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Partie remise

Comment cela finira-t-il? Dans le cas le plus heureux, ce sera partie remise. Sa fin sera marquée par un épuisement total des adversaires, mais non pas une victoire de l'un ou de l'autre. C'est, d'après ma ferme conviction, ce que l'Allemagne peut attendre de mieux.

Une issue qu'on pourrait plus au moins qualifier de victorieuse est tout à fait improbable. Plus la guerre se prolongera, plus les chances en faveur de cette issue relativement favorable diminueront et plus les probabilités augmenteront pour un développement de l'action qui, s'il ne se termine pas par la défaite complète de l'Allemagne, marquera cependant un épuisement de ses moyens plus considérable que celui des moyens de ses adversaires et, partant, rendra les conditions de paix moins favorables pour elle que maintenant.

L'Autriche est arrivée à la limite de ses forces. Quant à l'Allemagne, on ne peut pas encore dire qu'elle est plus affaiblie que ses ennemis. Nous sommes encore debout et, partout, nous tenons tête à nos adversaires. Nos réserves en hommes et en argent ne sont point encore épuisées. Mais ce régime du « encore » ne durera plus longtemps. Il est ridicule de vouloir suivre l'exemple de l'autruche qui cache sa tête dans le sable pour ne pas voir le danger. Nos ennemis se rendent bien compte des faiblesses de notre organisme social et des germes des maladies qui amèneront notre mort.

Nous pouvons encore obtenir une paix honorable. En la demandant de notre propre chef, nous expierons une petite partie du tort que nous avons commis en provoquant cette catastrophe mondiale, du tort qui nous a attiré la haine et l'horreur de tout le monde civilisé, de nos ennemis comme des neutres.

La question des culpabilités.

Ce ne sont ni la jalousie, ni l'envie, ni les mensonges qui nous ont aliéné les sympathies, ce sont nos propres

actions. Les étrangers, surtout les neutres, savent mieux que le peuple allemand comment les choses se sont passées et qui porte la responsabilité de la catastrophe. Les neutres connaissent assez notre situation politique intérieure pour savoir que, sous un masque constitutionnel, nous sommes gouvernés autocratiquement. Ils ont pu voir que le chancelier allemand, désavoué par les trois cinquièmes du Parlement, restait en fonctions grâce à l'appui de la cour et des cercles militaires. Cela ne se produirait dans aucun pays civilisé à l'exception de la Russie. Ils savent, en outre, que le peuple prussien n'a pas de droits politiques et qu'il est gouverné par une coterie de junkers qui ont, de tout temps, accaparé les premières places dans le cabinet et dans l'armée.

Ils savent avant tout — et voici le point capital de mon exposé :

Que cette guerre a été projetée et préparée depuis longtemps par l'Allemagne et l'Autriche, non seulement militairement, mais aussi politiquement;

Que Ton était résolu depuis longtemps à faire croire au peuple allemand que cette guerre offensive était une guerre défensive, car c'était le seul moyen d'éveiller l'enthousiasme populaire;

Que cette guerre avait pour but d'obtenir d'abord l'hégémonie sur le continent et de déposséder ensuite l'Angleterre de son rôle de première puissance mondiale, d'après le principe : Ote-toi que je m'y mette.

Nous avons nous-mêmes, dans des écrits en notre

langue, fourni des preuves si aveuglantes de ces faits et de ces aspirations, qu'il est aussi ridicule que vain de vouloir battre en brèche la conviction du monde par des publications sans consistance qui doivent servir « à l'éclairer ».

Les Antécédents du crime.

Nos impérialistes : Bernhardi Se Cie.

L'ouvrage de Bernhardi : Deutschland und der nàchste Krleg, celui de Frobenius : Des Deutschen Reiches Schicksalsstunde, les livres de Treitschke : Deutsche Geschichte et Politik sont aussi connus à l'étranger qu'en Allemagne et la plupart d'entre eux ont été traduits. Nulle part les tendances impérialistes d'une coterie politique n'ont été exposées avec plus de précision que dans ces écrits et, suivant leurs auteurs, mieux justifiées.

Quelques citations de Bernhardi suffiront à le prouver. Celui-ci est un général prussien de cavalerie; il est, si je ne me trompe pas, chargé d'un commandement dans l'armée de l'Est et il a déjà reçu la croix de fer de lre classe. On ne peut contester qu'il n'exprime les vues de cercles allemands dominants.

On dit à la page 305 de son livre :

Elle (la presse) ne pourra plus compter au moment du danger et du besoin sur un peuple prêt et dévoué, si elle voit avec indifférence que dans son sein l'esprit guerrier est systématiquement étouffé, qu'un amolissant esprit de paix y est prêché, ou que ses propres organes adoptant ce ton, répètent que le maintien de la paix est le devoir de la politique. Elle doit tout faire pour entre-

tenir le sentiment guerrier et pour expliquer au peuple les devoirs et les buts d'une grande politique.

Elle doit toujours rendre attentif à la signification et à la nécessité de la guerre, instrument indispensable de la politique et de la culture, et au devoir du sacrifice et du dévouement personnel à la patrie et à l'Etat.

Page 307 :

L'âme de notre peuple ne se reflète pas dans la presse qui loue cette orientation pacifique, qui met toujours en avant la nécessité de maintenir la paix et qui dissuade d'entreprendre toute action politique énergique et hardie en la qualifiant de « politique aventureuse ».

Dans l'âme de notre peuple, il y a, au contraire, le désir profond de se faire estimer à sa valeur (nach Weltgeltung), le désir de l'action virile. Cette âme vibre à chaque parole énergique, à chaque acte politique décisif du gouvernement, qui, pour ainsi dire, dénouent le lien qui retient les forces. Une grande partie de la presse nationale, à diverses reprises, a fort bien exprimé ce sentiment. L'homme d'Etat qui saurait satisfaire ce désir sommeillant dans le cœur de notre peuple, sans se soucier des clameurs de quelques partis et de leur presse, entraînerait tous les esprits avec lui.

Page 309 :

Une telle politique (la politique belliqueuse) est aussi la meilleure école pour rendre un peuple capable de grandes actions militaires. En aiguillant les esprits vers un grand but, on les oblige à concevoir résolument la pensée de la guerre et à s'y préparer moralement.

« Plus l'homme a des desseins élevés, plus il s'élève... » Nous, Allemands, nous avons certainement à remplir un devoir plus important et plus grand envers la culture que les Japonais, mais, comme eux, nous ne pouvons l'accomplir qu'avec l'épée.

Devrions-nous renoncer au plus efficace moyen de préparer notre peuple à ses devoirs militaires, à une politique courageuse et agissante?

Page 327.

Sans enjeu et sans risques, on ne peut pas faire de la politique

avec succès. Elle doit être consciente de son but et ne pas le perdre de vue. Elle doit utiliser à son profit toutes les modifications de la situation et tous les événements imprévus, mais elle doit surtout savoir profiter du moment favorable et ne pas reculer devant une action hardie quand la situation générale lui offre la possibilité de réaliser ses desseins ou de faire une guerre nécessaire dans des conditions avantageuses.

Page 328 :

Que le vieux Fritz, à cet égard aussi (il s'agit de savoir si l'on peut ne pas respecter les droits historiques), nous serve de modèle et nous apprenne à diriger notre politique avec un réalisme inflexible, de manière que la situation générale devienne favorable à nos desseins politiques, et à ne pas négliger la faveur du moment.

C'est un abus de langage que commet notre timide époque en stigmatisant du nom de « politique aventureuse » une politique entreprenante et qui poursuit des buts positifs.

A la page 330, l'auteur montre que la préparation politique de la guerre doit marcher de pair avec la préparation militaire afin de rendre possible l'attaque au moment où la préparation militaire "est la plus favorable :

On sait que le chef de l'armée doit, en temps de paix, comme en temps de guerre, se tenir éloigné de toute politique. C'est une exigence qui ne se justifie qu'à moitié. Au contraire, le ministre de la guerre et le chef d'état-major doivent se tenir au courant de toutes les fluctuations et de toutes les éventualités de la politique. On doit même leur permettre d'exercer une certaine influence sur la politique, afin qu'ils puissent régler leurs mesures d'après les besoins et être au moins autorisés à inviter l'homme d'Etat à agir quand la situation militaire est particulièrement favorable.

Page 334.

Le désavantage qu'offre la lutte sur deux fronts ne peut être évité que si la politique crée la possibilité d'agir offensivement et, si possible, d'écraser un adversaire avant que l'autre puisse atta-

quer. De cette initiative dépend notre salut, comme au temps de Frédéric le Grand. Nous devons être persuadés de cette vérité et ne pas la méconnaître.

Dans la même page, Bernhardi prescrit à notre diplomatie de brouiller les cartes de façon que nous soyons attaqués par la France, et il continue :

Ce point de vue doit être pris en considération, mais il ne faut pas espérer provoquer cette attaque par une attente oisive. Ni la France, ni l'Angleterre, ni la Russie n'ont besoin de nous attaquer pour sauvegarder leurs intérêts. Aussi longtemps que nous reculerons devant une attaque, ces Etats nous imposeront leurs volontés par des moyens diplomatiques; l'issue de l'affaire marocaine nous l'a prouvé et vraisemblablement la fin de la cise balkanique le prouvera aussi. Si nous voulons contraindre nos ennemis à prendre les devants, nous devons commencer une action politique qui, sans constituer une attaque contre la France, porte si vivement atteinte à ses intérêts et à ceux de l'Angleterre, que ces deux nations soient obligées d'attaquer. Les affaires d'Europe ou celles d'Afrique offrent assez d'occasions pour une action 'semblable.

C'est clair, n'est-ce pas? Non seulement les tendances de la politique allemande sont dévoilées, mais même les procédés en sont indiqués en détail. Le chancelier, on doit le lui laisser, a été un docile élève du général.

Il s'est acquitté magistralement de sa tâche qui consistait à brouiller les cartes de telle sorte qu'une guerre offensive passât pour une guerre d'indépendance, du moins aux yeux du stupide Michel, car il y a longtemps que le monde s'est aperçu de cette gigantesque tromperie.

Ecoutons encore M. Bernhardi nous révéler ses secrets :

Page 342 :

La plus déplorable conséquence de notre politique marocaine est

incontestablement la profonde scission qu'elle a provoquée entre le gouvernement et les partis nationaux. De nombreux cercles du peuple, et même certaines classes de la société qui, malgré leur opposition au gouvernement, étaient favorables à une représentation de l'Empire à l'étranger ont perdu confiance.

Cet ébranlement de la confiance publique, qui s'est révélé ouvertement dans la presse et au Reichstag, est, à mon avis, le plus grand désavantage de l'accord franco-allemand.

Bernhardi aurait naturellement préféré que, à propos de l'affaire marocaine, nous provoquassions une guerre européenne. Mais, il se console à la pensée que l'occasion se représentera :

Page 341 :

C'est pourquoi nous n'avons pas besoin de considérer cet accord comme définitif. Il pourra être soumis à une revision comme celui d'Algésiras et, à cet égard, il a l'avantage de créer de nombreuses « surfaces de friction » avec la France.

C'est le record; Bernhardi ne donne son adhésion conditionnelle au traité international qui a empêché une guerre que parce qu'il offre de nouvelles « surfaces de friction » et qu'il espère qu'il conduira bientôt à la guerre désirée.

Les passages se rapportant à nos relations avec l'Angleterre et aux négociations que menait en ce moment lord Haldane à Berlin sont particulièrement instructifs. Les propositions faites par l'Angleterre pour arriver à une entente politique et maritime avec l'Allemagne seront exposées dans un chapitre spécial. J'y prouverai que les initiatives pour parvenir à. une telle entente reviennent toujours à l'Angleterre et que l'Allemagne les a toujours fait échouer par son opposition et par ses conditions inadmissibles. Peut-être a-t-on suivi le conseil de Berhardi.

Page 343.

Les tentatives que l'Angleterre ferait pour se rapprocher de nous ne doivent pas nous tromper sur la vraie situation. Nous devons tout au plus en tirer profit pour retarder la guerre nécessaire et inévitable, jusqu'au moment où nous puissions la faire avec quelques chances de succès.

Dans la péroraison de son ouvrage, l'auteur s'écrie avec emphase (page 344) :

Si le gouvernement impérial a cru devoir éviter la guerre jusqu'à maintenant, la situation générale laisse prévoir que le délai sera court jusqu'à ce que nous soyons de nouveau placés dans l'alternative d'engager la lutte pour notre situation mondiale ou de renoncer à cette dernière. En aucun cas nous ne devons attendre.

L'Angleterre se trouve dans une passe excessivement difficile. En outre, les troubles asiatiques occuperont sans doute une grande partie des forces russes et l'Angleterre ne pourra pas s'en désintéresser. Ce sont des circonstances qu'une politique allemande active et perspicace peut utiliser à son profit pour influer sur la situation mondiale dans l'intérêt de notre patrie.

Si le peuple et le gouvernement, fortement unis, prennent la résolution de protéger l'honneur allemand et de faire tous les sacrifices en vies et en biens pour assurer l'avenir de notre nation et de notre Etat, nous n'avons pas à craindre la lutte pour notre situation mondiale (Weltstellung), et nous pouvons, avec Maurice Arndt, lever les mains au ciel et demander à Dieu :

Lass hell die Waffen klirren Hau von den wiisten Wirren Von deiner Sternenburg, Den ganzen Jammer durch (1)!

En terminant, j'aimerais rendre attentif aux titres des chapitres de l'ouvrage de Bernhardi. Ils renseignent si clairement sur les tendances de l'auteur qu'ils rendent presque superflue la lecture de l'œuvre.

(1) Fais retentir les armes de ton ciel, et mets fin à ces sauvages et lamentables troubles.

Chapitre 1. Le droit de faire la guerre. » 2. Le devoir de faire la guerre. » 3. Rapide coup d'œil sur le développement

historique de l' Allemagne.

» 4. La mission historique de l'Allemagne. » 5. Puissance mondiale (Weltmacht) ou déchéance.

» 6. Le caractère de notre prochaine guerre. » 7. La prochaine guerre navale.

J'insiste encore fortement sur le fait que Bernhardi exclut expressément la possibilité d'une guerre offensive de la Triple-Entente et indique le moyen suivant pour parvenir à la guerre désirée — et par elle à la puissance mondiale : l'Allemagne doit être l'agent provocateur et brouiller les cartes de manière que les autres soient obligés d'attaquer.

Cela n'empêche pas Bernhardi et ses disciples, en particulier Frobenius, de parler ailleurs des desseins agressifs de la Triple-Entente et de peindre les dangers auxquels l'Allemagne s'exposerait si elle ne prévenait pas ces desseins.

Avons-nous été attaqués ou aurions-nous été attaqués?

La version officielle dit : La Triple-Entente nous a attaqués. « Il faut protéger nos biens les plus sacrés, la patrie et le foyer, contre une agression scélérate. » (Proclamation du kaiser, à l'armée allemande, le 6 août). « L'épée décidera. L'ennemi nous attaque en pleine paix, courons aux armes! Chaque faiblesse, chaque hésitation serait une trahison envers la patrie.

.11 s'agit pour notre empire, notre puissance et notre esprit, d'être ou de n'être plus. »

Telle est la version officielle que tous, du chancelier au dernier balayeur de rues, répètent avec mille variantes.

Mais beaucoup d'Allemands vous diront secrètement et dans l'intimité : Nous n'avons pas, il est vrai, été attaqués, mais nous aurions été attaqués si nous n'avions pas commencé la guerre maintenant, dans un moment qui nous était favorable. Lorsqu'on leur demande de prouver cette allégation, la plupart se taisent ou déclarent que l'attaque projetée était si évidente qu'elle n'a pas besoin d'être prouvée.

— A quoi auraient servi les énormes armements? répond-on généralement.

— Et nos armements, répliquai-je, qui sont plus considérables que ceux de n'importe quel pays? En effet, quelle nation a, en temps de paix, augmenté subitement son armée de 140,000 hommes, la portant de 720,000 à 860,000 soldats, quelle nation a établi une contribution de guerre extraordinaire de 1 milliard...?

— Pourquoi donc l'Entente et le fameux encerclement, si on ne voulait pas nous attaquer? continuet-on.

— Pourquoi la Triple-Alliance, dont les engagements sont plus étroits que ceux de l'Entente et qui a, nous l'affirmons, un but défensif?

— Et les Panslavistes ?

— Et les Pangermanistes? Nos nationalistes, nos chauvins, nos pangermanistes à la Bernhardi et à la Treitschke valent-ils mieux ou sont-ils moins agressifs que les panslavistes? Il existe de tels pan-mouvements

dans chaque pays. Ils sont innocents aussi longtemps qu'ils restent dans le domaine des idées. Mais nos pangermanistes en sont sortis en nous entraînant dans cette horrible guerre qu'ils ont voulue et ouvertement proclamée.

Le chef du parti de la guerre.

Chez nous, les chauvins avaient de hauts amis et protecteurs. Peu à peu, ils sont devenus dans nos cercles dirigeants plus puissants que les panslavistes l'ont jamais été à la cour de Russie. Je n'ai pas besoin d'indiquer le nom de la personne qui a été durant des années le chef, et si j'ose dire, le bélier de ce mouvement dirigé contre la volonté pendant longtemps pacifique du kaiser. Chacun sait à qui je pense. La dépêche de Saverne, l'adieu adressé aux hussards de Dantzig, la fronde déclarée contre la politique pacifique durant l'affaire du Maroc, mille autres faits et indices ne laissent pas le moindre doute sur le lieu et le clan d'où partaient ces manifestations belliqueuses. Il suffit de se promener dans les rues de Berlin pour voir exposé à toutes les devantures de librairies l'écrit de Frobenius : Des Deutschen Reiches Schicksalsstunde, avec le télégramme de recommandation du grand seigneur. Celui-ci souhaite « à cet excellent écrit, qu'il a lu avec le plus vif intérêt, la plus large diffusion parmi le peuple allemand. » Frobenius a les mêmes sentiments que Bernhardi : son ouvrage expose qu'il faut commencer l'attaque avant qu'il soit trop tard, car les autres veulent nous attaquer; nous devons les devancer et les attaquer. Frobenius n'apporte aucune

preuve, pas même l'ombre d'une preuve à l'appui de son affirmation qui n'est en réalité qu'un prétexte et que Bernhardi lui-même conteste dans son ouvrage (p. 334).

Mais cela n'embarrasse pas ces grands esprits; ils ne voient pas leur manque de logique; ils ne voient pas que l'un est vrai à l'exclusion de l'autre : ou nous avons été attaqués et, dans ce cas, nous faisons une guerre défensive, ou nous aurions été attaqués et, dans ce cas, nous faisons une guerre préventive. Si la seconde hypothèse est vraie, la première doit être fausse; mais alors toutes nos déclarations officielles, du discours impérial du 31 juillet 1914 au discours du Chancelier du 2 décembre, peuvent être qualifiées de mensongères.

L'idée de la guerre défensive est-elle juste, celle de la guerre préventive tombe d'elle-même, et il importe peu de savoir si cette dernière était légitimable ou, en général, si une guerre préventive peut être justifiée politiquement et moralement. Bismarck, qui lui aussi comprenait un peu la politique, a donné une réponse tout à fait négative à cette dernière question (1) : « Même des guerres victorieuses, dit-il, ne sont justifiables que quand elles ont été imposées », et il ajoute : « On ne peut pas lire dans les cartes de l'avenir de manière à anticiper, d'après son propre calcul, sur le développement historique. »

Cette phrase du grand disparu semble être tombée dans l'oubli. Pendant qu'on lui élève monument sur monument, on aurait pu la graver dans le marbre ou

(1) Gedanken und Erinnerungen 1898, tome II, p. 93,

l'airain et la fixer à des places toujours visibles dans les murs des palais royaux et gouvernementaux; on eût ainsi épargné un affreux malheur au peuple allemand et au monde. Après 1870, Bismarck fut, à plusieurs reprises, pressé par des généraux et des individus belliqueux, de faire une nouvelle guerre à la France, afin d'écraser une fois pour toutes le pays qui se relevait et de le mettre hors d'état de nuire. Il a toujours résisté à ces menées avec une énergie de fer et il a qualifié « d'insensée » et de « criminelle » l'idée qu'il fallait faire la guerre parce qu'elle devait éclater un jour.

Les qualificatifs sont excellents, et ils resteront à ceux à qui ils s'appliquent.

La guerre impérialiste.

La place ait soleil.

Comme on a pu le voir par tout ce qui a précédé, je ne considère pas la guerre actuelle comme une guerre défensive ou comme une guerre préventive. C'est uniquement une guerre de conquêtes résultant d'idées impérialistes et profitant à des desseins de même nature. C'est une guerre pour la fameuse place au soleil, que, soi-disant, on nous dispute et qui doit être conquise les armes à la main. Que signifie « place au soleil » ? Personne ne l'indique clairement •et chacun en a une idée différente. Le peuple est si étranger à cette conception, qu'il ne se serait pas laissé conduire à la boucherie si on lui avait dit : vous devez nous conquérir la place au soleil.

Mais pour les initiés, c'est le masque qui recouvre leurs visées impérialistes. « Nous ne pouvons obtenir la place au soleil qui nous revient et qu'on ne nous cédera pas volontairement qu'à l'aide d'une bonne épée : Kronprinz Guillaume. » Ornée de cette inscription et de la devise « pro patria et gloria », l'image du Kronprinz se vend dans les librairies allemandes.

Le peuple élu.

La place au soleil est la domination universelle qui nous revient, parce que nous sommes le peuple élu de Dieu. Au point de vue de la psychologie des peuples, il est intéressant de remarquer que cette vieille idée juive s'est emparée de l'Empire chrétien, protestant et antisémite et a chassé le vrai enseignement du Christ, d'après lequel tous les hommes sont frères.

Nos idées religieuses changent suivant les besoins et les circonstances, comme les uniformes.

Le Dieu que nous implorons quotidiennement en temps de guerre, que nous supplions de nous faire détruire le plus possible d'ennemis et que nous remercions quand il nous a exaucés, c'est le vieux Dieu des Juifs, Jéhovah, le Dieu vengeur et belliqueux qui ne recule devant aucun sacrifice lorsqu'il est utile à la puissance de son peuple élu. Mais le Dieu des chrétiens et son Fils — qui, sur la terre, prêchait l'amour et le renoncement et dont le royaume n'est pas de ce monde —

n'ont rien à faire avec les carnages qui sont absolument contraires à leur enseignement.

Dans son « essai sur la paix perpétuelle », Kant fait cette remarque inspirée par l'esprit le plus chrétien :

« Il ne conviendrait pas mal à un peuple, une fois la guerre achevée et les actions de grâce rendues, de s'imposer un jour de pénitence pour demander pardon à Dieu, au nom de l'Etat, du crime dont les hommes continuent à se rendre coupables, en refusant de se soumettre à une constitution juridique qui règle les rapports des peuples entre eux, constitution à laquelle leur orgueilleuse indépendance préfère le moyen barbare de la guerre, sans que personne puisse y trouver ce qu'il y cherche, à savoir la jouissance assurée de ses droits. Les actions de grâce qui se rendent pendant la guerre, après une victoire remportée, les hymnes qu'on chante (en vrais israélites) au Dieu des armées, n'en sont pas moins en contradiction avec l'idée morale de « Père des hommes ». Elles dénotent une coupable indifférence pour les principes selon lesquels les peuples devraient maintenir et défendre leurs droits; en outre, elles expriment la joie d'avoir tué beaucoup d'hommes ou détruit leur bonheur. »

Voilà un exemple de vrai christianisme et, en même temps, de vraie culture allemande. Mais les mêmes êtres qui préfèrent tirer l'épée pour elle, la foulent aux pieds...

Si l'on savait dans certains milieux allemands ce que les gens cultivés ou simplement les gens pieux du monde entier pensent de ces invocations constantes et

blasphématoires de Dieu,

Dernièrement, un Juif, Luigi Luzzati, un des plus éminents penseurs et politiques de l'Italie, a publié dans le Corriere délia Sera un superbe article, intitulé : « L'abuso del nome di Dio. » J'en traduis quelques phrases :

« Depuis le début de cette -horrible guerre, les princes, pas les peuples, pour dire vrai, usent et abusent excessivement du nom de Dieu. Le Tout Puissant est invoqué dans les télégrammes qu'ont récemment échangés le sultan et François-Joseph... Sauvons Dieu de telles profanations. Laissons en paix le Père des hommes qui punit les fautes, récompense les vertus, ne donne à personne le droit de le représenter sur la terre et de revendiquer pour soi sa toute puissance dans cette tragédie guerrière. »

Tel est le jugement d'étrangers de marque sur certaines singularités allemandes et sur la prétention de l'Allemagne d'être le peuple élu de Dieu...

Le brillant développement de l'Allemagne.

Si quelqu'un cherche une place au soleil et s'efforce même de l'obtenir par les armes, il faut admettre qu'il est jusqu'alors resté dans l'ombre. Est-ce le cas de l'Allemagne? Je prétends le contraire et je me réfère à ceux qui nous mirent les armes à la main pour que nous cherchions notre place au soleil. Dans le chapitre intitulé : « Préparation financière et politique de la guerre » (pp. 310 et suivantes), Bernhardi brosse un large tableau du brillant, de l'incomparable développement économique de l'Allemagne depuis 1871. Il montre, à l'aide de nombreux chiffres, le constant accroissement de la fortune et le prodigieux essor du commerce et de l'industrie depuis la fondation de l'Empire. 11 cite une conférence faite par le professeur

Dade à l'assemblée générale des Steuer- and Wirtschaftsre former, du 22 février 1910. D'après Dade, le chiffre des importations et des exportations allemandes a passé, dans les dernières années précédant 1910, de 6 milliards, à 14 1/2 et à 16. Il atteint en 1912 environ 20 milliards. L'importation de matières premières pour l'industrie monte de 1 1/2 milliard en 1879 à 4 1/2 milliards en 1908; l'importation d'objets manufacturés ascende de 600 millions en 1879 à 1 1/4 milliard en 1908, et l'exportation de ceux-ci passe, pendant le même temps, de 1 milliard à 4 milliards. La production de la houille était en 1879 de 42 millions de tonnes, en 1908 de 148 1/2 millions de tonnes; la valeur totale s'est élevée de 100 millions de marks à 1 1/2 milliard. La production du minerai de fer a passé de 6 millions de tonnes à 27 millions; sa valeur de 27 millions de marks à 119 millions. De 1888 à 1908, cette production a augmenté de 127 % en Allemagne, tandis qu'en Angleterre elle n'augmentait que de 59 °/0. Le rendement du minerai en fer s'est accru, pendant ces mêmes années, de 172 °/0, alors qu'en Angleterre il ne s'accroissait que de 27 %. On pourrait citer, d'après Bernhardi- Dade, des chiffres analogues dans tous les domaines. Les revenus et la capitalisation ont eu un accroissement semblable. De 1892 à 1905, la fortune nationale de la Prusse a augmenté chaque année de 2 milliards de marks. Dans l'échelle de l'impôt sur la fortune, le nombre des taxés pour 6.000 à 100.000 marks et des fortunes correspondantes a monté de 29 % dans ces 14 dernières années (de 1905 à 1908, de 11 °/0; donc, pendant la première période, de 2 °/0 par an, et dans les dernières années de 3 °/0).

Une augmentation plus considérable encore se relève parmi les grosses fortunes. Dans la même échelle d'impôt, le nombre des taxés pour 100 à 500.000 marks et des fortunes de cette valeur, s'est élevé de 44 °/0 pendant 'les 14 ans indiqués (3 °/0 durant les premières années et 4,6 % durant les trois dernières).

Plus on s'élève dans l'échelle des impôts précités, plus l'accroissement est considérable. De 6.000 à 100.000 marks, il est de 650 marks par an et par tête de population; de 100 à 500.000 marks, de 6.400 marks et, au-dessus de 500.000 marks, de 70.450 marks (1).

Bernhardi note, en outre, comme signes d'un florissant développement économique, l'augmentation des salaires ouvriers, la diminution des sans-travail et de l'émigration. En 1908, 20.000 personnes ont quitté notre pays, tandis que 336.000 émigrants sont partis d'Angleterre. Le capital placé dans les chemins de fer de l'Etat était, à fin mars 1908, de 9.888 millions en Prusse; à la fin de 1911, il était de 11.050 millions de marks.

Cette brillante description de notre développement économique ne sert à Bernhardi que pour établir qu'une nouvelle augmentation des charges militaires est très supportable. Il oublie qu'en exposant l'accroissement constant de notre fortune nationale et surtout en insistant sur le fait d'avoir dépassé l'Angleterre, il mine lui-même le sol sur lequel il va édifier son monument impérialiste. En effet, puisque nous avons déjà une place au soleil si bien éclairée, que nous manque-t-il ? que voulons-nous de plus?

Une extension de nos possessions territoriales?

(1) Cf. Bernhardi, p. 317.

Des colonies? Le bonheur d'une .nation dépend-il du nombre de kilomètres carrés qu'elle possède? ou de ses colonies ? S'il en était ainsi, les petits Etats comme la Hollande, la Belgique, la Suisse, le Danemark devraient être pauvres en comparaison des grands. Et c'est le contraire qui existe en réalité. Les plus hauts chiffres d'importation et d'exportation par habitant sont fournis par la Hollande que suivent la Belgique, la Suisse et le Danemark. Les grands Etats ne viennent qu'après ces pays. Tandis que le 3 % allemand était coté à 83, le 3 °/0 belge atteignait 96; tandis que le 3 1/2 °/0 russe valait 81, le 3 1/2 norwégien s'achetait à 102. Des chiffres semblables se retrouvent dans tous les domaines de la vie économique. // n'y a donc aucun rapport entre l'étendue d'un pays et en particulier de son domaine colonial et la prospérité de ce pays.

La meilleure preuve de cette affirmation est fournie par l'Allemagne elle-même. Le nationaliste le plus enragé ne peut pas contester que son développement économique depuis quarante ans et surtout durant les vingt-six dernières années du règne de Guillaume II est sans précédent dans l'histoire. A l'occasion du vingt-cinquième anniversaire de la royauté du kaiser, il a paru, sous le titre de Soziale Kultur und Volkswohlfahrt wâhrend der ersten 25 Regierungsjahre Wilhelms II, une série d'ouvrages exposant les progrès réalisés par l'Allemagne dans tous les domaines. Je ne leur emprunte que quelques chiffres. La population de l'Empire a passé de 48 millions en 1888 à 67 millions en 1914. L'excédent annuel des naissances se montait en 1911 à 11,3 % pour 1.000 habitants et n'était dépassé

par celui de la Russie 17 %. La production du fer brut (comptée par milliers de tonnes) a monté de 4,024 en 1887 à 17.853 en 1912, donc de 343,6 %, tandis que la production anglaise n'augmentait que de 17,6 o/o (de 7.681 à 9.031).

Comme producteur de fer, l'Allemagne ne le cède plus qu'aux Etats-Unis (363,2 °/0, de 6.520 à 30.203); elle a dépassé l'Angleterre par une augmentation vingt fois plus forte en pourcentage.

La production d'acier a augmenté de la même façon. En 1912, elle était (évaluée à 1.000 tonnes) de 17.302 contre 11.639 en 1887. Ici aussi, nous occupons le deuxième rang, dépassant de beaucoup l'Angleterre, dont la production n'a passé de 3196,8 en 1887 qu'à 6565,3 en 1911.

En ce qui concerne l'augmentation en pourcentage, l'Allemagne marche en tête et laisse loin derrière elle ses deux rivales, l'Amérique et l'Angleterre. Cette augmentation est, pendant les vingt-cinq ans en question, de 1.377 % en Allemagne, de 835 % en Amérique et seulement de 105 % en Angleterre.

Le tonnage total de notre flotte de commerce a passé de 1.240.182 en 1888 à 3.153.724 en 1913. A noter encore que la valeur commerciale des unités navales s'est accrue beaucoup du fait que les bateaux à voiles ont été transformés en bateaux à vapeur. Le tonnage total de ceux-ci a sextuplé pendant vingt-cinq ans (470.364 en 1888, 2.655.496 en 1913).

L'accroissement de la fortune nationale et du revenu correspond au développement industriel et commercial de l'Allemagne. Le docteur Karl Helfferich, directeur de

la Deutsche Bank (1), résume comme suit l'exposé qu'il a fait dans un des livres de la collection citée :

Le revenu annuel du peuple allemand est aujourd'hui de 43 milliards de marks contre 23 à 25 milliards en 1895.

De ces 43 milliards, 7, soit le 1/6, sont employés à des buts publics; 27 à 28 servent aux dépenses privées, 8 à 8 1/2 (contre 4 1 2 à 5 il y a 15 ans) qui, par l'accroissement mécanique de la fortune existante, sont portés à 10, augmentent la fortune nationale. Celle-ci est aujourd'hui de plus de 300 milliards de marks contre 200 milliards vers 1895.

Ces chiffres montrent sous forme résumée le résultat du puissant travail économique que l'Allemagne a accompli sous le règne de notre kaiser.

Telle est la place au soleil que nous occupons, que personne ne nous a disputée, ne veut ni ne peut nous disputer. Nous la devons à l'esprit d'entreprise, à la persévérance et aux méthodes habiles de nos négociants et de nos industriels, mais non aux hâbleries de nos nationalistes, à l'épée yde nos généraux ou aux plans de bataille de nos états-majors.

Elle est exclusivement l'œuvre du marchand allemand dont la devise est : « le monde est mon champ d'activité », exclusivement la conséquence de l'état de paix, dont la longue durée a favorisé d'autant l'essor de l'Allemagne.

L'accroissement de la population et les colonies.

On m'objectera : La croissance du peuple allemand, l'excédent des naissances qui était chaque année de 800.000 êtres, rendaient nécessaire une expansion

(1) Actuellement Ministre des Finances de l'Empire.

territoriale. Où ceux-ci pourraient-ils vivre et gagner leur pain? L'objection est aussi peu solide que les précédentes. Si l'Allemagne avait été vraiment trop petite pour nourrir sa population croissante, le nombre des émigrants aurait dû augmenté. Or, il a au contraire diminué. De 1881 à 1890, 134.000 personnes ont, chaque année, quitté l'Allemagne; de 1891 à 1910, 52.800, et en 1912, seulement 18.500.

Par contre, le nombre des immigrants s'est accru. Depuis quinze ans, il est supérieur à celui des émigrants : l'Allemagne est en voie de devenir un pays d'immigration.

On voit par ces chiffres que l'Allemagne loin de ne pas pouvoir occuper et nourrir sa population, offre même à ses habitants et aux immigrés la possibilité de pouvoir plus aisément gagner leur vie.

Ce développement prodigieux s'est accompli dans une période où d'autres pays, et en particulier la France, étendaient considérablement leur domaine colonial. Le nôtre reste limité à quelques possessions en Afrique, en Asie et dans l'Océan Pacifique; nous étions venus trop tard pour nous emparer d'autres territoires.

Quel rôle ces colonies ont-elles joué dans notre développement économique de ces derniers quarante ans? Aucun. En additionnant d'un côté les sommes qu'elles nous ont coûtées directement ou indirectement — sans oublier les dépenses causées par l'augmentation de notre flotte nécessaire à leur protection — et de l'autre les avantages financiers qu'elles nous ont rapportés, nous verrons que nous avons fait une piètre affaire.

A cet égard, Bismarck a été plus perspicace que ses successeurs. Ce n'est que contraint et forcé qu'il s'est engagé dans les chemins de la politique coloniale. Il a toujours vu la double face de celle-ci, qui fournirait à nos adversaires des « points d'attaque », mais qui ne nous procurerait aucun avantage rémunérateur.

Les événements actuels ont montré la justesse de sa prévision. Nos adversaires nous ont pris quelques territoires, qui n'ont, il est vrai, aucune valeur réelle pour nous, mais qui ont une certaine valeur idéale parce que nous les avons possédés. Nos ennemis nous les feront payer cher à la conclusion de la paix.

Nous avons dit que nos colonies n'avaient aucune valeur matérielle. En effet, qui oserait prétendre que notre essor économique n'eût pas été exactement le même si nous n'avions possédé ni le Sud-Ouest africain, ni l'Afrique orientale, ni Kiautschou, ni Samoa? La population blanche de nos colonies était en 1913 d'un peu plus de 27.000 âmes. Ce chiffre représente environ le 3,5 % de l'augmentation annuelle de la population de l'Allemagne. Si ces 27.000 individus étaient restés en Allemagne, s'y serait-il produit une famine ou un excès de population. Auraient-ils exercé le moindre effet sur notre vie économique, sur la vie de 67 millions d'êtres?

Le commerce que l'Allemagne fait avec ses colonies se monte aujourd'hui à 100 millions. Il ne représente que le 0,5 % du commerce total fait en 1912 avec l'étranger (20.000 millions). Si ce 0,5 % était éliminé, la vie économique allemande s'en ressentirait-elle? Du reste, si nous ne possédions pas nos colonies, le commerce que nous entretenons avec elles serait le

même.' Si elles avaient besoin de nos produits, elles nous les achèteraient, .même si elles étaient indépendantes ou soumises à un autre Etat. Nous n'avons pas établi de monopole commercial sur elles; elles font partie de l'Empire allemand et sont liées par les traités de commerce conclus par la mère-patrie. Notre qualité de possesseurs ne nous protège pas contre la concurrence de tous les pays industriels; par conséquent, même si nous n'en étions pas possesseurs, elles se fourniraient chez nous des marchandises que nous livrons à meilleur compte que les autres.

Nos vraies colonies.

Nos meilleurs clients sont précisément les pays que nous n'avons jamais possédés, et que nous ne posséderons jamais. Nos vraies colonies sont la France, la Russie, l'Angleterre, l'Italie, l'Amérique, le Brésil, l'Argentine. Ces pays nous enrichissent en nous achetant nos produits, et nous, en retour, nous tirons d'eux les matières premières dont nous avons besoin. Ils ouvrent au marchand allemand d'immenses champs d'activité, où en libre concurrence avec tous les peuples commerciaux du monde, il peut déployer son activité et faire valoir son habileté.

