquoi les accords beaucoup moins précis établis par des officiers français et anglais, et qui dépassèrent à peine le cadre de simples entretiens, en auraient-ils eu un^? Ces entretiens, les documents l'établissent, n'engageaient absolument à rien, lis ne comprenaient pas l'engagement de se prêter mutuellement aide militaire. L'Entente franco-anglaise ne contenait aucune stipulation de ce genre, et laissait à chacun des deux Etats pleine liberté de décider selon son appréciation, si, dans un cas donné, il prêterait l'appui de ses forces *. Même si une tierce puissance attaquait sans avoir été provoquée, cette liberté subsistait. Ce n'est que lorsque les deux pays se seraient volontairement résolus à une coopération — et seulement dans ce cas — , que les entretiens des officiers auraient une conséquence pratique.
» Cf. le discours de Grey, à la Chambre des Communes, le 3 août 1914, Livrt bleu anglais, p. 89-96.
» Cf. la lettre de Grey à Cambon du 22 novembre 1912. Livre bleu, p 90.
En ce qui concerne la politique européenne, les relations anglo-russes étaient beaucoup moins étroites que les relations anglo-françaises. Les conventions que l'Angleterre avait conclues avec la Russie concernaient exclusivement les sphères d'intérêts en Asie et ne contenaient aucune obligation quant à l'Europe. L'Angleterre participait si peu à l'alliance franco-russe qu'elle ne connaissait même pas le texte du traité *.
Non seulement la Grande-Bretagne n'avait ni le dessein ni l'obligation de nous attaquer mais, en outre, elle n'avait aucune raison de le faire. Quel profit avait-elle à attendre d'une p-uerre avec nous? Nous qui parlons constamment de «l'esprit de boutique » anglais, et qui nous plaisons à opposer à notre enthousiasme patriotique le « sens commercial » froid et réfléchi de l'Anglais, nous ne devrions pas attribuer à ce peuple de marchands la folie de vouloir assommer ses meilleurs clients pour faire de meilleures affaires. Un pays où les généraux, les colonels de cavalerie et les anti-négociants sont tout-puissants, peut être capable d'un acte aussi insensé, mais non un peuple dont les politiques dirigeants sont issus des classes commerçantes, ou tout au moins sont pénétrés sans exception de l'esprit commercial du monde moderne.
La vérité est que l'Angleterre n'a jamais eu de desseins agressifs à notre égard, n'a jamais conclu d'alliance offensive dirigée contre nous et n'a jamais fait quoi que ce soit pour inciter les autres à nous attaquer. Quiconque soutient le contraire a le devoir, selon les règles de la procédure, de le prouver. Cette preuve, je l'ai en vain cherchée jusqu'ici dans les discours et les écrits allemands. Partout l'affirmation vide, sans l'ombre de démonstration. Et quand cette affirmation part du côté officiel^ c'est-à-dire de gens qui connaissent l'histoire diplomatique des quinze dernières années, c'est une affirmation contraire au sens intime, donc un mensonge.
Ces quinze dernières années, depuis le premier congrès de La Haye en 1899, U Angleterre a fait une série de tentatives pour arriver à une entente politique avec l'Allemagne, et sur la base de celle-ci, à une limitation réciproque des armements navals,
» Cf. le Livre bleu, p. 51 ,
tentatives que l'Allemagne a fait échouer chaque fois par manque d'intelligence ou par mauvaise volonté.
On sait que, lors de l'affaire de Fachoda, les relations franco-anglaises ont été très tendues et qu'une guerre a failh éclater entre ces deux pays. A ce moment l'Angleterre chercha à sortir de son « splendide isolement » et à conclure une entente avec nous. Nos clairvoyants politiques n'ont pas su profiter de l'occasion. S'ils n'avaient pas laissé passer le moment favorable, ils auraient, sans armements ruineux, sans coup férir et pour toujours, assuré la continuation de l'essor de notre vie économique et de notre culture et fait bénéficier le monde d'une paix durable.
Angleterre et Allemagne.
Le premier congrès de la Haye.
Le 28 août 1898, parut dans la Feuille officielle de Pétersbourg le fameux manifeste du tsar en faveur de la paix. Les desseins du tsar étaient loyaux, et les buts proposés aux peuples européens — paix durable et sincère, limitation des armemenig qui, même en temps de paix, conduisent peu à peu les peuples à la ruine économique — ces buts resteront ceux auxquels les efforts de tous les chefs d'Etats devront tendre. La guerre actuelle elle-même, si elle ne doit pas être une folle et stérile effusion de sang, ne peut se proposer d'autres fins.
Comment F Angleterre et l'Allemagne accueillirent- elles ce manifeste?
Tandis qu'en Angleterre, l'opinion publique, en harmonie avec le gouvernement, le saluait avec la plus grande sympathie, tandis que le ministre des affaires étrangères pouvait faire part à Pétersbourg de cette approbation unanime, le gouvernement allemand, lui, fit au manifeste un froid accueil. Il se forma bien, en Allemagne, un mouvement populaire en faveur des idées exprimées par le tsar, mais seule la « Sozialdemokratie » reconnut l'importance capitale de ces idées qu'elle avait toujours défendues, et qui, pour la première fois, étaient formulées de haut. Les Kriegshetzer entrèrent naturellement en scène aussitôt. « Utopies », « chimères », furent les mots les plus dous^
qu'ils appliquèrent à l'œuvre du tsar. Quelques-uns allèrent même — conformf'ment à la tactique usuelle et toujours suivie depuis lors — à affirmer celle chose absurde que la Russie ne voulait amener les autres Etats à limiter leurs armements qu'afin de pouvoir mieux augmenter les siens en secret et poursuivre la réalisation de ses aspirations panslavistes.
Ce fut naturellement un Allemand, le professeur munichois de droit international Stengel, qui battit le record des attaques de ce genre; avant même que la conférence se fût réunie, il formula un pronostic des plus défavorables. Afin de l'en récompenser, le ministère des affaires étrangères le délégua immédiatement pour représenter l'Allemagne au congrès de La Haye.
L'initiative de celui-ci était due au conseiller d'Etat russe von Bîoch et à des influences anglaises. En 1890 déjà, le premier ministre anglais Salisbury avait dressé un tableau du coût des armements militaires européens et avait communiqué au kaiser — sans obtenir du reste le moindre résultat — cet écrit confidentiel. Les efforts de Salisbury eurent du succès seulement lorsque la conférence internationale de 1896 les appuya énergiquement et que lui-même, dans un remarquable discours au Guidhall, montra le déplorable effet des armements sans cesse croissants et, finalement, fit remettre au tsar, par le comte Lambsdorf, tous les documents se rapportant à celte question *.
L'attitude de l'Angleterre et de l'Allemagne durant le Congrès fut la même qu'avant le Congrès. Celui-ci, malgré toutes les manifestations antipathiques, s'ouvrit le 18 mai 1899 à La Haye. Vingt-six Etats y participèrent. Pendant toutes les négociations ce fut le môme spectacle : d'un côté l'Angleterre, prenant l'initiative de tous les efforts tendant à amener une diminution du fardeau des armements et à régler, par voie légale, les conflits entre les peuples, appuyée par la France, la Russie, l'Amérique et, naturellement, par tous les petits Etats; de l'autre côté, l'Allemagne suivie de sa fidèle alliée, l'Autriche. L'opposition de l'Allemagne fut parfois si violente que si les autres n'avaient pas modéré leurs désirs, le Congrès n'eût pu que se dissoudre.
En guise d'introduction à la question du désarmement, le kaiser prononça, à Wiesbaden, un discours où il déclarait
' Cf. Fried, Handbuch der Friedensbewegnng, I, p. 204.
qu'une « épée bien aiguisée » était la meilleure garantie de paix. Nous verrons, au cours de ce chapitre, qu'il appartint au système allemand d'ouvrir en toute occasion le concert européen des chalumeaux de paix par une fanfare guerrière prussienne.
La proposition russe tendait à ne pas augmenter, pendant cinq ans, la force des armées sur pied de paix et le budget militaire, et durant trois ans les effectifs des marines. Cette proposition, brillamment défendue par le plénipotentiaire russe — il s'attacha à montrer avant tout que la course aux armements était vaine, puisque le rapport entre les forces des différents Etats restait toujours le même — fut combattue énergiquement par le délégué militaire allemand, général Gross von Schv/arzhof. Si Léon Bourgeois, le plénipotentiaire français, qui montra que la limitation des armements était exigée par la culture et était un devoir incombant à chaque Etat, n'avait pas réussi à réunir les voix sur une résolution formulée par lui, mais sans aucune portée pratique, les délibérations du Congrès sur ce point auraient totalement échoué.
La teneur de cette résolution était : « Une limitation des charges militaires qui accablent aujourd'hui l'humanité est hautement souhaitable pour l'accroissement du bien-être moral et matériel de l'humanité. »
Cela n'a pas empêché le cabinet allemand — et les gouvernements européens ont emboîté le pas, — d'augmenter les armements de telle sorte que le ballon gonflé à éclater finit par faire explosion et déchaîna l'incendie dans le monde entier.
La proposition russe visant à la création d'une cour d'arbitrage internationale eut un sort encore pire. Cependant elle était fort modeste : elle tendait, il est vrai, à introduire l'obligation de se soumettre au jugement d'une telle cour, mais elle ajoutait que cette obligation n'existerait pas pour les questions touchant à la vie ou à l'honneur d'un Etat. Comme chaque Etat restait juge de ce qui, pour lui, était une question de vie ou d'honneur, on conviendra que celte proposition n'avait rien de révolutionnaire. Au fond, il faut le regretter, car les plus grands progrès que l'humanité ait faits, elle les doit, non à la guerre comme les adorateurs de celle-ci le disent, mais aux révolutions. La proposilion obtint l'adhésion de presque tous les délégués; seule, l'Allemagne y fit des objections ; la soumission à une cour d'arbitrage ne
64 LES ANTI^CéDENTS DU CRIME
répondait pas, disait le professeur Zorii, « aux traditions de la politique bisraarckienne ».
L'opposition de TAllemag-ne sur ce point fut si vive que les délibérations ne purent être poursuivies et durent être suspendues pendant quinze jours, jusqu'à ce que Zorn eût reçu de nouvelles instructions de Berlin. Il s'en fallut de peu qu'elles se continuassent sans la participation de ce pays. Finalement on se résolut, pour ne pas faire échouer toute la chose, à céder à la volonté de Berlin et à instituer, à la place de la soumission obligatoire au Tribunal, la soumission volontaire. L'Allemag-ne eut de nouveau le mérite de contrecarrer un progrès décisif dans la voie de l'organisation pacifique des peuples. L'institution d'un Tribunal arbitral permanent à La Haye fut au début combattue par l'Allemagne. Elle ne l'accepta que lorsqu'il fut décidé que chaque Etat serait libre d'y recourir. Le Congrès de La Haye, malgré l'Allemagne et l'Autriche, et grâce aux efforts de la France et de l'Angleterre, qui appuyèrent vigoureusement les tendances pacifiques de la Russie, ne laissa pas cependant de marquer un pas important dans la voie d'une organisation juridique des Etats et d'une diminution progressive des armements qui devait délivrer les peuples écrasés par ceux-ci.
Entre la première et la seconde conférence de La Haye. Le gouvernement libéral anglais.
Entre les deux Conférences de La Haye — la seconde siégea de juillet à octobre 1907 — il se passa dans les Etats européens des événements très caractéristiques de l'attitude prise par ces pays et leurs gouvernements en face des problèmes posés au premier Congrès de La Haye, et qui font ressortir de la manière la plus vive le contraste entre l'Angleterre et l'Allemagne.
Déjà avant le Congrès de 1899, le premier lord de l'Amirauté, Goschen, avait, le 9 mars 1891, fait au nom du parti conservateur une déclaration précise en faveur d'un règlement conventionnel du système des armements. Elle fut renouvelée en juillet 1903 par le ministre Chamberlain, qui déclara qu'elle engageait toujours le cabinet britannique ^.
* Cf. Fried, Handbach der Friedensbewegvmg, II, p. 767.
En 1905, le parti libéral arriva au pouvoir, et Campbell-Banuerniann, un pacifiste convaincu, devint chef du ministère. Le nouveau gouvernement entreprit immédiatement une action énergique, infatigable, dans le sens de celle qui, à cause de l'opposition de l'Allemagne surtout, n'avait obtenu au Congrès de La Haye qu'un résultat pratique fort modeste.
L'activité du gouvernement libéral anglais fut si étendue e'. si riche qu'il est impossible, dans le cadre de ce travail, d'en relever toutes les manilestalions. Au Parlement, dans des conférences interparlementaires, au Guidhall et dans les cercles, dans les relations diplomatiques avec les autres puissances, dans des articles de journaux et de revues, les minisires anglais ne se lassèrent pas d'insister sur les funestes effets de la folie des armements terrestres et maritimes et de chercher les remèdes à cette situation ruineuse. Les mêmes hommes que le peuple allemand aveuglé regarde comme les instigateurs et les artisans rallinés de la guerre, et auxquels certains historiens de notre pays osent enlever l'honneur personnel, les Grey, les Haldane, les Lloyd George, les Campbell-Bannermann, les Asquith et d'autres, se donnèrent avec chaleur à ce problème qui, comme ils le virent bien, intéressait non seulement la vie même de l'Angleterre, mais celle de toute l'Europe. Dans son discours- programme, Campbell s'écriait : «La politique des énormes armements entretient et nourrit l'idée que la violence est la première, sinon la seule manière de résoudre les conflits internationaux. »
« Je désirerais, disait le ministre de la guerre Haldane le 8 mai 1906 à la Chambre des Communes, que nous fussions arrivés si loin que les peuples pussent aborder en commun la question de la limitation des armements. Ce n'est que par une action commune que nous pouvons nous libérer du poids des armements. »
Au cours d'un banquet, le 26 septembre de la même année, le ministre-président exprima l'espoir que l'accord qui venait de se faire à propos du Maroc — le traité d'Algésiras avait été signé le 7 avril — rendrait possible une diminution des dépenses militaires, et déclara que r Angleterre prendrait les devants dans cette question.
Et le gouvernement anglais réalisa son dessein. Le pr< jet de programme élaboré par la Russie pour le second Gor^rès
de La Haye, au printemps de 1906, laissait de côté le problème des armements. Le gouvernement russe avait sans doute conclu de l'altitude de l'Allemag-ne au premier Congrès que toutes les discussions à ce sujet seraient vaines. Mais le cabinet libéral anglais intervint éneigiquement pour que la question des armements figurât dans le programme, à côté de celle du Tribunal arbitral. Une proposition dans ce sens, faite à la Chambre des Communes par le député socialiste Vivian, fut adoptée à l'unanimité avec force hourras, et le secrétaire d'Etat aux affaires étrangères, sir Edward Grey^ se rallia, au nom du ministère, à la résolution du Parlement. « Jamais, disait Grey, l'opinion publique européenne ne sest autant préoccupée de la paix que maintenant et, néanmoins, les dépenses pour les armées et les marines s'accroissent sans cesse. Le Congrès de La Haye ne pourrait pas faire une œuvre plus méritoire que de rendre moins coûteuses les garanties de paix. On a dit que nous devrions attendre les autres puissances; mais dans les conditions actuelles, toutes les puissances s'attendent les unes les autres et, un jour, l'une d'elles devra faire le premier pas... Au nom du gouvernement, j'accepte et je salue la résolution comme une réjouissante manifestation de l'opinion publique*. »
Lorsque,' en juillet 1906, l'Union interparlementaire se réunit à Londres — 620 députés de 23 pays — le premier ministre Campbell prononça un mémorable discours d'ouverture : « Au nom de l'iiumanité, dit-il aux participants, insistez pour que vos gouvernements se rendent au Congrès de La Haye avec la ferme volonté, avec laquelle nous espérons y aller nous-mêmes, d'alléger les budgets de l'armée et de la marine. »
Le politique américain Bryan, actuellement ministre des affaires étrangères, s'exprima dans le même sens. Une résolution correspondante fut ado[)tée à l'unanimité.
Cam[)bell se prononça encore plus nettement à la Chambre des Communes en laveur d'une limitation des armements, le 5 mars 1907, quelques mois avant l'ouverture du Congrès. 11 déclara que c'était le devoir de l'Angleterre de porter cette question devant la deuxième conférence de La Haye, « car nous sommes d'avis qu'un fort courant existe parmi les hommes cultivés de
*Cf. Fried, Handbach der Friedensbewegang, tome II, p 169.
tous les pays de l'Europe... pour que les énormes dépenses que l*état actuel a apportées avec lui soient définitivement réduites. Nous désirons nous placer au premier rang de ceux qui sont d'avis que l'attitude belliqueuse des puissances les unes vis-à-vis des autres, comme elle ressort de l'accroissement CAcessit des armements, est une malédiction, et plus tôt nous y mettrons tin, ne fût-ce que dans une mesure modeste, mieux cela vaudra K »
Les hommes dirigeants des autres Etats européens et américains exprimèrent les mêmes idées que les ministres an^dais. Léon Bourgeois, à Paris, Tiltoni, l'ex-ministre des allaires étrangères d'Italie, à Rome, Roosevelt, dans son message au Congrès, tous parlèrent en laveur d'une convention réglant les armements et d'un examen de la question par la conférence de La Haye.
Seules, l'Allemagne et l'Autriche firent de nouveau une glorieuse exception. Aux Délégations autrichiennes, le comte de Goluchowski ne fit à une interpellation qu'une réponse évasive. En Allemagne, à la seule pensée qu'une discussion internationale pourrait avoir lieu sur ces questions, les chauvins crièrent comme de beaux diables. On fit entendre, comme d'habitude, que les efforts des grandes puissances n'étaient au fond qu'une ruse perfide pour ôter à l'Allemagne tout moyen de se défendre. On voyait même dans l'introduction au programme de la question des armements un danger de guerre menaçant. « Plus le Congrès de la Paix s'approche, ht-ou dans un article de fond de la Tâgliche Rundschau du 9 avril 1907, plus on s'aperçoit qu'il revêt un caractère éminemment «trouble-paix».
Le député Bassermann déclara que la situation ne deviendrait plus pacifique qu'une fois le Congrès de La Haye passé sans encombre. Le ministre prussien de la guerre fit ressortir ostensiblement que l'Allemagne était prête. Le député Liebermann von Sonnenberg conclut un discours chauvin au Reichstag par celle apostrophe courageuse : «Ils peuvent venir 1». Et, last not least^ le prince de Bûlow, qui n'attendait rien de la discussion du problème, fit connaître sa résolution de « laisser discuter seules à La Haye les puissances qui escomptaient des résultats delà conlVrence. »
» Cf. Fried, op. ciU, tome II, p. 171.
os LES ANTÊCÉDEÎ'ÎTÎ) DU CRIME
Telle fut la réponse de V Allemagne à la proposition anglaise tendant à éiablir une convention inlernalionale au sujet de» armements.
Le deuxième Congrès de la Flaye.
Angleterre et Allemagne,
Les débats du Congrès répondirent à ce début plein de promesses. Les choses se passèrent à peu près comme au premier Conjs^rès. L'Angleterre désirait discuter le problème des armements ; l'Allemagne s*y refusa. Pour éviter un conflit, on trouva l'expédient suivant : le premier délégué anglais. Sir Edward Frif, ministre de la justice, prononça une harangue dans laquelle il éclaira le problème sous toutes ses faces et proposa une résolution déclarant qu'une étude plus sérieuse de la question serait « hautement souhaitable ». Conformément à la convention, aucun débat ne devait avoir lieu. Aussi la proposition fut-elle acceptée à l'unanimité ^.
On le voit : l'Allemagne obtenait encore un brillant succès, et une des voies conduisant au progrès était barricadée.
Lorsque, dans la séance du Reichstag du 21 novembre 1907, Bebel interpella le prince de Biilovv sur l'attitude des délégués allemands au Congrès, le chancelier put répondre sans trahir la vérité que les délégués allemands n'avaient pas participé à un débat sur la question des armements, parce qu'il n'y en avait point eu. Il oublia seulement d'ajouter que c'était l'AlU' magne qui n'avait point admis de discussion.
En Angleterre, l'insuccès des généreux efforts tentés par les chefs libéraux causa naturellement une déception générale. Peu de mois avant sa mort, Carnpbell-Bannermann exprima cette déception en ces termes : « Nous avions espéré que l'idée de mettre un frein à la concurrence croissante des armements ferait un grand progrès. Nous avons été déçus. »
On était déçu, mais non découragé. Une entente internationale ayant échoué, on essaya d'arriver à une entente particulière et directe avec l'Allema^aie. Nous veirons plus loin avec quel succès.
« Cf. Fried, I, p. 261.
LES ANTÉCÏ^DENTS DU CniME 69
Outre le problème des armements, la question d'une cour d'arbitrage international occupa naturellement en premier lieu le Congrès de La Haye. Il s'agissait de donner une forme plus ferme et plus harmonieuse à l'ébauche de 1899. Le principe de l'obligation, que l'Allemagne avait fait sombrer, devait être introduit dans les arrêtés précédents. Afin d'éviter la résistance de l'Allemagne, on avait élaboré un projet très com{)Iiqué qui devait obliger, il est vrai, les puissances signataires à se soumettre à ce tribunal, mais en excluant les questions touchant aux intérêts essentiels ou à l'indépendance des parties en querelle.
Ce principe d'une obligation limitée se heurta, lui aussi, à la résistance résolue de l'Allemagne. On chercha à lui donner d'autres formes afin de satisfaire celte puissance. Mais le projet édulcoré n'eut pas davantage son adhésion. Elle le repoussa — avec l'Autriche — cependant que la grande majorité des Etals, j compris la France, l'Angleterre et la Russie, l'acceptaient par 32 voix contre 9.
Le tribunal d'arbitrage international n'était pas encore au bout de son calvaire. On proposa que la Convention adoptée à une aussi forte majorité engageât au moins les Etals qui y avaient adhéré. Mais le baron allemand von Marschall déclara que ce serait une violation du principe d'unanimité, et le Congrès dut se contenter de formuler une platonique déclaration qui exprimait l'adhésion des puissances au principe d'un arbitrage obligatoire, mais qui, en cas de conflit, « réservait à chaque Etat le droit de maintenir son point de vue. »
Donc de nouveau et toujours des succès de l'Allemagne I Notre litre de gloire est d'avoir été partout le sabot qui a empêché une entente entre les peuples. 11 nous restera incontestablement, mais il n'a guère contribué à nous faire aimer dans le monde.
L* Angleterre propose à r Allemagne une entente politique et une convention navale.
A peine le Congrès s'étaît-il dissous, que les ministres anglais se mirent à la recherche de nouveaux moyens pour atteindre le but qu'ils s'étaient proposé et qui était également utile à tous les peuples. Après que les points en litige entre la France e*
l'Angleterre eurent été régies par ie traité de 1904, et que tous les conflits d'intérêts anglo-russes eurent été résolus par la con- Tcntion de 1907, le ministère anglais, à la tête duquel Asquith avait succédé à Campbell, considéra comme sa tâche la plu» importante de donner aux relations anglo-allemandes une base qui fût propre à exclure la possibilité de nouveaux conflits. Entre l'Allemagne et l'Angleterre, il n'existait pas ou il n'existait que très peu de conflits d'intérêts et de « surfaces de friction ». Les difficultés qui avaient surgi au sujet de l'Est Africain avaient été réglées en 1890 par Caprivi et Salisbury : les Allemands avaient reçu Helgoland et les Anglais des concessions dans l'est de l'Afrique. Les questions d'Asie Mineure n'ofl"raient pas matière à des conflits bien sérieux, et le traité conclu au commencement de l'été 1914, malgré la tension de la situation politique, prouve que les splières d'intérêts anglaises et allemandes pouvaient assez facilement être délimitées pourvu que la bonne volonté fût réciproque.
Pourquoi donc, devaient se demander l'opinion publique et le gouvernement anglais, pourquoi cette concurrence, toujours plus funeste, des armements navals? Si les deux pays veulent la paix, pourquoi se ruinent-ils en dépenses militaires ? Mais si l'un des pays propose une limitation des armements, comme l'Angleterre l'a fait aux deux congrès de la Haye en 1899 et en 1907, et que l'autre repousse constamment toute limitation, ne peut-on pas soupçonner à bon droit que ce dernier nourrit des desseins inavouables contre celui qui fait les avances?
Cette question devait tout naturellement se poser au peuple anglais, qui pouvait également se demander : Que diraient r Allemagne et toute l'Europe si l'Angleterre, qui est déjà la première puissance maritime, allait tout à coup mettre sur pied une armée de terre qui pourrait, tôt ou tard, être aussi forte que l'armée allen^ande? l:^'y verrait-on pas, avec raison, une menace contre la puissance continentale qui lui fait concurrence? La loi navale allemande, constamment développée dans un temps très court, qui en vingt ans a donné à l'Allemagne la seconde place parmi les puissances maritimes, plaçait l'Angleterre devant ce dilemme : ou bien répondre aux armements ellemands par une augmentation correspondante de ses propres î-ritiements, ou bien essayer de remplacer le projet de conven-
tion internationale, qui avait échoué à la Haye, par un traité particulier entre l'Angleterre et l'Allemay^ne. Le ministère Asquilh choisit d'abord la seconde voie, qui était assez épineuse, étant donné que l'Allemag^ne s'était toujours refusée, par principe, à se laisser limiter dans ses armements navals.
Ce refus reste nécessairement incompréhensible à l'homme ordinaire. Il faut sans doute la perspicacité supérieure d'hommes d'Etat doués par Dieu pour pouvoir contester la justesse du simple exemple suivant. Les Anglais disent aux Allemands: Nous considérons le rapport actuel de nos flottes de 10 à 10 comme convenable, et en tout cas, n'ayant pas d'armée de terre importante, nous nous croyons obligés de le maintenir [)our protéger notre commerce, notre domaine colonial, et pour ne pas perdre notre rang. Si tu admets, Allemagne, celle proportion, tant mieux pour nous deux : dans ce cas, la concurrence des armements est vaine, car nos forces resteront toujours dans le même rapport. Mais si tu ne l'admets pas, tant pis pour toi. Pour chaque navire que lu mettras en chantier nous en mettrons deux, et le rapport de 16 à 10 se modifiera à ton désavantage, aussi bien relativement qu'absolument. Quand tu auras construit dix vaisseaux, reffectif de ta flotte atteindra vingt bâtiments. Mais, pendant le même temps nous en aurons construit vingt, et notre flotte comptera trente-six bâtiments, etc. L'écart absolu entre nos deux flottes s'accroîtra donc toujours et le rap[)ort entre elles te sera de moins en moins favorable. Finalement, nous serons l'un et l'autre ruinés, et il en sera de nous comme de ces deux lions qui se dévorèrent mutuellement juscju'à ce qu'il ne resta plus que leurs queues. Choisis. Si tu adoj)tes ma première proposition, ta sécurité sera la même dans dix ans qu'aujourd'hui, et tu épargneras tes hommes et ton argent. Si tu te décides en faveur de la seconde, ta sécurité diminuera d'année en année et lu te ruineras peu à peu. Tu m'entraîneras, il est vrai, avec toi à la ruine — mais c'est une pièlre consolation.
Un bambin qui vient d'apprendre le livret comprendrait ce calcul et choisirait sans hésiter la première proposition. Le gouvernement impérial allemand ne put se hausser à cette compréhension, elles longs pourparlers, toujours entamés par l'Angleterre — et que j'appellerais volontiers « la guerre de sept ans des armements » (de 1907 à 1914) — échouèrent. On peut même
soutenir que l'insuccès des négociations, qui ont amené un accroissement constant des armements, et la situation politique toujours plus tendue qui en est résultée, ont contribué pour une bonne part à ce que cette guerre d'armements ait fini par provoquer une véritable guerre.
La responsabilité en incombe exclusivement à l'Allemagne. Un court exposé des événements va nous le montrer.
Au dix-septième Congrès de la Paix, qui siégea à Londres en juillet et août 1908, le ministre des finances, Lloyd George, se prononça, en paroles enflammées, pour une entente anglo-allemande et déplora « qu'il fût nécessaire, au vingtième siècle de l'ère chrétienne, qu'une assemblée se réunît dans un pays civilisé pour élever des protestations parce que des Etats chrétiens dépensaient annuellement 4oo millions de livres (10 milliards de francs), pour préparer une nation à exterminer l'autre. » Le premier ministre Asquith, au banquet du lord-maire, en 1908, donna l'assurance que « l'Angleterre saisirait avec joie la main qui lui serait loyalement tendue. » Le 16 mars de l'année suivante, Asquith déclara à la Chambre des Communes que l'Angleterre avait, à plusieurs reprises, fait à l'Allemagne, mais en vain, des propositions tendant à une hmitation des dépenses navales. Ces paroles d'Asquith furent, à fin mars, l'objet d'un débat au Reichstag. Plusieurs orateurs y conjurèrent le gouvernement de saisir un peu plus énergiqueraent la main tendue par l'Angleterre. Mais le député Bassermann eut naturellement toutes sortes d'hésitations et de craintes ; il prépara le terrain au prince de Bûlovv^, qui commença par contester que l'Angleterre eût fait une proposition précise, et déclara «ne se promettre d'ailleurs aucun succès réel de négociations au sujet d'une limitation de la flotte. »
Les explications de Bûlow^ provoquèrent un nouveau débat à la Chambre des Communes. Sir Edward Grey y prononça un discours très significatif sur la concurrence des marines anglaise et allemande. L'Angleterre, disait Grey, a besoin de sa flotte comme l'Allemagne de son armée. La supériorité de la flotte ani^^laise doit donc être maintenue. Mais, ceci admis, une enlenie entre les deux pays pourrait très bien s'établir. Grey laissa même entrevoir que l'Angleterre modifierait peut-être
son attitude à l'endroit de la « neutralisation de la propriété privée sur mer » si cela pouvait servir de point de départ à une diminution des dépenses pour la flotte.
Dans l'exposé qu'il fil à l'appui du projet naval pour 1909, le premier lord de l'amirauté, Mac Kenna, déclara que le gouvernement avait, depuis trois ans, non seulement par des paroles mais aussi par des actes, annoncé sa résolution de s'entendre avec d'autres puissances sur une limitation des armements, parce que cette surenchère était inutile à tous. Asquilh remarqua, en énumérant tous les essais infructueux de l'Angleterre, que la porte était toujours ouverte pour une entente entre les puissances intéressées. Chaque indice montrant que le gouvernement allemand désirerait un tel accord trouverait l'accueil le plus chaleureux auprès du gouvernement anglais. A une question d'un député, Asquith répliqua encore une fois : « Nous avons pris l'initiative, »
Plus les ministres anglais s'eflorçaient de parvenir à une cntenie sur les armements navals, plus ils étaient attaqués et suspectés par la presse chauvine allemande. Mais ils ne se découragèrent pas. Le 14 juillet 1910, Asquith dut déclarer à la Chambre des Communes que le gouvernement allemand résistait à de nouveaux sondages en affirmant qu'il était lié par une loi, et que la modification de celle-ci n'aurait pas Tappui de l'opinion publique en Allemagne. Llojd George, le jour suivant, se répandit, dans un banquet, en paroles enflammées contre fl l'épidémie du gaspillage qui ravage le monde jusqu'à la ruine. »
Aux eff"orts sérieux et infatigables du ministre anglais, le chancelier de Belhmann Hollw^eg opposa, en décembre 1910, quelques remarques qui devaient faire l'eff'et d'une douche d'eau froide. L'Angleterre avait, il est vrai, fait des avances, mais n'avait pas émis de propositions positives, et l'Allemagne était toujours partie, dans les pourparlers, du principe qu'une discussion franche et amicale, suivie d'une entente au sujet des intérêts mutuels, était le plus sûr moyen d'écarter la méfiance née de la proportion inverse des forces maritimes et continentales. « Déjà la durée d'un échange de vues libre et loyal sur toutes les questions connexes, est une garantie des desseim^ amicaux, etc. »
Comme dit Thoas, dans VIphigénie de Goethe :
Man spricbt vergebcns viel, um zu vei'sagen, Der andere hôrt ia aliem nur das Neiu '.
Ce noTiy on l'entend avec une parfaite netteté l'année suivante. Le 12 décembre 1911, Grey avait de nouveau insisté, à la Chambre des Communes, sur la nécessité de parvenir à une entente avec l'Allemagne pour limiter l'accroissement continu des armements ; il prédisait la ruine de la civilisation si cet état de choses darait. Le fardeau des armements, disait-il, est un plus grand danger que la guerre même, car il équivaut à un épuisement en temps de paix.
Ce discours de Grey fut l'objet de délibérations au Reichstag, le 30 mars 1911. Le chancelier — d'une façon très précise et sans fard — déclara que la question des armements était insoluble aussi longtemps que les hommes resteraient des hommes et les Etals des Etats.
Le mot décisif était prononcé. Il importait peu, étant donné le système parlementaire allemand, que le Reichstag invitât le chancelier à entrer éventuellement en pourparlers avec d'autres puissances au sujet de la limitation des armements. D'après le droit public à la Bismarck, le chancelier est, comme on sait, le serviteur de son maître et n'a pas à tenir compte des résolutions du Parlement.
