J'en arrive à une circonstance encore plus aggra
vante. Où sont restées les propositions de Grey et de Sazonow qui, parties de Londres, devaient arriver à Vienne par l'entremise de Berlin, mais auxquelles le Gouvernement autrichien n'a jamais fait de réponse.
Récapitulons brièvement les faits. Le 29 juillet, après la déclaration de guerre de l'Autriche et la rupture des relations entre Vienne et Pétersbourg, Grey avait proposé au prince Lichnowsky, avec mission de la transmettre à Berlin et à Vienne, une formule transactionnelle suivant laquelle l'Autriche occuperait Belgrade et le territoire avoisinant comme gage d'un règlement satisfaisant de ses exigences et indiquerait aux puissances non intéressées les conditions sur lesquelles elle serait disposée à une entente (1). Cette proposition a été communiquée à Berlin par Lichnowsky et soi-disant transmise à Vienne (2). Jamais l'Autriche et l'Allemagne n'y ont fait de réponse. Plusieurs fois, Grey et Goschen pressèrent . le cabinet berlinois d'en donner une (3); toujours on répartit qu'elle n'était pas encore arrivée de Vienne. Elle n'arriva jamais et la proposition n'est même pas mentionnée dans le Livre rouge.
Le 29 juillet, deux entretiens ont eu lieu entre Grey et Lichnowsky, le premier, le matin (indiqué dans le Livre rouge) et le second r après-midi du même jour (Livre bleu, n° 88). Le Livre rouge ne le mentionne pas, comme du reste tous les événements ultérieurs. Tous les faits d'une importance décisive qui se passèrent du 29 juillet au 1er août, soit pendant les
(1) Livre bleu, no 88. Dépêche du roi Georges du 30 juillet.
(2) Livre blanc, p. 11.
(3) Livre bleu, nos 98, 103, 107, 108, 112.
quatre jours critiques du conflit, n'existent pas pour le Gouvernement autrichien — à l'exception des deux conversations (31 juillet, 1er août) de Sazonow et de Szapary. Au Ballplatz, on ne sait, ou on ne veut rien savoir des efforts infatigables de Grey, Sazonow et Viviani, pour trouver des formules plus acceptables pour l'Autriche, en vue de maintenir au dernier moment la paix européenne. Ces messieurs de Vienne dorment ou du moins font semblant de dormir et leur sommeil est si contagieux qu'il gagne leurs représentants à l'étranger. Ainsi, le comte Szôgény annonce, le 2 août, la nouveauté que voici : « La Russie n'a pas répondu à la demande de l'Allemagne; des troupes russes ont franchi la frontière allemande. La Russie a, partant, attaqué l'Allemagne qui, par conséquent, se considère en état de guerre avec la Russie! » (1) Cette communication, dont la logique et le style sont à remarquer, Szôgény la transmet le 2 août à Vienne comme nouvelle sensationnelle, alors que vingt-quatre heures auparavant la déclaration de guerre avait été remise à Pétersbourg, non parce que la Russie avait attaqué, mais parce qu'elle n'avait pas répondu à l'ultimatum. C'est le seul signe de vie que Berlin ait donné à Vienne depuis le 29 juillet, c'est la seule pièce qui témoigne des efforts surhumains faits par le chancelier pour amener l'Autriche à faire des concessions, de la pression qui allait jusqu'à la limite extrême, mais qui malheureusement n'a pas suffi à tirer l'ambassadeur autrichien à Berlin de son sommeil du juste. 3. Donc la formule transactionnelle de Grey est
(1) Livre rouge, no 57.
tombée à l'eau. Qu'en est-il advenu des formules de Sazonow ? Ont-elles été enterrées à Berlin ou communiquées à Vienne? Dans ce dernier cas, comment Vienne les a-t-elle accueillies? Les a-t-elle ignorées ou amendées ou repoussées? Ni le Livre rouge, ni le Livre blanc ne contiennent un mot à ce sujet.
Nous savons au moins, d'après le Livre blanc, que la proposition de Grey a été « transmise à Vienne ». Mais on ne nous renseigne pas sur ce que l'Autriche a fait. Seules les publications des Etats de l'Entente nous informent que, jusqu'au dernier moment, on affirmait à Berlin que Vienne n'avait pas donné de réponse.
Mais le Livre blanc et le Livre rouge ne soufflent mot des propositions de Sazonow. La première qu'il ait faite (Livre orange, n° 60) fut dictée le 30 juillet au comte Pourtalès, communiquée à Berlin par lui et l'ambassadeur de Russie, appuyée par l'Angleterre et la France, mais repoussée par Jagow qui, sans demander l'avis de Vienne, la déclara inacceptable pour l'Autriche. Le cabinet viennois a-t-il eu connaissance de la formule de transaction de Sazonow qui satisfaisait à tous ses désirs? Si oui, pourquoi ne l'a-t-il pas acceptée, puisque d'un côté Sazonow ne demandait que ce que Vienne avait déjà promis, c'est-à-dire le respect des droits de souveraineté de la Serbie et que, d'un autre, il consentait à tout ce que l'Autriche pouvait exiger de la Russie, à savoir la cessation des préparatifs militaires? Si non, comment le Gouvernement allemand justifiera-t-il cette omission ? De quel droit Jagow garde-t-il pour lui une proposition qui eût maintenu la paix et la repousse-t-il, au nom de l'Au-
triche, sans donner de motifs? Quelles raisons l'ont poussé à cela, quelles raisons secrètes du moins? Le Livre blanc et le Livre rouge se taisent, mais la conscience publique parle et oblige les coupables à rendre compte.
4. La deuxième proposition de Sazonow n'eut pas un meilleur sort que la première. Nous avons vu, qu'après des efforts infinis et un éGhange incessant de dépêches, les Etats de l'Entente étaient parvenus à fondre ensemble les deux formules de Grey et de Sazonow. Le résultat de ce travail fut une deuxième formule élaborée le 31 juillet par Sazonow qui « conformément à la proposition anglaise », autorisait les Autrichiens à laisser leurs troupes sur sol serbe et ne voulait qu'arrêter leur marche en avant. En retour, la Russie s'engageait à conserver son attitude expectante et les grandes puissances examineraient ce que la Serbie pourrait accorder à l'Autriche sans porter atteinte à son indépendance et à sa souveraineté (1). Cette formule a été télégraphiée immédiatement à Vienne et appuyée vigoureusement par Grey et Viviani.
J'ai déjà exposé que cette proposition d'entente sauvegardait de toute façon le prestige militaire de l'Autriche en permettant à celle-ci de laisser ses troupes en Serbie pendant toute la durée des pourparlers avec les puissances, donc de conserver les terrains conquis comme gage de satisfaction de ses exigences. Le Gouvernement autrichien demandait aux Etats de garder une attitude expectante. Cette condition est précisément fixée par la proposition et elle formait la
(1) Livre orange, no 67. Livre bleu, nos 120, 132.
base essentielle de toutes les formules transactionnelles. Entre la seconde rédaction de Sazonow et la déclaration où Vienne affirmait sa bonne volonté (31 juillet) il n'y avait qu'une seule différence : L'Autriche voulait continuer son action militaire en Serbie, Sazonow voulait la faire suspendre — plus tard il adoucit cette condition et déclara qu'il serait « très important » que l'Autriche arrêtât provisoirement son action militaire (1). L'opposition entre les deux points de vue était, grâce au bon vouloir de la Russie, si minime qu'une entente aurait facilement pu se faire si on y avait apporté la moindre bonne volonté. Mais l'Allemagne et l'Autriche ne l'apportèrent pas. Nous ne savons rien du sort de la proposition russe à Berlin et à Vienne. Sans aucun doute, elle a été connue dans ces deux villes, mais nulle part on n'y a fait de réponse. Pour ce silence, il n'y a qu'une explication : il était impossible d'accepter ou de discuter la proposition sans amener la paix qu'on ne voulait pas, mais il était aussi impossible de la repousser, car elle était trop conciliante pour qu'on pût justifier un refus. On se résolut donc à l'ignorer, alors et aujourd'hui, — alors parce que on ne voulait pas la paix et aujourd'hui parce qu'on ne veut pas qu'on reconnaisse comment on l'a criminellement écartée.
Tels sont les faits qui ressortent du volume autrichien, les actions positives et les omissions qui sont à la charge des empires alliés.
(1) Livre bleu, nos 133, 139.
Le Livre rouge et le Livre blanc forment le plus violent acte d'accusation qui put être écrit contre l'Allemagne et contre l'Autriche : ils renforcent encore la sentence, rendue d'après les autres publications, à savoir que l'Allemagne et l'Autriche sont coupables d'avoir, le sachant et le voulant, suscité la guerre européenne.
En présence de cet état de choses, il sied mal au Gouvernement autrichien de parler avec une indignation pudibonde de « l'égoïsme de l'Angleterre », du « désir de revanche » de la France, du « manque de scrupules » de la Russie et de reprocher aux Etats de l'Entente d'avoir déchaîné la guerre » en prenant parti pour le royaume chargé de fautes ».
11 n'est pas vrai que la Triple Entente ait pris parti exclusivement pour la Serbie. Toutes les publications, y compris le Livre rouge, démontrent le contraire. Dès le début, les gouvernements de France, d'Angleterre et de Russie ne cachèrent pas leurs sympathies pour les justes revendications de l'Autriche et l'expression de leur horreur pour le meurtre de Serajevo; mais en même temps, ils ne purent, ni ne durent négliger d'inviter, après la soumission inouïe de la Serbie, le cabinet autrichien à la modération et de le rendre attentif aux conséquences d'une attitude intransigeante. C'est grâce à l'influence modératrice des puissances de l'Entente que la note serbe fut si conciliante; elles étaient en outre prêtes à accorder pleine satisfaction aux désirs de l'Autriche. Bunsen et Grey, Sazonow et Schébéko assurèrent plus d'une fois à
Vienne qu'ils étaient disposés à faire rendre justice par la conférence aux exigences légitimes de l'Autriche (1). Où est donc l'égoïsme des Etats de l'Entente? Où est le parti pris pour la Serbie? Où sont les efforts pour humilier la monarchie?
La préhistoire et l'histoire du conflit européen révèlent clairement de quel côté se trouve l'égoïsme politique qui, à cause de ses propres intérêts, mit en jeu le bien-être de tous les peuples cultivés. N'est-ce pas^ l'Autriche qui, contrairement aux obligations solennelles qu'elle avait prises par le traité de Berlin, annexa la Bosnie et l'Herzégovine et attisa ainsi le mouvement panserbe? N'est-ce pas l'Autriche qui, poursuivant des intérêts égoïstes, rendit si aiguë les questions de Scutari, du port serbe sur l'Adriatique, d'Albanie, que la guerre européenne menaça d'éclater deux ou trois fois au cours des dernières années? N'est-ce pas l'Autriche qui, en août 1913, aurait déchaîné une guerre avec la Serbie, sans se soucier des graves conséquences, si l'Italie ne lui avait pas refusé son appui? Rien ne permet à l'Autriche, la complice et l'instrument de l'Allemagne dans la guerre actuelle, de reprocher aux puissances de l'Entente d'avoir attenté « à la morale publique et à l'humanité ». L'accusation qu'elle porte contre les Etats de la Triple- Entente (elles doivent être rendues responsables devant l'histoire de la catastrophe qui atteint V humanité), retombe sur elle et sur l'Allemagne. Susciter une guerre européenne pour se débarrasser d'un voisin
(1) Livre bleu, nos 5, 12. Livre orange, nos 4, 40, 42, 43. Livre jaune, nos 26, 27, 30. Livre rouge, nos 41, 47, 50.
gênant, était un crime et une folie en même temps. Une guerre avec la Serbie — de quelque façon qu'elle se terminât — ne pouvait que rendre plus mauvaise la situation de l'Autriche dans les Balkans et non l'améliorer. Mais la guerre européenne que l'Autriche, poussée et soutenue par l'Allemagne, a déchaînée par le conflit serbe, est plus qu'un crime, c'est une faute; elle équivaut à faire chasser le diable par Belzébuth, ou si l'on veut, à se faire couper la tête parce qu'on a mal aux dents.
Le Gouvernement autrichien se jeta sur le drap rouge serbe comme un taureau, les cornes baissées, sans regarder à droite ou à gauche, sans s'inquiéter des conséquences qu'un aveugle pouvait prévoir.
Les conséquences sont là — avant même que la guerre fût terminée. L'aigle à deux têtes git sur le sol, saignant par de nombreuses blessures. La Serbie est libérée. La Galicie et une partie de la Bukovine sont aux mains de l'ennemi. A toutes les frontières de l'empire hétérogène, s'agitent les peuples voisins, pour ramener à eux les frères opprimés, soit par une pression amicale, soit, s'il le faut, par la force armée. La maison pourrie des Habsbourg craque partout et la décomposition commence qui, sans la politique du cabinet de Vienne, aurait peut-être été retardée pendant des générations encore. La lutte qui a commencé au cri de : Vivat Austria, pereat mandas finira par celui-ci : Vivat mandas, pereat Aastria.
Les conséquences de l'acte.