C'est la lutte biologique pour l'existence, qui régit aujourd'hui le monde et non la lutte brutale des temps barbares, lutte de la capacité contre l'incapacité, de l'intelligence contre la sottise, de la persévérance contre la mollesse. Bien entendu, nos impérialistes ne savent rien de cette lutte. Ils se montreront toujours hautains à l'égard du marchand, bien qu'ils ne dédaignent pas

d'épouser les filles des riches négociants. N'est-il pas vrai que les junkers et les officiers forment la première caste dans le pays? Ils sont les défenseurs du trône et de l'autel, des mœurs et de la moralité. Peu leur chaut que tout ce que le marchand a édifié par un long et incessant travail, soit détruit d'un coup. La prospérité économique d'un pays n'existe pour eux qu'autant qu'elle fournit les moyens pour les entreprises militaires. Celles-ci sont le vrai but de l'existence d'un peuple et celieJà ne sert qu'à atteindre ce but.

Quel profit la France a-t-elle retiré de ses colonies ?

Nous avons vu que le manque de colonies n'a pas nui à l'Allemagne et n'a pas enrayé son puissant développement. Qu'en est-il de la France? Son empire colonial lui a-t-il procuré un avantage, une supériorité quelconque sur l'Allemagne? Au contraire. Dans certains domaines, la France n'a pas du tout avancé au point de vue économique; dans d'autres, elle a réalisé des progrès qui sont infiniment moindres que ceux de l'Allemagne. Le commerce d'exportation total de la France s'élevait en 1912 à 11,6 milliards de marks, bien que ses colonies soient quatre fois plus vastes que celles de l'Allemagne. Sa population, "environ 40 millions d'habitants, est restée stationnaire. Nos impérialistes disent que la création d'un domaine colonial donne une puissante impulsion au commerce d'exportation. En réalité, il n'en est rien. Le tonnage total de la flotte de commerce française a baissé de 1.492.600 tonnes en 1885 à 1.462.000 en 1911, tandis

que celui de l'Allemagne passait de 1.275.500 tonnes à 3.023.700.

Ces vingt-cinq dernières années, la production de fer brut a, en Allemagne, augmenté de 343,6 °/0; en France, elle ne s'est accrue que de 210,7 °/0. L'augmentation de la production d'acier en Allemagne a été, pendant ces 25 ans, de 1.377 %; en France seulement de 727 %.

On pourrait citer des chiffres analogues pour tous les domaines de la vie économique. Quel est donc l'avantage que la France a retiré de ses colonies? Il lui aurait été plus profitable d'abandonner à euxmêmes les habitants jaunes, noirs et bruns de son domaine colonial et de s'épargner les énormes dépenses pour la conquête militaire et l'administration civile de ces lointaines contrées. Si elle l'avait fait, il n'y aurait eu ni conflit marocain, ni affaire d'Agadir, partant, pas d'excitation parmi nos brutes impérialistes (Imperialistische Bestie) et très probablement pas de guerre.

Il est vrai que les Français ont poursuivi leur expansion coloniale sans susciter de lutte en Europe (il va de soi qu'un homme moderne ne parle pas de la vie d'un indigène), tandis que nous, nous avons accordé à ces territoires tentateurs une valeur si grande que nous avons versé pour eux des océans de sang européen et entassé des montagnes de cadavres.

A la vérité, on peut s'écrier avec Ulrich de Hutten : « C'est une joie de vivre ! » ou mieux encore, avec Munne du Berliner Ulk (1) : « Nulle part, il ne se passe rien d'aussi comique qu'au monde. »

(1) Supplément humoristique du Berliner Tageblatt,

Les Allemands à l'étranger :

En France, en Angleterre, en Amérique.

Lors de l'affaire d'Agadir, on disait à un spirituel parisien : « Vous avez entendu, les Allemands sont à Agadir? » Et il répondit froidement : « Je m'en fiche, ils sont au cœur de Paris, aux Champs-Elysées, voilà ce qui m'importe. » En effet, cela était de conséquence. Les Allemands s'étaient installés dans tous les pays au cœur du commerce et de l'industrie. Partout, ils avaient des entreprises, représentaient des maisons allemandes ou dirigeaient des banques, des usines et des comptoirs appartenant à des étrangers. Les noms allemands pullulent à la Bourse de Paris et dans la grande finance; les Rotschild, les Heine, les Seligmann, les Porgès, les Schickler, sont les rois du marché financier français. Les brasseries allemandes ont amené une transformation dans la vie des cafés-restaurants, leurs fastueux « palais de bière » supplantent de plus en plus les élégants restaurants français, desquels, ceux qui, comme nous, ne sont plus jeunes, gardent maint souvenir joyeux ou mélancolique. Les mêmes changements se sont produits dans les domaines de l'activité française où les allemands jouent un rôle prépondérant.

En Angleterre, c'est encore plus général et plus frappant. On sait qu'une grande partie du commerce et de l'industrie de Manchester, Birmingham et d'autres villes est entre les mains d'Allemands et que ceux-ci occupent de hautes situations dans les maisons anglaises. Celui qui ne le sait pas, n'a qu'à lire le rapport des commissions parlementaires d'enquête chargées de trouver les remèdes contre cette dépossession dont les

Anglais étaient menacés chez eux. On ne recourut pas à des moyens violents, l'Anglais est trop bon commerçant pour ne pas savoir que toute mesure brutale se retournerait contre lui. On chercha à inculquer aux jeunes Anglais les méthodes, les disciplines et la facilité d'adaptation allemandes. Ces qualités devaient les rendre capables d'enrayer, dans leur propre pays, la concurrence des jeunes Allemands.

Dans l'Amérique du Nord, les Allemands se sont en grande partie fait naturaliser; dans l'Amérique du Sud, ils ont pour la plupart conservé leur nationalité. Les uns comme les autres sont utiles à leur patrie. On entend souvent dire qu'un Allemand qui s'est fait naturaliser est perdu pour l'Allemagne. A la vérité, c'est encore un des nombreux mensonges conventionnels. Le contraire serait plus vrai; l'Allemand devenu, Américain ne perd pas sa qualité de Germain; il reste Allemand de sang, de langue, de culture et de sentiment. Qui nierait cela? Les savants, les artistes, les écrivains allemands qui visitent les villes américaines ne sontils pas reçus avec enthousiasme par les très fortes colonies de leurs compatriotes, enthousiasme souvent exagéré et injustifié. Même des individus qui, en Allemagne, sont plus ou moins mis au ban de la société, cherchent à se relever, à l'aide de cet enthousiasme national naïf et peu capable de discernement qui soulève nos compatriotes d'outre-mer.

Dans l'Amérique du Nord, les Allemands, naturalisés ou non, procurent d'énormes avantages à la mère-patrie, politiquement et économiquement. Les étroites re-

iations politiques entre les deux pays sont, en grande partie, dues au fait que les Allemands naturalisés forment une bonne fraction de la population américaine. La culture américaine résulte d'un mélange de culture anglaise et de culture allemande. Une partie de la presse américaine, qui n'est pas sans influence sur l'opinion publique, paraît en allemand. L'exportation des livres allemands à destination de l'Amérique est énorme. Dans ce pays démocratique, le député devant, plus que chez nous, prendre en considération les vues de leurs électeurs, une politique anti-allemande y serait impossible.

Il est superflu d'insister sur les avantages économiques que le Deutschtum nous a procurés en Amérique, ils sont manifestes et connus de tous. Comme à Paris, les Allemands jouent un rôle prépondérant à la Bourse et dans la haute finance. Il suffit de citer les noms de Ladenburg, Thalmann, Warburg, Speyer, Ellissen, Kuhn, Lœb & C°, Schiff, etc. L'énorme échange commercial des deux nations, qui avec l'Angleterre marchent à la tête du commerce mondial, se fait en grande partie par l'entremise de négociants allemands, mais qui ont presque tous changé de nationalité — sans doute parce que l'état politique du pays leur plaisait mieux que le nôtre, ce dont il ne faut pas s'étonner. Les plus grandes brasseries américaines, telles que celles de Pabst à Milwaukee, de Peter Dôlger à New- York, les plus grands commerces de jouets, comme celui de Schwarz à New- York, les plus grands magasins, ceux de Altmann, Strauss, Gimbel, Blumendaal, appartiennent à des Allemands. Une grande partie des médecins américains sont des Allemands de naissance. Non seulement ils

répandent en Amérique la culture de leur pays, mais ils font aussi venir d'Allemagne les instruments et les médicaments.

Tous ces « captains of industry » restent en rapports avec les sources allemandes qu'ils connaissaient déjà, afin de pouvoir favoriser le fournisseur germain aussi longtemps que celui-ci peut lutter avec le coucurrent étranger. Le fournisseur allemand apprend aussi à connaître les besoins du marché et il peut s'y adapter. Par suite de l'origine allemande du commerçant américain, des relations durables se nouent entre le producteur d'Allemagne et le client germano-américain.

Il est absolument indifférent que ce dernier reste Allemand ou devienne Américain, bien que nos nationalistes affirment sottement qu'un Allemand qui se fait naturaliser est perdu pour la patrie.

On peut même prétendre le contraire et le prouver par l'exemple de l'Amérique du Sud. Les naturalisés n'y sont qu'en nombre infime. Les Allemands au Brésil, en Argentine et au Chili deviennent rarement Brésiliens, Argentins ou Chiliens. De là un premier désavantage. Beaucoup sont officiers de réserve ou -de landwehr et, en temps de paix, ils doivent retourner en Allemagne pour les périodes d'exercices militaires et interrompre leurs occupations commerciales. Si la guerre éclate comme maintenant et les rappelle brusquement dans leur pays, ils payent de leur ruine économique complète leur attachement à leur nationalité, même s'ils peuvent revenir dans leur seconde patrie vivants ou indemnes. Cette ruine est encore accélérée par le fait que les peuples du sud de l'Amérique ainsi que les neutres nous accusent avec raison d'avoir suscité la guerre, nous

rendent responsables du lourd contre-coup qu'elle a sur leur vie économique et sympathisent avec nos adversaires. Les populations de race espagnole, facilement irritables, se sont montées contre nous à tel point que même les Allemands qui ne partaient pas pour la guerre ont plié bagages et ont regagné l'Europe.

Je ne juge pas d'après des articles de journaux américains, mais d'après mes observations personnelles. A la fin d'août, au cours d'un voyage que je fis en Allemagne, j'eus l'occasion de causer avec un grand nombre d'Allemands qui revenaient du sud de l'Amérique. Ils me dépeignirent l'état de choses dans les pays qu'ils avaient quittés tel que je l'ai décrit. Ils étaient naturellement pleins d'enthousiasme patriotique. Dans l'Amérique du Sud ils ne pouvaient pas soupçonner, à la fin d'août, la gigantesque tromperie qu'aujourd'hui les professeurs de l'Allemagne n'ont pas encore découverte, mais ils durent m'avouer que la guerre détruisait d'un coup leur labeur de longues années. Des jeunes gens qui, à force de travail et d'application, s'étaient procuré de bonnes places avaient dû les quitter pour venir défendre la patrie « menacée » par les Russes et les Français, la liberté et l'existence du peuple allemand.

Même s'ils n'avaient pas reçu leur ordre de marche, ils auraient probablement perdu leurs positions, car par suite de la guerre, qui a produit presque une banqueroute générale dans ces pays, les maisons où ils travaillaient fermèrent leurs portes ou réduisirent leur activité au strict nécessaire.

D'autres personnes plus âgées qui, après avoir vaincu force obstacles, étaient parvenues à se faire une situa-

tion durent, à cause de l'antipathie de la population et des effets de la guerre, abandonner leur travail et rentrer en Allemagne avec leur famille. C'était profondément émouvant, durant ce long trajet (de Ala à Munich, 52 heures), d'entendre le récit de tant d'existences brisées et d'espérances détruites et de voir la calme résignation avec laquelle ces énergiques pionniers du Deutschtam à l'étranger, se résignant à l'inévitable, sacrifiaient à la patrie leurs espoirs et leur bonheur péniblement conquis.

Tous s'accordaient à dire qu'il leur serait impossible de refaire leur existence dans l'Amérique du Sud et que les longues années qu'ils y avaient passées dans un pénible travail étaient perdues.

Quel Allemand est donc le plus utile à sa patrie, celui qui se fait naturaliser ou celui qui garde sa nationalité? Le premier, je pense. Que serait-ïl arrivé si les effets de la guerre s'étaient fait sentir aussi violemment dans l'Amérique du Nord que clans l'Amérique du Sud, si presque tous les Allemands, soldats ou non, avaient dû quitter leurs places, abandonner leurs commerces? Une catastrophe irréparable pour l'Allemagne, qui eût porté le coup de grâce à notre vie économique., ïl est fort heureux que nos Germano-Américains se soient montrés plus sensés et plus raisonnables que nos pangermanistes. En se faisant naturaliser, ils ont rendu à leur patrie le meilleur des services.

Ainsi une des théories s'effondre, qui servait de base à l'expansion coloniale, et était la cause de perpétuels frottements entre les peuples civilisés. Nos vraies colonies se trouvent là, où nous ne possédons pas un mètre carré de territoire : dans les deux Améri-

qucs, en France, en Angleterre, en Russie, en Italie, au Canada, en Australie.

Nous faisons avec l'Angleterre pour 3,7 milliards de marks de commerce; avec la France pour 1,55 milliard; avec les deux pays ensemble pour 5,25 milliards. Cette somme représente plus du quart de notre commerce avec l'extérieur. Nons vendons à ces deux pays plus que nous leur achetons (vente : 3,25 milliards; achat : 2 milliards). Nos exportations sont de 50 °/0 plus fortes que nos importations. Le 44 0/0 du commerce allemand — environ 8,5 milliards — se fait avec les pays belligérants. Quelle valeur ont, en regard de ces chiffres, les misérables lambeaux de territoire en partie stériles et inhabitables pour l'Européen, à propos desquels les diplomates se querellent? A leur sujet on excite les peuples les uns contre les autres, on gaspille de l'argent en armements fabuleux, et finalement, quand la corde est trop tendue, on déchaîne la plus sanglante des guerres.

Quand les peuples -comprendront-ils donc que cette situation est insensée? Quand crieront-ils à leurs dirigeants : — avant tout, les Allemands à leurs hommes d'Etat — mais nous l'avons déjà notre place au soleil. Laissez-nous la paix, laissez-nous nous chauffer à ce soleil et travailler. Ne nous écrasez pas de plus en plus par des charges exorbitantes. Guérissez-vous de cette folie de conquête qui nous a déjà presque dévorés, nous pauvres peuples! »

La place au soleil pour nous,

la place à l'ombre pour les autres.

En réalité, nos impérialistes veulent autre chose. Eux aussi savent bien, quoiqu'ils ne le disent pas au peuple borné, que nous avons la place au soleil qui nous revient, que personne ne cherche à nous la disputer et que si quelqu'un voulait l'essayer, il ne réussirait pas à nous l'enlever. Mais ils veulent la place exclusive au soleil et la domination mondiale de l'Allemagne. Et cela, les « Autres » ne veulent certainement pas le leur accorder.

Le Wehrverein allemand, dans une séance tenue récemment à la Chambre des députés, s'est exprimé à ce sujet avec toute la clarté désirable. On lit dans son manifeste :

« Il nous faut de l'air et de la place pour étendre notre Deutschtum. Le temps des égards est passé. Sans ménagements et soucieux de nos intérêts, nous devons dicter la paix et nous la dicterons. Il ne peut être question que d'une paix qui assurera à l'Allemagne une situation dominante durable dans le monde (eine dauernde fiihrende Weltstellung)... Les criminels artisans de la guerre... la France, l'Angleterre et la Russie, doivent être affaiblis au point de ne plus pouvoir troubler la paix à l'avenir. »

D'une part, « les criminels instigateurs de la guerre », de l'autre « une situation dominante durable dans le monde! » Explique-moi cela, comte Oerindur! La vérité est ici très habilement amalgamée avec le mensonge. D'un côté, on proclame ouvertement les vrais buts du

parti de la guerre, de l'autre, on soutient hardiment que les « Autres » ont troublé la paix.

Cependant la logique ne perd jamais ses droits : si nous avons besoin d'une situation dominante durable dans le monde, pour étendre notre Deutschtum, cela signifie en d'autres termes : Nous sommes aujourd'hui sur un pied d'égalité avec les autres peuples, mais nous ne les dirigeons pas; il faut donc que nous les contraignions à se soumettre à notre domination. Mais en agissant ainsi, ce sera nous qui aurons troublé la paix et non pas les autres.

En réalité, c'est le cas, comme je le prouverai dans la seconde partie de mon ouvrage. Il ne laisse pas d'être intéressant que ces gens-là qui cherchent à nier des faits, doivent, malgré eux, les avouer.

La crainte de l'Allemagne.

Nous désirons Yhégémonie, non l'égalité. Il serait d'ailleurs inutile de chercher cette dernière puisque nous l'avons pleinement. Nous ne sommes peut-être pas, comme un professeur allemand le prétend, « intellectuellement et moralement supérieur aux autres peuples », mais à coup sûr, tout le monde, depuis un siècle et demi, concède que nous possédons une supériorité : la supériorité militaire. Tandis que nous, Allemands, nous ne craignons que Dieu, mais rien autre au monde, tous les autres nous craignent, — presque plus que Dieu. Déjà le vieux Tacite remarquait que la terreur inspirée par le Germain compensait en quelque sorte l'inconvénient résultant des frontières imparfaites de la Germanie : « A Sarmatio Dacisque mutuo motu

aut montibus separatur. » Cette crainte de l'Allemagne est cause que nos paroles, malgré tous les « encerclements » et malgré notre pitoyable diplomatie » ont un grand poids dans le concert des peuples.

Dernièrement, un entretien animé avait lieu dans un café à l'étranger. Français, Allemands et Anglais discutaient des conditions de paix. Ils étaient presque parvenus à s'entendre, lorsque l'Allemand dit, en plaisantant : « Ah! encore une chose! Vous, Français, vous devez prendre en bloc la diplomatie allemande! » Indigné, le Français se leva, rompit les négociations par ces mots : « Ah ça, non! Ça c'est trop. Nous continuerons à combattre », et quitta la salle.

Les succès diplomatiques de la Triple- Alliance.

L'habileté qui manquait à notre diplomatie a toujours été compensée par le poids de notre force militaire. Depuis longtemps, la Triple-Alliance n'était plus qu'une attrape, mais elle avait bonne apparence et agissait presque comme un organisme de chair et de sang. L'Allemagne, unie à l'Autriche et à l'Italie, a toujours surmonté les difficultés des dernières années, et ses alliées, soutenues par elle, ont fait de belles conquêtes.

L'Autriche n'a-t-elle pas, en 1908, annexé la Bosnie et l'Herzégovine, un beau morceau qui vaut plus de vingt Maroc? L'Italie ne s'est-elle pas emparée, sans conflit européen, de Tripoli et des îles de la mer Egée, qu'elle ne restituera sans doute jamais? N'avons-nous pas, à côté « de la porte ouverte au Maroc » reçu une bonne partie du Congo français? Un échange à

cause duquel Caillaux, le ministre responsable, a perdu son prestige et sa place, et qui a failli coûter la tête à sa femme. N'avons-nous pas, au profit et avec l'aide de l'Autriche, réussi à chasser les Monténégrins de Scutari, qu'ils avaient conquis au prix de sanglantes pertes et à y installer une garnison internationale? La création du royaume d'Albanie n'a-t-elle pas eu lieu uniquement en faveur rie l'Italie et de l'Autriche? N'avons-nous pas, au sujet de l'Asie-Mineure et du chemin de fer de Bagdad, conclu un traité excellent avec l'Angleterre et la Turquie?

On pourrait facilement allonger cette liste. Je n'ai pas besoin d'ajouter qu'à mon sentiment beaucoup et presque la totalité de ces chicanes diplomatiques, de ces modifications de frontières, de ces annexions, n'ont aucun rapport avec les vrais intérêts des peuples. Lorsqu'on pense qu'en 1912 une guerre européenne a failli éclater quand il s'est agi de savoir si la Serbie recevrait la fameuse « fenêtre sur l'Adriatique », lorsqu'on pense que presque toutes les questions ci-dessus ont conduit l'Europe à deux pas du conflit armé, alors que bien souvent ces soi-disant questions vitales n'avaient même pas une importance capitale pour le bien-être justement compris des pays directement intéressés, on doit admirer la patience d'agneau des peuples et le stupide entêtement des diplomates, et approuver la parole du bon Oxenstierne, par laquelle il apaisa son fils, qui ne se sentait pas digne du poste d'ambassadeur suédois : « An nescis, mi fili, quantilla prudentia mundus regatur? »

La politique balkanique de l'Autriche.

Quel profit l'Autriche a-t-elle retiré de l'annexion de la Bosnie et de l'Herzégovine? N'aurait-il pas mieux valu pour elle-même et pour le monde qu'elle se contentât d'occuper le pays, comme elle le faisait depuis 1878, d'après les clauses du traité de Berlin? L'annexion formelle a attisé le mouvement panserbe, qui, malgré les déclarations rassurantes de la Serbie, en mars 1909, a redoublé d'intensité. On ne réprime pas des mouvements nationaux. Le politique réaliste doit les prendre en considération, et s'il veut les diriger dans des voies qu'il a préparées, il doit chercher à satisfaire leurs exigences, saines et justifiées, parce que reposant sur la communauté de races, de langues et souvent de religions. C'est l'art des Anglais et la vraie raison de la grandeur coloniale de ce pays. Ils ont asservi les républiques sud-africaines, mais immédiatement après leur soumission, ils leur ont donné, dans les limites de la grande union sud-africaine, un self-government, et placé à la tête de l'Union, Botha, leur meilleur général. Ils ont agi de même avec leurs autres colonies, dès qu'elles ont été capables de s'administrer elles-mêmes. Le Canada et l'Australie sont, sous la domination de l'Angleterre, des Etats indépendants. Ils ne jouissent que des avantages d'une union avec l'Empire, sans en avoir les inconvénients. C'est ce qui explique l'attachement à la métropole des colonies, même de celles qui, récemment, ont été conquises par la force armée; c'est ce qui explique l'échec des spéculations allemandes sur des défections ou des soulèvements qui auraient causé des

difficultés aux Anglais, et poussé leurs colonies dans les bras des Allemands, de ces mêmes Allemands qui, avant d'avoir annexé la Belgique, ne trouvaient rien de mieux à faire que de bannir, par ordre militaire, le français des rues et de la vie publique.

Si l'Autriche, au lieu d'annexer la Bosnie et l'Herzégovine, avec l'aide de son alliée, avait reconnu comme naturel le mouvement national serbe et lui avait fait des concessions raisonnables, on peut affirmer en toute certitude que nous n'aurions pas de guerre aujourd'hui. Mais les Autrichiens s'y entendent sans doute mieux. Ils trouvent bon de traiter les peuples qui sont sous leur domination, les Italiens, les Croates, les Slavons, les Roumains, d'après la maxime :

Und willst du nicht mein Bruder sein So schlag ich dir den Schâdel ein (1).

Nous voyons aujourd'hui jusqu'à quel point ils sont allés dans l'application de ce précepte, non seulement à l'égard des Serbes, mais aussi des Italiens, et il se passera peu de temps avant qu'à la frontière roumaine, les effets de cette politique d'oppression ultra-réactionnaire se fassent sentir. Etant donnée la faiblesse de la politique autrichienne, on ne peut que s'étonner des succès diplomatiques que, avec l'appui de l'Allemagne, elle a toujours obtenus au cours de ces dernières années. L'Autriche et l'Allemagne n'ont, en vérité, aucune raison de déclarer que les diplomates européens « leur ont constamment marché sur les pieds ». Toutes les questions qui ont surgi durant ces derniers temps, ont

(1) Je te casserai la tête si tu ne veux pas être mon frère.

été, à l'exception de l'affaire du Maroc, des soi-disant « questions vitales » pour la monarchie des Habsbourg, si l'on ose parler de questions vitales à propos d'un cadavre. A celui-ci, l'habile diplomatie allemande a enchaîné le peuple allemand, sain de nature et vigoureux, pour tenter la fortune (surtout la mauvaise), « dans l'intérêt de la race germanique en Europe centrale », comme le dit si bien notre Livre blanc. Douce ironie! Le quart seulement de la population de l'Autriche appartient à la race germanique, mais, à cause de cette « protection des races » les questions orientales qui, suivant Bismarck, ne valaient pas les os d'un grenadier poméranien, nous coûteront les os de centaines de milliers de jeunes compatriotes et le travail de plusieurs générations.

Une mauvaise affaire certes 1 mais une affaire qui se serait brillamment terminée, si elle avait été conclue comme toutes celles de ces dernières années dans le domaine diplomatique et si elle n'avait pas été transportée sur le terrain militaire. L'Autriche avait remporté, par la réponse serbe à sa note, un des plus brillants succès de toute l'histoire diplomatique de l'Europe. La Serbie avait cédé à tous les exigences importantes de sa voisine. Elle n'avait fait des réserves que sur quelques points qu'elle était prête à discuter. Ce que l'Autriche avait obtenu dépassait tout ce qu'un Etat peut obtenir d'un autre Etat indépendant par des moyens diplomatiques. Et l'humiliation de la Serbie était en même temps une humiliation de la Russie. Au moment où l'Autriche, orgueilleusement et sans raison, rappelait son ambassadeur de Belgrade, son prestige dans les Balkans atteignait un éclat qu'il n'avait jamais eu et

qu'il ne retrouvera sans doute jamais. Ajoutons que ce succès n'était dû qu'au fort appui de l'allié allemand. Il est donc faux de répéter, comme on le fait constamment en Allemagne, que la Triple-Alliance a toujours été mise à l'écart et dupée par la Triple-Entente. Elle a, au contraire, dans tous les conflits, remporté une brillante victoire — dernièrement encore en juillet 1914.

Le kronprinz et le parti de la guerre.

Tout le monde en Allemagne parle de la politique d'encerclement et la rend responsable de la guerre. C'est encore un de ces faits que Ton rencontre constamment au cours de la campagne de justification qui cherche à représenter l'Allemagne comme l'agneau innocent et l'Angleterre comme le méchant loup. Les initiés connaissent exactement ce qui en est. Si le kronprinz rencontre, en campagne, MM. von Bernhardi ou Frobenius, les trois compagnons pourront se sourire comme les augures romains. Ils savent que nous n'avons pas été entraînés dans cette guerre par une nation étrangère, mais par notre volonté, ou plus justement par leur volonté. Maintenant qu'ils voient les conséquences affreuses de leur acte, ils tâchent de le nier, mais leurs écrits se dressent contre eux comme des témoignages sanglants.

Que lit-on dans l'introduction de Deutschland in Waffen, le livre du kronprinz? Ceci :

Nous vivons dans un temps qui, avec une particulière suffisance, accentue la fière élévation de sa culture, qui se vante trop volontiers de son cosmopolitisme et se plait aux rêves enthousiastes

d'une paix éternelle possible. Cette conception de la vie n'est pas allemande (undeutsch) et ne nous convient pas. L'Allemand qui aime son peuple, qui croit à la grandeur et à l'avenir de notre patrie et qui ne veut pas savoir son prestige diminué ne doit point écouter ces rêveries et se laisser endormir par la berceuse de la paix des utopistes... Depuis la dernière grande guerre, l'Allemagne a eu une période d'essor économique qui a en soi quelque chose d'inquiétant. Le bien-être a augmenté dans toutes les classes de la société de telle façon que les exigences touchant à la manière de vivre et le luxe se sont accrus considérablement. Nous ne méconnaissons pas que cet essor a produit beaucoup de bien, mais les mauvais côtés sont affligeants et menaçants. L'argent a acquis chez nous une valeur que l'on ne peut considérer sans crainte. Les vieux idéals, et même le prestige et l'honneur de la nation, sont méprisés, car pour gagner de V argent, il faut la paix, la paix à tout prix. Cependant, l'histoire nous apprend que les Etats chez lesquels l'intérêt commercial était le facteur dominant sont misérablement allés à la ruine. Les sympathies des peuples cultivés vont aujourd'hui, comme dans les batailles de l'Antique, à l'armée qui se bat vigoureusement et bravement, aux courageux guerriers qui, comme Lessing fait dire à son Tellheim, sont des soldats pour leur pays par amour de la chose pour laquelle on combat...

Certes, l'habileté de la diplomatie peut et doit retarder les conflits pendant un certain temps, parfois les résoudre. Certes, tous ceux qui revêtent des emplois importants seront, au moment de la grande décision, pleinement conscients de leur énorme responsabilité. Ils devront comprendre que l'immense incendie, une fois allumé, ne pourra plus être rapidement et facilement éteint. Comme l'éclair qui rétablit l'équilibre entre deux couches d'air chargées d'électricité différente, l'épée sera et restera jusqu'à la fin du monde le facteur dominant en toutes choses... C'est pourquoi celui qui aime sa patrie et qui croit au grand avenir de notre peuple, doit, pour sa part, contribuer à ce que le vieil esprit militaire de nos pères ne se perde pas et ne soit pas affaibli. L'épée seule ne fait pas tout, mais le bras endurci qui la manie. Chacun de nous doit se maintenir apte au métier des armes et se préparer moralement pour la grande heure où le kaiser appellera sous les drapeaux. A cette heure, toutes nos forces physiques et morales appartiendront

au pays, et toutes nos « capacités » devront être tendues vers cette volonté de vaincre, qui n'a jamais été sans succès dans l'histoire.

Cette citation pourrait suffire, mais voici quelque chose d'encore plus caractéristique : la description d'un exercice fait par le régiment des Gardes du Corps, au camp de Dôberitz :

Les casques d'acier étincellent. Chaque cavalier s'efforce, en galopant, de garder sa direction et son alignement — ce qui n'est pas une bagatelle, eu égard à la poussière et au sol inégal. Plusieurs tombent, et la troupe passe sur eux. Là où on rabote, des copeaux volent... Dans le fracas de la masse au galop, un ordre retentit, clair et vibrant : « Front! » Les brides tourbillonnent. La ligne est magiquement reformée. Un front de cinq escadrons de gardes du corps qui s'avance avec bruit. Le signal : « Marche! » est donné. On exige des chevaux le maximum d'efforts, et les cavaliers s'ébranlent en criant « Hourrah! », le corps incliné en avant, la lance en arrêt... Pour celui qui a participé à de telles charges, il n'existe rien de plus beau au monde. . Et cependant, quelque chose paraît encore plus beau au vrai cavalier : que cela se passe de la même façon, mais qu'à la fin de cette course rapide, l'ennemi chevauche à notre rencontre et engage le combat pour lequel nous sommes exercés et dressés, le combat à mort. Combien de fois ai-je entendu pendant de telles charges le cri ardent d'un camarade : « Sacrebleu! si c'était sérieux! »... Reitergeist! Tous ceux qui sont de vrais soldats doivent le sentir et le comprendre : Duke et décorum est pro patria mort.

Ce même esprit agressif (attakengeist) se retrouve dans le discours d'adieu adressé par le Kronprinz aux hussards de Dantzig. Le jeune héros belliqueux devient sentimental, parce qu'il ne pourra plus chevaucher à la tête de ses hussards. Il « enterre sa jeunesse », mais la pensée suivante le console :

On peut me séparer de vous, mais mon cœur et mon esprit demeureront avec vous. Lorsque le Roi appellera et que le signal

« Marche! Marche! » retentira, pensez à celui dont le désir le plus ardent a toujours été de pouvoir vivre avec vous ce moment de félicité soldatesque.

Ce moment est arrivé. Sacrebleu! c'est devenu sérieux! Les hussards ont galopé à la mort et ont été fauchés comme des épis! Où était- il donc leur colonel en ce moment? Pourquoi ne chevauchait-il pas à leur tête, lui qui porte encore le seyant uniforme de son régiment de la mort, pourquoi ne s'est-il pas lancé contre l'ennemi aux cris de hourrah! hourrah!? Pourquoi a-t-il laissé passer ce moment de félicité soldatesque?

On laisserait ce jeune Monsieur — « Quels sont donc les mérites de ce jeune Monsieur », demandait un jour Bebel au Reichstag — au jugement de sa conscience, s'il n'avait malheureusement pas été cité au cours de cette guerre, dont lui et ses gens sont en tout premier lieu responsables, comme une sorte de héros national allemand.

Il est depuis longtemps le chef incontesté des chauvins et des nationalistes allemands et il donne le ton à « l'orchestre national ». Le kronprinz est grand et Liman est son prophète (1).

En le combattant, on combat ce courant qui a entraîné l'Allemagne à la guerre, — sans qu'elle fût provoquée ni contrainte, sans qu'elle eût un but pratique, — et qui nous conduira à notre ruine si nous ne l'arrêtons pas.

Ce qui cause le malheur des rois, c'est qu'ils ne

(1) Der Kronprinz, Gedanken iïber Deutschlands Zukunft, par Paul Liman ; Minden, chez Wilhelm Kohler,

veulent pas entendre la vérité. Mais elle est plus forte qu'eux. Elle frappe à leur porte avec des doigts d'airain; elle retentit à leurs oreilles. Si l'Allemagne, comme le dit le chancelier, ne se laisse pas dompter, la liberté se laisse encore moins dompter. Elle déchire les voiles qui la recouvrent et elle apparaît resplendissante et nue à la lumière du jour.

La politique d'encerclement.

La politique d'encerclement est, pour ainsi dire, un des voiles avec lequel on s'efforce de recouvrir la vérité. Que signifient ces mots : politique d'encerclement? Chacun les prononce, sans connaître exactement l'idée qu'ils expriment. S'ils en expriment une, ce n'est peut-être que celle-ci : une politique qui cherche à entourer l'Allemagne et l'Autriche d'une alliance de puissances adverses périphériques. C'est donc une conception, géographique.

Quelle tendance agressive résulte de la situation géographique fortuite des puissances de l'Entente? Des desseins agressifs peuvent ils être précisés ou prouvés par une situation géographique? N'aurait-il pas été aussi dangereux pour l'Allemagne et pour l'Autriche que l'Italie ou même l'Amérique fît partie de l'Entente, à la place d'une des puissances qui la composent actuellement?

On a appelé la Triple-Entente un « encerclement », on aurait pu nommer la Triplice un « écartement » (Auskreisung); les trois Etats centraux forment une sorte de bloc duquel les puissances de la Triple-Entente sont exclues. L'un des groupements est aussi bien défensif

ou offensif que l'autre. La constellation géographique n'est qu'une conséquence fortuite de la suite chronologique des alliances. Si l'Italie n'avait pas été engagée au moment où Edouard Vil renonçait à la splendide isolation, il est probable que celui-ci l'eût fait entrer au lieu de la Russie dans son système d'alliances. Il aurait certainement préféré la démocratique Italie, avec laquelle son pays n'avait que des intérêts communs, à un allié dont la politique retardataire et les intérêts asiatiques opposés faisaient un « ami » très malvenu potfr l'Angleterre. Les groupements des puissances Européennes résultent de circonstances historiques et de connexions d'intérêts. Leur configuration géographique n'a aucun rapport avec le caractère et les tendances des deux groupes.

Il est donc faux de considérer la position excentrique des puissances de l'Entente comme un danger en soi pour les empires alliés. Personne ne prouvera que celles-là aient eu des desseins agressifs. On dit en Allemagne que l'Angleterre était envieuse ou jalouse de l'essor de notre commerce. La jalousie ou l'envie sont des sentiments, mais non des actes. Quand, où et comment l'Angleterre a-t-elle cherché à traduire en faits sa jalousie contre ï Allemagne ou autrement dit à attaquer celle-ci. Jamais et nulle part. Aucune action de l'Angleterre ne permet de conclure qu'elle a eu, d'accord avec ses alliés, le dessein d'attaquer militairement l'Allemagne. Elle a, il est vrai, soutenu diplomatiquement la France pendant le conflit marocain, mais elle en avait le droit, d'après le traité de 1904, et elle était libre d'agir d'après ses obligations et ses intérêts. L'Autriche ne nous at-elle d'ailleurs pas appuyés au cours du même conflit?

De notre côté, n'avons-nous pas toujours tenu pour l'Autriche dans les questions orientales? Pourquoi donc l'appui diplomatique d'un pays allié ou ami serait-il défensif dans un cas et offensif dans l'autre? Encore uns fois : Oà est la preuve des desseins agressifs de l'Angleterre à notre égard?

On m'objectera les conventions navales et militaires que l'Angleterre avait conclues avec la France et allait signer avec la Russie. Mais W avons- nous pas établi des conventions militaires avec l'Autriche qui réglaient jusqu'au dernier canon et à la dernière compagnie l'appui mutuel que nous devions nous prêter en cas de guerre? Les Etats-Majors des deux pays n'ont-ils pas échangé continuellement des visites et tenu des conférences? Si nos étroits traités militaires avec l'Autriche n'avaient pas de caractère offensif, pourquoi les accords beaucoup moins précis établis par des officiers français et anglais et qui dépassèrent à peine le cadre d'un entretien en auraient-ils eu un (1)? Les accords comme les documents l'établissent, n'engageaient absolument à rien. Ils n'avaient pas pour base l'engagement de se prêter mutuellement aide militaire. L'Entente franco-anglaise laissait à chacun des deux Etats pleine liberté de décider si, dans un cas donné, ils se prêteraient mutuellement l'appui de leurs forces (2). Même si une tierce puissance attaquait sans avoir été provoquée, cette liberté subsisterait. Ce n'est que lorsque les deux pays se seraient volontairement résolus à une coopération — et seule-

(1) Cf. le discours de Grey, à la Chambre des Communes, le 3 août 1914, Livre bleu pp. 89-96.

(2) Cf. la lettre de Grey à Cambon. Livre bleu, p. 90.

ment dans ce cas — que les entretiens des officiers auraient une conséquence pratique.