Mais les Anglais ne se tinrent pas encore pour battus. Ensuite des événements marocains, un vaisseau allemand avait été envoyé devant Agadir, et entre les puissances intéressées, avaient été engagées des négociations qui soumirent la paix de l'Europe à une rude épreuve. Après beaucoup de péripéties, elles aboutirent en automne 1911. Les querelles franco-allemandes à propos du Maroc furent vidées définitivement, et comme équivalent de la liberté d'action que la France obtenait au Maroc, une partie du Congo était cédée à l'empire allemand. A peine ce nuage avait-il disparu de l'horizon politique, que Grey déclara de nouveau, au Parlement anglais, le 27 novembre 1911, que l'Angleterre désirait vivement de meilleures relations avec l'Allemagne. Les amitiés conclues par l'Angleterre^ disait Grey,
I C'est en Tain qu'oa dit beaucoup de choses pour refuser: dans tout cela, l'iater» locuteur n'enteud que le non.
n'étaient pas un obstacle à la conclusion de nouvelles amitiés. L'Angleterre avait coopéré à la solution pacifique de la crise marocaine, et maintenant que l'atmosphère était purifiée, il répondrait avec j'oie à tout désir de l'Allemagne d'entretenir de meilleures relations avec elle.
Au commencement de février 1912, le gouvernement anglais envoya lord Haldane à Berlin, non en qualité de plénipotentiaire officiel, mais avec la mission de sonder le terrain dans des entretiens avec le chancelier et le kaiser, auprès duquel il était persona gratissima, et de préparer si possible une entente politique et une convention sur les armements. Les faits qui précédèrent l'activité de lord Haldane n'étaient guère encourageants. Deux jours avant son arrivée à Berlin, le kaiser avait annoncé au Reichstag un gros accroissement de l'armée et de la flotte. Celle-ci devait être augmentée de trois vaisseaux de ligne, de nombreux sousmarins et de 1500 hommes. Lord Haldane adressa au chancelier et à l'amiral von Tirpitz cette question fort compréhensible : A quoi donc pourraient servir les négociations projetées pour améliorer les relations entre les deux pays, si l'Allemagne, pour se protéger contre l'Angleterre, augmentait sa flotte de guerre, et, ce faisant, forçait l'Angleterre à prendre des mesures analogues? Des négociations amicales qui s'ouvriraient au moment où une augmentation des flottes était projetée exciteraient les rires du monde entier. Le chancelier et von Tirpitz répliquèrent qu'une convention navale qui ne serait pas signée en même temps qu'une entente politique n'aurait aucun but, et ils s'empressèrent d'ajouter que même si une entente politique était conclue, il ne pourrait pas être question de diminuer le programme de la flotte mais, tout au plus, d'en différer l'exécution ^ Cette vague promesse était encore limitée par le fait qu'elle ne devait être qu'un « understandinff and not a written agreenient. »
Tandis donc que d'un côté le ministère libéral anglais qui, pendant sept ans, avait vainement travaillé, avec un zèle infatigable, à obtenir une suspension réciproque des armements navals,— vainement, car la promesse « de retarder l'exécution » ni ne liait, ni n'amenait une suspension ou une épargne, — de
> Ces détails sont empruntés à l'ouvrage de Sir Edward Cook : « How Britain strove for Peace. A record of Ant^io-German Negotiations 1898-1914. Told from «uthoritative Sources. » (Macmillan & G'*, Loadrctj, l'Jl4.)
l'autre côté, le g^ouvernement allemand posait comme équivalent de ses prétendues concessions des conditions politiques inacceptables pour l'Angleterre. Il est déjà surprenant que le cabinet de Berlin, au cours de toutes les négociations, se soit cru justifié à exiger un équivalent pour une concession qui, en réalité, n'était pas un sacrifice unilatéral, mais qui consistait en une obligation dans l'intérêt des cfeuj; parties. L'Angleterre, qui était prèle à s'engager aurait aussi pu, en usant du même droit, demander un équivalent.
Mais passons. En quoi consistait l'équivalent que réclamait l'Alleniagne ? Renouvelant une demande formulée les années précédentes déjà par le chancelier de Bethmann HoUweg, elle n'exigeait rien de plus et rien de moins que l'engagement de l'Angleterre de rester strictement neutre^ au cas où un conflit européen se produirait, dans lequel l'Allemagne serait impliquée. Ainsi l'Angleterre devait se détacher de la Triple-Entente et s'abstenir de toute participation aux affaires européennes. Etant donnée son étroite alliance avec l'Autriche, il n'était guère de conflit imaginable dans lequel l'Allemagne ne dût pas être engagée, soit à cause de ses propres intérêts, soit à cause de ceux de son alliée, mais l'Angleterre, dans tous les cas, aurait dû se contenter du rôle de spectatrice inactive et laisser l'Allemagne agir à sa guise sur le continent. Si l'Angleterre avait accepté la proposition allemande, elle aurait dû renoncer aussi à toutes ses obligations en faveur des Etats neutres dans les conllits où l'Allemagne aurait été intéressée.
Il n'est donc pas surprenant que la demande de l'Allemagne ait été repousbée en 1912, comme elle l'avait été en 1909 et en 1911. Elle revenait à exiger que C Angleterre renonçât simplement à sa qualité de grande puissance européenne. Cette exigence eût été énorme, même si on eût été disposé à la payer à un gros prix. Mais qu'offrait en retour M. de Bethmann? Une « tenjporary retardation, no réduction », qui n'était ni écrite, ni obligatoire, de l'exécution du programme naval sur la base de l'augmentation de la flotte prévue par le décret de 1912.
Celte exigence était vraiment un peu forte, et elle supposait chez les prudents hommes d'affaires anglais une bien grande naïveté. Qu'auraient dit les diplomates allemands si on leur avait proposé d'échanger le droit d'aînesse de la puissance continentale
de leur pays en Europe coiilre le plat de lenlilles consislaiil ea nne promesse de différer une augmentation de la flotte anglaise?
Grey dut repousser la proposition allemande, mais il ne se contenta pas de la rejeter, il répéta à cette occasion ce qu'il avait énoncé si souvent, les années précédentes, tant publiquement que dans les négociations diplomatiques, à savoir :
1° que l'Angleterre ne pouvait pas prendre l'engagement de rester neutre en tout état de cause, comme l'Allemagne le demandait, mais quelle était toujours prête, comme devant, à travail' 1er avec P Allemagne dans Cintérêt de la paix européenne.
2° que la Triple-Entente ne reposait pas sur des formules de politique générale, mais sur le règlement de questions d'intérêt touchant les puissances dont elle était formée, et que ce n'est qu'indirectement, en réglant ces questions et en écartant les surfaces de friction, que ces puissances avaient noué des relations amicales entre elles.
3° que ces relations n'avaient ni un caractère exclusif, m an caractère offensif à l'égard de P Allemagne et qu'elles ne seraient pas un obstacle si l'Allemagne voulait nouer des relations analogues avec l'Angleterre.
Pour donner à cette pensée une forme aussi précise que possible, le gouvernement résolut de la condenser en une formule que Grey communiqua à l'ambassadeur allemand, comte de Metternich, et qui devait servir de base à de nouveaux pourparlers.
Cette formule était la suivante :
« The two Powers being naturally désirons of securing peace and friendship between tliem, England déclares, that she will neither make norjoin in any unprovoked attack upon Germany. Aggression upon Germany is not ihe subject i>nd forms no part of any treaty, understanding, or combination to \/hich England is now a party, nor will she become a partj to any».hing that bas such an object. »
L'Angleterre promettait donc de ne pas attaquer l'Âlle-nagne sans avoir été provoquée et de ne pas participer à une agression contre elle ; elle déclarait, en outre, que les traités qu'elle avait conclus n'admettaient, ni ne poursuivaient une att:*.que contre l'Allemagne. Elle s'engageait enfin à ne jamais signer des traités ou des conventions qui auraient un caractère
agressif. Elle faisait donc la promesse la plus formelle de ne jamais être l'agresseur. Qu'est-ce que l'Allemag-ne pouvait raisonnablement exiger de plus ? Ayant l'assurance que l'Angleterre ne raltaquerait pas, elle n'avait plus aucun motif ou aucun prétexte de continuer cette concurrence des flottes, à moins — et c'est là le « hic » — à moins qu'elle n'eût des desseins agressifs contre ses voisins — les «amis» de l'Angleterre et, parlant, indirectement contre celle-ci. C'est le récif contre lequel se brisèrent et devaient se briser tous les pourparlers que les deux pays avaient poursuivis pendant des années.
L'Angleterre offrait Vassurance qu'elle n'attaquerait pas^ mais l'Allemagne exigait la certitude de pouvoir attaquer en toute sécurité. L'offre anglaise n'avait que peu de valeur pour l'Allemaç^ne, carie gouvernement allemand savait très bien, étant donnée l'altitude du gouvernement libéral anglais depuis 1905, qu'une agression de la part de l'Angleterre n'était pas à redouter. Ce qui importait à l'Allemagne, c'était ceci : être sure que l'Angleterre resterait neutre dans tous les conflits continentaux, môme s'ils étaient provoqués par l'Allemagne ou par son alliée, l'Autriche, ou s'ils touchaient à l'indépendance des Etats neutres et, parlant, directement ou indirectement, à des intérêts anglais. L'Allemagne voulait^ en mettant à l'écart l'Angleterre^ s'assurer la voie pour atteindre à la suprématie en Europe^ afin de pouvoir plus tard, en se servant de ce tremplin, parvenir aux dépens de l'Angleterre à une durable hégémonie mondiale. Cette pensée domine encore, nous le verrons, l'action diplomatique par laquelle l'Allemagne a préparé la guerre dans les derniers jours de juillet 1914.
Wàr' dcr Gedank' nicht so vcrwûnscht îrescheit, Man wàr' versucht, ihn herziich dunim zu nennen *.
A aucun moment, les Anglais n'ont donné dans le panneau. Les pourparlers de l!)12 échouèrent, comme ceux qui les précédèrent et qui les suivirent, à cause des prétentions allemandes à l'endroit de la neutralité.
L'Angleterre tenta néanmoins un dernier essai par une autre voie. Après la nouvelle augmentation de la flotte allemande,
• Si la pensée n'était pas si diablement habile, on serait tenté de l'appeler franche- Boenl bête.
après le voyage inutile de lord Haldane à Berlin et l'insuccès des dernières négociations entre Grey et Metternich, le gouvernement britannique recourut de nouveau à une tentative qu'il avait déjà faite sous Campbell-Bannermann : en payant d'exemple et sans pourparlers diplomatiques, il chercha à amener la partie adverse à une meilleure compréhension des intérêts réciproques. Bien qu'au commencement de 1906 six grands croiseurs eussent été ajoutés à ceux que prévoyait le programme naval allemand de 1900, le gouvernement anglais annonça, en juillet, que sur le programme de la flotte qui avait été soumis, en mars, au Parlement, il serait fait une diminution de 25 ^o pour les navires de combat, de 60 "/o pour les torpilleurs et de 33 7o pour les sous-marins.
Cette diminution unilatérale et volontaire avait pour but, comme le déclarait expressément le cabinet de Londres, de prouver au monde par un fait, avant la réunion du second Congrès de La Haye, que l'Angleterre avait la ferme volonté de limiter les armements, et d'engager les autres puissances à suivre la même voie. En ce qui concerne l'Allemagne, ce dernier but ne fut naturellement pas atteint : ce fut plutôt le contraire. A trois occasions différentes, vers la fin de l'été et en automne de la même année, en présence de l'ambassadeur anglais. Sir F. Lascelles, du sous-secrétaire d'Etat anglais, Sir Charles Hardinge (qui accompagna Edouard VII dans son voyage en Allemag-ne) et du ministre de la guerre, M. Haldane, le kaiser s'exprima personnellement d'une façon nettement défavorable sur l'idée de porter la question des armements devant la Conférence de La Haye et refusa toute participation des délégués allemands à ces débats superflus et vains. 11 ne fut naturellement pas question que l'Allemagne suivît l'exemple de l'Angleterre.
Malgré cet insuccès, le premier lord de l'amirauté, M, Churchill, fit une nouvelle tentative en 1912-1913. Les dernières expériences ayant montré que de nouveaux pourparlers avec l'AlIeuiagne n'auraient pas de succès, il déclara, en déposant le projet pour la marine, que si l'Allemagne dijjérait la construction de ses navires ou en diminuant le nombre ^ il s'engageait à suivre son exemple en maintenant le rapport existant odre les deux flottes. Si donc l'Allemagne pouvait se décider à introduire un naval holiday et à ne pas construire de navires au
cuiirs d'une année fixée, l'Angleterre ferait de même. Un allégement pour les deux peu[)les pouvait être obtenu par ce moyen, sans pour[)arlers et sans la moindre limitation de la liberté souveraine des deux Etals, « without negotiations, bargaining or the sliglitest restriction upon the sovereign freedom of eilhcr power. »
L'Allemagne ne répondit pas à cette déclaration de Churchill, qu'il répéta à deux reprises, et elle ne la suivit points sans doute parce qu'elle voulait ici encore attendre des « propositions positives », auxquelles elle n'aurait naturellement pas plus répondu qu'aux précédentes.
Tel est l'historique des longs pourparlers anglo-allemands^ des vaines tentatives faites par l'Angleterre pour gagner l'Allemagne, tentatives qui restèrent sans succès parce que la farouche beauté mettait ses faveurs à un prix que l'amoureux ne pouvait pas payer à moins de se sacrifier complètement. Il semblait, une fois encore, que les circonstances fussent plus fortes que la volonté des hommes. Le travail en commun pour la paix, lors de la crise des Balkans, le maintien de cette paix, qui n'était dû qu'à la collaboration des deux puissances, avaient naturellement amélioré leurs relations. La démarcation des zones d intérêts en Asie Mineure laissait entrevoir que celles-ci deviendraient toujours plus étroites; malheureusement le point essentiel restait toujours à régler : la concurrence grandissante et toujours plus dangereuse des armements navals, qui avait pour cause l'entètemeut de l'Allemagne à refuser toute entente.
Quel aspect aurait aujourd'hui le monde, si l'Allemagne^ en iyi2, auait accepté la proposition de Grey ? L'assurance de ne pas être attaquée par l'Angleterre et les autres Etals de l'Entente n'aurait pas, à dire vrai, détourné l'AUemagne de ses ambitions impérialistes qui, d'après leur caractère, devaient être agressives, mais elle aurait enlevé au gouvernement allemand le prétexte grâce auquel il a pu faire passer cette guerre de prestige et d'expansion pour une guerre de défense, et sans ce prétexte il eût été impossible d'entraîner le peuple allemand, qui est en grande majorité pacifique, dans une si terrible aventure. La suspension des armements navals aurait, du reste, créé une atmosplière plus paisible entre l'Angleterre et l'Allemagne et, panant, entre la Triple-Alliance et la Triple-Entente. En Aile-
LES ANT#:Cl^DENTS DU CRIME 81
ooag'ne, îa récente et énorme aug^mentation de l'armée n'aurait pas eu lieu, et l'on n'aurait pas voté un milliard de nouvelles dépenses de guerre. La France n'eût pas introduit le service de trois ans, et le conflit austro-serbe — dont la solution, comme nous le verrons, n'était qu'un jeu d'enfant — n'aurait ^as con- duil à la guerre mondiale.
Pour quoi combaftons-'noiis ?
Si rraîment l'Allemag-ne n'avait eu d'autres buts que ceux que le kaiser, le chancelier et les princes proclament sans cesse dans leurs discours : garantie contre les agressions, libre développement de ses forces et de sa culture, comment aurait-elle pu les atteindre plus sûrement et à meilleur compte qu'en acceptant les propositions anglaises?
« Nous tiendrons jusqu'à ce que nous ayons la certitude que personne ne troublera plus notre paix, paix dans laquelle nous voulons cultiver et développer l'âme et la force de l'Allemagne, en peuple libre que nous sommes. » C'est ainsi que le chancelier termina son discours du 2 décembre. Le jour suivant, le kaiser adressa, sur les champs de bataille de l'Autriche, une allocution aux délégations des troupes allemandes et autrichiennes. « Nous combattons, s'écria-t-il, pour une cause juste, pour la liberté, pour le droit à l'existence d'une nation, pour une longue paix future. » On aurait, en tout respect, pu répondre à Sa Majesté : « Majesté, excusez; ce pour quoi nous combattons, nous l'avions déjà avant la guerre. Nous avions la liberté, le droit à notre existence nationale, que personne ne nous disputait, et nous avions une paix calme depuis longtemps. Pour quoi donc combattons-nous, Majesté? » Et l'on pourrait ajouter: Si l'Allemagne se croyait en danger, — ce qui n'est pas prouvé et ce qui ne peut pas se prouver, — pourquoi n'a-t-elle pas accepté la plus grande sécurité que lui offrait l'Angleterre? La sécurité, qui fut offerte en temps de paix, ne pourra au grand jamais être obtenue par une victoire sur les champs de bataille. Elle était non seulement moins coûteuse — car elle n'exigeait ni sang, ni sacrifices matériels — elle était plus durable et plus solide. Selon la phrase bien connue de Sallusle, les empires ne peuvent être maintenus que par les moyens qui ont servi à les créer ; de
82 LES ANTf-Cl^DENTS DU CBIME
mtait un traité entre nations, qui doit régler leurs relations pacifiques, est plus solidement cimenté par des moyens pacifiques que par des moyens belliqueux. Les traités de paix conclus après une guerre contiennent toujours la clause tacite : rébus sic stantibus, que Kant, dans le premier article préliminaire de son a Essai sur la paix perpétuelle », considère comme un obstacle à un état de paix durable. Mais les traités de paix conclus en temps de paix, qui tirent leur origine de la communauté des intérêts, qui ne laissent pas après eux le souvenir des dévastations et des massacres, qui ne respirent pas la haine et la vengeance, ces traités-là tiennent œre perenniuSy et comme tout ce qui est bien, portent en eux le germe de biens futurs.
Encore une fois : ce pour quoi nous prétendons combattre^ nous le possédions. Nous le possédions mieux que nous ne le posséderons pendant des siècles, même après une guerre victorieuse, et ce qui nous manquait nous pouvions l'obtenir, sans çuerrej par un accord amical,
La lib^rié selon eux.
Mais il ne s'agit pas, nous l'avons dit, de sécurité, de liberté et de droit à l'existence. Le mot « bberté » est aujourd'hui prononcé bien souvent par des gens qui, jadis, se signaient trois fois quand ils l'entendaient prononcer par d'autres. Ce vocable, autrefois proscrit, est à la mode. Nous sommes du joui- au lendemain devenus amoureux de la liberté, tous, sans exception. Surtout ceux qui, autrefois, exaltaient « les assujettissements voulus par Dieu ». Nous sommes devenus si amoureux de la liberté que nous voulons la donner non seulement à ûotre propre peuple, mais encore aux autres peuples du monde. (Voyex les déclarations du chancelier au peuple américain.) Toa; simplement, nous ne savons plus jusqu'où, avec noire iCiCM vers ia liberti....
Seid umschlungen, MilIIonen I Diesen Kuss der gaazen Welt ' I
Le junker prussien presse sur son cœur sensible tons les nxi-aurns ennemis de l'Empire, les social-démocrates, les ciéri-
* EiiiACcz^ vos», millions, dans ce baiser du monde entier.
LES ANTÉCéDENTS DU CRIME 83
eaux, les progressistes, les Polonais, les Danois, les Alsaciens... k condition qu'ils observent le « Burgfricden », lequel consiste, comme on sait, à penser, écrire et parler comme parlent, écrivent et pensent les junkcr. Celui qui se permet de penser autrement, d'écrire autrement ou de parler autrement que la classe dirigeante, est opprimé, puni ou même fusillé. Voilà la liberté, telle qu'ils l'entendent.
Le peuple allemand se rendra compte un jour à quel esclavage ces proclamaleurs de liberté le conduisent. Chaque essof du peuple allemand a été suivi par la plus dure des servitudes : ce fut le cas après 1813, après 1848, après 1870, une fois que l'ivresse guerrière des premières années fut passée. // en sera ainsi après Jgi4- Les soldats et les junkers qui, dans l'ensemble, forment une classe, se trouvent maintenant dans la ^erre si bien dans leur élément 1 L'oppression de la liberté de ia presse, l'oppression du libre droit de réunion, l'étranglement du commerce et de l'industrie, dont les représentants avaient pris trop de place à la cour impériale, voilà ce qui leur convient. Liman, l'apôtre du kronprinz, écrit :
« Certaioes barrières de l'éliquette de cour barrent encore le chemin à la richesse et ne s'ouvrent que devant les vieux agnats de la royauté et les ofiiders. Mais à part cela, le millionnaire a triomphe, et dans les salons d'heureux «péculanis ou de leurs héritiers, se presse la société de la cour. L'aristocratie de l'argent s'élève, nouveau Junkertu/n qui n'a jamais vu un champ de bataille ; elle aime la campagne, et déjà ia capitale est entourée d'une ceinture dorée de propriétés luxueuses. La liste des invités aux voyages du kaiser dans le Nord porte les noms de nombreux magnats de ia tinance. Cette nouvelle aristocratie manie, au lieu de l'épée, les ciseaux à détacher les coupons, au lieu du bouclier, le prospectus d'entreprises industrielles, au lieu de ia cote de mailles la cote de la bourse. Mais la noblesse d'épée recule; les fils des familles qui ont combattu les combats des Hoheuzollern vivent dans la gêne, sur la glèbe dont ils ont hérité. Les capitaux deviennent, dans les mains d'un seul, des sommes énormes, et le respect de l'or grandit, qu'il ait été hérité ou volé. »
C'est ainsi que les cercles qui donnent le ton en Prusse et partant en Allemagne pensent à l'endroit du commerce et de l'industrie. Les ciseaux à délaclier les coupons et la cote sont pour eux les vils emblèmes des classes du peuple sur qui reposent la grandeur et la situation mondiale de l'Allemagne et qui, en définitive, doivent fournir les moyens de satisfaire la folie des grandeurs de cette noblesse d'épée. Et ce sont ceux
qui pensent de la sorte qui veulent apporter au peuple allemand la liberté et l'égalité? Quand on a pressé l'orange, on en jette l'écorce. Quand le peuple aura fait son devoir, il pourra s'en aller, comme il s'en est allé après 1813, après 48 et aprèa 70. Aujourd'hui déjà, en pleine guerre, on commence à flairer le démagogue. Partout les vrais Prussiens sont à l'affût des suspects qui ne sont pas animés de sentiments bien prussiens, bien allemands. C'est ce que l'on constate à l'intérieur, et plus encore parmi les Allemands à l'étranger. Une réaction militaire et de junker telle que la génération actuelle n'en a encore jamais vu va se produire après la guerre. Et c'est ce qu'on appelle « combattre pour la liberté et pour la culture allemande I »
Le but de la paix : sécurité f
Les tendances intellectuelles de ces milieux se manifesteront déjà et prévaudront lors de la conclusion de la paix. Tandis que les professeurs allemands, assis à leurs tables et penchés sur leurs cartes, élaborent — sur la base du droit public — des projets de remaniement de l'Europe, ces hommes d'action rient des chimères des utopistes, car c'est ainsi qu'ils ont appelé les débats des congrès de La Haye (« bavardages sur la paix perpétuelle » général-major de Deimling),et les propositions d'entente de l'Angleterre, où ils ne voient que mensonge et tromperie. Pour eux, la paix n'a qu'un but: oppression et sécurité. Sécurité avec le même brillant succès que nous a procuré l'annexion de l'Alsace-Lorraine — cette annexion qui ne nous a valu jusqu'ici que des difficultés et aucun avantage, ni politique ni économique, mais qui nous a directement nui au point de vue militaire, parce qu'elle a amené la création de cette nouvelle ligne de forteresses, inexpugnables, semble-t-il, devant laquelle nous campons depuis cinq mois. Sécurité de nos frontières : les pensées de nos cercles dirigeants ne vont pas plus loin. Mai», naturellement, sécurité qui implique expansion en Europe et au dehors de l'Europe. Sécurité coûte que coûte, sans égard au droit des nationalités, à la liberté des peuples de disposer d'euxmêmes, liberté que nous prétendons pourtant défendre, et sans égard à ce fait d'expérience qu'une politique aussi brutale a toujours porté en elle les g^crmcs de nouvelles guerres.
On anrait pu se procurer celte sécurité à meilleur compte et avec plus de chances de durée en concluant un accord avec l'Angleterre. Pas plus que l'Angleterre, la France ou la Russie n'avaient des intentions ag^ressives contre l'Allemagne. Qui afGrme des intentions de cette nature doit les prouver. Qui ^les nie n'est pas tenu de faire la démonstration inverse.
La France voulaii-elte nous attaquer f
J'ai, ce me semble, démontré jusqu'à l'évidence que l'Angleterre n'avait pas de desseins agressifs contre nous. Quant à la France, je puis être plus court, car personne en Allemagne — A part, cela va sans dire, le gouvernement — ne prétend que cet Etat ait voulu nous attaquer. On ne l'injurie pas, on regrette qu'il ail été entraîné contre sa volonté dans une guerre dont il n'est pas responsable. C'est là un des rares traits sympathiques de la vie publique allemande. A la vérité, il faut ne pas connaître la France contemporaine, son histoire et ses courants d'idées, pour affirmer qu'en 1914 elle ait eu l'idée la plus lointaine de reconquérir l' Alsace-Lorraine par les armes. Prétendre le contraire était bon il' y a quarante-quatre ans, peut-être encore il y en a trente-quatre ou même vingt-quatre, mais dans les vingt dernières années, le spectre de la revanche a tout à fait disparu de l'horizon.
Je ne juge pas d'après des articles de journaux, mais d'après les impressions que j'ai éprouvées au cours de séjours nombreux et prolongés en France. Jusque vers 1895, la blessure causée par la perte des deux provinces était encore douloureuse, puis elle s'est cicatrisée petit à petit, et à la fin du siècle il n'en restait presque plus trace. La fin du boulangisme marqua la fin de l'idée de revanche. Les plus dangereux chauvins, en particulier Déroulède, furent condamnés ou bannis. La victoire du parti de la justice, qui termina l'affaire Dreyfus, porta le coup de çrâce à la réaction politique et cléricale qui prêchait une politique belliqueuse, comme elle le fait aujourd'hui en Allemag^ne. L'influence de pacifistes convaincus, tels que Jules Simon, Frédéric Passy, d'Estournelles de Constant, et surtout Jaurès, s'accrut considérablement, et les hâbleurs guerriers du boulevard furent relégués à l'arrière-plan. Les relations intellectuelles entre
la France et l'Allemagne devinrent plus étroites. Politiciens, écrivains, comédiens et comédiennes, servirent d'intermédiaires pour les échanges, et par des visites mutuelles apprirent à se connaître. Coquelin et Sarah Bernhardt furent fêtés en Allemagne et fort bien reçus par Guillaume II. En 1901, deux officier» supérieurs français firent une visite officielle à Berlin. Le kaiser les convia à un banquet militaire au cours duquel l'un d'eux, le général Donnai, porta un toast à l'armée allemande et à son empereur-soldat. On pourrait citer d'innombrables autres faits prouvant que l'entente avec la France était en bonne voie, cl que l'amitié entre les deux pays grandissait. Notons le discours mémorable que Jaurès tint, en 1902, à la Chambre des députés. Pour la première fois, le chef socialiste déclara du haut de la tribune quil était temps d'oublier fidée de revanche, de s'accommoder de l'histoire et de délivrer les peuples européens du poids insupportable des armements. Le discours de Jaurès ftit applaudi par la grande majorité des députés et loué par toute la presse sérieuse. Seules quelques feuilles chauvines et boulevardières qui, comme nos organes de même nuance, gagnent leur vie en excitant le peuple, exprimèrent leur mécontentement des paroles de Jaurès, mais elles ne purent rien changer à ce fait que le leader socialiste avait interprété les désirs de la grande majorité du peuple français, de celui qui travaille et qui épargne. En novembre 1904, Jaurès reprit et développa son idée et préconisa comme but à atteindre une alliance avec F Allemagne et le renoncement à toutes représailles violentes.
Quelques mois plus tard, en mars 1905, le kaiser débarquait à Tanger et adressait aux délégués du Sultan une allocution par laquelle il contrecarrait la politique marocaine de la France. La France est-elle responsable de la tension qui en est résultée ? Est-ce sa faute si cet acte provocateur de l'Allemagne a produit, comme auparavant la dépêche à Krfiger et plus tard l'envoi de la Panthère à Agadir, un effet opposé à celui qu'on en attendait ? Ces coups de théâtre ne sont pas les moyens auxquels recourt une politique étrangère intelligente. Ils irritent, mais ils n'imposent pas. Comme une entente entre gens irrité» est moins facile à établir qu'entre gens calmes, il eût été préférable de communiquer nos désirs aux gouvernements étrangers
par la voie normale de la diplomatie. Si, depuis cette époque, nos relations avec la France ont été tendues presque sans interruption, c'est donc sur nous qu'en retombe la faute.
Néanmoins, le conflit marocain fut réglé à l'amiable par trois traités successifs, en 1905, en 1909 et en 1911. S'il est vrai que nous ayons obtenu moins d'avantages que la France, nous ne devons nous en prendre qu'à nous. Le succès des négociations diplomatiques dépend moins de la puissance militaire d'un Etat que de l'habileté de ses négociateurs. Au point de vue militaire, nous sommes plus forts que la France, il n'y a pas à en douter, mais au point de vue diplomatique, il est hors de doute également que nous sommes plus faibles. Et il n'y a pas lieu de s'en étonner si l'on considère la manière dont nos jeunes diplomates sont recrutés et instruits. Dans la liste des ambassadeurs français auprès des cours étrangères, on ne trouve que des noms bourgeois ; dans celle des ambassadeurs allemands, il n'y a que des princes, des barons et des comtes. Je ne prétends pas, bien entendu, qu'un noble soit moins apte qu'un bourgeois au métier de diplomate. Mais si le 100 °/o des postes diplomatiques allemands est occupé par des nobles, alors que le pourcent des nobles est très faible en Allemagne, on est en droit de soupçonner que ce ne sont point leurs aptitudes, mais leur rang et leurs titres qui sont pris en considération lorsqu'il s'agit de les choisir. La diplomatie est un métier comme un autre, avec ceci de plus qu'elle implique une responsabilité extraordinaire, et que les fautes y entraînent des conséquences redoutables. Si, en engageant un fondé de pouvoirs, le négociant ne s'inquiète pas de savoir s'il est de vieille souche ou oflicier de réserve dans un régiment de cavalerie de la garde, à plus forte raison l'Etat est-il tenu de faire h de ces mérites décoratifs, mais pratiquement sans valeur, quand il pourvoit à îdes postes si pleins de responsabilités. Si l'empire allemand avait agi d'après ce principe, il est probable que le conflit marocain, dont llssue n'a d'ailleurs pas été tout à fait défavorable, se fût terminé plus avantageusement pour nous. Ceux qui ne sont pa^s satisfaits des résultats obtenus doivent en rechercher «es caiscb là où elles sont léellement, mais non en Angleterre ni en France ou quelque pari en dehors des froniières allemandes, i^u'ils se trappeni la poitrine en disant : mea culpa, mea
Sg LES ANTÉCÉDENTS DU CRIME
maxima culpa 1 Mais, à mon avis, le peuple n'a pas à expier de son sang et de son bien-êlre les fautes de ses diplomates. Il ^ a là, me semble-l-il, une trop grande disproporlion entre la faute et l'expiation, étant donné surtout que c'est l'innocent qui est puni et non le coupable. Procurons-nous de meilleurs diplomates, voilà tout. C'est le seul enseignement qu'un peuple inlel- Ix^ent devrait tirer de ses échecs diplomatiques. 11 n'y a aucune ra.&on pour qu'il se sente blessé dans son patriotisme et qu'il se iiJpîiriàs cr cris haineux.
Où donc est la preuve que la France nous voulait du mal? Oi- --s: la preuv/ qu'après nous avoir infligé de prétendues éiJ^wH d.piomatiques, elle voulait encore nous infliger des défaite* militaires? Cette preuv£, je la cherche, je ne la trouve
La Russie voulait-elle nous attaquer?
Il en est de même de la Russie. Depuis un siècle et demi, aQcuu conflit d'intérêts n a éclaté entre la Russie et l'Allemagne. Du reste, ii ne peut paà en éclater, car l'activité des deux pays s'exerce dans det; directions, diff'érentes, et leurs chemins ne se croisent nulle part. De même que nous n'avons jamais eu des visée» sur les provinces russes bordant la Baltique, — un srrédenlisjT.e prussien n'existant heureusement pas, — la Russie n'a jamais songé à s'annexer la Prusst orientale ou la Pologne. Elle est assez grande pour pouvoir se passer de nos provinces. Son besoin d'expansion la pousse danb une direction qui ne compromet ni nos biens ni nos intérêts.