Je suis parvenu à la fin de mon exposé. Ce que les peuples européens avaient depuis longtemps présent à leurs yeux, et ce que, cependant, ils tenaient pour impossible s'est produit. Des villes florissantes, centres de la vieille culture européenne, ont été transformées en monceaux de ruines et de décombres. La terre hivernale et couverte de neige aspire le sang de millions de jeunes êtres. Dans des fosses communes, loin de leurs femmes, de leurs mères et de leurs enfants, des milliers et des milliers d'hommes sont jetés pêlemêle, sans croix et sans pierre tombale, amis et ennemis confondus. De longs convois de blessés parcourent les routes de l'ouest à l'est et de l'est à l'ouest. Les malheureux qu'ils transportent, gémissant et se lamentant, ont les membres brisés, ou la tête déchirée, ou le visage mutilé. Beaucoup sont défigurés complètement, sans bras, sans jambes, aveugles, à demi-morts. Quelle grande, unique et sanglante blessure au flanc de l'humanité!
Des millions de femmes et d'enfants pleurent, jour
et nuit, pour leurs chers disparus, ou pour ceux qu'ils
accueillent, sans ressources et estropiés pour leur vie. D'innombrables ateliers d'hommes pacifiques, d'innombrables villes industrielles et commerçantes, d'innombrables monuments de l'art humain sont détruits et brûlés. Le travail de générations est réduit en cendres et en poussière. Les champs sont défoncés, les moissons détruites, les châteaux et les fermes rasés. Les malheureux habitants, femmes, enfants et vieillards rôdent sur les routes, sans toit et sans patrie, sous la pluie et le vent, la grêle et la neige, à la recherche d'un endroit où ils puissent apaiser leur faim et où ils espèrent trouver un misérable abri à leur misère infinie.
Et la lutte et le meurtre continuent. Comme le flux et le reflux, les immenses armées avancent et reculent, et chaque pas en avant et chaque pas en arrière coûte de nouvelles hécatombes de vies humaines, fait de nouvelles blessures et de nouvelles douleurs, de nouvelles veuves. et de nouveaux orphelins.
Et ceux qui sont encore en vie, comment vivent-ils? Enterrés dans des trous, pendant des jours et des nuits, des semaines et des mois, comme les habitants des cavernes, dans des conditions pires que ceux-ci, ayant de l'eau jusqu'aux genoux, parfois sans nourriture durant des jours, baissant la tête par peur des balles ennemies, arrosés de schrapnells et de grenades qui détruisent d'un coup leur habitation souterraine péniblement construite et tuent et blessent. Parfois le signal de l'attaque est donné. Baïonnette au canon, en avant! Ils s'élancent en pleins champs, sous le feu des mitrailleuses qui les fauchent. Puis vient le corps à corps. Ils se jettent les uns sur les autres, se frappent
à coups de sabre et de crosse, s'égorgent. Ces hommes pacifiques deviennent des brutes sous la poussée des chefs,
sous le roulement des tambours et les fanfares des trompettes et sous l'appel encourageant
: « Il est beau de mourir glorieusement pour sa patrie! »
Et ils tombent comme des épis. Des milliers de cadavres emplissent les tranchées et servent de tremplin à ceux qui donnent l'assaut. Et les blessés gisent au milieu des morts. Et la bataille fait rage sur eux; et les cavaliers les piétinent; et les canons les déchiquètent; et personne ne leur vient en aide! Et ces pauvres diables, qui ne peuvent bouger, doivent passer des heures dans la boue, sous le feu des grenades. Combien d'entre eux agonisent là ! Combien d'entre eux, légèrement blessés, meurent faute de soins et de secours !...
Il est impossible de décrire par des mots l'horreur des batailles modernes. Tous les récits sont d'accord sur ce point. Des médecins — qui sont cependant habitués aux affreux spectacles — m'ont dit que l'impression produite par un champ de bataille et par un hôpital en plein air, derrière le front, est terrifiante. On ne peut les comparer qu'à un gigantesque abattoir, mille fois plus immense que les plus grands abattoirs du monde. Il est impossible de donner à chacun des milliers de blessés qui sont amenés en même temps les soins que leur état réclame, impossible à cause de
leur nombre, à cause des obus qui tombent sur les campements sanitaires situés près du théâtre de la lutte. Et les médecins qui reçurent les blessés dans les lazarets d'étape ou dans leur pays, quelles descriptions me firent-ils! Combien d'hommes légèrement blessés succombent ou doivent être amputés, faute d'un pansement immédiat ou d'une désinfection rapide.
On lit, dans un rapport du médecin-général Kôrte :
Dans les combats sur l'Yser et autour d'Ypres, la plupart des blessures, souvent même celles causées par des balles, sont infectées. Les soldats se trouvent dans des tranchées détrempées et, à cause du violent feu d'artillerie, on ne peut souvent les ramasser qu'après plusieurs jours. Quelques-uns sont restés cinq à six jours dans des champs de betteraves ou dans des tranchées abandonnées, avant qu'on ait pu les transporter dans les lazarets de campagne. Les infections graves ne sont pas rares, tétanos, phlegmon. J'ai vu se rétablir des hommes qui étaient restés étendus de six à huit jours dans des conditions déplorables, dans des écuries, dans des granges, sur de la paille; l'un d'eux était resté cinq jours, sans secours, dans un champ de betteraves, et il s'était nourri d'elles... (Berliner Tageblatt du 13 décembre.)
Un autre médecin raconte
Un matin sombre et pluvieux... au fond du lit du canal boueux, les rigoles d'eau et dans la vase et dans l'eau qui clapote, nos braves qui sont morts pour la patrie. Cette image s'était gravée trop fortement en nous pour que nous puissions jamais l'oublier. Je les vois toujours, étendus devant moi, dans leurs uniformes sales, rigides et pâles, comme la mort les avait surpris, dans le lit du canal qui roule une eau argileuse. (Berliner Tageblatt du 24 septembre.)
La vie dans les tranchées :
On a continuellement l'oreille au vent jusqu'à ce que finalement on soit arrivé à son propre secteur. A gauche et à droite, devant et derrière nous, les terribles obus éclatent. C'est une chance qu'aucun ne tombe dans la tranchée. Tout près de moi, deux camarades reposent paisiblement à l'abri d'un toit de planches. L'un d'eux reçoit un éclat de schrapnell dans le ventre qui le tue. L'explosion est très défectueuse. L'autre n'a que le visage et les mains brûlés... Il y a quelques jours, nous avons pris d'assaut un village. Alentour gisent beaucoup de mes camarades, non encore ensevelis. Ils se trouvent dans la zone de tir de l'ennemi. Nous ne pouvons pas nous approcher d'eux, ni le jour, ni la nuit. Entre nos camarades tombés, on voit de nombreuses têtes de bétail, boursoufflées. Dans les fermes, des truies dévorent leurs propres petits. Deux enfants morts sont étendus, un garçon et une fille. Partout dans le sol s'ouvrent les trous causés par les obus, quelques-uns sont si grands que trente à quarante hommes y trouveraient place. (Berliner Tageblatt du 23 décembre.)
Un soldat de la landwehr écrit de la Pologne russe :
Nécessité ne connaît pas de loi, et nos vivres n'arrivaient pas toujours à temps. Les habitants du pays où nous sommes ne perdirent pas seulement, lors de notre marche en avant, leurs subsistances, mais encore le toit qui les protégeait, ainsi que leur bétail.
Comme un torrent, les militaires se précipitèrent dans les misérables maisons, dans les granges, s'installèrent dans les chambres. Bien souvent, la famille qui les habitait rôdait alentour, avec tous les siens, sous une pluie torrentielle... Je ne sais pas ce que la famille a fait cette nuit : je n'oublierai jamais cette impression, car j'ai quelques enfants à la maison et je pense avec effroi qu'ils pourraient se trouver dans une situation semblable si nous ne réussissions pas à protéger nos frontières... Comme par hasard, les mots suivants me reviennent à la mémoire : La guerre est splendide, la guerre est belle ! Si je me trouve une fois en présence
de l'auteur de ces paroles, je saurai bien lui faire passer sa théorie! (Vorwârts du 8 décembre.)
Un premier lieutenant de la réserve décrit ce qui s'est passé dans la belle église de Becelaere, en Belgique :
Le soir du même jour, j'étais étendu dans cette superbe église auprès de centaines d'autres blessés. Une balle anglaise m'avait traversé la poitrine et le poumon, brisé quelques côtes et percé l'os iliaque. Sur les dalles de l'église, il y avait des matelas, de nombreux matelas sur lesquels reposaient des soldats blessés. Les médecins pansaient, examinaient les blessés. Il en arrivait toujours; au crépuscule, l'église en était pleine. Toute la nuit, des gémissements contenus et des lamentations, des prières et des appels à Dieu, se firent entendre à chaque endroit... Un blessé venait d'être pansé par un médecin lorsqu'une balle, passant par la porte ouverte, l'atteint au front : sa tête s'incline, il est mort. Deux hommes grièvement blessés reposent côte à côte. Ils ont été frappés au ventre et ils n'en réchapperont pas. Sur leur visage, l'ombre de la mort descend déjà. L'aumônier leur donne le saintviatique. Le soleil couchant, pénétrant avec un éclat adouci par les vitraux, transfigure les traits des deux mourants. Soudain, un assourdissant craquement. Les parois s'effondrent sur les hommes.
Des éclats d'obus sifflent. Cris et lamentations. Un inextricable fouillis d'hommes, de décombres, de matelas... Ceux qui sont légèrement blessés se tirent du chaos en marchant à quatre. Les autres, les infirmiers les transportent dehors. Quelques morts sont mis à l'abri. L'église de Becelaere reste là, solitaire et abandonnée, comme une image de la dévastation.
Extrait de la lettre d'un officier d'infanterie :
Nous avons perdu beaucoup d'hommes, d'officiers et de sousofficiers. Mon cœur se serre, lorsque je pense à tous mes chers camarades avec lesquels j'étais si uni. Souvent les cadavres n'ont
pu être ensevelis qu'après plusieurs jours, dans un cas après douze jours. Vous pouvez vous figurer l'état dans lequel ils se trouvaient. Mais l'adversaire ne nous laissait ni le temps, ni le répit de ramasser nos morts. Le premier lieutenant S... et le lieutenant W... sont tombés. On les a retrouvés, il y a quelques jours, dans une forêt, complètement décomposés. La moisson que la mort a récolté ici, chez nous et chez nos adversaires, rappelle l'affreux temps que Ypres et ses environs a vécu il y a plus de 500 ans, lorsque la peste enleva la dixième partie des 200.000 habitants. (Berliner Tageblatt du 14 décembre.)
Un soldat de la landwehr raconte un combat de nuit, près du canal de l'Yser :
Les horribles gémissements des blessés perçaient le silence de la nuit.
Nous attendions le matin, en ayant faim et froid. Un détachement était dans les tranchées; nous, nous étions dans le vestibule. A l'aube, un major belge sortit de la maison avec sa bicyclette. Il venait d'allumer gracieusement une cigarette lorsqu'une balle tirée de la tranchée mit fin à sa vie. Ce fut le signal du combat de rues. Nous étions à quatre mètres de l'ennemi qui voulait nous jeter dans le canal. Nos chefs de file et les autres officiers tombèrent bientôt. Le commandement passa de l'un à l'autre. L'adversaire jeta des bombes pleines de soufre qui éclairèrent tout le canal et empoisonnèrent l'air. Les nôtres tombèrent à la file. Ce fut un corps à corps qui ne voulait pas se terminer. L'ennemi nous serrait de plus en plus près. Ce ne fut plus un combat, mais un égorgement réciproque... A coups de crosse, nous chassions l'ennemi de ses retranchements... les lambeaux de chair volaient. La fureur fut indescriptible, chaque centimètre de terrain a été acheté contre du sang. Les morts et les blessés s'entassaient... Ceux qui pouvaient encore marcher s'efforcèrent de parvenir au lazaret, de l'autre côté du canal. Mais mes pauvres camarades atteints aux jambes eurent un triste sort; ils durent supporter le violent feu de schrapnells de l'ennemi. (Vorwârts du 24 décembre.)
Un petit tableau « de genre », extrait de la Wiener Arbeiterzeitung :
Un réserviste, natif de Warnsdorf, avait eu les deux pieds gelés dans les Carpathes. Il fut ramené du front et il pria sa femme de l'attendre à la gare de Reichenberg. La femme montait l'escalier qui y conduisait, lorsqu'elle aperçu un vieil homme impotent, à cheveux blancs. Il s'appuyait avec peine sur deux bâtons et se dirigeait vers le perron, un sac au bras. Prise de compassion, elle voulut décharger l'homme de son sac et l'aider à marcher. A ce moment, elle le reconnut : c'était son propre mari. La femme s'effondra sans connaissance.
Un récit de combat, publié le 18 octobre 1914, par le Jauers'che Tageblatt fournit une intéressante contribution à l'étude des effets de la guerre. « Développet-elle, comme le disait de Moltke, les plus nobles vertus de l'homme », ou « fait-elle plus de méchants êtres que de bons », ainsi que l'affirmait Kant? L'auteur de ce récit est le sous-officier Klemt, de la lre compagnie du 154me régiment. Sa description a été reconnue exacte par le lieutenant von Niem, commandant de la compagnie. Le titre en est : « Un jour d'honneur pour notre régiment, 24 septembre 1914. » Le récit, en qualité de « document humain » ou mieux de « document bestial », mériterait d'être reproduit en entier. Je regrette de ne pouvoir, faute de place, n'en donner qu'un extrait.
