‹ J'ai tué ma femmeChapitre 1 sur 4 · J'ai tué ma femme · texte numérisé non relu

J'ai tué ma femme

Le jeune homme ne répondit rien. Il se laissa retomber sur une chaise et resta muet, inerte, désespéré, devant la petite table, les yeux comme fascinés par le revolver qu'il venait de charger et par la lettre cachetée de noir qu'il avait sans doute écrite quelques minutes auparavant.

Encore essoufflée de sa course rapide, de la montée hâtive de l'escalier, elle voulut se jeter sur l'arme maudite, la lui enlever. Il comprit son intention et la devança. De

la main droite, il saisit le pistolet, tandis que de la main gauche il écartait doucement la visiteuse. Elle ne put retenir un cri de désespoir.

— Mon Dieu! s'écria-t-elle, que faire?

Elle était près de lui, debout, tout à sa pitié, n'ayant pas même songé à enlever le grand manteau de fourrure qui Fenveloppait. Elle se pencha vers le malheureux, toujours absorbé par la lugubre mise en scène de son suicide. Elle chercha à lui prendre la main. Il se laissa faire.

La main a son langage aussi, souvent plus éloquent que la parole, parce qu'il vient toujours du cœur et ne s'affaiblit pas dans la banalité des mots. La petite main blanche parla à sa manière, bien doucement, bien affectueusement, en consolatrice inspirée. Mais sa pression cordiale resta sans effet apparent. Celui qu'on voulait si ardemment sauver semblait s'être renfermé dans un mutisme absolu.

Émue par ce silence significatif, la jeune femme reprit en tremblant :

— André, vous ne vous tuerez pas ! Dites-moi que vous ne vous tuerez pas !

Cette fois, sa voix était tendre et suppliante. Elle ne commandait pas ; elle implorait.

Il se tourna vers elle, lentement, dramatiquement et fixa sur le visage de la jeune femme ses yeux ardents.

Elle était admirablement belle en ce moment. Son

anxiété, ses craintes, se peignaient sur ses traits, dans son regard, dans son attitude penchée d'ange protecteur. Blonde comme une déesse de Rubens, pure comme une madone de Van Dyck, cette femme devait, en toute circonstance, être de celles que l'on rem.arque et que l'on admire. Mais alors, sous le coup du dramatique incident qui troublait son cœur, l'expression décuplait sa beauté naturelle.

Il la regardait, un peu ébloui, assez maître de lui cependant pour interroger cette physionomie, pour analyser les sentiments qu'elle exprimait. Si la démarche de cette femme, accourant à son dernier appel, commettant l'inconséquence de venir le trouver dans une chambre d'hôtel, ne l'avait pas déjà éclairé sur ce qu'il voulait savoir, il lui eût suffi de l'examiner un moment pour apprendre quelle affection profonde elle avait pour lui, quel immense intérêt elle lui portait. Elle n'aurait pas agi, elle n'aurait pas parlé autrement, elle n'aurait pas trahi plus d'émotion réelle pour son propre frère.

Mais était-il homme à se contenter de cette affection consolante et pure? Non. Ses yeux brillants semblaient obstinément chercher sur le visage de la jeune femme l'éclair, même passager, d'une passion plus ardente. Il pouvait lire facilement dans sa physionomie ; elle pouvait facilement, à son tour, lire sur le visage d'André^ visage de bellâtre, l'expression d'un sentiment qu'elle connaissait déjà sans doute. Jamais, en tout cas, il n'a-

vait pu en faire l'aveu aussi franchement, aussi nettement, aussi violemment qu'il le' faisait alors en fixant sur elle ses yeux mendiants d'amour.

Elle ne put soutenir longtemps l'obsession de ce regard, qui la blessait dans son honnêteté, et sous lequel elle se sentait peu à peu rougir.

Elle détourna la tête.

A la demande muette d"André. elle répondait par ce refus muet.

— Vous voyez bien, Lucie, s'écria-t-il avec un accent déchirant, vous voyez bien, qu'il faut que je meure !

— Non! fit-elle faiblement.