Je laisse ici la tension austro-russe intentionnellement de côté. Nous avons déclaré la guerre à la Russie, tandis qu'elle vivait sur le pied de paix avec l'Autriche et menait même avec elle des négociations pleines de promesses. Le conflit armé entre ces deux puissances n'a éclaté que le 6 août, alors que nous, nous avons remis à Pélersbourg le 1" août la déclaration de guerre. Nous avons commencé les hostilités en affirmant que la Russie voulait nous attaquer, cl nous avons fait croire au peuple allemand qu'elle nous avait déjà atta(|ués. Ma question est donc justifiée * Pourquoi la Hussie nous a-t-elle attaqués ? Quel but poursuivait-elle en le faisant ? Que voulait-elle
de nous? Il ne suffit pas d'invoqaer les menées pansîavistes pour répondre à la question. La Russie voulait-elle nous slaviser î voulait-elle étouffer la culture allemande au profit de la culture slave ? Aucun homme sensé n'osera soutenir pareille absurdité. La culture russe avait, du reste, exercé à la fin du siècle précédent une forte influence sur notre vie intellectuelle. Je ne crois pas qu'il ait existé dans les dernières cinquante années un poète allemand qui ait donné à la littérature et à rorientalion des esprits de notre pays une impulsion comparable à celle que Tolstoï lui a imprimée. D'autre part, non seulement la vie intellectuelle de la Russie, mais aussi sa vie politique et militaire était pénétrée d'éléments germains. Beaucoup de places importantes étaient, en Russie, occupées par des Allemands d'origine. Ce n'est, d'ailleurs, pas étonnant : les Romanow euxmêmes sont de sang germain et la majorité de leurs femmes appartiennent à des familles allemandes. On trouverait difficilement deux pays qui fussent unis si intimement par la pénétration pacifique que l'Allemagne et la Russie ; union couronnée par l'amitié traditionnelle des maisons régnantes, et scellée, il y a cent ans, par la fraternité des armes.
D'où est donc venue « cette haine contre les Allemands entretenue par les visées des pansîavistes, » dont le chancelier a parlé le 2 décembre? Haïssons-no«« les Russes? Cette haine dont nous serions l'objet n'a-t-elle pas été inventée exprès pour donner un fondement psychologique à la soi-disant attaque russe? Si vous avez quelque chose à alléguer, allez-y, videz votre sac I Mais je crains que nous n'attendions longtemps les faits sur lesquels vous prétendez vous appuyer.
En tous cas, la haine contre les Allemands ne paraît pas invincible en Russie. Maintenant déjà, on entend des gens «bien-intentionnés» qui parlent d'une paix prochaine avec la Russie et qui veulent rassembler toutes les forces contre l'ennemi principal, l'Angleterre. Par contre, d'autres regardent le a moscovisme » et « l'absolutisme tsariste » comme l'adversaire essentiel et insistent sur notre communauté de culture avec les peuples de l'Ouest. Où est la vérité ? Que voulons-nous, à vrai dire? Contre qui et pour qui luttons-nous ? Questions auxquelles différentes personnes répondent de façon différente: confusion des esprits indescriptible, océan de mensonges et de falsiii-
cations qui est malheureusement teint de rouge, et menace de submerger complètement notre bonheur et notre bien-être.
La confusion a sa source dans le fait qu'un complot tacite existe entre les initiés pour ne pas dire la vérité, mais qu'on a oublié complètement de s'entendre sur ce qu'il faudrait dire à la place de la vérité. Chacun ment à sa manière, les mensonges s'entrechoquent comme les messages de deux stations qui ne sont pas accordées l'une avec l'autre : un message annule l'autre, xin mensonge élimine un autre mensonge. Le vieux Swift avait bien raison de dire : « As universal a practice as lying is and as easy a one as it seems, it is astonishing that it has been brought to so little perfection, even by ihose wiio are most celebrated in Ihal faculty *. »
La Triple-Entente:
une alliance défensive.
Non seulement rien ne prouve que la Tripîe-Enfente ait prémédité une attaque contre l'Allemagne, mais l'exposé précédent démontre exactement le contraire. La puissance directrice de la Triple-Entente était incontestablement l'Angleterre. Cela nous est dit sur tous les tons et le chancelier lui-même, dans la séance du 2 décembre, l'affirmait avec force. Mais puisque l'Angleterre, depuis à peu près dix ans, n'a cherché que la paix et l'accord avec l'Allemagne, puisque les deux autres puissances de l'Entente n'ont ni réalisé, ni révélé le dessein d'entraver l'initiative pacifique de leur amie politique, puisqu'elles ont au contraire exprimé leur désir de paix par leur conciliante attitude lors des grands et des petits conflits diplomatiques (Maroc, guerre des Balkans, traité de Potsdam de 1911), on est en droit de poser celte conclusion : la Triple-Entente a été une alliance défensive et n'a eu aucun dessein agressif. Que celui qui prétend le contraire apporte des preuves. Ces preuves, le chancelier lui-même, dans ses deux discours au Reichstag, n'est pas parvenu à les fournir. On reproche à la Triple-Entente toutes sortes de sentiments malveillants à l'égard de l'Allemagne, mais on ne cite aucun
• Si uniTerselle (jne soit la prafiqne da cnensonf^. et si facile qu'elle paraisse, Il est étonnant qu'elle ait été si peu perfeclioQDée, même par ceux qui sont les plus célèbre* en ce domaine.
fait résultant de tels sentiments. Jalousie, haine, antipathie de races, désir de vengeance, tout cela on l'attribue à nos ennemis, mais on ne peut leur reprocher une seule action qui ait traduit ces dispositions en fait. Aussi longtemps qu'on ne reconnaît pas dans l'Allemagne féducatrice du monde — à peu près comme on dit que Rembrandt a été l'éducateur des Allemands — résignons-nous à laisser aux autres leurs sentiments, de même qu'ils ne veulent ni ne peuvent nous empêcher d'avoir les nôtres.
Contentons-nous de combattre leurs sentiments quand ils se manifestent par des actions. Nous ne sommes pas les recteurs des peuples étrangers comme Ahlwardt était le recteur de tous les Allemands. Nous n'avons d'ailleurs guère la mission de donner de bonnes leçons aux autres tant que nous en avons encore plus besoin qu'eux. Ce qui se produit chez nous en fait de haine, d'envie et de désir de vengeance — autrefois dans une petite partie du peuple, la moins instruite, mais depuis le commencement de la guerre dans la plus grande et la meilleure — cela dépasse en mesure et en force tout ce que produisent les trois autres pays réunis.
Mais si ce ne sont pas les desseins agressifs, qu'est-ce donc qui a fait naître la Triple-Entente et l'a toujours plus solidement cimentée? C'était la crainte de l'Allemagne, la méfiance à l'endroit des menées impérialistes. Cette crainte a rapproché nos adversaires et les a unis toujours plus étroitement. Plus ils virent l'Allemagne croître — non son commerce et son bien-être, qui étaient profitables à leur commerce et bien-être, mais sa puissance militaire et ses sentiments belliqueux — plus le dangereux nationalisme allemand dressait la tête et dépassait les marches du trône, plus ils devinrent méfiants et craintifs, et plus ils resserrèrent les liens de leur entente défensive.
Tout a contribué, dans ces dernières années, â nourrir leur crainte : les énormes armements navals qui, malgré les propositions d'entente de l'Angleterre, s'accroissaient avec une rapidité grandissante, le renforcement soudain et inconnu dans Fhistoire de notre armée continentale, la politique du poing de fer qui, dans toutes les questions internationales où des intérêts allemands ou autrichiens étaient en jeu, frappait sur la table et contraignait les autres à céder, mais avant tout d'autres faits qui
ne se déroulèrent pas publiquement, mais qui étaient bien eonnu*^ des gouvernements européens. Ces faits n'ont été révélés que récemment, mais les puissances de l'Entente leur avaient sanx doute aupari^vaiit accordé raltenlion qu'ils méritaient.
Les révélatîor,.$ de Giablti,
On sail qu*. peu de tempr aprê? Tannexion de la Bosnie et àt l'Herzégovine, le gouvernement autrichien était décidé à réprimer par les armes l'agitation panserbe grandissante qu'avait provoquée ceUe annexion. Criminelle folie de la part de l'Autriche ; c^;^s^ndl'^, parce que l'oppresseur voulait punir l'opprimé qui se rebiffait contre l'oppression ; insensée parce qus les aiou ve.Tken ts nationaux ne se laissent pas réprimer par les armeiK. Mais les sages de l'Autriche pensaient difîérefiimenl. lis menacèi<^i.l la Serbie de guerre. Ce ne fut que par le fléchissement de la Russie et l'intervention de l*Allemagnc et de l'An^îeterrtj que la guerre européenne imminente put être évitée grâce à une déclaration rassurante du gouvernement serbe. Ces .faits, qui se passèrent en marg^ 1909, sont connus de tout le monde, mais ce qu'on ne savait pas c'est ce que révéla Giolilli, le 5 décembre 1914, à la Chambre italienne, à savoir que l'Autriche avait eu en août igi3 les mêmes desseins qu'en igog et que, seule, l'attitude de l'Italie l'avait empêchée de les mettre à exécution.
La presse étrangère tout entière a qualifié de mémorables les révélations de Giolitti, parce qu'elles dévoilaient, d'une manière indiscutable, les desseins agressifs de l'Autriche. C'est pourquoi les gouvernements autrichien et allemand ont étouffé ces révélations. Raison de plus pour moi de faire revivre ici ce qu'ils ont voulu tuer.
La situation balkanique avait été réglée au cours de l'été 1913, entre les Etats directement intéressés, par le traité de Bucarest. L'Autriche n'était pas satisfaite de ce règlement, car, à son avis, la Serbie recevait trop et la Bulgarie pas assez. Elle chercha à obtenir la revision du traité. La Serbie s'y opposant, elle résolut de poursuivre par la force la réalisation de ses désirs. Pour cela, elle avait besoin de l'appui des puissance»
trîplicîenncs, et surtout de l'Italie, qui s'était toujours réservé de dire son mot lors du règlement des questions balkaniques. L'adhésion des puissances alliées à une action armée contre la Serbie fut considérée comme nécessaire par l'Autriche, surtout parce qu'elle savait qu^une guerre avec la Serbie ne pouvait manquer de provoquer un conjlit européen. L'Autriche demanda donc à l'Italie quelle serait son attitude, étant données les obligations de l'alliance, dans le cas d'un conflit avec la Serbie et, éventuellement, d'une guerre européenne. La demande autrichienne donna lieu à un échange de télégrammes entre le ministre des afl'aires étrangères di San Giuliano et le président du conseil Giolilti, qui était absent de Rome. San Giuliano télégraphia à Giolitti : « L'Autriche nous a communiqué, ainsi qu'à l'Allemagne, son intention d'agir contre la Serbie, et elle définit celte action comme défensive dans l'espoir de provoquer le casus fœderis de la Triple-Alliance, qut, à mon avis nUxiste pas dans ce co^. Je m'efforce, avec l'Aliemagne, de trouver le moyen approprié pour empêcher l'action autrichienne. Mais il peut devenir nécessaire de déclarer explicitement que nous ne considérong pas une telle action comme défensive et que, par conséquent, nous n'admettons pas l'existence du casus fœderis. Télégraphie-moi à Rome si tu approuves mes vues. »
Giolitti répondit : « Si l'Autriche attaque la Serbie, il est évident que le casus fœderis n'existe pas. Ce sera une action à son bénéfice, car il ne s'aqit pas de défense, et personne ne songe à attaquer C Autriche. J'eslime qu'il est nécessaire d'exposer cela formellement à l'Autriche. Espérons que l'Allemagne réussira à détourner l'Autriche de cette périlleuse aventure (pericolosissima avventura).»
En fait, on réussit alors à empêcher l'Autriche de susciter la guerre; mais nul ne sait si ce sont les efforts de l'Allemagne ou le refus de l'Italie qui ont eu cet heureux résultat. Ce qui nous intéresse en première ligne, c'est le fait que F Autriche, une année déjà avant la guerre actuelle, avait la ferme intention de saisir, sans motif pressant, un prétexte futile pour provoquer un confit avec la Serbie; en effet, à celte époque ni un archiduc n'avait été tué, ni une propagande serbe et auslio-
pbobe particulièrement dang^ereuse ne s'était développée, parce que la Serbie était suffisamment occupée par sa guerre contre les Turcs et plus tard contre son ancienne alliée la Bulgarie. Ce fait a la plus grande importance pour l'établissement des responsabilités de la guerre aclueiie. Des événements de 1913, on peut encore apprendre ceci : 1*» Que les politiques de la Triple Alliance savaient déjà à cette époque que d'une guerre austro-serbe résulterait un conflit européen; 2° qu'il était possible de conjurer ce danger en détournant l'Autriche de cette aventure et en lui refusant appui. Si, une année plus tard, on avait suivi ces enseignements du passé, la guerre n'eût pas éclaté. L'Italie, elle, les a suivis, et sa manière d'agir est inattaquable moralement et juridiquement, mais l'Allemagne n'a pas voulu les suivre, et elle doit souffrir qu'on porte un jugement opposé sur sa manière d'agir. Pourquoi l'Allemagne n'a-t-eile pas exercé en juillet 1914 son influence modératrice sur l'Autriche comme elle l'avait fait, avec succès, un an auparavant? Parce que, alors, elle ne voulait pas la guerre ou plutôt elle ne la voulait /)a« encorCf tandis, que en 1914, elle la voulait absolument,
Uévolution à Berlin.
Le parti de la guerre.
Les courants à Berlin qui ont amené ce revirement sont mis en lumière de la façon la plus intéressante par le Livre jaune français ^.
Si les rapports français étaient les seules sources pour cette période de l'histoire, on pourrait les considérer avec méfiance, mais comme ils concordent avec tous les faits, avec tout ce que nous savons de la vie politique et de la littérature mihlaire et pohtique de l'Allemagne*, on doit les tenir pour exacts et même admirer leur analyse aiguë de l'état de choses en Allemagne.
J'ai déjà caractérisé les menées dangereuses du parti de la
* Rapport de l'ambassadeur français Cambon, du 17 mars 1913, aTec deux rapports annexes des atlacbés militaire et naval. En outre, rapport du 2 avril 1913, du ministre de la guerre Etienne au ministre des aii'aires étriiugores Jonnard, avec annexe. Rapport de Cambon an ministre Pichon du 6 mai 1913. Note au même ministre en date du 30 juillet et rapport de Cambon du 22 novembre 1913.
• Voir entra antres la cnrieasc brochure du prof. G. Nippold, Dsr deatsche Chauvinitmas.
guerre, qui avait comme cliamp d'activité uniquement l'Allemagne (lu Nord et dont le quartier général se trouvait à la cour de Berlin. Les chefs de ce parti étaient pour la plupart des généraux qui utilisaient les loisirs de leur retraite à une sorte d'organisation militaire de leurs partisans et qui préparaient, par la plume et la parole, le peuple allemand à une guerre que, parce qu'i/s la voulaient, ils déclaraient inévitable. A côté des ligues navales existant déjà, ils avaient fondé, en 1912, une ligue de défense, « Wehrverein ». Elle avait pour mission de combattre les tendances pacifiques du peuple allemand, de créer un courant d'opinion favorable à une augmentation de l'armée, et d'habituer peu à peu le peuple à la pensée d'une guerre européenne. Les aides naturels de ces chefs étaient leurs collègues et leurs pairs, la noblesse campagnarde et militaire, qui a toujours dirigé l'Etat prussien et qui considère le roi de Prusse comme son chef. La démocratisation croissante de l'Allemagne, qui avait permis au Reichstag d'émettre un vote de défiance à l'adresse d'un chancelier et ministre prussien et de prendre la défense de l'autorité civile en Alsace contre l'autorité militaire, l'accroissement incessant des socialistes et de leurs représentants au Parlement — l'industrialisation croissante de l'Allemagne, qui reléguait au second plan l'influence économique et sociale de la noblesse campagnarde, — tous ces symptômes étaient en abomination aux junkers prussiens et avaient créé dans leurs milieux une disposition qu'on pourrait résumer comme suit : cela ne peut pas continuer ainsi en Allemagne, et comme une amélioration ne peut pas se produire en temps de paix, une guerre saine cl joyeuse apportera un remède à nos maux 1
Les junkers formaient depuis longtemps le noyau du parti prussien de la guerre. Mais dans les derniers temps, difléreutes troupes auxiliaires s'étaient jointes à eux : coloniaux enragés qui couraient après l'illusion d'expansions territoriales, où ils voyaient une soupape pour notre excédent de production et de population; idéologues assez bornés pour considérer que l'Allemagne était à la tète de la civilisation, et que sa culture devait diriger le monde ; diplomates qui ne pouvaient digérer leurs propres insuccès, et voulaient une revanche d'Agadir et d'Algésiras ; avant tout, rois du canon et fabricants de plaques d'acier, qui pouvaient soutenir, avec leurs riches moyens, non
seulement la presse excitatrice indigène, mais encore celle de l'étranger ; tous ces séducteurs et séduits, en partie intéressés, en partie aveuglés, formaient une troupe compacte qui, avec une discipline prussienne, se mettait en marche au commandement et allait droit au but. Le parti de la guerre ne formait qu'une minorité. La grande majorité était résolument pacifique. La masse du peuple travailleur, la bourgeoisie artisane, le monde de la banque et de l'industrie, les groupes des Polonais, des Alsaciens, etc., le sud de l'Allemagne non encore complètement prussianisé, toutes ces couches voulaient la paix et désiraient continuer à marcher tranquillement dans la voie qui avait conduit l'Allemagne à sa grandeur actuelle. Mais ces forces pacifiques n'étaient pas organisées. C'étaient des individus, non une troupe. Elles ne jugeaient pas nécessaire de former un parti de la paix pour s'opposer au parti de la guerre, parce que, jusqu'à juillet 1914, on considérait celui-ci comme une quantité négligeable ; qu'on regardait la guerre européenne comme une impossibilité, et qu'on n'avait aucune idée de l'œuvre que ses instigateurs, sous une protection puissante, avaient accomplie. Celui qui, même au milieu de juillet, aurait affirmé en Allemagne que nous aurions le 1" aoilt une guerre européenne, aurait couru le danger d'être enfermé dans une maison d'aliénés. On ' connaissait les vociféraleurs, mais on les tenait pour inoffensifs, cl une organisation pour la protection de la paix paraissait superflue.
A la vérité, le traité réglant la question du Maroc avait déçu de nombreux cercles. On déplorait notre prétendue défaite diplomatique, mais on ne pensait pas, cependant, à en demander une vengeance sanglante. On critiquait les diplomates, mais on ne faisait pas appel aux généraux. Les critiques s'adressaient en première ligne au chancelier de Bethmann Hollweg, mais elles ne s'arrêtaient pas là ; elles atteignaient même le kaiser. La politique pacifique dont il s'était fait une règle de conduite, après les premières ardeurs de sa jeunesse, ne plaisait plus à certains milieux. Non seulement on le critiquait, mais on cherchait, et non sans succès, à le rendre impopulaire.
Le Friedenskaiser, qui faisait sans cesse résonner son sabre, mais n'en frappait pas, était raillé par le petit, mais puissant parti, et on lui opposait, éclatant exemple, son fils,
le batailleur. Une presse dévouée et bien organisée loua le fils aux dépens du père, et accentua entre les deux l'opposition qui se révéla dans celte suite de conlîils sérieux qu'on connaît.
On sut, d'une façon diaboliquement adroite, irriter les cordes les plus sensibles de l'âme impériale: son amour propre, son désir de popularité, son ambition d'être le premier parmi son peuple et de n'être relégué dans l'ombre par personne, la conscience de son autorité qui lui avait fait prendre pour devise la phrase : « Suprema lex régis voluntas. » On lui versait le poison dans l'oreille, comme au père deHamIet, on lui chuchotait que les temps exigeaient des faits et non des paroles, que seule une guerre purifiant l'air et chassant la lourdeur orageuse pourrait redonner à l'empire et à son chef le prestige à l'extérieur et à l'intérieur.
La goutte ronge la pierre. Il est intéressant d'observer la lente transformation des conceptions impériales pendant les années 1911-1914. En 1910 encore, Guillaume II parlait avec le ministre français Pichon d'une ligue de tous les Etats civilisés et s'exprimait d'une façon approbative à ce sujet. Une année auparavant, à Cuxhaven, il insistait sur le besoin égal de paix qu'avaient tous les peuples civilisés « pour pouvoir remplir sans être troublés les grands devoirs de leur développement économique et commercial »*. Au nouvel-an 1911, dans une allocution aux diplomates, il louait l'entente pacifique entre les peuples, « qui répond mieux à leurs intérêts que des guerres dangereuses. » En 1911, iaag ^n discours à Hambourg, il fît ressortir qu'une lutte armée i>e mettrait pas fin à la concurrence économique des nations, et que celle-ci ne pourrait être éliminée que si les peuples portaient au plus haut degré leurs capacités de travail. Mais, déjà dans un discours prononcé à Hambourg, le 18 juin 1912, un autre ton se fait entendre. «On ne doit pas planter légèrement sa bannière là où on n'est pas sûr de pouvoir la défendre. » Cela se passait six mois après la signature de la convention du Maroc. Celui qui sait lire entre les lignes remarque déjà l'influence que la critique de la politique pacifique du kaiser commençait à exercer sur sa pensée. Le kaiser ne parle plus de rejeter la guerre dans tous les cas. Lorsque cela doit être, dit-il, il faut continuer la
• Cf. Fried, Der Kaiser and der Weltfriede, Berlin, 19!0.
politique avec d'autres moyens, d'après les principes de Clausewilz, à condition qu'on puisse défendre son drapeau, autrement dit qu'on soit plus fort que l'autre. Cette note guerrière a, l'année suivante, lors des fêtes bruyantes du centenaire de 1813, étoufté de plus en plus la note pacifique. Une ivresse paraissait s'être emparée de toute l'Allemagne, — une sorte de nouvelle ivresse d'indépendance, mais on ne sait pour secouer quelle servitude. Cette ivresse était provoquée artificiellement par les brûlantes boissons qu'une presse de patriotards sans scrupules servait depuis des années au peuple allemand. Même les plus hauts personnages de l'Etat ne purent s'y soustraire. Une vraie épidémie de patriotisme éclata, qui plongea jeunes et vieux, grands et petits, dans une extase fiévreuse. Personne ne demandait plus les motifs et le but de ce mouvement populaire, que les « régisseurs » nationalistes avaient depuis longtemps préparé et qu'ils mirent habilement en scène, mouvement dans lequel le kaiser et le chancelier furent d'abord entraînés malgré eux, auquel ils participèrent ensuite volontairement et dont ils devinrent finalement les chefs.
M. de Bethmann Hollweg s'est certainement longtemps défendu avant de capituler devant le parti de la guerre. Mais ii devait finir par céder, sous peine d'être la victime des généraux et de la camarilla du kronprinz. En 1910 et en 1911 encore, il résista énergiquement à ses adversaires qui minaient de plus en plus le sol sous ses pieds. Lorsqu'on lui reprocha, dans l'affaire Mannesmann, de faire de trop grandes concessions à l'étranger, il répondit aux chauvins du Reichstag: «Je ne me prêterai jamais aune politique qui fait fi des traités. » Le 30 mars 1911, eut lieu le grand débat sur la question des armements. Le chancelier supplia presque les représentants du peuple de protéger celui-ci contre <( les irresponsables intrigues de presse auxquelles il s'abandonnait trop souvent passivement. » a Un contrepoids à toutes ces influences et à des influences analogues, ajoutait M. de Bethmann, est désirable, et je serais le premier à saluer avec reconnaissance le travail international qui parviendrait à créer ce contrepoids. » Mais, comme nous l'avons dit, celui-ci était insuffisant contre le mouvement belliqueux. La résistance du chancelier, comme auparavant celle du kaiiser, fut brisée, et le grand projet de loi
UES ANTÉCaÉDENTS DU CRIME 99
militaire de 1913 fut le premier signal des fanfares da parti guerrier qui annonçait le triomphe sur toute la ligne.
Si nous n'avons pas suscité la guerre en 1913, comme l'Autriche le voulait, c'est moins pour des raisons de principe que pour des raisons d'opportunité. Le motif que l'Autriche croyait avoir ou indiquait — régularisation de la frontière serbo-bulgare — était trop futile pour justifier un massacre européen aux yeux du peuple allemand et peu propre à enflammer l'enthousiasme patriotique. Une guerre qui répugne au sentiment populaire n'est plus possible aujourd'hui. La question de savoir si tel endroit, au nom imprononçable, devait être administré par les fonctionnaires serbes ou bulgares, le peuple allemand s'en fichait trop pour qu'on pût faire à son sujet une guerre pour les biens les plus sacrés du pays. De là, les mots de Berlin à Vienne : Pas encore !
Sans doute des considérations militaires entraient en ligne de compte dans ce « pas encore». Nous n'étions pas encore suffisamment prêts. Nous étions, il est vrai, de beaucoup supérieurs aux autres, mais notre supériorité devait encore être augmentée par l'entrée en vigueur des nouvelles lois militaires que le Reichstag venait d'adopter à titre provisoire. L'élargissement du canal Kaiser-Wilhelm, qui permettrait aux plus grands navires de guerre de passer, en toute liberté, de la mer du Nord dans la Baltique, n'était pas achevé. Les instruments de meurtre dernier cri attendaient probablement encore de naître. Des Zeppelins et des sous-marins devaient encore être construits et nos armements perfectionnés. Bref, nous n'étions pas encore prêts pour l'attaque, qui^ déjà alors, était en principe chose décidée.
Nous n'attendions que la première occasion favorable et la mise au point définitive de notre préparation, pour pouvoir profiter de cette occasion avec succès. Entre-temps, le revirement des idées du kaiser s'accentuait; son entourage, à la tête duquel était le chef de l'état-major de Mollke, le ministre de la guerre, le kronprinz et son influente séquelle, tous s'efl'orçaient — à rencontre du chancelier, qui, il est vrai, avait participé à toute révolution et l'avait couverte de sa responsabilité, mais qui reculait encore devant le pas décisif — vers un seul but: susciter le plus tôt possible la guerre « inévitable » et gagner coraplèlemcn'.
le kaiser à leurs menées. « Il faut laisser de côté les lieux communs sur la responsabilité de l'agresseur, disait une fois M. de Mollke : lorsque la guerre est devenue nécessaire^ il faut la commencer dès qu'on a toutes les chances de son côté; seul le succès décide * / »
Dans un rapport du 22 novembre 1913 au ministre Pichon, Gambon montre avec quel succès agissait le parti de la guerre. Il rapporte un entretien que Guillaume II eut, en novembre 1913, avec le roi Albert de Belgique*, en présence du chef de l'étatraajor, et qu'il dit tenir « d'une source absolument sûre ». Le roi Albert trouva le kaiser, qu'il tenait pour un sincère ami de la paix, complètement transformé : il avait abandonné ses tendances pacifiques pour se ranger aux idées du parti de la guerre. A lui aussi, la guerre avec la France paraissait maintenant inévitable. Il approuvait son chef d'état-major, qui déclarait que l'état actuel devait prendre fin et que l'empereur pouvait être certain que son peuple le suivrait avec un enthousiasme irrésistible. Les idées du kaiser se tournaient surtout contre la France, et le roi Albert s'efforça inutilement de le convaincre des desseins pacifiques du peuple et du gouvernement français. D'après ses propres observations, Gambon confirme le revirement qui s'était produit dans les pensées de l'empereur. Il l'attribue à l'impatience croissante de l'élément militaire, aux influences des pangermanistes et, en partie, à une certaine jalousie à l'endroit de son fils devenu populaire dans ces milieux. Gambon termine son rapport par ces mots : « L'empereur se familiarise avec un ordre d'idées qui lui répugnaient autrefois. » On ne peut pas ne pas reconnaître la justesse des observations de Gambon. A peine huit mois plus lard, se montrèrent les effets de l'évolution des pensées du kaiser. Mais, même pendant les jours qui précédèrent la guerre, se livrèrent dans l'âme de Guillaume II les combats du bien et du mal, d'Ormuzd et d'Ahriman. Au moment où la grave décision devait être prise, qui allait mettre le monde en flammes et déchaîner sur l'humanité une catastrophe comme elle n'en avait encore jamais vu, au moment où le projet, depuis longtemps préparé et mûri, allait se changer en action, la main de l'empereur
* Rapport de Cambon au ministre Pichon, du 6 mai 1913. {Livre jaune fronçait.) ' Livre jaune, p, 20.
hésita devant le Irait de plume décisif, et dans l'âme du monarque surgirent encore, comme voilés, les vieux idéals de la paix et du bonheur des peuples. De là les hésitations des derniers jours, les chang-ements dans la manière d'agir du kaiser, <jui oscillait entre le désir de paix et la menace de guerre, entre Fintimidation et l'acte sérieux, et qui poursuivit si longtemps la politique du poing de fer, — jusqu'à ce que, peu à peu, la politique cessât et que le poing de i'er prît sa place.
Le crime.
L^exposé détaillé des antécédents de la crise était nécessaire pour comprendre le rapide enchaînement des faits qui, en dix je irs, du 23 juillet au 1" août, a abouti à la plus grande guerre de l'histoire.
L'attitude générale de l'Allemagne depuis la première confélence de La Haje, ses refus répétés de limiter les armements militaires et navals, son opposition à la création d'une Cour d'arbitrage international, ses tentatives renouvelées pour obtenir la neutralité de l'Angleterre sans vouloir elle-même rien abandonner de sa liberté d'action, l'augmentation énorme de sa flotte et de son armée, sa longue tolérance à l'endroit du mouvement chauvin criminel et, plus tard, la faveur qu'elle lui a témoignée, tout cela indique que l'Allemagne avait depuis longtemps envisagé l'idée d'une guerre et qu'elle était résolue à susciter « l'inévitable » au moment qui lui serait le plus propice.
Les faits qui se sont passés jusqu'en 1914, portent invinciblement à soupçonner que l'Allemagne, conjointement avec son alliée l'Autriche, a voulu la guerre, la première pour réaliser ses rêves de domination universelle, la seconde pour améliorer sa situation dans les Balkans.
Mais soupçon n'est pas certitude. Les probabilités qui découlent des antécédents ne sont pas des preuves. Celles-ci ne peuvent être tirées que des circonstances dans lesquelles le fait s'est produit, c'est-à-dire des documents diplomatiques exposant l'histoire des origines de la guerre.
Les empires alliés sont accusés d'avoir, en été 1914, suscité intentionnellement la guerre qu'ils avaient depuis longtemps voulue et préparée, parce qu'ils estimaient que le moment leur ^tait particulièrement favorable. Il ne s'agissait plus cette fois,
comme les années précédentes, d'une mesquine question de port ou de côte, ou de territoire dans les Balkans, d'une question qui ne pouvait ni intéresser l'opinion publique, ni enflammer les peuples; il s'agissait du meurtre d'un archiduc et de sa femme, donc d'un événement tragique qui devait provoquer l'indignation du monde entier et gagner toutes les sympathies — on y comptait du moins — aux puissances qui prendraient les armes pour venger ce forfait.
On avait d'abord le succès moral de son côté. Et l'on croyait être sûr aussi du succès militaire. En ce moment, précisément, on croyait pouvoir conclure de divers indices que l'armée française était désorganisée et que la préparation de l'armée russe était défectueuse. Le sénateur Humbert avait, dans un discours au Sénat, rdvélé de graves lacunes dans l'armée de son pays^ et l'armée russe — à part sa préparation incomplète — était encore, croyait-on, affaiblie et en grande partie immobilisée par des troubles intérieurs. On espérait toujours que l'Angleterre garderait sa neutralité, malgré l'insuccès des etïorts faits jusqu'alors pour l'obtenir. On comptait que les Italiens seraient assez fous pour rendre à l'Autriche détestée le service de lui tirer les marrons du feu dans les Balkans, et de mettre en jeu leur existence nationale « pour le roi de Prusse ». Autant de calculs, autant d'erreurs 1 Mais comme, à Berlin et à Vienne, ou ne sut pas calculer, on crut que le moment de frapper le grand coup était arrivé, et l'on frappa.
Telle est l'accusation qu'il s'agit de prouver.
Les événements qui se rattachent au meurtre de l'archiduc François-Ferdinand et de sa femme sont connus dans leurs grands traits et ne nécessitent pas un récit détaillé. Pour le but que je me suis proposé, il me suffit de faire un exposé critique des faits diplomatiques et de relever surtout les points qui sont décisifs dans Ja question des culpabilités. Ma démonstration ne s'appuiera que sur des documents officiels, en première ligne sur les cinq livres diplomatiques, blanc, bleu, jaune, orange et gris, qui ont été publiés par l'Allemagne, l'Angleterre, la France, la Russie et la Belgique. Il n'a pas encore paru de livre rouge : on laisse aux peuples le soin de l'écrire avec leur sang.
Nous tiendrons compte aussi d'autres documents diplomatiques publiés en dehors de ces livres.
Ce qui surprend tout d'abord, c'est la pauvreté de contenu du Livre blanc allemand et le fait que l'Autriche n'a pas cru nécessaire, comme tous les autres pays belligérants, de publier un dossier diplomatique. L'histoire des relations entre Vienne et Berlin manque aussi presque totalement dans le Livre blanc, tandis que les relations entre les Etats de la Triple-Entente sont exposées tout au long dans leurs publications. Le Livre blanc allemand ne contient que 36 pièces ; en revanche, le Livre bleu anglais en compte 161, le Livre orange russe 79, le Livre jaune français 160 et le Livre gris belge 79. Les exposés de nos adversaires sont donc beaucoup plus détaillés que ceux des deux empires, dont un s'est complètement tu jusqu'ici. « Gela donne à penser *. »
L'historien est bien souvent obligé de combler les lacunes que présente le Livre blanc au moyen des copieux exposés des gouvernements de l'Entente. Dans les divers livres, les exposés se rapportant aux faits concordent dans la règle ; les différences de couleur ne sont dues qu'à l'esprit de ceux qui les ont rédigés. J'en ferai complètement abstraction dans mon étude critique et m'en tiendrai aux faits tout nus sur lesquels il n'v a pas de divergences : ils sont suffisamment éloquents. Je ne m'occuperai naturellement pas non plus de savoir à quels livres on doit accorder le plus ou le moins de confiance. Des documents diplomatiques sont des documents, et ils méritent tous la même créance. Du reste, ils s'appuient les uns sur les autres et tous ensemble forment une chaîne fermée, dont les anneaux s'encastrent si bien les uns dans les autres que la vérité en ressort claire et inattaquable.