« Les premiers Français viennent d'être découverts. Nos balles les font dégringoler des arbres comme des écureuils. Ils sont chaudement reçus en arrivant sur le sol, par des coups de crosse et de baïonnette. Ils n'auront plus" besoin de médecins. Nous ne combattons pas contre des ennemis loyaux, mais contre de perfides
brigands. Nous traversons l'éclaircie en courant. Ici! là! ils sout cachés dans les buissons. Tapons dessus. On ne fait pas de quartier. Nous tirons à volonté, debout, tout au plus à genoux; personne ne pense plus à se protéger. Nous arrivons près d'un cvasement de terrain. Des Français, morts ou blessés, gisent par masses alentour. Les blessés sont assommés ou égorgés, car nous savons que ces gredins nous tirent dans le dos. Un Français est étalé, le visage contre terre; il fait semblant d'être mort. Un coup de pied d'un rude soldat lui apprend que nous sommes là. Il se retourne, demande grâce, mais il est cloué en terre avec ces mots : « Vois-tu, mon salaud, comme ça pique. » A côté de moi, j'entends les craquements désagréables des coups de crosse qu'un vigoureux camarade fait retentir sur le « caillou ». d'un Français. Pour ce travail, il utilise sagement un fusil français, afin de ne pas briser le sien. Des soldats qui ont l'humeur tendre donnent aux blessés ennemis le coup de grâce, d'autres frappent et égorgent comme ils peuvent. L'ennemi s'est bravement battu : nous avions devant nous des troupes d'élite. Elles nous laissaient approcher jusqu'à 30 ou 10 mètres, mais alors c'était trop tard... Ils étaient étendus à l'entrée de maisonnettes de feuillage, blessés légèrement ou grièvement, ils demandaient grâce. Nos braves troupiers épargnèrent à la patrie l'entretien coûteux de nombreux ennemis. »
A la fin de son récit, l'auteur nous montre les troupes qui se couchent, fatiguées par ce sanglant travail. « Le dieu des rêves peint, pour l'un et pour l'autre, une aimable image. Une prière (Dankgebet) aux lèvres, nous nous endormons. »
Ce qui rend cette description si affreuse, ce ne sont pas seulement les faits qui y sont relatés, mais surtout la naïveté avec laquelle on les représente comme des actes héroïques louables, et le fait qu'ils sont certifiés par des supérieurs et reproduits à la place d'honneur par la feuille officielle du district. Il est possible qu'on ait commis des brutalités dans l'autre camp — lorsque
les mauvaises passions de l'homme sont déchaînées, il ne faut pas s'étonner des actes brutaux qu'il commet — mais j'ai vainement cherché dans la presse étrangère la publication de tels exploits « héroïques ». Le fait encore qu'on puisse, après de tels carnages, se coucher calme, raconter glorieusement, d'une façon colorée, à ses amis, sa femme et ses enfants, de telles horreurs, rend la chose encore plus triste qu'elle est en réalité. Naturellement, comme il convient à un récit de bataille allemand, les actions de grâce n'y manquent pas. Le prince Oscar de Prusse est également cité par Klemt comme un admirateur des actions mentionnées. « Avec le 154me, s'écria le prince, on pourrait prendre d'assaut l'enfer », et il ajouta que les deux régiments s'étaient montrés dignes de leur titre de « brigade royale ».
La description réunit en soi — comme le tableau que l'on voit dans les écoles de vétérinaires représentant un cheval atteint de toutes les maladies — toutes les nobles vertus que la guerre produit et doit produire : la brutalité, la jactance, la fausse pitié, etc. Les gens plus intelligents que moi diront si « le monde dégénérerait et se perdrait dans le matérialisme » si ces qualités resteraient à l'état embryonnaire.
Le poète russe, Valerij Brjussow, narre les impressions qu'il a remportées du champ de bataille de Lowitz :
« Les' tranchées sont vides, mais à côté de moi, ici et là, des cadavres sont étendus sur le dos, sur le ventre, sur le flanc, ies bras étendus ou croisés sur la poitrine, La plupart sont revêtus de leurs uniformes gris foncé, quelques-uns sont enveloppés de manteaux qui leur ont servi à se protéger contre le froid. Parmi les
morts, je vois des adolescents avec de tendres visages presque imberbes; je vois aussi d'autres hommes plus âgés. Ils peuvent avoir plus de quarante ans. Ils s'étaient, sans doute, depuis longtemps créé une position, et ils n'avaient certainement pas pensé qu'ils devraient laisser leur vie sur un champ couvert de neige, dans la lointaine et étrangère Russie... Nos soldats, qui nous accompagnent dans notre trajet le long des tranchées, considèrent, repliés en eux, la figure des tués. A la guerre, on s'habitue au visage de la mort. On la voit si souvent devant soi, qu'elle n'éveille plus un sentiment d'horreur. (Vorwàrts du 16 décembre.)
Un fantassin décrit les sanglants combats auxquels il a pris part dans les Flandres :
« Les soldats, dans leurs positions protégées, avaient de l'eau jusqu'aux genoux, lorsqu'ils reçurent l'ordre d'attaquer. Par vingt bouches à feu, l'ennemi nous envoyait ses obus meurtriers. Beaucoup des nôtres furent littéralement mis en pièces... Notre fureur devint terrible. Un nuage de foudre d'un noir sombre,... nous pensions étouffer. On ne voyait plus rien autour de soi. C'étaient les canons de marine anglais qui entraient en danse... Un signal de trompettes. Le son tremblait comme s'il ressentait aussi la douleur. Baïonnette au canon ! L'acier étincela au bout du canon crachant le feu. Un obus tomba près du troisième homme à ma droite; il fut tué, mon voisin du même côté fut projeté au dehors et grièvement blessé; celui de gauche également. Le tambour battit. Debout, en avant, en avant, hurrah!... Nous nous jetâmes à la baïonnette sur l'ennemi. Je ne veux pas te décrire le combat, ce fut une boucherie. Deux fois nous dûmes reculer, la troisième nous fûmes victorieux. Lorsque vous apprendrez la victoire : Dixmude est pris!... en Allemagne, crierez-vous hurrah? Nous pensons aux nombreuses, nombreuses victimes qui sont restées sur le carreau et qui saignent... » (Vorwàrts du 11 décembre.)
Qu'il est beau de mourir pour la patrie ! Tel est l'aspect de la guerre. Je cherche vainement
dans toutes les lettres et les récits de combats qui remplissent les journaux l'expression du sentiment : qu'il est beau de mourir pour la patrie. Je trouve partout la description des horreurs indicibles et de la barbarie du combat entre hommes, qui n'entretiennent aucun sentiment haineux réciproque, qui tous ont laissé une mère à la maison, beaucoup une femme et des enfants, qui tous ne sont animés que d'une pensée : Oh! si la paix se rétablissait! Oh! si tu étais à la maison, près de ceux que tu aimes, entouré et caressé par tes enfants, dans les bras de ta femme et de ta mère, délivré de cet horrible travail meurtrier!
Les « Grands », qui se trouvent derrière le front, pensent, cela va sans dire, différemment. Leurs os ne sont pas brisés. Leurs maisons ne brûlent pas. Leurs femmes et leurs enfants ne sont pas chassés de leurs foyers et de leur patrie. Leurs biens sont intacts. Ils ne souffrent ni de la faim, ni de la soif. Ils dorment dans leurs lits et non dans des tranchées comme des animaux sauvages. Lorsqu'ils souffrent du cœur ou du foie, ils peuvent retourner dans leur pays et se soigner dans des villes d'eaux : leurs familles peuvent accourir vers eux, les embrasser tendrement et les soigner jusqu'à ce que, après des semaines ou des mois, ils puissent rejoindre leurs postes sans danger, derrière la ligne de combat.
Tandis que devant l'ennemi la mort et la dévastation détruisent la fleur de la jeunesse et le bien-être de plusieurs générations, les Grands
En avant, en avant! crie-t-on Et ceux qui
sont sur le front répondent par des gémissements et des lamentations, par des plaintes et des cris de souffrances, par des pensées vers la paix et la patrie qui éclairent encore leurs regards mourants. Hue, huel hurle le charretier et il fouette le pauvre cheval qui s'efforce de tirer le lourd chariot sur la route argileuse. Ils enfoncent dans la boue, mais l'homme n'a pas de pitié. En avant, en avant! Tenir! Pas de faiblesse! Et il tuerait la malheureuse bête s'il n'existait pas une société pour la protection des animaux, qui défend ceux-ci contre leurs bourreaux. Il est certes grand temps de fonder une société pour la protection des humains.
Prestige.
Qu'est-ce qu'une guerre pour les Grands? Une nouvelle émotion ajoutée à tant d'autres. Une prouesse dans un cas sérieux, une question d'orgueil et d'ambition décorée du non de prestige. Un « grand événement de leur vie (1), » comme la victoire de leurs couleurs
(1) Cf. la dépêche de la kronprinzessin Cécile au bourgmestre de Dantzig, après la bataille de Longwy : « Prière de faire part à tous nos chers Dantzigois et Prussiens de l'Ouest de la victoire de mon mari au nord de Metz, sachant quelle part ces provinces qui nous touchent de si près prendront à ce grand événement de sa vie. Que Dieu vous protège tous. »
aux « courses du Hoppegarten ou de leurs yachts à voile aux régates de Kiel. » « La gloire du souverain consiste en ceci : que, sans s'exposer lui-même au danger, il a plusieurs milliers d'hommes à sa disposition qu'il peut sacrifier pour une cause qui ne les concerne pas; et la différence entre les sauvages américains et européens consiste en ceci que les premiers ont dévoré plus d'une horde ennemie, au lieu, que les seconds ne mangent pas les survivants, mais savent mieux les utiliser en s'en servant pour augmenter le nombre de leurs sujets et partant de la foule des instruments pour des guerres encore plus considérables (1). »
Sacrifier des milliers d'êtres pour une cause qui ne les intéresse en rien! C'est la vraie raison de cette guerre et de beaucoup d'autres. Que comprennent au prestige les millions de pauvres diables qui doivent laisser leur vie sur les champs de bataille de l'Europe? Ils ne connaissent pas même le mot et encore moins l'idée. Le prestige est un article de luxe pour tous ceux qui ont du superflu dans les autres domaines de la vie. C'est l'entêtement de ne pas vouloir céder, même si l'on sent qu'on a tort, parce qu'on est assez fort pour ne pas avoir besoin de céder. Pour le bourgeois, le paysan et l'ouvrier, le prestige c'est le pain quotidien qu'ils doivent gagner à la sueur de leurs fronts, c'est la santé qui leur facilite le travail, c'est leur famille qui leur rend agréables les heures de loisir. Pour tous ces biens, ils combattront avec enthousiasme dès qu'ils se trouveront menacés.
C'est pourquoi on tâche de les persuader qu'ils sont
(1) Kant : Zum ewigen Frieden, p. 18.
en danger. « Pour mettre fin à cette sophistique et pour faire avouer aux perfides représentants des Puissances de la terre que ce n'est pas pour le droit, mais pour la puissance qu'ils plaident, il sera bon de mettre en lumière l'œuvre par laquelle on s'abuse soi-même et on trompe les autres. » (Kant, op. cit., pages 44, 55, 56.)
Ne semble-t-il pas que cela a été écrit aujourd'hui? Chaque mot ne se rapporte-t-il pas à la situation actuelle et à nos chefs? Si vraiment « l'héritage de Kant » est aussi sacré à ceux qui ont signé le « manifeste aux nations civilisées » que « leur foyer et leur sol », ils doivent lire l'excellent petit écrit intitulé : « Essai sur la paix perpétuelle ». Kant qui l'écrivit pendant la tourmente de la Révolution française, alors que son pays était gouverné par une autocratie militaire, osa y dire des vérités . qui seraient aujourd'hui condamnées par le commandant de la Marche de Brandebourg comme dangereuses pour l'Etat et qui vaudraient une sanglante punition à celui qui les proclamerait.
C'est pour le fantôme du prestige de la puissance mondiale que des millions d'hommes saignent, souffrent de la faim, et voient leurs biens détruits. Et ce fantôme on le décore du nom de « libérateur du pays ». La gesta Dei per Francos est devenue la gesta Del per Teutones. Le peuple allemand « digne d'être adoré », comme l'écrit un privat-docent (qu'écrira-t-il quand il sera professeur!) doit être adoré en qualité de surpeuple par tous les autres. Et cette hallucination, cette folie des grandeurs, on l'appelle « la défense contre une oppression perfide » afin de l'accommoder au bon sens du peuple.
Prolétaires du monde, massacrez-vous!
L'attitude de la Sozialdemokratie allemande pendant la session du 4 août, lors du vote du premier crédit militaire de cinq milliards a été très critiquée à l'étranger, en particulier par les partis de même nuance. Il faut cependant relever que dans la séance où le parti se résolut à voter ce crédit, une minorité s'y opposa, qui se distingua non par le nombre, mais par l'importance de ses membres. L'attitude de la majorité s'explique par les mêmes motifs qui ont entraîné le peuple allemand dans la guerre, auquel le gouvernement a réussi à faire croire qu'il s'agissait non d'une guerre de conquête, mais d'une guerre de défense. Depuis le 31 juillet, l'Allemagne n'a reçu aucune nouvelle de l'étranger. Personne ne savait ce qui s'était passé du 31 juillet au 4 août dans le monde et particulièrement en Allemagne. Le Livre blanc, qui fut présenté aux députés, affirmait que les Russes et les Français nous avaient attaqués . et avaient pénétré en Allemagne. Le kaiser et le chancelier répétaient cette affirmation dans leurs discours. Personne ne pouvait en établir la véracité ou la fausseté. Sous l'impression que leur pays devait combattre pour sa sécurité et son indépendance, la majorité de la fraction socialiste vota les crédits et, d'après les statuts du parti, contraignit la minorité à s'associer à ce vote.