En ce qui concerne la politique européenne, les relations anglo-russes étaient beaucoup moins étroites que les relations anglo -françaises. Les conventions que l'Angleterre avait conclues avec la Russie concernaient exclusivement les sphères d'intérêt en Asie et ne contenaient aucune obligation quant à l'Europe. L'Angleterre participa si peu à l'alliance franco-russe qu'elle ne connaissait même pas le texte du traité (1).

Non seulement la Grande-Bretagne n'avait ni le dessein ni l'obligation de nous attaquer mais, en outre, elle n'en avait aucune raison. Quel profit eût-elle retiré d'une guerre avec nous? Nous parlons constamment de « l'esprit de boutique » anglais, et nous nous plaisons à opposer à notre enthousiasme patriotique le « sens commercial » froid et réfléchi de l'Anglais. Nous ne devrions donc pas croire que ce peuple de marchands pût commettre jamais la folie d'assommer ses meilleurs clients. Un pays où les généraux, les colonels de cavalerie et les anti-négociants sont tout puissants, peut être capable d'un acte aussi insensé, mais non un peuple dont les politiques dirigeants sont issus des classes commerçantes, ou tout au moins sont pénétrés de l'esprit commercial du monde moderne.

La vérité est que l'Angleterre n'a jamais eu de desseins agressifs à notre égard, n'a jamais conclu d'alliance offensive qui fût dirigée contre nous et n'a jamais incité qui que ce soit à nous attaquer.

Ces quinze dernières années, depuis le premier con-

(1) Cf. le Livre bleu, p. 91.

grès de La Haye, l' Angleterre a fait toutes les tentatives pour arriver à une entente politique avec l'Allemagne, et sur la base de celle-ci à une limitation réciproque des armements navals.

L'Allemagne a fait échouer toutes ces tentatives par sa mauvaise volonté ou par sa déraison.

On sait que, lors de l'affaire de Fachoda, les relations franco-anglaises ont été très tendues et qu'une guerre a failli éclater entre ces deux pays. A ce moment l'Angleterre chercha à sortir de sa « splendid isolation » et à conclure une entente avec nous. Nos politiques clairvoyants n'ont pas su profiter de l'occasion. S'ils n'avaient pas laissé, passer le moment favorable, ils auraient, sans armements ruineux, sans coup férir et pour toujours, assuré la continuation de l'essor de notre vie économique et de notre culture et fait bénéficier le monde d'une paix durable.

Angleterre et Allemagne.

Le premier congrès de La Haye.

Le 28 août 1898, parut dans la Feuille officielle de Pétersbourg le fameux manifeste du tsar en faveur de la paix. Les desseins du tsar étaient loyaux et les buts proposés aux peuples européens — paix durable et sincère, limitation des armements qui, même en temps de paix, conduisaient peu à peu les peuples à la ruine économique — ces buts resteront ceux auxquels les efforts de tous les chefs d'Etats devront tendre.

Comment l' Angleterre et V Allemagne accueillirentelles ce manifeste?

Tandis qu'en Angleterre, l'opinion publique, en harmonie avec le gouvernement, le saluait avec la plus grande sympathie, tandis que le ministre des affaires étrangères pouvait faire part à Pétersbourg de cette approbation unanime, le gouvernement allemand, lui, fit au manifeste un accueil froid. Il se forma bien, en Allemagne, un mouvement populaire en faveur des idées exprimées par le tsar, mais seule la « Sozialdemokratie » reconnut l'importance capitale de ces idées qu'elle avait toujours défendues, et qui, pour la première fois, étaient formulées de si haut. Les Krlegshetzer revinrent naturellement en scène. « Utopies », « chimères », furent les mots les plus doux qu'ils appliquèrent à l'œuvre du tsar. Quelques-uns allèrent même — conformément à la tactique usuelle et toujours suivie depuis lors — à affirmer stupidement que la Russie ne voulait amener les autres Etats à limiter leurs armements qu'afin de pouvoir mieux augmenter les siens en secret et poursuivre la réalisation de ses aspirations panslavistes.

Ce fut naturellement un Allemand, le professeur municois de droit international Stengel, qui battit le record des attaques de ce genre; avant même que la conférence se fût réunie, il lui formula un pronostic des plus défavorables. Pour l'en récompenser, le ministère des affaires étrangères le délégua immédiatement pour représenter l'Allemagne au congrès de La Haye.

L'initiative de celui-ci était dû au conseiller d'Etat russe von Bloch et à des influences anglaises. En 1890 déjà, le premier ministre anglais Salisbury avait dressé un tableau du coût des armements militaires européens et avait communiqué au kaiser — sans obtenir, du reste,

le moindre résultat — cet écrit confidentiel. Les efforts de Salisbury eurent du succès seulement lorsque la conférence internationale de 1896 les appuya énergiquement et que lui-même, dans un remarquable discours au Guidhall, montra le déplorable effet des armements sans cesse croissants et, finalement, fit remettre au tsar, par le comte Lambsdorf, tous les documents se rapportant à cette question (1).

L'attitude de l'Angleterre et de l'Allemagne avant le Congrès fut la même que celle durant le Congrès. Celui-ci, malgré toutes les manifestations antipathiques, s'ouvrit le 18 mai 1899 à La Haye. Vingt-six Etats y participèrent. Pendant toutes les négociations ce fut le même spectacle : d'un côté l'Angleterre, prenant l'initiative de tous les efforts tendant à amener une diminution du fardeau des armements et à régler, par voie légale, les conflits entre les peuples, appuyée par la France, la Russie, l'Amérique et, naturellement, par tous les petits Etats; de l'autre côté, l'Allemagne suivie de sa fidèle alliée, l'Autriche. L'opposition de l'Allemagne fut parfois si violente que si les autres n'avaient pas modéré leurs désirs, le Congrès n'eût pu que se dissoudre.

En guise d'introduction à la question du désarmement, le kaiser prononça, à Wiesbaden, un discours où il déclarait qu'une « épée bien aiguisée » était la meilleure garantie de paix. Nous verrons, au cours de ce chapitre, qu'il appartient au système allemand d'ouvrir le concert européen des chalumeaux de paix par une fanfare guerrière prussienne.

(1) Cf. Fried, Handbuch der Friedensbewegung, I, p. 204.

La proposition russe tendait à ne pas augmenter, pendant cinq ans, la force des armées sur pied de paix et le budget militaire, et durant trois ans les effectifs des marines. Cette proposition, brillamment défendue par le plénipotentiaire russe — il s'attacha à montrer avant tout que la concurrence des armements était vaine, puisque le rapport entre les forces des différents Etats reste toujours le même — fut combattue énergiquement par le délégué militaire allemand, général Gross von Schwarzhof. Si Léon Bourgeois, le plénipotentiaire français, qui montra que la limitation des armements était exigée par la culture et était un devoir incombant à chaque Etat, n'avait pas réussi à réunir les voix sur une résolution formulée par lui, mais sans aucune portée pratique, les délibérations du Congrès sur ce point auraient totalement échoué.

La teneur de cette résolution était : « Une limitation des charges militaires qui accablent aujourd'hui l'humanité est hautement souhaitable pour l'accroissement du bien-être moral et matériel de l'humanité. »

Cela n'a pas empêché les gouvernements européens, et surtout le cabinet allemand, d'augmenter les armements de telle sorte que le ballon gonflé à éclater finit par faire explosion et déchaîna l'incendie dans le monde entier.

La proposition russe visant à la création d'une cour d'arbitrage internationale n'eut pas un sort meilleur. Cependant elle était fort modeste : elle tendait, il est vrai, à introduire l'obligation de se soumettre au jugement d'une telle cour, mais elle ajoutait que cette obligation n'existerait pas pour les questions touchant à la vie ou à l'honneur d'un Etat. Comme chaque Etat

pouvait décider ce qui, pour lui, était une question de vie ou d'honneur, on conviendra que cette proposition n'avait rien de révolutionnaire. Au fond, il faut le regretter, car les plus grands progrès que l'humanité a faits, elle les doit, non à la guerre comme les adorateurs de celle-ci le disent, mais aux révolutions. Elle fut approuvée par presque tous les délégués; seule, l'Allemagne y fit des objections; la soumission à une cour d'abitrage ne répondait pas, disait le professeur Zorn, « aux traditions de la politique bismarkienne ».

L'opposition de l'Allemagne sur ce point fut si vive que les délibérations ne purent être poursuivies et durent être suspendues pendant quinze jours, jusqu'à ce que Zorn eût reçu de nouvelles instructions de Berlin. Il s'en fallu de peu qu'elles se continuassent sans la participation de ce pays. Finalement on se résolut, au lieu de laisser tomber à l'eau toute la chose, à céder à la volonté de Berlin et à instituer à la place de la soumission obligatoire au Tribunal, la soumission volontaire. L'Allemagne eut de nouveau le mérite de contrecarrer un progrès décisif dans la voie de l'organisation pacifique des peuples. L'institution d'un Tribunal arbitral permanent à La Haye fut au début combattue par l'Allemagne. Elle ne l'accepta que lorsqu'il fut décidé que chaque Etat serait libre d'y recourir. Le Congrès de La Haye, malgré l'Allemagne et l'Autriche et grâce aux efforts de la France et de l'Angleterre, qui appuyèrent vigoureusement les tendances pacifiques de la Russie, ne laissa pas cependant de marquer un pas important dans la voie d'une organisation juridique des Etats et d'une diminution progressive des armements qui devaient délivrer les peuples écrasés par ceux-ci.

Entre la première et la seconde conférence de La Haye. Le gouvernement libéral anglais.

Entre les deux conférences de La Haye — la seconde siégea de juin en octobre 1907 — il se passa dans les Etats européens des événements qui sont très caractéristiques de l'attitude prise par ces pays et leurs gouvernements en face des problèmes posés au premier Congrès de La Haye et qui font nettement ressortir le contraste entre l'Angleterre et l'Allemagne.

Déjà avant le Congrès de 1899, le premier lord de l'Amirauté, Sir Goschen, avait, le 9 mai 1891, fait au nom du parti conservateur une déclaration précise en faveur d'un règlement conventionnel du système des armements. Elle fut renouvelée en 1903 par le ministre Chamberlain qui déclara qu'elle engageait toujours le cabinet britannique (1).

En 1905, le parti libéral arriva au pouvoir et Campbell- Bannermann, un pacifiste convaincu, devint chef du ministère. Le nouveau gouvernement entreprit immédiatement une action énergique dans le sens de celle qui, à cause de l'opposition de l'Allemagne, n'avait obtenu au Congrès de La Haye qu'un résultat pratique fort modeste.

L'activité du parti libéral fut si large et si riche, qu'il est impossible, dans le cadre de ce travail, d'en relater toutes les manifestations. Dans des discours au Parlement, dans des conférences interparlementaires, au Guidhall et dans les cercles, au cours des relations diplomatiques avec les puissances, dans des articles

(1) Cf. Fried, Handbuch der Friedensbewegang, II, p. 767.

de journaux et de revues, les ministres anglais ne se lassèrent pas de montrer les funestes effets de la folie des armements terrestres et maritimes et de chercher les remèdes à cette situation ruineuse. Les mêmes hommes que le peuple allemand regarde comme les instigateurs et les artisans raffinés de la guerre et auxquels certains historiens de notre pays osent enlever l'honneur personnel, les Grey, Haldane, Lloyd George, Campbell-Bannermann, Asquith et d'autres, se donnèrent avec chaleur à ce problème qui, comme ils le virent bien, intéressait non seulement la vie même de l'Angleterre, mais celle de toute l'Europe. Dans son discours ministériel, Campbell s'écriait : « la politique des énormes armements entretient et nourrit l'idée que la violence est la première, sinon la seule manière de résoudre les conflits internationaux. »

« Je désirerais, disait le ministre de la guerre Haldane le 8 mai 1906 à la Chambre des Communes, que nous fussions arrivés si loin que les peuples pussent aborder en commun la question de la limitation des armements. Ce n'est que par une action commune que nous pourrions nous libérer du poids des armements. »

Au cours d'un banquet, le 26 septembre de la même année, le ministre-président exprima l'espoir que l'accord qui venait de se faire à propos du Maroc — le traité d'Algésiras avait été signé le 7 avril — rendrait possible une diminution des dépenses militaires et déclara que Y Angleterre prendrait les devants dans cette question.

L'Angleterre réalisa son dessein. Le projet de programme élaboré par la Russie pour le second Congrès de La Haye, laissait de côté le problème des arme-

ments. Le gouvernement russe avait sans doute conclu de l'attitude de l'Allemagne au premier Congrès que toutes les discussions à ce sujet seraient vaines. Mais le cabinet libéral anglais intercéda énergiquement pour que la question des armements figurât dans le programme, à côté de celle du Tribunal arbitral. Une proposition dans ce sens, faite à la Chambre des Communes par le député socialiste Vivian, fut votée à l'unanimité par des hourras, et le secrétaire d'Etat, aux affaires étrangères, sir Edward Grey, se rallia, au nom du gouvernement, à la résolution du Parlement. « Jamais, disait Grey, l'opinion publique européenne ne s'est autant préoccupée de la paix que maintenant et, néanmoins, les dépenses pour les armées et les marines s'alourdissent incessamment. Le Congrès de La Haye ne pourrait pas faire une œuvre plus méritoire que de rendre moins coûteuses les garanties de paix. On dit : vous devriez attendre les autres puissances; mais dans les conditions actuelles, toutes les puissances s'attendent les unes les autres et, un jour, l'une d'elles devra faire le premier pas. Au nom du gouvernement, j'accepte et je salue la résolution comme une réjouissante manifestation de l'opinion publique (1). »

Lorsque, en juillet 1906, l'Union interparlementaire se réunit à Londres — 620 députés de 23 pays — le premier ministre Campbell prononça un remarquable discours d'ouverture : « Au nom de l'humanité, dit-il aux participants, insistez pour que votre gouvernement se rende au Congrès de La Haye avec la ferme vo-

(1) Cf. Fried, Handbuch der Friedensbewegung, tome II, p. 169.

lonté, avec laquelle nous espérons y aller, d'alléger les budgets de Tannée et de la marine. »

Le politique américain Bryan, actuellement ministre des affaires étrangères, s'exprima dans le même sens. Une résolution correspondante fut adoptée à l'unanimité.

Campbell se prononça encore plus nettement à la Chambre des Communes en faveur d'une limitation des armements, le 5 mars 1907, quelques mois avant l'ouverture du Congrès. Il déclara que c'était le devoir de l'Angleterre de porter cette question devant la deuxième conférence de La Haye, « car nous sommes d'avis qu'un fort courant existe parmi les hommes cultivés de l'Europe... pour que les énormes dépenses, que l'état actuel a apportées avec lui, soient définitivement réduites. Nous désirons nous placer au premier rang de ceux qui partagent l'opinion que l'attitude belliqueuse des puissances les unes vis-à-vis des autres, comme elle ressort de l'accroissement excessif des armements, est une malédiction. Il est à souhaiter que nous l'enrayons le plus tôt possible (1), »

Les hommes dirigeants des Etats européens et américains exprimèrent les mêmes idées que les ministres anglais. Léon Bourgeois, à Paris, Tittoni, l'ex-ministre des affaires étrangères d'Italie, à Rome, Roosevelt, dans son message au Congrès, tous parlèrent en faveur d'une convention réglant les armements et d'un examen de la question par la conférence de La Haye.

Seules l'Allemagne et l'Autriche firent de nouveau brillamment exception. A la Délégation autrichienne, le comte de Goluchowski ne fit à une interpellation qu'une

(1) Cf. Fried, op. cit., tome II, p. 171.

réponse évasive. En Allemagne, à la seule pensée qu'une discussion internationale pourrait avoir lieu sur ces questions, les chauvins crièrent comme de beaux diables. On fit entendre, comme d'habitude, que les efforts des grandes puissances n'étaient au fond qu'une ruse perfide pour ôter à l'Allemagne tout moyen de se défendre. On voyait même dans le fait de faire figurer au programme la question des armements, un danger de guerre menaçant. « Plus le Congrès de la Paix s'approche, lit-on dans un article de fond de la Tâgliche Rundschau du 9 avril 1907, plus on s'aperçoit qu'un caractère éminemment « trouble paix » lui est inhérent.

Le député Bassermann disait que la situation ne pourrait s'améliorer que si nous supportions heureusement l'épreuve du Congrès. Le ministre de la guerre déclarait ostensiblement que l'Allemagne était prête. Le député Liebermann von Sonnenberg concluait un discours chauvin au Reichstag par cette apostrophe courageuse : « Qu'ils viennent! ». Et last not least, le prince de Biïlow n'attendait rien des débats du problème. Il fit connaître sa résolution de « laisser diriger à La Haye les puissances qui se promettaient une discussion couronnée de succès ».

Telle fut la réponse de l'Allemagne à la proposition anglaise tendant à établir une convention internationale au sujet des armements.

Le deuxième Congrès de La Haye.

Angleterre et Allemagne.

Les choses se passèrent au Congrès comme elles s'étaient passées, pendant la période qui le précéda

immédiatement et durant les délibérations du premier Congrès. L'Angleterre désirait discuter le problème des armements; mais l'Allemagne ne le voulut pas. Pour éviter un conflit, on trouva l'issue suivante : le premier délégué anglais, Sir Edward Fry, ministre de la justice, prononça une harangue dans laquelle il éclaira le problème sous toutes ses faces et proposa une résolution déclarant qu'une étude plus sérieuse de la question serait « hautement souhaitable ». Conformément à la convention, aucun débat ne devait avoir lieu. Aussi la proposition fut-elle acceptée à l'unanimité (1).

L'Allemagne venait encore d'obtenir un brillant succès et une nouvelle voie se trouvait fermée au progrès.

Lorsque, dans la séance du Reichstag du 21 novembre 1907, Bebel interpella le prince de Bûlow sur l'attitude des délégués allemands au Congrès, celui-ci put véridiquement répondre que les délégués allemands n'avaient pas participé à un débat sur la question des armements, parce qu'il n'y en avait point eu. Il oublia seulement d'ajouter que c'était l'Allemagne qui n'avait point admis de discussion.

En Angleterre, l'insuccès des généreux efforts tentés par les chefs libéraux causa une déception générale. Peu de mois avant sa mort, Campbell-Bannermann l'exprima en ces termes :

« Nous avions espéré qu'un grand progrès serait fait dans la voie de mettre un frein à la concurrence croissante des armements. Nous avons été déçus. »

On était déçu, mais non découragé. Une entente internationale ayant échoué, on essaya d'arriver à une

(1) Cf. Fried, I, p. 261.

entente particulière et directe avec l'Allemagne. Nous verrons plus loin avec quel succès.

Outre le problème des armements, la question d'une cour d'arbitrage international occupa en premier lieu le Congrès de La Haye. Il s'agissait de donner une forme harmonieuse à l'ébauche de 1899. Le principe de l'obligation que l'Allemagne avait fait échouer devait être introduit dans les arrêtés précédents. Afin d'éviter la résistance de l'Allemagne, on élabora un projet très compliqué. Les puissances cosignataires s'engageraient à se soumettre à ce tribunal, mais lorsque les questions ne toucheraient pas aux intérêts essentiels ou à l'indépendance des partis en querelle.

Ce principe d'une obligation limitée fut combattu par l'Allemagne. On chercha à lui donner tout de suite d'autres formes afin de satisfaire cette puissance. Mais le projet édulcoré n'eut pas davantage son adhésion. Elle le repoussa — avec l'Autriche — cependant que la grande majorité des Etats, y compris la France, l'Angleterre et la Russie, l'acceptaient par 32 voix contre 9.

Le tribunal international n'était pas encore, si je puis dire, au bout de son Calvaire. On proposa que la Convention adoptée à une aussi forte majorité engageât au moins les Etats qui y avaient adhéré. Mais le baron von Marschall déclara que ce serait une violation du principe d'unanimité. Le Congrès dut se contenter de formuler une vague déclaration qui exprimait l'adhésion des Puissances au principe d'un arbitrage obligatoire, mais qui, en cas de conflit, « réservait à chaque Etat le droit de maintenir son point de vue ».

Donc de nouveau et toujours des succès de l'Aile-

magne! Notre titre de gloire est d'avoir été partout l'obstacle qui a empêché une entente entre les peuples. Il nous restera incontestablement, mais il a, certes, peu contribué à nous faire aimer dans le monde.

L'Angleterre propose à l'Allemagne une entente politique et une convention navale.

A peine le Congrès s'était-il dissout, que les ministres anglais se remirent à l'œuvre afin d'atteindre le but qu'ils s'étaient proposé. Après. que les points en litige entre la France et l'Angleterre eurent été réglés par le traité de 1904, et que tous les conflits d'intérêts anglorusses eurent été résolus par la convention de 1907, le ministre anglais, à la tête duquel Asquith avait succédé à Campbell, considéra comme sa tâche la plus importante de donner aux relations anglo-allemandes une base qui fut propre à exclure la possibilité de nouveaux conflits. Entre l'Allemagne et l'Angleterre il n'existait presque pas de conflits d'intérêts et de « surfaces de friction ». Les difficultés qui avaient surgi au sujet de l'Est- Africain avaient été réglées en 1890 par Caprivi et Salisbury : les Allemands reçurent Helgoland et les Anglais des concessions dans l'Est de l'Afrique. Les questions d'Asie-Mineure n'offraient pas matière à des conflits très sérieux. Le traité conclu au commencement de l'été 1914, malgré la tension de la situation politique, prouvait que les sphères d'intérêts anglaises et allemandes pouvaient assez facilement être délimitées quand la bonne volonté était réciproque.

Pourquoi, se demandaient le gouvernement et l'opinion publique anglais, pourquoi cette concurrence, tou-

jours plus funeste pour les deux nations, des armements navals? Si les deux pays veulent la paix, pourquoi se ruinent-ils par des dépenses militaires? Si l'un des pays propose une limitation des armements, comme l'Angleterre l'a fait aux deux congrès de La Haye, et que l'autre repousse constamment toute limitation, ne peuton pas soupçonner à bon droit que ce dernier nourrit des desseins inavouables contre celui qui fait les avances?

Cette question devait tout naturellement se poser au peuple anglais, qui pouvait également se demander : que dirait V Allemagne et toute V Europe si l'Angleterre, qui est déjà la première puissance maritime, allait tout à coup mettre sur pied une armée de terre qui finirait par être aussi forte que l'armée allemande? N'y verraiton pas, avec raison, une menace contre les autres Etats concurrents du continent? La loi navale allemande, constamment développée dans un temps très court, qui en vingt ans a donné à l'Allemagne la seconde place parmi les puissances maritimes, plaçait l'Angleterre devant ce dilemne : ou bien répondre aux armements allemands par une augmentation correspondante de ses propres armements, ou bien essayer de remplacer le projet de convention internationale qui avait échoué à La Haye, par un traité particulier entre l'Angleterre et l'Allemagne.

Le ministre Asquith choisit d'abord la seconde voie, la plus épineuse, étant donné que l'Allemagne s'était toujours refusée à se laisser limiter dans ses armements navals.

Un homme de bon sens ne comprendra pas du tout ce refus. Il faut sans doute la perspicacité supérieure d'hommes d'Etat doués par Dieu pour pouvoir contes-

ter la justesse du simple exemple suivant : l'Angleterre dit à l'Allemagne : Nous considérons le rapport actuel de nos flottes 16 à 10 comme convenable. En tout cas, n'ayant pas d'armée suffisante, je suis obligée de le maintenir pour protéger mon commerce, mon domaine colonial et pour ne pas perdre mon rang. Si tu admets, Allemand, cette proportion, tant mieux pour nous deux : dans ce cas, la concurrence des armements est vaine, car nos forces resteront toujours dans le même rapport. Mais si tu ne l'admets pas, tant pis pour toi. Pour chaque navire que tu lanceras, j'en lancerai deux et le rapport 16 à 10 se modifiera à ton désavantage. Si tu construis dix vaisseaux, l'effectif de ta flotte atteindra vingt bâtiments. Mais, pendant le même temps, j'en construirai vingt, et ma flotte se composera de trentesix bâtiments, etc. L'écart entre nos deux flottes s'accroîtra toujours et le rapport entre elles te sera de moins en moins favorable. Finalement, nous serons l'un et l'autre ruinés. Il en sera de nous comme de deux lions qui se dévorent mutuellement jusqu'à ce qu'il ne reste plus que leurs queues. Choisis. Si tu adoptes ma première proposition, ta sécurité sera la même dans dix ans qu'aujourd'hui et tu épargneras tes hommes et ton argent. Si tu te décides en faveur de la seconde, ta sécurité diminuera chaque année et tu te ruineras peu à peu. Tu m'entraîneras, il est vrai, avec toi à la ruine — mais c'est une piètre consolation.

Un bambin qui vient d'apprendre le livret comprendrait ce calcul et choisirait sans hésiter la première proposition. Le gouvernement allemand ne put pas le comprendre, et les longs pourparlers, toujours entamés par l'Angleterre — j'aimerais les nommer « la guerre

de sept ans des armements » (1907-1914) — échouèrent. On peut même soutenir que l'insuccès des négociations, qui ont amené un accroissement constant des armements, lesquels ont rendu la situation politique toujours plus tendue, a contribué pour une bonne part à ce que de cette guerre d'armements une véritable guerre ait résulté.

La responsabilité en incombe exclusivement à l'Allemagne. Un court exposé des événements va nous le montrer.

Au dix-septième Congrès de la Paix qui siégea à Londres en juillet et août 1911, le ministre des finances, Lloyd George, se prononça, en paroles enflammées, pour une entente anglo-allemande et déplora « qu'il fût nécessaire, au vingtième siècle de l'ère chrétienne, qu'une assemblée se réunit dans un pays civilisé pour élever des protestations parce que des Etats chrétiens dépensaient annuellement 400 millions de livres (10 milliards de francs), pour préparer une nation à exterminer l'autre ». Le ministre Asquith, au banquet du lord-maire, en 1908, donna l'assurance que « l'Angleterre saisirait avec joie la main qui lui serait loyalement tendue ». Le 16 mars de la même année, Asquith déclara à la Chambre des Communes que les propositions tendant à une limitation des dépenses navales que l'Angleterre avait, à plusieurs reprises, faites à l'Allemagne, avaient été vaines. Ces paroles d'Asquith furent, à fin mars, l'objet d'un débat au Reichstag. Plusieurs orateurs y conjurèrent le gouvernement d'étreindre plus énergiquement la main que nous tendait l'Angleterre. Mais le député Bassermann eut toutes sortes d'hésitations et de craintes; il prépara le terrain au

prince de Bûlow qui contesta que l'Angleterre eût fait des propositions précises et qui « ne se promettait aucun succès réel de négociations au sujet d'une limitation de la flotte ».

Les explications de Bùlow provoquèrent un nouveau débat à la Chambre des Communes. Sir Edward Grey y prononça un discours très important sur la concurrence des marines anglaise et allemande. L'Angleterre, disait Grey, a besoin de sa flotte comme l'Allemagne de son armée. "La supériorité de la flotte anglaise doit donc être maintenue. Mais, ceci admis, une entente entre les deux pays pourrait très bien s'accomplir. Grey laissa même entrevoir que l'Angleterre modifierait peutêtre son attitude à l'endroit de la « neutralisation de la propriété privée sur mer » si cela pouvait servir de , point de départ pour une diminution des armements navals.

Dans son exposé du projet de la flotte pour 1909, le premier lord de l'amirauté Mac Kenna déclara que le gouvernement avait, depuis trois ans, non seulement par des paroles mais aussi par des actes, annoncé sa résolution de s'entendre avec d'autres puissances sur une limitation des armements, car cette surenchère était inutile à tous. Asquith remarqua, en énumérant tous les essais infructueux de l'Angleterre, que la porte était toujours ouverte pour une entente entre les puissances intéressées. Chaque indice montrant que le gouvernement allemand désirerait un tel accord trouverait l'accueil le plus chaleureux auprès du gouvernement anglais. A une question d'un député, Asquith répliqua encore une fois : « Nous avons pris l'initiative. »

Plus les ministres anglais s'efforçaient de parvenir à

une entente sur les armements navals, plus ils étaient attaqués et malmenés par la presse chauvine allemande. Mais ils ne se découragèrent pas. Le 14 juillet 1910, Asquith dut déclarer à la Chambre des Communes que le gouvernement allemand résistait à de nouveaux sondages en affirmant qu'il était lié par une loi et que la modification de celle-ci n'aurait pas l'appui de l'opinion publique en Allemagne. Lloyd George, le jour suivant, se répandit, dans un banquet, en paroles enflammées contre « l'épidémie du gaspillage qui dévastera le monde jusqu'à la ruine ».

Aux efforts sérieux et infatigables du ministère anglais, Bethmann-Hollweg opposa, en décembre 1910, quelques remarques qui devaient servir de douche d'eau froide : « L'Angleterre a, il est vrai, fait des avances, mais n'a pas émis de propositions positives, et l'Allemagne est toujours partie du principe qu'une discussion franche et amicale, suivie d'une entente, au sujet des intérêts mutuels était le plus sûr moyen d'écarter la méfiance née de la proportion inverse des forces maritimes et continentales. Déjà la durée d'un échange de vues libre et loyal sur toutes les questions liées avec ces choses, est une garantie des desseins amicaux, etc. »

Le 12 décembre 1911, Grey avait de nouveau insisté, à la Chambre des Communes, sur la nécessité de parvenir à une entente avec l'Allemagne pour limiter l'accroissement continu des armements; il prédisait la ruine de la culture si cet état de choses durait. Le fardeau des armements, disait-il, est un plus grand danger que la guerre même, car il équivaut à un épuisement en temps de paix.

Ce discours de Grey fut l'objet de délibérations au Reichstag le 30 mars 1911. Le chancelier, — d'une façon crue et précise, — déclara que la question des armements était insoluble aussi longtemps que les hommes resteront des hommes et les Etats des Etats.

Le mot décisif était prononcé. Il importait peu, étant donné notre système parlementaire, que le Reichstag sommât le chancelier d'entrer éventuellement en pourparlers avec d'autres puissances au sujet de la limitation des armements. D'après la constitution, « système Bismarck », le chancelier est le serviteur de son maître et n'a pas à prendre en considération les résolutions du Parlement.

Mais, les Anglais ne se tinrent pas pour battus. Au cours des événements marocains, un vaisseau allemand avait été envoyé devant Agadir. Des négociations eurent lieu entre les puissances intéressées, qui soumirent la paix de l'Europe à une rude épreuve. Après beaucoup d'avatars, elles aboutirent. Les querelles franco-allemandes à propos du Maroc furent vidées définitivement. En compensation de la liberté commerciale que la France obtint au Maroc, une partie du Congo fut annexé à l'empire allemand.

A peine ce nuage avait-il disparu de l'horizon politique, que Grey déclara de nouveau, — au parlement anglais, le 24 novembre 1911, — que l'Angleterre désirait vivement de meilleures relations avec l'Allemagne. Les amitiés conclues par l'Angleterre, disait Grey, ne sont pas un obstacle à la conclusion de nouvelles amitiés, l'Angleterre a coopéré à la résolution pacifique de la crise marocaine, et maintenant que l'atmosphère est purifiée, elle répondrait avec joie au désir de l'Ai-

lemagne d'améliorer les relations entre les deux nations. Au commencement de février 1914, le gouvernement anglais envoya lord Haldane à Berlin, non en qualité de plénipotentiaire officiel, mais avec la mission de sonder le terrain dans des entretiens avec le chancelier et le kaiser auprès duquel il était personna gratissima, et de préparer si possible une entente politique et une convention sur les armements. Les faits qui précédèrent l'activité de lord Haldane n'étaient guère encourageants. Deux jours avant son arrivée à Berlin, le kaiser avait annoncé au Reichstag une grosse augmentation de l'armée et de la flotte. Celle-ci devait être augmentée de trois vaisseaux de ligne, de nombreux sous-marins et de 1500 hommes. Lord Haldane adressa au chancelier et à l'amiral von Tirpitz cette question fort compréhensible : A quoi donc pourraient servir les négociations projetées pour améliorer les relations entre les deux pays si l'Allemagne, pour se protéger contre l'Angleterre, augmentait sa flotte, et, ce faisant, forçait l'Angleterre à prendre des mesures analogues? Des négociations amicales qui s'ouvriraient au moment où une augmentation des flottes était projetée exciteraient la risée du monde entier. Le chancelier et von Tirpitz répliquèrent qu'une convention navale qui ne serait pas signée en même temps qu'une entente politique n'aurait aucun but et ils s'empressèrent d'ajouter que même si une entente politique était conclue, il ne pourrait pas être question de diminuer le programme de la flotte mais, tout au plus, d'en différer l'exécution (1). Cette

(1) Ces détails sont empruntés à l'ouvrage de Sir Edward Cook : « Howe Bristain strore for Peace. A record of Anglo-German Négociations 1898-1914. Told from authoritative Sources. > (Macmillan & Cie, Londres, 1914.)

vague promesse était encore limitée par le fait qu'elle ne devait être qu'une « nnder standing and not a written agrée me ni ».

Cependant que d'un côté le ministère libéral anglais qui, pendant sept ans, avait vainement travaillé, avec un zèle infatigable, à obtenir une suspension réciproque des armements navals, — la promesse « de retarder l'exécution » n'amenait ni une suspension ni une épargne, — de l'autre côté, le gouvernement allemand posait comme équivalent pour les soi-disant concessions des conditions politiques inacceptables pour l'Angleterre. Il est déjà surprenant que le cabinet de Berlin, au cours de toutes les négociations, se soit cru justifié à exiger un équivalent pour une concession qui, en réalité, n'était pas un sacrifice unilatéral, mais qui consistait en une obligation dans l'intérêt des deux parties. L'Angleterre qui était prête à s'engager aurait aussi pu, en usant du même droit, demander un équivalent.

Mais passons. En quoi consistait l'équivalent que réclamait l'Allemagne? Elle n'exigeait rien de plus et rien de moins que l'engagement de F Angleterre de rester strictement neutre, au cas où un conflit européen se produirait, dans lequel l'Allemagne serait engagée. Ainsi l'Angleterre devait se détacher de la Triple-Entente et s'abstenir de toute participation aux affaires européennes. Etant donnée son étroite alliance avec l'Autriche, l'Allemagne aurait été sans doute engagée dans n'importe quel conflit, soit à cause de ses propres intérêts, soit à cause de ceux de son alliée, mais l'Angleterre, dans tous les cas, aurait dû se contenter d'être un spectateur inactif et laisser l'Allemagne agir à sa guise sur le continent. Si l'Angleterre avait accepté

la proposition allemande, toutes ses obligations à l'égard des Etats neutres auraient cessé d'exister.

Il n'est donc pas surprenant que la demande de l'Allemagne ait été repoussée en 1912, comme elle l'avait été en 1909-1911. Elle ne traduisait rien autre que le désir que l'Angleterre renonçât simplement à sa qualité de grande puissance européenne. Qu'offrait en retour M. .de Bethmann? Une « temporaly retardation, no réduction », qui n'était ni écrite, ni obligatoire, de l'exécution du programme naval, sur la base de l'augmentation de la flotte prévue par le décret de 1912.

Cette exigence était vraiment trop forte et elle supposait chez les prudents commerçants anglais une bien grande naïveté. Qu'auraient dit les diplomates allemands si on leur avait proposé d'échanger le droit d'aînesse de la puissance continentale de leur pays en Europe contre le plat de lentilles consistant en une promesse de différer une augmentation de la flotte anglaise?

Grey dut repousser la proposition allemande, mais il ne se contenta pas de la rejeter, il répéta ce qui avait été énoncé si souvent, les années précédentes, dans les négociations diplomatiques, à savoir :

1° que l'Angleterre ne pouvait pas prendre l'engagement de rester neutre, comme l'Allemagne le demandait, mais qu'elle était toujours prête, comme devant, à travailler avec V Allemagne dans l'intérêt de la paix européenne.

2° que la Triple-Entente ne reposait pas sur des formules de politique générale, mais sur le règlement de questions d'intérêt touchant aux puissances de l'Entente et que ce n'est qu'indirectement, en réglant ces questions et en écartant les surfaces de friction, que

ces puissances avaient noué des relations amicales entre elles.

3° que ces relations n'avaient ni un caractère préventif, ni un caractère exclusif à l'égard de ï Allemagne et qu'elles ne seraient pas un obstacle si l'Allemagne voulait nouer des relations analogues avec l'Angleterre.

Pour donner à cette pensée une forme aussi exacte que possible, le gouvernement résolut de la traduire par une formule que Grey communiqua à l'ambassadeur allemand, comte de Metternich, et qui devait servir à de nouveaux pourparlers.

Cette formulç était la suivante :

« The two Powers being naturally desirous of securing peace and friendship between them, England déclares, that she will neither make nor join in any unprovoked attack upon Germany. Aggression upon Germany is not the subject and forms no part of any treaty, understanding, or combination to wich England is now a party, nor will she become a party to any: thing that has such an object. »

L'Angleterre promettait donc de ne pas attaquer l'Allemagne sans avoir été provoquée et de ne pas participer à une agression contre elle; elle déclarait, en outre, que les traités qu'elle avait conclus n'admettaient, ni ne poursuivaient une attaque contre l'Allemagne. Elle s'engageait enfin à ne jamais signer des traités ou des conventions qui auraient un caractère agressif. Elle faisait donc la promesse la plus formelle de ne jamais être l'agresseur. Qu'est-ce que l'Allemagne pouvait raisonnablement exiger de plus? Ayant l'assurance que l'Angleterre ne l'attaquerait pas, elle n'avait plus aucun motif ou aucun prétexte de continuer cette concurrence

des flottes, à moins — et c'est là le « hic » — à moins qu'elle n'eût des desseins agressifs contre ses voisins — les « amis » de l'Angleterre et, partant, indirectement contre celle-ci. C'est le récif contre lequel devaient se briser tous les longs pourparlers des deux pays.