Je traiterai successivement pour chaque Etat les points essentiels pour l'établissement des culpabilités ; tous les pays auront leur compte de débit et de crédit, et chaque compte se terminera par un solde, qui i-eprésentera la culpabilité ou l'in- Bocence de l'Etat en question.
) Aa commenccmeDt de février, dcnc six mou apt^ le début de la guerre, an SBeateat de l'impression de cet i»}yrage, a paru ud Livre autrichien. Je m'en occaperai éam me annexe spéciale.
lÛÔ LE CRIMfi
Autrîcho.
Le 23 juiHet, à sîx heures du soir, le g-ouvemement austroliongrois faisait remettre à Belgrade une note où il formulait une série d'exig-ences relativement à la propagande panserbe, qui avait atteint son point culminant par le meurtre du couple «rchiducal. Cette note avait pour but d'amener la répression de ces menées, que soi-disant le gouvernement serbe tolérait. Parmi les dix exigences de l'Autriche, il s'en trouve — c'est même la majorité — qui n'ont jamais été adressées à un Etat indépendant, et que, jusqu'à maintenant, on n'avait coutume d'imposer qu'à des peuples en sujétion. Le gouvernement serbe devait, à la première page de son organe officiel^ publier une déclaration dont la teneur lui était étroitement dictée et par laquelle il condamnait toute propagande contre l'Autriche et promettait de punir rigoureusement tous ceux — surtout les officiers et les fonctionnaires — qui, dans l'avenir, prendraient part à ce mouvement. Cette menace devait être portée en même temps à la connaissance de l'armée par un ordre du jour du roi publié dans le bulletin militaire officiel. En outre, le gouvernement serbe devait s'engager : à supprimer des publications, à dissoudre des sociétés et à empêcher qu'il ne s'en reformât d'analogues, à faire disparaître des livres d'école tout ce qui était de nature hostile à l'Autriche, à éloigner tous les officiers et fonctionnaires coupables de propagande anti-autrichienne, à emprisonner ceux qui avaient été désignés comme compromis dans le complot, à empêcher le trafic illicite d'armes à travers la frontière, à donner des explications sur les propos hostiles de hauts fonctionnaires serbes, etc. Le cinquième article de la note demandait à la Serbie ; « d'accepter la collaboration des organes du gouvernement impérial et royal dans la suppression du mouvement subversif dirigé contre l'intégrité territoriale de la monarchie », et le sixième article : -' d'ouvrir une enquête judiciaire contre les partisans du com-
plot du 28 juin, se trouvant sur territoire serbe ; des organes délég^ués par le gouvernement impérial et royal prendront par aux recherches y relatives. »
Un mémoire concernant certains résultats de l'enquête de Scrajewo — sur les points 7 et 8 — était annexé à la note. La réponse à celle-ci devait être donnée dans l'espace de quarantehuit heures, soit jusqu'au 25 juillet à six heures du soir.
Lçi note, sans que les preuves des accusations y fussent jointes , fut communiquée aux puissances le 24 juillet , et publiée par la presse européenne le 25 juillet. On sait la sensation que le contenu extraordinaire et la forme brutale de l'ultimatum firent sur les chancelleries et le public. Chacun s'attendait à un refus catégorique de la Serbie, puis à une guerre de l'Autriche contre le petit royaume, à une intervention de la Russie, et finalement à un conflit européen. Personne n'ignorait l'étroitesse des rapports de la Serbie et de la Russie depuis qu'une question balkanique existe. La communauté des races et des religions, la tradition politique et les intérêts ont depuis longtemps créé des liens entre les deux pays, et il s'était établi entre eux des affinités qui dépassaient de beaucoup le cadre de la « sphère d'intérêts » ordinaire. Pendant la guerre des Balkans, la Russie avait officiellement déclaré que toute attaque autrichienne contre la Serbie provoquerait son intervention *. Cette fois encore, le Messager du gouvernement de Saint-Pétersbourg annonça qu'une action militaire de l'Autriche ne laisserait pas la Russie indifférente '.
Celle-ci, de concert avec la France et l'Angleterre, fit tous ses efforts en vue :
1* D'amener la Serbie à satisfaire autant que possible aux exigences autrichiennes*.
2* D'obtenir de l'Autriche une prolongation du délai assigné par l'ultimatum, afin que les Etats puissent étudier le dossier judiciaire dont la communication leur était promise et exercer ensuite une action modératrice à Belgrade *.
» Livrt bien, page IV et no 139.
• Liur$ orange, b» !0.
» Livre blea, nos |2, 15, 22, 30. Livre orange, n^ 4, SS, 40, 42. Livre jaune, n© 28.
• Livre blea, q«s 13, 17, 2G. Livre orange, nos 4^ 16.
La prolongation de délai fut brutalement refusée par l'Autriche *, bien que la Russie et l'Angleterre eussent fait remarquer avec raison que la communication de la note aux puissances était vaine si on ne leur accordait pas le temps indispensable pour étudier le dossier et pour intervenir à Belgrade, et qu'un refus serait contraire aux usages internationaux. D'avance, M. de Jagow avait « douté » que i' Autriche pût accorder la prolongation demandée*. Le comte Berchtold se trouvait à Ischl. On ne donna pas les motifs de ce refus.
Cependant, pressé par l'Angleterre et la Russie, le gouvernement serbe fit à la note autrichienne une réponse qui étonna encore plus l'Europe que la note elle-même. La Serbie se soumettait à presque toutes les exigences de la monarchie. Elle se déclarait prête à livrer à la justice tous ceux qui avaient participé au meurtre, sans égard à leur situation et à leur rang. Elle s'engageait à publier dans le Journal officiel et à porter à la connaissance de l'armée les déclarations demandées, à introduire dans sa constitution et dans ses lois sur la presse de nouveaux articles permettant la poursuite, la confiscation et la punition des publications agressives, à dissoudre les sociétés hostiles, à reviser dans le sens voulu par l'Autriche l'enseignement dans les écoles, à punir les officiers et les fonctionnaires coupables, à réprimer la contrebande des armes, etc.
Sur deux articles seulement (5 et 6), le gouvernement serbe se permettait, en toute humilité, de faire quelques réserves (en vérité, le ton de la note est celui d'un inférieur parlant à son supérieur et non celui d'un Etat indépendant s'adressant à un autre). A propos de l'article 5, il fit cette remarque :
(( Le gouvernement royal doit avouer qu'il ne se rend pas clairement compte du sens et de la portée de la demande du gouvernement impérial et royal tendant à ce que la Serbie s'engage à accepter sur son territoire la collaboration des organes du gouvernement impérial et royal. Mais il déclare qu'il admettra toute collaboration qui répondrait aux principes du droit international et à la procédure criminelle, ainsi qu'aux bons rapports de voisinage. »
* LivT* orange, n© 12.
* Lixyrfi ornngr, no 14. Livre bien, n» 18
A propos de la note 6 :
« Le gouvernement royal, cela va de soi, considère de son devoir d'ouvrir une enquête contre tous ceux qui sont ou qui, éventuellement, auraient été mêlés au complot du 15/28 juin et qui se trouveraient sur le territoire du royaume. Quant à la participation à cette enquête des açents des autorités austro-hongroises qui seraient délégués à cet effet par le Gouvernement impérial et royal, le Gouvernement royal ne peut pas l'accepter, car ce serait une violation de la Constitution et de la loi sur la procédure criminelle. Cependant, dans des cas concrets, des communications sur les résultats de Tinslruclion en question pourraient être données aux organes austro-hongrois. »
La note serbe se terminait par la phrase suivante :
« Le gouvernement royal serbe, considérant qu*il est de l'intérêt commun de ne pas précipiter la solution de cette question, est prêt, comme toujours, à accepter une entente pacifique, en remettant cette question soit à la décision du Tribunal international de La Haye, soit aux grandes puissances qui ont pris part à l'élaboration de la déclaration que le gouvernement serbe a faite le 18/31 mars 1909. »
La note serbe fut remise dans l'après-midi du 25 juillet à l'ambassadeur autrichien à Belgrade. Deux heures plus tard, celui-ci, avec son personnel, avait quitté la capitale serbe. La réponse de la Serbie avait paru insuffisante au gouvernement de Vienne, et l'Autriche rompait les relations diplomatiques avec sa voisine du sud. Pourquoi? La diplomatie européenne, excepté bien entendu la diplomatie allemande, se trouvait en présence d'une énigme, pour laquelle il n'y avait qu'âne seule solution, à savoir que l'Autriche voulait à tout prix un conflit avec la Serbie. De même que la note autrichienne était unique par Ténormité de ses prétentions et par la forme dans laquelle elles étaient formulées, de même la note serbe était unique tant par l'étendue de sa soumission que par la façon dont elle l'expri-
mait. Jamais, en temps de paix, un Etat indépendant n* avait supporté de pareilles prescriptions et une telle immixtion dans ses affaires intérieures. Ecole, armée, adminislralion, procédure, presse, droit d'association, tout devait être réglé d'après les vœux de l'Autriche, et même sur des points où elle ne pouvait pas satisfaire entièrement ces désirs, sous peine de devenir lun Etat vassal, la Serbie ne les repoussait pas absolument, mais fclle demandait humblement des explications ; elle se déclarait prête à aller jusqu'aux limites du droit des peuples, et elle s'en remettait, pour les quelques points encore en litige, à la décision de la Cour d'arbitrage de La Haye ou aux grandes puistances.
Qu'est-ce que l'Autriche pouvait demander de plus? Pourquoi n'a-t-elle pas donné les éclaircissements désirés ? Pourquoi n*a-l-elle pas accepté la décision arbitrale dans des questions de droit et d'inlerprélalion qui, d'après les décisions et résolutions des Congrès de La Haye, étaient précisément du ressort de la cour d'arbitrage ?
Le gouvernement autrichien a, le 27 juillet, publié la note serbe avec des commentaires et de façon que le texte serbe fût coupé partout par ceux-ci. La Norddeutsche Allgemeine Zeitung n'a non plus publié que le texte ainsi interrompu. En faisant cela, on voulait évidemment empêcher que la forme soumise et le contenu si accommodant pussent produire leur effet. Le marquis di San Giuliano a qualifié ^enfantin cet épluchage de mots *. Le qualificatif est beaucoup trop doux si Ton pense que de ces explications dépendait le sort de l'Europe, et l'on peut môme dire du monde. Un avocat marron aurait honte de recourir, dans un procès roulant sur une bagatelle, aux finasseries que l'Autriche a trouvées pour motiver son mécontentement de la réponse serbe. 11 ne vaut pas la peine d'examiner en détail ce factum aussi misérable de fond que de forme. On y met notamment sur le compte de la Serbie des malentendus — plus ou moins voulus. L'article 5, y est-il dit entre autres, n*a aucun rapport avec le droit international ou la procédure péna'e ; c'est une affaire de nature policière, qui peut se résoudre par une convention particulière. L'article 6 ne concerne
* L'wn blea, n" 61.
pas la participation des fonctionnaires aulrichiena à Pençuête judiciaire^ mais seulement aux recherches policières. Sur ces deux points donc, les seuls sur lesquels la Serbie eût fait quelques réserves — sur tout le reste elle avait cédé — sur ces deux points seulement, l'Autriche affirmait qu'il y avait eu des malentendus (malentendus provoqués par la forme peu claire de l'ultimatum). Ces malentendus auraient pu être écartés par une discussion d'une demi-heure entre gens compétents, ou, en mettant tout au pire, par la décision d'une cour d'arbitrage. Pourquoi l'Autriche na-t-elle pas demandé cette discussion ou cette décision ? Pourquoi a-t-elle tout de suite recouru à une mesure qui, même si la Serbie avait repoussé catégoriquement ses exigences, n'eût pas pu être plus brutale : à la rupture des relations diplomatiques ?
Ce fut la troisième chose incompréhensible qui arriva en trois jours, incompréhensible si l'on n'admet pas que l'Autriche ait voulu à tout prix susciter une guerre avec la Serbie au risque de provoquer un conflit européen. La note elle-même n'était qu'une déclaration de guerre déguisée. Personne, l'Autriche moins que n'importe qui, ne pouvait s'attendre à ce que la Serbie cédât à des exigences aussi humiliantes. En examinant, en acceptant la plupart des demandes autrichiennes, ce pays, épuisé par deux guerres, témoigna d'un amour de la paix peu commun. Ce résultat était également dû à l'influence des puissances de la Triple-Entente, en particulier de la Russie, qui pressa la Serbie de se montrer accommodante. L'appel que le prince-régent Alexandre de Serbie adressa, le 24 juillet, au tsar Nicolas affirmait la volonté de la Serbie d'accepter tout ce qui était compatible avec son indépendance et demandait des conseils à la Russie ^. Ces conseils ont donné lieu à la note serbe du 25 juillet, c'est-à-dire à une humiliation inconnue jusqu'alors dans l'histoire diplomatique. De ce fait déjà, la volonté pacifique de la Serbie et de la Russie est incontestablement prouvée. La circonstance que l'Autriche tint la note serbe pour quantité négligeable, ne la considéra pas môme digne de servir de base aune discussion, et rompit brusquement les relations diplomatiques, prouve que le caLiuel de Vicune voulait la
' Livre orange, n" 6.
guerre à tout prix. Ses intentions belliqueuses ressortent des trois premiers actes de la tragédie : de sa note, de son refus de prolonger le délai fixé pour la réponse et du rappel de son ambassadeur.
La soumission de la Serbie, que tout le monde désirait ardemment, et que la diplomatie européenne (à l'ex'ception naturellement de l'Allemagne) s'efforçait d'obtenir par tous les moyens, fut pour l'Autriche la plus grande déception. On espérait à Vienne un refus brutal qui eût légitimé la rupture des relations diplomatiques et la guerre. C'est pourquoi on avait rédigé la note de façon à rendre ce refus inévitable. Les espérances de l'Autriche furent trompées parce que l'amour de la paix de la Russie et de la Serbie était plus grand que sa volonté belliqueuse. Elle se trouvait dans une situation fausse : le motif de guerre attendu lui faisait défaut ; et elle se vit forcée d'en inventer un en essayant de faire croire, par une querelle de mots, que la Serbie se révoltait au lieu de se soumettre.
Tant que la note serbe ne fut pas rendue publique, chacun crut à un refus de la Serbie, refus que l'on considérait généralement comme la seule réponse possible à la déclaration de guerre voilée de l'Autriche. Mais quand, les 26 et 27 juillet, les chancelleries européennes et l'Europe elle-même eurent connaissance de la réponse du cabinet de Belgrade, on fut stupéfait de la manière d'agir de l'Autriche, qu'on ne pouvait s'expliquer que par la volonté absolue de provoquer la guerre, et l'on entrevit avec effroi le danger d'une conflagration européenne.
Sir Edward Grey fut le premier qui chercha à conjurer ce danger. Il proposa une conférence des ambassadeurs d'Allemagne, de France et d'Italie, qui se tiendrait à Londres sous sa présidence, et qui chercherait les moyens de régler les points de l'ultimatum qui séparaient encore l'Autriche et la Serbie. L'idée fut acceptée avec empressement par la France et l'Italie. La Russie déclara sans hésiter qu'elle tenait la conférence des ambassadeurs des quatre puissances non intéressées pour le meilleur moyen de sauvegarder la paix, et qu'elle se soumettrait aux décisions de cette conférence ^. Celle-ci, étant composée
» Livre btea, n" 17, 24, 3S, 36, 42, 51, 53. (Russia would be quite rcady to stand «side aod Icave the question in Ihe bands of England, France, Germany and Italy.)
«Je deux représentants de la Triplice et de deux dt^égués de la Triple-Entente, garantissait en effet un examen impartial des questions pendantes ; elles étaient d'ailleurs, grâce à la réponse serbe, en très petit nombre et elles pouvaient, en très peu de temps, être résolues avec facilité. Si l'on songe que la conférence des ambassadeurs de Londres pendant la crise des Balkans a liquidé heureusement des questions bien autrement épineuses, on est obligé de se dire : « Le compromis entre les exigences autrichiennes et les concessions de la Serbie en 1914 était pour elle un jeu d'enfant, puisqu'elle n'avait à trancher ni questions territoriales, ni questions maritimes, ni questions de races ou de peuples, et n'avait pas à mettre aa monde tout un royaume. »
Mais précisément parce que la conférence des ambassadeurs les eût réglées très facilement, l'Allemagne et l'Autriche s'opposèrent à ce que cette conférence se réunît. Si les représentants des quatre puissances non intéressées s'étaient assis devant une table verte à Londres pour aplanir les divergences de mots des deux notes et pour éclaircir les malentendus, le succès était absolument certain, et l'Autriche ne pouvait se soustraire aux propositions des ambassadeurs, du moment que la Russie avait déclaré d'avance qu'elle était prête, ainsi que la Serbie, à s'y soumettre. Cela eût fait échouer la guerre et ne convenait pas à l'Autriche. C'est pourquoi l'Allemagne fit cette première objection ; « On ne peut pas citer l'Autriche devant un tribunal européen *.!> Et lorsque Grey eut montré l'absurdité de cette objection et remarqué : « It w^ould not be an arbitration, but a private and informai discussion to ascertain, what suggestion could be made for a settlement *, » l'Autriche déclara ouvertement qu'elle devait repousser la proposition anglaise **.
Ce fut en cinq jours la quatrième des actions au moyen desquelles l'Autriche, appuyée par l'Allemagne, fit échouer les efforts pacifiques des autres puissances. Le refus autrichien était d'autant moins compréhensible que la conférence, ainsi qu'il avait été convenu, ne devait discuter que les questions qui touchaient à la souveraineté et 4 l'indépendance serbes, et que l'Autriche avait, dès le début, assuré qu'elle ne porterait atteinte ni à cette
' Livre blanc, page 9.
* Livre bleu, a* 67.
• Livre blanc, page 9.
souverainetë, ni à cette indépendance. Il ne s'ar'^sait donc que d'une enquête fondée sur le droit public qui eùl décidé jusqu'à quel point les exigences autrichiennes, en particulier les articles 5 et 6 de la note, étaient conciliables avec ia souveraineté de l'Etat voisin. L'acceptation volontaire d'un tel résultat d'enquête — ce n'était même pas une sentence arbitrale — ne pouvait pas plus nuire au prestig^e de l'Autriche que ne nuit à l'honneur d'un simple particulier l'acceptation d un compromis dans une contestation de droit civil sur i'avis d'un homme compétent. Mais précisément, l'Autriche ne voulait d'aucun compromis, et c'est pourquoi l'idée d'une conférence n'aboutit pas.
En même temps qu'elle élevait ses objections contre la conférence, l'Allemagne proposait des négociations directes entre l'Autriche et la Russie C'était, selon elle, le meilleur moyen d'empêcher que le conflit austro-serbe ne donnât lieu à uq conflit européen^. Cette proposition rencontra l'assentiment de l'Angleterre, de la Russie et de la France. Grey se déclara prêt à ajourner son idée de la conférence à quatre jusqu'à ce que les négociations entre Vienne et Fétersbourg eussent conduit à un résultat quelconque*. Si le résultat était positif, la conférence serait superflue; s'il était négatif, celle-ci pourrait toujours chercher à atteindre ce que la conversation directe s'était vainement proposé.
Donc, une nouvelle lueur d'espoir 1 Mais on avait compté sans l'Autriche. On a peine à croire ce que les documents prouvent irréfutablement : l'Autriche refusa la proposition de son alliée^ l'Allemagne, de causer avec la liussie. Le comte Berchtold déclara formellement à l'ambassadeur russe Schébéko, qui lui avait amicalement proposé un libre entretien à Fétersbourg, que l'Autriche ne reculerait pas et qu'elle ne pouvait pas entrer en discussion sur la note serbe^.
Il y a donc ici une opposition entre Vienne et Berlin ou un double jeu concerté. Comme aucun indice ne permet de supposer l'opposition, il ne reste que la dernière hypothèse : le double jeu. Le soupçon est d'autant plus justifiable que la cor-
^ Livre blea, n' 43. Livre blanc, page 9. > Livre blea, n» 45.
3 Livre bleu, nos 61, 74, 75, 78, 81, 93. Livre orange, n»' 43, 50, Livre blane, pape 9.
LF CRIME 115
respondance entre Vienne et Berlin n*a pas encore été publiée, et qu'elle contient probablement des choses qu'on tient à cacher. M. de Bethmann Hollvveg qui, pour se justifier, publie journellement tous les écrits possibles, — documents tirés des archives de Bruxelles, lettres interceptées, etc., — aurait depuis longtemps édité sa correspondance avec Vienne, si elle avait pu confirmer la véracité de ses assertions — sans cesse répétées sans l'ombre d'une preuve — à savoir qu'il avait sérieusement conseillé la modération à l'Autriche et « que, dans ce sens, il avait été jusqu'à l'extrême limite du possible ».
Quoi qu'il en soit, le fait est que l'entente directe proposée par l'Allemagne entre l'Autriche et la Russie fit fiasco par le refus de l'Autriche. Le 28 juillet, jour où l'entretien décisif entre Schébéko et Bérchtold avait eu heu, elle déclara la guerre à la Serbie et le lendemain elle commença le bombardement de Belgrade.
Cette déclaration de guerre rendit presque désespérée la situation européenne. La volonté de l'Autriche d'écraser à tout prix l'incommode Etat voisin, sans se soucier de la conflagration européenne qui devait résulter de son action, était devenue effective, et toutes les tentatives auxquelles on pouvait songer pour éteindre l'incendie ou empêcher sa propagation paraissaient sans espoir. L'Autriche avait mobilisé non seulement contre la Serbie, mais encore contre la Russie. Les avis diffèrent sur l'ampleur de sa mobilisation au nord et au nord-est. Les rapports russes certifient que plus de la moitié de l'armée autrichienne fut mobilisée ^, tandis que M. de Bethmann Hollweg, dans son discours du 4 août, déclare que deux corps d'armée seulement avaient été mobilisés contre le nord*. En tout cas, il est acquis que le 28 juillet l'Autriche était la seule grande puissance qui eût mobilisé, et cela non seulement contre sa petite voisine, mais encore contre le grand empire russe.
L'Autriche ayant fait systématiquement échouer toutes les tentatives de conciliation et pris des mesures militaires, la Russie dut répondre par des mesures semblables. Le 29 juillet, elle annonçait aux gouvernements étrangers qu'elle avait
* Livre orange, n* 49,
' Voir le texte de ce discours dans l'écrit : Der Kriegiaasbrach 1914 (Librairie G. Heymann), p. 9.
ordonné la mobilisation dans les arrondissements d'Odessa, de Kiew, de Moscou et de Kazan, et que ces mesures n'étaient qu'une réponse aux préparatifs autrichiens et n'impliquaient aucune intention belliqueuse contre l'Autriche et l'Allemagne'^,
Cependant l'Angleterre et la Russie continuaient leurs efforts en vue de trouver une forme transactionnelle qui pût permettre de régler le conflit d'intérêts russo-autrichien. La guerre avait éclaté. Il n'était plus question de faire reculer l'Autriche, mais d'obtenir un arrêt des opérations militaires. On aurait laissé comme gage à l'Autriche la portion de territoire serbe qu'elle occupait et, sur celte base, on se serait efforcé de parvenir à satisfaire autant que possible les exigences de la monarchie.
Grey et Sazonow, fortement appuyés par Viviani, travaillèrent infatigablement dans ce sens. La première formule de transaction fut, le 29 juillet, soumise par Grey à l'ambassadeur allemand Lichnowsky. Elle demandait à l'Autriche de se contenter de l' occupation de Belgrade et du territoire serbe avoisinant comme gage d'un règlement satisfaisant de ses exigences^ et de laisser aux puissances le temps d'intervenir entre elle et la Russie '.
Le roi George parle de la proposition de Grey dans un télégramme au prince Henri de Prusse daté du 30 juillet. Il la recommande au kaiser de la manière la plus pressante, et il exprime l'espoir :
« que Wilhelra emploiera sa grande influence pour décider TAutriche à accepter la proposition. En le faisant, il prouverait que l'Allemagne et l'Angleterre travaillent ensemble pour empêcher ce qui serait une catastrophe internationale. Je t'en prie, assure à Wilhelm que je fais tout et que je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour maintenir la paix européenne. »
Avec le môme zèle que le roi, Grey s'eff'orçait de faire accepter aux puissances sa proposition qui, à vrai dire, satisfaisait tout le monde et permettait de trouver une issue au conflit.
Cependant, le ministre russe Sazonow avait, de son côté, dicté à l'ambassadeur allemand, comte de Pourtalès, la formule transactionnelle suivante :
• Livre blanc, p. 10. Livre orange, w Kl. Livre bien, n* 78. » Livre blea, no» 76, 88, 90, 98. Livre blanc, p. H.
Si l'Autriche, reconnaissant que la question austroserbe a assumé le caractère d'une question européenne, se déclare prêle à éliminer de son ultimatum les points qui portent atteinte aux droits souverains de la Serbie, la Russie s'engage à cesser ses préparatifs militaires *.
Sazonow formula cette proposition le 30 juillet, donc deux jours après la déclaration de guerre de l'Autriche à la Serbie, alors que le bombardement de Belgrade avait commencé et que les troupes autrichiennes avançaient sur le territoire serbe. La proposition n'impliquait pas pour l'Autriche l'obligation de reculer dans son action militaire; on lui demandait seulement de ne pas attenter aux droits de souveraineté de la Serbie, obligation à laquelle l'Autriche pouvait fort bien se soumettre, si elle entendait maintenir les déclarations qu'elle avait faites au début de la crise.
Mais que se passa-t-il ? Le ministre russe à Berlin, Svverbéew, transmit le 30 juillet au secrétaire d'Etat pour les affaires étrangères, de Jagow, la proposition de Sazonow, tandis qu'elle était télégraphiée à ce dernier par le comte Pourtalès. Jagow la repoussa sans autre, en déclarant « qu'elle était inacceptable pour l'Autriche*». Cette réponse fut faite, notez-le bien, sans que l'Autriche eût été consultée; M. de Jagow se considérait manifestement comme le tuteur ou le chargé d''\fraires du gouvernement autrichien, qui, depuis la déclaration de guerre à la Serbie et le refus de toute discussion, n'était plus eu relations directes avec Pétersbourg.
Ainsi, de nouveau un insuccès ! Mais il n'empêcha pas l'Angleterre et la Russie de faire de nouvelles tentatives de conciliation. Deux formules avaient été proposées, celle de Grey, du 29 juillet, et celle de Sazonow, du 30. La dernière avait été repoussée par Jagow sans motif indiqué; la première attendait toujours une réponse. L'ambarsadeur anglais à Berlin insistait sans répit pour en obtenir une, mais, toujours, on le renvoyait avec des phrases vides. L'Autriche s'étant refusée à toute discussion directe, les relations diplomatiques étaient exlraordinairement compliquées : toutes les demandas devaient passer par Berlin, et Berlin ne pouvait jamais donner de réponse positive, parce que.
* Livre orange, n» 60.
• Livre orange, n» C;j.
disait-il, il n'en avait pas reçu de Vienne. Il est difficile de dire avec une entière certitude si le courtier était honnête dans le cas particulier. Mais on incline fortement à croire le contraire. Nous y reviendrons plus loin, quand nous fonderons notre accusation contre TAlleniagne. Une fois, Ja^j^ow n'a point encore obtenu de réponse, une autre fois Bethmann HoUweg affirme qu'il « a pressé trop fort sur le bouton à Vienne », qu'il est peut-être allé trop loin et qu'il a produit un effet contraire. Une troisième fois, comme Goschen insistait pour obtenir une réponse et recommandait de peser encore plus fortement sur le bouton, Bethmann lui répondit que, le lendemain matin, le comte Berchtold exposerait la situation à l'empereur François- Joseph *.
Trois jours se passèrent, du 29 au 31 juillet, sans que r Autriche donnât une réponse quelconque à la proposition de Grey, que le roi d'Angleterre avait pourtant recommandée si chaleureusement à l'Empereur Guillaume, et pendant ces jours l'Europe, dans l'attente et l'eiTroi, voyait venir les plus terribles événements. Les diplomates allemands et autrichiens n'étaient pas pressés. Sachant ce qu'ils voulaient, ils préparaient le drame dans les coulisses en toute tranquillité d'esprit, tandis qu'aude-yant de la scène, tout le monde s'agitait dans l'angoisse et criait au secours.
Grey, Sazonowet Viviani s'efforcèrent, malgré leurs insuccès, d'empêcher l'incendie d'éclater. Par douzaines, les dépèches furent échangées entre Londres, Paris et Pétersbourg. Dans les chancelleries de la Triple-Entente, on travailla nuit et jour à maintenir la paix. La proposition de Sazonow ayant été repoussée et celle de Grey étant restée sans réponse, — elle n'en a encore reçu aucune à l'heure actuelle, — on chercha une troisième formule qui tînt le milieu entre les deux précédentes. Cette formule, résultat d'un actif travail de négociation de Viviani *, faisait des concessions encore plus larges aux exigences autrichiennes que la première proposition de Sazonow et elle parut avoir toutes les chances de succès. Sazonow la transmit le ''V\ Juillet aux puissances sous la forme suivante :
« Liure bleu, nos 98, 103, 107, 112.
* Livre jaune, n" 112.
LF CRIME 119
Si l'Autriche consent à arrêter la marche de ses armées sur le territoire serbe et si, recouiiaissanl que le conrtit austro-serbe a assumé le caractère d'une question d'intérêt européen, elle admet que les Grandes Puissances examinent la satisfaction que la Serbie pourrait accorder au gouvernement d'Autriche-Hongrie, sans laisser porter atteinte à ses droits d'Etat souverain et à son indépendance, — la Russie s'engage à conserver son attitude expeclante*.
A cette formule, qui représentait le maximum de satisfaction qu'on pût accorder à l'Autriche et qui témoignait de la ferme volonté pacifique de la Russie, C Autriche ou l'Allemagne n'ont jamais répondu. Tandis que Sazonow, dans une dépèche adressée à Londres, exprimait l'espoir d'avoir trouvé un moyen de dénouer pacifiquement la situation compliquée, tandis que Grey recommandait instamment à Berlin d'accepter la seconde formule de Sazonow^', l'Autriche et l'Allemagne restaient muettes. Sur la question serbe qui menaçait d'être résolue à l'amiable, on en greffa une autre qui devait inévitablement conduire à ia guerre : celle de la mobilisation russe. L'Allemagne ne se contenta plus de jouer le rôle de « chargé d'affaires de l'Autriche », elle prit position dans l'affaire en son nom. Le comparse devint protagoniste. Le livre de comptes autrichien fut clos, et un nouveau livre de comptes ouvert pour l'Allemagne.
La mobilisation générale russe a certainement eu lieu le 31 juillet. Toutes les publications diplomatiques s'accordent à ce sujet*. Mais elle a été provoquée par la mobilisation générale autrichienne qui l'a précédée. Il faut insister sur ce fait, qui est avec soin passé sous silence en Allemagne aussi bien par les sources ofhcielles que par les autres. Cela est naturel, car tout l'échafaudage de la culpabilité russe s'écroule si l'on prouve que la mobilisation russe est la conséquence première de la mobilisation autrichienne. Et non seulement de celle-ci, mais encore de toute l'attitude diplomatique des deux empires du 23 au 31 juillet.
* Livre orange, n« 67.
^ Livre orange, n"' 6'J, 71.
» Livre blea, noi Hl, 120, 421. 131, 131.
♦ Livre blanc, p. 13.
J'ai déjà établi plus haut que la première des mobilisations avait été la mobilisation partielle de l'Autriche contre la Serbie et contre la frontière russe. Cette mobilisation, d'après des rapports français et russes, comprenait la moitié de l'armée autrichienne; deux corps d'armée au moins avaient, de l'aveu de Bethmann, été levés contre la Russie. La date exacte de la mobilisation g-énérale est indiquée différemment. Suivant le rapport du ministre russe à Vienne, elle a eu lieu déjà le 2^ juillet*, suivant les rapports français et anglais, le 31 juillet à 1 heure du matin*. Pour être prudent, je m'en tiens à celte dernière indication. On ne peut douter de son exactitude, vu qu'elle est donnée par les ministres français et anglais à Vienne, Dumaine et Bunsen, et par l'ambassadeur anglaisa Paris, Bertie.
La mobilisation générale russe fut proclamée au plus tôt le 31 juillet vers midi, donc après la mobilisation autrichienne.
Le même jour, — l'heure n'est pas connue — le danger de guerre imminent (drohende Kriegsgefahr) était proclamé en Allemagne. Le soir à sept heures, l'ultimatum adressé à la France était remis à Paris, et vers minuit l'ultimatum à la Russie était remis à Pétersbourg.