Alors il voulut lui prouver que la vie n'était plus tenable pour lui : il y avait cinq ans qu'il l'aimait. Cinq ans 1 II se rappelait encore le jour où il l'avait vue pour la première fois à Sainte-Hermine. Elle avait dix-huit ans alors. Il avait le même âge. Elle était si belle qu'il l'avait aimée aussitôt, avec toute l'ardeur d'un cœur encore vierge. Il ne le lui avait pas avoué, parce qu'il n'avait pas osé; mais elle avait dû deviner à son embarras, à son empressement, à sa joie de la revoir, quel sentiment il éprouvait. Les jeunes fiUes ne se trompent guère sur ce point. Pendant tout un été, il l'avait recherchée sans cesse, n'ayant de plaisir que quand il était près d'elle, n'ayant de bonheur que quand il pouvait l'entendre et lui parler. Que de journées heureuses ! Que de promenades adorables faites dans les champs, eux prenant leur

volée en avant dans les chemins creux, tandis que les parents s'attardaient sur la route. Et les mille prétextes pour se trouver seuls, dans l'intimité innocente et douce de leurs deux cœurs ! Oh ! les chers souvenirs. La belle saison parfumée par les roses moins encore que par leur amour naissant! Car alors elle l'aimait. Elle ne pouvait le nier. Il en était sûr, si sur qu'il avait basé sa vie sur celte conviction, que cet amour partagé était devenu l'objectif de tous ses rêves et de tous ses projets d'avenir. On voulait faire de lui un médecin. 11 irait étudier à Paris, hâtant ses examens, précipitant le dénouement attendu, obtenant enfin le diplôme qui lui permettrait de revenir définitivement à Sainte-Hermine, de s'y fixer, et d'épouser la seule femme qu'il put aimer. Oui, ces projets il les avait faits. Il avait vécu avec cette espérance pendant toute l'année qui avait suivi leur première rencontre. Il se proposait bien, à son premier voyage, d'aller trouver celle que, dans l'intimité de sa pensée, il appelait déjà « Lucie )) tout court, de lui faire part de son ambition amoureuse, et de lui demander si elle consentait à s'associer à ses espérances. Hélas! en arrivant là-bas, tremblant d'émotion, la première nouvelle qu'il avait apprise c'était le mariage de cette Lucie qu'il considérait comme sa femme. Un autre était venu qui lui avait volé son bonheur. Comme il avait pleuré alors ! comme il avait souffert en refaisant seul les promenades faites à deux. Enfin, sachant qu'elle habitait Paris, il avait prétexté

n'importe quoi, il avait menti pour pouvoir revenir plus vite dans la ville où elle était. Là, son tourment s'était changé en martyre. Plus de courage, plus de volonté. Une âme sans but. Travailler ne lui était plus possible. Que de nuits il avait employées à rôder autour de la maison où elle demeurait, guettant sur les rideaux de sa chambre le passage de la silhouette adorée ! Que de factions pendant le jour pour la voir sortir de chez elle ! Quand elle était seule, il la suivait de loin, de très loin, n'osant pas se montrer, ne voulant pas Taborder, relativement heureux de la voir. Mais, quand par malheur l'autre l'accompagnait, quand il l'apercevait au bras de celui qui la lui avait ravie, oh ! alors une immense colère s'emparait de lui. Il avait envie de se jeter sur cet homme et de le tuer. Telle avait été sa vie pendant la première année de ce mariage maudit. L'année suivante^ il était parvenu à se dominer davantage. Il avait fait un effort sur lui-même. Il s'était dit qu'il fallait accepter ce qu'il n'était pas en son pouvoir de rompre, que sa résignation aurait un bon côté, qu'elle lui permettrait l'accès de la maison de Lucie. Le sacrifice était grand. Il eut de la peine à se l'imposer. Enfin, il crut y être parvenu. Il se fit présenter au mari. Il eut le courage de serrer la main qu'il aurait voulu broyer. Il revit celle qu'il aimait toujours, et le bonheur que cette première visite lui causa fut d'abord un adoucissement à sa souffrance. Il crut qu'en la renouvelant il parviendrait à amoindrir sa douleur,