L'Angleterre donnait V assurance qu'elle n'attaquerait pas, mais l'Allemagne exigeait la garantie de pouvoir attaquer en toute sécurité. L'offre anglaise n'avait que peu de valeur pour l'Allemagne, car le cabinet berlinois savait très bien, eu égard à l'attitude du gouvernement libéral anglais depuis 1905, qu'une agression de la part de l'Angleterre n'était pas à redouter. Ce qui importait à l'Allemagne, c'était ceci : être sûre que l'Angleterre resterait neutre dans tous les conflits, même s'ils étaient provoqués par l'Allemagne ou par son alliée, l'Autriche, ou s'ils touchaient à l'indépendance des Etats neutres et, partant, directement ou indirectement, à des intérêts anglais.

L'Allemagne voulait, en mettant à l'écart l' Angleterre, s'assurer la voie pour atteindre à la suprématie en Europe, afin de pouvoir plus tard, en se servant de ce tremplin, parvenir aux dépens de l'Angleterre à une durable hégémonie mondiale.

A aucun moment, les Anglais n'ont donné dans le panneau. Les pourparlers de 1912 échouèrent, comme ceux qui les précédèrent et qui les suivirent, à cause des prétentions allemandes à l'endroit de la neutralité.

L'Angleterre tenta néanmoins un dernier essai en se servant d'un chemin différent. Après la nouvelle augmentation de la flotte allemande, après le voyage inutile de lord Haldane à Berlin et l'insuccès des dernières

négociations entre Grey et Metternich, le gouvernement anglais essaya à nouveau une tentative qu'il avait déjà faite sous Campbell-Bannermann. En payant d'exemple et sans pourparlers diplomatiques, il chercha à amener la partie adverse à une meilleure compréhension des intérêts réciproques. Bien qu'au commencement de 1906, six-' cuirassés fussent ajoutés à ceux prévus par le programme naval allemand de 1900, le gouvernement anglais annonça, en juillet, que le programme de la flotte qui serait soumis, en mars, aux Chambres, comporterait une diminution de 25 °/0 pour les navires de combat, de 60 ° 0 pour les torpilleurs et de 33 % pour les sous-marins.

Cette diminution unilatérale et volontaire avait pour buts, comme le déclarait expressément le cabinet de Londres, 1° de prouver au monde par un fait avant la réunion du second Congrès de La Haye que l'Angleterre avait la ferme volonté de diminuer les armements; 2° d'engager les autres puissances à suivre la même voie. En ce qui concerne l'Allemagne, ce dernier but ne fut naturellement pas atteint : elle suivit, au contraire, la voie opposée. A trois occasions différentes, en présence de l'ambassadeur anglais Sir F. Lascelles, du secrétaire d'Etat anglais Sir Charles Hardinge (qui accompagna Edouard VII dans son voyage en Allemagne) et du ministre de la guerre M. Haldane, le kaiser s'exprima personnellement d'une façon tout à fait défavorable au sujet du projet de discussion de la question des armements par la Conférence de La Haye et n'autorisa pas les délégués allemands à participer à ces débats superflus et vains; Il ne fut naturellement pas question que l'Allemagne suivit l'exemple de l'Angleterre.

Malgré cet insuccès, le premier lord de l'amirauté Churchill fit une nouvelle tentative. Les dernières expériences ayant montré que de nouveaux pourparlers avec l'Allemagne n'auraient pas de succès, il déclara, en déposant le projet pour la marine, en 1912 et 1913, que si l'Allemagne différait ou diminuait la construction de ses navires, il s'engageait à suivre son exemple en maintenant le rapport existant entre les deux flottes. Si donc l'Allemagne pouvait se décider à introduire un naval holiday et à ne pas construire de navires au cours d'une année fixée, l'Angleterre ferait de même. Un allégement pour les deux peuples pouvait être créé par ce moyen, sans pourparlers et sans la moindre limitation de la liberté souveraine des deux Etats, « without negotiations, bargainings or the slightest restriction upon the sovereign freedom of either power. »

L'Allemagne n'a pas répondu à cette déclaration de Churchill, qu'il répéta à deux reprises, et elle ne l'a point suivie, sans doute parce qu'elle voulait ici encore attendre des « propositions positives », auxquelles elle n'aurait pas davantage répondu qu'aux précédentes.

Tel est l'historique des longs pourparlers anglo-allemands des vaines tentatives faites par l'Angleterre pour obtenir l'amitié de l'Allemagne, tentatives qui restèrent sans succès, car la farouche beauté ne voulait accorder ses faveurs que contre un prix que le compétiteur ne pouvait pas payer à moins de se livrer complètement. Il semble, une fois encore, que les circonstances aient été plus fortes que la volonté des hommes. Le travail en commun pour la paix, lors de la crise des Balkans, le maintien de cette paix qui n'était due qu'à la collaboration des deux puissances avaient naturellement

amélioré leurs relations. La démarcation des zones d'intérêts en Asie-Mineure laissait entrevoir que cellesci deviendraient toujours plus étroites, mais malheureusement la chose essentielle ne fut jamais prise en considération : la concurrence grandissante et toujours plus dangereuse des armements navals qui a pour cause l'entêtement de l'Allemagne à refuser une entente. Quel aspect aurait aujourd'hui le monde, si l'Allemagne, en 1912, avait accepté la proposition de GreyP L'assurance de ne pas être attaquée par l'Angleterre et les autres Etats de l'Entente n'aurait pas, à dire vrai, détourné l'Allemagne de ses ambitions impérialistes qui, d'après leur caractère, devaient être agressives, mais elle aurait enlevé au gouvernement allemand le prétexte grâce auquel il a pu faire passer cette guerre de conquête pour une guerre de défense, et sans ce prétexte il eût été impossible d'entraîner le peuple allemand, qui est en grande majorité pacifique, dans une si terrible guerre. La suspension des armements navals aurait, du reste, créé une atmosphère plus paisible entre l'Angleterre et l'Allemagne et, partant, entre la Triple-Alliance et la Triple-Entente. En Allemagne, la récente et énorme augmentation de l'armée n'aurait pas eu lieu. La France n'eût pas introduit le service de trois ans, et le conflit austro-serbe — dont la résolution, comme nous le verrons, n'était qu'un jeu d'enfants — n'aurait pas conduit à la guerre européenne.

Pour quoi combattons-nous?

Si vraiment l'Allemagne n'avait eu d'autres buts que ceux que le kaiser, le chancelier et les princes procla-

ment dans leurs discours : garantie contre les agressions, libre développement de ses forces, amélioration de sa culture, elle n'aurait pas pu les atteindre plus sûrement et à meilleur compte qu'en acceptant les propositions anglaises.

« Nous tiendrons jusqu'à ce que nous ayons la certitude que personne ne troublera plus notre paix, une paix dans laquelle nous voulons cultiver et développer la force et le caractère allemand, comme peuple libre. » C'est ainsi que le chancelier termina son discours du 2 décembre. Le jour suivant, le kaiser adressa, sur les champs de bataille de l'Autriche, une allocution aux délégations des troupes allemandes et autrichiennes. « Nous combattons, s'écria-t-il, pour une cause juste, pour la liberté, pour le droit à l'existence d'une nation, pour une longue paix future. » On aurait, en tout respect, pu répondre à Sa Majesté : « Majesté, excusez; nous avions déjà avant la guerre, ce pour quoi nous combattons. Nous avions la liberté, le droit à notre existence nationale que personne ne nous disputait, et nous avions eu une longue paix calme. Pour quoi donc combattons-nous, Majesté? Et l'on pourrait ajouter : Si l'Allemagne se croyait en danger, — ce qui n'est pas prouvé et ce qui ne peut pas se prouver, — pourquoi n'a-t-elle pas accepté la garantie que lui offrait l'Angleterre? La sécurité, qui fut offerte en temps de paix, ne pourra au grand jamais être obtenue par une victoire sur les champs de bataille. Elle était moins coûteuse — car elle n'exigeait ni sang, ni sacrifices matériels — elle était plus durable et plus solide. Les traités de paix conclus après une guerre contiennent toujours la clause tacite : rébus sic stantibus, que Kant dans le

premier article préliminaire de son « Essais sur la paix perpétuelle », considère comme un obstacle à un état de paix durable. Encore une fois : ce pour quoi nous affirmons que nous combattons, nous le possédions. Nous le possédions mieux que nous ne le posséderons pendant des siècles, même après une guerre victorieuse, et ce qui nous manquait nous pouvions l'obtenir, sans guerre, par un accord amical.

La liberté selon eux.

Il ne s'agit pas, comme nous l'avons dit, de sécurité, de liberté et de droit à l'existence. Le mot « liberté » est aujourd'hui prononcé bien souvent par des gens qui, jadis, se signaient trois fois en entendant dire par d'autres ce vocable proscrit. Nous sommes du jour au lendemain devenus amoureux de la liberté, tous, sans exception. Surtout ceux qui, autrefois, exaltaient « les assujettissements voulus par Dieu ». Nous sommes devenus si amoureux de la vérité que nous voulons l'apporter, non seulement à notre propre peuple, mais encore aux autres peuples du monde. (Voyez les déclarations du chancelier au peuple américain.)

Le junker prussien presse sur son cœur vibrant tous les anciens ennemis de l'Empire, les social-démocrates, les cléricaux, les progressistes, les Polonais, les Danois, les Alsaciens, à condition qu'ils écrivent, pensent et parlent comme lui. Celui qui se permet de penser, d'écrire ou de parler autrement que la classe dirigeante, est opprimé, puni ou même fusillé. C'est la liberté, selon eux.

Le peuple allemand remarquera un jour vers quel

esclavage ces proclamateurs de liberté le conduisirent. Chaque essor du peuple allemand a été suivi par la plus dure des servitudes : Ce fut le cas après 1813, après 1848, après 1870, après que l'ivresse guerrière des premières années fut passée. Il en sera ainsi après 1914. Les soldats et les junkers qui, dans l'ensemble forment une classe, se trouvent maintenant dans la guerre si bien dans leur élément! L'oppression de la liberté de la presse, l'oppression du libre droit de réunion, la lente destruction du commerce et de l'industrie, dont les représentants avaient pris trop de place à la cour impériale, sont de leur ressort. Liman, l'apôtre du kronprinz, écrit : « Quelques barrières de l'étiquette de la cour barrent encore le chemin à la richesse et ne s'ouvrent que devant la vieille noblesse de l'Empire et les officiers. A part cela, le millionnaire a triomphé. Dans les salons d'heureux spéculants ou de leurs héritiers, se presse la société de la cour. L'aristocratie de l'argent s'accroît, un nouveau Junkertum qui n'a jamais vu les champs de bataille, prospère à la campagne, et déjà la capitale est entourée d'une ceinture dorée de propriétés luxueuses. La liste des invités au voyage dans le Nord du kaiser porte les noms de nombreux magnats de bourse. Cette nouvelle aristocratie manie, au lieu de l'épée, le coupon, au lieu du bouclier, le prospectus d'actions; elle a comme arme la cote. La noblesse d'épée recule; les descendants de races qui participèrent aux guerres des Hohenzollern se trouvent pressés sur leur domaine hérité. Les capitaux deviennent dans les mains d'un seul, des sommes énormes, et le respect de l'or grandit, qu'il soit hérité ou volé. »

C'est ainsi que les cercles dirigeants de la Prusse et partant de l'Allemagne pensent à l'endroit du commerce et de l'industrie. Le coupon et la cote sont pour eux les emblèmes méprisés des classes du peuple desquelles dépendent la grandeur et la situation mondiale de l'Allemagne et qui, somme toute, doivent fournir les moyens pour satisfaire la folie des grandeurs de cette noblesse d'épée. Et ce sont ceux qui pensent de la sorte qui veulent apporter au peuple allemand la liberté et l'égalité ?

La France voulait-elle nous attaquer?

J'ai, ce me semble, démontré péremptoirement que l'Angleterre n'avait pas de desseins agressifs contre nous. Quant à la France, je puis être plus court, car personne en Allemagne — à part, cela va sans dire, le gouvernement — ne prétend que cet Etat ait voulu nous attaquer. On ne l'injurie pas, on regrette qu'il ait été entraîné contre sa volonté dans une guerre dont il n'est pas responsable. C'est là un des seuls traits sympathiques de la vie publique allemande. A la vérité, il ne faudrait pas connaître la France contemporaine, son histoire et ses courants d'idées, pour affirmer qu'en 1914, elle ait eu le dessein de reconquérir l' Alsace-Lorraine. L'idée de revanche, très vivace il y a quarante-quatre ans, s'est peu à peu affaiblie.

Je ne juge pas d'après des articles de journaux, mais d'après les impressions que j'ai éprouvées au cours de séjours nombreux et prolongés en France. Jusqu'en 1895, la blessure causée par la perte des deux provinces était encore douloureuse, puis elle s'est

cicatrisée petit à petit, et à la fin du siècle, il n'en restait presque plus trace. La fin du boulangisme marqua la fin de l'idée de revanche. Les plus dangereux chauvins, en particulier Déroulède, furent condamnés ou bannis. La victoire du parti de la justice, qui termina l'affaire Dreyfus, porta le coup de grâce à la réaction politique et cléricale qui avait favorisé une politique belliqueuse, comme elle le fait aujourd'hui en Allemagne. L'influence de pacifistes convaincus, tels que Jules Simon, Frédéric Passy, d'Estournelles de Constant, et surtout Jaurès, s'accrut considérablement. Les hâbleurs guerriers du boulevard furent relégués à l'arrière-plan. Les relations intellectuelles entre la France et l'Allemagne devinrent plus étroites. Politiciens, écrivains, comédiens et comédiennes, servirent d'intermédiaires pour les échanges, et par des visites mutuelles apprirent à se connaître. Coquelin et Sarah Bernhardt furent fêtés en Allemagne et fort bien reçus par Guillaume II. En 1901, deux officiers supérieurs français firent une visite officielle à Berlin. Le kaiser les convia à un banquet militaire, au cours duquel l'un d'eux, le général Bonnal, porta un toast à l'armée allemande et à leur empereursoldat. On pourrait citer de nombreux autres faits prouvant qu'une entente était en voie de se faire avec la France et que l'amitié entre les deux pays grandissait. Notons le discours mémorable que Jaurès tint, en 1902, à la Chambre des députés. Pour la première fois, le chef socialiste déclara du haut de la tribune qu'il était temps d'oublier Vidée de revanche, de s'accommoder de l'histoire et de délivrer les peuples européens du poids insupportable des armements. Le

discours de Jaurès fut applaudi par la grande majorité des députés et loué par toute la presse sérieuse. Seules quelques feuilles chauvines qui, comme nos organes de même nuance, gagnent leur vie en excitant le peuple, furent mécontentes des paroles de Jaurès. Quoi qu'il en soit, le leader socialiste s'était fait l'interprète de la plus grande partie du peuple français. En novembre 1904, il reprit et développa son idée et préconisa comme but à atteindre une alliance avec l'Allemagne et le renoncement à toutes représailles violentes.

Quelques mois plus tard, le débarquement du kaiser à Tanger et le discours qu'il y prononça provoquèrent le conflit marocain. La France est-elle responsable de la tension qui en est résultée? Est-ce sa faute si cet acte provocateur a obtenu un effet opposé à celui qu'on en attendait? Ces coups de théâtre ne sont d'aucune utilité à une politique étrangère intelligente. Ils irritent, mais ils n'imposent pas. Comme une entente entre gens irrités est moins facile à établir qu'entre gens calmes, il eût été préférable de ne pas recourir à de tels coups de théâtre et de communiquer nos désirs aux gouvernements étrangers par voie diplomatique. Si, depuis cette époque, nos relations avec la France ont toujours été un peu tendues, la faute nous en incombe pleinement.

Le conflit marocain fut réglé par trois traités successifs, en 1905, en 1909 et en 1911. Si nous avons obtenu moins d'avantages que la France, nous ne devons nous en prendre qu'à nous. Le succès de pourparlers dépend moins de la puissance militaire d'un Etat que de l'habileté de sa diplomatie. Au point

de vue militaire, nous sommes certainement plus forts que la France, mais au point de vue diplomatique, nous sommes sans conteste plus faibles qu'elle. Il n'y a pas lieu de s'en étonner si l'on considère la manière dont nos jeunes diplomates sont recrutés et instruits. Parmi les ambassadeurs français auprès des cours étrangères, il ne se trouve aucun noble; parmi les ambassadeurs allemands, il n'y a que des princes, barons et comtes. Cela ne signifie pas qu'un noble soit moins apte qu'un bourgeois au métier de diplomate. Bien que le pourcentage des nobles soit très faible en Allemagne, tous les postes diplomatiques sont occupés par eux. On est donc en droit de soupçonner que ce ne sont point leurs aptitudes, mais leur rang et leurs titres qui sont pris en considération lorsqu'il s'agit de pourvoir un poste. Si l'empire allemand avait choisi ses diplomates suivant leurs capacités, il est probable que le conflit marocain se fût terminé plus favorablement pour nous. Ceux qui ne sont pas satisfaits des résultats obtenus n'ont qu'à rechercher les causes de notre insuccès. Ils verront qu'elles ne sont pas du côté des Anglais ou des Français, mais bien du nôtre. Ils pourront se frapper la poitrine et dire : mea culpa, mea maxima culpa! Mais, à mon avis, le peuple n'a pas à expier de son sang et de son bien-être les fautes des diplomates. Il y a une trop grande disproportion entre la faute et l'expiation, et surtout c'est l'innocent qui est puni et non le coupable.

Créons-nous de meilleurs diplomates. C'est le seul enseignement qu'un peuple intelligent puisse tirer de ses échecs diplomatiques. Il n'y a aucune raison pour

qu'il se sente blessé dans son patriotisme et qu'il se répande en cris haineux.

On le voit : rien ne prouve que la France voulait nous attaquer, et que, après nous avoir battus sur le terrain diplomatique, elle se préparait à nous battre sur le terrain militaire.

La Russie voulait-elle nous attaquer?

Depuis un siècle et demi, aucun conflit d'intérêts n'a éclaté entre la Russie et l'Allemagne. Du reste, il ne peut pas en éclater, car l'activité des deux pays s'exerce dans des directions différentes. La Russie n'a jamais songé à s'annexer la Prusse orientale ou la Pologne, et nous, nous n'avons jamais eu des visées sur les provinces russes bordant la Baltique, — un irrédentisme prussien n'existant heureusement pas.

Je laisse ici la tension austro-russe intentionnellement de côté. Nous avons déclaré la guerre à la Russie, tandis qu'elle vivait sur le pied de paix avec l'Autriche et menait même avec elle des négociations pleines de promesses. La guerre entre les deux puissances n'a éclaté que le 6 août, alors que nous, nous avons remis à Pétersbourg le 1er août la déclaration de guerre. Nous avons commencé la guerre en prétextant que la Russie voulait nous attaquer, et nous avons fait croire au peuple allemand qu'elle nous avait déjà attaqués. Ma question est donc justifiée : Pourquoi la Russie nous a-t-elle attaqués? Quel but poursuivait-elle en le faisant? Que voulait-elle de nous? Il ne suffit pas d'indiquer les menées panslavistes pour répondre à la question. La Russie voulait-elle nous slaviser? voulait-

elle étouffer la culture allemande au profit de la culture slave? Aucun homme sensé n'osera le prétendre. La culture russe avait, du reste, exercé à la fin du siècle précédent, une forte influence sur notre vie intellectuelle. Je ne crois pas qu'il ait existé dans les dernières cinquante années un littérateur allemand qui ait donné à la littérature et à l'orientation des esprits de notre pays une impulsion comparable à celle que Tolstoï a donnée. D'autre part, non seulement la vie intellectuelle de la Russie, mais aussi sa vie politique et militaire était pénétrée par des éléments germains. Les places importantes étaient, en Russie, occupées par des Allemands. Ce n'est, au fond, pas étonnant : les Romanow sont de sang germain et la majorité de leurs femmes appartiennent à des familles allemandes. On trouverait difficilement deux pays qui fussent unis si intimement par la pénétration économique que l'Allemagne et la Russie; union pacifique couronnée par l'amitié traditionnelle des maisons régnantes et scellée, il y a cent ans, par la fraternité des armes.

D'où est donc venue « la haine contre les Allemands entretenue par les visées des panslavistes », dont le chancelier parla le 2 décembre. Haïssons-nous les Russes? Cette haine de l'Allemagne n'a-t-elle pas été inventée exprès pour donner un fondement psychologique à la soi-disant attaque russe? Par quels faits peut-elle être prouvée? Exposez-les sans tarder.

Cependant, la haine contre les Allemands ne paraît pas invincible, en Russie. On entend des gens « bien intentionnés » qui parlent d'une paix prochaine avec la Russie et qui veulent rassembler toutes les forces contre l'ennemi principal, l'Angleterre. Par contre,

d'autres regardent le « moscovitisme » et « l'absolutisme tsariste » comme l'adversaire essentiel et insistent sur notre communauté de culture avec les peuples de l'Ouest. Où est la vérité? Que voulons-nous, à vrai dire? Contre qui et pour qui luttons-nous? Questions auxquelles différentes personnes répondent de façon différente : une confusion des esprits indescriptible, un océan de mensonges et de falsifications qui est malheureusement teint de rouge, menace de submerger complètement le bonheur et le bien-être allemands.

La confusion a sa source dans le fait qu'un complot tacite existe entre les initiés pour ne pas dire la vérité, et que ceux-ci ont oublié complètement de s'entendre sur ce qu'il faudrait dire à la place de la vérité. Chacun ment à sa manière et les mensonges s'entrechoquent comme les étincelles de deux conducteurs dont le potentiel est différent !

La Triple- Entente :

une alliance défensive.

Non seulement rien ne prouve que la Triple-Entente ait prémédité une attaque contre l'Allemagne, mais l'exposé précédent démontre exactement le contraire. La puissance prépondérante de la Triple-Entente était incontestablement l'Angleterre. Cela nous est dit sur tous les tons et le chancelier, dans la séance du 2 décembre, l'affirmait avec force. Mais puisque l'Angleterre, depuis dix ans, n'a cherché que la paix et l'entente avec l'Allemagne, puisque les deux autres puissances de l'Entente n'ont ni réalisé, ni révélé le dessein d'entraver l'initiative pacifique de leur « amie »

politique, puisqu'elles ont, au contraire, exprimé leur désir de paix par leur conciliante attitude lors des grands et des petits conflits diplomatiques (Maroc, guerre des Balkans, traité de Postdam de 1911), on est en droit de poser cette conclusion : la Triple- Entente a été une ligne défensive et n'a eu aucun dessein agressif. Que celui qui prétend le contraire apporte des preuves. Le chancelier lui-même, dans ses deux discours au Reichstag, n'est pas parvenu à prouver ses dires. On reproche à la Triple-Entente toutes sortes de sentiments malveillants à l'égard de l'Allemagne, mais on ne cite aucun fait résultant de tels sentiments. On attribue à nos ennemis la jalousie, la haine, une antipathie de race et un désir de vengeance, mais on ne peut leur reprocher aucune action qui ait traduit ces sentiments.

Si donc ce ne sont pas les desseins agressifs, qu'estce donc qui a fait naître la Triple-Entente et l'a solidement cimentée? : c'étaient la crainte de l'Allemagne, la méfiance à l'endroit des menées impérialistes. Cette crainte a rapproché nos adversaires et les a unis toujours plus étroitement. Plus ils virent l'Allemagne croître — non son commerce et son bien-être qui étaient profitables à. leur commerce et bien-être, mais sa puissance militaire et ses sentiments belliqueux — plus le dangereux nationalisme allemand dressait sa tête au-dessus des marches du trône et plus ils devinrent méfiants et craintifs, et plus ils resserrèrent les liens de leur entente défensive.

Tout contribua, dans ces dernières années, à nourrir leur crainte : les énormes armements navals qui, malgré les propositions d'entente de l'Angleterre,

s'accroissaient avec une rapidité grandissante, le renforcement soudain et inconnu dans l'histoire de notre armée continentale, la politique du poing de fer qui, dans toutes les questions internationales où des intérêts allemands ou autrichiens étaient en jeu, frappait sur la table et contraignait les autres à céder, mais avant tout d'autres faits qui ne se déroulèrent pas publiquement, mais qui étaient bien connus des gouvernements européens. Ces faits n'ont été révélés que récemment, cependant les puissances de l'Entente leur avaient sans doute auparavant accordé l'attention qu'ils méritaient.

Les révélations de Giolitti.

On sait que, peu de temps après l'annexion de la Bosnie et de l'Herzégovine, le gouvernement autrichien était décidé à réprimer par les armes l'agitation panserbe grandissante provoquée par cette annexion. C'était une criminelle folie de la part de l'Autriche; criminelle, parce que l'oppresseur voulait punir l'opprimé qui se redressait contre la violence, et insensée en même temps, car les mouvements nationaux ne se laissent pas réprimer par les armes. Mais les sages de l'Autriche pensaient différemment. Ils menacèrent la Serbie de guerre. Ce ne fut que par le fléchissement de la Russie et l'intervention de l'Allemagne et de l'Angleterre, que la guerre européenne qui menaçait put être évitée, grâce à une déclaration rassurante du gouvernement serbe.

Ces faits, qui se passèrent en mars 1909, sont connus de tout le monde, mais ce qu'on ne savait pas

c'est ce que révéla Giolitti, le 5 décembre 1914, à la Chambre italienne, à savoir que l'Autriche avait eu, en 1909, les mêmes desseins qu'en août 1913; seule l'attitude de l'Italie l'empêcha de les mettre à exécution.

La presse étrangère a qualifié de mémorables les révélations de Giolitti, parce qu'elles dévoilaient, d'une manière indiscutable, les desseins agressifs de l'Autriche. C'est pourquoi les gouvernements autrichien et allemand ont étouffé ces révélations. Ce m'est une raison de plus de les rappeler ici.

La situation balkanique avait été réglée au cours de l'été 1913, entre les Etats directement intéressés, par le traité de Bucarest. L'Autriche n'était pas satisfaite de ce règlement, car, à son avis, la Serbie recevait trop et la Bulgarie pas assez. Elle chercha à obtenir la revision du traité. La Serbie s'y opposant, elle résolut de poursuivre par la force la réalisation de ses désirs. Pour cela, elle avait besoin de l'appui des puissances tripliciennes, et surtout de l'Italie, qui, lors du règlement des questions balkaniques, avait réservé son opinion. L'adhésion des puissances alliées à une action armée contre la Serbie fut considérée comme nécessaire par l'Autriche, surtout parce qu'elle savait qu'une guerre avec la Serbie devait provoquer un conflit européen. L'Autriche demanda donc à l'Italie quelle serait son attitude, étant données les obligations de l'alliance, dans le cas d'un conflit avec la Serbie et, éventuellement, d'une guerre européenne. La demande autrichienne donna lieu à un échange de télégrammes entre le ministre des affaires étrangères di San Giuliano et le président du conseil Giolitti, qui. était absent de Rome. San Giuliano télégraphia à Giolitti : « L'Au-

triche nous a communiqué, ainsi qu'à l'Allemagne, son intention d'agir contre la Serbie et elle définit cette action comme défensive dans l'espoir de provoquer le casus fœderis de la Triple-Alliance, qui, à mon avis, n'existe pas dans ce cas. Je m'efforce, avec l'Allemagne, de trouver le moyen approprié pour empêcher l'action autrichienne. Mais il peut devenir nécessaire de déclarer explicitement que nous ne considérons pas une telle action comme défensive et que, par conséquent, nous n'admettons pas l'existence du casas fœderis. Télégraphie-moi à Rome si tu approuves mes vues. »

Giolitti répondit : « Si l'Autriche attaque la Serbie, il est évident que le casus fœderis n'existe pas. Ce sera une action à son bénéfice, car il ne s'agit pas de défense et personne ne songe à attaquer l'Autriche. J'estime qu'il est nécessaire d'exposer cela formellement à l'Autriche. Espérons que l'Allemagne réussira à détourner l'Autriche de cette périlleuse aventure (pericolosissima avventura). »

En fait, on a réussi à empêcher l'Autriche de susciter la guerre; — nul ne sait si ce sont les efforts de l'Allemagne ou le refus de l'Italie qui ont eu cet heureux résultat.

Ce qui nous intéresse en première ligne, c'est le fait que l'Autriche, une année avant la guerre actuelle, avait la ferme Intention de provoquer, sans motif pressant, un conflit avec la Serbie; en effet, à cette époque ni un archiduc n'avait été tué, ni une propagande serbe dangereuse et austrophobe ne s'était développée; la Serbie était suffisamment occupée par sa guerre contre les Turcs et, plus tard, elle le fut par celle contre son ancienne alliée la Bulgarie.

Aujourd'hui, le fait a une grande importance pour l'établissement des responsabilités. Des événements de

1913, on peut encore apprendre ceci : 1° Que les politiques de la Triple-Alliance savaient déjà à cette époque que d'une guerre austro-serbe résulterait un conflit européen; 2° qu'il était possible de conjurer ce danger en détournant l'Autriche de cette aventure et en lui refusant leur appui. Si, une année plus tard, on avait suivi ces enseignements du passé, la guerre n'eût pas éclaté. L'Italie, elle, les a suivis, et sa manière d'agir est inattaquable moralement et juridiquement, mais l'Allemagne n'a pas voulu les suivre et elle doit souffrir qu'on porte un jugement opposé sur sa manière d'agir. Pourquoi l'Allemagne n'a-t-elle pas exercé en juillet 1914 son influence modératrice sur l'Autriche comme elle l'avait fait, avec succès, deux ans auparavant? Parce que, alors, elle ne voulait pas la guerre ou plutôt elle ne la voulait pas encore, tandis que, en

1914, elle voulait la guerre.

L'évolution à Berlin.

Le parti de la guerre.

Les courants à Berlin qui ont amené ce revirement, sont mis en lumière d'une façon intéressante par le Livre jaune français (1). Si les rapports français étaient les seules sources pour cette période de l'histoire, on pourrait les considérer avec méfiance, mais comme ils

(1) Rapport du ministre français Cambon, du 17 mars 1913, avec deux rapports annexes des attachés militaire et naval. En outre, rapport d'avril 1913, du ministre de la guerre Etienne au ministre des affaires étrangères Jonnard, avec annexe. Rapport de Cambon à Pichon du 6 mai 1913. Note du même ministre du 30 juin et rapport de Cambon du 22 novembre 1913.

concordent avec tout ce que nous savons, de la vie politique et de la littérature militaire et politique de l'Allemagne, on doit les tenir pour exacts et même admirer leur analyse aiguë de l'état de choses en Allemagne.

J'ai déjà caractérisé les menées dangereuses du parti de la guerre, qui avait comme champ d'activité uniquement l'Allemagne du Nord et dont le quartier général se trouvait à la cour de Berlin. Les chefs de ce parti étaient pour la plupart des généraux qui utilisaient les loisirs de leur retraite à une sorte d'organisation militaire de leurs troupes et qui préparaient, par la plume et la parole, le peuple allemand à une guerre que, parce qu'ils la voulaient, ils déclaraient inévitable. A côté des ligues navales existant déjà, ils avaient fondé, en 1912, une ligue de défense « Wehrverein ». Elle avait pour mission de combattre les tendances pacifiques du peuple allemand, de créer un courant d'opinion favorable à une augmentation de l'armée et d'habituer peu à peu le peuple à la pensée d'une guerre européenne. Les aides naturels de ces chefs étaient leurs collègues et leurs pairs, la noblesse campagnarde et militaire, qui a toujours dirigé l'Etat prussien et qui considère le roi de Prusse comme son chef. La démocratisation croissante de l'Allemagne qui avait permis au Reichstag d'émettre un vote de défiance à un chancelier et ministre prussien et de prendre la défense de l'autorité civile en Alsace contre l'autorité militaire, l'accroissement incessant des socialistes et de leurs représentants au Parlement — l'industrialisation croissante de l'Allemagne qui reléguait au second plan l'importance de la noblesse campagnarde, rurale et mondaine

— tous ces symptômes étaient en abomination aux junkers prussiens et avaient créé dans leur cercle une sorte d'atmosphère qu'on pourrait caractériser comme suit : Cela ne peut pas continuer ainsi en Allemagne, et comme une amélioration, qui nous serait favorable, ne peut pas se produire en temps de paix, une guerre saine et joyeuse créera un remède à nos maux!

Les junkers formaient le noyau du parti prussien de la guerre. Dans les derniers temps, ils s'étaient annexé différentes troupes auxiliaires : coloniaux enragés qui réclamaient des colonies pour y déverser notre excédent de production et de population, idéologues qui considéraient que l'Allemagne était à la tête de la civilisation, et que sa culture devait diriger le monde, diplomates qui ne peuvent digérer leurs propres insuccès, qui voulaient une revanche pour Agadir et Algésiras, avant tout, les rois du canon et les fabricants de plaques d'acier, qui pouvaient soutenir, avec leurs riches moyens, non seulement la presse excitatrice indigène, mais encore celle de l'étranger, tous ces séducteurs et séduits, en partie intéressés, en partie aveuglés, formaient une troupe compacte qui, avec une discipline prussienne, se mettait en marche au commandement et se dirigeait droit au but. Le parti de la guerre ne formait qu'une minorité du peuple allemand. La grande majorité était résolument pacifique; la masse du peuple travailleur, de la bourgeoisie artisane, des cercles de la banque et de l'industrie, les groupes nationaux des Polonais, les Alsaciens, etc., le sud de l'Allemagne non encore complètement prussianisé, toutes ces couches du peuple allemand voulaient certainement la paix et la continuation de l'essor de l'Allemagne. Mais les

forces pacifiques n'étaient pas organisées. Elles ne croyaient pas nécessaire de former un parti de la paix pour s'opposer au parti de la guerre, parce que, jusqu'au mois de juillet de cette année, on considérait celui-ci comme une quantité négligeable; on regardait la guerre européenne, avec toutes ses horreurs, comme une impossibilité, et l'on n'avait aucun pressentiment de l'œuvre que les instigateurs de la guerre, sous une protection puissante, avaient accomplie. Celui qui, même au milieu de juin, aurait affirmé en Allemagne que nous aurions le 1er août une guerre européenne, aurait couru le danger d'être enfermé dans une maison d'aliénés. On connaissait les vociférateurs, mais on tenait leurs vociférations pour inoffensives, et une organisation pour la protection de la paix paraissait superflue.

A la vérité, le traité réglant la question du Maroc avait déçu de nombreux cercles. On déplorait notre soi-disant défaite diplomatique, mais on ne pensait pas, cependant, à en demander vengeance d'une façon sanglante. On critiquait les diplomates, mais on n'appelait pas les généraux. Les critiques s'adressaient en première ligne au chancelier von Bethmann-Hollweg, mais elles ne s'arrêtaient pas là; elles atteignaient même le kaiser. La politique pacifique dont il s'était fait une règle de conduite, après les premières ardeurs de sa jeunesse, ne plaisait plus à certains milieux. Non seulement on le critiquait, mais on cherchait à le rendre impopulaire.

Une presse dévouée et bien organisée loua le fils aux dépens du père, et accentua le con-

traste entre les deux, qui se révéla dans une suite de conflits connus.

On sut, d'une façon diaboliquement adroite, faire vibrer les cordes les plus sensibles de l'âme impériale : son amour propre, son désir de popularité, son ambition d'être le premier parmi son peuple et de n'être relégué dans l'ombre par personne, la conscience de son autorité qui avait fait une devise de la phrase : « Suprema lex régis voluntas. » On lui versait le poison dans l'oreille, comme au père d'Hamlet, on lui chuchotait que les temps exigeaient des faits et non des paroles, que seule une guerre purifiant l'air et chassant la lourdeur orageuse, pourrait redonner à l'empire et à son chef le prestige à l'extérieur et à l'intérieur.

L'eau ronge la pierre. Il est intéressant d'observer la lente transformation des conceptions impériales, pendant les années 1911-1914. En 1910 encore, Guillaume II parla avec le ministre français Pichon d'une ligue de tous les Etats civilisés et s'exprima d'une façon approbative à ce sujet. Une année auparavant, à Cuxhaven, il insistait sur le besoin égal de paix qu'avaient tous les peuples civilisés pour pouvoir remplir sans être troublés, les grands devoirs « de leur développement économique et commercial » (1). En 1911, il fit ressortir, dans un discours à Hambourg, qu'une lutte armée ne mettrait pas fin à la concurrence économique des nations, et que celle-ci ne pourrait être éliminée que si les peuples portaient au plus haut degré leurs capacités de travail. En 1911, dans une allocution aux diplomates, il loue l'entente pacifique entre les peuples, qui répond

(1) Cf. Fried, Der Kaiser und der Weltfriede, Berlin, 1910.

mieux à leurs intérêts que la guerre dangereuse. Mais, déjà dans un discours prononcé à Hambourg, le 18 juin 1912, un autre ton se fait entendre. « On ne doit pas planter légèrement sa bannière là où on n'est pas sûr de pouvoir la défendre. » Cela se passait six mois après la signature de la convention du Maroc. Celui qui sait lire entre les lignes remarquera l'influence que la critique de la politique pacifique du kaiser commençait à exercer sur la pensée impériale. Le kaiser ne parle plus de rejeter la guerre dans tous les cas. Lorsque cela doit être, dit-il, il faut continuer la politique avec d'autres moyens, d'après les principes de Clausewitz, à condition qu'on puisse défendre son drapeau, autrement dit qu'on soit plus fort que l'autre. Cette note guerrière a, l'année suivante, lors des fêtes bruyantes du centenaire de 1813, étouffé de plus en plus la note pacifique. Une ivresse paraissait s'être emparée de toute l'Allemagne, — une sorte de nouvelle ivresse d'indépendance, mais on ne sait pour secouer quelle servitude.

Elle était provoquée artificiellement par les brûlantes boissons qu'une presse chauvine sans scrupules servait depuis des années au peuple allemand.

Les plus hauts personnages de l'Etat ne purent pas se soustraire à cette ivresse. Une vraie épidémie de patriotisme éclata, qui plongea jeunes et vieux, grands et petits, dans une extase fiévreuse.