Jour fécond en événements! Mais le plus surprenant de tous fut dû à l'Aulriclie. Celle-ci, au cours du même jour, sans avoir égard aux mobilisations générales, à l'état de guerre et aux ultimatums, déclara subitement à Paris et à Pétersbourg qu'elle était prête à discuter avec la Russie et les autres puissances le contenu de sa note à la Serbie. A la dernière heure, l'Autriche se déclarait donc prête à faire ce que, jusqu'à maintenant, elle s'était absolument refusée de faire : « à discuter avec les autres puissances le fond de son conflit avec la Serbie'. » A Paris, à Pétersbourg et à Londres, cet a/5/;aA'e/i/ revirement de l'Autriche causa la plus heureuse surprise. Tous virent se lever un nouveau rayon d'espoir. Grey et Sazonow cherchèrent immédiatement à tirer profit de la bonne volonté apparente de l'Autriche qui promettait une issue heureuse du conflit.
Le négociant étale devant une cliente difficile toutes les étoffes
' Livre orançty n»» 44, 47.
' Livre jaune, a» US. Livre bien, noi i!3, 118, 126, 131.
* Livre jaune, n» 120. Livre orange, n» 73.
LE CBIME 121
possîbles dans l'espérance qu'elle tinlra par en trouver une à sa convenance; ainsi Grey et Sazonow soumirent à la dernière heure à l'Autriche toutes les propositions possibles dans l'espérance que l'une au moins rencontrerait l'assentiment de cette difficile cliente. Grey offrit d'appuyer auprès des autres puissances toute proposition de paix sérieuse de l'Allemagne ou de l'Autriche (any reasonable proposai of peace) ; il s'engagea à appuyer à Pétersbourg une proposition qui satisfît à toutes les exigences autrichiennes, sans exception, pour autant qu'elles ne porteraient pas atteinte à la souveraineté et à l'indépendance de la Serbie*. Sazonow non seulement se déclarait prêt à discuter avec l'Autriche la substance de l'ultimatum autrichien, mais encore — pour assurer autant que possible le succès de la discussion — proposait que celle-ci eût lieu à Londres avec la participation des grandes puissances. Il ajoutait qu'il serait très iwportant (very important) que l'Autriche arrêtât provisoire' ment son action militaire pendant les négociations (stop provisîonally to her military action on Serbian territory*). Remarquons bien : Sazonow dit qu'il serait très important, mais i! ne fait pas de l'arrêt des opérations une condition sine qua non. C'était encore une concession de plus, et non sans importance, faite à l'Autriche, les autres propositions exigeant la cessation de l'action militaire.
Mais toutes ces propositions de la dernière heure restèrent sans succès. Elles devaient rester sans succès, parce que la sérieuse bonne volonté de l'Autriche, qui en était le point de départ, n'était qu'une feinte. Pourquoi cet Etat, durant la période critique du 23 au 31 juillet, avait-il refusé toute discussion sur le conflit serbe? Pourquoi, avec un entêtement obstiné, n'avait-il voulu dire que ce qu'il n'avait pas l'intention de faire contre la Serbie, mais jamais ce qu'il avait l'intention de faire? Il ne voulait pas porter atteinte à l'intégrité et à l'indépendance de la Serbie. Cette déclaration négative, il Ta sans cesse répétée. Mais que voulait-il de positif? Nous ne !« savons pas encore aujourd'hui. Même le kaiser ne le savait pas le 29 juillet lorsqu'il télégraphiait au tsar :
• Livre bien, n* Hl.
• Livre blea, q° 133; Livre orange^ n» 62,
« A mon am'g, la conduite de rAutriche- Hongrie doit être coasidérée comme une tentative d'obtenir toute garantie que les promesses de la Serbie soient aussi exécutées en fait. »
M. de Schœn, ambassadeur allemand à Paris, savait aussi peu que son impérial maître ce que l'Autriche voulait et, à ce sujet, il ne put donner aucune explication à M. Viviani *.
Ces garanties dont fait mention le kaiser et dont le Livre blanc parle constamment, en quoi consistaient-elles donc? Etaientelles contenues dans la note autrichienne ou la dépassaientelles? Si elles y étaient contenues, elles avaient toutes été doonées, à part les articles 5 et 6, sur lesquels la Serbie était prête à discuter. Si elles la dépassaient, elles élargissaient le champ des exigences autrichiennes, qui allaient déjà fort loin. En tout cas, si cet élargissement devait faire l'objet de négociations, il devait être précisé, ce qui n'avait jamais et nulle part été fait jusqu'au 31 juillet au soir, et n'est pas fait encore aujourd'hui.
Comment s'explique donc, Je le demande encore une fois^ ce brusque revirement de V Autriche f Je ne trouve pas d'autre explication que la suivante : le bon vouloir autrichien, qui, formulé plus tôt, eût certainement conduit à une heureuse issue, était, au moment où il fut exprimé, sans aucun danger : une solution pacifique n'était plus à craindre. Le cabinet de Berlin, par sa propre attitude, avait complètement assuré la guerre.
A ce propos, on peut de nouveau se demander si, entre Vienne et Berlin, il y avait opposition ou partie arrangée. Les voies des deux cabinets vont, apparemment, le 31 juillet, dans des directions opposées : l'Autriche, qui se déclare prête à négocier, semble vouloir la paix ; l'Allemagne avec son « danger de guerre imminent », avec ses allocutions du kaiser et du chancelier au peuple berlinois, avec ses ultimatums à la France et à la Russie, veut sciemment et délibérément la guerre. Il est impossible de croire à une opposition des deux cabinets. Si vraiment il en avait existé une, elle se serait révélée avant le 31 juillet. I^ simultanéité des deux actions en apparence opposées, la conversion soudaine de l'Autriche, en une nuit, et comme par une illumination, — chez les individus comme dans les Etats, ces iliu-
' Livre orange, W 3S.
minations subites sont suspectes au plus haut point, et seules les transformations lentes inspirent confiance — la conversion de l'Autriche calculée au moment où elle ne pouvait plus opérer aucun effet salutaire, tout cela fait du soupçon une certitude: les deux g^ouvernements jouaient un jeu concerté, dont le but ëtait de rejeter sur la Russie la responsabilité de la guerre.
La guerre devait éclater. La suite de notre exposé le prouvera à l'évidence à tous ceux qui pourraient en douter encore. Toutes les négociations diplomatiques devaient donc rester sans résultat, même si l'Europe entière se fût mise à genoux devant l'Allemagne et l'Autriche. La victoire diplomatique ne suffisait pas, il fallait une victoire militaire pour assurer la suprématie de l'Autriche dans les Balkans et pour ouvrir à l'Allemagne la voie triomphale dans laquelle elle se croyait appelée par le destin.
Je résume comme suit l'accusation contre l'Autriche:
1. Après avoir, en août 1913, projeté d'attaquer la Serbie, l'Autriche a remis, en juillet 1914, à cet Etat une note avec des exigences si exorbitantes, qu'il fallait s'attendre à une guerre austro-serbe, et par suite à une guerre européenne,
2. Elle a refusé la prolongation demandée par les puissances du délai de quarante-huit heures.
3. Elle a rappelé son ambassadeur de Belgrade et déclaré la g^uerre à la Serbie, bien que le gouvernement serbe eût, dans une forme respectueuse, satisfait à presque toutes les exigences autrichiennes et consenti à discuter les quelques autres ou à se soumettre à la décision d'une cour d'arbitra?e.
4. Elle a repoussé toute conversation avec la Russie et les autres puissances sur le fond de la note serbe et ne s'est déclarée prèle à négocier que lorsqu'il fut trop tard, le 31 juillet.
5. Elle a repoussé la proposition de Grey tendant à ce que les quatre puissances non intéressées intervinssent ou, du moins, donnassent des conseils, alors que la Russie l'avait acceptée.
6. Elle n'a pas répondu, malgré les pressantes sollicitations de l'Angleterre, à la formule transactionnelle proposée par Grey.
7. Elle a fait repousser par M. de Jagow la première formule de transaction due à M. Sazonow.
8. Elle n'a pas répondu à la seconde formule de transaction proposée par Sazonow.
9. Elle n'a pas daîgné répondre aux dernières propositions conciliantes faites par Grey et Sazonow.
10. Dans les éclaircissements qu'elle a donnés, elle s'est toujours bornée à dire ce qu'elle ne voulait pas^ mais jamais ce qu'elle voulait.
11. Elle a, la première, commencé la mobilisation et iei opérations militaires; elle a précédé toutes les autres puissance* d'abord par sa mobilisation partielle, ensuite par sa mobilisation générale.
Ces chefs d'accusation sont prouvés et justifient la sentence! I L'Autriche est coupable d'avoir, seule ou avee d'aulres, m*' eité la guerre européi'nne. »
Nous allons voir quels i^ont ces autres.
B Allemagne.
La culpabilité de l'Allemagne est encore plus facile à prouver que celle de l'Aulriche : rAllemag-ne a écrit elle-même son acte d'accusation. Le Livre blanc, lu d'une façon intellig^ente, contient presque toutes les accusations qu'on peut formuler contre l'Allemagne. Je me fais fort d'en donner une démonstration accablante simplement en reproduisant le texte des documents et des explications qu'il contient, et en donnant en caractères italiques les passages qui constituent des aveux. Naturellement, ces aveux ne sont pas volontaires : l'intention n'est pas celle du coupable qui s'accuse lui-même pour se justifier, telle que la prêche le christianisme, et comme l'a montrée sur la scène le plus chrétien de tous les poètes modernes, Tolstoï. Ce sont des confessions par mégarde : celui qui parle croit se justifier et il s'accuse; ii croit se défendre et il livre involontairement à son accusateur on matériel d'une valeur inappréciable pour sa condamnation.
Examinons le Livre blanc dès son début. Il expose la situa- Uon du gouvernement autrichien vis-à-vis de l'agitation serbe et l'impossibilité où se trouvait l'Autriche de rester spectatrice inactive de ces menées, et il continue en ces termes :
« De tout cœur, nous pouvions dire à notre alliée que nous partagions sa manière de voir et l'assurer qu'une action qu'elle jugerait nécessaire pour mettre fin en Serbie à l'agitation dirigée contre l'existence de la Monarchie alliée; mais nous ne pouvions, sachant que les intérêts des actes d'hostilité éventuels de l' Autriche-Hongrie contre la Serbie pourraient mettre en scène la Russie et nous entraîner dans une guerre de concert avec notre alliée; mais nous ne pouvions, sachant que les intérêts vitaux de l'Autriche-Hongrie étaient en jeu, ni conseiller à notre alliée une condescendance incompatible avec sa dignité, ni lui refuser notre appui dans ce moment difficile... iVo//5 laissâmes^ par conséquent^ l'Autriche entiè' rement libre d'agir à sa guise vis-à-vis de la Serbie, Ainsi, nous n'avons pris aucune part aux préliminaires.»
126 LF CRÏME
Cela signifie en d'aulres termes:
1. Que rAllemaî^'^ne laissa à l'Aulriche Tes mains lîhres pour entreprendre contre la Serbie tout ce qu'elle jugerait bon, soit par des voies diplomatiques, soit par des moyens militaires.
2. Que l'Allemagne ne prit, à dessein, aucune part à la préparation de l'une ou de l'autre des actions, donc qu'elle était prête à suivre aveuglément l'Autriche, en vertu des obligations de l'alliance.
3. Que l'Allemagne avait pleinement conscience qu'une action militaire de l'Autriche contre la Serbie ferait descendre la Russie dans l'arène et pourrait l'engager elle-même dans une guerre qui, par le jeu des alliances, prendrait forcément le caractère d'une guerre européenne.
Le gouvernement allemand reconnaît ainsi avoir eu l'intention dolosive de provoquer une guerre européenne, dol éventuel qui, tant au point de vue juridique qu'au point de vue moral, est assimilé au dol pur et simple.
11 reconnaît en outre par là que ses efforts pour localiser le contlit entre l'Autriche el la Serbie élaient parfaitement vains et qu'il les envisageait comme tels dès le début. Il repoussa donc les propositions qui promettaient de réussir et il proposa, à leur place, la localisation, qu'il savait ne pas pouvoir aboutir. En d'autres termes, il voulait se donner l'air d'empêcher le conflit, mais il écarta tous les moyens de nature à l'empêcher réellement pour en proposer un qui, de son propre avis, ne pouvait y réussir.
Cette opinion, librement confessée dans le Livre blanc, à savoir que la Russie serait entraînée dans l'arène par une guerre austro-serbe, n'était que trop fondée. On doit s'étonner seulement que l'Allemagne n'ait pas supposé chez les autres puissances la prévision qu'elle avait elle-même de ce fait. N'étaitce pas un lieu commun pour la diplomatie européenne, et même pour tout Européen s'occupanl de questions politiques, que la Russie, unie à la Serbie par les liens les plus étroits du sang et de la croyance, et par une histoire de deux siècles, ne pourrait jamais tolérer passivement l'hégémonie autrichienne sur ce pays, pour ne pas parler de son oppression militaire, et
LE CBTME 127
qu'elle vîen (Irait au secours de sa soeur plus faible * ? Les intérêts de la Russie dans les Balkans étaient connus de tous : ils avaient été affirmés par d'innombrables déclarations et d'innombrables actes du gouvernement russe. Après la première et la seconde g-uerre balkanique, l'opposition des intérêts autrichiens et russes s'était de nouveau manifestée de la façon la plus nette. L'intérêt de la Russie pour la Serbie et l'intérêt de l'Autriche contre la Serbie s'étaient heurtés si violemment qu'une guerre européenne avait failli éclater déjà alors. Le même danger existait en août 1913, lorsque fut projetée cette attaque de l'Autriche contre la Serbie, qu'a dévoilée Giolitti. L'intervention de la Russie fut déjà alors considérée comme allant de soi, car autrement la question posée à l'Italie n'aurait pas eu de sens. En mai 1914 encore, le ministre russe des atfaires étrangères, Sazonow, dans un discours à la Douma, professait une politique « des Balkans pour les peuples balkaniques», c'est-àdire une politique qui répudiait tout projet d'hégémonie de l'Autriche, et promettait la protection de la Russie à l'indépendance des peuples balkaniques. Il ne s'agissait pas là d'une question purement politique, mais d'une question de sentiment populaire et de parenté de sang. Ce lien entre la Russie et la Serbie était un fait historique très ancien, avec lequel la diplomatie européenne devait compter, et a toujours compté '. L'Allemagne et l'Autriche ont aussi compté avec lui, comme le confesse le Livre blanc.
Et ce lien aurait dû être déchiré tout d'un coup? La Russie devait assister, indifférente, à l'écrasement du petit Etat, sang de son sang? Renoncer absolument à ses intérêts dans les Balkans, à son prestige auprès des peuples balkaniques, et cela ea faveur de l'Autriche? Prétention vraiment énorme si elle était prise au sérieux par ceux qui l'avaient conçue. Mais, précisément, elle était si énorme qu'elle ne pouvait pas être prise au sérieux.
Jamais l'Allemagne elle-même n'a cru ni pu croire à la possibilité de localiser le conflit s'il prenait une tournure belii-
> Voir Livre bleu, p. IV. Dans un discours au parlemeat en maii» l^i3, Grey appelait cela «a commou place in Europeaa diplomacy ». s Voir Livre bleu, p. IV.
queuse. Mon petit frère irrite un homme fort. Celui-ci est sur ie point de l'assommer. Je m'avance pour proléger le petit contre le g-rand. Un troisième individu, qui est encore plus grand, me barre le chemin en me disant que ie conflit entre le petit et le grand, doit rester localisé. Me laisserai-je retenir et ne protégerai-je pas mon frère ? Tel est le cas de la Russie.
Certes, il eût été bon que le conflit restât localisé. C'eût été possible, s'il était resté sur le terrain diplomatique, où le grand avait déjà obtenu une victoire complète sur le petit. Mais il était impossible de laisser écraser le petit une fois qu'il eut demandé pardon et promis humblement qu'il se conduirait mieux à l'avenir. On ne pouvait pas exiger cela de la Russie, et en l'exigeant on savait d'avance qu'on n'obtiendrait pas satislaclion.
Ainsi tombe le seul titre de gloire que l'Allemagne revendique dans cette tragi-comédie diplomatique. La localisation était un coup d'épée dans Veau. Personne^ l'Allemagne moins que n'importe qui, ne la croyait possible.
Après l'échec inévitable de cette unique proposition, PAMemagne se confina dans une altitude passive durant la période critique. Lorsqu'elle en sortit, ce fut pour faire échouer toute tentative de conciliation. Plus le gouvernement allemand assure qu'il participa «Schulter an Schulter» avec l'Angleterre à une médiation, moins les faits répondent à cette affirmation. L'historien impartial ne voit qu'une épaule pousser à la paix, et c'est l'épaule anglaise ; l'épaule allemande pousse dans le sens contraire et se raidit contre l'épaule anglaise.
Pourquoi le gouvernement allemand a-t-il laissé envoyer la note autrichienne sans la connaître, sans en examiner auparavant le contenu ? Les chancelleries européennes avaient conçu le soupçon que l'Allemagne avait connu la note avant son envoi. Le gouvernement italien, en particulier, fondait sa déclaration de neutralité sur le fait qu'il n'avait pas eu connaissance des intentions et de la note autrichiennes, tandis que le troisième allié, l'Allemagne, avait été tenu au courant. A Berlin, on s'empressa de démentir. On assura, au contraire, qu'on n'avait pas connu la note avant sa remise et on répète celte assertion dans le Livre blanc^. On peut la croire ou non. Si elle est vraie,
> Livre blanc, p. 6.
elle révèle une légèreté inouïe, une légèreté telle que la langue allemande ne possède aucun mot pour la qualifier dignement. Le gouvernement allemand n'aurait pas demandé communication d'une note, — équivalant presque à une déclaration de guerre et devant, sans aucun doute, susciter un conflit avec la Serbie et, partant, une guerre européenne, — pour l'examiner et peut-être en adoucir la rudesse exagérée? Par contre, si M. de Bethmann en a eu connaissance, et si, néanmoins, il l'a laissé remettre sans y rien changer, cela prouve qu'il a envisagé l'idée d'une guerre et que, à dessein, il n'a rien fait pour l'empêcher. Donc, ou léffèreté, légèreté irresponsable, ou forfait. Telle est l'alternative qu'on doit laisser à M. de Bethmann. A lui de choisir.
Pourquoi le gouvernement allemand n'a-t-il pas appuyé l'Angleterre et la Russie dans leur demande d'une prolongation de délai ? Pourquoi M. de Jagow s'est-il contenté, comme dans beaucoup d'autres cas, de déclarer qu'il transmettrait cette demande à Vienne, mais sans pouvoir l'appuyer ? Pourquoi a-t-il tout de suite douté que l'Autriche cédât à ce désir ^? N'élait-il pas parfaitement naturel que les puissances animées d'intentions pacifiques, qui n'avaient eu connaissance de la note autrichienne que le 24 juillet, demandassent un plus long délai pour pouvoir exercer une influence modératrice sur la Serbie? N'était-il pas juste qu'elles voulussent d'abord étudier le matériel de preuves de l'Autriche, qui n'était pas joint à la note, et que l'Angleterre ne reçut que le 7 août, donc longtemps après le commencement des hostilités'? Qu'est-ce que l'Allemagne pouvait objecter contre cette prolongation de délai, qui ne pouvait qu'être utile à la cause de la paix, si, comme les autres, elle tenait à la paix?
Si la réponse serbe avait été négative, comme on pouvait le craindre jusqu'au 25 juillet au soir, l'Allemagne n'aurait-elle pas dû se reprocher d'avoir, en refusant d'appuyer la demande d'autres puissances, assumé une part de culpabilité? La réponse serbe arrive, et tout le monde respire, soulagé. Personne ne s'était attendu à une telle soumission de la Serbie. Le livre bleu anglais dit, en parlant de la note autrichienne, que « no inde-
* Livre bien, n» 18.
' Livre bleu, p. IV.
pendent nation had ever been calied on to accept a g^reater humi liation*, » tandis qu'il rend à la Serbie ce témoig-nage bien mérité : « tiie reply went far beyond anything which anj power, Germany not excepted, had ever thoug-ht probable '. » La Russie et la France furent également satisfaites de la conduite de la Serbie. Sazonow, dans une circulaire du 27 juillet, caractérise ainsi la réponse serbe :
« Elle dépasse toutes nos prévisions par sa modération et son désir de donner la plus complète satisfaction à l'Autriche. Nous ne voyons pas quelles pourraient être encore les demandes de l'Autriche, à moins que le Cabinet de Vienne ne cherche un prétexte pour une guerre avec la Serbie ^. »
Tout le monde s'accordait à dire qu'autant la note autrichienne dépassait les bornes de ce qui était permis et de ce qui s'était déjà vu, autant la réponse serbe rejetait dans l'ombre tout ce que l'on connaissait par sa déférence et sa soumission.
L'Allemagne fut seule d'un autre avis. Elle trouvait 1rs exigences autrichiennes modérées et justifiées, et la réponse serbe insuffisante. Le Cabinet de Belgrade, dit-elle, « laissait voir clairement qu'il cherchait, en atermoyant et en essayant d'entamer de nouvelles négociations, à se dérober aux exigences de la Monarchie*. » Le gouvernement allemand voulut bien transmettre (pass on) à Vienne la prière que Grey lui avait faite d'appuyer une acceptation favorable de la note, mais sans vouloir s'associer lui-même à cette prière '.
Pourquoi ne pouvait-il pas s'associer à la demande de Grey? Pourquoi n'usa-t-il pas de toute son influence à Vienne pour amener l'Autriche à accepter au moins des négociations sur la base de la réponse serbe? Les quelques réserves que la Serbie faisait dans une forme conciliante étaient-elles donc de nature à provoquer le rejet de la note entière, la rupture des relations diplomatiques et la déclaration d'une guerre dont l'Alle-
' Livre bleu, p. V,
* Livre bleu, p. VI.
' Livre orange, n" 33.
* Livre bleu, p. VI et n« 34,
mag'ne voyait très bien les conséquences ? La réponse serbe avait-elle l'air de chercher des subterfuges et des atermoiements ? N'était-elle pas pleine de promesses positives dont il convenait au moins d'attendre la non-réalisation avant de la rejeter comme insuffisante? Qu'est-ce que la Serbie devait faire d'autre, en quarante-huit heures, que de promettre d'exécuter — presque tout — ce qu'on exigeait d'elle? Ce n'est que plus tard, si elle tardait à mcltre à exécution ses promesses, qu'on aurait pu lui reprocher de chercher à se dérober. Pourquoi donc V Allemagne a-t-elle toléré que l'Autriche rappelât son ambassadeur et déclarât ensuite la guerre?
On m'objecte : elle ne pouvait pas l'empêcher. Je réplique : Elle pouvait, mais elle ne voulait pas. Les faits précédents — et ceux qui suivront — prouvent qu'elle ne le voulait pas, qu'elle ne voulait, du reste, rien qui pût servir à maintenir la paix. Mais il est ridicule de dire que l'Allemagne ne voulait pas exercer une influence décisive sur les actions de l'Autriche. U Allemagne pouvait, en Autriche, ce quelle voulait. L'Autriche était un zéro dans le concert européen, où son alliée jouait le premier violon. Elle ne pouvait risquer un conflit avec la Russie — qui devait résulter nécessairement du conflit serbe — qu'à la condition que l'Allemagne fût derrière elle. Il eût suffi d'un signe de cette dernière pour que l'Autriche laissât son ambassadeur à Belgrade et discutât la noie serbe. Un froncement de sourcils de Bethmann — il n'avait même pas besoin de dire un mot — suffisait à retenir Vienne : aucun homme d'Etat autrichien n'eût osé déclarer la guerre sans avoir, au préalable, l'assentiment de l'Allemagne.
La presse allemande — voir aussi le discours du 2 décembre du chancelier — s'efforce constamment de montrer ce que l'Angleterre aurait pu empêcher en déclarant à temps à Paris et à Pétersbourg qu'elle garderait la neutralité. — J'examinerai plus loin celte question en exposant l'attitude de TAngleterre. — Mais jamais elle ne s'est demandé: Qu'est-ce que l'Allemagne aurait pu empêcher en agissant à temps auprès de l'Autriche, en adoucissant la note, en exigeant des négociations sur la base de la réponse serbe et en conjurant ainsi la guerre serbo-autrichienne ? C'est là le point essentiel de toute l'afi'aire, c'est là que réside le germe de tout le malheur. Ce que l'Allemagne vou-
lait, l'Autriche le faisait aveuglément, sans sourciller. Toutes les déclarations douceâtres de Bethmann et de Jagow: — ils ne pouvaient exiger ceci ou cela de l'Autriche, ils craignaient déjà d'être allés trop loin dans leurs exigences, d'avoir appuyé trop fort sur le bouton ; en pesant trop fort on pouvait produire l'effet contraire ; ils étaient déjà allés à Vienne jusqu'à l'extrême limite, — tout cela n'est que mensonge et tromperie. Je le répète, un froncement de sourcils suffisait pour retenir Vienne de démarches qu'on ne voulait pas à Berlin. Et la question se pose toujours: Que voulait-on et que ne voulait-on pas à Berlin? J'ai déjà donné la réponse.
C'est ainsi qu'on en vint, avec l'assentiment de Berlin, et sans le moindre motif dans ce qui avait précédé, à la déclaration de guerre et à tout ce qui s'en est suivi. La conduite de l'Allemagne, du 28 juillet au 1^ août, est en harmonie avec celle des jours précédents. Nous avons vu qu'elle avait repoussé la proposition anglaise d'une conférence à quatre sans demander l'avis de l'Autriche ^. Celle-ci avait, de son côté, refusé d'entrer en négociations directes avec la Russie, comme l'Allemagne le lui avait proposé et comme Sazonow^ y était disposé. Elle ajoutait « qu'après l'ouverture des hostilités par la Serbie et la déclaration de guerre, elle devait considérer cette démarche comme trop tardive '. » De nouveau une expression charmante I La Serbie a ouvert les hostilités I La déclaration de guerre à la Serbie, que l'Autriche a volontairement faite, empêche cette même Autriche de discuter avec la Russie dans l'intérêt de la paix européenne! L'Allemagne tolère tout cela, et lorsqu'elle sort de sa réserve, c'est pour faire échouer les efforts pacifiques. Elle se contente en général d'exercer le rôle de facteur, et transmet à Vienne — muette comme un facteur — les propositions anglaises, sans s'intéresser au sort de celles-ci. « Nous nous sommes aussi trouvé prêt.... à transmettre à Vienne une nouvelle proposition de Sir Edward Grey ^. » « Nous avons transmis* à Vienne une proposition anglaise *. » Telles sont les phrases que l'on trouve dans tout le Livre blanc. On orétend^ en
2 Livre blanc, p. 9 et 41 (annexe 16).
8 Livre blanc, p. 9.
• Livre blanc, p. 11.
général, avoir appuyé les propositions, mais on n'en donne pas la preuve. La correspondance entre Vienne et Berlin pourrait seule la fournir, et elle manque. Les remarques tièdes que Bethmanu ou Jagow font chaque fois que Goschen leur soumet de nouvelles propositions n'indiquent pas qu'ils aient jamais montré un bien grand intérêt pour elles. L'insuccès de celles-ci à Vienne démontre irréfutablement qu'ils ne les ont non seulement point appuyées, mais qu'ils les ont très probablement fait échouer, car s'ils les avaient recommandées sérieusement, elles auraient dû y être adoptées.
Le fait suivant caractérise nettement la mauvaise volonté du cabinet berlinois. Le 27juillet, sir Edward Goschen soumit à Jagow la proposition de Grey au sujet d'une conférence à quatre. Jagow repoussa sans autre cette « court of arbitration » et persista dans son refus lorsque Goschen lui eut expliqué qu'il ne s'agissait pas d' « arbitration », mais seulement « to discuss and suggest raeans for avoiding a dangerous situation ^. » Grey ne se découragea pas. Il conclut de la réponse de Jagow^ et d'une déclaration de Lichnow^sky que l'Allemagne ne rejetait pas « en principe » son projet, mais qu'elle soulevait des objections contre la forme de la conférence. Il chargea son ambassadeur à Berhn de prier M. de Jagow^ d'indiquer lui-même quelle forme agréable à l'Allemagne pourrait revêtir l'action diplomatique '. Viviani parla dans le même sens au baron de Schœn, et Sazonow au comte de Pourtalès. Les trois gouvernements se déclarèrent prêts à accepter toute forme de médiation que FAllemagne proposerait. Grey et Viviani ajoutèrent que la situation européenne était vraiment trop sérieuse pour qu'on fît échouer les propositions pacifiques par des formalités ou des querelles de mots ^.
Aujourd'hui encore, l'Europe attend vainement la réponse de Jagow. Grey insista une fois, deux fois, trois fois et plus ; il fit demander à Jagow de lui indiquer la forme qu'il préférait et que, par avance, toutes les puissances acceptaient. Tout fut vain. Aucune réponse ne parvint de la Wilhelmstrasse. Le Livre blanc confirme qu'on approuvait la tendance de la propo-
> Livre bleu, n» 43.
• Livre bleu, n" 46, 60, 68. Livre jaune, n" 8i. Livre orange, n» S4.
• Livre bleu, n» 78. Livre orange, n» 6o.
sition de Grey^ Mais il ne dit pas que cette idée eût pu être réalisée dans toutes les formes que l'Allemagne eût voulu, si celle-ci avait fait des propositions dans ce sens. Ces propositions, elle ne les a jamais faites. N'est-ce pas une preuve accablante de culpabilité? Les diplomates allemands ne voulaient pas s'asseoir à Londres à la même table que leurs collègues étrangers. Ils savaient que la solution du conflit serbe ne serait qu'un jeu d'enfant en comparaison des problèmes que la Conférence de Londres avait résolus en 1912 et 1913. Ils craignaient qu'on aboutît à une issue pacifique. C'est pourquoi la conférence devait être évitée à tout prix.
Vient maintenant l'histoire des diverses propositions de Grey et de Sazonow, qui, avec ou sans la participation des puissances, eussent pu amener une entente amiable entre la Russie et l'Autriche. J'ai déjà raconté plus haut le sort de ces propositions dans le chapitre relatif à l'Autriche et insisté sur le rôle de l'Allemagne dans ces négociations. Remarquons que le Livre blanc ne mentionne que celle de Grey, et d'une manière si rapide et si peu claire que, sans la dépêche de George V aa prince Henri, on ne saurait pas de quelle proposition importante et incisive il s'agit. Dans ce cas également, l'Allemagne se borna à transmettre la dépêche à Vienne. Le Livre blanc ne contient à son sujet ni un mot de recommandation, ni une critique*. On n'y trouve que cette remarque : « Nous devions supposer cette base acceptable pour la Russie. » A un autre endroit, il y est parlé « d'une oifre de médiation dont la tendance et le fondement devaient être connus à Pétersbourg ^. » C'est tout. On ne donne aucun renseignement sur le sort de la proposition. Seul, le Livre bleu nous apprend que la proposition de Grey, comme tant d'autres qui devaient être utiles à la cause de la paix, fut simplement enterrée sans phrases. Il en fut exactement à cet égard ce qu'il en avait été sur la question et la forme de la conférence à quatre, avec cette différence seulement qu'alors ce fut l'Allemagne qui ne répondit pas, et que, cette fois, la responsabilité du silence fut rejetée sur Vienne. « Till now received no reply. » « They had not had time to send an
i Livre blanc, p. 9.
* Livre blanc, p. 11.
' Livre blanc, p. 12.
answer yet. » «No answer liad yet been returned*. » Telles furent les réponses que Jagow fit à Goschen dans les jours critiques où le destin de l'Europe dépendait d'une question d'heures et même de minutes.
Les remarques du Livre blanc qui donnent l'adhésion de Pétersbourg à la proposition de Grey pour une vague supposition et veulent suggérer que le sort de celle-ci était incertain également du côté russe, sont dues à la mauvaise foi. Le gouvernement allemand savait très bien que, comme Grey, Sazonow s'était efforcé de trouver des formules transactionnelles, qu'une de celles-ci avait été dictée le 30 juillet au comte de Pourtalès ^, que l'Allemagne l'avait repoussée comme « inacceptable pour l'Autriche^ » et que Sazonow avait, sur les instances de Grey, fait remettre à Berlin une autre note plus conciliante encore*. Tout cela, le gouvernement allemand le savait et le sait. Mais il le cache au public allemand. 11 tait consciemment, intentionnellement, tous les efforts de la Russie et de la France pour arriver à une solution pacifique, parce que, en les révélant, il ruinerait tout l'édifice péniblement construit de l'attaque franco-russe. — La seconde rédaction de Sazonow eut le même sort que la proposition de Grey. Elle est restée sans réponse. Les derniers efforts désespérés que la Russie et l'Angleterre firent le 31 juillet et le 1®' août n'eurent pas plus de succès*.
L'Allemagne agissait selon le principe :
Der Worte siad genug^ gewechselt, Nun lasst uns endiich Taten sehn *.
Sa résolution d'agir, elle l'avait déjà prise le 29 juillet, trois jours après le retour du kaiser de son voyage dans le Nord. Il me semble hors de doute, d'après les télégrammes échangés entre Guillaume II et Nicolas II, que — l'impartialité oblige à le reconnaître — le kaiser, au moment de son retour, n'était pas encore résolu à la guerre. Ses premiers télégrammes au tsar, datés des 28 et 29 juillet', particulièrement celui du 28, révè-
» Livre bleu, nos 98, 107, 112.
* Livre orange, n» 60.
* Livre orange, n° 36.
* Livre orange, n" 67.
» Livre bleu, nos IH, 120, 121, 131, 132, 13o, 137, 138, 139. Liv. orange, n- 69, 71, 73.