Le 2 décembre, le même fait se renouvela : le groupe qui avait voté les premiers crédits obtint de nouveau la majorité. Mais la lutte dans la fraction fut plus violente et la minorité s'accrut. On sait que Liebknecht
seul a eu le courage et la force de caractère de ne pas se soumettre à la discipline du parti et de voter négativement dans la séance du Reichstag.
Son acte a été applaudi par ses camarades du monde entier, à l'exception des membres de son parti du Reichstag qui, le 2 février, lui ont voté un blâme. Ce fait est très regrettable; on ne le considère pas, à l'étranger, comme une mesure disciplinaire contre la violation des règlements du parti, mais comme une condamnation du vote de Liebknecht « en soi », ce qui accentue encore l'appobation donnée par les socialistes aux crédits militaires et à la politique belliqueuse du gouvernement. Il eût été préférable, eu égard à la reconstitution future de l'Internationale de laisser de côté la discipline de parti. On eût ainsi évité de faire croire qu'il était indigne pour un membre de la Sozialdemokratle allemande de voter contre des crédits militaires.
Il semble qu'on ne se rend pas compte à Berlin de l'effet produit par une telle résolution sur les camarades étrangers. Il semble surtout qu'on ne sait pas que toutes leurs sympathies vont à Liebknecht et non à la majorité nationaliste du parti qui l'a condamné. Par son acte du 2 décembre, Liebknecht est devenu le plus populaire des socialistes allemands, non seulement chez nos ennemis — dont le contentement est compréhensible — mais chez les neutres. C'est l'attitude de Liebknecht qui servira de base à la nouvelle formation de l'Internationale, et non l'attitude des députés qui — une fois dupés — n'ont pas eu la perspicacité ou le courage de reconnaître ou d'avouer leur erreur et qui ont glissé peu à peu, par le chemin de l'opportunisme, dans le camp des nationalistes.
338 Les conséquences de l'acte
Il faut reconnaître que le gouvernement allemand a manœuvré supérieurement. Il a réussi avec une habileté singulière à transformer l'appel pacifique des ouvriers : « Prolétaires de tous les pays, unissez -vous! » dans le cri belliqueux : « Prolétaires de tous les pays, massacrez-vous! ». Il a su magistralement — du moins jusqu'à maintenant — pratiquer la politique du « divide et impera ». « Y a-t-il chez un peuple certains chefs privilégiés..., divise-les entre eux, tâche de les brouiller avec le peuple » (Kant, p. 43). Le gouvernement allemand a su diviser les chefs entre eux; mais le peuple sera — espérons-le — uni quand le jour du règlement des comptes sera là, le jour où les coupables seront démasqués et où chaque crime trouvera sa punition.
Morale politique et politique morale.
Il semble que le gouvernement allemand suive extérieurement les principes de Bernhardi et ait choisi intérieurement comme modèle la description que Kant a faite du politique comme il ne doit pas être. « Où la politique morale cesse, a dit le sage de Kœnigsberg, commence la morale politique, qui, semblable à l'immoralité, est basée sur les « maximes sophistiques » suivantes :
« 1. Fac et excusa. Saisis l'occasion favorable pour t'emparer d'un droit sur ton propre peuple ou sur un peuple voisin. La justification se fera plus facilement et plus élégamment et la violence sera plus aisément palliée après l'acte que si l'on recherche auparavant des raisons convaincantes et perd du temps à écouter
les objections et arguments contradictoires. Cette hardiesse même peut faire croire qu'on a la conviction intime de la légitimité du fait et le Dieu du succès est, après coup, le meilleur avocat.
» 2. Sic fecisti, nega. Ce que tu as fait toi-même, par exemple, pour porter ton peuple au désespoir et ainsi à la révolte, nie que tu l'aies commis par ta faute. Affirme que, dans le cas de l'asservissement d'un peuple voisin, il faut s'en prendre à la nature de l'homme qui, lorsqu'il ne devance pas par la violence un autre homme, peut être sûr que celui-ci le devancera et l'assujettira (1). »
N'est-ce pas là un exposé fidèle de la manière d'agir de Bethmann, qui, du reste, n'a pas seulement été caractérisée, par avance, par le philosophe de la chaire, mais aussi par le philosophe du trône. Frédéric II disait : « Lorsque les princes veulent la guerre, ils la commencent et ils font venir ensuite un juriste studieux qui prouve qu'ils ont bien agi. » On fait donc la guerre et on démontre ensuite que « l'autre » l'a faite ou du moins qu'il l'aurait faite et qu'on a dû le prévenir.
La morale, qui doit régler les actions des Etats comme celle des individus, n'y trouve pas son compte, et le sage de Kœnigsberg ne trouve pas de mots assez tranchants pour caractériser l'influence funeste d'une telle pseudo-politique : « L'idée seule qu'il puisse exister sur terre une espèce d'êtres aussi pervers paraît ne pouvoir être justifiée par aucune théodicée... La vraie politique ne peut donc pas faire un pas sans avoir auparavant rendu hommage à la morale. La po-
(1) Kant, p. 42.
litique est en soi un art difficile, mais, unie à la morale, elle n'est plus du tout un art... » Celui qui subordonne la politique morale à la morale politique, c'est-àdire assujettit les principes au but, met la charrue avant les bœufs et agit contre l'impératif catégorique (1).
Tel est « l'héritage » de Kant, et celui qui le conserve condamne par là même la politique qui a conduit à la plus affreuse des guerres, une politique qui a, certes, agi d'après une « morale politique », mais qui, à coup sûr, n'a pas été une politique morale.
Cependant, le sanglant travail se poursuit : toute la sève de notre peuple est sucée par d'énormes sangsues... « Visiter un champ de bataille est une chose affreuse, écrivait Frédéric III. Il est impossible de décrire les horribles blessures qui s'offrent au regard. La guerre est, malgré tout, quelque chose de terrible et ceux qui la déchaînent au moyen d'un trait de plume ne savent pas ce qu'ils font ». Un médecin disait : « J'aimerais que ceux qui suscitent la guerre en vissent les côtés terrifiants; les diplomates qui, d'un cœur léger, la font entrer dans leurs calculs comme le marchand ajoute une chance de gagner quelconque aux siens, devraient eux-mêmes prendre d'assaut un pont sur un canal, sous le feu des obus ennemis (2) ».
Qu'éprouvez-vous, M. de Bethmann, lorsque vous lisez ces choses? Que dites-vous donc dans votre écrit du 24 décembre (3) : L' « idée » d'une conférence ne vous a pas été sympathique, la « forme » d'une conférence vous a choqué. Et toutes les terribles consé-
(1) Kant, op. cit. p. 45.
(2) Berliner Tageblatt du 24 septembre.
(3) Annexe III.
quences de votre refus, vous sont-elles plus sympatiques? Vous choquent-elles moins? Vous osez encore parler de sympathie et d'antipathie, maintenant que, par votre faute, l'Europe est plongée dans une mer de sang et que vous avez fait de notre célèbre culture européenne un objet de railleries pour les sauvages? L'Europe honteuse peut se voiler la face et elle doit reconnaître à ceux-ci une culture plus élevée que la sienne...
Nous vous sommes redevables de tout cela, M. de Bethmann, Parturiunt montes, nascetur ridiculus mus. Il faut cette fois renverser le proverbe et dire que de la petite souris de vos antipathies et de vos objections contre une « forme » sont nées des montagnes de malheurs humains. Allez sur les champs de batailles, visitez les lazarets, voyez les blessés, les morts, les mourants; rendez-vous dans les villes détruites, agenouillez-vous devant les autels bombardés et demandez pardon au Seigneur d'avoir transformé ses paroles : « Paix sur la terre et bienveillance envers les hommes! » en celles-ci : « Meurtre sur la terre et incendie et destructions parmi les hommes! » Ensuite frappez-vous la poitrine et avouez à haute voix, afin que tous l'entendent : Je suis le coupable, moi seul. Ce serait le premier pas vers le repentir, et « péché avoué est à moitié pardonné ».
Il est vrai que vous avez agi par ordre de votre maître.
Si le kaiser n'avait pas trouvé un chancelier qui eût fait cette « guerre d'indé-
pendance », l'Allemagne serait restée « sous le joug » : autrement dit, elle aurait continué à développer son travail, sa culture et son bien-être, sans être menacée par personne. Mais où sommes-nous maintenant? Nous pouvons être encore joyeux de ce que l'ennemi que nous nous sommes créé, n'ait pas franchi nos frontières. Nous serions heureux si nous possédions encore, comme il y a six mois, nos colonies, nos milliards et notre jeunesse si éprouvée déjà et qui diminue chaque jour.
Quidquid délirant reges, plectunclur Achivi.
Mais, précisément à ce moment, il faut des hommes de caractère, non des courtisans, qui s'opposent à la volonté royale et prennent parti pour le peuple contre le roi. « L'impunité est un privilège de la dignité royale, mais elle n'exclut nullement la possibilité de mériter des punitions. » Les hommes qui, en qualité de conseillers, sont aux côtés du roi, ont pour devoir de l'empêcher de les mériter. On ne peut pas rendre un plus mauvais service à un prince que de le mettre en demeure de gouverner par lui-même, de dicter les ordres inspirés par sa violence et par son humeur à ses serviteurs qui, s'ils ne sont pas d'accord avec lui, se font néanmoins les instruments de leur exécution (1). Ce qui chez le prince, est du moins compréhensible, devient chez l'homme d'Etat responsable un forfait inexpiable. Un prince, élevé dans
(1) Brongham, Statesmen.
la croyance mystique à la grâce de Dieu, entouré de flatteurs, de courtisans et de parasites qui apparemment sont ses serviteurs, mais qui en réalité sont ses maîtres, qui entendent rarement la vérité et ne veut jamais l'entendre, un prince qui tient le silence contraint du peuple pour une union sans exemple, parce que personne ne lui dit ce qui vit et s'agite dans l'âme du peuple, est plus facilement excusable qu'un chancelier quand il
confond son ambition, son désir de conquête, de gloire et d'éclat avec le bien et le bonheur de son peuple.
Mais les conseillers du prince sont là pour le mettre en garde contre les dangers. Ils ne doivent pas être les valets de leur maître, mais les premiers serviteurs de l'Etat. La conduite d'un ministre ne peut pas être excusée ou expliquée par son attachement personnel à son souverain, car celui-ci repose sur des sentiments, tandis que celle-là est déterminée par des devoirs, par l'impératif catégorique. Et le sentiment doit toujours céder le pas au devoir. Il faut plutôt « se démettre » que « se soumettre ».
Ce qu'il y a de pire encore, c'est qu'un ministre non seulement recouvre de son bouclier les actions
de son maître, mais cherche encore à les justifier par des manœuvres machiavéliques. Nous sommes devenus plus machiavéliques que Machiavel lui-même et nous avons tout à fait oublié que notre grand aïeul, Frédéric II, a écrit Y Antimachiavel. « Donner sa parole était un besoin du passé : y manquer est un besoin du présent ». Cela ne s'applique-t-il pas au cas de la Belgique? « Un prince ne doit pas avoir d'autre pensée et d'autre objet que la guerre, la préparation et la
direction de celle-ci. » Cela n'a-t-il pas été le leitmotiv de la politique royale prussienne? « Que le prince ne se soucie que de. vaincre et de maintenir sa domination, les moyens seront toujours tenus pour honorables et loués par chacun. » N'est-ce pas là le fil d'Ariane à l'aide duquel nous espérons sortir du labyrinthe de notre situation actuelle, pour ne pas échoir en sacrifice au minotaure de la condamnation générale? Machiavel a remplacé Kant; chez nous aussi la fin justifie les moyens.
Rêves de domination mondiale.
Quel est le but de cette guerre? J'ai déjà dit maintes fois que le but de nos dirigeants était un nouveau dominium mundi.