Personne ne demanda les motifs et le but de ce mouvement populaire que les « régisseurs » nationalistes avaient depuis longtemps préparé et qu'ils mirent habilement en scène, mouvement dans lequel le kaiser et le chancelier furent d'abord entraînés malgré eux,

auquel ils participèrent ensuite volontairement et dont ils devinrent finalement les meneurs.

M. von Bethmann-Hollweg s'est longtemps défendu avant de capituler devant le parti de la guerre. Mais il devait céder, s'il ne voulait pas devenir la victime des généraux et de la camarilla du kronprinz. En 1910 et en 1911 encore, il résista énergiquement à ses adversaires qui minaient de plus en plus le sol sous ses pieds. Lorsqu'on lui reprocha, dans l'affaire Mannesmann, de faire de trop grandes concessions à l'étranger, il répondit aux chauvins du Reichstag : « Je ne me prêterai jamais à une politique qui fait fi des traités. » Le 30 mars 1911, eut lieu le grand débat sur la question des armements. Le chancelier supplia presque les représentants du peuple « de protéger celui-ci contre d'impardonnables menaces de presse auxquelles il s'abandonnait trop souvent passivement. » « Un contrepoids à toutes ces influences analogues, ajoutait Monsieur Bethmann, est désirable, et je serais le premier reconnaissant si le travail international parvenait à créer de tels contrepoids. » Mais, comme nous l'avons dit, ceux-ci étaient insuffisants au mouvement belliqueux. La résistance du chancelier, comme auparavant celle du kaiser, fut brisée et le grand projet de loi militaire de 1913 fut le premier signal des fanfares du parti guerrier qui annonçait le triomphe sur toute la ligne.

Si nous n'avons pas suscité la guerre en 1913, comme l'Autriche le voulait, c'est moins pour des raisons de principe que pour des raisons d'opportunité. Le motif que l'Autriche croyait avoir ou indiquait — régularisation de la frontière serbo-bulgare — était trop futile pour justifier une guerre européenne aux yeux

du peuple allemand et peu propre à enflammer l'enthousiasme patriotique. Une guerre qui répugne au sentiment populaire n'est plus possible aujourd'hui. La question de savoir si tel endroit, au nom imprononçable, devait être administré par les fonctionnaires serbes ou bulgares importait trop peu au peuple allemand pour qu'on pût faire à son sujet une guerre pour les biens les plus sacrés du pays. De là, les mots de Berlin à Vienne : Pas encore!

Sans doute des considérations militaires entrèrent en ligne de compte dans ce « pas encore ». Nous étions, il est vrai, de beaucoup supérieurs aux autres, mais notre supériorité devait encore être augmentée par l'entrée en vigueur de nouvelles lois militaires que le Reichstag venait d'adopter à titre provisoire. L'élargissement du canal Kaiser-Wilhelm, qui permettrait aux plus grands navires de guerre de passer, en toute liberté, de la mer du Nord dans la Baltique, n'était pas achevé. Les nouveaux instruments de meurtre n'avaient probablement pas encore été créés. Des Zeppelins et des sous-marins devaient être construits et nos armements perfectionnés. Bref, nous n'étions pas encore prêts pour l'attaque, qui, alors, était en principe, chose décidée.

Nous n'attendions que la mise au point définitive de notre préparation et la première occasion favorable, pour pouvoir profiter de celle-ci avec succès. Entre temps, le revirement des idées du kaiser s'accentuait; son entourage, à la tête duquel était le chef de l'étatmajor von Moltke, le ministre de la guerre, le kronprinz et son influente séquelle, tous s'efforçaient — à rencontre du chancelier, qui, il est vrai, avait participé

à toute l'évolution et l'avait couverte de sa responsabilité mais qui reculait encore devant le pas décisif — vers un seul but : susciter le plus tôt possible la guerre « inévitable » et gagner complètement le kaiser à leurs menées. « Il faut laisser de côté les lieux communs sur la responsabilité de l'agresseur, disait une fois M. de Moltke, lorsque la guerre est devenue nécessaire, il faut la commencer dès qu'on a toutes les chances de son côté, seul le succès décide (1)/ »

Dans un de ses rapports, Cambon montre avec quel succès agissait le parti de la guerre. Il rapporte un entretien que Guillaume II eut, en novembre 1913, avec le roi Albert de Belgique (2), en présence du chef de l'état-major, et qu'il dit tenir d'une source « absolument sûre ». Le roi Albert trouva le kaiser, qu'il tenait pour un sincère ami de la paix, complètement transformé : il avait perdu ses tendances pacifiques et adopté les idées du parti de la guerre. A lui aussi, la guerre avec la France paraissait maintenant inévitable. Il approuvait son chef d'état-major qui déclarait que l'état actuel devait prendre fin et que l'empereur pouvait compter sur l'enthousiasme irrésistible qui entraînerait son peuple. Le roi Albert s'efforça inutilement de convaincre le kaiser des desseins pacifiques du peuple et du gouvernement français. D'après ses propres observations, Cambon confirme le revirement qui s'est produit dans les pensées de l'empereur. Il l'attribue à l'impatience croissante de l'élément militaire, aux influences des pangermanistes et, en partie, à une cer-

(1) Rapport de Cambon au ministre Pichon, du 6 mai 1913. (Livre jaune français.)

(2) Livre jaune, p. 20.

taine jalousie à l'endroit de son fils devenu populaire dans ces cercles. Cambon termine son rapport par ces mots: « L'empereur se familiarise avec un ordre d'idées qui lui répugnait autrefois. » On ne peut pas ne pas reconnaître la justesse des observations de Cambon. A peine huit mois plus tard se montrèrent les effets de l'évolution des pensées du kaiser. Mais, même pendant les jours qui précédèrent la guerre, se livrèrent dans l'âme de Guillaume II les combats du bien et du mal, d'Osmuz et d'Ahriman. Au moment où la grave décision devait être prise, qui allait déchaîner la catastrophe et causer à l'humanité un désastre encore inconnu, au moment où l'action, depuis longtemps préparée et résolue, allait se déclancher, la main de l'empereur hésita devant le trait de plume décisif, et dans l'âme du monarque surgirent encore, comme voilés, les vieux idéals de la paix et du bonheur des peuples. De là, les hésitations des derniers jours, les changements dans la manière d'agir du kaiser qui oscillait entre le désir de paix et la menace de guerre, entre l'intimidation et l'acte sérieux, et qui poursuivit si longtemps la politique du poing de fer, — jusqu'à ce que, peu à peu, la politique cessât et que le poing de fer prit sa place.

L'exposé détaillé des antécédents de la crise était nécessaire pour comprendre le rapide enchaînement des faits qui, en dix jours, du 23 juillet au 1er août, a abouti à la plus grande guerre de l'histoire.

L'attitude générale de l'Allemagne depuis la première conférence de La Haye, ses refus répétés de limiter les armements militaires et navals, son opposition à la création d'une Cour d'arbitrage international, ses tentatives renouvelées pour obtenir la neutralité de l'Angleterre sans vouloir elle-même rien abandonner de sa liberté d'action, l'augmentation énorme de sa flotte et de son armée, sa longue tolérance à l'endroit du mouvement chauvin criminel et, plus tard, la faveur qu'elle lui a témoignée, tout cela indique que l'Allemagne avait depuis longtemps envisagé l'idée d'une guerre et qu'elle était résolue à susciter « l'inévitable » dans un moment qui lui serait propice.

L'histoire, jusqu'en 1914, éveille le pressant soupçon que l'Allemagne, conjointement avec l'Autriche alliée, a voulu la guerre; la première pour réaliser ses rêves de

domination universelle, la seconde pour améliorer sa situation dans les Balkans.

Mais ce soupçon n'est pas encore la certitude. Les probabilités qui découlent des antécédents ne sont pas des preuves. Celles-ci ne peuvent être tirées que des circonstances dans lesquelles le fait s'est produit, c'està-dire des livres diplomatiques relatant l'histoire des causes de la guerre.

Les empires alliés sont accusés d'avoir, en été 1914, suscité intentionnellement la guerre qu'ils avaient depuis longtemps voulue et préparée, parce qu'ils estimaient que le moment leur était particulièrement favorable. Il ne s'agissait plus cette fois d'une mesquine question territoriale dans les Balkans, d'une question de port ou de côte, qui ne pouvait ni intéresser l'opinion publique, ni enflammer les peuples, il s'agissait du meurtre d'un archiduc et de sa femme, donc d'un événement tragique, qui devait provoquer l'indignation du monde entier. Toutes les sympathies — pensait-on — iraient aux puissances qui seraient résolues à venger le forfait.

On avait d'abord le succès moral de son côté. Et l'on était sûr du succès militaire. En ce moment, précisément, on croyait pouvoir conclure de divers indices que l'armée française était désorganisée et que la préparation de l'armée russe était défectueuse. Le sénateur Humbert avait, dans un discours au Sénat, révélé de graves imperfections dans l'armée de son pays, et les forces russes — à part leur préparation incomplète — étaient encore, croyait-on, affaiblies et en grande partie immobilisées par des troubles intérieurs. On espérait toujours que l'Angleterre garderait sa neutralité, malgré l'insuccès des efforts faits jusqu'alors pour l'obtenir. On

comptait que les Italiens seraient assez fous pour rendre à l'Autriche détestée le service de lui tirer les marrons du feu, dans les Balkans, et de mettre en jeu leur existence nationale « pour le roi de Prusse ». Autant de calculs, autant d'erreurs! Mais comme à Berlin et à Vienne, on ne sut pas calculer, on crut que le moment de frapper le grand coup était arrivé, et l'on frappa. Telle est l'accusation qu'il s'agit de prouver.

Les événements qui se rattachent au meurtre de l'archiduc François-Ferdinand et de sa femme sont connus dans leurs grands traits et ne nécessitent pas un exposé détaillé. Pour le but que je me suis proposé, il me suffit de mettre en lumière les faits diplomatiques et de relever surtout les points qui sont décisifs dans la question des culpabilités. Je ne m'appuierai que sur des documents officiels, en première ligne sur les cinq livres diplomatiques qui ont été publiés par l'Allemagne, l'Angleterre, la France, la Russie et la Belgique.

Ce qui surprend tout d'abord, c'est la pauvreté du contenu du Livre blanc allemand et le fait que l'Autriche n'a pas cru nécessaire, comme tous les autres pays belligérants, de publier un dossier diplomatique. L'histoire des relations entre Vienne et Berlin manque presque totalement dans le Livre blanc, tandis que les relations entre les Etats de la Triple-Entente sont exposées tout au long dans leurs publications. Le Livre blanc allemand contient 36 documents, le Livre bleu anglais 161, le Livre orange russe 79, le Livre jaune français 161 et le Livre gris belge 79. Les exposés de

nos adversaires sont donc beaucoup plus détaillés que les nôtres (1).

L'historien est obligé de combler les lacunes que présente le Livre blanc au moyen des copieux exposés des gouvernements « ententistes ». Dans les divers livres, les exposés se rapportant au même fait concordent dans la règle; leur tournure différente est due seulement à l'esprit de ceux qui les ont rédigés. J'en ferai complètement abstraction dans mon étude et je me tiendrai aux faits eux-mêmes : ils sont suffisamment éloquents. Je ne m'occuperai pas non plus de savoir à quels livres on doit accorder le plus ou le moins de créance. Des documents diplomatiques sont des documents et ils méritent tous la même créance. Du reste, ils s'appuient les uns sur les autres et tous ensemble forment une chaîne fermée, dont les anneaux s'encastrent si bien les uns dans les autres que la vérité parvient au jour claire et inattaquable.

Je traiterai pour chaque Etat les points importants pour l'établissement des culpabilités; tous les pays auront leur livre de compte, et chaque compte se terminera par un solde, qui représentera la culpabilité ou l'innocence de l'Etat en question.

(1) Au commencement de février, donc six mois après te début de la guerre, au moment de l'impression de cet ouvrage, a paru un Livre autrichien. Je m'en occuperai dans une annexe spéciale.

Autriche.

Le 23 juillet, à six heures du soir, le gouvernement austro-hongrois faisait remettre une note à Belgrade. Elle contenait une série d'exigences relatives à la propagande panserbe qui avait atteint son point culminant, par le meurtre d'un couple archiducal. Elles avaient pour but d'amener la répression de ces menées, que soidisant le gouvernement serbe tolérait. Parmi les dix •demandes de l'ultimatum autrichien, il s'en trouve un grand nombre qui n'ont jamais été adressées à un Etat indépendant, et que, jusqu'à maintenant, on n'avait coutume d'imposer qu'à des peuples en sujétion. Le gouvernement serbe devait, à la première page du Journal officiel du 26 juillet, publier une déclaration dont la teneur lui était étroitement dictée et par laquelle il condamnait toute propagande contre l'Autriche et promettait de punir tous ceux — surtout les officiers et les fonctionnaires — qui, dans l'avenir, se rendraient coupables des mêmes actes. Cette menace devait être portée à la connaissance de l'armée par un ordre du jour du roi publié dans le bulletin militaire officiel. En outre, il devait s'engager : à supprimer des publications, à dissoudre des sociétés et à empêcher qu'elles se reformassent, à faire disparaître des livres d'école tout ce qui est de nature hostile à l'Autriche, à éloigner tous les officiers et fonctionnaires coupables de propagande anti-autrichienne, à emprisonner ceux qui avaient

été désignés comme compromis dans le complot, à empêcher le trafic illicite d'armes à travers la frontière, à donner des explications sur les propos hostiles de hauts fonctionnaires serbes, etc. Le cinquième article de la note demandait à la Serbie : « D'accepter la collaboration des organes du gouvernement impérial et royal dans la suppression du mouvement subversif dirigé contre l'intégrité territoriale de la monarchie », et le sixième article : « D'ouvrir une enquête judiciaire contre les partisans du complot du 28 juin, se trouvant sur territoire serbe; des organes délégués par le gouvernement impérial et royal prendront part aux recherches y relatives. »

Un mémoire concernant certains résultats de l'enquête de Serajewo — sur les points 7 et 8 — était annexé à la note. La réponse à celle-ci était attendue dans l'espace de quarante-huit heures, soit jusqu'au 25 juillet à six heures du soir.

La note, sans que les preuves des accusations y fussent jointes, fut communiquée aux puissances le

24 juillet, et publiée par la presse européenne le

25 juillet. Le contenu extraordinaire et la forme brutale de l'ultimatum firent sensation sur les chancelleries et le public. Chacun s'attendait à un refus brutal de la Serbie, puis à une guerre de l'Autriche contre elle, à une intervention de la Russie, et finalement à un conflit européen. Depuis qu'une question balkanique existe, les rapports de la Serbie et de la Russie sont très étroits. La communauté des races et des religions, la tradition politique et les intérêts ont de tout temps créé des liens entre les deux pays, et il s'est établi entre eux des « relations électives », qui dépassent les

cadres des ententes touchant aux « sphères d'intérêts ».

Pendant la guerre des Balkans, la Russie avait officiellement déclaré que toute attaque autrichienne contre la Serbie provoquerait son intervention (1). Cette fois aussi le Messager du gouvernement de Saint-Pétersbourg annonça qu'une action militaire de l'Autriche ne laisserait pas la Russie indifférente (2).

Celle-ci, de concert avec la France et l'Angleterre, fit tous ses efforts en vue :

1° D'amener la Serbie à satisfaire autant que possible les exigences autrichiennes (3).

2° D'obtenir de l'Autriche une prolongation du délai assigné par l'ultimatum, afin que les Etats puissent étudier le dossier judiciaire dont la communication leur est promise et exercer ensuite une action modératrice à Belgrade (4).

La prolongation de délai fut brutalement refusée par l'Autriche, bien que la Russie et l'Angleterre eussent fait remarquer avec raison que la communication de la note aux puissances (5) était vaine et qu'il serait contraire aux coutumes internationales si on ne leur accordait pas le temps indispensable pour étudier le dossier et pour intervenir à Belgrade (6). Tout de suite, M. de Jagow avait « douté » que l'Autriche pût accorder la prolongation demandée. Le comte Berchtold se trouvait à Ischl. On ne donna pas les motifs de ce refus.

Cependant pressé par l'Angleterre et la Russie, le

(1) Livre bleu, page 4, no 139.

(2) Livre orange, no 10.

(3) Livre bleu, nos 12, 15, 22, 30, Livre orange, nos 4, 25, 40, 42, Livre jaune, no 26.

(4) Livre bleu, nos 13, 17, 20, Livre orange, nos 4, 16.

(5) Livre orange, no 12.

(6) Livre orange, no 14, Livre bleu, no 18.

gouvernement serbe fit une réponse qui étonna encore davantage l'Europe que la note autrichienne elle-même. La Serbie se soumettait à toutes les exigences de la monarchie. Elle se déclarait prête à livrer à la justice tous ceux qui avaient participé au meurtre, sans égard à leur situation et à leur rang. Elle s'engageait à publier dans le Journal officiel et à porter à la connaissance de l'armée les déclarations demandées, à introduire dans sa constitution et dans ses lois de nouveaux articles sur la presse pour la poursuite, la confiscation et la punition des publications agressives, à dissoudre les sociétés hostiles, à reviser dans le sens voulu par l'Autriche l'enseignement dans les écoles, à punir les officiers et les fonctionnaires coupables, à réprimer la contrebande des armes, etc.

Sur deux articles seulement (5 et 6), le gouvernement serbe se permit, en toute humilité, de faire quelques réserves (en vérité, le ton de la note est celui d'un inférieur parlant à son supérieur et non celui d'un Etat indépendant s'adressant à un autre). A propos de l'article 5, il fit cette remarque :

« Le gouvernement royal doit avouer qu'il ne se rend pas clairement compte du sens et de la portée de la demande du gouvernement impérial et royal tendant à ce que la Serbie s'engage à accepter sur son territoire la collaboration des organes du gouvernement impérial et royal. »

A propos de la note 6 :

« Le gouvernement royal, cela va de soi, considère de son devoir d'ouvrir une enquête contre

tous ceux qui sont ou qui, éventuellement, auraient été mêlés au complot du 15/28 juin et qui se trouvaient sur le territoire du royaume. Quant à la participation à cette enquête des agents des autorités austro-hongroises, qui seraient délégués à cet effet par le gouvernement impérial et royal, le gouvernement royal ne peut pas l'accepter, car ce serait une violation de la constitution et de la loi sur la procédure criminelle. Cependant, dans des cas concrets, des communications sur les résultats de l'instruction en question pourraient être données aux organes austro-hongrois. »

La note serbe se terminait ainsi :

« Le gouvernement royal serbe, considérant qu'il est de l'intérêt commun de ne pas précipiter la solution de cette question, est prêt, comme toujours, à accepter une entente pacifique, en remettant cette question soit à la décision du Tribunal international de La Haye, soit aux grandes puissances qui ont pris part à l'élaboration de la déclaration que le gouvernement serbe a faite le 18/31 mars 1909. »

La note serbe fut remise dans l'après-midi du 25 juillet à l'ambassadeur autrichien à Belgrade. Deux heures plus tard, celui-ci, avec son personnel, avait quitté la capitale serbe. L'Autriche rompit les relations diplomatiques avec son voisin du sud. Pourquoi? La diplomatie européenne, excepté bien entendu, la diplomatie allemande, se trouvait devant une énigme, pour laquelle il n'y avait qu'une seule solution, à savoir que l'Au-

triche voulait à tout prix un conflit avec la Serbie. Comme la note autrichienne était unique par ses prétentions exorbitantes, la note serbe l'était par son humilité formelle. Jamais, en temps de paix, un Etat indépendant n'avait supporté de pareilles prescriptions et une telle immixtion dans ses affaires intérieures. L'école, l'armée, l'administration, la procédure, la presse, le droit d'association, tout devait être réglé d'après les vœux de l'Autriche, et même là où la Serbie ne pouvait pas satisfaire entièrement ces désirs, sous peine de devenir un Etat vassal, elle ne les repoussa pas nettement, mais elle demanda humblement des explications; elle se déclara prête à aller jusqu'aux limites du droit des peuples, et elle s'en remit, pour les quelques points' encore en litige, à la décision de la Cour d'arbitrage de La Haye ou aux grandes puissances.

Qu'est-ce que l'Autriche voulait de plus? Pourquoi n'a-t-elle pas donné les éclaircissements désirés? Pourquoi n'a-t-elle pas accepté la décision arbitrale dans des questions de droit et d'interprétation qui, d'après les décisions et résolutions des Congrès de La Haye, étaient précisément du ressort de la cour d'arbitrage?

Le gouvernement autrichien a, le 27 juillet, publié la note serbe avec des commentaires et de façon que le texte serbe fût coupé partout par ceux-ci. En faisant cela, on voulait sans doute empêcher que la forme respectueuse et le contenu si accommodant pussent être clairement remarqués. Le marquis di San Giuliano a qualifié d'enfantine la pédanterie de ces commentaires (1). Le qualificatif est trop doux si l'on pense

(1) Livre bleu, no 64.

que de ces discussions dépendait le sort de l'Europe, et peut-être du monde. Un procureur aurait honte des finasseries que l'Autriche a trouvées pour motiver le mécontentement causé par la réponse serbe. Il ne vaut pas la peine d'examiner en détail ce travail aussi misérable de fond que de forme. Il y est notamment affirmé que la Serbie est responsable des malentendus — plus ou moins voulus. L'article 5, y est-il dit entre autres, n'a aucun rapport avec le droit des peuples ou la procédure pénale, c'est une affaire de nature policière, qui se résoudra par une convention particulière. L'article 6, ajoutait l'Autriche, ne concerne pas la participation des fonctionnaires autrichiens à l'enquête judiciaire, mais aux recherches policières. L'Autriche affirmait qu'il y avait eu des malentendus à propos des points 5 et 6 (malentendus provoqués par la forme peu claire de l'ultimatum). Ceux-ci auraient pu être écartés par une courte discussion de juristes, ou, en mettant tout au pire, par la décision d'une cour d'arbitrage. Pourquoi l'Autriche n'a-t-elle pas demandé cette discussion ou cette décision? Pourquoi a-t-elle tout de suite recouru à une mesure qui, même si la Serbie avait repoussé ses exigences, n'eût pas pu être plus brutale : à la rupture des relations diplomatiques?

Ce fut la troisième chose incompréhensible qui arriva en trois jours, incompréhensible si l'on n'admet pas que l'Autriche ait voulu à tout prix susciter une guerre avec la Serbie et un conflit européen. La note ellemême n'était qu'une déclaration de guerre déguisée. Personne, l'Autriche moins que n'importe qui, ne pouvait s'attendre à ce que la Serbie cédât à des exigences aussi humiliantes. En le faisant, en acceptant la plupart

des demandes autrichiennes, ce pays, épuisé par deux guerres, témoigna d'un amour de la paix peu commun. Ce résultat était également dû à l'influence des puissances de la Triple-Entente, en particulier de la Russie, qui invita la Serbie à se montrer accommodante. Le prince-régent Alexandre de Serbie adressa le 24 juillet un appel au tsar, pour demander les conseils de la Russie, dans lequel il déclara que la Serbie était prête à accepter tout ce qui était compatible avec son indépendance. Les conseils russes ont donné lieu à la note serbe du 25 juillet, c'est-à-dire à une humiliation inconnue jusqu'alors dans l'histoire diplomatique. Les désirs pacifiques de la Serbie et de la Russie sont, dès le premier abord, incontestablement prouvés. Le fait que l'Autriche ne fit pas de cas de la note serbe, la déclara sans valeur pour servir de base à une discussion, rompit brusquement les relations diplomatiques, prouve que l'Autriche voulait la guerre à tout prix. Ses intentions belliqueuses ressortent des trois premiers actes de la tragédie : de sa note, de son refus de prolonger le délai fixé pour la réponse, du rappel de son ambassadeur.

La soumission de la Serbie, que tout le monde désirait et que la diplomatie européenne (à l'exception de l'Allemagne) s'efforçait d'obtenir, fut une grosse désillusion pour l'Autriche. On espérait à Vienne un refus brutal qui eût légitimé la rupture des relations diplomatiques et la guerre. C'est pourquoi on avait rédigé la note de façon à la rendre inacceptable. Les espérances de l'Autriche furent trompées parce que l'amour de la paix de la Russie et de la Serbie était plus grand que sa volonté belliqueuse. Elle se trouvait dans une

situation fausse : le motif de la guerre prévu faisait défaut; elle chercha à en trouver un, en essayant de faire croire, par une querelle de mots, que la Serbie se révoltait au lieu de se soumettre.

La manière d'agir de l'Autriche provoqua la stupéfaction du monde; on entrevit avec effroi le danger d'une guerre européenne.

Sir Edward Grey fut le premier qui chercha à conjurer ce danger. Il proposa une conférence des ambassadeurs d'Allemagne, de France et d'Italie, qui se tiendrait à Londres sous sa présidence. Elle chercherait les moyens de régler les points de l'ultimatum encore en litige. L'idée fut acceptée avec empressement par la France et l'Italie. La Russie se déclara également prête à s'y rallier et à se soumettre aux décisions de la conférence. Celle-ci étant composée de deux représentants de la Triplice et de deux délégués de la Triple-Entente, garantissait un examen impartial des questions pendantes. Elles étaient d'ailleurs, grâce à la réponse serbe, en très petit nombre et elles auraient pu être en peu de temps résolues avec facilité.

Mais précisément parce que la conférence des ambassadeurs les eût réglées facilement, l'Allemagne et l'Autriche s'opposèrent à l'idée de cette conférence dont le succès était certain. Elle eût empêché la guerre et cela ne convenait pas à l'Autriche. C'est pourquoi l'Allemagne fit cette première objection : « On ne peut pas citer l'Autriche devant un tribunal enropéen (1) ».

Lorsque Grey eut montré l'absurdité de cette objection et remarqué : « It would not be an arbitration,

(1) Livre blanc, page 9.

des demandes autrichiennes, ce pays, épuisé par deux guerres, témoigna d'un amour de la paix peu commun. Ce résultat était également dû à l'influence des puissances de la Triple-Entente, en particulier de la Russie, qui invita la Serbie à se montrer accommodante. Le prince-régent Alexandre de Serbie adressa le 24 juillet un appel au tsar, pour demander les conseils de la Russie, dans lequel il déclara que la Serbie était prête à accepter tout ce qui était compatible avec son indépendance. Les conseils russes ont donné lieu à la note serbe du 25 juillet, c'est-à-dire à une humiliation inconnue jusqu'alors dans l'histoire diplomatique. Les désirs pacifiques de la Serbie et de la Russie sont, dès le premier abord, incontestablement prouvés. Le fait que l'Autriche ne fit pas de cas de la note serbe, la déclara sans valeur pour servir de base à une discussion, rompit brusquement les relations diplomatiques, prouve que l'Autriche voulait la guerre à tout prix. Ses intentions belliqueuses ressortent des trois premiers actes de la tragédie : de sa note, de son refus de prolonger le délai fixé pour la réponse, du rappel de son ambassadeur.

La soumission de la Serbie, que tout le monde désirait et que la diplomatie européenne (à l'exception de l'Allemagne) s'efforçait d'obtenir, fut une grosse désillusion pour l'Autriche. On espérait à Vienne un refus brutal qui eût légitimé la rupture des relations diplomatiques et la guerre. C'est pourquoi on avait rédigé la note de façon à la rendre inacceptable. Les espérances de l'Autriche furent trompées parce que l'amour de la paix de la Russie et de la Serbie était plus grand que sa volonté belliqueuse. Elle se trouvait dans une

situation fausse : le motif de la guerre prévu faisait défaut; elle chercha à en trouver un, en essayant de faire croire, par une querelle de mots, que la Serbie se révoltait au lieu de se soumettre.

La manière d'agir de l'Autriche provoqua la stupéfaction du monde; on entrevit avec effroi le danger d'une guerre européenne.

Sir Edward Grey fut le premier qui chercha à conjurer ce danger. Il proposa une conférence des ambassadeurs d'Allemagne, de France et d'Italie, qui se tiendrait à Londres sous sa présidence. Elle chercherait les moyens de régler les points de l'ultimatum encore en litige. L'idée fut acceptée avec empressement par la France et l'Italie. La Russie se déclara également prête à s'y rallier et à se soumettre aux décisions de la conférence. Celle-ci étant composée de deux représentants de la Triplice et de deux délégués de la Triple-Entente, garantissait un examen impartial des questions pendantes. Elles étaient d'ailleurs, grâce à la réponse serbe, en très petit nombre et elles auraient pu être en peu de temps résolues avec facilité.

Mais précisément parce que la conférence des ambassadeurs les eût réglées facilement, l'Allemagne et l'Autriche s'opposèrent à l'idée de cette conférence dont le succès était certain. Elle eût empêché la guerre et cela ne convenait pas à l'Autriche. C'est pourquoi l'Allemagne fit cette première objection : « On ne peut pas citer l'Autriche devant un tribunal enropéen (1) ».

Lorsque Grey eut montré l'absurdité de cette objection et remarqué : « It would not be an arbitration,

(1) Livre blanc, page 9.

but a private and informai discussion to ascertain, what suggestion could be made for a settlement (1) », l'Autriche déclara ouvertement qu'elle devait repousser la proposition anglaise (2).

Ce fut la quatrième action en cinq jours au moyen de laquelle l'Autriche, appuyée par l'Allemagne, fit échouer les efforts pacifiques des autres puissances. Le refus autrichien était d'autant moins compréhensible que la conférence, ainsi qu'il avait été convenu, ne devait discuter que les questions qui touchaient à la souveraineté et à l'indépendance serbes et l'Autriche avait, dès le début, assuré qu'elle ne porterait atteinte ni à cette souveraineté, ni à cette indépendance. Il ne s'agissait donc que d'une enquête fondée sur le droit public qui eût décidé jusqu'à quel point les exigences autrichiennes, en particulier les articles 5 et 6 de la note, étaient conciliables avec la souveraineté de l'Etat voisin. L'acceptation volontaire d'un tel résultat d'enquête — ce n'était même pas une sentence arbitrale — ne pouvait nuire en rien au prestige de l'Autriche.

En même temps qu'elle élevait ses objections contre la conférence, l'Allemagne proposait des négociations directes entre l'Autriche et la Russie. C'était, selon elle, le meilleur moyen d'empêcher que le conflit austroserbe ne donnât lieu à un conflit européen (3). Cette proposition rencontra l'assentiment de l'Angleterre, de la Russie et de la France. Grey se déclara prêt à ajourner son idée de la conférence à quatre jusqu'à ce que les négociations entre Vienne et Pétersbourg

(1) Livre bleu, no 67.

(2) Livre blanc, page 9.

(3) Livre bleu, no 43, Livre blanc, page 9.

aient conduit à un résultat quelconque (1). Si le résultat était positif, la conférence serait superflue; s'il était négatif, celle-ci pourrait toujours chercher à atteindre ce que la conversation directe s'était vainement proposé.

Donc, une nouvelle lueur d'espoir! Mais on avait compté sans l'Autriche. On a peine à croire ce que les documents prouvent irréfutablement : l'Autriche refusa la proposition de son alliée, l'Allemagne, de causer avec la Russie. Le comte Berchtold déclara formellement à l'ambassadeur russe Schébéko, qui lui avait amicalement proposé un libre entretien à Pétersbourg, que l'Autriche ne reculerait pas et qu'elle ne pouvait pas entrer en discussion sur la note serbe (2).

Il y a donc ici une opposition entre Vienne et Berlin ou une partie arrangée. Comme aucun indice ne permet de supposer l'opposition, il ne reste que la dernière hypothèse : la partie arrangée. Le soupçon est d'autant plus justifiable que la correspondance entre Vienne et Berlin n'a pas encore été publiée; elle doit donc contenir des choses qu'on tient à cacher. M. de Bethmann Hollweg qui, pour se justifier, publie journellement tous les écrits possibles, — documents tirés des archives de Bruxelles, lettres interceptées, etc., — aurait depuis longtemps édité sa correspondance avec Vienne, si elle avait pu confirmer la véracité de ses assertions — sans cesse répétées sans l'ombre d'une preuve — à savoir qu'il avait sérieusement conseillé la modération à l'Autriche et « que dans ce sens, il avait été jusqu'à l'extrême limite du possible ».

(1) Livre bleu, no 45.

(2) Livre bleu, nos 61, 64, 75, 93, 81, 78. Livre blanc' page 9.

Quoi qu'il en soit, l'Autriche repoussa la proposition allemande. Le 28 juillet, jour où l'entretien décisif entre Schébéko et Berchtold eut lieu, elle déclara la guerre à la Serbie et commença le bombardement de Belgrade.

Cette déclaration de guerre rendit presque désespérée la situation européenne. La volonté de l'Autriche d'écraser à tout prix l'état voisin incommode, sans se soucier de la conflagration européenne qui devait résulter de son action, était devenue effective. Toutes les tentatives qu'on eût pu faire pour éteindre l'incendie ou empêcher sa propagation paraissaient sans espoir. L'Autriche avait mobilisé, non seulement contre la Serbie, mais encore contre la Russie. Les avis diffèrent sur l'ampleur de sa mobilisation au nord et au nord-est. Les rapports russes certifient que plus de la moitié de l'armée autrichienne fut mobilisée (1), tandis que M. von Bethmann Hollweg, dans son discours du 4 août, déclare que deux corps d'armée seulement avaient été mobilisés contre le nord (2). En tout cas, il est acquis que le 28 juillet l'Autriche était la seule grande puissance qui eût mobilisé.

L'Autriche ayant fait systématiquement échouer toutes les tentatives de conciliation et pris des mesures militaires, la Russie dut répondre par des mesures semblables. Le 29 juillet, elle annonçait aux gouvernements étrangers qu'elle avait ordonné la mobilisation dans les arrondissements d'Odessa, de Kiew, de Moscou et de Kazan. Ces mesures n'étaient qu'une réponse aux préparatifs autrichiens et n'impliquaient aucune intention belliqueuse contre l'Autriche ou l'Allemagne.

(1) Livre orange, no 49.

(2) Livre blanc, p. 10, Livre orange, no 51, Livre bleu, no 78.

Cependant l'Angleterre et la Russie continuaient leurs efforts en vue de trouver une forme transactionnelle qui pût permettre de régler le conflit d'intérêts russoautrichien. La guerre avait éclaté. Il n'était plus question de faire reculer l'Autriche, mais d'obtenir un arrêt des opérations militaires. On aurait laissé comme gage à l'Autriche la portion de territoire serbe qu'elle occupait et, sur cette base, on se serait efforcé de parvenir à satisfaire autant que possible les exigences de la monarchie.

Grey et Sazonow, fortement appuyés par Viviani, travaillèrent infatigablement dans ce sens. La première formule de transaction fut, le 29 juillet, remise par Grey à l'ambassadeur allemand Lichnowsky.

Elle demandait à l'Autriche de se contenter de l'occupation de Belgrade et du territoire serbe avoisinant comme gage d'un règlement satisfaisant de ses exigences et de laisser aux puissances le temps d'intervenir entre elle et la Russie (1).

Le roi George parle de la proposition de Grey dans un télégramme au prince Henri de Prusse, daté du 30 juillet. Il la recommande au kaiser et il exprime l'espoir :

« que Wilhelm emploiera sa grande influence pour décider l'Autriche à accepter la proposition. En le faisant, il prouverait que l'Allemagne et l'Angleterre travaillent ensemble pour empêcher ce qui serait une catastrophe internationale. Je t'en prie, assure à Wilhelm que je fais tout et que je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour maintenir la paix européenne. »

(1) Livre bleu nos 76, 88, 90, 98, Livre blanc, p. 11.

Avec le même zèle que le roi, Grey s'efforçait de faire accepter aux puissances sa proposition qui, à vrai dire, satisfaisait tout le monde et permettait de trouver une issue au conflit.

Cependant, le ministre russe Sazonow avait dicté à l'ambassadeur allemand, comte de Pourtalès, la formule transactionnelle suivante :

Si l'Autriche, reconnaissant que son conflit avec la Serbie a assumé le caractère d'une question européenne, se déclare prête à éliminer de son ultimatum les points qui portent atteinte au principe de souveraineté de la Serbie, la Russie s'engage à arrêter ses préparatifs militaires (1).

Sazonow formula cette proposition le 30 juillet, donc deux jours après la déclaration de guerre, alors que le bombardement de Belgrade avait commencé et que les troupes autrichiennes avançaient sur le territoire serbe. La proposition n'impliquait pas pour l'Autriche l'obligation de reculer dans son action militaire; on lui demandait seulement.de ne pas attenter aux droits de souveraineté de la Serbie, obligation à laquelle l'Autriche pouvait fort bien se soumettre, si elle entendait maintenir les déclarations qu'elle avait faites au début de la crise.

Mais que se passa-t-il? Le ministre russe à Berlin, Swerbéew, transmit au secrétaire d'Etat pour les affaires étrangères, von Jagow, la proposition de Sazonow, tandis qu'elle était télégraphiée à ce dernier par le

(1) Livre orange, No 60.

comte Pourtalès. Jagow ta repoussa sans autre, en déclarant « qu'elle était inacceptable pour l'Autriche » (1).

Cette réponse fut faite sans que l'Autriche eût été consultée; M. de Jagow se considérait manifestement comme le tuteur ou le chargé d'affaires du gouvernement autrichien, qui, depuis la déclaration de guerre à la Serbie et le refus de toute discussion n'était plus en relations directes avec Pétersbourg.