* Assez échangé de pai'olcs, faites-nous voir enfin des faits. ' Livre blanc, p. 42, 43.
lent des sentiments d'amitié et une volonté pacifique qui ne permettent pas de douter de leur sincérité. J'ai montré ailleurs qu'un grand et puissant parti à la cour et chez les hobereaux travaillait depuis longtemps à la guerre. Que le kaiser fût gagné en principe à leurs idées, j'ai aussi essayé de le montrer. Mais il y a loin de l'idée à l'acte. Il y a d'autant plus loin que l'acte est plus grave et entraîne de plus redoutables conséquences. Il n'est donc pas étonnant que des jours de luttes intérieures et extérieures se soient passés avant que Guillaume ait pris la résolution d'agir. Ces luttes intérieures se reflètent dans les télégrammes qu'il a adressés, du 28 juillet au 1" août, à George V et à Nicolas II ^
Le kaiser reconnaît en commençant les difficultés que le tsar et son gouvernement doivent rencontrer à « résister aux manifestations de l'opinion publique ». D'autre part, il se fait le défenseur de la conduite de l'Autriche et il promet de travailler de toutes ses forces à rétablir une entente directe entre Pétersbourg et Vienne. A mesure toutefois que les télégrammes se succèdent, nous voyons que le premier thème de négociations — l'opposition entre la Russie et l'Autriche — disparaît peu à peu et que la question de la menace des armements le remplace. Dans la dépêche du kaiser du 29 juillet, on trouve déjà une allusion à la question des armements *. Le ton s'enfle de plus en plus jusqu'à ce qu'on ne parle plus que de ceux-ci. Le 30 juillet, toute discussion des faits en litige a déjà complètement cessé et il n'est question que de savoir lequel des trois empereurs a été contraint par les autres à mobiliser. Le kaiser soutient le 30
> Livre blanc, p. d2, 14, 43, 44. Cf. le livre Der Kriegsansbmch 1914 (Cari Heymann, Berlin).
- Oa sera surpris de ne pas trouver dans le Livre blanc la réponse du tsar à cette dépêche. Dans le volume, la dépêche du kaiser du 30 juillet (annexe 23) suit immédiatement celle du 29 juillet (annexe 22). Cette lacune a été comhlée par une publication officielle du gouvernement russe. Le tsar a répondu ce qui suit au télégramme impérial du 29 juillet: « Je te remercie de tes nouvelles amicaJes et conciliantes. Comme la réponse communiquée à mon ministre par ton ambassadeur était rédigée sur un ton bien différent, je te prie d'expliquer cette contradiction. // serait bon de soumettre le conjlit austro-serbe à la cour (Tarbitrage de La Haye. J'ai confiance en ta sagesse et en ton amitié. » La dépêche a été supprimée par le gouvernement allemand, sans doute parce qu'elle contenait la proposition la plus sirr;>le et la plus naturelle du monde — que la Serbie avait déjà indiquée dans sa note — celle de soumettre le différend au Tribunal
juillet que T Autriche « n'a mobilisé que contre la Serbie. » Le chancelier, au contraire, avoue qu'une partie de la mobilisation a été effectuée contre la Russie. D'autre part, Nicolas II affirme que la mobilisation partielle qui a été proclamée le 29 juillet n'a eu lieu que « pour des motifs de défense contre les préparatifs de l'Autriche ». Il promet « d'envoyer aujourd'hui Tatisheff à Berlin avec des instructions^.» Dans son télégramme du 31 juillet, le tsar déclare qu'il est « techniquement impossible » de suspendre les préparatifs militaires « nécessités par la mobihsation de l'Autriche-Hongrie », mais il donne sa parole d'honneur que ses troupes n'entreprendront aucune action provocante aussi longtemps que dureront les pourparlers. Le kaiser réclame l'arrêt absolu des mesures militaires de la Russie. A quoi le tsar répond qu'il admet que l'Allemagne prenne des mesures analogues, sans que doive en. résulter la guerre. Mais Guillaume mobilise et déclare la guerre.
Le rapide développement des choses ne s'explique que par le revirement qui s'était produit dans les sphères dirigeantes de Berlin : après avoir hésité les premiers jours, elles étaient maintenant tout à fait résolues à la guerre. Ce revirement s'est très probablement effectué le soir du 29 juillet, lors de l'entrevue qui eut lieu à Potsdam, entre le kaiser et le chancelier. Quelles sont les influences qui ont agi sur le kaiser encore hésitant? On ne peut les préciser, mais on peut les supposer. Des gens qui se prétendent bien renseignés racontent que les chefs militaires,
de La Haye. L'excuse de la^Norddeutsche Allgemeine Zeitung que cette dépêche avait été laissée décote parce qu'elle était insignifiante, s'explique par le niveau intellectuel où se trouvent aujourd'hui la plupart des lecteurs de journaux allemands.
On l'a négli^^ée parce qu'elle était d'une importance décisive poui* ju|s;er l'altitude du tsar. Si le projet avait été accepté, il aurait certainement conduit à la paiœ. C'est pourcjuoi on le repoussa. Comme on ne pouvait pas motiver ce refus, on engagea le kaiser à ignorer simplement la proposition du tsar et à substituer la question des armements au conflit austro-serbe. La mauvaise foi poussa le gouvernement allemand à ne pas publier dans le Livre blanc la dépêche du is&t du 29 juillet. Celle-ci et sa confiscation prouvent une fois de plus que la Russie voulait la paix et que l'Allemagne voulait la guerre.
• Qu'est-il advenu de cet envoi de Tatisheff ? Est-il arrivé à Berlin? Quel message a-t-il apporté? Pourquoi n'a-t-on pas, à Berlin, attendu l'arrivée du messager spécial du tsar, qui devait au plus tard avoir lieu le i" août, avant d'envoyer l'ultimatum?
appuyés par le kronprinz et ses acolytes, avaient menacé le kaiser de donner en bloc leur démission s'il ne se décidait pas à faire la guerre ^
Le fait est que, le soir même, à son retour à Berlin, le chancelier fit appeler l'ambassadeur anglais et lui demanda que F Angleterre^ sous certaines conditions, gardât la neutralité au cas d'un conflit européen^. Les conditions offertes par M. de Bethmann étaient les suivantes :
1. Le gouvernement impérial ne ferait aucune acquisition territoriale aux frais de la France, en supposant que la guerre s'ensuivît et qu'elle se terminât à l'avantage de l'Allemagne. (Le chancelier déclara ne pouvoir donner une pareille assurance au sujet des colonies françaises.)
2. L'Allemagne respecterait la neutralité de la Hollande, aussi longtemps que ses adversaires la respecteraient.
3. Les opérations que l'Allemagne pourrait se trouver dans la nécessité d'entreprendre en Belgique dépendraient de ce que ferait la France; après la guerre, l'intégrité delà Belgique serait respectée si ce pays ne se rangeait pas contre l'Allemagne.
Cette tentative, faite pour s'assurer la neutralité de l'Angleterre le 29 juillet au soir, est hautement surprenante et significative.
Que s'était-il donc passé jusqu'à ce moment pour que M. de Bethmann pût craindre si fort une guerre européenne ? L'Autriche avait ouvert les hostilités contre la Serbie et mobilisé partiellement contre la Russie qui, de son côté, avait répondu en mobilisant les quatre arrondissements du Sud, D'une mobilisation contre l'Allemagne, à ce moment-là, il n'était encore nullement question. Le Livre blanc lui-même reconnaît qu'elle n'eut lieu que le 31 . Toute la diplomatie européenne — excepté sans doute celle de l'Allemagne et de l'Autriche — travaillait à
* Une remarque faite par Pourlalès à Sazonow aidera à comprendre les événements qui se déroulaient à Berlin. Les ir.i^sures de mobilisation, dit-il, sont aujourd'hui très dangereuses, car, dans ce cas ce sent les raisons militaires de l'ètat-major qai s'affirment. Lorsqu'en Allemagne on a pressé sur le bouton, la cbose est irréparable. Le gouvernement allemand s'est bien gardé de publier dans le Livre blanc cet aveu qui jette une lumière très caractéristique sur les faits qui se sont passés à Berlin es derniers jours avant la guerre. Le gouvernement autrichien, par contre, relève la remorque de Pourtalès dans le Livre ronge (n» â8).
* Livre bien, no 83.
aplanir le différend austro-russe. Le projet de la conférence à quatre n'était pas écarté définitivement. Grey venait de soumettre sa formule transactionnelle à Tambassadeur allemand Lichnowsky. La Russie était toujours disposée à causer avec l'Autriche et attendait le bon vouloir de celle-ci. La France appuyait vivement les efforts de Grey et de Sazonow. Tous, en un mot, unissaient leurs efforts en vue du maintien de la paix. Il ne manquait plus que l'action énergique de l'Allemagne pour décider l'Autriche à se montrer conciliante, et la paix était assurée. Et dans un moment où tout dépendait de la volonté pacifique de l'Allemagne, le chancelier ne pensait qu'à assurer ses derrières si la guerre éclatait ?! La proposition de neutralité faite à l'Angleterre en ce moment ne s'explique que d'une manière. Le chancelier tenait et devait tenir la paix pour menacée, parce qu'il savait ce que les autres gouvernements ne pouvaient savoir encore : il savait çue la guerre était chose décidée à Berlin. Elle devait éclater, parce que l'Allemagne la voulait. Et puisqu'elle devait avoir lieu, M. de Bethmann n'avait qu'une chose à cœur : mettre toutes les chances de son côté et, d'abord, détacher l'Angleterre des ennemis de l'Allemagne afin de pouvoir l'attaquer seule à la prochaine occasion, et la battre d'autant plus sûrement. Cette politique de la main libre sur le continent, — que le Chancelier de l'Empire avait poursuivie contre l'Angleterre en 1912 sans y réussir, — formait la base de la proposition de neutralité qu'il faisait le 29 juillet 1914.
L'Angleterre repoussa comme deux ans auparavant la proposition allemande. On reconnut aussitôt à Londres la signification symptomatique des ouvertures de Bethmann. On ne voulut pas, pour le prix d'une future convention générale de neutralité entre l'Allemagne et l'Angleterre, s'éliminer soi-même de la politique européenne, assister, indifférent, à l'écrasement de la France et à la violation de la Belgique. Un tel marché, disait Grey avec raison, romprait les bonnes relations existant entre la France et l'Angleterre, et porterait atteinte à l'obligation que nous avons contractée, par le traité de 1839, de défendre la neutralité belge. Il mettrait en jeu non seulement les intérêts du pays, mais aussi sa bonne renommée. Grey chargea Goschen d'ajouter de la manière la plus solennelle, en refusant la proposition allemande, que les bonnes relations entre l'Angleterre et
l'Allemagne ne pouvaient être maintenues que si les deux Etats continuaient à coopérer au maintien de la paix européenne. Si ce résultat était obtenu, les relations mutuelles des deux pays seraient améliorées et renforcées ipso facto. Le g-ouvernement anglais était prêt à travailler dans ce sens avec un bon vouloir et une sincérité entière. Grey termina son exposé par une déclaration d'une grande importance pour qui veut juger l'attitude de l'Angleterre. Il pria l'ambassadeur allemand de faire au Chancelier de l'Empire la communication suivante :
« Si l'on peut conserver la paix de l'Europe et traverser sans accident la crise actuelle, mon effort personnel sera de prendre l'initiative d'un arrangement auquel P Allemagne puisse souscrire, et par lequel elle pourra être assurée qu'aucune politique hostile ou agressive ne sera poursuivie contre elle ou ses alliés par la France, la Russie et nous-mêmes, soit ensemble, soit séparément. J'ai désiré ceci et travaillé dans ce sens autant que j'ai pu durant la dernière crise balkanique, et comme l'Allemagne avait un but semblable, nos relations se sont sensiblement améliorées. Cette idée a été jusqu'à présent trop utopique pour faire l'objet de propositions définies, mais si la crise actuelle, beaucoup plus aiguë que toutes celles par lesquelles l'Europe a passé depuis plusieurs générations, est traversée satis accident, j'ai l'espoir que le soulagement et la réaction qui suivront rendront possible un rapprochement plus étroit entre les puissances qu'il n'a été possible jusqu'à aujourd'hui *.
La signification de cette déclaration est évidente : elle contient un appel pressant pour un travail commun en faveur de la paix, pour le bien du monde et le profit des deux Etats qui, en poursuivant le même but, s'étoient rapprochés d'eux-mêmes et avaient rendu leurs relations plus étroites. Mais les assurances que le ministre anglais donnait dépassaient tout ce qu'on avait vu jusqu'à maintenant : un traité conclu avec la participation de l'Allemagne eût garanti à celle-ci que la politique des pays de l'Entente à son égard ou envers l'Autriche ne serait
> Livre bien, n« 101.
ni agressive, ni même hostile. En d'autres termes, ce traité eût assuré l'état de paix en Europe ; il eût rapproché la Triplice et la Triple-Entente, et eût remplacé le système de l'équilibre par une ligue pacifique générale.
Quel accueil le chancelier fit-il à cette proposition? Il en .entendit la lecture sans faire de commentaires (without comment) et se contenta d'exprimer le désir de posséder une copie du mémorandum, afin de pouvoir le méditer à loisir. L'écrit lui fut rerais : jamais Bethmann n'a donné de réponse^.
Quelle serait actuellement la physionomie de l'Europe si le chancelier avait accepté la proposition de Grey ? Il est superflu et par trop douloureux de se le figurer. Tout ce que l'Allemagne dit vouloir par cette guerre : la sécurité de son existence, la liberté de son développement, l'essor non troublé de sa culture et de son bien-être, tout cela lui était offert généreusement. En réalité, rien de tout cela n'était en danger, mais le projet de Grey faisait disparaître toute possibilité de croire qu'il le fût et d'y faire croire les autres. L'alliance pacifique proposée par Grey était un premier pas qui eût remplacé l'animosité, la méfiance et la tension par l'amitié, la confiance et la détente. D'autres pas auraient sans doute suivi le premier. La confiance revenue et renforcée aurait rendu possible une diminution graduelle des armements coûteux qui étaient la conséquence de la méfiance réciproque. Des conventions en vue de l'arrêt et de la diminution graduelle des armements sur la base d'ententes amicales seraient devenues possibles; en un mot, le chemin d'une Europe nouvelle et meilleure eût été ouvert, si l'Allemagne avait saisi la main que lui tendait l'Angleterre.
Mais M. de Bethmann pensait différemment. Il mit le mémorandum dans l'armoire aux documents et se moqua, in petto, de l'Anglais qui, dans son étroitesse d'esprit insulaire, croyait encore aux desseins pacifiques de l'Allemagne. Le jeu de 1912 se renouvelle : l'Angleterre veut la paijs- de l'Europe, mais l'Allemagne veut la neutralité de l'Angleterre, pour pouvoir troubler à sa guise cette paix. Et ce même chancelier, qui connaît ce fait et d'innombrables autres faits plus anciens et plus récents, ose mettre à la charge du gouvernement anglais « la responsa-
* Livre bien, n» 109.
bilité interne de la g-uerre européenne ! » Nous verrons plus loin qu'il se met ainsi en désaccord non seulement avec les faits, mais aussi avec ses propres écrits officiels. Pour l'instant, il nous suffît d'établir que la résolution de faire la guerre était prise à Berlin le 29 juillet au soir ; ainsi seulement s'explique la démarciie de Bethmann et son indifférence à l'endroit de l'idée de Grey.
Le jour môme où Bethmann entendait sans commentaire la lecture de la proposition Grey tendant à établir un état de paix durable, « le danger de guerre imminent » était proclamé en Allemagne, et les ambassadeurs à Paris et à Pétersbourg étaient chargés de remettre des ultimatums aux gouvernements auprès desquels ils étaient accrédités. La Russie était invitée à « suspendre dans l'espace de 12 heures tous ses préparatifs contre nous et contre l'Autriche et de donner une déclaration à ce sujet. » A la France on accordait 18 heures pour dire « si elle resterait neutre en cas d'une guerre russo-allemande. » Les ultimatums furent remis à minuit à Pétersbourg, et à 7 heures du soir à Paris.
Lorsque la nouvelle de l'envoi des ultimatums fut connue en Allemagne et à l'étranger, personne ne voulut y croire, car aucun motif ne légitimait ce brutal procédé dans ce moment. Les diplomates furent encore plus étonnés que le public. Qu'est-ce qui avait poussé l'Allemagne à cette mesure extrême qui, sans conteste, conduisait à la guerre ? Les pourparlers diplomati{|ues n'étaient-ils- pas arrivés, le 31 juillet précisément, à un point si favorable que tout le monde reprenait espoir et prévoyait dans peu de temps une issue pacifique ? Le 30 juillet, le comte Berchlold avait déclaré sur un ton amical à l'ambassadeur russe, qu'il autorisait son ministre à Pétersbourg à reprendre les négociations interrompues *. Celles-ci, reprises le 31 juillet par Sazonow^ et Szapary, promettaient meilleur succès, l'Autriche s'étant déclarée prête, pour la première fois, à discuter le contenu de sa note à la Serbie. Sazonow^ lui-même télégraphiait à Londres qu'il espérait que le conflit se résoudrait pacifiquement. Le revirement de l'Autriche causa une agréable surprise à Paris et à Londres. Grey, dans une dépêche à Goschen,
^ Livre jaune, n» 104. Livre bleu, n" 96.
exprime nettement la joie sincère qu'il a éprouvée de ce changement de ton de l'Autriche qui, espère-t-il, « may lead to a satisfactory resuit ». Il redouble aussitôt d'efforts pour en tirer rapidement parti : L'Autriche obtiendra « full satisfaction of her demands on Serbia »; toutes les puissances devront suspendre leurs préparatifs militaires ; l'Allemagne et son alliée n'auront qu'à faire « any reasonable proposai » et il la soutiendra. Mais si la France et la Russie étaient assez déraisonnables pour repousser une proposition acceptable, la Grande-Bretagne se désintéresserait des conséquences. Sazonow rédige rapidement une formule transactionnelle qui tient encore plus largement compte des exigences autrichiennes que les précédentes ^. Il propose une discussion à Londres, à laquelle participeraient les grandes puissances, et il déclare que durant celle-ci, il serait « very important » que l'Autriche arrêtât ses opérations ^. De cet arrêt, il ne fait donc plus une condition. Tous travaillent, s'empressent et espèrent. Tout à coup, la nouvelle de l'envoi des ultimatums allemands éclate comme une bombe et détruit d'un coup toutes les espérances.
Qu'est-ce qui a poussé V Allemagne à cet envoi? Soi-disant, la mobilisation russe. J'ai déjà exposé que celle-ci était la conséquence de deux choses : 1" de la mobilisation autrichienne qui l'avait précédée ; 2° de l'attitude plus qu'équivoque de l'AÎiemagne et de l'Autriche pendant la crise. Je crois avoir prouvé que ces deux raisons sont solides. La mobilisation russe ne s'est pas effectuée en secret, mais tout à fait ouvertement : la mobilisation partielle dans les quatre arrondissements du Sud, le 29 juillet, la mobilisation générale, le 31 juillet, au matin ^. La mobilisation partielle de l'Autriche a eu lieu avant la déclaration de guerre à la Serbie, donc avant le 28 juillet, et sa mobilisation générale a été ordonnée au plus tard le 3i juillet à I h. du matin et, si l'on en croit l'ambassadeur russe à Vienne, le 28 juillet déjà*. La communication officielle de la mobilisation partielle russe a été faite à Berlin le 29 juillet et la mobilisation générale a été proclamée publiquement à Pétersbourc: le 31.
^ Livre orange, no 67. Livre btea, n» 120. Livre jaune, a»* Ho, 120.
^ Livre jaune, no 120. Livre bleu, n» 123.
■ Livre blanc, p. 10, 13.
* Livre jaune, no US. Livre orange, nos 47, 49,
L'histoire des Russes qui auraient failli à leur parole d'honneur est mensongère. D'après le Liure blanc, le ministre de la guerre russe et le chef d'état-major auraient tous deux manqué à leur parole d'honneur. Le tsar, «le très sincère et très dévoué cousin et ami », se serait rendu coupable de la même faute à l'égard du kaiser. Ces insinuations et d'autres choses encore donnent au Livre blanc un caractère spécial qui le distingue des autres publications, et servent à l'étrang-er de baromètre pour apprécier la culture allemande. Elle ne s'y manifeste pas à un degré très élevé.
Si ces affirmations étaient au moins vraies ! Mais ce n'est pas le cas. Le ministre de la g-uerre russe déclara, le 27 juillet, à l'attaché militaire allemand qu'aucun ordre de mobilisation n'avait été encore publié et que seules des mesures préparatoires avaient été prises. Si l'Autriche franchissait la frontière serbe, quatorze corps d'armée (4 arrondissements) destinés à opérer éventuellement contre la monarchie, seraient mobilisés, mais non ceux qui se trouvaient sur le front allemand, car on souhaitait ardemment la paix avec l'Allemag-ne ^. Cette déclaration correspond parfaitement à la vérité. La prétendue « proclamation de l'état de guerre » à Kowno * (télégramme de l'administrateur du consulat impérial en date du 24 juillet) ne s'identifie pas avec la mobilisation. On devrait le savoir en Allemagne, où l'on distingue expressément entre état de guerre et mobilisalion.
La prétendue mobilisation qui aurait eu lieu déjà le 26 juillet à Kiew et à Odessa, n'est rapportée, par l'attaché militaire, que dans une forme très imprécise, et elle ne peut pas être considérée comme certaine. Il dit tenir la mobilisation « pour sûre » dans deux arrondissements^. Mais cette information peut être fausse ou reposer sur des renseignements erronés, ce qui est fort probable, eu égard à l'éloignement de ces arrondissements de Pétersbourg. Il est possible néanmoins que la Russie ait, le 26 juillet, — ce qui était plus que justifié après la rupture entre la Serbie et l'Autriche, — fait des préparatifs pour la mobilisation. Le ministre de la guerre l'a reconnu expressément. Il est
1 Livre blanc, p. 8, ann-xe 11.
* Livre blanc, annexe 8.
' Livre blanc, annexe 7.
donc aussi risqué qu'injuste, en se basant sur de telles preuves, de reprocher au ministre de Russie d'avoir manqué à sa parole.
Le second coupable est le chef d'état-major, et l'accusateur est de nouveau l'attaché militaire. Le premier aurait déclaré, le 29 juillet, dans un entretien, que « tout est tel qu'il me l'a déclaré il y a deux jours», que, « nulle part, une mobilisation n'avait eu lieu. » Il en donnait en termes solennels sa parole d'honneur, mais il ne pouvait donner aucune garantie pour Favenir *.
Cette déclaration, jamais le chef d'état-major ne l'a faite, et il ne peut l'avoir faite, car^ le même jour^ 2g juillety le gouvernement russe informait officiellement Berlin qu'il avait mobilisé dans quatre arrondissements. On voit avec quel amour de la vérité le Livre blanc est rédigé. Au haut de la page 10 on mentionne la communication de la mobilisation, et au bas le démenti officiel. Quel but pourrait avoir poursuivi le chef d'état-major en avançant un mensonge au moment où l'ambassadeur russe annonçait la vérité à Berlin? Et que doit-on penser d'un gouvernement qui, dans une question de vie ou de mort, rassemble avec une telle légèreté des documents officiels?
Le chef d'état-major a, en réalité, confirmé la mobilisation contre l'Autriche et nié celle contre l'Allemagne. Cela concorde avec la déclaration officielle donnée à Berlin et aussi avec le rapport du 30 juillet de l'ambassadeur français Paléologue*. L'attaché militaire a ou mal compris son interlocuteur, ou trahi la vérité.
Malgré une étude fouillée des documents, je n'ai pas pu découvrir en quoi le tsar a menti. Toutes ces questions de mobilisation et les reproches auxquels elles ont donné lieu sont si délicates qu'il serait téméraire d'exprimer ici des jugements quelconques. Le 30 juillet, par exemple, l'empereur Guillaume télégraphie au tsar : « L'Autriche-Hongrie n'a mobilisé que contre la Serbie. » En revanche, dans son discours du 4 août, ie Chancelier de l'Empire reconnaît que l'Autriche avait aussi mobilisé contre la Russie. Il est impossible d'établir la vérité au sujet de telle ou telle mobilisation, parce que les mesures
* Livre jaune, no i02 : « lui a donné sa parole d'honneur que la mobilisation ordonnée ce matin vise exclusivement l'Autriche. »
relatives à la mobilisation varient suivant les pays, et que, d'ailleurs, on peut mobiliser en secret sans mobilisation officielle. Dans les rapports français, par exemple, on soutient, avec preuves à l'appui, que TAllemagne a commencé à mobiliser dès le moment où l'ambassadeur d'Autriche fut rappelé de Belgrade^. La proclamation du danger de guerre est une spécialité allemande qui cache en réalité les mesures de mobilisation les plus sérieuses.
Mais où et quand l'empereur de Russie aurait-il menti à propos de la mobilisation ? Dans sa dépêche du 30 juillet, il reconnaît que « les mesures militaires actuellement en train étaient déjà décidées depuis cinq jours pour des motifs de défense contre les préparatifs de l'Autriche ». Le 31 juillet, il déclare que ces mesures, pour des raisons techniques, ne peuvent être suspendues *. Dans sa dernière dépêche, du l*"" août, il ne nie nullement sa mobilisation à la frontière allemande, et il admet que le kaiser ait pris des mesures analogues, mais ii aimerait avoir de celui-ci la même garantie qu'il lui a lui-même donnée, à savoir que ces mesures ne signifient pas la guerre et qu'ils poursuivraient leurs négociations dans l'intérêt de la paix.
Je ne trouve rien dans ces dépêches qui puisse mettre le moins du monde en suspicion l'honnêteté du tsar. Au contraire, je vois que dans toutes — en particulier dans celle du 29 juillet, qui a été détournée — le tsar montre un loyal amour de la paix, qui contraste nettement avec la politique allemande des ultimatums, laquelle, malgré les assurances de paix prodiguées par l'empereur Guillaume, devait nécessairement conduire à la guerre.
Le résultat de mon enquête est le suivant : la mobilisation russe était justifiée, car elle a été provoquée par la mobilisation autrichienne. Elle rCa pas été tenue secrète^ mais elle a été notifiée olficiellement aux puissances et proclamée officiellement dans l'empire. Rien ne prouve qu'elle eût un caractère agressif. On
• Livre bleu, n» 105 (aunexe 3).
Il est étonnant que le kaiser se soit servi des nièmes termes dans la dépêche qu'il a adressée le 1" août au roi d'Angleterre: c Pour des raisons techniques, ma mobiii« sation, ordonnée déjà aujourd'hui sur deux fronts, à l'est et à l'ouest, doit suivre m marche réanilif're. »
pourrait, avec plus de raison, en attribuer un à la mobilisation autrichienne, qui a été antérieure, et à la mobilisation allemande, qui se cachait sous le nom d' « état de g-uerre » (Krieg-szustand). D'ailleurs, l'attitude de ces deux puissances avant et après la mobilisation donne à ces mesures militaires leur vrai caractère. A ce point de vue, les mobilisations autrichienne et allemande ont été beaucoup plus ag-ressives que la mesure analog-ue de la Russie, car les premières étaient au service d'une politique d'ag^ression tandis que la seconde appuyait une politique de défense.
Quelques faits particuliers confirment ce caractère ag'ressif qu'on a reconnu à l'action de l'Allemag-ne. Ils se sont passés à la frontière française avant l'envoi des deux ultimatums. Déjà le 30 juillet, des concentrations de troupes avaient lieu près de Thionville et de Metz. Des troupes de garnison furent transportées à la frontière et renforcées par des contingents de Trêves et de Cologne. Des points stratégiques furent fortifiés et armés. Les gares étaient occupées militairement depuis le 25 juillet ; les classes de réservistes (1903-1911) avaient été rappelées par des avis personnels, les routes barricadées à la frontière et fermées aux automobiles. Mais surtout, le 29 juillet, des patrouilles allemandes avaient pénétré sur deux points en sol français. La France avait officiellement déclaré que, pour éviter des escarmouches, elle laisserait une zone de dix kilomètres entre la frontière et ses troupes. L'Allemagne n'a pas fait une déclaration semblable ; les postes allemands ont, au contraire, été avancés jusqu'à la frontière^. Nous examinerons plus loin d'autres incidents, encore plus graves, qui se sont produits durant la période da 1" au 3 août.
Des faits politiques et militaires qui se sont passés jusqu'à renvoi des ultimatums, on peut conclure en tous cas avec certitude que les préparatifs français et russes ne révèlent aucun dessein agressif de ces Etats, et que s'il y eut de quelque côté des intentions agressives, ce ne peut avoir été que de celui de TAllemagne.
De quel droit F Allemagne somma-t-elle donc la Russie de démobiliser f Cette exigence, injustifiée et tout-à-fait contraire à l'usage international vis-à-vis d'un grand Etat, fut encore
* Livre jaune, n» 106.
aggravée par les conditions que Berlin y ajouta. La Russie devait suspendre ses mesures militaires
1° dans l'espace de douze heures,
2** non seulement contre rAIîeraagne, mais aussi contre l'Autriche.
Il était techniquement impossible de satisfaire à la première condition : un grand Etat, d'une étendue énorme, ne peut pas arrêter en douze heures sa mobilisation commencée. (Voir les dépêches de l'empereur Nicolas en date du 31 juillet, et de l'empereur Guillaume au roi d'Angleterre en date du 1*' août.)
Quant à la deuxième exigence, elle est si inouïe quon en est à se demander si ceux qui osèrent la formuler n'avaient pas perdu la raison. Comment? La Russie devait démobiliser contre l'Autriche, alors que celle-ci avait, depuis huit jours, levé une partie de ses forces, et depuis l'aube du 31 juillet (peut-être même du 28) mis toute son armée sur pied de guerre contre la Serbie et la Russie? Celle-ci devait donc déposer les armes devant son adversaire ? Cette prétention était d'autant plus surprenante que Vienne elle-même ne pensait pas à la formuler à Pétersbourg, et que, au contraire, le jour où les deux Etats avaient procédé à la mobilisation générale, elle engageait de nouveaux pourparlers avec la Russie.
L'Allemagne était donc « plus autrichienne que les Autrichiens ». De quel droit, du reste, formulait-elle des exigences pour l'Autriche? Etait-elle sa tutrice, ou avait-elle, à cet effet, pleins pouvoirs ou quelque autre titre? Quoi qu'il en soit, la situation qui résulta de cette tutelle usurpée fut le comble du nonisens. L'Autriche ne voyait aucun inconvénient, aucun danger, à traiter avec la Russie, en gardant l'arme au pied. Ce n'était pas la première fois que ces Etats discutaient dans ces conditions. Pendant la guerre des Balkans, l'un et l'autre avaient mobilisé durant des mois, et néanmoins ils avaient engagé des pourparlers qui aboutirent. Mais l'Allemagne, qui n'avait aucun intérêt réel en jeu, et qui ne participait au conflit qu'en qualité d'alliée, crut devoir protéger l'Autriche plus que celle-ci ne le trouvait nécessaire, et exigea une démobilisation à laquelle la double monarchie n'attachait aucune importance.
Le grotesque de la situation se révèle dans cette hypothèse : si la Russie — ce qui théoriquement était possible — avait
accepté de démobiliser contre l'AIIema^e, mais refusé de le faire contre l'Autriche, elle eût ainsi en partie repoussé l'ultimatum, et l'Allemagne lui auraii déclaré la guerre parce qu'elle te refusait à démobiliser contre son alliée. Mais, que diable! l'Autriche ne le demandait pas !
On voit par quelles gens notre pays est gouverné. Le peuple admettra-t-il encore longtemps un tel état de choses?
Mais continuons. La mobilisation est-elle en soi un acte menaçant ou hostile, que l'Etat voisin ait le droit d'arrêter par un ultimatum ? Nullement. La mobilisation consiste seulement à tenir prêtes les forces militaires d'un pays pour le cas où il entrerait en conflit avec un autre pays. C'est une mesure de sécurité et de prudence à laquelle seules des mesures politiques simultanées ou antérieures de l'Etat mobilisant peuvent conférer un caractère menaçant. En présence de quelles mesures politiques russes se trouvait-on qui permissent de soupçonner sa mobilisation d'être agressive? D'aucunes. L'agression, l'initiative de tout le conflit est partie de l'Autriche, approuvée et soutenue par l'Allemagne. La Russie était pohliquemenl dans la défensive quand elle éleva la voix pour sauvegarder ses intérêts balkaniques légitimes. Cette politique défensive, elle dut l'appuyer par des mesures de précaution, puisque l'agresseur était lui-même armé.
Telle était la situation au point de vue abstrait du droit public international. In concreto^ nous avons vu que, de concert avec la France et l'Angleterre, la Russie a tout fait jusqu'au jour de sa mobilisation générale, et même au delà, pour maintenir la paix, tandis que l'Allemagne et l'Autriche faisaient tout pour la troubler. Les événements concrets prouvent donc aussi que sa mobilisation ne constituait une menace à légard de l'Allemagne ni théoriquement ni pratiquement. En outre, elle n'avait, comme nous l'avons déjà vu, aucune espèce d'intérêt à attaquer soit celle-ci, soit l'Autriche. Son intérêt consistait simplement à ne pas se laisser faire mat par l'Autriche dans les Balkans : SchutZy mais non Trutz.