-L'aigle prussien doit planer sur tous les océans. Une nouvelle époque historique doit commencer, et l'hégémonie germanique va succéder aux hégémonies romaine, espagnole et anglaise (1) Le mot de
(1) Maintenant, chacun nie avoir eu des plans de conquête. Mais le même jour où on déclarait dans les hautes sphères que le dessein de fonder un empire mondial était un « non-sens », le bureau de presse du gouvernement militaire de Lodz publiait, pour l'anniversaire du kaiser, un « journal impérial », où on lit, entre autres :
« Une guerre victorieuse — et Dieu soit loué ! personne dans notre patrie, depuis le plus vieux feld-maréchal au plus jeune conscrit, ne doute qu'elle le soit, nous créera un empire colonial composé des Congo français et belge, et — si le Portugal entrait en lutte avec nous — des colonies portugaises en Afrique — tel que nos pères, qui se moquaient de nos commencements dans ce domaine, n'auraient jamais pu en avoir l'idée
Virgile est adapté à l'usage germain : Tu regere imperio populos Germane mémento. Comme Aristote croyait que la campagne d'Alexandre-le-Grand amènerait une transformation du monde oriental et une domination de la culture grecque, nous attendons de cette guerre une transformation du monde occidental et une domination de la culture allemande. Quelle conception enfantine et contraire à l'histoire! Si, autrefois, les guerres faites par des peuples civilisés contre des barbares leur ont parfois apporté la culture, le contraire se produit aujourd'hui entre peuple d'égale culture; la guerre détruit la culture et développe la barbarie atavique. L'avenir de l'humanité ne réside que dans la vie commune et paisible de tous les peuples. Tous les plans de domination mondiale qui, jadis déjà, portaient le germe de leur ruine, doivent échouer aujourd'hui avant leur réalisation, grâce au sentiment de la justice qu'ont tous les peuples, à la conscience que tous ont de poursuivre les mêmes buts, touchant au bien-être et la culture, grâce surtout aux relations étroites qui unissent entre elles les mêmes classes des différentes nations. Les couches de la société moderne sont sembables aux couches géologiques; et elles ne s'arrêtent pas à la frontière, elles passent d'un pays à l'autre. S'il n'y a
Surtout, lors de ce partage de l'Afrique, nous donnerons le coup de grâce aux efforts que font les Anglais pour obtenir l'hégémonie totale, du Cap au Caire, car entre l'Egypte et l'Est Africain, qui sont encore anglais, et le sud de l'Afrique boer-anglais, s'étendra la chaîne infinie de nos immenses possessions, de l'Océan Indien jusqu'aux grands lacs du centre, et du Congo jusqu'à l'Atlantique.
Encore anglais ! disons-nous du Nord-Ouest et du Sud de l'Afrique; qui sait ce qu'il en sera encore si cette parole du poète se réalise : Le monde doit encore être sauvé par l'esprit allemand. > Le journal, duquel ces lignes sont extraites, a été édité officiellement par le gouvernement militaire, en qualité de cadeau pour l'anniversaire du ka'iser. Sapientisat !
qu'une seule « Internationale » organisée, il en subsiste des centaines d'autres inorganisées, qui sont unies par des liens aussi forts : les « internationales » du commerce et de l'industrie, de la technique, des sciences, de l'art et de la littérature. Elles constituent entre les nations un lien spirituel indestructible que les guerres peuvent rendre moins solide, mais non point détruire.
Nos rêves d'hégémonie resteront des rêves, même si nous étions en état de soumettre les autres peuples. Les buts qu'un Bismarck se proposait étaient raisonnables et accessibles, parce qu'ils se trouvaient à l'intérieur des frontières du développement historique de notre siècle. La formation d'Etats nationaux devait précéder cette agglomération plus considérable, pour laquelle l'humanité n'était pas encore mûre. Les efforts du peuple allemand pour atteindre l'unité étaient historiquement justifiés, mais les efforts de la nouvelle Allemagne pour parvenir à l'hégémonie représentent une telle « reculade » historique, un tel écartement des buts qui sont fixés aux peuples cultivés, qu'ils sont destinés à échouer nécessairement.
Notre but est inaccessible et les moyens que nous employons pour y arriver sont criminels. Le succès militaire, s'il était probable (ce qui n'est pas) ne nous rapprocherait pas de notre but. Au XXe siècle, // n'y a plus d'hégémonie mondiale possible, et s'il en existait une, nous serions les derniers que l'on reconnaîtrait comme dominateurs du monde. Une paix qui nous accorderait plus ou moins une telle hégémonie ne serait qu'une suspension d'armes; elle porterait en elle le germe de guerres nouvelles qui conduiraient l'Europe à l'abîme. •
Qui paiera les frais de la guerre?
Les frais et les dommages que la guerre a causés pendant les six premiers mois ont été évalués à plus de 80.000 millions de francs. Dans ce chiffre ne sont compris ni les dépenses et les pertes privées, ni la valeur économique des morts et des blessés, ni la perte en travail que représentent pour les Etats, les hommes qui sont sous les drapeaux. Jamais le vaincu ne pourra offrir au vainqueur — à supposer que l'un des belligérants remporte la victoire, ce qui est peu probable — une indemnité équivalente. Outre l'Empire, les Etats composant l'Allemagne ont fait des milliards de dettes. Qui paiera, qui pourra gagner par son travail ces énormes sommes ou même les intérêts de celles-ci? Tous les Etats belligérants et neutres seront acculés à la banqueroute. « Des nations en guerre, disait Hume, me rappellent deux individus ivres qui se battraient dans un magasin de vaisselle. » Les individus ivres, ce sont les belligérants, le magasin de vaisselle, le commerce international. Il se passera peu de temps avant qu'il soit en ruinés.
Quousque tandem?
Comment cela continuera-t-il? Comment cela finirat-il?
Chaque victoire est une victoire à la Pyrrhus. Ne se trouve-t-il vraiment personne parmi les 67 millions d'Allemands qui ose braver les foudres de Jupiter et lui crier, comme Thémistocle à Eurybiade : « Frappe,
mais écoute! » Les serviles journalistes continueront-ils à publier leurs scandaleuses correspondances?
— tandis que sur les champs couverts de neige, dans d'humides cabanes de terre, leurs corhpatriotes dépérissent et que les larmes des veuves et des orphelins ruissellent...
Jusqu'à quand cela durera-t-il? Comment cela se terminera-t-il? Qu'est-ce que cela fera aux peuples, qu'après la guerre, « les cousins sincèrement dévoués » se jettent, émus, dans les bras les uns des autres, s'embrassent et revêtent de nouveau les uniformes qu'ils avaient déposés? Qu'est-ce que cela fera au peuple, que des cortèges solennels passent par la porte de Brandebourg,
décorés de couronnes de lauriers et aux sons des trompettes? Le peuple veut la paix, la paix, la paix! Assez de morts, assez de mutilés, assez de misères et de ruines! La conscience du monde s'agite. La parole qui s'élève pour accuser trouvera l'épée, si on ne veut pas entendre le son d'airain de la voix du peuple. Vivos voco, mortuos plango, fulgura frango : J'appelle les vivants, je plains les morts, je brave l'éclair. Telles sont les lignes que la conscience du peuple jette aux puissants.
« Sur votre tête
Retombent les larmes des veuves et des orphelins,
Le sang des tués, le chagrin des femmes
Qui ont perdu époux, pères et fiancés,
Engloutis dans cette sauvage querelle (1).
(1) Shakespeare : Henri V.
Il a assez souffert le peuple. Jamais les peuples n'ont été ennemis. Dans toutes les lettres des combattants, on rechercherait vainement les sentiments de haine et de vengeance. Ce sont les journalistes qui les font éclore dans les salles de rédactions bien chauffées. De tranchée à tranchée, des amitiés sont conclues. On se rend mutuellement des visites, on se fait de petits présents, on se serre fraternellement la main. Puis on retourne dans son camp et l'on se tire dessus, par ordre supérieur! N'est-ce pas indicible, incroyable?
Si nous ne savions pas qu'aucune des nations en lutte n'a désiré la guerre et que quelques centaines, tout au plus quelques milliers d'hommes criminels ont voulu et préparé ce meurtre collectif, la confraternité régnant entre ceux qui sont dans les tranchées prouverait qu'aucune animosité n'existe entre les peuples. Mais précisément parce qu'elle le prouve, parce qu'elle diminue l'énergie de la tuerie, et qu'elle pourrait faire voir aux combattants qu'ils ne luttent pour rien qui les concerne, qu'ils sont excités les uns contre les autres par des hommes plus puissants qui poursuivent la réalisation de leurs intérêts, le haut commandement allemand vient de publier un arrêté sévère interdisant cette fraternisation. Plus de poignées de mains, plus de pauses de tir, pour l'amour de Dieu! Nulla dies, sine linea, pas de jour sans meurtre et incendie!
Mais tous les ordres ne serviront de rien. La vérité est en marche. Chaque jour, chaque heure, la lumière s'approche.
La paix viendra, bientôt, très prochainement, car elle doit venir. Malheur aux généraux qui jetteront encore une fois leur épée dans la balance, malheur aux diri-
géants qui ne veulent pas entendre la voix du peuple que l'on étouffe par la force. Sous les eaux tranquilles du Burgfrieden (1), on perçoit de sourdes rumeurs et de menaçants grondements. Malheur à ceux qui ne veulent pas ouïr les sons souterrains et qui continuent à confier leur barque aux eaux traîtresses! Ils seront engloutis par les vagues! — Discite moniti! Prenez garde, vous êtes avertis!
(1) « La paix dans le château fort. >
L'avenir.
Qu'est-ce que la paix doit nous apporter?
Elle doit nous apporter ce que les esprits éclairés s'efforcent d'obtenir depuis des siècles, non une suspension d'armes, mais un état de paix durable, reposant sur une base légale assurée. Le système actuel qui consistait à balancer la paix sur la pointe des baïonnettes a fait faillite, pour toujours. La folie des armements qui, en 1910, a coûté aux Etats européens — sans compter les dépenses non comprises dans les budgets — plus de 10 milliards de francs, somme qui s'est accrue chaque année d'au moins 20 °/0, n'a pas atteint le but à l'aide duquel on cherchait à la justifier. La surenchère des armements n'a pas rendu plus certaine la sécurité, elle a, au contraire, mis en danger la paix. Une méfiance toujours croissante en est résultée. Les pourparlers diplomatiques, par le lointain cliquetis des armes qui les accompagnait, furent un objet d'angoisse et de crainte pour les peuples. Tous étaient dominés par le sentiment accablant que cela ne pou-
352 l'avenir
vait plus continuer, qu'on devait faire volte-face ou pousser à la catastrophe.
Elle s'est produite, cette catastrophe, depuis longtemps prédite et redoutée. Elle n'a- pas seulement entraîné dans ses tourbillons la vie et le bien-être des peuples, elle a signé la condamnation du système au moyen duquel on avait cru donner aux nations une sécurité trompeuse.
Le système de la paix armée.
Le système de la paix armée est jugé. Il a sucé la moelle des peuples et n'a pas pu empêcher la guerre. Le système de l'équilibre européen s'est révélé plus funeste encore que le premier, car les Etats se faisaient face, armés jusqu'aux dents. La guerre de 1870 n'était qu'un jeu d'enfant en comparaison de la guerre de 1914. Un système défectueux n'est pas amélioré lorsqu'on l'applique sur une plus grande échelle. Au contraire, ses fautes et ses faiblesses sautent mieux aux yeux. Plus les chiffres du rapport entre les forces de deux Etats augmentaient proportionnellement l'un à l'autre, plus la prétendue garantie de paix fournie par les armements militaires devenait précaire. Ce qui, dans la proportion de 1 à 1 était déjà déraisonnable et nuisible, l'était trois fois plus dans la proportion de 3 à 3. Et si en temps de paix, ce système était funeste, il l'était bien davantage en temps de guerre. Par le jeu des alliances et des ententes, les tableaux terrifiants dépeints par les sociologues perspicaces ont été rendus infiniment plus horribles.
Tout ce que Jean de Bloch prédisait du caractère,
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de l'étendue, de la cruauté d'une future guerre européenne s'est réalisé, mais d'une façon plus terrible que le génial politique russe l'avait prédit. Il ne pouvait pas prévoir le développement des navigations aérienne et sous-marine, les énormes canons de siège et toutes les nouvelles conquêtes de la kultur. Mais, dans son œuvre monumentale de 1899, il déclarait que les progrès de la technique des armes depuis 1870 se révéleraient, lors d'une guerre, plus considérables que le développement de cette technique depuis l'âge des arbalètes jusqu'à la guerre franco-allemande. Il annonçait que l'effet des nouveaux canons serait si meurtrier qu'il ne pourrait plus être question d'un combat au sens ancien du mot, ni de bravoure personnelle et que la guerre serait une longue guerre de siège et de tranchées. Il décrivait en détail l'horreur de la lutte moderne avec des machines, et il doutait que des hommes cultivés pussent supporter sans devenir fous ces épouvantables impressions. Il n'y aura plus de vainqueur et de vaincu, disait Bloch; il ne sera pas possible de soigner convenablement le nombre immense des blessés si l'on ne met pas sur pied autant de personnel sanitaire que d'hommes. Il ne sera pas possible de les traiter comme il faut dans les pays appauvris où les batailles auront eu lieu. Les Etats belligérants ne pourront pas à longue, trouver l'argent pour l'entretien journalier de leurs troupes. Tout cela, le pacifique Bloch l'avait prédit, non par intuition, mais par l'expérience que de longues années d'études lui avaient procurée.
Nous vivons maintenant ce qu'il avait entrevu. Les gigantesques armées oscillent toujours, sans résultat,
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sans qu'une décision intervienne, malgré les appels enflammés des rois et des chefs. En avant! En arrière! Ce sont les mots d'ordre qui changent constamment. Seuls les morts ne peuvent point reculer. Un village, une ferme, une tranchée, une colline exigent des milliers de victimes. Un seul schrapnell bien dirigé peut tuer ou blesser cent hommes. Mais ce qu'il y a de pire, c'est que ce grand meurtre est un suicide de tous les peuples qui, peu à peu, s'épuisent et s'étiolent. 11 est vrai que c'est en même temps un suicide du système politique qui a suscité la guerre.