De nouveau un insuccès! Mais il n'empêcha pas l'Angleterre et la Russie de faire de nouvelles tentatives de conciliation. Deux formules avaient été proposées, celle de Grey, du 29 juillet, et celle de Sazonow, du 30. La dernière avait été repoussée par Jagow sans motif indiqué, la première attendait toujours une réponse. L'ambassadeur anglais à Berlin insistait sans répit pour en obtenir une, mais, toujours, on le renvoyait avec des locutions vagues. L'Autriche s'étant refusée à toute discussion directe, les relations diplomatiques étaient extraordinairement compliquées : toutes les demandes devaient passer par Berlin et Berlin ne pouvait jamais donner de réponse positive, parce que, soi-disant, elle n'en avait pas reçu de Vienne. Il est difficile de dire avec précision si le courtier était honnête. En tout cas, on incline à croire fortement le contraire. Nous y reviendrons plus loin. Une fois, Jagow n'a point encore obtenu de réponse, une autre fois Bethmann-Hollweg affirme qu'il « a pressé trop fort sur le bouton à Vienne », qu'il est peut-être allé trop loin et qu'il a produit un effet contraire. Une troisième fois, que Goschen insistait pour obtenir une

(1) Livre orange, no 63.

réponse et recommandait d'appuyer encore plus fortement sur le bouton, Bethmann lui répondit que le lendemain matin, le comte Berchtold exposerait la situaà l'empereur François-Joseph (1).

Trois jours se passèrent, du 29 au 31 juillet, sans que l'Autriche donnât une réponse quelconque à la proposition de Grey, jours pendant lesquels l'Europe, dans l'attente et l'angoisse, voyait venir les plus terribles événements. Les diplomates allemands et autrichiens n'étaient pas pressés. Ils savaient ce qu'ils voulaient. En toute tranquillité d'esprit, ils préparaient le drame dans les coulisses.

Grey, Sazonow et Viviani s'efforcèrent, malgré leur insuccès, d'empêcher l'incendie d'éclater. Par douzaines, les dépêches furent échangées entre Londres, Paris et Pétersbourg. Dans les chancelleries de la Triple-Entente, on travailla nuit et jour à maintenir la paix. La proposition de Grey ayant été repoussée et celle de Sazonow étant restée sans réponse, on chercha une troisième formule qui tînt le milieu entre les deux précédentes. Cette formule, résultat d'un actif travail de négociation de Viviani, (2) faisait des concessions encore plus larges aux exigences autrichiennes que la proposition de Sazonow et elle parut avoir toutes les chances de succès. Sazonow la transmit le 31 juillet aux puissances sous la forme suivante :

Si l'Autriche consent à arrêter la marche de ses troupes sur le territoire serbe et si, reconnaissant

(1) Livre bleu, nos 98, 103, 107, 112.

(2) Livre jaune, no 112.

que le conflit austro-serbe a assumé le caractère d'une question d'intérêt européen, elle admet que les grandes puissances examinent les satisfactions que la Serbie pourrait accorder au gouvernement austro-hongrois, sans porter atteinte à ses droits souverains et à son indépendance, la Russie s'engage à conserver son attitude expectante (1).

A cette formule qui représentait le maximum de satisfaction qu'on pouvait accorder à l'Autriche et qui témoignait de la volonté pacifique de la Russie, l'Autriche ou l'Allemagne n'ont jamais répondu. Tandis que Sazonow, dans une dépêche adressée à Londres, exprime l'espoir d'avoir trouvé un moyen de dénouer pacifiquement la situation compliquée (2), tandis que Grey recommande instamment à Berlin d'accepter la seconde formule de Sazonow, (3) l'Autriche et l'Allemagne restent muettes. A la question serbe qui menaçait d'être résolue à l'amiable, on substitua une autre question qui devait inévitablement conduire à la guerre : celle de la mobilisation russe. L'Allemagne ne se contenta plus de jouer le rôle de « chargé d'affaires », elle prit de son propre chef position dans l'affaire, le comparse devint protagoniste. Le livre de comptes autrichien fut clos, et un nouveau livre de comptes ouvert pour l'Allemagne.

La mobilisation générale russe a certainement eu lieu le 31 juillet. Les publications diplomatiques s'accordent à ce sujet (4). Mais elle a été provoquée par la mo-

(1) Livre orange, n° 67.

(2) Livre orange, nos 69, 71.

(3) Livre bleu, nos 120, 121, 131, 132.

(4) Livre blanc, p. 13.

Il ajoutait qu'il serait très important (very important) que l'Autriche arrêtât provisoirement ses opérations militaires pendant les négociations (stop provisionally to her military action on Serbian territory) (1). Remarquons bien : Sazonow dit qu'il serait très important, mais il ne fait pas de l'arrêt des opérations une condition sine qua non. C'était encore une concession de plus faite à l'Autriche : les autres propositions exigeant la cessation des opérations.

Toutes ces propositions de la dernière heure restèrent sans succès. Elles devaient rester sans succès, parce que la sérieuse bonne volonté de l'Autriche n'était que feinte. Pourquoi cet Etat, durant la période critique du 23 au 31 juillet, a-t-il refusé toute discussion sur le conflit serbe? Pourquoi, avec un entêtement obstiné, n'a-t-il voulu dire que ce qu'il n'avait pas l'intention de faire contre la Serbie, mais jamais ce qu'il avait le désir de faire? Que voulait-il au fond? Nous ne le savons pas encore aujourd'hui. Même le kaiser ne le savait pas le 29 juillet lorsqu'il télégraphiait au tsar :

« A mon avis, la conduite de l'Autriche- Hongrie doit être considérée comme une tentative d'obtenir toute garantie que les promesses de la Serbie soient aussi exécutées en fait. »

M. de Schœn, ambassadeur allemand à Paris, savait aussi peu que son impérial maître ce que l'Autriche

(1) Livre bleu, no 133. Livre orange, no 69.

voulait et, à ce sujet, il ne put donner aucune explication à M. Viviani (1).

Ces garanties dont faisait mention le kaiser et dont le Livre blanc parle constamment, en quoi consistaientelles? Etaient-elles contenues dans la note autrichienne ou non? Si oui, elles avaient toutes été données, à part les articles 5 et 6, sur lesquels la Serbie était prête à discuter, sinon, elles s'ajoutaient aux exigences autrichiennes qui allaient déjà fort loin. En tout cas, elles devaient être précisées, ce qui n'a pas été fait.

Comment s'explique donc ce brusque revirement de l'Autriche? Je ne trouve pas d'autre explication que la suivante : son bon vouloir qui, auparavant, eût certainement conduit à une heureuse issue, était, au moment où il fut exprimé, sans aucun danger : une solution pacifique n'était plus à craindre. Le Cabinet de Berlin, par sa propre attitude, avait complètement assuré la guerre.

A ce propos, on peut de nouveau se demander si entre Vienne et Berlin, il y avait opposition ou partie arrangée. Les voies des deux cabinets vont, apparemment le 31 juillet, dans des directions opposées : l'Autriche qui se déclare prête à négocier semble vouloir la paix, l'Allemagne avec son état de danger de guerre, avec ses allocutions du kaiser et du chancelier au peuple berlinois, avec ses ultimatums à la France et à la Russie veut la guerre. Il est impossible de croire à une opposition des deux cabinets. Si vraiment il en avait existé une, elle se serait révélée avant le 31 juillet. Cette conversion de l'Autriche à un

(1) Livre orange, no 55.

moment où elle ne pouvait être d'aucun effet, confirme, par sa soudaineté déconcertante, le soupçon que les deux gouvernements avaient à l'avance monté le coup, afin de rejeter la responsabilité de la guerre sur la Russie.

La guerre devait éclater. La suite de notre exposé le prouvera à tous ceux qui en doutent encore. La victoire diplomatique ne suffisait pas, il fallait la victoire militaire pour assurer la suprématie de l'Autriche dans les Balkans et pour permettre à l'Allemagne d'accomplir la mission qu'elle croyait fixée par le destin.

Je résume comme suit l'accusation contre l'Autriche :

1. Après avoir, en août 1913, projeté d'attaquer la Serbie, l'Autriche remettait, en juillet 1914, à cet Etat une note avec des exigences si exorbitantes, qu'il fallait s'attendre à une guerre austro-serbe, et ensuite à un conflit européen.

2. Elle a refusé le délai de quarante-huit heures demandé par les puissances.

3. Elle a rappelé son ambassadeur de Belgrade et déclaré la guerre à la Serbie, bien que le gouvernement serbe eût, dans une forme respectueuse, satisfait à presque toutes les exigences autrichiennes et consenti à discuter les quelques autres ou à se soumettre à la décision d'une cour d'arbitrage.

4. Elle a repoussé toute conversation avec la Russie et les autres puissances sur le fond de la note serbe et ne s'est déclaré prête à négocier que lorsqu'il fut trop tard, le 31 juillet.

5. Elle a repoussé la proposition de Grey tendant à ce que les quatre puissances non intéressées inter-

vinssent ou, du moins, donnassent des conseils, alors que la Russie l'avait acceptée.

6. Elle n'a pas répondu, malgré les pressantes sollicitations de l'Angleterre, à la formule transactionnelle proposée par Grey.

7. Elle a fait repousser par M. de Jagow la première formule de transaction due à M. Sazonow.

8. Elle n'a pas répondu à la seconde formule de transaction proposée par Sazonow.

9. Elle n'a pas daigné répondre aux dernières propositions conciliantes faites par Grey et Sazonow.

10. Dans les éclaircissements qu'elle a donnés, elle s'était toujours bornée à dire ce qu'elle ne voulait pas, mais jamais ce qu'elle voulait.

11. Elle a, la première, commencé la mobilisation et les opérations militaires; elle a précédé les autres puissances d'abord par sa mobilisation partielle, ensuite par sa mobilisation générale. .

Ces chefs d'accusation sont prouvés et justifient la sentence : " L'Autriche est coupable d'avoir, seule ou avec d'autres, suscité la guerre européenne. „

Nous allons voir quels sont ces autres.

Allemagne.

La culpabilité de l'Allemagne est encore plus facile à prouver que celle de l'Autriche : l'Allemagne ayant écrit elle-même son acte d'accusation. Le Livre blanc, lu d'une façon intelligente, contient presque toutes les accusations qu'on peut formuler contre l'Allemagne. Je me fais fort de le montrer. Naturellement, ces aveux ne sont pas volontaires : celui qui parle, croit se justifier et il s'accuse; il croit se défendre et il livre involontairement à son accusateur un précieux matériel.

Examinons le Livre blanc dès son début. Il expose la situation du Gouvernement autrichien vis-à-vis de l'agitation serbe et l'impossibilité où se trouvait l'Autriche de rester spectatrice inactive de ces menées et il continue en ces termes :

« Du fond du cœur, nous avons pu dire à notre allié que nous étions d'accord avec lui sur la manière d'envisager la situation et lui assurer que toute action qu'il considérerait comme nécessaire pour mettre un terme au mouvement dirigé en Serbie contre l'existence de la monarchie aurait notre approbation. En agissant ainsi, nous avions parfaitement conscience qu'une action belliqueuse de l'Autriche contre la Serbie provoquerait l'intervention de la Russie et, conformément à nos devoirs d'alliés, nous entraînerait nous-mêmes dans une guerre. Etant donnés les

intérêts vitaux de l'Autriche qui étaient en jeu, nous ne pouvions ni conseiller à notre allié une déférence inconciliable avec sa dignité, ni lui refuser notre aide dans ces circonstances difficiles... Nous avons donc laissé à l'Autriche les mains entièrement libres pour agir contre la Serbie. Mais nous n'avons pris aucune part à la manière dont cette action a été organisée. »

Cela signifie en d'autres termes :

1. Que l'Allemagne laissa à l'Autriche les mains libres pour entreprendre contre la Serbie tout ce qu'elle jugerait bon, soit par des voies diplomatiques, soit par des moyens militaires.

2. Que l'Allemagne ne prit, à dessein, pas part à la préparation de l'une ou de l'autre des actions, donc qu'elle était prête à suivre aveuglément l'Autriche, en vertu des obligations de l'alliance.

3. Que l'Allemagne avait pleinement conscience qu'une action militaire de l'Autriche contre la Serbie . ferait descendre la Russie dans l'arène et qu'elle l'engagerait elle-même dans une guerre qui, par le jeu des alliances, prendrait le caractère d'une guerre européenne.

Le gouvernement allemand reconnaît implicitement qu'il a approuvé l'idée d'une guerre.

Il reconnaît en outre que les efforts qu'il avait faits dès le début pour localiser le conflit entre l'Autriche et la Serbie étaient parfaitement vains. Ainsi, il repoussa les propositions qui promettaient de réussir et il proposa, à leur place, la localisation, qu'il savait ne pas pouvoir aboutir. En d'autres termes, il voulait se donner l'air d'empêcher le conflit.

Jamais l'Allemagne n'a cru à la possibilité de pouvoir localiser le conflit s'il prenait une tournure belliqueuse. Les étroites relations qui, comme nous l'avons montré, existaient entre la Serbie et la Russie n'étaient un secret pour personne. Le lien unissant les deux pays était un ancien facteur historique que la diplomatie européenne avait toujours pris en considération. Mon petit frère irrite un homme fort. Celui-ci est en train de l'assommer. Je m'avance pour protéger le petit contre le grand. Un troisième individu, qui est encore plus grand, me barre le chemin en me disant que le conflit entre les deux antagonistes doit rester localisé. Me laisserais-je retenir et ne protégerais-je pas mon frère? Tel est le cas de la Russie.

Certes, il eût été bon que le conflit restât localisé. C'eût été possible, s'il était resté sur le terrain diplomatique où le grand avait déjà obtenu une victoire complète sur le petit. Mais il était impossible de laisser écraser le petit après qu'il eût demandé pardon et promis humblement qu'il se conduirait mieux à l'avenir. On ne pouvait pas exiger cela de la Russie et en l'exigeant on savait qu'on n'obtiendrait pas satisfaction.

Ainsi tombe le seul titre de gloire que l'Allemagne revendique dans cette tragi-comédie diplomatique. Personne, l'Allemagne moins que n'importe qui, ne croyait possible la localisation du conflit.

Après l'échec inévitable de sa proposition, l'Allemagne persista dans une attitude passive durant la période critique. Lorsqu'elle en sortit, ce fut pour faire échouer toute tentative de conciliation. Plus le gouvernement allemand assure qu'il participe activement avec l'Angleterre à une médiation, moins les faits répondent à cette

affirmation. L'historien impartial s'aperçoit qu'il travaille dans une direction opposée à celle prise par le cabinet anglais.

Pourquoi le gouvernement allemand a-til laissé envoyer la note autrichienne sans la connaître, sans examiner, auparavant, son contenu? Les chancelleries européennes avaient conçu le soupçon que l'Allemagne avait connu la note avant son envoi. Le gouvernement italien, en particulier, fondait sa déclaration de neutralité sur le fait qu'il n'avait pas eu connaissance des intentions et de la note autrichiennes, tandis que le troisième allié, l'Allemagne, avait été tenu au courant. A Berlin, on s'empressa de démentir. On assura, au contraire, qu'on n'avait pas connu la note avant sa remise et on répéta cette assertion dans le Livre blanc (1); on peut la croire ou non. Si elle dit vrai, elle révèle une légèreté inouïe : le gouvernement allemand n'aurait pas demandé communication d'une note, — ressemblant à une déclaration de guerre et devant, sans aucun doute, susciter un conflit avec la Serbie et partant, une guerre européenne, — pour l'examiner et en adoucir la rudesse exagérée? Par contre, si M. de Bethmann en a eu connaissance, et si, néanmoins, il l'a laissé remettre, sans rien y changer, cela prouve qu'il a envisagé l'idée d'une guerre et que, à dessein, il n'a rien fait pour l'empêcher.

Donc, ou légèreté, légèreté irresponsable, ou forfait. Telle est l'alternative qu'on doit laisser à M. de Bethmann.

Pourquoi le gouvernement allemand n'a-t-il pas appuyé l'Angleterre et la Russie dans leur demande d'une pro-

(1) Livre blanc, p. 6.

longation de délai? Pourquoi M. de Jagow s'est-il contenté, comme dans beaucoup d'autres cas, de déclarer qu'il transmettait cette demande à Vienne, mais sans pouvoir l'appuyer? Pourquoi a-t-il tout de suite douté que l'Autriche céderait à ce désir (1)? N'était-il pas parfaitement justifié que les puissances animées d'intentions pacifiques, qui n'avaient eu connaissance de la note autrichienne que le 24 juillet, demandassent un plus long délai pour pouvoir exercer une influence modératrice sur la Serbie? N'était-il pas juste qu'elles voulussent d'abord étudier le dossier judiciaire de l'Autriche, qui n'était pas joint à la note et que l'Angleterre ne reçut que le 7 août, donc longtemps après le commencement des hostilités (2)? Qu'est-ce que l'Allemagne pouvait objecter contre cette prolongation de délai qui ne pouvait qu'être utile à la cause de la paix, si, comme les autres, elle tenait à la maintenir? Si la réponse serbe avait été, comme on le craignait, négative, l'Allemagne n'aurait-elle pas dû se reprocher d'avoir, en refusant d'appuyer la demande d'autres puissances, eu une part de la culpabilité? Lorsque la réponse serbe fut connue, tout le monde respira, soulagé. Personne ne s'était attendu à une telle soumission de la Serbie. Le livre bleu anglais dit, en parlant de la note autrichienne, que « no independent nation had ever been called on to accept a greater humiliation (3), » tandis qu'il rend, à la Serbie, le témoignage suivant : « the reply went far beyond anything which any

(1) Livre bleu, no 18.

(2) Livre bleu, p. 4.

(3) Livre bleu, p. 5.

power (1). » La Russie et la France furent également satisfaites de la conduite de la Serbie. Sazonow, dans une circulaire du 27 juillet, caractérise ainsi la réponse serbe :

« Elle dépasse toutes nos prévisions par sa modération et son désir de donner la plus complète satisfaction à l'Autriche. Nous ne voyons pas quelles pourraient être encore les demandes de l'Autriche, à moins que le cabinet de Vienne ne cherche un prétexte pour une guerre avec la Serbie (2). »

L'Allemagne fut la seule des grandes puissances qui ne partagea pas cette opinion. Elle trouva les exigences autrichiennes modérées et justifiées et la réponse serbe insuffisante, « car, disait-elle, elle laisse nettement reconnaître les efforts faits pour éluder les justes demandes de la monarchie, en traînant les choses en longueur et en demandant de nouvelles négociations (3). » Le gouvernement allemand voulut bien transmettre (passon) à Vienne la prière que Grey lui avait faite d'appuyer une acceptation favorable de la note, mais sans vouloir s'associer lui-même à cette prière (4).

Pourquoi ne voulut-il pas s'associer à la demande de Grey? Pourquoi n'usa-t-il pas de toute son influence à Vienne pour amener l'Autriche au moins à accepter des négociations sur la base de la réponse serbe? Les quelques réserves que la Serbie faisait dans une forme

(1) Livre bleu, p. 6.

(2) Livre orange, p. 33.

(3) Livre blanc, p. 7.

(4) Livre bleu, p. VI et no 34.

conciliante étaient-elles donc de nature à provoquer le rejet de la note, la rupture des relations diplomatiques et à expliquer la déclaration d'une guerre dont l'Allemagne voyait très bien les conséquences? La réponse serbe avait-elle l'air de chercher des subterfuges ou de traîner les choses en longueur? N'est-elle pas pleine de promesses positives dont il convenait au moins d'attendre la non-réalisation avant de rejeter la note comme insuffisante? Qu'est-ce que la Serbie pouvait faire d'autre, en quarante-huit heures, que de promettre d'exécuter — presque tout — ce qu'on exigeait d'elle. Ce n'est que plus tard, si elle tardait à mettre à exécution ses promesses, qu'on aurait pu lui reprocher de chercher à se dérober.

Pourquoi donc V Allemagne a-t-elle toléré que l'Autriche rappelât son ambassadeur et déclarât la guerre?

On m'objecte : Elle ne pouvait pas l'empêcher. Je réplique : Elle pouvait, mais elle ne voulait pas. Les faits précédents — et ceux qui suivront — prouvent qu'elle ne le voulait pas, qu'elle ne voulait, du reste, rien qui pût servir à maintenir la paix. Mais il est ridicule de dire que l'Allemagne ne pouvait pas exercer une influence décisive sur les actions de l'Autriche. L'Allemagne pouvait, en Autriche, ce qu'elle voulait. L'Autriche était un zéro dans le concert européen, où son alliée jouait le premier violon. Elle ne pouvait risquer un conflit avec la Russie — qui devait résulter nécessairement du conflit serbe — qu'à la condition que l'Allemagne fût derrière elle. Il eût suffi d'un signe ce cette dernière pour que l'Autriche laissât son ambassadeur à Belgrade et discutât la note serbe. Un froncement de sourcils de Bethmann — il n'avait

même pas besoin de dire un mot — suffisait à retenir Vienne : aucun homme d'Etat autrichien n'eût osé déclarer la guerre sans avoir, au préalable, l'assentiment de l'Allemagne.

La presse allemande — voir aussi le discours du 2 décembre du chancelier — s'efforce constamment de montrer ce que l'Angleterre aurait pu empêcher en déclarant à temps à Paris et à Pétersbourg qu'elle garderait sa neutralité. Mais jamais elle ne s'est demandée ce que l'Allemagne aurait pu empêcher en agissant à temps auprès de l'Autriche en adoucissant la note, en exigeant des négociations sur la base de la réponse serbe et en conjurant ainsi la guerre serbo-autrichienne. C'est là le point essentiel de tout, c'est là que réside le germe de tout le malheur. Ce que l'Allemagne voulait, l'Autriche le faisait aveuglément, sans sourciller. Toutes les déclarations douceâtres de Bethmann et de Jagow, qui ne pouvaient supposer que l'Autriche ferait ceci ou cela, qui craignaient d'avoir appuyé trop fort sur le bouton, etc., toutes leurs déclarations sont purement mensongères et trompeuses.

La conduite de l'Allemagne, du 28 juillet au 1er août, est en harmonie avec celle des jours précédents. Nous avons vu qu'elle avait repoussé la proposition anglaise d'une conférence à quatre sans demander l'avis de l'Autriche (1). Celle-ci avait, de son côté, refusé d'entrer en négociations directes avec la Russie, comme l'Allemagne le lui avait proposé. Elle ajoutait « qu'après l'ouverture des hostilités par la Serbie et la déclaration de guerre, elle devait consi-

(1) Livre blanc, p. 9.

dérer ces négociations comme trop tardives (1). » De nouveau une expression charmante! La Serbie et non l'Autriche a commencé les hostilités! La déclaration de guerre à la Serbie, que l'Autriche a volontairement faite, empêche cette même Autriche de discuter avec la Russie dans l'intérêt de la paix européenne ! L'Allemagne tolère tout cela, et lorsqu'elle sort de sa réserve, c'est pour faire échouer les efforts pacifiques. Elle se contente en général d'exercer le rôle de facteur qui transmet à Vienne les propositions anglaises, sans s'intéresser au sort de celle-ci. « Nous avons transmis à Vienne une nouvelle proposition de Sir Edward Grey (2). » « Nous avons encore transmis à Vienne une proposition anglaise (3). » Telles sont les phrases que l'on trouve dans tout le Livre blanc. On prétend, en général, avoir appuyé les propositions, mais on ne le prouve pas. La correspondance entre Vienne et Berlin manque. Les remarques tièdes que Bethmann ou Jagow font chaque fois que sir Goschen leur soumet de nouvelles propositions n'indiquent pas qu'ils aient jamais montré un bien grand intérêt pour elles. L'insuccès de celles-ci à Vienne démontre irréfutablement qu'ils ne les ont non seulement point appuyées, mais qu'ils les ont très probablement fait échouer, car s'ils les avaient recommandées sérieusement, elles auraient dû y être adoptées. Le fait suivant caractérise fort bien la mauvaise volonté du cabinet berlinois. Le 27 juillet, sir Goschen soumit à Jagow la proposition de Grey au sujet d'une conférence à quatre. Jagow repoussa sans autre cette

(1) Livre blanc, pp. 9 et 41 (annexe 16).

(2) Livre blanc, p. 9.

(3) Livre blanc, p. 11.

« court of arbitration » et persista dans son refus lorsque Goschen lui eut expliqué qu'il ne s'agissait pas d' « arbitration », mais seulement « to discuss and suggest means for avoiding a dangerous situation (1)»; Grey ne se découragea pas. Il conclut de la réponse de Jagow et d'une déclaration de Lichnowsky que l'Allemagne acceptait « en principe » son projet, mais qu'elle soulevait des objections contre la forme de la conférence. Il chargea son ambassadeur à Berlin de prier M. de Jagow d'indiquer lui-même quelle forme agréable à l'Allemagne pourrait revêtir l'action diplomatique (2). Viviani s'exprima dans ce sens au baron de Schœn, et Sazonow au comte de Pourtalès. Les trois gouvernements se déclarèrent prêts à accepter toute forme de médiation que l'Allemagne proposerait. Grey et Viviani ajoutèrent que la situation européenne était vraiment trop sérieuse pour qu'on fît échouer les propositions pacifiques par des formalités ou des querelles de mots (3).

Aujourd'hui encore, l'Europe attend vainement la réponse de Jagow. Grey insista. Deux ou trois fois il fit demander à Jagow de lui indiquer la forme qu'il préférait et que, par avance, toutes les puissances acceptaient. Tout fut vain. Aucune réponse ne parvint de la Wilhelmstrasse. Le Livre blanc confirme qu'on acceptait l'idée de la proposition de Grey (4). Mais il tait que cette idée eût pu être exprimée dans toutes les formes que l'Allemagne eût voulu, si celle-ci avaL

(1) Livre bleu, n« 43.

(2) Livre bleu, nos 46, 60, 68, Livre jaune, No 81, Livre orange. No 54.

(3) Livre bleu, no 78, Livre orange, no 55.

(4) Livre blanc, p. 9.

fait des propositions dans ce sens. Elle ne les a jamais faites. N'est-ce pas une preuve accablante? Les diplomates allemands ne voulaient pas se réunir à Londres avec leurs collègues étrangers. Ils savaient que la résolution du conflit serbe ne serait qu'un jeu d'enfant en comparaison des problèmes que la Conférence de Londres avait résolus en 1912 et 1913. Ils craignaient qu'on aboutit à une issue pacifique. C'est pourquoi la conférence devait être évitée à tous prix.

Nous avons déjà fait ressortir l'attitude de l'Allemagne vis-à-vis des différentes propositions de Grey et de Sazonow dont nous avons parlé précédemment. Remarquons que le Livre blanc ne mentionne que celle de Grey et d'une manière si rapide et si peu claire que, sans la dépêche de George V au prince Henri, on ne saurait pas de quelle proposition importante et incisive il s'agit. Dans ce cas aussi l'Allemagne se borna à transmettre la dépêche à Vienne. Le Livre blanc ne contient à son sujet ni un mot de recommandation, ni une critique (1). On n'y trouve que cette remarque : « Nous devons supposer que la Russie acceptera cette base (2). » A un autre endroit, il y est parlé « d'une proposition de médiation dont le principe et la tendance doivent avoir été connus à Pétersbourg ». C'est tout. On ne rapporte rien sur le sort de la proposition. Ce n'est que le Livre bleu qui nous apprend que la proposition de Grey, comme tant d'autres qui devaient être utiles à la cause de la paix, a été simplement enterrée en silence. L'Allemagne pré-

(1) Livre blanc, p. 11.

(2) Livre blanc, p. 12.

texta- cette fois qu'elle n'avait reçu aucune réponse de Vienne. « Till now received no reply. » « They had not had time to send an answer yet. » « No answer had yet been returned (1) ». Telles furent les réponses que Jagow fit à Goschen dans les jours critiques où le destin de l'Europe dépendait d'une question d'heures et même de minutes. Les remarques du Livre blanc qui donnent l'adhésion de la Russie à la proposition de Grey pour une vague supposition et veulent suggérer que le sort de celle-ci dépend encore de la volonté d'un intéressé, sont dues à la mauvaise foi. Le gouvernement allemand savait très bien que, à part Grey, Sazonow s'était également efforcé de trouver des formules transactionnelles, qu'une de celles-ci avait été dictée le 30 juillet au comte de Pourtalès (2), que l'Allemagne l'avait repoussée comme inacceptable pour l'Autriche (3) et que Sazonow avait, sur les instances de Grey, fait remettre à Berlin une autre note plus conciliante. Tout cela, le gouvernement allemand le savait et le sait (4). Mais il le cache au public allemand. Il tait à dessein tous les efforts de la Russie et de la France pour arriver à une solution pacifique, parce que, en les révélant, il ruinerait tout l'édifice péniblement construit de l'attaque franco-russe. La seconde rédaction de Sazonow eut le même sort que la proposition de Grey. Elle est restée sans réponse. Les derniers efforts désespérés que la Russie et l'Angleterre firent le 31 juillet et le 1er août n'eurent pas plus de succès (5).

(1) Livre bleu, nos 98, 107, 112.

(2) Livre orange, no 60.

(3) Livre orange, no 36.

(4) Livre orange, no 67.

(5) Livre bleu, nos 111,120,121, 131,132,135,137,138, m.Livre orange, nos 69,71,73.

L'Allemagne était lasse des paroles, elle voulait des faits. Sa résolution d'agir, elle l'avait déjà prise le 29 juillet, trois jours après le retour du kaiser de son voyage dans le Nord. Il me semble hors de doute, d'après les télégrammes échangés entre Guillaume II et Nicolas II, que — l'impartialité oblige à le reconnaître — le kaiser, au moment de son retour, ne voulait pas encore la guerre. Ses premiers télégrammes au tsar datés des 28 et 29 juillet (1), particulièrement celui du 28, révèlent des sentiments d'amitié et une volonté pacifique qui ne permettent pas de douter de leur sincérité. En principe, le kaiser était gagné aux idées du parti de la guerre. Mais il y a loin de l'idée à l'acte. Il n'est donc pas étonnant que des jours de luttes intérieures et extérieures se soient passés avant qu'il eût pris la résolution d'agir. Ces luttes intérieures se reflètent dans les télégrammes qu'il a adressés, du 28 juillet au 1er août, à George V et à Nicolas II (2).

Le kaiser reconnaît en commençant les difficultés que le tsar et son gouvernement doivent rencontrer à « résister aux manifestations de l'opinion publique ». D'autre part, il se fait le défenseur de la conduite de l'Autriche et il se promet de travailler de toutes ses forces à rétablir l'entente entre Pétersbourg et Vienne. A mesure que les télégrammes se succèdent nous voyons que le premier thème de négociations — l'opposition entre la Russie et l'Autriche — disparaît peu à peu et que la question de la menace des armements le remplace. Dans la dépêche du kaiser du 29 juillet on trouve

(1) Livre blanc, pp. 42, 43.

(2) Livre blanc, pp. 12, 14, 43, 44. Cf. Le livre Der Kriegsausbruch 1914 (Cari Hey. mann, Berlin).

déjà une allusion à la question des armements (1). Ce ton s'enfle de plus en plus jusqu'à ce qu'on ne parle plus que de ceux-ci. Le 30 juillet, toute discussion impartiale a déjà complètement cessé et il n'est question que de savoir lequel des trois empereurs a été contraint par les autres à mobiliser. Le kaiser soutient que l'Autriche « n'a mobilisé que contre la Serbie. »' (Le chancelier, au contraire, avoue qu'une partie de la mobilisation a été effectuée contre la Russie.) D'autre part, Nicolas II affirme que la mobilisation partielle qui a été proclamée le 29 juillet n'a eu lieu qu'à titre « de défense contre les préparatifs autrichiens ». Il promet « d'envoyer aujourd'hui Tatisheff à Berlin avec des instructions (2) ». Dans son télégramme du 31 juillet, le tsar déclare qu'il est « techniquement impossible »

(1) On sera surpris de ne pas trouver dans le Livre blanc la réponse du tsar à cette dépêche. Dans le volume, la dépêche du kaiser du 30 juillet (annexe 23) suit immédiatement celle du 29 juillet (annexe 22). Cette lacune a été comblée par une publication officielle du gouvernement russe. Le tsar a répondu ce qui suit au télégramme impérial du 29 juillet : « Je te remercie de tes nouvelles amicales et conciliantes. Comme la réponse communiquée à mon ministre par ton ambassadeur était rédigée sur un ton bien différent, je te prie d'expliquer cette contradiction- // serait bon de soumettre le conflit austro-serbe à la cour d'arbitrage de La Haye. J'ai confiance en ta sagesse et en ton amitié. > La dépêche a été supprimée par le gouvernement allemand, sans doute parce qu'elle contenait la proposition la plus simple et la plus naturelle du monde — que la Serbie avait déjà indiquée dans sa note — celle de soumettre le différend au Tribunal de La Haye. L'excuse de la Norddeutsche Allgemeine Zeitung que cette dépêche avait été laissée de côté parce qu'elle était insignifiante, s'explique par le niveau intellectuel des lecteurs de journaux allemands.

On l'a négligée parce qu'elle était d'une importance décisive pour juger l'attitude du tsar. Si le projet avait été accepté, il aurait certainement conduit à la paix. C'est pourquoi on le repoussa. Comme on ne pouvait pas motiver ce refus, on engagea le kaiser à ignorer simplement la proposition du tsar et à substituer la question des armements au conflit austro-serbe. La mauvaise foi poussa le gouvernement allemand à ne pas publier dans le Livre blanc la dépêche du tsar du 29 juillet. Celle-ci et sa confiscation prouvent une fois de plus que la Russie voulait la paix et que l'Allemagne voulait la guerre.

(2) Qu'est-il advenu de cet envoi de Tatisheff? Est-il arrivé à Berlin? Quel message a-t-il apporté? Pourquoi n'a-t-on pas, à Berlin, attendu l'arrivée du messager spécial du tsar, qui devait au plus tard avoir lieu le 1er août, avant d'envoyer l'ultimatum?

de suspendre les préparatifs militaires « nécessités par la mobilisation autrichienne », mais il donne sa parole d'honneur que ses troupes ne se livreront à aucun acte de provocation aussi longtemps que dureront les pourparlers. Le kaiser réclame l'arrêt absolu des mesures militaires de la Russie. A quoi le tsar répond qu'il admet que l'Allemagne prenne des mesures analogues, sans que doivent en résulter la guerre. Mais le kaiser mobilise et déclare la guerre.

Le rapide développement des choses ne s'explique que par le revirement qui s'était produit dans les sphères dirigeantes de Berlin : après avoir hésité les premiers jours, elles étaient maintenant fermement résolues à la guerre. Ce revirement s'est très probablement effectué le soir du 29 juillet, lors de l'entrevue qui eut lieu à Postdam, entre le kaiser et le chancelier. Quelles sont les influences qui ont agi sur le kaiser? On en est réduit à des suppositions. On raconte que les chefs militaires, appuyés par le kronprinz et ses acolytes, avaient menacé le kaiser de donner en bloc leur démission s'il ne se décidait pas à faire la guerre (1).

Le soir même, à son retour à Berlin, le chancelier fit appeler l'ambassadeur anglais et lui offrit une forte enchère pour s'assurer la neutralité de la Grande- Bretagne, au cas d'un conflit européen (2). Les conditions de M. de Bethmann étaient les suivantes :

(1) Une remarque faite par Pourtalès à Sazonow aidera à comprendre les événements qui se déroulaient à Berlin. Les mesures de mobilisation, dit-il, sont aujourd'hui très dangereuses, car, dans ce cas ce sont les raisons militaires de l'étatmajor qui ont force de loi. Lorsqu'en Allemagne on a pressé sur le bouton, la chose est irréparable. Le gouvernement allemand s'est bien gardé de publier cet aveu spontané dans le Livre blanc. Le gouvernement autrichien, par contre, relève la remarque de Pourtalès dans le Livre rouge (no 28).

(2) Livre bleu, no 85.

1. Le gouvernement impérial n'avait pour but aucune acquisition territoriale aux frais de la France, en supposant que la guerre s'ensuivît et qu'elle se terminât à l'avantage de l'Allemagne. (Le chancelier ne put pas s'engager d'une manière semblable au sujet des colonies françaises.)

2. L'Allemagne respecterait la neutralité de la Hollande, aussi longtemps que ses adversaires en tiendraient compte.

3. Les opérations que l'Allemagne pourrait se trouver dans la nécessité d'entreprendre en Belgique dépendraient de ce que ferait la France; après la guerre, l'intégrité de la Belgique serait respectée si ce pays ne se rangeait pas contre l'Allemagne.

Cette tentative, faite pour s'assurer la neutralité de l'Angleterre le 29 juillet au soir, est hautement surprenante et significative.

Que s'etait-il donc passé jusqu'à ce moment pour que M. de Bethmann pût craindre une guerre européenne. L'Autriche avait ouvert les hostilités contre la Serbie et mobilisé partiellement contre la Russie qui, de son côté, avait répondu en mobilisant dans quatre arrondissements. Il n'était encore nullement question d'une mobilisation contre l'Allemagne. (Le Livre blanc lui-même reconnaît qu'elle n'eût lieu que le 31). Toute la diplomatie européenne — excepté sans doute celles de l'Allemagne et de l'Autriche — travaillait à aplanir le différend austro-russe. Le projet de la conférence à quatre n'était pas écarté définitivement. Grey venait de soumettre sa formule transactionnelle à Lichnowsky. La Russie était toujours disposée à causer avec l'Autriche et elle attendait le bon vouloir de celle-ci. La

France appuyait vivement les efforts de Grey et de Sazonow. Tous, en un mot, s'efforçaient vers le maintien de la paix. Il ne manquait plus que l'action énergique de l'Allemagne pour décider l'Autriche à se montrer conciliante et la paix était assurée. Et dans un moment où tout dépendait de la volonté pacifique de l'Allemagne, le chancelier ne pense qu'à s'assurer les derrières si la guerre éclatait. Le chancelier croyait donc que la paix était menacée? Il devait le croire, car il savait ce que les autres gouvernements ne connaissaient pas encore, il savait que la guerre était chose décidée à Berlin. Elle devait éclater, car l'Allemagne la voulait. Et puisqu'elle devait avoir lieu, M. de Bethmann n'avait qu'une chose à cœur : mettre toutes les chances de son côté et, d'abord, détacher l'Angleterre des ennemis de l'Allemagne, afin de pouvoir l'attaquer plus tard à loisir.