Que la mobilisation en soi ne constituât pas un acte hostile, nous en avons le témoignage même d'une bouche autrichienne. Le comte Forgach, sous-secrétaire au ministère des Affaires étrangères, déclara lui-même, le 31 juillet, à l'ambassadeur anglais de Bunsen « que la mobilisation ne devait être consi-
150 LE CRIMB
dérée comme nn acte nécessairement Tiostile nî d'nne part ni de l'autre » (ihai mobilisation was not to be regarded as a necessarily hostile act. on eilher side *).
Toutefois il convenait à l'Allemagne de faire passer la mobilisation russe pour une menace dirigée en même temps contre l'Autriche et l'Allemagne. De quoi menaçait-on la Russie, si elle repoussait les exigences de l'ultimatum? De la mobilisation en Allemagne. On lit dans la dépêche adressée le 31 juillet par le chancelier de l'Empire au comte de Pourtalès : « Les mesures de la Russie nous forcent, pour la sûreté de l'Empire, à proclamer l'imminence du danger de guerre, qui ne signifie pas encore la mobilisation. Mais celle-ci suivra, si..^ etc. '. » Jusqulci la chose est encore logique, si l'on admet que l'envoi de l'ultimatum était fondé ou nécessaire (ce qui n'était pas le cas).
Folie, si l'on veut, mais avec de la méthode. L'Allemagne dit à la Russie : « Tu as mobilisé. Si tu ne démobilises pas, je mobiliserai à mon tour. » C'est ce que le tsar conseille à l'empereur Guillaume : mobilisation réciproque, mais sans guerre, ou intentions de guerre, et continuation des négociations en vue d'arriver à une entente pacifique. Que cela soit possible, il n'est pas nécessaire de le prouver; que cela se soit passé d'innombrables fois, c'est un fait historique. Pourquoi donc cela ne devait-il pas aboutir cette fois encore? Et cette fois plus que jamais puisque des intérêts plus considérables étaient en jeu et que, partant, les intéressés devaient garder une plus grande tranquillité et une plus grande prudence ? Si l'Allemagne s'était contentée de mobiliser, comme elle en avait menacé la Russie, et avait laissé Vienne et Saint-Pétersbourg continuer des pourparlers qui promettaient une heureuse issue, si elle avait attendu un ou deux jours — mobilisée comme les autres — il est certain que la plus terrible des catastrophes eût été épargnée à l'Europe. « A few dajs delay might in ail probabilily hâve saved Europe from one of the greatest calamities in history » écrivait l'ambassadeur de Bunsen au gouvernement anglais'.
La mobilisation allemande aurait justement donné une nouvelle impulsion aux négociations, car chacun nous redoutait.
* Livre blea, no tl8.
• Livre blanc, annexe 24.
■ Livre blea, p. 83.
Personne ne nous avait vus sous ies armes, et personne n'eût osé se mesurer avec l'Allemagne prête au combat.
La possil)ililé de négocier tout en étant mobilisé est encore prouvée, indépendamment de très nombreux précédents historiques, par les événements des premiers jours d'août de cette année. L'Allemagne et la France avaient mobilisé l'après-midi du 1" août ; cependant le kaiser et le chancelier, dans les télégrammes qu'ils adressèrent à Londres, le 1" août, se déclarent prêts à attendre au 3 août à 7 h. du soir pour franchir la frontière française *. En fait la guerre n'a été déclarée à la France qu'à ce moment-là, et les deux pays ont été pendant trois jours mobilisés sans se trouver en état de guerre.
Un exemple de cette nature, beaucoup plus drastique, et presque comique, nous est fourni par les relations austro-russes. Les deux principaux intéressés avaient mobilisé le 31 juillet, et la guerre n'a éclaté, par la déclaration de l'Autriche, que le 6 août. Longtemps après le début de la guerre russo-allemande, les ambassadeurs russe et autrichien sont restés dans les capitales ennemies et y ont peut-être discuté. En tous cas, l'état mobile de leurs armées respectives ne les a pas gênés. Pareille folie — encore ici, je ne trouve pas d'autre expression, et je n'ai aucune raison de ne pas appeler un chat un chat — ne s'est probablement encore jamais vue dans l'histoire diplomatique. Les deux duellistes n'ont pas encore croisé le fer. Mais le témoin de l'un a déjà couru sus au témoin de l'autre. Si donc l'Autriche et la Russie étaient tombées d'accord pendant les six jours du 1" au 6 août — ce que toute l'Europe espérait et ce qui eût été possible sans l'intervention provocatrice de Berlin — qu'est-ce que l'Allemagne aurait fait de sa guerre avec la Russie ? C'eût été une sorte de guerre à la Don Quichotte contre les moulins à vent, une guerre sans motif concret...
Je mécontenterai de nouveau de poser cette question : Combien de temps le peuple tolérera-t-il encore un tel gouvernement ?
La réponse à l'ultimatum ne semble pas avoir été donnée par le cabinet russe, mais bien par le tsar personnellement, dans le télégramme qu'il expédia le 1" août à midi, et qui fut reçu à Berlin à deux heures *. C'est le télégramme déjà cité plus
'Z)cr Kriegsaasbrach 1914, p. 89.
* Livre blanc, p. 13.
haut, dans lequel le tsar reconnaît la légitimité de la mobilisation allemande, mais exprime le désir et l'espoir que la guerre ne s'ensuivra pas : « notre longue amitié éprouvée doit, avec l'aide de Dieu, réussir à empêcher ces effusions de sang».
Trois heures plus tard, l'ambassadeur d'Allemagne, comte de Pourtalès, remettait à Pétersbourg la déclaration de guerre.
Jamais un plus grand forfait n'a été commis dans l'histoire du monde, jamais un for/ait commis n'a été nié avec plus de sang-froid et d'hypocrisie.
« Le gouvernement russe a, par sa mobilisation qui mettait en danger la sécurité de l'empire, fait échouer, peu avant leur réussite, les pénibles négociations des chancelleries européennes. Les mesures de mobilisation, sur la gravité desquelles il n'y avait déjà plus aucun doute dans les cercles diplomatiques russes, ainsi que ses dénégations continuelles, démontrent clairement que la Russie voulait la guerre. » (Voir le Livre blanc, p. 13.)
Rien de tout cela n'est vrai.
Le gouvernement russe n'a pas, par sa mobilisation, compromis la sécurité de l'empire.
Il n'a pas fait échouer les pénibles négociations des chancelleries.
Il n*a pas nié ses mesures de mobilisation.
Il n'a pas voulu la guerre.
Tout ce que l'Allemagne reproche au gouvernement russe, c'est elle qui l'a fait.
L'Allemagne a voulu la guerre et l'a provoquée par son ultimatum et sa déclaration de guerre.
Cette déclaration de guerre est une pièce curieuse en ellemême, pour le fond et pour la forme. Nous avons déjà vu ce qu'il faut penser du «rôle médiateur» de l'Allemagne, du «danger grave et imminent» du côté de la Russie. Le contenu de la pièce ne mériterait pas un examen spécial, s'il ne fallait pas faire ressortir un point, encore totalement inconnu en Allemagne. Le passage essentiel de la déclaration a été, fait incroyable, rédigé dans deux formes diJJ'érenteSj comme si l'Allemagne eût voulu laisser le choix à la Russie et avouer
LE CRIMK
implicitement qu'elle ne savait pas, au fond, pourquoi elle lui déclarait la guerre. Dans le Livre blanc on trouve la forme suivante : « La Russie, ayant refusé de faire droit à cette demande et ayant manifesté par ce refus, etc. » Le texte de la déclaration qui fut envoyé à Pétersbourg est libellé ainsi : « La Russie ayant refusé de faire droit à (n'ayant pas cru devoir répondre à) cette demande et ayant manifesté par ce refus (cette attitude) que son action, etc. » On voit de quelle façon, au cours de la canicule, on transpire à la Wilhelmstrasse pour rédiger une déclaration de g-uerre dans une forme harmonieuse ! Comme on ne savait pas si l'on devait reprocher à la Russie d'avoir repoussé directement l'ultimatum ou de l'avoir ignoré ; comme on ne savait pas très bien de quel nom nommer le monstre que l'on mettait au monde, on laissa à la destinataire le soin de lui en donner un.
Pourquoi déclara-t-on la guerre à la Russie ? D'après le texte de la déclaration, parce qu'elle a repoussé ou ignoré les exigences de l'ultimatum. Mais, d'après le Livre blanc, parce qu'elle a commencé les hostilités contre nous *. Cette dernière affirmation est à retenir parce que l'on a affirmé que la Russie et la France nous avaient attaqués, et que sur cette affirmation on a échafaudé le château de cartes de l'enthousiasme allemand. « Messieurs, s'est écrié le chancelier, le 4 août, nous sommes maintenant dans la nécessité de nous défendre, et nécessité ne connaît pas de loi. » En invoquant « la nécessité », il ne justifie pas seulement la guerre contre nos adversaires, mais aussi la violation de la neutralité de la Belgique et du Luxembourg. « Quand on est aussi menacé que nous et qu'on combat pour ce que l'on a de plus précieux, on ne songe qu'à se faire jour avec son épée '. »
Ainsi, menace et défense^ voilà le mot d'ordre. Assurément, le détrousseur de grands chemins est, lui aussi, en un certain sens, menacé et en état de défense quand, après avoir attaqué le voyageur, il s'aperçoit tout à coup que des hommes bien armés viennent au secours de celui qui paraissait seul. Lui aussi, combat pour sa liberté et son existence, à la vie et à la mort. C'est dans ce sens que l'Allemagne se trouvait, elle aussi, en état de défense.
* Livre blanc, p. 14.
• Cf. le livre Der Kriegsaasbrach 1914, p. il.
Mais elle ne se serait pas trouvée dans cette situation critique si elle n'avait pas attaqué la première. Pour se débarrasser de ce fait incommode, et pour construire ad usum populi un état de défense réel, elle invoque, à part la menace de la mobilisation, — qu'elle ne jugeait pas elle-même suffisante — quelques autres circonstances à cet effet.
Elle prétend que la Russie et la France ont, tant Tune qae l'autre, ouvert les hostilités *.
De quelle manière la Russie a-t-elle ouvert les hostilités? Un seul fait est mentionné dans l'écrit :« des troupes russes ont franchi la frontière déjà pendant l'après-midi du 1" août » et ont pénétré « sur le territoire allemand ». Notez bien : déjà pendant l'après-midi du !•* août ! Mais n'avions-nous pas, ce même jour, à cinq heures de l'après-midi, remis la déclaration de guerre à Pétersbourg; ? L'état de guerre entre la Russie et l'Allemagne n'existait-il donc pas depuis cinq heures de l'aprèsmidi • ?
Les troupes russes n'avaient-elles pas, par conséquent, le droit de franchir notre frontière après cinq heures? Si M. le chancelier voulait « fabriquer » une agression contraire au droit des peuples, il aurait dû au moins avoir la prudence d'ajouter aux mots : « l'après-midi du 1*' août», ceux-ci : avant cinq heures. Dans ce cas, mais dans ce cas seulement, il y aurait eu attaque et, partant, l'Allemagne se serait trouvée en état de légitime défense. Mais si cet acte a eu lieu après la déclaration de guerre, on ne peut pas le considérer comme une agression, mais comme une conséquence naturelle et légitime de l'état de guerre proclamé par nous.
On peut donc de nouveau combattre ici le chancelier arec ses propres écrits. Même si ce qu'il raconte était vrai (ce cfui n'est pas prouvé), il n'aurait pas le droit de conclure ainsi qaH l'a fait ; le château de cartes de « l'état de défense » s'effondre piteusement.
Je ne discute pas la question de savoir si l'on peut conchire de tels conflits de frontière à une agression préméditée de l'Etat voisin. Ce n'est naturellement pas le cas. L'expérience apprend
• Livre blanc, p. 14.
* Livre blanc, annexe 26.
que, lorsque deux armées se trouvent face à face, ou même lorsqu'une tension se produit en temps de paix entre deux Etats, sans qu'il y ait eu mobilisation, des violations de frontière, des escarmouches d'avant-gardes sont choses communes et inévitables. Personne n'en rend responsables les Etats en question, ni même les chefs militaires. Ces incidents sont toujours provoqués par des soldats qui agissent sans — et souvent contre — l'ordre de leurs supérieurs. C'est bien la première fois que d'un incident semblable on a déduit que l'Etat voisin avait projeté une agression et qu'on a fait croire au peuple qu'il se trouvait en état de défense. Mais le comble en cette affaire, comme nous l'avons fait remarquer, c'est qu'on ne se trouvait pas même en présence d'une violation de frontière, si celle-ci a été franchie le 1*' août après cinq heures de l'après-midi.
Les faits invoqués pour endosser à la France ane agression sont aussi peu probants.
La déclaration de guerre a été remise à Paris le 3 août à 6 h. 45 du soir. Le factura de M. de Schœn indique comme motif « un certain nombre d'actes d'hostilité caractérisée commis sur le territoire allemand par des aviateurs militaires français. Plusieurs de ces derniers ont manifestement violé la neutralité de la Belgique, survolant le territoire de ce pays ; l'un a essayé de détruire des constructions près de Wesel, d'autres ont été aperçus sur la région de l'Eiffel, un autre a jeté des bombes sur le chemin de fer près de Karlsruhe et de Nuremberg ». (^Liure jaune, n" 147.)
Les coupables seraient donc des aviateurs français qui auraient « manifestement » survolé la Belgique. L'Allemagne ne pouvait pas accuser la mobilisation française de constituer une menace pour elle, car le Livre blanc lui-même doit convenir que la France a mobilisé à la même heure que nous *. Elle dut donc se borner à accuser la France « d'une agression de fait». Celleci, d'après la note de M. de Schœn, a été commise par des aviateurs qui, par-dessus le marché, avaient survolé la Belgique. Seuls les «messieurs» de la Wilhelmstrasse pourraient nous dire comment on peut se rendre compte qu'un aviateur qui jette des bombes à Nuremberg et à Karlsruhe ou à Wesel, a survolé
156 LE CTîrME
le territoire belge ! Mais ce qu'il y a encore de plus curieux, c'est le fait que les a avions » de M. de Scliœn se sont transformés en « dirigeables» dans le cerveau de M. de Below-Saleske (voyez la note qu'il fit remettre le 3 août au ministre belge des affaires étrangères*), et qu'ils sont devenus dans le discours du chancelier, du 4 août, « des patrouilles de cavalerie et des compagnies qui ont fait irruption sur le sol de l'Empire * ! »
Que s'est-il passé en réalité? Les Français ont-ils envoyé des avions, comme l'assure M. de Schœn, ou des dirigeables, comme le prétend M. de Below-Saleske, ou des compagnies et des patrouilles de cavalerie, comme M. de Bethmann l'affirme ? Un proverbe anglais qu'aimait à citer l'impératrice Frédéric dit: « Celui qui ment doit avoir bonne mémoire. » Les diplomate» allemands mentent, mais ils ont malheureusement la mémoire courte. Déjà les contradictions de ces trois messieurs prouvent que ces « agressions » françaises sont de pures inventions. Ea réalité, ce sont les Allemands qui ont été les agresseurs, noa seulement en déclarant la guerre, ce qui, quoique criminel, était leur droit, mais encore en violant le sol français lo/^ijtemps avant la déclaration de guerre. Ceci n'est pas seiiement prouvé par les rapports français, dont on pourrait contester la validité, mais par des aveux allemands, involontaires bien entendu. Le 30 juillet et le 2 août, le gouvernement français a protesté à Berlin contre des faits précis de cette nature': à Délie, près de Belfort, des soldats allemands ont tiré à deux reprises sur un poste de douaniers français ; au nord de cette ville, deux patrouilles de chasseurs à cheval ont passé la frontière et se sont avancées jusqu'aux villages de Joncherey et de Baron; Tofficier qui commandait la première a brûlé la cervelle à un soldat français et ses hommes ont emmené des chevaux. Le 8 août également, des troupes allemandes ont violé le territoire français près de Cirey et de Longwy et ont marché sur le fort de Longwy.
Voilà quelques-uns des griefs français. Qu'il y ait quelque clrose de vrai dans ces accusations, cela ressort du discours prononcé par le Chancelier, le 4 août. M. de Bethmann déclare.
• Livre gris belge, n» 21.
• Der Kriegsaasbruch 1914, p. tl
• Livre jaune, no» 105, 136, l;iif.
dans son discours du 4 août, que d'après le rapport de Tétatmajor, une patrouille a franchi la frontière et livré un combat*. On peut soupçonner avec raison que d'autres violations de territoire ont eu lieu, « contre l'ordre formel », comme dit M. de Bethmann. Ce soupçon devient même une certitude quand on lit la dernière phrase de la dépêche que le kaiser a adressée, le 1" août, au roi Georg-e ' : « J'espère que la France ne montrera aucune nervosité. Les troupes sur ma frontière sont en ce moment avisées, par ordres télégraphiques et téléphoniques, de ne pas franchir la frontière française. » Cette dépêche prouve deux choses :
!• Que la France, le i^ août, n'avait encore montré aucune nervosité.
2* Que les troupes allemandes auraient franchi la frontière le 1" août, donc deux jours avant la déclaration de guerre^ si elles n'avaient pas été arrêtées par des ordres téléphoniques et télégraphiques.
Ces ordres avaient été donnés en raison des négociations de la dernière heure avec l'Angleterre. Sans celles-ci, donc, les troupes allemandes auraient pénétré en France en masse 48 heures avant la déclaration de guerre.
Que reste-t-il maintenant de l'affirmation du chancelier suivant laquelle la France aurait rompu la paix et attaqué ? On ne peut y croire, parce que les faits qui la motivent se contredisent trois fois et ne sont pas prouvés, tandis que Taccusation de la France, d'après laquelle nous aurions été les agresseurs, ne renferme pas de contradiction en soi et donne des précisions quant au temps, à l'endroit et aux circonstances ; parce que l'état-major reconnaît qu'une des violations de territoire a été commise, et parce que le télégramme du kaiser laisse entrevoir qu'une semblable violation se serait effectuée « en masse ».
Le gouvernement français, par contre, a toujours énergiquement repoussé les accusations formulées contre lui et, en laissant une sorte de zone neutre de dix kilomètres, il a prouvé sa ferme volonté d'éviter une violation de frontière.
• Cf. le livre Der Kriegsaasbrach, p. 11.
* Cf. le livre Der Kriegsausbruch, p. 59.
A mon avis, un examen objectif ne peut conduire qu*à Tacquittement de la France et à la condamnation de l'Allemagne, surtout si l'on fait entrer en considération la marche antérieure des pourparlers diplomatiques et l'altitude des deux parties. Ne semble-t-il pas que l'Allemag^ne se soit inspirée du principe de Bernhardi : brouiller les cartes et provoquer les adversaires de telle sorte que ceux-ci se voient contraints de déclarer la g^uerre? En agissant ainsi, elle espérait en rejeter la faute sur ses ennemis et provoquer le casus fœderis qui eût obligé l'Italie à marcher.
Quoi qu'il en soit, une chose est certaine : l'affirmation que nous avons été attaqués par la France et que nous étions dans la nécessité de nous défendre est une invention, du même calibre que celle se rapportant à l'agression russe. Personne ne nous a attaqués, personne ne nous a mis en état de légitime défense. Cette guerre n'est qu'une pseudo-guerre de libération.
Quant à ce qui s'est passé depuis que la guerre a éclaté avec la Russie et la France, cela n'a rien à voir avec la question essentielle : « A qui revient la culpabilité de la guerre européenne? » La guerre européenne était déchaînée dès le moment où l'Allemagne et l'Autriche d'un côté, la France et la Russie de l'autre, se trouvaient en présence et faisaient parler la poudre. Il n'y a pas de culpabilité après le fait accompli. Mais la culpabiHté peut grandir si, à l'action commise, viennent s'ajouter d'autres actions. Et plus ces actions nouvelles entraînent de conséquences, plus aussi la culpabilité s'accroît et s'aggrave.
La violation de la neutralité belge et la participation de l'Angleterre à ia guerre.
Le 4 août au matin, l'Allemagne a pénétré sur le territoire belge, après avoir, le 2 août, exigé, par un ultimatum, le libre passage de ses troupes à travers ce pays neutre et reçu une réponse négative.
La neutralité de la Belgique a été établie par le traité de Londres de 1839 et garantie à perpétuité par l'Angleterre, la France, l'Autriche, la Prusse et la Russie. L'article 7 de ce traité stipule que la Belgique est un Etat indépendant et perpétuellement neutre, qui doit faire respecter sa neutralité par tous les autres
Etats. Le premier devoir, le devoir naturel d'un Etat neutre est de refuser aux belligérants le passage à travers son territoire. Ce principe de droit international a été formulé à nouveau par le Cong-rès de la Paix de La Haye de 1907, et reconnu par toutes les puissances. L'article 5 de la convention de La Haye, concernant les droits et les devoirs des Etats neutres, prescrit : « Un Etat neutre ne doit permettre sur son sol aucun des actes prévus par les articles 2 à 4.» L'article 2 dit: « 11 est interdit aux belligérants de faire passer sur le territoire d'une puissance neutre des troupes et des convois de munitions ou d'approvisionnements. » Enfin l'article 10 déclare que : « Ne saurait être considéré comme un acte d'hostilité le fait, par une puissance aeutre, de repousser, même par la force, les atteintes portées à sa neutralité. »
Tels sont les principes du droit international. M. de Bethmann cherche à en éviter les conséquences en avançant l'argument de la nécessité, comme il l'a déjà fait à l'égard de la France et de la Russie.
Je crois avoir prouvé que le cas de nécessité n'existait pas vis-à-vis de la Russie et de la France, mais que c'est une invention allemande. Si cela est exact, il n'existe pas non plus yis-à-vis de la Belgique : on ne prétend du moins pas que ce pays nous ait assaillis avec des avions, de l'infanterie et de la cavalerie. La nécessité vis-à-vis de la Belgique tient debout ou tombe avec la nécessité vis-à-vis des Etats susnommés; elle doit donc être niée pour des raisons de fait.
Mais, même si l'Allemagne s'était trouvée dans la nécessité de se défendre contre la France et la Russie, le tort qu'elle a fait à la Belgique ne serait pas diminué. L'obligation de se défendre contre des ennemis justifierait une défense en général, mais non une défense par atteinte portée à un tiers, par violation d'une neutralité.
Le Gode pénal définit la légitime défense ; « cette défense, qui est indispensable pour détourner de soi ou d'un autre une attaque illégale présente. » Celui qui sort du cadre assigné à la lég-itime défense ne sera pas puni, à condition qu'il n'en sorte que par « consternation, crainte ou frayeur ». Cette définition étant la seule que nous possédions dans nos lois, et répondant du reste aux exigences de la logique, il nous sera permis de
juger d'après elle les actions dont le chancelier allemand porte la responsabilité. Supposons que l'AlIemag^ne se soit trouvée en état de légitime défense : elle n'avait le droit de prendre que les mesures qui étaient absolument indispensables à sa défense, mais non celles qui lui étaient seulement commodes ou utiles. Il n'était en aucun cas indispensable à l'Allemagne de traverser la Belgique, puisque son armée avait à sa disposition toute la frontière française, de Verdun à Belfort. Il lui était naturellement plus commode et plus profitable de tourner cette puissante ligne fortifiée et de pénétrer en France par le nord. Mais l'utilité et la commodité n'entrent pas en ligne de compte dans la fixation des limites de la légitime défense; il y faut la nécessité. Si l'on admet que nous avons dépassé ces limites par consternation, crainte ou frayeur, nous devenons pardonnables. Mais nous, Allemands, me semble-t-il, nous craignons Dieu, et ne craignons pas les Français. Cette objection ne nous excuse donc pas.
Un autre motif, déjà cité, servira également à nous condamner : la légitime défense n'excuse pas la violation du droit d'un tiers. La légitime défense à l'égard de la France ne pouvait excuser la violation des droits de la Belgique.
De quelque façon que nous envisagions notre conduite, nous sommes dans notre tort tant en fait qu'en droit. Au point de vue politique la chose est encore plus défavorable pour nous. Quel est le sens et le but de la neutralisation d'un petit Etat que l'injuste Providence a placé entre deux grandes puissances et dont elle a fait le champ de bataille naturel de leurs guerres? N'est-ce pas de protéger cet Etat en temps de guerre^ puisqu'en temps de paix il n'a pas besoin de cette protection ? Or, si chacun des pays voisins, sous prétexte de nécessité de se défendre — au sens général, mais non au sens juridique, toute guerre est nécessité — peut envahir l'Etat neutre, la déclaration de neutralité n'a plus aucun but et n'est, en fait, qu'un « scrad of paper » (un chiffon de papier) comme M. de Bethmann le disait à sir Goschen. Le principe « nécessité ne connaît pas de loi » peut servir à justifier n'importe quel crime. Mais une déclaration de neutralité est précisément faite pour soumettre la nécessité à une loi. Elle a pour but de faire valoir, à la place de la maxime : « La force prime le droit, » la maxime opposée : '<Le droit prime la force ».
On a, îl est vraî, essayé de justifier la violation de la neutralité par deux motifs. On prétend :
l°Que la France aurait pénétré en Belgique si nous ne l'avions devancée; et
2° Que depuis longtemps déjà la Belc,àque avait conclu avec la France et l'Angleterre des accords militaires dirigés contre TAllemagne.
Ces deux objections ne tiennent debout ni Tune ni l'autre. Il n'est nullement prouvé que la France projetait d'entrer en Belgique.
Le 31 juillet, sir Grey a, en termes identiques, demandé à l'Allemagne et à la France si, en cas de guerre, elles respecteraient la neutralité belge aussi longtemps qu'une autre puissance ne la violerait pas *. La réponse de la France fut prompte et nettement affirmative ^. Par contre, la réponse de M. de Jagow^ fut un de ces nombreux et vains subterfuges auxquels cet homme de malheur dut, par ordre supérieur, recourir durant toute la crise : il devait consulter le kaiser et le chancelier avant de pouvoir donner une réponse ; du reste, il doutait qu'ils en donnassent une, car elle pourrait dévoiler une partie de leur plan de campagne en cas de guerre ' ! M. de Jagov/ ne manqua pas déjà à cette occasion de faire allusion à un prétendu acte hostile de la Belgique, qui aurait mis l'embargo sur un chargement de blé destiné à l'Allemagne — mesure que le gouvernement belge, dans son Livre ffris, qualifie de parfaitement correcte *.
L'allusion prématurée de Jagow à des hostilités belges n'était que le prélude de la campagne qui, plus tard, allait être systématiquement conduite et qui atteignit son point culminant dans l'affirmation du chancelier : il n'y avait pas eu violation de neutralité parce que la Belgique, par ses accords militaires avec la France et l'Angleterre, auait déjà violé sa propre neutralité avant Centrée des troupes allemandes sur son sol. Cette campagne a été ouverte après la conquête de la Belgique, et elle est poursuivie aujourd'hui encore à outrance.
Sur quoi se base ce reproche ? Il est d'abord surprenant que
* Liure bleu, n» 114.
* Livre bleu, n» iiS.
>• Livre bleu, n" i22.
* Livre ffris bel je, p. 54.
le chancelier, lors de son discours du 4 août, n'ait pas eu la moindre idée que la Belgique avait vendu son âme. Il motivait, ce jour-là, la violation de la neutralité par l'invasion projetée des Français et il n'élevait pas l'ombre d'un reproche contre la Belgique. Au contraire, il déclarait ouvertement que l'entrée en Belgique était un tort que l'Allemagne chercherait à réparer plus tard. Si les faits allégués aujourd'hui étaient vrais, n'est-il pas étonnant qu'ils aient si complètement échappé à notre représentant à Bruxelles ? Un soupçon tout au moins aurait dû s'élever et parvenir à Berlin par le canal de notre ambassade. Si tel avait été le cas, le chancelier n'aurait pas manqué d'invoquer, le 4 août déjà, ce précieux argument pour justifier la violation de la neutralité belge : il était déjà assez prodigue d'affirmations gratuites et eût été heureux d'en avancer une fondée.
On peut donc admettre que rien de ces conventions traîtresses n'était connu à Berlin. Il fallait fouiller les tiroirs du gouvernement après la prise de Bruxelles pour éventer la perfidie des Belges. Ainsi la Norddeutsche Allgemeine Zeitung fut en mesure de publier quelques documents tirés des archives de l'état-major qui, de l'avis du gouvernement allemand, devaient prouver l'existence d'un plan de campagne conclu entre la Belgique et l'Angleterre et dirigé contre l'Allemagne. Si ces écrits sont authentiques et complets — ce qui reste à prouver — il en résulte qu'effectivement quelques conversations ont eu lieu entre des officiers belges et les attachés militaires anglais, mais ils prouvent aussi irréfutablement que cette coopération ne devait se produire qu'au cas où VJillemagne violerait la neutralité belge. La Norddeutsche Allgemeine Zeitung ne publie pas — ce qui prête à soupçon — le texte complet des pièces, mais seulement des extraits. Mais, même tripatouillées, ces pièces ne peuvent faire disparaître le fait que le débarquement en Belgique de troupes anglaises n'aurait lieu qu'après la violation de la neutralité par l'Allemagne. Le gouvernement belge a publié, le 9 décembre 1914, une note officielle qui fixe irréfutablement ce point d'histoire *.
* Cette note, que la presse allemande a passée sous silence, fut reproduite partout dans la presse étrangère. L'écrit, soi-disant si suspect, du iO avril 1906, publié par la Norddeutsche Allgemeine Zeitang concorde parfaitement avec le contenu de cette note. 11 contient entre autres cette remar((uc importante : L'entrée des Anglais en Belgique ne se ferait qu'après la violation de notre neutralité par l'Allemagne. Par là se trou- Tent réfutés tous les reproches que Ton a laits à la Bclf^ique pour avoir tramé avec l'Angleterre un complot ofFensif contre rAlIemaçroc.
n s'agit donc ici d'un fait identique à celui qui s'est passé lors des pourparlers militaires entre l'Ang-lelerre et la France : des conversations engagées pour le cas où une attaque se produirait du côté de TAllemagne sont dénoncées comme complot en vue d'une attaque commune ; des intentions défensives sont données pour offensives. L'Allemagne, dont les projets étaient connus et redoutés de tous, est représentée comme la victime innocente des mauvais desseins des autres, alors qu'en réalité ces autres ne faisaient que prendre leurs mesures pour ne pas être euxmêmes victimes de la fureur offensive de l'Allemagne '.
Pourquoi la Belgique n'a-t-eile pas eu des conversations analogues avec l'Allemagne pour le cas d'une attaque française? La réponse est simple : c'est qu'elle était certaine de ne pas avoir à craindre une agression de la part de la France. L'expérience a prouvé qu'elle ne s'était pas trompée et qu'elle avait estimé l'Allemagne et la France à leur juste valeur.
Le ministère anglais des Affaires étrangères a publié une lettre de sir Edward Grey, datée du 7 avril 1913, et adressée à son ambassadeur à Bruxelles, dans laquelle Grey répudie toute idée de vouloir violer le premier la neutralité belge. Aucun ministère anglais ne le ferait et jamais l'opinion publique en Angleterre ne l'approuverait. La violation de cette neutralité par l'Angleterre ne serait pas seulement une illégalité, mais une grande folie, car elle inciterait l'Allemagne à une action analogue et lui fournirait le moyen de se justifier. Aussi longtemps que la neutralité de la Belgique ou celle d'un autre Etat neutre sera respectée, l'Angleterre n'enverra jamais de troupes dans le territoire de ces pays. — Cette lettre date de quinze mois avant la g-uerre. Elle n'a pas été fabriquée pour jeter une lumière favorable ûUJf Tattitude de l'Angleterre dans la controverse actuelle. Elle est Cionc absolument digne de créance, et d'ailleurs les événements du dernier mois la confirment *.
» La jicSaadaiaiiB Â^me Van Diaz a publié, le 17 novembre 1914, le texte d'un âtscoors que iiioqueville, le minisire belge de la guerre, a prononcé en 1913 dans une iéance secrète de la Commission de la Chambre belge, et dans lequel il a dévoilé, dans tous leurs détails, les plans slieinands d'invasion de la Belgique, et cela afin de justifier les nouvelles iliti^\ilK.* m'A:lA\Tts qu'il proposait.
> Voir pour ies evéii<;ii*cnts concernant la Belgique le livre détaillé et écrit avec une objectivité scientifique, d'Emile Waxwciler, membre de l'Académie Royale de Belgique, lutitulé la Belgique neutre et loyale. (Paris, Payot 1915.)
L'ultimatum allemand fut remis au ministère belge des Affaires étrangères le 2 août, à 7 heures du soir. Le 3 août, au matin, le gouvernement français, par l'entremise de son attaché militaire, offrit au gouvernement belge l'appui de îinq corps d'armée. La Belgique refusa cependant cet appui ^, bien qu'elle eût déjà repoussé les exigences de l'ultimatum et qu'elle s'attendît d'un moment à l'autre à l'irruption des troupes allemandes sur son territoire. La réponse belge à l'Allemagne contient un passage particulièrement intéressant. Le gouvernement allemand avait motivé sa demande de libre passage en prétextant que la France avait le dessein de marcher contre l'Allemagne à travers la Belgique. Le gouvernement belge repoussa cette supposition avec la dernière énergie et ajouta cette remarque:
« Les intentions qu'elle attribue à la France sont en contradiction avec les déclarations formelles qui nous ont été faites le 1" août, au nom du gouvernement de la République.