Le plus enragé militariste concédera qu'un accroissement des armements n'est plus possible après la guerre. Auparavant déjà les charges qu'ils faisaient peser sur les Etats européens étaient devenues insupportables. Il y a quarante ans, Emile de Girardin disait avec raison : « Avec la moitié de ce que les frais de guerre coûtent aujourd'hui à l'Europe, on pourrait faire disparaître la misère. »
L'exemple suivant illustrera cette folie des armements. Au début de la société humaine, alors que chacun devait s'inquiéter de sa propre sécurité, deux propriétaires ruraux devinrent méfiants l'un à l'égard de l'autre. Chacun redouta une attaque de son voisin. En réalité aucun des deux n'avait des desseins agressifs. Au lieu de faire cultiver leurs champs et élever leur bétail, ils ordonnèrent à leur" femme, à leurs enfants, à leurs paysans et à leurs valets de construire des barricades et des retranchements, de forger des armes, de fabriquer des arbalètes, des flèches et des frondes. Cela dura des jours et des nuits, pendant des années. Peu à peu les provisions s'épuisèrent. Il ne fut plus pos-
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sible de s'en procurer chez le voisin. Bref les deux coururent le risque de mourir de faim. Lorsque la misère eut atteint son apogée, chacun d'eux se résolut à demander un entretien à l'autre. Et que se dirent-ils? Aucun n'avait eu le dessein d'attaquer son voisin et tous les deux avaient seulement craint qu'ils fussent attaqués. D'un coup la méfiance disparut. Mais le gaspillage insensé de leur force pesa encore longtemps sur leur vie et durant des années, il les empêcha de retrouver leur bien-être d'autrefois.
Les peuples européens n'ont pas su trouver à temps le bon chemin. Et partant, la tension devenue trop grande ne pouvait cesser que d'une façon, par le remplacement de l'état de guerre latent par l'état de guerre déclaré. Nous avons déjà établi qui était responsable de l'échec de tous les essais pour amener une paix durable et de cette solution brutale. Mais le coupable finira par se rendre compte que tous ses armements, toute sa résistance à l'endroit d'une entente ne lui ont procuré aucun avantage et que la situation, malgré la ruine de tous, ne s'est pas modifiée : la proportion des forces est restée la même.
Le système est donc jugé. Il est impossible qu'il renaisse ou qu'il se renforce. L'Europe, après la ruine de cette anarchie fondée sur la puissance, n'a plus qu'à revenir à la pensée que tous les esprits les plus éminents ont, depuis des siècles, prêché comme le seul remède qui puisse protéger de la débâcle notre vieux monde civilisé. Cette pensée c'est celle d'une
alliance pacifique des peuples libres,
fondée sur la reconnaissance mutuelle de leurs droits,
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sur la confiance réciproque, un fédéralisme d'Etats libres, comme disait Kant. Une alliance de peuples, ou un Etat de peuples, une alliance qui laissera toute leur souveraineté aux peuples qui y appartiendront et qui ne les empêchera que d'abuser de celle-ci pour faire la guerre à un de leurs alliés. Cette alliance doit être basée non sur la puissance, mais sur la confiance mutuelle, sur le sentiment du devoir, sur Y Impératif catégorique. Kant considérait qu'une ligue pour la paix entre les peuples européens, sans organisation interne et sans pouvoir qui fît des lois, était déjà possible au temps où il vivait, parce qu'elle répondait également aux intérêts de tous et qu'elle était dictée à tous par le devoir. Sans doute, l'idée positive, l'unité plus haute et plus forte d'une république du monde lui apparaissait déjà comme l'idéal à atteindre. Mais en homme de « raison pratique », il se contenta « de l'équivalent négatif d'une alliance toujours plus étendue, qui repoussât la guerre ». Kant ne douta pas que la réalisation en fut possible et il espérait vivement « qu'un peuple puissant et éclairé » jetterait les bases d'une telle union fédérative et par l'adhésion d'autres peuples, étendrait cette union à toutes les nations civilisées (1). Cette pensée de Kant en apparence si simple est ce qu'on a dit de plus profond sur la formation juridique de la famille européenne. Elle n'est pas l'élucubration nuageuse d'un idéologue, mais l'idée claire d'un connaisseur d'hommes qui tirait des conclusions des expériences du passé et de l'état de choses existant à son époque. Je ne fais pas des constructions théoriques,
(1) Kant,' op. cit. p. 20.
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disait-il lui-même, mais je souhaite que le philosophe soit entendu par le roi, « parce que la possession de la puissance corrompt inévitablement le libre jugement de la raison. » Il se contente, il est vrai, du rôle que tous les hommes d'Etat sages, accordent à la philosophie, du rôle de servante, mais il déclare qu'elle ne doit point porter la traîne de sa maîtresse, mais la précéder en tenant un flambeau. Il renonce provisoirement à son grand idéal et se contente de buts accessibles (1).
Il est aujourd'hui à souhaiter plus vivement qu'alors que ces buts soient atteints. (Ils peuvent d'ailleurs l'être beaucoup plus facilement.) L'état résultant du manque de lois et de l'anarchie que Kant déplorait, doit exercer des effets infiniment plus funestes, étant données la grandeur et la puissance des Etats européens. Si des nations de quelques millions d'habitants, comme il en existait à son époque, dont la vie économique était restreinte et dont la production suffisait à la consommation, étaient déjà menacées dans leur existence par les conséquences de la guerre, que dire de la catastrophe qui atteint les pays européens dont la population globale est de 890 millions et qui sont reliés entre eux, comme les organes d'un grand corps, par mille fibres nerveuses et tendons et par mille liens d'ordre intellectuel? Ce que Kant considérait alors comme nécessaire pour préserver les peuples de la ruine progressive, l'est devenu infiniment plus aujourd'hui; car, de son temps, les pays en guerre pouvaient — comme les tronçons d'un lézard — vivre par eux-mêmes et
(1) Kant, op. cit. p. 36.
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pour soi, cependant qu'aujourd'hui la guerre mondiale atteint au cœur l'énorme organisme formant l'humanité cultivée, et le fait aller à sa mort.
Si, de ce côté, le monde moderne a augmenté les maux de la guerre, il offre d'autre part davantage de moyens en comparaison du passé pour les combattre. Dans le domaine des relations internationales, on a préparé le terrain à l'idée kantienne. Outre les nombreux traités conclus entre Etats, il existe un nombre incalculable d'organisations cosmopolites dans tous les domaines de l'industrie, de l'agriculture, de la science, — depuis la convention postale internationale jusqu'aux accords ayant trait à la protection des phoques de la mer de Behring — d'innombrables instituts internationaux chargés de surveiller la mise en pratique des traités. Il existe un grand nombre de conventions se rapportant à des cours d'arbitrage, avec ou sans l'obligation d'en appeler à celles-ci; quelques-unes de ces conventions stipulent que même des questions de vie ou d'honneur peuvent être soumises à un arbitrage. Il y a à La Haye une cour d'arbitrage internationale dont la création et la juridiction ont été reconnues par toutes les nations civilisées du monde. Bref, dans tous les domaines possibles, les liens de la communauté internationale se resserrent; mais dans le domaine le plus important, parce que touchant également aux intérêts vitaux de tous les peuples, dans la question de guerre et de paix entre Jes grandes puissances, régnent encore l'anarchie, le manque de lois, la diplomatie, avec ses modes surannées, ses inutilités et ses manigances démodées, avec ses adorateurs vieillis, qui au lieu de poursuivre les intérêts communs à tous, cherche
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à faire le profit de ses commettants par tous les moyens de la morale politique. Cette diplomatie est un reste des vieux temps, un anachronisme qui fait dans notre époque la même figure que le sorcier d'une tribu peau-rouge ferait dans un hôpital moderne. Le guérisseur indien, serait, avec ses drogues, impuissant à secourir les malades (bien qu'il se donne Voit de pouvoir les aider). Il en est de même des diplomates. Malgré l'habileté de quelques-uns d'entre eux (à l'étranger!), ils sont — ils viennent de le prouver — incapables de soigner les maladies les plus dangereuses des peuples, incapables d'empêcher l'éclosion du mal mortel à cause du système de la diplomatie moderne.
Depuis des siècles déjà, l'abbé de Saint-Pierre dans son Essai sur la paix perpétuelle (1713), Rousseau et Kant et d'innombrables sociologues ont poursuivi une organisation de l'Etat moderne qui rend superflue l'activité de la diplomatie telle qu'on la comprenait. Lorsque l'état de possession des Etats adhérant à l'alliance aura été garanti, leurs sphères d'influence délimitées par des accords amicaux, leurs relations commerciales réglées par des traités, le trafic international réglementé et les querelles quelconques soumises à une juridiction internationale, lorsque la confiance réciproque aura remplacé la méfiance actuelle et que les armements seront arrêtés et peu à peu réduits, — choses que tous doivent souhaiter et atteindre — , on pourra mettre au rancart la vieille diplomatie et en instituer une nouvelle à sa place qui n'aura besoin ni d'artifices secrets, ni d'espions en uniformes, ni d'intrigues pour remplir son utile mission.
Cette alliance pacifique ne sera rien d'autre qu'une
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sorte d'alliance pour maintenir la paix et pour faire fructifier les intérêts communs, sans que les droits souverains des Etats soient lésés par elle (1).
Les intérêts communs existent déjà. Ils seront réglés par des traités internationaux, et des commissions internationales se chargeront de les protéger. Le cercle des intérêts s'étendra naturellement par le développement de la culture et de la technique, malgré la guerre actuelle et malgré les hâbleurs qui veulent donner à l'Allemagne la première place dans le domaine intellectuel et scientifique, soit en l'élevant à la domination du monde, soit en la faisant reculer au rôle « d'Etat nationaliste » antédiluvien. Les relations entre peuples peuvent être momentanément interrompues par l'imprévoyance criminelle des chefs et des souverains, mais elles reprennent de plus belle quand la tourmente est passée.
Le lien qui existe aujourd'hui entre les nations, et qui sera, après la guerre, resserré tôt ou tard par la force des choses ne doit être consolidé que de la manière suivante : les peuples s'engageront à maintenir la paix et à respecter mutuellement leur indépendance et leur état de possession.
Est-ce une utopie?
Bertha von Suttner disait que tout mouvement intellectuel devait traverser trois phases : dans la première, on se moquait de lui, dans la seconde, on le combat-
ci) Cf. Fried, Kurze Aufklârungen ûber Wesen und Ziel des Pazifismus (Berlin 1914).
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tait et dans la troisième, on lui reprochait d'enfoncer des portes ouvertes.
Si, au moyen âge, on avait dit au seigneur allemand qu'un temps viendrait où il n'aurait plus le droit de réaliser ses intérêts, à son gré, les armes à la main, il aurait haussé les épaules, et si on lui avait dit que non seulement lui, le maître du château ou de la ville, mais aussi les maîtres de contrées entières et de royaumes perdraient une fois leur droit de guerre et que seul l'Empire allemand en posséderait un semblable vis-à-vis de l'étranger, il aurait douté du bon sens de son interlocuteur ou — ce qui est plus probable — il lui aurait fait couper la tête pour haute trahison. Comment 1 il perdrait son droit de guerre, la partie essentielle de sa souveraineté, il devrait renoncer à son jeu favori, mettre ses soldats à l'écart et se soumettre aux ordres d'un chef! Impossible! Il n'y a pas de souveraineté sans droit de guerre.
Et, néanmoins, cela s'est produit et le monde n'a pas péri. Et petits et grands existent encore en Allemagne, comme ailleurs, s'ils ne sont pas morts pour d'autres raisons. Ils vivent mieux et ils sont plus heureux qu'au temps où ils devaient employer une grande partie de leurs revenus à leur défense personnelle et où ils étaient constamment menacés par l'insolence de méchants voisins. La communauté pacifique qui les a accueillis leur a procuré plus de sécurité et plus de bien-être. Ce qu'ils ont perdu en souveraineté est largement compensé par ce qu'ils ont gagné. L'utopie est devenu un lien commun.
On pourrait citer d'innombrables exemples de développements analogues. L'histoire, au fond, n'est qu'une
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série de faits qui prouvent que ce qui, hier, était tenu pour impossible est devenu aujourd'hui possible et réalisable.
Pourquoi donc une alliance pacifique qui répondrait également aux intérêts de tous les peuples serait-elle une impossibilité? Puisque les Etats de l'Allemagne qui fraternisent maintenant se battaient avec acharnement en 1866 et pouvaient conclure quatre ans plus tard une ligue perpétuelle pour la protection du territoire des Etats de la ligue et du droit à « l'intérieur de celle-ci, ainsi que pour le soin du bien-être allemand », pourquoi une alliance de peuples avec des buts plus modestes, sans organisation interne et n'ayant pour dessein que de maintenir la paix serait-elle impossible? N'est-elle pas raisonnable? Ne promet-elle pas de durer plus longtemps que toutes les organisations basées sur la puissance, elle qui sera basée sur le désir unanime de paix que tous auront après cette affreuse guerre? Que perdront les signataires de l'alliance? Le droit de se faire la guerre, c'est tout. D'ailleurs, ils s'en sont assez servi dans le conflit actuel et ils ont pu en connaître les indicibles conséquences. A-t-il apporté le moindre avantage à un chacun ou à tous ensemble? N'a-t-il pas mis vainqueurs et vaincus à deux doigts de la ruine? Ne leur a-t-il pas causé des blessures qui ne seront pas guéries de si tôt? Qu'abandonnent- ils en renonçant à ce droit? Ils abandonnent seulement la possibilité de se ruiner eux-mêmes et de ruiner les autres.