L'Angleterre repoussa comme auparavant la proposition allemande. On reconnut vite à Londres la signification symptomatique des ouvertures de Bethmann. On ne voulut pas, pour le prix d'une future convention générale de neutralité entre l'Allemagne et l'Angleterre, s'éliminer soi-même de la politique européenne, assister, indifférent, à l'écrasement de la France et à la violation de la Belgique. Un tel marché, disait Grey, romprait les bonnes relations existant entre la France et l'Angleterre, porterait atteinte à l'obligation que nous avons contractée, par le traité de 1839, de défendre la neutralité belge. Il mettrait en jeu non seulement les intérêts du pays, mais aussi sa bonne renommée. Grey chargea Goschen d'ajouter très sérieusement, en refusant la proposition allemande, que pour que les bonnes

relations entre l'Angleterre et l'Allemagne fussent maintenues, les deux Etats devaient continuer à coopérer au maintien de la paix. Si ce résultat était obtenu, les relations mutuelles des deux pays seraient améliorées et renforcées ipso facto. Le gouvernement anglais travaillera dans ce sens avec un bon vouloir et une sincérité entière. Grey termine son exposé par ces mots qui sont d'une grande importance pour juger l'attitude de l'Angleterre :

« Si l'on peut conserver la paix de l'Europe et traverser sans accident la crise actuelle, mon effort personnel sera de prendre l'initiative d'un arrangement auquel l'Allemagne puisse souscrire et par lequel elle pourra être assurée qu'aucune politique hostile ou agressive ne sera poursuivie contre elle ou ses alliés par la France, la Russie et nous-mêmes, soit ensemble, soit séparément. J'ai désiré ceci et travaillé dans ce sens autant que j'ai pu durant la dernière crise balkanique, et comme l'Allemagne avait un but semblable, nos relations se sont sensiblement améliorées. Cette idée a été jusqu'à présent trop utopique pour faire l'objet de propositions définies, mais si la crise actuelle, beaucoup plus aiguë que toutes celles par lesquelles l'Europe a passé depuis plusieurs générations, est traversée sans accident, j'ai l'espoir que le soulagement et la réaction qui suivront rendront possible un rapprochement plus étroit entre les puissances qu'il n'a été possible jusqu'à aujourd'hui » (1).

(1) Livre bleu, n° 101.

La signification de cette déclaration est évidente : elle contient un appel pressant pour un travail commun en faveur de la paix, pour le bien du monde et le profit des deux Etats qui, en poursuivant un but commun, se seraient rapprochés d'eux-mêmes et auraient rendu leurs relations plus étroites. Les assurances que le ministre anglais donnait dépassaient tout ce qu'on avait vu jusqu'à maintenant : un traité conclu avec la participation de l'Allemagne eût garanti à celle-ci que la politique des pays de l'Entente à son égard ou envers l'Autriche ne serait ni belliqueuse, ni hostile. En d'autres termes, ce traité eût assuré l'état de paix, en Europe; il eût rapproché la Triplice et la Triple-Entente, et eût remplacé le système de l'équilibre par une ligue pacifique générale.

Quel accueil le chancelier fit-il à cette proposition? Il en entendit la lecture sans faire de commentaires (without comment) et exprima le désir de posséder le texte, afin de pouvoir le méditer à loisir. L'écrit lui fut remis : jamais Bethmann n'a donné de réponse (1).

Quelle serait actuellement la « physionomie » de l'Europe si le chancelier avait accepté la proposition de Grey? Il est superflu et trop pénible de se le figurer. Tout ce que l'Allemagne dit vouloir par cette guerre : la sécurité de son existence, la liberté de son développement, l'essor non troublé de sa culture et de son bien-être, tout lui était offert généreusement. En réalité, rien de tout cela n'était en danger, mais le projet de Grey faisait disparaître toute possibilité de croire à un danger et d'y faire croire les autres.

(1) Livre bleu, no 109.

L'alliance pacifique proposée par Grey était un premier pas qui eût remplacé l'animosité, la méfiance et la tension par l'amitié, la confiance et la détente. D'autres pas auraient sans doute suivi le premier.

La confiance revenue et renforcée aurait rendu possible une diminution graduelle des armements coûteux qui étaient la cause de la méfiance réciproque. En un mot, le chemin d'une Europe nouvelle et meilleure eût été ouvert, si l'Allemagne avait saisi la main que lui tendait l'Angleterre.

Mais M. de Bethmann pensait différemment. Il mit le mémorandum dans l'armoire aux documents et se moqua, en silence, des stupides Anglais qui, avec leur étroitesse insulaire, croyaient encore aux desseins pacifiques de Berlin. Le jeu de 1912 se renouvelle : l'Angleterre veut la paix de l'Europe, l'Allemagne veut la neutralité de l'Angleterre, pour pouvoir troubler à sa guise cette paix. Et le chancelier, qui connaît ce fait et d'innombrables autres inspirés par cet esprit, ose dire que le gouvernement anglais « supporte la responsabilité interne de la guerre européenne »! Nous verrons plus loin qu'il est en désaccord non seulement avec les faits, mais aussi avec ses propres écrits. Pour l'instant, il nous suffit d'établir que Berlin s'est, le 29 juillet, décidé à faire la guerre. Ceci explique la démarche de Bethmann et son indifférence à l'endroit de l'idée de Grey.

Le jour où Bethmann entendait la lecture de la proposition tendant à établir un état de paix durable, « le danger de guerre menaçant » était proclamé en Allemagne et ses ambassadeurs à Paris et à Pétersbourg étaient chargés de remettre des ultimatums aux

gouvernements auprès desquels ils étaient accrédités. La Russie était sommée de « suspendre dans l'espace de 12 heures tous ses préparatifs contre nous et contre l'Autriche et de donner une déclaration à ce sujet. » A la France, on accordait 18 heures pour dire « si elle resterait neutre en cas d'une guerre russo-allemande. » L'ultimatum fut remis à minuit à Pétersbourg, et à 7 heures du soir à Paris.

Lorsque la nouvelle de l'envoi des ultimatums fut connue en Allemagne et à l'étranger, personne ne voulut y croire, car aucun motif ne légitimait ce brutal procédé dans ce moment. Les diplomates furent encore plus étonnés que le public. Qu'est-ce qui avait poussé l'Allemagne à cette mesure extrême qui, sans conteste, conduisait à la guerre? Les pourparlers diplomatiques se trouvaient dans une phase en apparence « favorable »; tout le monde reprenait espoir et prévoyait, dans peu de temps, une issue pacifique. Le 30 juillet, le comte Berchtold avait déclaré sur un ton amical, à l'ambassadeur russe, qu'il autorisait son ministre à Pétersbourg à reprendre les négociations interrompues (1). Celles-ci, reprises le 31 juillet par Sazonow et Szapary, promettaient d'avoir du succès, l'Autriche s'étant déclarée prête à discuter le contenu de sa note à la Serbie. Sazonow lui-même télégraphiait à Londres qu'il espérait que le conflit se résoudrait pacifiquement. Le revirement de l'Autriche causa une agréable surprise « à Paris et à Londres. Grey, dans une dépêche à Goschen, exprime nettement la joie sincère qu'il en a éprouvé. Il redouble aussitôt d'efforts pour en tirer

(1) Livre jaune, no 104; Livre bleu, no 96.

rapidement parti : L'Autriche obtiendra « fuit satisfaction of her demands on Serbia »; toutes les puissances devront suspendre leurs préparatifs militaires; l'Allemagne et son alliée n'auront qu'à faire « any reasonable proposai » et il la soutiendra. Si la France et la Russie sont assez déraisonnables pour repousser une proposition acceptable, la Grande-Bretagne se désintéressera des conséquences. Sazonow rédige rapidement une formule transactionnelle qui tient encore plus largement compte des exigences autrichiennes que les précédentes (1). Il propose une discussion à Londres à laquelle participeraient les grandes puissances, et il déclare que durant celle-ci, il serait « very important » que l'Autriche arrêtât ses opérations (2). Tous travaillent, s'empressent et espèrent. Tout à coup, la nouvelle de l'envoi des ultimatums allemands éclate comme une bombe et détruit d'un coup toutes les espérances. Qu'est-ce qui a poussé l'Allemagne à cet envoi? Soidisant, la mobilisation russe. J'ai déjà prouvé que celle-ci était la conséquence de deux choses : 1° de la mobilisation autrichienne qui l'avait précédée; 2° de l'attitude plus qu'équivoque de l'Allemagne et de l'Autriche pendant la crise. Je crois avoir prouvé que ces deux raisons sont solides. La mobilisation russe ne s'est pas effectuée en secret, mais tout à fait ouvertement; la mobilisation partielle dans les quatre arrondissements du sud, le 29 juillet, la mobilisation générale, le 31 juillet, au matin (3). La mobilisation partielle de l'Autriche a eu lieu, avant la déclaration

(1) Livre orange, no 67; Livre bleu, no 120; Livre jaune, nos 113, 120.

(2) Livre jaune, no 120; Livre bleu, no 123.

(3) Livre blanc, nos 10, 13.

de guerre à la Serbie, donc avant le 28 juillet, et sa mobilisation générale a été ordonnée au plus tard le 31 juillet à 1 heure du matin (1). La communication officielle de la mobilisation partielle russe a été faite à Berlin le 29 juillet et la mobilisation générale a été proclamée publiquement à Pétersbourg le 31.

L'histoire des Russes qui auraient failli à leur parole d'honneur est mensongère. D'après le Livre blanc, le ministre de la guerre russe et le chef d'étatmajor ont manqué à leur parole d'honneur. Le tsar, « le très sincère et très dévoué cousin et ami », s'est également rendu coupable de la même faute à l'égard du kaiser. Ces insinuations et d'autres choses encore permettent de distinguer agréablement le Livre blanc des autres publications.

Si ces affirmations étaient au moins vraies! Mais ce n'est pas le cas. Le ministre de la guerre russe déclare, le 27 juillet, à l'attaché militaire allemand, qu'aucun ordre de mobilisation n'avait été -encore publié et que seules des mesures préparatoires avaient été prises. Si l'Autriche franchissait la frontière serbe, quatorze corps d'armées (4 arrondissements) destinés à opérer éventuellement contre la monarchie, seraient mobilisés, mais non ceux qui se seraient trouvés sur le front allemand, car on souhaiterait ardemment la paix avec l'Allemagne (2). Cette déclaration correspond parfaitement à la vérité. La prétendue « proclamation de l'état de guerre à Kowno » (3) ne s'identifie pas avec la

(1) Livre jaune, no 115; Livre orange, nos 47, 49.

(2) Livre blanc, p. 8, annexe 11.

(3) Livre blanc, annexe 8.

mobilisation. On devrait le savoir en Allemagne, où l'on distingue entre ces deux dénominations.

La mobilisation qui aurait eu lieu déjà le 26 juillet à Kiew et à Odessa n'est rapportée, par l'attaché militaire, que dans une forme très imprécise, et elle ne peut pas être considérée comme certaine. Il dit « tenir la mobilisation pour sure dans deux arrondissements. » Mais cette information peut être fausse ou reposer sur des renseignements erronés, ce qui est fort possible, eu égard à l'éloignement de ces arrondissements de Pétersbourg. Il est possible que la Russie ait, le 26 juillet — après la rupture entre la Serbie et l'Autriche, — fait des préparatifs pour la mobilisation. Le ministre de la guerre l'a reconnu. Il est donc aussi risqué qu'injuste, en se basant sur de telles preuves, de reprocher au ministre de Russie d'avoir manqué à sa parole.

Le second coupable est le chef d'état-major, et l'accusateur est de nouveau l'attaché militaire. Le premier aurait déclaré, le 30 juillet, dans un entretien, que « tout était resté comme le ministre l'avait indiqué il y a deux jours, que, nulle part, une mobilisation n'avait eu lieu. » Il donna solennellement sa parole d'honneur, mais il ne put pas s'engager pour l'avenir (1).

Jamais le chef d'état-major n'a fait cette déclaration; il ne pouvait pas la faire, car le même jour, le gouvernement russe informait officiellement Berlin qu'il avait mobilisé dans quatre arrondissements. On voit avec quel amour de la vérité le Livre blanc est rédigé.

(1) Livre blanc, annexe 7.

Au haut de la page 10, on mentionne la communication de la mobilisation et, au bas, le démenti officiel. Quel but pourrait avoir poursuivi le chef d'état-major en niant ce que l'ambassadeur allemand annonçait au même moment à Berlin? Que doit-on penser d'un gouvernement qui, dans une affaire d'importance capitale, rassemble avec une telle légèreté, des documents officiels (1).

Le chef d'état-major a, en réalité, confirmé la mobilisation contre l'Autriche et nié celle contre l'Allemagne. Cela concorde avec la déclaration officielle donnée à Berlin et aussi avec le rapport du 30 juin de l'ambassadeur français Paléologue. L'attaché militaire a ou mal compris son interlocuteur, ou caché à dessein la vérité.

Malgré une étude fouillée des documents, je n'ai pas pu découvrir en quoi le tsar a menti. Dans sa dépêche du 30 juillet, il reconnaît que « les décisions militaires prises à titre de défense contre les mesures de l'Autriche sont entrées en vigueur ». Le 31 juillet, il déclare que ces mesures, pour des raisons techniques, ne peuvent être suspendues (2). Dans sa dernière dépêche, il ne nie nullement sa mobilisation à la frontière allemande et il admet que le kaiser ait pris des mesures analogues, mais il aimerait avoir de celui-ci la même garantie qu'il lui a lui-même donnée, à savoir que ces mesures ne signifient pas la guerre

(1) Livre jaune, no 102 : « II lui a donné sa parole d'honneur que la mobilisation ordonnée ce matin vise exclusivement l'Autriche. »

(2) Il est étonnant que le kaiser se soit servi des mêmes termes dans la dépêche qu'il a adressée, le 1er août, au roi d'Angleterre : « Pour des raisons techniques, ma mobilisation, qui a été, cet après-midi, ordonnée sur les deux fronts est et ouest doit s'accomplir selon les préparatifs commencés. »

et qu'ils poursuivraient leurs négociations dans l'intérêt de la paix.

Je ne trouve rien dans ces dépêches qui puisse mettre en suspicion l'honnêteté du tsar. Au contraire, je vois que dans toutes — en particulier dans celle du 29 juillet qui a été détournée — le tsar montre un loyal amour de la paix, qui contraste nettement avec la politique allemande.

Le résultat de mon enquête est le suivant : la mobilisation russe était justifiée, car elle a été provoquée par la mobilisation autrichienne. Elle n'a pas été tenue secrète, mais elle a été notifiée aux puissances et proclamée dans l'empire. Rien ne prouve qu'elle ait eu un caractère agressif. On pourrait, au contraire, en attribuer un à la mobilisation autrichienne et à la mobilisation allemande, qui se cachent sous le nom d' « état de guerre ». D'ailleurs, l'attitude de ces deux puissances avant et après la mobilisation, donne à ces mesures militaires leur vrai caractère. A ce point de vue, les mobilisations austro-allemandes ont été beaucoup plus agressives que la mesure analogue de la Russie, car les premières étaient au service d'une politique hostile, cependant que la seconde appuyait une politique de défense.

Quelques faits particuliers confirment ce caractère agressif qu'on a reconnu à l'action de l'Allemagne. Ils se sont passés à la frontière française avant l'envoi des deux ultimatums. Déjà le 30 juillet, des concentrations de troupes avaient lieu près de Thionville et de Metz, des troupes de garnison furent transportées à la frontière et renforcées par des contingents de Trêves et de Cologne. Des points stratégiques furent

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fortifiés. Les gares avaient déjà été occupées militairement le 25 juillet; les classes de réservistes (1903- 1911) rappelées par des avis personnels; les routes barricadées à la frontière et fermées aux automobiles. Le 29 juillet, des patrouilles allemandes avaient pénétré sur sol français. La France avait officiellement déclaré que, pour éviter des escarmouches, elle laissait une zone de dix kilomètres entre la frontière et ses troupes. L'Allemagne n'a pas fait une déclaration semblable; les postes allemands ont, au contraire, serré sur la frontière. Nous examinerons plus loin d'autres incidents plus graves qui se sont produits durant la période du 1er au 3 août.

Des faits politiques et militaires qui se sont passés jusqu'à l'envoi des ultimatums, on peut conclure justement que les préparatifs français et russes ne révèlent aucun dessein agressif de ces Etats.

De quel droit l'Allemagne somma-t-elle la Russie de démobiliser? Cette exigence, injustifiée et contraire à l'usage international fut encore aggravée par les conditions que Berlin y ajouta. La Russie devait suspendre ses mesures militaires :

1° Dans l'espace de douze heures;

2° Non seulement contre l'Allemagne, mais aussi contre l'Autriche.

Il était techniquement impossible de satisfaire à la première condition : un grand Etat, d'une étendue énorme, ne peut pas arrêter en douze heures sa mobilisation commencée. .

La deuxième exigence est si inouïe qu'on doit presque douter du bon sens des gens qui osèrent la formuler. Comment, la Russie devait démobiliser contre

l'Autriche, alors que celle-ci avait, depuis huit jours, levé une partie de ses forces et depuis l'aube du 31 juillet (peut-être même du 28) mis toute son armée sur pied' de guerre contre la Serbie et la Russie? Celle-ci devait donc déposer les armes devant son adversaire? Cette exigence était d'autant plus surprenante que Vienne elle-même ne pensait pas à la formuler à Pétersbourg, et que, au contraire, le jour où les deux Etats avaient mobilisé, elle engageait des pourparlers avec la Russie.

L'Allemagne était donc « plus autrichienne que les Autrichiens ». De quel droit, du reste, for mutait- elle des exigences pour l'Autriche? Etait-elle son tuteur, ou avait-elle pleins pouvoirs ou quelque autre titre? Quoi qu'il en soit, la situation qui résulta de cette « tutelle » fut le comble du non-sens. L'Autriche ne voyait aucun inconvénient à traiter avec la Russie, en gardant l'arme au pied. Ce n'était pas la première fois que ces Etats discutaient dans ces conditions. Pendant la guerre des Balkans, l'un et l'autre avaient mobilisé durant des mois, et néanmoins ils avaient engagé des pourparlers qui aboutirent. L'Allemagne, qui n'avait aucun intérêt réel en jeu, et qui ne participait au conflit qu'en qualité d'alliée, crut devoir protéger l'Autriche plus que celle-ci ne le trouvait nécessaire. Elle exigea une démobilisation à laquelle la monarchie n'attachait aucun prix.

Le ridicule non-sens de la situation se révèle dans cette hypothèse : Si la Russie — ce qui théoriquement est possible — avait accepté de démobiliser contre l'Allemagne, mais refusé de le faire contre l'Autriche, elle eût ainsi en partie accepté et en partie repoussé l'ultimatum. L'Allemagne aurait déclaré la guerre à la Russie parce qu'elle se refusait à démobiliser contre son

alliée. Mais, que diable! l'Autriche ne le demandait pas!

On voit quels sont les individus qui gouvernent notre pays. Le peuple admettra-t-il encore longtemps un tel état de choses.

Mais continuons. La mobilisation est-elle en soi un acte dangereux ou hostile qu'un Etat a le droit d'arrêter par un ultimatum? Nullement. La mobilisation consiste seulement à tenir prêtes les forces militaires d'un pays au cas où une guerre se produirait. C'est une mesure de sécurité et de prudence à laquelle seule la politique de l'Etat peut conférer un caractère menaçant. Peut-on attribuer ce caractère à la politique russe et peut-on soupçonner sa mobilisation d'être agressive? Nullement. L'initiative de tout le conflit est dû à l'Autriche, approuvée et soutenue par l'Allemagne. La Russie a eu une politique défensive en élevant la voix pour ses intérêts balkaniques légitimes. Elle l'appuya par des mesures de précaution, lorsque l'agresseur se fut armé.

Nous avons vu, d'autre part, que de concert avec la France et l'Angleterre, elle a tout fait pour maintenir la paix, tandis que l'Allemagne et l'Autriche faisaient tout pour la troubler. Les événements prouvent encore que sa mobilisation ne constituait pas une menace à l'égard de l'Allemagne. En outre, elle n'avait aucun intérêt à attaquer soit celle-ci, soit l'Autriche. Elle ne visait qu'à faire respecter ses droits dans les Balkans.

Un Autrichien, le comte Forgach, sous-secrétaire au ministère des Affaires étrangères, déclara lui-même, le 31 juillet, à l'ambassadeur anglais « que la mobilisation ne devait pas être considérée comme un acte hostile de part et d'autre (1) ».

(1) Livre bleu, no 118.

Mais il convenait à l'Allemagne de faire passer la mobilisation russe pour une menace, dirigée en même temps contre l'Allemagne et l'Autriche. De quoi menaçait-on la Russie, si elle repoussait l'ultimatum ? De la mobilisation en Allemagne. On lit dans la dépêche adressée le 31 juillet par le chancelier au comte de Pourtalès : « Les mesures russes nous obligent à proclamer, pour la sécurité de l'Europe, l'état de danger de guerre qui n'est pas encore la mobilisation. Mais celle-ci suivra, au cas où, etc. (1). » Jusqu'ici la chose est encore logique, si l'on admet que l'envoi de l'ultimatum était justifié ou fondé. (Ce qui n'est pas le cas.)

Mais plus loin, c'est différent. L'Allemagne dit à la Russie : Si tu ne démobilises pas, je mobiliserai à mon tour. C'est ce que le tsar conseille au kaiser : mobilisation réciproque, mais sans guerre, sans dessein agressif, et continuation des négociations en vue d'arriver à une entente. Cela était possible et cela s'est passé d'innombrables fois. Pourquoi donc cela ne devait-il pas aboutir cette fois, d'autant plus que des intérêts plus considérables étaient en jeu et que, partant, les intéressés devaient garder une grande tranquillité et une grande prudence? Si l'Allemagne s'était contentée de proclamer l'état de danger de guerre et avait laissé Vienne et Saint-Pétersbourg continuer les pourparlers qui promettaient d'avoir une heureuse issue, si elle avait attendu un ou deux jours — mobilisée comme les autres — il est certain que la plus terrible des catastrophes eût été épargnée à l'Europe. « A few days delay might in ail probability hâve saved Europe from

(1) Livre blanc, annexe 24.

one the greatest calamities in history » écrivait l'ambassadeur de Bunsen au gouvernement anglais.

La mobilisation allemande avait même donné une nouvelle impulsion aux négociations, car chacun nous redoutait. Personne ne nous avait vu sous les armes et personne n'eût osé se mesurer avec l'Allemagne prête au combat.

La possibilité de négocier en étant mobilisé est encore prouvée par les événements du commencement d'août de cette année. L'Allemagne et la France avaient mobilisé le 1er août, au matin, cependant le kaiser et le chancelier, dans leurs télégrammes adressés à Londres, le 1er août, déclarent « que la frontière de la France ne sera pas franchie avant le 3 août, à sept heures du soir ». Les deux pays ont été pendant trois jours en armes, sans se trouver en état de guerre.

Un exemple de cette nature, beaucoup plus frappant et presque comique, nous est fourni par les relations austro-russes. Les deux principaux intéressés avaient mobilisé le 31 juillet et la guerre n'a éclaté, par la déclaration de l'Autriche, que le 6 août seulement. Longtemps après le début de la guerre russo-allemande, les ambassadeurs russes et autrichiens sont restés dans les capitales ennemies et y ont peut-être discuté. En tous cas, l'état mobile de leurs armées respectives ne les a pas gênés. Si l'Autriche et la Russie étaient tombés d'accord pendant la période du 1er au 6 août — ce que toute l'Europe espérait et ce qui eût été possible sans l'intervention provocante de Berlin — qu'est-ce que l'Allemagne aurait fait de sa guerre avec la Russie? C'eût été une sorte de guerre à la Don Quichotte, une guerre sans motif valable... Je me contenterai de nou-

veau de poser cette question : Combien de temps le peuple tolérer a-t-il encore un tel gouvernement?

Une réponse à l'ultimatum ne semble pas avoir été donnée par le cabinet russe, mais bien par le tsar personnellement. Dans son télégramme reçu à Berlin le 1er août à deux heures, il reconnaît la légitimité de la mobilisation allemande, mais il exprime le désir et l'espoir que la guerre ne s'ensuivra pas et « que notre longue amitié éprouvée réussira, avec l'aide de Dieu, à empêcher ces effusions de sang ».

Trois heures plus tard, le comte de Pourtalès remettait à Pétersbourg la déclaration de guerre.

Jamais un plus grand forfait n'a été commis dans l'histoire du monde, jamais un forfait commis n'a été nié avec plus de sang-froid et d'hypocrisie.

« Par sa mobilisation compromettante pour la sécurité de l'empire, le gouvernement russe a réduit à néant le laborieux travail de médiation des chancelleries européennes, qui était à la veille de réussir. Les mesures de mobilisation dont on a fait voir, dès le début, le sérieux au gouvernement russe, jointes au fait qu'il les a constamment niées, montrent clairement que la Russie voulait la guerre. » (Voir le Livre blanc, p. 13.)

Rien de tout cela n'est vrai.

Le gouvernement russe n'a pas, par sa mobilisation, compromis la sécurité de l'empire.

Il n'a pas réduit à néant le travail de médiation des chancelleries.

Il n'a pas nié ses mesures de mobilisation.

Il n'a pas voulu la guerre.

Tout ce que l'Allemagne reproche au gouvernement russe, elle l'a accompli elle-même.

L'Allemagne a voulu la guerre et l'a suscitée par son ultimatum et sa déclaration de guerre.

Ce document ne mériterait pas un examen spécial, s'il ne fallait pas faire ressortir un point, encore totalement inconnu en Allemagne. Le passage essentiel de la déclaration a été, fait incroyable, rédigé dans deux formes différentes, comme si l'Allemagne voulait laisser le choix à la Russie et avouer implicitement qu'elle ne savait pas, au fond, pourquoi elle lui déclarait la guerre. Dans le Livre blanc on trouve la forme suivante : « La Russie, ayant refusé de faire droit à cette demande et ayant manifesté par ce refus, etc. » Le texte de l'ultimatum est libellé ainsi : « La Russie ayant refusé de faire droit à (n'ayant pas cru devoir répondre à) cette demande et ayant manifesté par ce refus (cette attitude) que son action, etc. » On voit de quelle façon, dans les jours de grandes chaleurs, on transpire à la Wilhelmstrasse pour rédiger une déclaration de guerre dans une forme harmonieuse! Comme on ne savait pas si l'on devait reprocher à la Russie d'avoir repoussé l'ultimatum ou de ne pas en avoir tenu compte, on lui laissa le choix du motif.

Pourquoi déclara-t-on la guerre à la Russie? D'après le texte de la déclaration, parce qu'elle a « ignoré » ou repoussé les exigences de l'ultimatum. Mais, d'après le Livre blanc, parce qu'elle a commencé les hostilités contre nous (1). Cette dernière affirmation est à retenir. On s'en est servi pour enflammer l'enthou-

(1) Livre blanc, p. 14.

siastne du peuple. « Messieurs, s'est écrié le chancelier, le 4 août, nous sommes dans la nécessité de nous défendre, et nécessité ne connaît pas de loi. » En invoquant « la nécessité », il ne justifie pas seulement la guerre contre nos adversaires, mais aussi la violation de la neutralité belge. « Quand on est aussi menacé que nous et qu'on combat pour un bien suprême, on s'arrange comme on peut (1). »

De quelle manière la Russie a-t-elle ouvert les hostilités? Un seul fait est mentionné dans l'écrit : « des troupes russes ont franchi la frontière déjà pendant la matinée du 1er août » et ont pénétré « sur le territoire allemand ». Notez bien : déjà pendant la matinée du 1er août! N'avions-nous pas, ce même jour, à cinq heures du matin, remis la déclaration de guerre à Pétersbourg? L'état de guerre entre le Russie et l'Allemagne n'existait-il donc pas depuis cinq heures du matin? Les troupes russes n'avaient-elles pas, par conséquent, le droit de passer la frontière après cette heure? Si M. le chancelier voulait « fabriquer » une agression contraire au droit des peuples, il aurait dû au moins avoir la prudence d'ajouter aux mots : « le matin du 1er août », ceux-ci : avant cinq heures. Dans ce cas, il y aurait eu attaque et, partant, l'Allemagne se serait trouvée en état de légitime défense. Mais si cet acte a eu lieu après la déclaration de guerre, on ne peut pas le considérer comme une agression, mais comme une conséquence naturelle et légitime de l'état de guerre proclamé par nous.

On peut de nouveau combattre le chancelier avec ses

(1) Cf. le livre Der Kricgsausbruch 1914, p. 11.

propres écrits. Même si ce qu'il raconte était vrai (ce qui n'est pas prouvé), il n'aurait pas le droit de conclure ainsi qu'il l'a fait; le château de cartes de « l'état de défense » s'effondre pitoyablement.

Je ne discute pas la question de savoir si l'on peut conclure de tels conflits de frontière à une agression préméditée de l'Etat voisin. Lorsque deux armées se trouvent face à face, ou même lorsqu'une tension se produit en temps de paix entre deux Etats, des violations de frontière, des escarmouches d'avant-gardes, sont choses communes et inévitables. Personne n'en rend responsables les Etats en question, ni les chefs militaires. Ces incidents sont toujours provoqués par des soldats qui agissent sans — et souvent contre — l'ordre de leurs supérieurs. C'est bien la première fois que d'un incident semblable on a déduit que l'Etat voisin avait projeté une agression et qu'on a fait croire au peuple qu'il se trouvait en état de défense.

D'ailleurs, comme nous l'avons fait remarquer, il ne s'agissait pas même d'un acte illégal, celui-ci ayant été commis le 1er août après cinq heures du matin.

Les accusations formulées pour rendre la France responsable de l'agression sont aussi peu solides.

La déclaration de guerre a été remise à Paris le 3 août à 6 h. 45 du soir. Le factum de M. de Schœn indique comme motif « un certain nombre d'actes d'hostilité caractéristique commis sur le territoire allemand par des aviateurs militaires français. Plusieurs de ces derniers ont manifestement violé la neutralité de la Belgique, survolant le territoire de ce pays; l'un a essayé de détruire des constructions près de Wesel, d'autres ont été aperçus sur la région de l'Eiffel, un

autre a jeté des bombes sur le chemin de fer près de Karlsruhe et de Nuremberg ». (Livre jaune, N° 147.)

Les coupables seraient donc des aviateurs français qui auraient « manifestement » survolé la Belgique. L'Allemagne ne pouvait pas accuser la mobilisation française de constituer une menace pour elle, car celleci a été proclamée à la même heure que la sienne. Elle dut donc se borner à rendre la France coupable « d'une agression manifeste ». Celle-ci, d'après la note de M. de Schœn, a été commise par des aviateurs qui, par dessus le marché, avaient survolé la Belgique. Seuls les « messieurs » de la Wilhelmstrasse pourraient nous dire comment on peut se rendre compte qu'un aviateur qui jette des bombes à Nuremberg et à Karlsruhe ou à Wesel, a survolé le territoire belge! Mais ce qu'il y a encore de plus curieux, c'est le fait que les « avions » de M. de Schœn se sont transformés en « dirigeables » dans le cerveau de M. de Below-Saleske (voyez sa note remise le 3 août au ministre belge des affaires étrangères), et qu'ils sont devenus dans le discours du chancelier, du 4 août, « des patrouilles de cavalerie qui ont fait irruption sur le sol de l'Empire 1 »

Que s'est-il passé en réalité? Les Français ont-ils envoyé des avions, comme l'assure M. de Schœn, ou des dirigeables, comme M. de Below-Saleske le prétend, ou des patrouilles de cavalerie, comme M. de Bethmann l'affirme? Un proverbe anglais dit : « Celui qui ment doit avoir une bonne mémoire. » Les diplomates allemands mentent, mais ils ont malheureusement une mauvaise mémoire. Déjà les contradictions de ces trois messieurs prouvent que ces « agressions » françaises sont de pures inventions. En réalité, ce sont les Aile-

mands qui ont été les agresseurs, non seulement en déclarant la guerre, mais encore en violant le sol français longtemps avant la déclaration de guerre. Ceci n'est pas seulement prouvé par les rapports français, dont on pourrait contester la validité, mais par des aveux allemands, involontaires bien entendu. Le 30 juillet et le 2 août, le gouvernement français a protesté à Berlin contre des faits précis de cette nature (1) : à Délie, près de Belfort, des soldats allemands ont tiré à deux reprises sur un poste de douaniers français ; au nord de cette ville, deux patrouilles de chasseurs à cheval ont passe la frontière et se sont avancées jusqu'aux villages de Joncherey et de Baron ; l'officier qui commandait la première a brûlé la cervelle à un soldat français et ses hommes ont emmené des chevaux. Le 2 août également, des troupes allemandes ont violé le territoire français et ont marché sur le fort de Longwy.

Le chancelier reconnaît lui-même qu'il y a quelque chose de vrai dans ces accusations. M. de Bethmann déclare, dans son discours du 4 août, que d'après le rapport de l'état-major, une patrouille a franchi la frontière et livré un combat. On peut soupçonner avec raison que d'autres violations de territoire ont eu lieu, « contre l'ordre formel », comme dit M. de Bethmann (2). Ce soupçon devient une certitude quand on lit la dernière phrase de la dépêche que le kaiser a adressé, le 1er août, au roi George (3) : « J'espère que la France ne montrera aucune nervosité. Les troupes sur ma

(1) Livre jaune, nos 106, 136, 139.

(2) Cf. le livre Der Kriegsausbruch, p. 11.

(3) Cf. le livre Der Kriegsausbruch, p. 59.

frontière sont en ce moment arrêtées, par ordres télégraphiques et téléphoniques, dans leur marche en avant au-delà de la frontière française. » Cette dépêche prouve deux choses :

1° Que la France, le 1er août, n'avait encore montré aucune nervosité.

2° Que les troupes allemandes auraient franchi la frontière le 1er août, donc deux jours avant la déclaration de guerre, si elles n'avaient pas été arrêtées par des ordres téléphoniques et télégraphiques.

Cette détermination a été provoquée par les négociations de la dernière heure avec l'Angleterre. Sans celles-ci, les troupes allemandes auraient pénétré en France 48 heures avant la rupture des relations entre les deux pays.

Que reste-t-il maintenant de l'affirmation du chancelier suivant laquelle la France aurait rompu la paix et commencé l'attaque? On ne peut y croire, parce que les faits qui la motivent se contredisent trois fois et ne sont pas prouvés, tandis que l'accusation de la France d'après laquelle nous aurions été les agresseurs ne renferme pas de contradiction en soi et est spécifiée exactement quant au temps, à l'endroit et aux circonstances, parce que l'état-major reconnaît qu'une des violations de territoire a été commise, et parce que le télégramme du kaiser laisse entrevoir qu'une semblable violation se serait effectuée « en masse ».

Le gouvernement français, par contre, a toujours énergiquement repoussé les accusations formulées contre lui et, en laissant une sorte de zone neutre de dix kilomètres, il a prouvé sa ferme volonté d'éviter une violation de frontière.

A mon, avis, l'examen objectif ne peut conduire qu'à un acquittement de la France et à une condamnation de l'Allemagne, surtout si l'on fait entrer en considération les pourparlers diplomatiques et l'attitude des deux parties. Ne semble-t-il pas que l'Allemagne se soit inspirée du principe de Bernhardi : brouiller les cartes et provoquer les adversaires de telle sorte que ceux-ci se voient contraints de déclarer la guerre? En agissant ainsi, elle espérait en rejeter la faute sur ses ennemis et provoquer le casas fœderls qui eût obligé l'Italie à marcher.

Quoi qu'il en soit, une chose est certaine : l'affirmation que nous avons été attaqués par la France et que nous sommes dans la nécessité de nous défendre est une invention, du même calibre que celle se rapportant à l'agression russe. Personne ne nous a attaqués, personne ne nous a mis en état de légitime défense. Cette guerre n'est qu'une pseudo-guerre de libération.

La violation de la neutralité belge et la partipation de PAngleterre à la guerre.

Le 4 août, l'Allemagne a violé Ta neutralité belge, après avoir, le 2 août, exigé, par un ultimatum, le libre passage de ses troupes à travers le pays et reçu une réponse négative.

La neutralité de la Belgique a été établie . par le traité de Londres de 1839 et garantie à perpétuité par l'Angleterre, la France, l'Autriche, la Prusse et la Russie. L'article 7 du traité indique que la Belgique est un Etat indépendant et perpétuellement neutre, qui doit faire respecter sa neutralité par les autres Etats. Le

premier devoir naturel d'un Etat neutre est de refuser aux belligérants le passage à travers son territoire. Ce principe de droit international a été formulé à nouveau par le Congrès de la Paix de La Haye de 1907, et reconnu par toutes les puissances. L'article 5 de la convention de La Haye, concernant les droits et les devoirs des Etats neutres, prescrit : « Un Etat neutre ne doit permettre sur son sol aucun des actes prévus par les articles 2 à 4. » L'article 2 dit : « Il est interdit aux belligérants de faire passer sur le territoire d'une puissance neutre des troupes et des convois de munitions ou d'approvisionnements. » Et l'article 10 : « Ne saurait être considéré comme an acte d'hostilité le fait, par une puissance neutre, de repousser, même par la force, les atteintes portées à sa neutralité. »

Tels sont les principes du droit international. M. de Bethmann cherche à en éviter les conséquences, en avançant de nouveau l'argument de la nécessité.

Je crois avoir prouvé que le cas de nécessité n'existait pas vis-à-vis de la Russie et de la France. Si c'est exact, il n'existe pas non plus vis-à-vis de la Belgique : On ne reproche du moins pas à ce pays de nous avoir assailli avec des avions, de l'infanterie et de la cavalerie.

Même si l'Allemagne s'était trouvée dans la nécessité de se défendre contre la France et la Russie, le tort qu'elle a fait à la Belgique ne serait pas diminué. L'obligation de se défendre contre des ennemis justifie une défense en général, mais non une défense qui porterait atteinte à un tiers ou qui impliquerait la violation d'une neutralité.