» D'ailleurs, si contrairement à notre attente une violation de la neutralité belge venait à être commise par la France, la Belgique remplirait tous ses devoirs internationaux, et son armée opposerait à l'envahisseur la plus vigoureuse résistance. » (Livre gris, p. 22.)
La Belgique se déclare donc résolue à défendre sa neutralité contre la France avec la même énergie que contre V Allemagne, mais, après les déclarations formelles de la France, elle tient pour exclue l'idée d'une attaque française. Cela fait-il supposer une entente secrète? Il y a plus. Le roi Albert adresse le 3 août au roi Georges un télégramme où il lui demande son intervention diplomatique (pas militaire) *. Gela fait-il supposer une convention militaire secrète ? Enfin, le 4 août, l'ambassadeur anglais sir Francis Villiers remet au ministre belge Davignon une note par laquelle l'Angleterre se déclare prête, au cas d'une attaque allemande, à venir en aide à la Belgique « si la Belgique le désire », conjointement avec la France et la Russie ".
Si la Belgique le désire t En faisant cette restriction, l'An-
1 Livre bleu, n° loi. Livre jaune, n" 142.
2 Livre gris belge, n" 2o.
• Livre gris belge, n» 'iH.
g-leterre restait même en deçà de ses droits et de ses devoirs internationaux. En effet, le droit international reconnaît (Bluntschli, Vôlkerrecht, pag-e VI n®^ 432 et 440), — et la logique corrobore— que s'il y a garantie collective, chaque Etat garant peut de son propre droit prendre le neutre sous sa protection au cas où sa neutralité est violée par un autre Etat, et qu'il j est même obligé vis-à-vis des autres puissances garantes. L'Angleterre pouvait donc, sans attendre la demande de la Belgique, intervenir par la force armée pour protéger la neutralité violée. En faisant dépendre son intervention du désir de la Belgique, elle montra une circonspection à laquelle rien ne l'obligeait, et prouva irréfutablement qu'il n'existait pas de convention militaire entre elle et la Belgique.
Ce ne fut que le 5 août que le gouvernement belge adressa aux grandes puissances l'appel formel qui les détermina; a intervenir^.
Ainsi se trouve démontrée la fragilité du reproche allemand. Mais même si ce reproche était fondé, il ne constituerait nullement une excuse pour l'Allemagne. La manière dont celle-ci cherche à se défendre me fait penser à celle d'un brigand qui tenterait de s'excuser en alléguant que sa victime était une canaille, et qu'elle avait dérobé le bien dont il l'avait dépouillée. Oui, s'il connaissait avant le crime la méchanceté de sa victime, on lui accorderait peut-être, non l'impunité, mais les circonstances atténuantes. Mais s'il n'apprend ({vl après, cette méchanceté, son acte reste moralement le même, que sa victime ait été un ange ou un diable. L'Allemagne a envahi un pays neutre. Plus tard, elle veut avoir appris que ce pays n'était plus parfaitement neutre : des circonstances atténuantes ne peuvent pas lui être reconnues.
Tel est le côté moral de la cause. Occupons-nous maintenant du côté pratique. Supposons que la Belgique fût, en ce qui concerne ses devoirs d'Etat neutre, aussi pure qu'un ange, qu'elle n'eût pas engagé avec ses voisins la moindre conversation concernant sa défense militaire. N'aurions-nous pas cependant pénétré dans ce pays? kwTions-noxxs laissé sans les utiliser les plans de notre état-major qui étaient achevés depuis des
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années, et aurions-nous rais le siège devant i'inexpugnable ligne fortifiée Belfort-Verdun ? Personne n'osera le prétendre. Toutes les déclarations et proclamations sur les méfaits de la Belg-ique ne sont donc que gaspillage de papier et d'encre. Nous étions résolus à traverser ce pays, par la douceur ou par la violence, qu'il se fût bien ou mal conduit envers nous. C'est le point essentiel. Rien ne nous lavera de ce reproche, et plus nous noircirons après coup notre victime, plus le jugement du monde sera accablant pour nous.
Il semble qu'on ne se fasse pas encore en Allemagne une idée exacte de l'effet que notre conduite à l'égard de la Belgique a produit et produit de plus en plus sur l'opinion publique du monde entier. Il faut vivre à l'étranger pour voir et comprendre cet effet. Il est encore plus violent dans les pays neutres que chez nos ennemis. Spécialement les petits Etats qui avoisinent les grands pays, comme la Suisse, la Hollande, le Danemark, sentent qu'ils auraient pu être frappés du même sort que la malheureuse Belgique, ou qu'ils pourraient bien l'être un jour. Les grands Etats neutres sont, dans toutes les couches de leur population, saisis d'une pitié profonde en lisant les dévastations qui ont atteint ce petit pays florissant, ses vieilles villes d'art, ses laborieux centres d'industrie, en voyant dans les journaux illustrés les terrifiantes images d'incendies, de destruction et de misères, de villes et de villages fumants, de familles errant dans les rues, et qui, affamées et miséreuses, demandent du pain aux soldats allemands. L'innocent pays a été victime des barbares. C'est ainsi que le monde voit le» choses, et il s'irrite encore davantage lorsque les auteurs de cette catastrophe veulent s'excuser en disant qu'une fois un officier belge a eu des pourparlers avec un attaché militaire anglais au sujet d'une défense éventuelle du pays, si une invasion allemande s'y produisait.
Et à la pitié s'ajoute l'admiration, l'admiration pour cet héroïque petit peuple qui a, les armes à la main, courageusement défendu son honneur et son indépendance contre l'envahisseur plus nombreux. « La Belgique — est-il dit dans la réponse à l'ultimatum allemand — a toujours été fidèle à ses obligations internationales ; elle a accompli ses devoirs dans un esprit de
loyale impartialité ; elle n'a négligé aucun effort pour maintenir ou faire respecter sa neutralité.
» L'atteinte à son indépendance, dont la menace le Gouvernement allemand, constituerait une flagrante violation du droit des gens. Aucun intérêt stratégique ne justifie la violation du droit.
» Le Gouvernement belge, en acceptant les propositions qui lui sont notifiées, sacrifierait l'honneur de la nation en même temps qu'il trahirait ses devoirs vis-à-vis de l'Europe.
» Conscient du rôle que la Belgique joue depuis plus de quatre-vingts ans dans la civilisation du monde, il se refuse à croire que l'indépendance de la Belgique ne puisse être conservée qu'au prix de la violation de sa neutralité.
» Si cet espoir était déçu, le Gouvernement belge est fermement décidé à repousser par tous les moyens en son pouvoir toute atteinte à son droit *. »
Telles sont les fîères paroles par lesquelles un peuple libre défend son honneur et son indépendance.
En Allemagne, un héroïsme semblable fut également compris quand il se manifesta « dans l'autre sens ». Lorsque le gouvernement suisse, le jour où les Allemands pénétraient en Belgique, communiqua a^ix chancelleries des pays belligérants sa résolution de défendre, par tous les moyens, sa neutralité et l'inviolabilité de son territoire, le gouvernement allemand, dans son accusé de réception, exprima sa complète satisfaction et l'espoir que la Confédération, « grâce à sa forte armée et à l'inébranlable volonté de tout le peuple suisse, repousserait toute atteinte faite à sa neutralité' ». La résolution de la Belgique constituait un forfait méritant la mort — parce qu'elle était dirigée contre l'Allemagne. La résolution de la Suisse était par contre hautement méritoire, parce que si jamais elle était exécutée, elle ne pouvait l'être que contre la France !
Aux fières paroles par lesquelles le gouvernement belge repoussa l'outrageante prétention de l'Allemagne, répondit la conduite de l'armée belge et du peuple belge.
Avec un courage indomptable, au prix d'énormes sacrifices,
• Cf. le Livre gris, p. 22.
* Cf. Waxwciler, op. cité, p. 52,
les Beiges ont défendu leur pays et leurs forteresses. Aujourd'hui encore, à l'extrémité des Flandres, ils offrent une résistance désespérée sous la direction d'un roi de sang- allemand — et marié avec une princesse allemande — qui s'expose à tous les dangers du combat. Rien d'étonnant qu'un tel héroïsme saisisse d'admiration, enflamme d'enthousiasme le monde entier. C'est là la vraie lutte pour la liberté et l'indépendance, et non pas la lutte falsifiée à laquelle on fait croire le peuple allemand à force de mensonges.
Qu'est-il donc devenu ce peuple allemand qui, avant la dépravation actuelle, avait le sens et l'enthousiasme des actions nobles et héroïques ? L'acte libérateur du « franc-tireur » suisse Guillaume Tell n'a-t-il pas inspiré son plus beau drame [à notre plus grand poète ? N'avons-nous pas été élevés dans l'admiration du courage des petits contre les grands, des Spartiates contre les Perses, des habitants des Pays-Bas contre les Espagnols, de ce peuple dont Schiller a décrit la révolte avec une si profonde sympathie et que Goethe a immortalisé dans Effmont? Et que faisons-nous maintenant, nous Allemands de 1914, qui voyons et vivons cette même lutte héroïque de ce même peuple contre nous, les oppresseurs ? Nous n'avons ni un moi de pitié, ni un mot d'admiration, ni même un mot d'intelli gence pour lui. Au contraire, nous le calomnions et l'injurions dans le vain espoir de nous justifier de notre forfait. Qu'on lise l'appel des intellectuels Allemands au monde civilisé 1 A côté du mensonge sur le prétendu complot tramé entre la Belgique, la France et l'Angleterre, on n'y trouve que des citations gratuites d'exploits de francs-tireurs, de mutilations de blessés, d'assassi nats de médecins, etc.
Pour ces messieurs qui, il y a peu d'années, s'enthousiasmaient avec raison pour l'héroïque lutte du petit peuple boëi contre la grande Angleterre, les défenseurs de la patrie belge, lorsque par hasard ils ne portent pas d'uniformes, sont de vulgaires malfaiteurs qu'on peut tuer comme des chiens enragés*.
' Le cardinal Mercier, archevêque de Malines, établit dans sa lettre pastorale au peuple belge à l'occasion de Noël, sur la base d'une enquête sérieuse, que dans son diocèse 13 prêtres ont été fusillés, et dans ceux de Namnr, Tournai et Liège 30, dont il indique le nom et le lieu de résidence. A Aerschot, d'après Mercier, 91 civils, à Louvain et environs 176 ont été fusillés ou brûlés : hommes, femmes, enfants et vieillards.
Ne vous souveuez-vous plus, ô vous, coryphées de l'esprit allemand, de nos héros de 1813 que vous avez fêtés il y a une année dans des discours vibrants et dans des banquets ? N'étaientils pas aussi le peuple en armes, exactement comme les Belg^es aujourd'hui, qui, avec ou sans uniforme, s'opposait à l'envahisseur étranger ? Qui fera comprendre à l'homme du peuple la différence entre soldat et défenseur de la patrie, entre militaire et civil, lorsque l'ennemi est dans son pays et saccage fermes et moissons, emmène bestiaux et provisions et prive de leur toit femmes et enfants ? L'homme du peuple voit l'ennemi, le cambrioleur ; il saisit son fusil sans se soucier, que diable ! s'il a revêtu un habit à boutons brillants ou s'il porte la blouse bleue du paysan. On doit comprendre cela, et nous Vavons compris autrefois, lorsque nous étions capables de nous enthousiasmer pour une bonne cause, et que cet enthousiasme ne dégénérait pas en un orgueil national accompagné de mépris et de traitements barbares des autres. D'autant mieux doit-on le comprendre chez le peuple beige, qui n'avait jamais pensé à la guerre, ne s'était jamais cru menacé par une guerre, et qui depuis cent ans n'avait pas vu une guerre à l'intérieur de ses frontières.
Sans doute, les soldats allemands avaient le droit de se protéger contre des attaques perfides, mais ils ne devaient point oublier que les assaillants défendaient ce qu'il y a de plus précieux au monde : leurs foyers et leur patrie. C'est en tenant compte de ce fait qu'ils devaient instituer leurs mesures répressives et non en se basant sur le soi-disant « droit de guerre » qu'ils ont décrété eux-mêmes, mais qui ne se trouve codifié et qui n'est reconnu nulle part. Lorsque, dans un village de quelques milliers d'habitants et de quelques centaines de maisons, des coups de feu sont tirés des fenêtres — souvent par des soldats dissimulés et non par des civils — qui nous donne le droit de brûler le village tout entier et de coller au mur un nombre respectable d'hommes, coupables ou non coupables, pour les fusiller ? Brûlez, si vous l'estimez nécessaire à votre protection — je ne puis reconnaître ici un droit de punir — brûlez telle ou telle maison, punissez tel ou tel civil dont vous aurez établi la culpabilité, mais épargnez le village et les innocents. C'est le moins que la justice exige, si l'on peut parler de justice en
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faveur de rassaillant et aux dépens du défenseur. Ce que Ton vous oppose, c'est la vixiie défense, la défense légilime du citoyen français et belge contre l'envahisseur allemand, de la Belg^ique et de la France contre l'AlIemag-ne. C'est ici que l'on pourrait dire avec raison : « Nécessité ne connaît pas de loi, celui qui combat pour ce qu'il a de plus précieux ne peut penser qu'à se frayer une voie par les armes. » Ce principe, juste en lui-même, mais que le chancelier de l'Empire a eu le tort d'invoquer pour l'Allemajgne, couvre nos adversaires. Malheureusement, on^le leur applique en le renversant: celui qui combat pour ce qu'il a de plus précieux, on le colle au mur, et on le fusille.
Une incroyable confusion d'idées s'est répandue en Allemagne après la guerre, ainsi que j'ai pu m'en rendre com.pte dans un cinématographe de Berlin. Comme la censure ne permettait que des spectacles patriotiques, on donnait dans cet établissement, l'un après l'aulre, deux drames militaires, dont le premier représentait l'insurrection du Tyrol sous Andréas Hofer en 1809, et le second des scènes de francs-tireurs empruntées à la guerre de 1870. Dans le drame tyrolien, on voit tout le peuple en armes contre le conquérant français : Andréas Hofer lui-même, le chef et le héros — non point général, mais aubergiste — les artisans, les paysans et leurs domestiques, et aussi les femmes et les jeunes filles : tous sont armés et prennent part au combat; c'est tout un peuple enflammé pour la guerre d'indépendance. Toutes les sympathies de l'auteur de ce drame sont naturellement du côté du Tyrol. Les Français sont abattus par des ennemis embusqués derrière des maisons, des arbres ou des blocs de rochers. Conclusion : victoire et délivrance du peuple. Puis vint le drame des francs-tireurs de 1870. Changement de décor, revirement subit. Maintenant les francs-tireurs qui défendent leur patrie ne sont plus — parce que Français — que des gredins et des criminels. Leurs visages déjà annoncent de mauvais instincts. Ils s'embusquent pour tirer, comme les Tyrohens de 1809, mais ce qui, en 1809, était combat pour la liberté n'est plus que crime et trahison. Aussi le châtiment ne se fait-il pas attendre. Une colonne de secours allemande se précipite dans le village, y met le feu, et, en vertu de la loi martiale, range contre le mur du cimetière une douzaine
d'hommes et de jeunes garçons qu'elle fusille au milieu des cris de douleur des femmes et des enfants. Les paysans tyroliens, c'était tout autre chose : contre les Français, un peuple en armes! Contre les Allemands, des assassins dignes de mort! Et cette confusion d'idées se retrouvait partout : chez les plus hauts représentants de l'inteliig-ence allemande comme chez le dernier des dramaturges pour cinémas I
On peut se figurer l'effet de cette perversion à l'étranger ; il est juste le contraire de celui auquel on visait. En ces six premiers mois de guerre, le professeur allemand est devenu à l'étranger une figure comique, ou plutôt une figure tragicomique, comme étaient autrefois le junker et le lieutenant prussiens. Toutes les sympathies que nous rencontrions autrefois ont été étouffées par le ridicule et le dégoût que nous inspirons ; elles vont aujourd'hui à nos adversaires, avant tout aux malheureux Belges. « La Belgique, écrit Cari Spitteler, qui n'est certainement pas germanophobe, ne nous intéresse en rien par elle-même, mais elle nous intéresse extraordinairement par le sort qu'elle a subi. Les envahisseurs ont reconnu eux-mêmes au premier abord franchement qu'ils avaient fait du tort à ce pays. Après coup, pour se blanchir, Caïn a noirci Abel. Fouiller les poche* de la victime pour extorquer des documents me paraît uns erreur de sens psychologique. Egorger la victime étaii. bien suffisant. La calomnier, ensuite, c'est trop*. » Ainsi écrit ua Suisse. Tous les neutres, sans exception, pensent et écrivent de même. Artistes, écrivains et politiques belges sont accueillis avec enthousiasme en Italie, en Suisse et en Amérique et accl&œés dans des assemblées immenses, exactement comme l'ont été chez nous en 1902 l'oncle Kriiger et sa suite de Boërs. La Belgique est aujourd' hui Patout du monde. Et malheur à nous, si nous touchions un cheveu aux Belges après la guerre I Nos adversaires, cet atout en mains, nous battraient moralement, même si nous avions remporté la victoire militaire.
Nous expliquons une partie des ruines que nous avons accumulées dans ce pays par la nécessité où nous étions de nous défendre. Toujours la défense légitime ! Défense légî-
• Notre point de vae saisse, conférence de Cari Spitteler.
time, lorsque nous pénétrons en Belgique, défense légitime, lorsque nous incendions d'antiques villes d'art. Admettons que, à Louvain, on ait tiré des maisons sur des soldats allemands. Cela nous justifie-t-il d'avoir détruit par le feu des parties entières de la cité, d'avoir exposé aux flammes son fameux hôtel de ville et sa cathédrale, et pour le moins de leur avoir causé d'importants dégâts? Où est-il écrit qu'à des coups de fusil on doive répondre par des incendies? Où et quand ce droit de g-uerre a-t-il été codifié V C'est le droit de guerre créé par les Prussiens, rien de plus. Lorsque les Cosaques agissent de cette façon en Prusse orientale, nous parlons des sauvages hordes moscovites, mais celles-ci peuvent du moins s'excuser en disant qu'un Stallùpônen et un Neidenburg ne sont pas des centres d'art et de culture. Mais qu'est-ce que le monde dira de nos actions dans le vieux pays belge, où chaque bourgade contient des bijoux artistiques, des dômes gothiques, des hôtels de ville et des places de marché entourées de superbes maisons patriciennes aux magnifiques façades Renaissance, ornées d'or. Toutes ces fleurs de la création humaine dont ont joui et se sont édifiées d'innombrables générations, et qui devaient être des joyaux et des modèles pour les races futures, ont été ruinées, détruites et brûlées, parce que l'Allemagne, dans la nécessité de se défendre, a dû envahir la Belgique, et, toujours pour la même nécessité, mettre la torche incendiaire aux maisons.
Admettons que cela ait dû être ainsi. Mais est-ce aussi par légitime défense que nous avons imposé des contributions (500 millions et plus) à l'Etat, aux villes et aux provinces belges? Comment allons-nous excuser cet acte de violence ? Comment allons-nous justifier les énormes amendes dont nous avons frappé récemment des citoyens belges parce que — usant de leur droit de liberté de domicile — ils ont préféré le séjour à l'étranger à la vie en Belgique sous l'occupation allemande? Qu'est-ce qui nous autorise à exiger de ce pays, pressuré et affamé, d'exorbitants sacrifices en argent? Quel forfait la Belgique a-t-elle encore commis pour mériter cette punition? Celui de se défendre contre nous, ou même, si vous voulez, d'avoir préparé sa défense avec d'autres ? En tout cas, seulement de s'être défendue et non d'avoir attaqué ; car, même chez nous,
personne n'a encore prétendu, à ma connaissance, que la Belgique voulait nous attaquer.
Je le demande encore une fois^ comment expliquez-vous et justifiez -vous les contributions, dont vous taisez, honteux, le chiffre, qui doit dépasser largement un demi-milliard ? Votre excuse de la nécessité ne tieut plus ici. L'accusé qui invoque l'état de légitime défense, mais qui est trouvé en possession de la bourse de sa victime, plaidera en vain l'acquittement. Rendez les contributions ! C'est le moins que l'on puisse exiger de vous, et c'est ce que, sans aucun doute, on exigera lors de la conclusion de la paix.
On m'objectera — et on a déjà objecté : pourquoi la Belgique ne nous a-t-elle pas accordé le libre passage? Elle aurait évité toutes les horreurs de la guerre. Admirable question, qui fait honneur à la psychologie des peuples nouvellement créée en Allemagne I Pourquoi n'as-tu pas supporté les injures? demande l'offenseur à l'offensé. Tu vas maintenant, en plus, recevoir un coup sur la tète. Pourquoi l'Allemagne n' a-t-elle point toléré la domination napoléonienne? Si elle l'avait acceptée sans murmurer, elle se serait épargné une grande effusion de sang et les horreurs de la guerre. Pourquoi Léonidas et ses Spartiates n'ont-ils pas laissé passer les Perses à travers les Thermopyles ? S'ils l'avaient fait, ils n'auraient pas perdu la vie dans cette affaire. Ces questions, et d'autres semblables, on pourrait les poser en masse ; elles ne sont pas plus sottes que le reproche que l'on entend adresser aujourd'hui en Allemagne à la Belgique, La Belgique s'est défendue tout simplement parce que son honneur, son indépendance et ses obligations internationales l'obligeaient à se défendre. En la sommant d'accorder libre passage, on exigeait d'elle l'abandon de son honneur et de son indépendance ; on voulait qu'elle fît litière de ses devoirs internationaux.
Ces devoirs avaient non seulement un fondement moral, mais un fondement pratique très important. Dès le moment où la Belgique, en favorisant l'Allemagne, se plaçait de son côté, elle perdait sa situation d'Etat neutre et elle ne se serait plus trouvée en état de la recouvrer. Jamais les grandes puissances n'auraient pu, à l'avenir, avoir conùance dans la neutralité de la Belgique
si celle-ci, d'un cœur léger, avait foulé aux pieds les devoirs que lui imposait cette neutralité. Elle serait sûrement tombée sous la coupe de sa grande voisine l'Allemagne, qui, il est vrai, lui promettait l'indépendance, mais sans lui en offrir une garantie comparable à celle de toutes les grandes puissances. Les visées de l'Allemagne sur sa petite voisine n'étaient pas ignorées. Notre littérature politique et militaire avait renseigné largement à ce sujet. M. de Bernliardi déclarait que « la conception d'une neutralité durable contredisait au caractère de l'Etat » et était en particulier d'avis que la Belgique avait elle-même violé sa neutralité en annexant le grand Etat du Congo à son petit territoire ^ Il ne laissait donc pas d'être dangereux pour la Belgique de se fier à son avide voisine, de se remettre à sa grâce seule et d'écarter tous ses autres protecteurs. L'agneau ne peut avoir grande confiance quand c'est le loup qui lui promet son indépendance.
Ainsi donc, ce n'étaient pas seulement des considérations idéales qui dictaient son attitude à la Belgique, mais des intérêts pratiques tout ce qu'il y a de plus tangibles, et de ces intérêts, tout au moins, on devrait avoir l'intelligence en Allemagne, quoiqu'on y hoche la tête avec sarcasme sur l'idéalisme... des autres.
Les mêmes motifs qui avaient dicté à la Belgique son refus de laisser passer les Allemands, lui auraient certainement fait repousser toute demande de la France ou de l'Angleterre tendant à s'unir à elles pour une action commune contre l'Allemagne. Personne, en Allemagne, ne se donne la peine de penser aux raisons qui auraient poussé la Belgique à abandonner sa neutralité et à risquer sa peau en faveur de la Triple-Entente. Quel profit en aurait-elle retiré ? Avait-elle des projets de conquête sur les pays rhénans? Voulait-elle s'arrondir de Trêves ou d'Aix-la-Chapelle? Qu'est-ce que pouvait lui apporter, au nom du ciel, une action hostile contre l'Allemagne ? Piien. Au contraire, en prenant parti pour les Etats de l'Entente, elle aurait mis dans le plus grand danger sa situation en Europe. Aussi longtemps que la Belgique restait neutre et remplissait les devoirs de sa neutralité, elle demeurait indépendante et pouvait,
• Bernhardi, Deutschland und der nâchste Krieg, p. 123.
pn toute tranquillité, attendre que la victoire se décidât soit pour la France soit pour l'Allemag-ne. Mais du moment où elle s'enchaînait à un des partis, elle faisait dépendre son sort du succès de son allié et était perdue si celui-ci succombait. Pourquoi la Belgique aurait-elle couru ce risque ? Pourquoi se serait-elle exposée à la vengeance de son puissant voisin allemand, et, en cas de défaite, à être la première à payer les pots cassés ? Car il n'est pas douteux que, si son alliée la France était vaincue, elle était sans autre annexée à l'Allemagne — sort dont on la menace déjà mainlenant, sous le faux prétexte qu'elle a conclu une alliance. Je le demande encore une fois : pour quel motif raisonnable la Belgique se serait-elle inutilement exposée au danger au lieu d'attendre, la conscience tranquille, et protégée par sa neutralité, le cours des événements ? Personne ne fera une réponse plausible à cette question. Ainsi, par la simple logique, on peut montrer l'inanité des accusations allemandes contre le pays voisin.
Vis-à-vis de l'Allemagne, la Belgique a usé de son droit, rempli ses devoirs et protégé ses intérêts, comme elle l'eût fait à l'égard de toute puissance qui aurait exigé qu'elle violât sa neutralité. Celle qui, par contre, a agi illégalement, contrairement à ses devoirs et à ses vrais intérêts, c'est l'Allemagne.
Les impondérables, qu'un Bismarck faisait entrer en ligne de compte dans tous ses actes politiques n'ont plus de valeur pour ceux qui gouvernent aujourd'hui l'Allemagne. Ils ont toujours les yeux fixés sur le Grand Chanceher, se souviennent comment il toussait pour s'éclaircir la voix, et comment il crachait, mais ils n'ont jamais senti la moindre étincelle de son esprit. Le respect des impondérables, dans le cas de la Belgique, consistait à ne pas violer le droit des autres et à prendre en considération le jugement du monde. La négligence de ces impondérables se vengera cruellement de nous. Elle s'est déjà vengée en influençant l'attitude de l'Angleterre dans cette guerre, et a agrandi ainsi à nos dépens la coalition de nos ennemis.
Après avoir terminé ce chapitre, j'ai eu connaissance d'une circulaire du chancelier, M. de Belhmann, datée du 24 décembre,
qui, en réponse à un discours de Viviani, cherche par toutes les altérations et falsifications possibles à rejeter la responsabilité de la guerre sur les adversaires de l'Allemagne ^. Ce serait faire trop d'honneur à cet écrit que de lui consacrer une étude spéciale. Tout ce qu'il contient est réfuté par les livres diplomatiques, par le Livre blanc lui-même, et par les discours précédents du chancelier. Ce tour de passe-passe au moyen duquel M. de Bethmann cherche à se justifier consiste à intervertir les événements, à supprimer tout ce qui ne lui convient pas, à émettre des affirmations que les faits prouvés réfutent et à prêter aux puissances de l'Entente des mobiles qui sont contredits par leurs actions.
Quelques exemples suffiront à mettre en lumière l'amour de la vérité de M. de Bethmann — et aussi sa courte mémoire. Il affirme maintenant que l'Autriche n'avait, au début, mobilisé que contre la Serbie, tandis qu'il reconnaissait, le 4 août, qu'une mobilisation partielle, précédant la mobilisation russe, avait eu lieu contre la Russie. — Un autre exemple pour montrer comment il supprime les faits : selon lui, l'Allemagne n'a fait des objections que contre là forme d'une conférence, mais il tait la chose la plus importante, à savoir que, malgré les sollicitations des puissances de l'Entente, elle n'a jamais consenti à indiquer la forme qu'elle eût voulu donner à la conférence. Il passe également sous silence le fait que l'Autriche n'a voulu entrer en pourparlers directs avec Pétersbourg, comme l'Allemagne le lui recommandait en lieu et place d'une conférence, qu'au dernier moment, le 31 juillet, alors que, par suite de l'ultimatum allemand, il était trop tard. Ainsi, d'un bout à l'autre, cette pièce n'est qu'une suite de falsifications et de suppressions de la vérité.
J'aimerais rendre attentif encore à une seule allégation, qui ne mérite pas d'être qualifiée autrement — accusation inédite. Il accuse, et par besoin de variété sans doute, l'Angleterre d'avoir mobilisé la première ! Jusqu'à maintenant cette accusation était dirigée contre la Russie. Sur quoi se base ce terrible reproche qui, même s'il était vrai, ne ferait pas disparaître les efforts ininterrompus de Grey pour maintenir la paix? Sur le
' Voir annexe III.
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fait que la flotte anglaise, après avoir terminé, le 27 juillet, ses manœuvres habituelles près de Portland, est restée réunie au lieu d'être dispersée. En réalité, il ne s'agissait nullement d'une « mobilisation », d'une « concentration » de la flotte près de Portland, « d'une mesure militaire de g-rand style », comme le prétend le chancelier contre sa conviction intime, mais simplement d'un arrêt de démobilisation de la flotte, occasionné par la tension de la situation européenne, par le rappel de Belgrade de l'ambassadeur autrichien et par le refus de l'Autriche et de l'Allemagne de discuter l'affaire serbe avec les autres puissances^. Grey indiqua ouvertement ces raisons à l'ambassadeur autrichien en ajoutant qu'il ne fallait pas considérer la non-dispersion de la flotte comme une menace, mais comme une mesure de précaution pour le cas d'un conflit européen, qui pourrait être provoqué par le fait que l'Autriche ne voulait tenir compte, à aucun prix, du désir de conciliation de la Serbie. L'Angleterre n'avait pris aucune aulre mesure terrestre ou maritime. Cela n'empêche pas M. de Bethmann de parler d'une mobilisation «de grand style», dont le but était « d'humilier les deux Etats de la Triplice », et qui a rendu belliqueuse l'opinion en France et en Russie. Qui trompe-t-on ici ? Personne, Monsieur de Bethmann.
Ouvrez le Livre jaune ou le Livre bleu^ ; vous y lirez que le matin du 26 juillet déjà, immédiatement après l'échéance de l'ultimatum autrichien, l'Allemagne prépara sa mobilisation ; comment les garnisons de l'Alsace furent complétées, les fortifications de la frontière mises en état de défense, les transports de troupes préparés, les réservistes rappelés par convocations individuelles ; comment les navires reçurent l'ordre de quitter les eaux norvégiennes, comment les officiers en congé furent rappelés de Suisse, les automobiles privées, dans le grand-duché de Bade, réservées pour des buts militaires. Vous y lirez également que l'Allemagne, en Alsace-Lorraine, à Strasbourg et à Metz, et l'Autriche, en Hongrie et en Galicie, procédaient secrètement, le 29 juillet déjà, à leur mobilisation.
Vous y lirez enfin que le 30 juillet, donc avant la proclamation de l'état de guerre, les provinces voisines de la frontière se trouvaient dans le dernier stade précédant la mobilisation, que
' Livre blea, p. VIII et n» 48. Livre Jaune, n» 66.
^ Livre jaane, nos 58, 59, 60, 88, 90, 01, 106, 118. Livre blea, n' 105 (III),
le jour auparavant des patrouilles allemandes avaient déjà pénétré en France et que tout le XVI™^ corps de Metz, renforcé par une partie du VIII"'^ venu de Trêves et de Cologne, avait occupé la frontière de Metz au Luxembourg- I
Tout cela s'est passé déjà le 30 juillet, bien que la France" eût volontairement pris et tenu l'oblig-ation, qui portait atteinte à ses intérêts stratégiques, de retenir ses troupes à 10 kilomètres delà frontière ^. Comparez ces mesures militaires allemandes avec les assurances pacifiques que le malheureux M. de Schœn devait donner chaque jour au quai d'Orsay ! Lisez et comparez tout cela et osez encore conclure de l'arrêt de démobilisation de la flotte anglaise, fait unique et ouvertement avoué, que l'Angleterre avait projeté de rompre la paix t Non, M. de Bethmann, vous feriez mieux de vous taire : si tacuisseSy philosophas mansisses. Vous serviriez mieux votre renom de philosophe en supportant patiemment le sort que vous vous êtes fait, à vous et à votre pays, au lieu de chercher fiévreusement à saisir des fétus qui ne vous empêcheront pas de sombrer dans les profondeurs de la malédiction générale ! Taisez-vous pour l'amour de Dieu, et contentez-vous du certificat que le professeur Lasson vous a décerné, à savoir que vous êtes « le plus éminent des hommes vivants, et que vous ne connaissez d'autre motif que la vérité, la fidélité et le droit ».
Je résume ainsi les chefs d'accusation contre l'Allemagne :
1. L'Allemagne a laissé à l'Autriche les mains libres contre la Serbie, bien qu'elle sût qu'un conflit européen résulterait du conflit austro-serbe.
2. Elle a toléré que l'Autriche envoyât à la Serbie un ultimatum avec des exigences exorbitantes, et, malgré l'acceptation presque complète de celles-ci, rappelât son ambassadeur et déclarât la guerre.
3. Elle a, en proposant la localisation du conflit, fait croire à une tentative de conciliation de sa part, tentative dont elle devait parfaitement savoir l'inutilité par l'histoire diplomatique et la crise des Balkans, et qu'elle savait inutile en eff'et, ainsi qu'en témoigne le Livre blanc.
» Livre Jaune, n» 106 ; discours du Chancelier du 4 août. Livre bleu, a" i03.
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