Et que reçoivent-ils en échange? D'abord, toutes les parties perdent les mêmes droits. En outre, chacun sera protégé contre une agression. Chaque peuple pourra,
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pendant un temps indéterminé, poursuivre ses buts dans le commerce, l'industrie et les sciences, développer librement les qualités qu'il a reçues de la nature; il pourra, à la longue, et conjointement avec d'autres Etats, diminuer les dépenses militaires devenues inutiles pour l'attaque et la défense et employer l'argent gagné pour l'éducation, le bien-être et les œuvres sociales. Un nouveau monde naîtrait de l'ancien. Chaque année des milliards, devenus peu à peu disponibles, pourront être consacrés à combattre la pauvreté, à améliorer la situation des ouvriers, à répandre partout le bien-être et le bonheur. En outre le contentement qui résulterait de cet état de choses préserverait la société européenne contre des catastrophes intérieures.
Il est impossible de décrire tous les bienfaits qu'une telle alliance apporterait aux peuples. Avec le bien-être matériel, avec le sentiment de la sécurité, avec l'assurance qu'une guerre comme celle-ci ne se reproduira plus, avec l'économie de sommes énormes, elle dissiperait le cauchemar qui pèse sur les esprits du monde cultivé de l'Europe. Une nouvelle ère spirituelle commencerait dans tous les pays. L'homme ne connaîtrait plus ni haine ni vengeance. Tous les peuples réconciliés, membres d'une communauté intellectuelle européenne devenue vraiment réelle pourraient, avec un joyeux courage, les regards levés, attendre l'avenir.
On m'appellera utopiste et fantasque! Si l'on veut : utopiste d'aujourd'hui, mais réaliste de demain. Il n'y a rien d'utopique dans ma proposition. Je ne fais que
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reprendre et élargir les idées de Kant. De son temps, elles étaient déjà réalisables. Combien le sont-elles à plus forte raison aujourd'hui!
Mais il faut pour cela que la paix ne consacre aucune annexion et que la sécurité ne soit pas maintenue par la force. Cette condition sera facilement remplie, car la guerre n'aboutira pas et ne, conduira, au cas le plus favorable, qu'à l'échange des territoires conquis : chacun sera heureux s'il reçoit ce qu'il a possédé auparavant. Louons Dieu qu'il en soit ainsi; car si la victoire de l'un ou de l'autre des adversaires — et surtout de l'un! — était possible, le vainqueur annexerait la plus grande étendue de territoire qu'il pourrait en Europe et ailleurs, s'efforcerait d'écraser politiquement, militairement et économiquement son adversaire et de bâtir sur les ruines de l'autre conception de l'Etat une hégémonie imposée. Elle contiendrait le germe de nouvelles guerres et adieu alliance de peuples, adieu garantie de paix!
Mais, pour le bien de l'humanité, cela ne se produira heureusement pas. La querelle ne sera pas vidée. Et ce que la raison ne pouvait faire comprendre aux puissants, la force des choses le leur enseignera. Aucun d'entre eux ne pourra dicter les conditions de paix. Ainsi, l'élaboration du traité de paix ne rencontrera aucun obstacle sur son chemin.
Le résultat sera malheureusement négatif. Si rien d'autre n'est atteint que ce que nous venons d'indiquer, la méfiance et les armements renaîtront. Et les peuples épuisés continueront à être saignés. Et les diplomates recommenceront leurs querelles. Et de nouveaux conflits et frottements se produiront, qui provoqueront des explosions plus terribles que la première fois.
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Si l'un des belligérants est victorieux, la politique d'oppression suscitera une nouvelle guerre;, si la lutte est indécise, la concurrence renaissante des intérêts, la surenchère des armements occasionnera de nouvelles tensions et de nouveaux conflits.
Le résultat sera donc toujours le même si on ne le modifie pas par la renonciation à toute politique brutale, par la création d'une alliance sincère entre les peuples libres et, conséquemment, par un désarmement progressif et égal des flottes et des armées, jusqu'à ce qu'on soit arrivé au nombre d'hommes indispensables pour assurer à l'alliance la sécurité contre les peuples qui n'en font pas partie.
Cette alliance, en s'étendant et se consolidant, amènera la transformation des armées permanentes en milices. Comme elle répondra aux intérêts de tous, sans porter atteinte à leur souveraineté et que chacun aura profité gratuitement des avantages qu'elle offre, il est certain qu'elle deviendra plus étroite et plus considérable. Elle finira par englober tout le monde civilisé. Ce que les sages ont pensé, ce que les peuples ont désiré se réalisera, non en une seule fois, mais peu à peu, en suivant le cours du développement historique. Espérons que ce nouvel âge d'or, qui nous semblait le rêve d'un lointain passé, fleurira dans un avenir rapproché.
Le chemin qui conduira au but visé n'est ni nouveau, ni difficile. Comme il a été possible jusqu'à maintenant de conclure une telle alliance entre deux ou trois Etats, il doit également être possible d'en conclure une entre
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cinq ou six. Si les alliances antérieures n'ont conduit qu'à mettre sur pied un grand appareil de guerre commun, c'est qu'elles étaient limitées à trop peu de nations et que les groupes rivaux étaient ou hostiles ou du moins, méfiants les uns à l'égard des autres. Du moment où cette opposition tombera et où ces groupes feront partie d'un même ensemble, il n'y aura plus aucune raison pour augmenter les armements, comme d'ailleurs c'était le cas à l'intérieur de ces groupes en particulier.
Supposons que l'Allemagne et l'Autriche alliées n'eussent eu en face d'elles ni Triple-Entente, ni groupement quelconque de puissances, l'accroissement des armements des deux Etats eût été, même au point de vue militaire, un non-sens, car aucun des deux alliés n'avait à redouter une attaque. Le même raisonnement s'appliquerait au cas de la Triple-Entente, si l'Autriche et l'Allemagne n'avaient pas existé. Si donc les cinq puissances sont unies entre elles, la concurrence des armements n'ayant plus de raison d'être, cessera d'ellemême. Aussi longtemps que les royaumes et les principautés allemandes ne formaient pas l'empire d'Allemagne, ils devaient s'armer; la création de celui-ci mit fin à ces armements; ils ne servent plus qu'à protéger l'empire et tous ses membres contre une agression. La même évolution s'est accomplie en Italie, en Amérique et en Suisse.
Il importe peu que le traité conclu vise à former un Etat unitaire, une confédération d'Etats ou un Etat fédératif, l'essentiel est que la guerre soit impossible entre les nations qui le signeront.
Les autres buts que le traité d'alliance pourrait se
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proposer dépendent de nombreux facteurs, qui différeront suivant les organisations, la communauté de langue et de race, de développement historique, de culture. Nous n'avons pas besoin de les discuter. Notre idée exige un minimum qui semble pouvoir être atteint, même si ces autres facteurs qui rendraient l'union plus étroite n'existent pas. Pour une entente telle que celle dont je parle, tous les peuples sont mûrs dont le niveau est le même, peu importe si leur genre de culture est différent.
Plus le but et le contenu d'une telle association pacifique seront limités, plus il sera facile de la créer. S'il a été possible de fondre ensemble des nations souveraines, de façon à former des Etats unitaires ou fédératifs, ou des confédérations d'Etats — ce qui a obligé les premières à céder plus ou moins leurs droits — il doit être beaucoup plus aisé d'unir des Etats souverains en une association qui leur est profitable à tous et qui ne leur enlève rien de leurs droits de souveraineté.
Qu'on ne m'objecte pas : ce sont des utopies! Il ne s'agit pas de paix perpétuelle, car la conception de l'éternité ne s'applique pas aux choses terrestres, mais est réservée à Dieu. Même la constitution de l'Empire allemand, qualifiée « d'éternelle » est vouée à la ruine. Il s'agit simplement de créer des institutions humaines cjui, dans la mesure du possible, garantissent l'humanité-contre certains maux.
L'alliance pacifique des peuples ne peut ni ne doit garantir la paix perpétuelle, elle peut et doit empêcher
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la guerre pour autant qu'il est en son pouvoir de le faire. Et elle réussira dans sa mission, car le renoncement à la guerre répond aussi bien aux intérêts vitaux des peuples, qu'à leur développement moral.
La cohésion des Etats de l'alliance.
Quelle sera la force qui maintiendra unis les Etats de l'alliance? La réponse à cette question est donnée par les lignes précédentes : d'abord le devoir et ensuite l'intérêt. Quelle force maintient l'Empire allemand? Qui pourrait empêcher la Prusse de faire la guerre à la Bavière et de l'asservir? Les autres Etats de 1a Confédération, unis à la Bavière? Ce qu'ils peuvent faire, nous l'avons vu en 1866, alors que la Prusse, outre ses alliés actuels, avait encore à lutter contre l'Autriche. Si le roi de Prusse respecte le traité d'alliance, ce n'est pas parce qu'une force quelconque l'y contraint, mais parce que son devoir et son intérêt l'exigent. Pour les mêmes raisons, toutes les conventions nationales ou internationales seront tenues aussi longtemps que le devoir et l'intérêt exigent qu'on les respecte. Bien entendu, le mot intérêt est pris dans son sens le plus haut, dans le sens d'un profit durable, qui ne peut résulter que du respect du droit et de la morale. Qui pourrait empêcher les florissants cantons de la Suisse allemande d'attaquer le Tessin et de l'annexer d'après des conceptions « nationales », parce qu'étant d'une race inférieure et, partant, destinée à être subjuguée? Aucune force physique ne s'y opposerait; mais un fou seul aurait une telle idée, parce que la raison, le devoir et l'intérêt des Suisses leur ordonnent d'être fidèles à
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leur pacte d'alliance. Pourquoi des traités de commerce et de navigation sont-ils observés, même s'ils sont contraires aux intérêts des signataires? Pourquoi le contractant le plus fort ne se détache-t-il pas de ses obligations, mais attend qu'elles aient pris fin? Parce que le devoir exige qu'on respecte un traité et qu'un tort passager n'équilibre jamais le grand désavantage qui naîtrait du fait que personne ne voudrait signer un accord avec celui qui a manqué à sa parole.
On pourrait multiplier les exemples. Ainsi le devoir et l'intérêt ordonneront aux membres de l'alliance de respecter leurs promesses. Si, néanmoins, l'un de ceux-ci les violait, on pourrait facilement le rappeler à son devoir, étant donné que les étroites relations des Etats modernes offrent d'innombrables moyens pacifiques à cet effet : rupture des rapports commerciaux, boycott des marchandises, exclusion des organisations internationales existantes, fermeture du trafic par poste, chemin de fer, etc. Mais il ne sera pas nécessaire de recourir à ces moyens : car l'intérêt que chaque nation trouvera en appartenant à l'alliance et à jouir de ses avantages et, d'un autre côté, la crainte de la réprobation publique, qui mettra dans l'impossibilité celui qui a violé sa foi de conclure de nouveaux traités, empêcheront, même l'Etat le plus puissant, d'agir contrairement aux obligations du pacte d'alliance.
L'histoire des jugements rendus par des cours d'arbitrage, prouve la justesse de mon raisonnement. Au cours du XIXe siècle, elles ont prononcé 212 sentences, dont toutes ont été suivies, bien qu'aucune contrainte n'obligeât un pays à s'y soumettre, et que souvent elles n'eussent été acceptées qu'à contre-cœur par l'opinion
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publique de ce pays (1). Mais, ici aussi, les facteurs en question l'emportèrent : le devoir d'accepter une sentence volontairement demandée et l'intérêt qui ordonnait de se soumettre à un jugement défavorable plutôt que de risquer une guerre et de passer pour parjure. L'alliance pacifique des peuples libres, qui doit, après les horreurs de cette guerre, assurer non seulement une suspension d'armes, mais une paix durable, reposera inébranlablement sur la confiance mutuelle des peuples qui en feront partie, sur le respect de la parole donnée et sur l'intérêt commun qui a amené le création de cette alliance.
Qu'est-ce que la paix nous apportera?
Est-ce qu'on peut s'attendre à une politique pacifique de cette sorte de la part de l'Allemagne? Estelle possible, étant donné l'état de choses régnant en Prusse et en Allemagne? A mon avis, non. Aussi longtemps que la Prusse vivra sous une constitution réactionnaire, comme il n'en existe dans aucun pays du monde, aussi longtemps qu'un peuple travailleur, persévérant et intelligent sera gouverné par des junkers, soldats et gens d'église qui ne retirent des avantages que des aventures belliqueuses, mais non d'un développement paisible, il ne faudra pas compter sur une politique sincèrement pacifique de -la part de l'Allemagne. Une famille de soldats, comme les Hohenzollern,
dont la fortune est due à l'habileté militaire,
(1) Fried, op. cit. tome I, p. 156.
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ne pourra être convaincue que par un fort contre-poids dans le peuple que le temps des conquêtes guerrières est passé et que les nations ne peuvent récolter de lauriers que dans une lutte pacifique. On sait que ce contre-poids n'existe pas. L'absolutisme régnant en Prusse, qu'une constitution surannée — qui n'est pas née légalement, mais qui a été octroyée au peuple — ne masque qu'imparfaitement, déteint sur l'Empire allemand, malgré le droit de vote et l'existence d'Etats qui sont régis d'après des principes démocratiques. La prépondérance de la Prusse dans le gouvernement et dans le Conseil d'Empire, le fait que le chancelier impérial est en même temps président du cabinet prussien, l'autorité militaire exclusive du roi de Prusse en sa qualité d'Empereur allemand et surtout son droit de déclarer la guerre et de conclure la paix au nom de l'Empire — même sans l'assentiment du Conseil — tout cela agit à la fois et fait de l'Empire allemand une sorte de succursale du royaume de Prusse ! (1).