peut-être même à éteindre son amour. Il pouvait supposer, en effet, que la fréquentation d'un ménage aussi uni briserait ses dernières espérances et lui rendrait le calme moral dont il avait tant besoin. Ce fut le contraire qui se produisit. La passion qu'il voulait étouffer se réveilla plus forte que jamais. Rien ne fut plus capable de l'éteindre, ni la froideur de Lucie, ni l'amitié, péniblement supportée du mari, ni même la naissance d'un enfant qui consacrait à tout jamais le bonheur de l'époux et la ruine de l'amant. Son amour, que ce dernier coup aurait dû tuer, s'exalta si bien qu'il ne fut plus maître de dissimuler, de se contenir, et qu'après un si long martyre il eut la honte de se voir fermer la porte par le mari, devenu inquiet et jaloux. Ce fut le comble, celte fois. Condamné pour jamais à ne plus la revoir, et se dire sans cesse que toute sa beauté, que toutes ses caresses, que toute son âme sont à l'homme que l'on hait le plus au monde ! . . .

— Voilà où j'en suis réduit, continua- t-il. Des jours sans repos ; des nuits sans sommeil. Sans cesse harcelé par cette odieuse pensée. Je sens que je deviendrai fou si cela dure encore une semaine. Lucie, Lucie, vous voyez bien qu'il faut que je meure!

Si pure que soit une femme, l'aveu d'un amour aussi profond éveille toujours en elle une sympathie secrète. En écoutant ce long récit, Lucie n'avait pu se défendre de cette impression. Mais elle l'avait écartée bien vile

pour ne songer qu'à réparer le mal qu'elle avait bien involontairement causé. Le malheureux 1 comme il souffrait! Elle ignorait, en vérité, qu'elle eut fait naître un semblable amour, aussi grand, aussi constant. André lui avait bien paru empressé et aimable lors de leur première rencontre; mais deux années s'étaient écoulées sans qu'elle le revit. Elle avait presque oublié ce gentil compagnon, ce camarade d'une saison. Et, pendant qu'elle était tout au bonheur des premières lunes de son mariage, ce malhem^eux avait vécu dans son ombre, cachant sa tortm^e, n'ayant de pensée que pour elle!

— Quelle folie! se disait-elle.

Au fond de son cœur, quelque chose excusait cependant cette folie et la lui faisait trouver pardonnable. Elle était si digne de pitié, d'intérêt, de consolation! Comment sauver ce malheureux, ce malade, car l'amour qui atteint ce degré de violence, Tamour qui tue, est une âpre et cruelle maladie? Comment, sans manquer à son devoir, sans entretenir une espérance irréalisable chez cet adorateur forcené, lui faire accepter de viM?e? Quels mots trouver qui ne fussent pas des mots d'amoui', pour toucher ce cœur tout à ramom^'?

Elle essaya de lui parler de devoir, de courage. Il ne devait pas se tuer : c'était lâche. Pour un amour qui passerait — car tous les amours passent — sacrifier un avenir que l'étude pouvait rendi-e beau et glorieux! Il

n'esl permis qu'aux enfants de désespérer si vite et de se décourager. Un homme doit avoir plus de vaillance devant la douleur.

Lui, cependant, secouait la tète et ne répondait plus.

Elle invoqua le souvenir de ses parents à lui, de son père, qui avait fait tant de sacrifices pour l'élever, pour en faire un homme. Allait-il donc être récompensé par l'ingratitude de son fils détruisant son œuvre et brisant son cœur? Et sa mère! Il fallait qu'il calculât bien les suites de son funeste projet. Les mères ne survivent guère à des deuils aussi cruels, aussi inattendus...

Il ne la laissa pas achever.

— Mais vous 1 s'écria- t-il avec exaltation, vous ne me parlez pas de vous I

— Eh bien, fit-elle en domptant une répugnance instinctive, puisque vous m'aimez, vous devez m'obéir. André, je vous défends de vous tuer.

— Oui, je vous aime; mais vous ne m'aimez pas!

— Je vous aime... bien.

