‹ J'accuse!Chapitre 9 sur 18 · Le Livre rouge et le Livre blanc sont — comme · texte numérisé non relu

Le Livre rouge et le Livre blanc sont — comme

je l'ai déjà fait ressortir — pleins d'assurances emphatiques du Gouvernement allemand, qui se serait efforcé d'exercer une influence modératrice à Vienne. « Fidèle à notre principe qu'une action médiatrice ne pouvait se rapporter qu'à la situation entre l'Autriche et la Russie et non au conflit austro-serbe, qui n'est qu'une affaire autrichienne (notons la fameuse différenciation que nous avons déjà signalée), nous avons poursuivi nos efforts pour amener une entente entre les deux puissances. Mais nous avons été aussi prêts à transmettre à Vienne, après le refus de l'idée d'une conférence, une nouvelle proposition de sir Grey... » « Cependant, nous avons continué jusqu'au bout nos tentatives en vue d'une médiation et nous avons conseillé à Vienne de faire toutes les concessions conciliables avec la dignité de la monarchie... » « Côte à côte avec l'Angleterre, nous avons continuellement travaillé avec elle et appuyé chaque proposition à Vienne », etc., etc. Dans son discours du 4 août, le chancelier assure avoir été « aussi loin que nos obligations résultant de l'alliance le permettaient. »

Des assurances analogues ont été incessamment données aux diplomates anglais, à Londres et à Berlin. Le chancelier affirme qu'il a pressé aussi fort que possible sur le bouton, qu'il a prêché pour la paix et la modération avec beaucoup de décision et qu'il craint même d'être allé trop loin (1). M. de Jagow exprime la crainte que la forte pression qui a été exercée à Vienne en faveur d'une discussion de la note serbe ait produit un effet opposé à celui qu'on attendait,

(1) Livre bleu, nos 107, 108.

c'est-à-dire ait suscité la déclaration de guerre de l'Autriche (1). Bref, MM. de Bethmann et de Jagow se répandent en assurances pacifiques et posent aux yeux du peuple allemand pour des anges de paix qui, les palmes à la main, voleraient sans cesse entre Vienne et Berlin.

Déjà à la lecture du Livre blanc, on est surpris que ces efforts pour la paix n'aient pas eu de succès. Partout on lit : Vienne a refusé pour tel ou tel motif. Ou bien l'Autriche ne voulait pas traiter, ou bien il était trop tard, ou bien la mobilisation russe s'était effectuée, etc. Le résultat est nul.

J'ai déjà dit que cela éveille le soupçon. Si Berlin voulait, Vienne devait céder sans objection, car Vienne ne comptait pas en Europe. Il y a un point obscur dans les relations des deux alliés de la Triplice qu'il faudrait éclaircir. L'insuccès des soi-disant efforts de Berlin est si surprenant qu'on se prend à douter de leur réalité.

La chose paraît encore plus sujette à caution du fait de notre ambassadeur à Vienne. M. de Tschirschky avait la réputation d'un ennemi déclaré des Serbes et des Russes qui, au lieu de conseiller la modération au Ballplatz, poussait à la guerre. Sir Maurice de Bunsen déclarait que M. de Tschirschky avait dès le début désiré la guerre, que son sentiment personnel avait influencé son action, et qu'il avait toujours discuté en secret avec le cabinet et jamais conjointement avec les ambassadeurs des puissances de l'Entente. Sazonow, fit également ressortir la russophobie de Tschirschky

(1) Livre bleu, no 76.

qu'il soupçonnait d'avoir connu la note autrichienne avant sa remise. Tschirschky déclarait à qui voulait l'entendre qu'il en approuvait chaque mot et qu'il tenait la réponse serbe pour une supercherie (1). Puisque c'est un ambassadeur de cette trempe qui était chargé de transmettre à Vienne les- propositions anglaises, sans qu'il fût autorisé à les appuyer énergiquement ou même à les recommander, on peut se figurer ce qu'il advenait à Vienne des vigoureux efforts (!) faits par le Gouvernement allemand en faveur de la paix et comment l'action médiatrice s'exerçait « qui allait jusqu'aux plus extrêmes limites que nous puissions atteindre sans enfreindre les obligations de notre alliance! »

Tous ces symptômes, et surtout l'insuccès de l'œuvre de Berlin, permettent de douter de la véracité des dires du cabinet de Bethmann. La certitude que toutes ces assurances sont fausses, le Livre rouge nous la fournira. Il ne contient pas un mot de ce que MM. le chancelier et von Jagow prétendent avoir fait d'une façon si généreuse; il ne contient que quelques communications de Tschirschky à Berchtold qui eurent lieu « conformément aux prescriptions »; une seule fois, il indique qu'une proposition du Gouvernement anglais a été « soumise à l'examen du cabinet autrichien » (2). Il s'agissait de l'importante et pressante proposition de Grey du 27 juillet (Livre bleu, n° 46). Grey demandait qu'on admît au moins la réponse serbe si conciliante comme base d'une discussion.

(1) Livre bleu, nos 32, 95, 139, 141 et p. 83.

(2) Livre rouge, nos 43, 44, 51.

Qu'on lise la prière instante et bien motivée de Grey à Lichnowsky, son chaleureux appel à l'amour de la paix de l'Allemagne. Il exprime son désir de travailler avec elle; il trouve que c'est maintenant le tour de l'Autriche de se montrer un peu conciliante et que seul le cabinet berlinois peut et doit agir dans ce sens à Vienne. Qu'on compare ensuite cela à la manière glacée dont Tschirschky soumet « à l'examen » du Gouvernement autrichien la proposition anglaise. On ne s'étonnera plus que Vienne l'ait repoussée froidement, comme trop tardive, arrivant après « l'ouverture des hostilités par la Serbie (sic) », et la déclaration de guerre.

Tel est l'aspect sous lequel se présentent les efforts en faveur de la paix accomplis par Berlin à Vienne. Jusqu'à présent, aucune instruction, aucune note, aucun télégramme n'a été imprimé qui apporte la preuve des soi-disant efforts de l'Allemagne pour maintenir la paix. On comptait sur le Livre rouge, mais on a été déçu. Où sont les preuves, a-t-on le droit de vous demander, M. de Bethmann, des conseils pacifiques que vous avez donnés à Vienne? Les livres diplomatiques allemand et autrichien n'en apportent aucune et même ils contredisent vos affirmations. Une communication n'équivaut pas à une recommandation, ni une soumission à l'examen à un appui. En quoi a consisté la pression que vous prétendez avoir exercée sur Vienne? Apportez vos preuves; en attendant, nous considérerons vos déclarations comme des altérations de la vérité que vous avez faites, conscient de votre faute, pour masquer votre culpabilité.

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