Tous les vices et toutes les faiblesses de la constitution prussienne agissent — comme des maladies contagieuses — sur l'Empire. Les privilèges des classes dirigeantes qui, de tout temps, ont eu en Prusse tous les avantages, se sont étendus à l'Empire allemand. Dans l'administration militaire et civile, règne la
(1) L'article 11 de la constitution de l'Empire devra être modifié. Il faut qu'à l'avenir le sort du peuple allemand ne dépende plus des résolutions d'un seul. L'assentiment des Conseils à la déclaration de guerre ne suffit pas pour préserver un peuple contre le retour de catastrophes comme celle que nous voyons. On ne sait pas si le Conseil a été consulté lorsque la guerre a été déclarée à la France et à la Russie. En se plaçant au point de vue qu'une agression a été commise contre le territoire de l'Empire, l'assentiment du Conseil n'est pas même indispensable. N'importe : A l'avenir la guerre ne pourra être déclarée que par une loi d'Empire soit par le vote unanime du Conseil et du Reichstag.
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noblesse ou en l'absence de celle-ci les conservateurs. Les agrariens des provinces orientales ont imprimé leur esprit aux lois réglant les impôts et la vie économique et ils les ont fait servir sans scrupules leurs intérêts aux dépens des autres classes de la population. Les conseillers provinciaux (Landrâte) qui, depuis 1870, donnent le ton en Prusse, ont passé l'Elbe, la Weser et le Rhin, ils ont pénétré jusque dans les Vosges, et MM. von Kôller et von Sallwitz ont été appelés à apporter aux Alsaciens-Lorrains la vraie discipline et le vrai esprit prussiens. Le chancelier montre la même indifférence à l'égard des résolutions du Reichstag que les présidents du Conseil prussien ont témoignée, d'après une vieille tradition, aux résolutions du Parlement, bien que depuis la mort de Bismarck, ils n'aient certes pas eu à se plaindre des résolutions parlementaires prussiennes.
Donc l'absolutisme règne partout. En Allemagne d'une façon discrète, en Prusse insolemment. La seule différence consiste en ceci, que l'absolutisme prussien avec sa majorité accommodante peut faire, à son gré, le mal, tandis que l'absolutisme allemand, dont l'influence sur la majorité est différente, doit se borner à empêcher le bien.
L'égalité des confessions, en Prusse comme en Allemagne, n'existe que sur le papier. Elle est violée chaque jour.
Une loi sur la responsabilité des ministres, promise depuis soixante-quatre ans à l'Etat prussien, n'a pas encore été promulguée. Elle n'a pas même été promise à l'Allemagne.
Le droit de vote prussien n'a pas été modifié malgré
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les promesses solennelles contenues dans un discours du trône. Apparemment, il ne le sera pas, si l'on se base sur les déclarations des ministres et des chefs des partis conservateurs. Par contre, le droit de vote de l'Empire a perdu son caractère démocratique par une stupide division des cercles électoraux et on peut craindre qu'il ne finisse par ressembler au droit de vote prussien, afin que sur ce point aussi, la Prusse et l'Allemagne marchent la main dans la main.
Il est impossible et superflu de compter toutes les manifestations de cette Prusse si arriérée. Le monde ne les connaît que trop. Contentons-nous de nous demander si un Etat, qui, au point de vue politique est si en retard, est capable de concevoir les grands buts qui, pour le bien de celle-ci, doivent être fixés à toute l'humanité civilisée et si ses chefs seront prêts à les poursuivre malgré toutes les résistances des classes et des cliques dirigeantes.
Ces bats, on aurait déjà pu les atteindre jadis, sans la politique du poing de fer, sans la folie des armements et sans la catastrophe actuelle, on pouvait les atteindre par une transformation radicale des idées qui ont, jusqu'à maintenant, inspiré la politique prussoallemande. Le Gouvernement allemand n'avait qu'à saisir la main que l'Angleterre lui a si souvent tendue — depuis le premier congrès de La Haye jusqu'à la fin de juillet 1914. Ce à quoi nous nous efforçons de parvenir aurait été atteint sans une goutte de sang et sans dévastation.
La dernière proposition de Grey était l'embryon duquel l'idée de Kant touchant à l'alliance pacifique serait sortie tout naturellement.
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Hélas! il en a été autrement. La démangeaison de l'hégémonie s'était emparée de nos maîtres. Ils ne pouvaient atteindre les buts que leur ambition leur fixait — et qui étaient en même temps les buts de nos classes dirigeantes, parce qu'elles voulaient maintenir leurs privilèges menacés par l'essor de nouvelles forces populaires — qu'au moyen de la violence.
Mais que ceux qui par déraison ou mauvaise volonté, par folie ou par méfait ont empêché l'œuvre pacifique avant la guerre, se gardent bien après celle-ci de cacher aux peuples avides de repos et de bonheur les clartés d'une paix durable! Celui qui assume la formidable responsabilité d'avoir déchaîné la guerre, celui qui a commis une faute pour laquelle il n'y a aucune punition céleste ou humaine suffisante doit bien se garder d'attirer à nouveau la malédiction sur lui en refusant aux malheureux peuples les bienfaits d'une longue paix, d'une paix qui ne pourra pas être bâtie sur la force brutale, mais sur la libre volonté des peuples libres.
Celui qui s'engagera dans cette voie, qui laissera croître dans les champs humides de sang la palme impérissable de la paix, celui-là ne changera pas ce qui est fait et n'obtiendra pas, sans doute, la libération de sa faute, mais plusieurs lui accorderont des circonstances atténuantes, parce qu'il s'est révélé comme « une partie de cette force qui veut toujours le mal et crée toujours le bien. »
S'il en était autrement...
Si les conseillers du kaiser, une fois encore, se
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dérobaient, si les espérances du peuple étaient trompées, si la réaction devenait plus forte à l'intérieur, — divers indices le font prévoir, — si la paix devait être appuyée sur les baïonnettes et les canons, alors, la prédiction de Bebel se réalisera : Le grand tapage suivra la marche militaire et la dernière heure aura sonné pour la monarchie aussi bien que pour le gouvernement.
Il y a assez longtemps que les peuples ont vu venir « l'effrayant », qu'ils ont averti les puissants qu'une guerre européenne procurerait automatiquement, en guise de punition, la mort aux criminels qui l'ont suscitée. Jamais ces avertissements n'ont été exprimés avec plus de force que dans le grand manifeste de l'Internationale, rédigé à Bâle le 25 novembre 1912. On y lit entre autres :
« La guerre des Balkans qui, jusqu'à maintenant, a suscité tant d'horreurs serait, si elle s'étendait, le danger le plus terrible pour la civilisation et le prolétariat. Elle serait en même temps la plus grande infamie de l'histoire mondiale, eu égard au contraste aveuglant entre la grandeur de la catastrophe et la futilité des intérêts en jeu.
» C'est pourquoi le Congrès constate avec contentement l'unanimité complète des partis socialistes et des artisans de tous pays dans la guerre contre la guerre. Une guerre entre deux ou trois grands peuples cultivés, à propos de la querelle austro-serbe dont un port fait l'objet, serait une folie criminelle... Les gouvernements ne doivent
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pas oublier que, étant donnés l'état de choses existant actuellement en Europe et les sentiments des prolétaires, ils ne peuvent pas déchaîner une guerre sans danger pour eux-mêmes. Ce serait une folie si les gouvernements ne comprenaient pas que toute la monstruosité d'une guerre mondiale provoquerait l'indignation et la révolte de la classe ouvrière. Les prolétaires se feraient un crime de se tirer les uns sur les autres, au profit des capitalistes, de l'ambition des dynasties et pour le haut honneur des conventions diplomatiques secrètes.
» Si les puissances dirigeantes excluent la possibilité d'un développement normal et poussent le prolétariat à des actions désespérées, elles auraient elles-mêmes à assumer toute la responsabilité pour les conséquences de la crise qu'elles auraient provoquée. »
Ce manifeste était en harmonie avec les discours que les socialistes de tous pays, Jaurès en tête, tinrent à la foule dans la vénérable cathédrale de Bâle. Non seulement les représentants de la classe ouvrière, mais des ecclésiastiques et des fonctionnaires du gouvernement suisse s'y élevèrent véhémentement contre la folie d'une guerre européenne, contre ce forfait inexpiable envers l'humanité. Aucun traité d'alliance ne pouvait obliger l'Allemagne à sacrifier la vie d'un seul Allemand pour la folle et ambitieuse politique de certaines cliques autrichiennes. Toutes les conséquences retomberaient sur ceux qui auraient amené une tuerie telle que le monde n'en aurait jamais encore vue. Jaurès déclara clairement que plus la guerre européenne serait
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affreuse, plus la révolution qui la suivrait serait grande et terrible.
Le crépuscule des dieux.
Ce à quoi les représentants de tous les peuples avait adjuré de prendre garde s'est produit. Autrefois, leurs avertissements avaient encore du succès, maintenant ils n'en ont plus, parce qu'on les a bâillonnés, parce qu'on a lié leurs mains et fait obstacle à leurs pas. Ce n'est pas à cause d'une querelle austro-serbe au sujet d'un port que vingt millions d'êtres florissants se déchirent, c'est à cause d'autres questions d'une importance bien plus minime. A cause d'un malentendu, d'une question d'interprétation juridique que des experts auraient résolu en se jouant en un quart d'heure. A l'avis des coupables — car ils cachent leurs desseins belliqueux secrets — les questions de savoir si une enquête judiciaire policière serait faite en Serbie, si les Autrichiens seraient admis à participer aux recherches ou à l'enquête, étaient d'une importance si considérable, si « vitale », qu'à cause d'elles la mort entasse aujourd'hui des montagnes de cadavres. En présence de cet état de choses, le « camarade » le plus tranquille doit vraiment devenir révolutionnaire. Et le bourgeois aussi doit se dire qu'une organisation de l'Etat et de la société qui conduit à de pareils résultats est mûre pour la ruine. Son amour pour les dirigeants doit se changer en haine.
L' « Internationale » de la haine doit surgir, de la haine contre l'impérialisme sanglant, contre la politique de conquête. La voix des peuples est encore paralysée
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et oppressée, les braises couvent encore sous la cendre, mais les langues se délieront, les flammes s'élanceront et l'édifice pourri de notre Etat actuel s'écroulera dans le feu, comme tant d'autres trésors artistiques, qui l'ont moins mérité que lui. Le bien viendra non d'en haut, mais d'en bas. La prophétie que Bebel avait faite peu avant sa mort, son chant du cygne, se réalisera : « Vous récolterez ce que vous avez semé; le crépuscule du monde bourgeois va commencer. » Une fois déjà, la délivrance est venue des profondeurs du peuple. Jésus de Nazareth, le fils du charpentier, le prédicateur de l'amour et de la pitié en un temps d'oppression et de conquêtes sanglantes, le protecteur des faibles et des opprimés, le grand révolutionnaire de la paix, serait aujourd'hui aussi dans les rangs des pacifiques et il se détournerait avec effroi et horreur de ceux qui se disent chrétiens et qui font fi de ses enseignements.
Si la prophétie de Bebel ne s'est pas encore réalisée, se réalisera-t-elle vraiment? D'autant plus sûrement que, après la guerre, nos chefs
pratiqueront l'aveuglement criminel qui les a conduits à cette guerre. Une transformation complète à l'intérieur, une garantie de paix envers l'étranger, ce sont les moyens qui, peut-être, pourront retarder le jour de la vengeance et des représailles. Mais, étant donné l'état de choses régnant chez nous, une telle modification n'est que probable. Le système qui nous a conduits à la guerre et dont les conséquences ont été
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prédites non seulement par les représentants de la classe ouvrière, mais aussi par des hommes d'autres classes, restera en vigueur plus fortement que jamais et ne prendra fin que du jour où le peuple élèvera la voix...
Alors, seulement, la paix durable régnera entre les peuples, dont Kant, il y a cent-vingt ans, avait posé la première condition, à savoir que la constitution bourgeoise dans chaque Etat doit être républicaine. Il considérait que l'institution de la monarchie apporterait avec elle, nécessairement et inévitablement, le danger d'une guerre. Les raisons qu'il donnait ont conservé toute leur valeur :
« La constitution républicaine, outre qu'elle a pour elle d'être issue de la source pure de la conception du droit, est la seule qui puisse faire régner la paix perpétuelle qui en constitue la base. Si l'assentiment des citoyens est indispensable pour décider si la guerre doit être déclarée ou non, il est très naturel que — devant attirer sur eux toutes les calamités : mettre en jeu leur propre existence, payer les frais de leur avoir, réparer péniblement les dévastations qu'elle cause, et supporter tout le poids d'une dette nationale qui ne pourra jamais, en temps de paix, être éteinte (puisque, par hypothèse, il y aura toujours des guerres nouvelles) — ils réfléchissent longtemps avant d'entreprendre une aventure aussi hasardeuse. Par contre, dans une constitution où le sujet n'est pas citoyen, donc qui n'est pas républicaine, la déclaration de guerre est la chose