Le Code pénal définit ainsi la défense légitime : « Cette défense, qui est indispensable pour détourner

de soi ou d'un autre une attaque illégale. » Celui qui sort du cadre assigné à la légitime défense ne sera pas puni, à condition qu'il n'en sorte que par « consternation, crainte ou frayeur ». Cette définition étant la seule que nous possédions dans nos lois, et comme du reste elle répond aux exigences de la logique, il nous sera donc permis de juger d'après elle les actions dont le chancelier allemand porte la responsabilité. Supposons que l'Allemagne se soit trouvée en état de légitime défense, elle n'avait le droit de prendre que les mesures qui étaient absolument indispensables à sa défense, mais non celles qui lui semblaient être seulement commodes ou utiles. Il n'était dans aucune circonstance indispensable que l'Allemagne traversât la Belgique, car son armée avait à sa disposition toute la frontière française, de Verdun à Belfort. Il lui était naturellement plus commode et plus profitable de tourner cette puissante ligne fortifiée et de pénétrer en France par le nord. Mais l'utilité et la commodité n'entrent pas en ligne de compte dans la fixation des limites de la légitime défense, seule la nécessité y a part. On ne peut pas objecter que nous avons dépassé ces limites par consternation, crainte ou frayeur. N'est-il pas vrai que nous, Allemands, nous ne craignons que Dieu, mais nullement les Français?

Un autre motif, déjà cité, servira également à nous condamner : la légitime défense n'excuse pas la violation du droit d'un tiers.

De quelque façon que nous envisagions notre conduite, nous voyons qu'elle est fautive. Au point de vue politique la chose est encore plus défavorable pour nous. Quel est le but de la neutralisation d'un petit

Etat, que la Providence place entre deux grandes puissances et fait servir de champ de bataille à leurs guerres? C'est de protéger cet Etat en temps de guerre, non en temps de paix, où il n'a pas besoin de cette protection. Si chacun des pays voisins, sous couleur d'être en état de légitime défense, envahissait le petit Etat, la déclaration de neutralité n'aurait aucun but et ne serait, en fait, qu'un « scrap of paper » (un chiffon de papier) comme M. de Bethmann le disait à sir Goschen. La phrase « nécessité ne connaît pas de toi » peut servir à excuser chaque crime. Une déclaration de neutralité est précisément faite pour soumettre la nécessité à une loi. Elle a pour but de faire valoir, à la place de cette phrase : « La force prime le droit, » celle-ci : « Le droit prime la force ».

On a essayé de justifier la violation de la neutralité par deux motifs. On objectait :

1° Que la France aurait pénétré en Belgique si nous ne l'avions devancée.

2° Que depuis longtemps la Belgique avait conclu avec la France et l'Angleterre des accords militaires dirigés contre l'Allemagne.

Ces deux objections ne tiennent pas debout. Il n'est nullement prouvé que la France projetait d'entrer en Belgique.

Le 31 juillet, sir Grey avait, en termes identiques, télégraphié à Berlin et à Paris pour demander à l'Allemagne et à la France si elles respecteraient la neutralité belge, aussi longtemps qu'une autre puissance ne la violerait pas (1).

(1) Livre bleu, p. 114.

La réponse de la France fut prompte et nettement affirmative. Par contre, la réponse de M. de Jagow fut un de ces nombreux et vains subterfuges auxquels cet homme de malheur dut par ordre supérieur recourir durant toute la crise : il devait consulter le kaiser et le chancelier avant de pouvoir se prononcer; du reste, il doutait de pouvoir donner une réponse, car elle pourrait dévoiler une partie de leur plan de campagne en cas de guerre! M. de Jagow ne manqua pas déjà à cette occasion de rendre attentif à un soi-disant acte hostile de la Belgique qui aurait mis l'embargo sur un chargement de blé destiné à l'Allemagne — une mesure que le gouvernement belge, dans son Livre gris, qualifie de parfaitement correcte.

L'allusion prématurée de Jagow à des hostilités belges était le prélude de la campagne qui, plus tard, allait être systématiquement conduite et qui atteignit son point culminant par l'affirmation suivante du chancelier : une violation d'une neutralité n'existe pas parce que la Belgique, par ses traités militaires avec la France et l'Angleterre, avait déjà violé sa propre neutralité avant l'entrée des troupes allemandes sur son sol.

Sur quoi se base ce reproche? Il est d'abord surprenant que le chancelier, lors de son discours du 4 août, n'ait rien su de cet infâme marché de la Belgique. Il motive, ce jour, la violation de la neutralité par l'invasion projetée des Français et il n'élève pas l'ombre d'un reproche contre la Belgique. Au contraire, il déclare que l'Allemagne cherchera à réparer l'illégalité qu'elle commet à l'égard de sa voisine. Si les faits allégués étaient vrais, n'est-il pas surprenant qu'ils aient totalement échappé à nos ambassadeurs à Bruxelles? Ceux-ci

auraient dû, au moins, avoir un soupçon et en faire part à Berlin. Si cela avait été le cas, le chancelier n'aurait pas manqué d'apporter ce précieux argument pour justifier la violation de la neutralité belge : il est certes assez prodigue d'affirmations gratuites.

On peut donc dire que rien de ces conventions traîtresses n'était connu à Berlin. Il fallut fouiller les archives après la prise de Bruxelles pour découvrir la perfidie des Belges. Ainsi, la Norddeutsche Allgemeine Zeltung put publier quelques documents tirés des archives de l'état-major qui, à l'avis du gouvernement allemand, devaient prouver l'existence d'un plan de campagne dirigé contre l'Allemagne conclu entre la Belgique et l'Angleterre. Si ces écrits sont authentiques et complets — ce qu'il faudrait d'abord démontrer — il en résulte qu'effectivement quelques conversations ont eu lieu entre des officiers belges et les attachés militaires anglais, mais ils prouvent aussi irréfutablement que cette coopération ne se devait produire qu'au cas où l'Allemagne violerait la neutralité belge. La Norddeutsche Allgemeine Zeitung ne publie pas — ce qui prête à soupçon — le texte complet des documents, mais seulement des extraits. Mais même ceux-ci révèlent que le débarquement en Belgique de troupes anglaises n'aurait lieu qu'après la violation de la neutralité par l'Allemagne.

Le Gouvernement belge a publié, le 9 décembre 1914, une note officielle qui fixa définitivement ce point d'histoire (1) :

(1) Cette note, que la presse allemande a passé sous silence, fut reproduite partont dans la presse étrangère. L'écrit, soi-disant si suspect, du 10 avril 1906, publié par la Norddeutsche Allgemeine Zeitung, concorde parfaitement avec le

Pourquoi la Belgique n'a-t-elle pas eu de conversations analogues avec l'Allemagne pour le cas d'une attaque française? Simplement parce qu'elle était certaine de ne pas avoir à craindre une agression de la part de la France. L'expérience a prouvé qu'elle ne s'était pas trompée et qu'elle avait estimé l'Allemagne et la France à leur juste valeur,

Le ministère anglais des affaires étrangères a publié une lettre de sir Edward Grey, datée du 7 avril 1913, et adressée à son ambassadeur à Bruxelles, dans laquelle Grey se défend de vouloir violer le premier la neutralité belge. Aucun ministère anglais ne le ferait et jamais l'opinion publique en Angleterre ne l'approuverait. La violation de cette neutralité par l'Angleterre ne serait pas seulement une illégalité, mais une grande folie, car elle donnerait à l'Allemagne l'initiative d'une action analogue et le moyen de se justifier. Aussi longtemps que la neutralité de la Belgique ou celle d'un autre état neutre sera respectée, l'Angleterre n'enverra jamais de troupes dans ces pays. Cette lettre date de quinze mois avant la guerre. Elle n'a donc pas été écrite pour jeter une lumière favorable sur l'attitude de l'Angleterre dans la controverse actuelle. C'est pourquoi elle est digne de créance. D'ailleurs les événements du dernier mois la confirment (1).

contenu de cette note. Il contient, entre autres, cette remarque importante: L'entrée des Anglais en Belgique ne se ferait qu'après la violation de notre neutralité par l'Allemagne. Elle réfute tous les reproches que l'on faisait à la Belgique pour avoir tramé avec l'Angleterre un complot offensif contre l'Allemagne. (1) Voir pour les événements concernant la Belgique le livre détaillé et écrit avec une objectivité scientifique, d'Emile Waxweiler, membre de l'Académie royale belge, intitulé la Belgique Neutre et Loyale. (Lausanne, Payot 1915.)

Le 2 août, à 7 heures du soir, l'ultimatum allemand fut remis au ministère belge des affaires étrangères. Le 3 août, au matin, le Gouvernement français, par l'entremise de son attaché militaire, offrit au Gouvernement belge l'appui de cinq corps d'armée. La Belgique refusa cependant cet appui (1), bien qu'elle eût repoussé les exigences de l'ultimatum et qu'elle s'attendît d'un moment à l'autre à l'irruption des troupes allemandes sur son territoire. La réponse belge à l'Allemagne contient un passage intéressant. Le Gouvernement allemand avait motivé sa demande de libre passage en prétextant que la France avait le dessein de marcher contre l'Allemagne à travers la Belgique. Le Gouvernement belge repoussa énergiquement . cette supposition et ajouta cette remarque:

« Les intentions qu'elle attribue à la France sont en contradiction avec les déclarations formelles qui nous ont été faites, le 1er août, au nom du Gouvernement de la République.

» D'ailleurs, si contrairement à notre attente, une violation de la neutralité belge venait à être commise par la France, la Belgique remplirait tous ses devoirs internationaux et son armée opposerait à l'envahisseur la plus vigoureuse résistance. » (Livre gris, p. 22).

La Belgique déclare donc qu'elle résisterait à la France comme à l'Allemagne, si celle-là essayait de porter atteinte à sa neutralité, mais après les décla-

(1) Livre bleu, no 151. Livre jaune, no 142.

rations formelles de la France, elle exclut l'idée d'une attaque française. Cela s'accorde-t-il avec une soidisant entente secrète? En outre, le roi Albert adresse le 3 août un télégramme au roi Georges, où il lui demande son intervention diplomatique (pas militaire) (1). Cela s'accorde-t-il avec une prétendue convention militaire? Enfin, le 4 août, l'ambassadeur anglais remet au ministre belge Davignon une note par laquelle l'Angleterre se déclare prête, au cas d'une attaque allemande, « si la Belgique le désire » à venir en aide à celle-ci conjointement avec la France et la Russie.

Si la Belgique le désire! En faisant cette restriction, l'Angleterre ne tenait pas complètement compte de ses droits et de ses devoirs internationaux. En effet, d'après le droit international (Bluntschli, Vôlkerrecht, p. VI, nos 432 et 440), elle pouvait, sans attendre la demande de la Belgique, intervenir par la force armée pour protéger la neutralité violée, En faisant dépendre son intervention du désir de la Belgique, elle fit preuve d'une circonspection à laquelle rien ne l'obligeait et elle prouva irréfutablement qu'il n'existait pas de convention militaire entre elle et la Belgique.

Ce ne fut que le 5 août que le Gouvernement belge adressa un appel formel aux grandes puissances qui détermina celles-ci à intervenir.

La fragilité du reproche allemand est donc démontrée. Mais même si ce reproche était fondé, il ne constituerait pas une excuse pour l'Allemagne. La manière dont celle-ci cherche à se défendre me fait

(1) Livre gris belge, no 25,

penser à celle d'un brigand qui tenterait d'atténuer son crime en alléguant que sa victime était une canaille qui avait dérobé le bien qu'il lui a lui-même volé. S'il connaît avant le meurtre la méchanceté de celui qu'il a tué, on pourrait peut-être lui accorder les circonstances atténuantes. Mais s'il l'apprend ensuite, son acte reste moralement le même, que sa victime ait été un ange ou un vaurien. L'Allemagne a envahi un pays neutre. Plus tard, elle veut avoir appris que ce pays n'était plus parfaitement neutre : des circonstances atténuantes ne peuvent pas lui être reconnues.

Tel est le côté moral de la chose. Occupons-nous maintenant du côté pratique.

Supposons que la Belgique n'ait pris aucune mesure défensive contre, ses voisins. N'aurions- nous cependant pas pénétré dans ce pays? N'aurions-nous pas utilisé les plans de notre état-major qui étaient achevés depuis des années et aurions-nous mis le siège devant l'invincible ligne fortifiée Belfort- Verdun ? Personne n'osera le prétendre. Toutes les déclarations et proclamations sur les méfaits de la Belgique ne sont que du gaspillage de papier et d'encre. Nous étions résolus à traverser ce pays, par la douceur ou par la violence, qu'il se fût bien ou mal conduit envers nous. C'est le point essentiel. Rien ne nous lavera de ce reproche et plus nous noircirons après coup notre victime, plus le jugement du monde sera accablant pour nous.

Il semble qu'on ne se fait pas encore en Allemagne une idée exacte de l'effet que notre conduite à l'égard de la Belgique a exercé sur l'opinion publique du monde entier. Il faut vivre à l'étranger pour voir et comprendre cet effet. Il est encore plus violent dans

les pays neutres que chez nos ennemis. Spécialement les petits Etats qui avoisinent les grands pays, comme la Suisse, la Hollande, le Danemark, sentent qu'ils auraient pu avoir le même sort que la malheureuse Belgique, ou qu'ils pourraient l'avoir à l'avenir. Les grands Etats neutres sont, dans toutes les couches de leur population, saisi d'une pitié profonde en lisant les dévastations qui ont atteint ce petit pays florissant, ses vieilles villes d'art, ses laborieux centres d'industrie, en voyant dans les journaux illustrés les terrifiantes images d'incendies, de destruction et de misères, de villes et de villages fumants, de familles errant dans les rues, qui, affamées et miséreuses, implorent les soldats allemands. L'innocent pays est une victime des barbares. C'est ainsi que le monde voit les choses, et il devient encore plus irrité lorsque les auteurs de toutes ces horreurs veulent excuser leurs actions en disant qu'une fois un officier belge a eu des pourparlers avec un attaché militaire anglais au sujet d'une défense éventuelle du pays, si une invasion allemande s'y produisait.

Et à la pitié s'ajoute l'admiration, l'admiration pour cet héroïque petit peuple qui a, les armes à la main, courageusement défendu son honneur et son indépendance contre l'envahisseur plus nombreux. La Belgique — est-il dit dans la réponse à l'ultimatum allemand — a toujours été fidèle à ses obligations internationales ; elle a accompli ses devoirs dans un. esprit de loyale impartialité; elle n'a négligé aucun effort pour maintenir ou faire respecter sa neutralité.

« L'atteinte à son indépendance, dont la menace le Gouvernement allemand, constituerait une flagrante

violation du droit des gens. Aucun intérêt stratégique ne justifie la violation de ce droit.

» Le Gouvernement belge, en acceptant les propositions qui lui sont faites, sacrifierait l'honneur de la nation en même temps qu'il trahirait ses devoirs vis-àvis de l'Europe.

» Conscient du rôle que la Belgique joue depuis plus de quatre-vingts ans dans la civilisation du monde, il se refuse à croire que l'indépendance de la Belgique ne puisse être conservée qu'au prix de la violation de sa neutralité.

» Si cet espoir est déçu, le Gouvernement belge est fermement décidé à repousser par tous les moyens en son pouvoir toute atteinte à son droit » (1).

Telles sont les fières paroles par lesquelles un peuple libre a défendu son honneur et son indépendance.

En Allemagne, on comprit un héroïsme semblable quand il se manifesta « dans l'autre sens ». Lorsque le Gouvernement suisse, le jour où les Allemands pénétraient en Belgique, communiquait aux chancelleries des pays belligérants sa résolution de défendre, par tous les moyens, sa neutralité et l'inviolabilité de son territoire, le Gouvernement allemand, dans son accusé de réception, exprima sa complète satisfaction et l'espoir que la Confédération « grâce à sa forte armée et à l'inébranlable volonté de tout le peuple suisse repousserait toute atteinte faite à sa neutralité » (2). La résolution de la Belgique constituait un

(1) Cf. Le Livre gris, p. 22.

(2) Cf. Waxweiler, op. cité, p. 52.

forfait méritant la mort — parce qu'il était dirigé contre l'Allemagne. La résolution de la Suisse était, par contre, hautement méritoire, car, pratiquement, elle ne pouvait être dirigée que contre la France!

Les fières paroles par lesquelles le Gouvernement belge repoussa les exigences allemandes sont en harmonie avec la conduite de l'armée et du peuple belges.

Avec un courage indomptable, au prix d'énormes sacrifices, les Belges ont défendu leur pays et leurs forteresses. Aujourd'hui encore, à l'extrémité des Flandres, ils offrent une résistance désespérée sous la direction d'un roi de sang allemand — et marié avec une princesse allemande — qui s'expose à tous les dangers du combat. Il n'est donc pas étonnant qu'un tel héroïsme ait enflammé l'enthousiasme admiratif du monde entier. C'est là la vraie lutte pour la liberté et l'indépendance et non pas la lutte falsifiée à laquelle on s'efforce de faire croire le peuple allemand qu'on trompe sciemment.

Qu'est-il donc devenu ce peuple allemand qui, avant la dépravation (Verderbnis) actuelle, savait apprécier les actions nobles et héroïques? L'acte libérateur de Guillaume-Tell n'a-t-il pas inspiré à notre plus grand poète un des plus beaux drames? N'avonsnous pas été élevés dans l'admiration du courage des petits contre les grands, des Spartiates contre les Perses, des Hollandais contre les Espagnols, de ces mêmes Hollandais dont Schiller a décrit la révolte avec une si profonde sympathie et que Goethe a immortalisés dans Egmont? Et que faisons-nous maintenant, nous Allemands de 1914, qui voyons et vivons cette

même lutte héroïque de ce même peuple contre nous les oppresseurs? Nous n'avons ni un mot de pitié, ni un mot d'admiration, ni même un mot d'intelligence pour eux. Au contraire, nous les calomnions et les injurions dans le vain espoir de nous justifier de notre forfait. Qu'on lise seulement l'appel de tous les célèbres Allemands au monde civilisé! A côté des mensonges sur le prétendu complot existant entre la Belgique, la France et l'Angleterre, on n'y trouve que des citations gratuites d'exploits de francs-tireurs, de mutilations de blessés, d'assassinats de médecins, etc. Pour ces messieurs qui, il y a peu d'années, s'enthousiasmaient avec raison pour l'héroïque lutte du petit peuple boer contre la grande Angleterre, les défenseurs de la patrie belge, lorsque, par hasard, ils ne portent pas d'uniformes, sont de vulgaires malfaiteurs qu'on peut tuer comme des chiens enragés (1). Ne vous souvenez-vous pas, ô vous coryphées de l'esprit allemand, de nos héros de 1813 que vous avez fêtés dernièrement dans des discours vibrants et dans des banquets? Ne formaient-ils pas le peuple en armes, exactement comme les Belges aujourd'hui, qui, avec ou sans uniforme, s'opposait à l'envahisseur étranger? Qui fera comprendre à un homme du peuple la différence entre soldat et défenseur de la patrie, entre militaire et civil, lorsque l'ennemi est dans son pays et saccage fermes et moissons, emmène bestiaux et

(1) Le cardinal Mercier, archevêque de Malines, établit dans sa lettre pastorale au peuple belge à l'occasion de Noël, sur la base d'une enquête sérieuse, que dans son diocèse 13 prêtres ont été fusillés, et dans ceux de Namur, Tournai et Liège 30, dont il indique le nom et le lieu de résidence. A Aerschot, d'après Mercier, 91 personnes, à Louvain et environs, 176 ont été fusillées ou brûlées : des hommes, des femmes, des enfants et des vieillards.

provisions et laisse femmes et enfants privés de toit? L'homme du peuple voit l'ennemi, le cambrioleur, et quand il saisit son fusil, il ne regarde pas, que diable! s'il a revêtu un habit à boutons brillants ou s'il porte la blouse bleue du paysan. On doit comprendre cela et nous Yavons compris autrefois lorsque nous étions capables de nous enthousiasmer dans un bon sens et que cet enthousiasme ne dégénérait pas en orgueil national.

On doit d'autant mieux le comprendre chez le peuple belge qui n'avait jamais pensé à la guerre, ne s'était jamais cru menacé par une guerre et qui depuis cent ans n'avait pas vu une guerre à l'intérieur de ses frontières.

Les soldats allemands doivent certainement se protéger contre des attaques perfides, mais ils ne doivent point oublier que les assaillants défendent ce qu'ils ont de plus précieux au monde : leur foyer et leur patrie. Ils doivent instituer leurs mesures répressives en tenant compte de ce fait et non d'après le soi-disant « droit de guerre » qu'ils ont décrété eux-mêmes mais qui ne se trouve codifié et qui n'est reconnu nulle part. Lorsque dans un village de quelques milliers d'habitants et de quelques centaines de maisons des coups de feu sont tirés des fenêtres — souvent par des soldats dissimulés et non par des civils — qui nous donne le droit de brûler le village tout entier et de fusiller un nombre respectable d'hommes coupables et innocents?

Brûlez si vous croyez que c'est nécessaire à votre protection — je ne puis reconnaître ici un droit de punir — brûlez séparément les maisons, punissez séparément les civils dont vous aurez établi la culpabilité,

mais épargnez le village et les innocents. C'est le moins que la justice exige, si l'on peut parler de justice en faveur de l'assaillant et aux dépens du défenseur. Ce que l'on vous oppose, c'est la vraie défense, la défense légitime du bourgeois français et belge contre l'envahisseur allemand, de la Belgique et de la France contre l'Allemagne. A ce propos on pourrait dire avec raison : « Nécessité ne connaît pas de loi, celui qui combat pour un bien suprême ne pense qu'à s'arranger comme il peut. »

Nous avons vu qu'en Allemagne les esprits étaient tous égarés. On peut se figurer l'effet de cet égarement à l'étranger. Il est juste le contraire de celui sur lequel on avait compté. Durant les six premiers mois de guerre, le professeur allemand est devenu une figure comique, ou plutôt une figure tragi-comique, comme étaient autrefois le junker et le lieutenant prussiens. Toutes les sympathies que nous rencontrions au début ont été étouffées par le ridicule et le dégoût que nous inspirons; elles vont aujourd'hui à nos adversaires, avant tout aux malheureux Belges. « Les envahisseurs de la Belgique, écrit Karl Spitteler, qui n'est certainement pas germanophobe, ont reconnu eux-mêmes au premier abord franchement qu'ils avaient fait du tort à ce pays. Après coup, pour se blanchir, Caïn a noirci Abel. Fouiller les poches de la victime pour extorquer des documents me paraît une erreur de sens psychologie. Egorger la victime était bien suffisant. La calomnier, ensuite, c'est trop » (1). Tous les neutres, sans exception, pensent et écrivent de même que le suisse Spitteler. Les artistes,

(1) Notre point de vue suisse, conférence de Karl Spitteler.

les écrivains et les politiques belges sont accueillis avec enthousiasme en Italie, en Suisse et en Amérique et acclamés dans des assemblées immenses, exactement comme l'ont été chez nous en 1902 l'oncle Kriïger et sa suite de Boers. La Belgique est aujourd'hui l'atout du monde. Et malheur à nous, si nous faisons le moindre mal aux Belges après la guerre! Nos adversaires, à l'aide de cet atout, nous battraient moralement, même si nous avions remporté la victoire militaire.

Nous expliquons une partie des ruines que nous avons accumulées dans ce pays, par la nécessité où nous étions de nous défendre. Toujours la défense légitime! Défense légitime, lorsque nous avons pénétré en Belgique, défense légitime, lorsque nous incendions des villes d'art. J'admets que, à Louvain, on ait tiré depuis les maisons sur des soldats allemands. Cela nous justifie-t-il d'avoir détruit par le feu des parties entières de la ville, d'avoir exposé aux flammes l'hôtel de ville et la cathédrale et pour le moins de leur avoir causé d'importants dégâts? Quand et où le droit de répondre à des coups de fusil par des incendies a-t-il été reconnu et codifié? C'est un droit créé par les Prussiens, rien de plus. Lorsque les Cosaques agissent de cette façon en Prusse orientale, nous parlons des sauvages hordes moscovites, mais celles-ci peuvent du moins s'excuser en disant que Stallupônen et Neidenburg ne sont pas des centres d'art et de culture. Mais qu'est-ce que le monde dira de nos actions dans le vieux pays belge, où chaque bourgade contient des bijoux artistiques et des dômes gothiques et des hôtels de ville et des places du marché entourées de superbes maisons patriciennes aux magnifiques façades Renaissances, ornées d'or.

Toutes ces fleurs de la création humaine dont ont joui et profité d'innombrables générations et qui devaient être des joyaux et des modèles pour les races futures, ont été ruinées, détruites et brûlées, parce que l'Allemagne, dans la nécessité de se défendre, a envahi la Belgique, et a toujours, pour la même nécessité, mis la torche incendiaire aux maisons.

Mais admettons que cela a dû être ainsi. Est-ce aussi par légitime défense, que nous avons imposé des contributions (500 millions et plus) à l'Etat, aux villes et aux provinces belges? Comment voulons-nous excuser cet acte de violence? Comment voulons-nous justifier les énormes amendes dont nous avons frappé récemment des citoyens belges parce que — usant de leur droit de liberté de domicile — ils ont préféré séjourner à l'étranger qu'habiter en Belgique durant l'occupation allemande? Qu'est-ce qui nous autorise à exiger de ce pays, appauvri et affamé, d'exorbitants sacrifices en argent. Quel forfait la Belgique a-t-elle encore commis pour mériter cette punition? Celui de se défendre contre nous, ou même, si on le veut bien, d'avoir préparé sa défense avec d'autres. En tout cas, il ne s'agit que de défense et pas d'attaque; d'ailleurs, même chez nous, personne n'a encore prétendu que la Belgique voulait nous attaquer.

Je le demande encore une fois, comment expliquezvous et justifiez-vous les contributions, dont vous taisez, honteux, le chiffre qui doit dépasser largement un demi milliard? L'excuse, tirée de la nécessité de vous défendre, n'a plus d'effet dans ce cas. L'accusé qui invoque l'état de légitime défense, mais qui est trouvé en possession de la bourse de sa victime, plaidera vainement pour l'acquittement.

On m'objectera — et on a déjà objecté : pourquoi la Belgique ne nous a-t-elle pas accordé le libre passage; elle aurait évité toutes les horreurs de la guerre? Une superbe réponse, qui fait honneur à la psychologie des peuples nouvellement créée en Allemagne! Pourquoi n'as-tu pas supporté les injures, demande l'offenseur à l'offensé? Tu vas maintenant recevoir des coups. Pourquoi l'Allemagne n'a-t-elle point toléré la domination napoléonienne? Si elle l'avait acceptée sans murmurer, elle se serait épargnée des effusions de sang et des souffrances. Pourquoi Léonidas et ses Spartiates n'ont-ils pas laissé passer les Perses à travers les Thermophyles? S'ils l'avaient fait, ils n'auraient pas perdu la vie dans cette affaire... La Belgique s'est défendue simplement parce que son honneur, son indépendance et ses obligations internationales l'y forçaient. Celles-ci avaient non seulement une base morale, mais elles étaient dictées aussi par de solides raisons pratiques. Dès le moment où la Belgique en favorisant l'Allemagne se plaçait de son côté, elle perdait sa situation d'Etat neutre et elle ne se serait plus trouvée en état de la récupérer. Jamais les grandes puissances n'auraient pu, à l'avenir, avoir confiance dans la neutralité de la Belgique si celle-ci, d'un cœur léger, avait foulé aux pieds les devoirs que lui imposait cette neutralité. Elle serait sûrement tombée sous la dépendance de l'Allemagne, qui, il est vraï, lui promettait l'indépendance, mais dont les garanties avaient moins de valeur que celles de toutes les grandes puissances. Les visées de l'Allemagne sur son petit voisin n'étaient un secret pour personne. Notre littérature politique et militaire avait renseigné largement à ce sujet. Bernhardi déclarait que « la con-

ception d'une neutralité durable ne répondait pas au caractère de l'Etat (1) » et était d'avis que la Belgique avait elle-même violé sa neutralité en annexant le grand Etat du Congo à son petit territoire. Il ne laissait donc pas d'être dangereux pour la Belgique de se fier à son voisin avide, de se remettre à sa grâce et d'écarter tous ses autres protecteurs.

Les mêmes motifs qui avaient dicté à la Belgique son refus à l'ultimatum lui auraient certainement fait repousser toute demande de la France ou de l'Angleterre, tendant à s'unir à elles pour une action commune contre l'Allemagne. Personne, en Allemagne, ne se donne la peine de penser aux raisons qui auraient poussé la Belgique à abandonner sa neutralité en faveur de la Triple-Entente.

Quel profit en aurait-elle retiré? Avait-elle des visées agressives sur le Rheinland? Voulait-elle s'emparer de Trêves ou d'Aix-la-Chapelle? Qu'est-ce qu'une action hostile contre l'Allemagne lui eût rapporté? Rien. Au contraire, en prenant parti pour les Etats de l'Entente, elle aurait mis en danger sa situation en Europe. Aussi longtemps que la Belgique restait neutre, et remplissait les devoirs de sa neutralité, elle demeurait indépendante et pouvait, en toute tranquillité, attendre la victoire de la France ou de l'Allemagne. Mais du moment où elle s'enchaînait à un des partis, elle faisait dépendre son sort du succès de son allié et était perdue si celui-ci succombait. Pourquoi la Belgique aurait-elle couru ce risque? Pourquoi se serait-elle exposée à la vengeance de son puissant voisin allemand, et à payer

(1) Bernhardi, Deuischland und der ndchste Krieg, p. 123.

le premier de tous les pots cassés. Personne ne pouvait douter que si son alliée la France était vaincue elle aurait été sans autre annexée à l'Allemagne — un sort dont on la menace déjà maintenant, sous couleur qu'elle a conclu une alliance. Je le demande encore une fois : Pour quel motif raisonnable, la Belgique se serait-elle inutilement exposée au danger au lieu d'attendre d'une conscience tranquille, et protégée par sa neutralité, le cours des événements? Personne ne me donnera une réponse plausible à cette question. Ainsi, par la simple logique, on peut montrer l'inanité des accusations allemandes contre le pays voisin.

Vis-à-vis de l'Allemagne, la Belgique a usé de son droit, rempli ses devoirs et protégé ses intérêts, comme elle l'eût fait à l'égard de toute puissance qui aurait exigé qu'elle violât sa neutralité. L'Allemagne, par contre, a agi illégalement, contrairement à ses devoirs et à ses vrais intérêts.

Les impondérables, dont Bismarck faisait si grand cas, ne comptent plus pour ceux qui dirigent aujourd'hui mon pays. Ils ont toujours accordé de l'attention aux manifestations les plus déplaisantes de la vie de l'Allemagne, mais ils n'ont jamais senti- le moindre souffle de son esprit. Le respect des impondérables, dans le cas de 'la Belgique, consistait à ne pas violer le droit des autres et à prendre en considération le jugement du monde. La négligence de ces impondérables nous coûtera cher. Elle a déjà exercé une influence sur le rôle de l'Angleterre dans la guerre, et augmenté ainsi à nos dépens la coalition de nos ennemis.

Après avoir terminé ce chapitre, j'ai eu connaissance d'un écrit de M. de Bethmann, daté du 24 décembre, qui, en réponse à un discours de Viviani, cherche par toutes les altérations et les falsifications possibles à rejeter la responsabilité de la guerre sur les adversaires de l'Allemagne. Ce serait faire trop d'honneur à cet écrit que de lui consacrer une mention spéciale. Tout ce qu'il contient est réfuté par les livres diplomatiques et même par le Livre blanc, et par les discours précédents du chancelier. Ce tour de passe-passe au moyen duquel M. de Bethmann cherche à se justifier consiste à modifier les dates des événements, à taire tout ce qui ne lui convient pas, à émettre des affirmations que les faits prouvés réfutent et à prêter aux puissances de l'Entente des mobiles qui sont contredits par leurs actions.

Quelques exemples suffiront à mettre en lumière l'amour de la vérité de M. de Bethmann — et aussi sa courte mémoire. Il affirme maintenant que l'Autriche n'avait, au début, mobilisé que contre la Serbie, tandis qu'il reconnaissait, le 4 août, qu'une mobilisation partielle, précédant la mobilisation russe, avait eu lieu contre la Russie. Sa tactique consiste à omettre des faits : ainsi, il déclare que l'Allemagne n'a fait des objections que contre la forme d'une conférence, mais il tait la chose la plus importante, à savoir que, malgré les sollicitations des puissances de l'Entente, elle n'a jamais consenti à indiquer la forme qu'elle eût voulu donner à la conférence; il passe également sous silence le fait que l'Autriche n'a voulu entrer en pourparlers avec Pétersbourg que le 31 juillet, alors que, par suite de l'ultimatum allemand, il était trop tard. M. de Bethmann ne fait, dans son écrit, que fausser et cacher la vérité.

J'aimerais rendre attentif à une seule allégation, qu'il avance pour la première fois. Il accuse l'Angleterre d'avoir mobilisé la première! Jusqu'à maintenant cette accusation était dirigée contre la Russie. Sur quoi se base ce terrible reproche qui, même s'il était vrai, ne ferait pas oublier les efforts ininterrompus de Grey pour maintenir la paix? Sur le fait que la flotte anglaise, après avoir terminé, le 27 juillet, ses manœuvres habituelles près de Portland, n'a pas été dispersée. En réalité il ne s'agissait nullement d'une « mobilisation », d'une « concentration » de la flotte près de Portland, « d'une mesure militaire de grand style », comme le prétend le chancelier, mais simplement d'un arrêt de démobilisation de la flotte, occasionné par la situation européenne tendue, par le rappel de Belgrade de l'ambassadeur autrichien et par le refus de l'Autriche et de l'Allemagne de discuter l'affaire serbe avec les autres puissances (1). Grey indiqua ouvertement ces raisons à l'ambassadeur autrichien en ajoutant qu'il ne fallait pas considérer la non-dispersion de la flotte comme une menace, mais comme une mesure de précaution en vue d'un conflit européen qui pourrait être provoqué par le fait que l'Autriche ne voulait tenir compte, à aucun prix, du désir de conciliation de la Serbie. L'Angleterre n'a pris aucune autre mesure terrestre ou maritime. Cela n'empêche pas M. de Bethmann de parler d'une mobilisation « de grand style », qui a eu pour but « une humiliation des deux Etats de la Triplice », et qui a rendu belliqueuse l'opinion en France et en Russie.

Qui trompe-t-on ici ? Personne, Monsieur de Bethmann.

(1) Livre bleu, p. VIII, no 48. Livre jaune, no 66.

Ouvrez le Livre jaune ou le Livre bleu (1); vous y lirez que le matin du 26 juillet, immédiatement après l'envoi de l'ultimatum autrichien, l'Allemagne a préparé sa mobilisation : les garnisons de l'Alsace ont été complétées, les fortifications de la frontière mises en état de défense, les transports de troupes préparés, les réservistes rappelés par convocations individuelles ; les navires ont reçu l'ordre de quitter les eaux norvégiennes, les officiers en congé ont été convoqués, les automobiles privées, dans le grand duché de Bade, réservées pour des buts militaires. Vous y lirez également que l'Allemagne en Alsace-Lorraine, à Strasbourg et à Metz, et l'Autriche en Hongrie et en Galicie procédaient, déjà le 26 juillet, secrètement à leur mobilisation.

Vous y lirez enfin que le 30 juillet, donc avant la proclamation de l'état de guerre, les provinces avoisinant la frontière se trouvaient dans le dernier stade précédant la mobilisation, que le jour auparavant des patrouilles allemandes avaient déjà pénétré en France et que tout le XVIme corps de Metz, renforcé par une partie du XIIme venu de Trêves et de Cologne avait occupé la frontière de Metz au Luxembourg.

Tout cela s'est passé déjà le 30 juillet, bien que la France eût volontairement pris et tenu l'obligation, qui portait atteinte à ses intérêts stratégiques, de retenir ses troupes à 10 kilomètres de la frontière. Comparez ces mesures militaires allemandes avec les assurances pacifiques que ce malheureux M. de Schœn devait donner chaque jour au quai d'Orsay. Lisez et comparez tout cela et osez encore conclure de l'arrêt de démobi-

(1) Livre jaune, nos 58, 59, 60, 88, 90, 91, 106, 118'. Livre bleu, no 105 (111).

lisation de la flotte anglaise, fait unique et ouvertement avoué, que l'Angleterre avait projeté de rompre la paix! Non, M. de Bethmann, vous feriez mieux de vous taire : si tacuisses philosophas mansisses. Vous serviriez mieux votre renom de philosophe en supportant patiemment le sort que vous avez fait à votre pays, au lieu de chercher à saisir des brins de paille qui ne vous empêcheront pas de sombrer dans les profondeurs de la malédiction générale! Taisez-vous pour l'amour de Dieu, et contentez-vous du témoignage que le professeur Lasson vous a rendu, à savoir que vous êtes « le plus éminent des hommes vivants, qui ne connaît pas d'autre motif que la vérité, la fidélité et le droit ».

Je résume ainsi les chefs d'accusation contre l'Allemagne :

1. L'Allemagne a laissé à l'Autriche les mains libres contre la Serbie, bien qu'elle sût qu'un conflit européen résulterait du conflit serbe.

2. Elle a toléré que l'Autriche envoyât à la Serbie un ultimatum avec des exigences exorbitantes et malgré l'acceptation presque complète de celles-ci, rappelât son ambassadeur et déclarât la guerre.

3. Elle a, en proposant la localisation du conflit, fait croire à une tentative de conciliation de sa part, dont elle devait parfaitement savoir l'inutilité, par l'histoire diplomatique et la crise des Balkans, inutilité qu'ellemême, dans le Livre blanc, avoue avoir reconnue.

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