— Ne me répétez pas ce mot, de grâce 1 « Je vous » aime bien », autant dire : « Je ne vous aime pas. »

— Je vous aime sincèrement, profondément. Je vous aime comme une sœur, comme une mère. Je vous aime comme il m'est permis de vous aimer.

— Vous ne m'aimez pas !

— A votre tour, vous me ferez douter de votre amour. Vous dites que vous m'aimez, et, pour le prouver, vous

voudriez faire de moi une femme coupable. Songez-y, André. Quel amour est donc le vôtre, s'il n'a pour but que mon avilissement et que ma honte? \ou, je ne puis croire que vous puissiez vouloir cela. Ce que vous voulez, ce que je puis vous donner, c'est une affection réelle. Je serai votre consolatrice. Nous chercherons ensemble le moyen d'éloigner les vilaines pensées qui vous assiègent.

Il éclata en sanglots.

— Mon amie ! mon amie ! répétait-il.

— Votre amie de toutes les heures! reprit Lucie, très émue par l'explosion de cette douleur, une amie sur laquelle vous pourrez toujours compter, et qui vous a déjà donné des preuves de sa sincérité. N'est-ce donc rien que d'avoir tout quitté pour venir ici? Dès que votre lettre m'est arrivée, je suis venue. Vous voyez bien que ce n'est pas un vain sentiment que je vous offre, mon ami, mon pauvre André.

— Je suis bien malheureux ! fit-il en tombant à genoux devant elle. Tenez, laissez-moi pleurer ainsi, à vos pieds, devant vous, comme cela... Vous avez raison, votre amitié est douce. Laissez-moi pleurer.

Il avait posé sa tète sur les genoux de Lucie. Celle-ci n'osa le repousser. Elle était bien heureuse d'ailleurs de la phase nouvelle dans laquelle le délire d'André semblait entrer. Les larmes adoucissent toutes les peines; les volontés les plus fermes ne résistent pas à la rosée

des pleurs. Elle entrevoyait enfin la solution désirée d'une scène qui l'avait brisée, elle aussi.

Cependant André se calmait peu à peu. Il ue sanglotait plus. Sans quitter la position qu'il avait conquise, il regardait maintenant Lucie dans une muette adoralion.

— Vous êtes un grand enfant, lui disait-elle. Vous allez me promettre d'être sage et de ne plus recommencer. Dites-moi que vous ne le ferez plus.

— Il faut promettre?

— Oui.

— Je tâcherai.

— Ce n'est pas assez. Il me faut une promesse en règle, un serment.

— Vous le voulez?

— Oui, de tout mon cœur.

— Eh bien, je vous le jure.

— Vous me laisserez emporter ce pistolet?

— Oui.

— Vous brûlerez cette lettre cachetée de noir?

— Oui.

— Je vous remercie, mon ami; je vous remercie, André, fit-elle en lui tendant la main.

•Il prit la main de Lucie et la baisa fiévi^eusement. Lucie voulut la retirer, doucement.

— Laissez-moi partir, dit-elle.

— Partir? déjà? Restez encore... encore un instant.

L'idée que vous allez vous éloigner me fait tant de mal ! Donnez-moi le temps de m y habituer. Je ne suis pas bien guéri encore. Votre chère présence m'est nécessaire.

— Je vais rester cinq minutes, pas davantage. Il y eut un silence.

André le rompit le premier :

— Quand je pense, dit-il, que vous auriez pu être ma femme, qu'au lieu d'être là, comme un misérable, qui mendie un peu de pitié, j'aurais pu être aimé par vous...

— Taisez-vous, dit-elle; ne pensez plus à cela. Mais il n'obéissait déjà plus.

— A quoi voulez-vous donc que je pense, sinon à tout ce que j'ai perdu? Puis-je m'abuser un seul instant sur le faux bonheur que vous m'offrez? Bonheur de Tantale! Le triste amom^ qui n"a que des mots à otîrir !

Et, continuant, avec une violence croissante :

— Je ne veux pas, entendez-vous? de ces leurres, de ces vaines apparences. Je ne veux pas que vous me considériez comme un enfant malade ou comme un frère dans la peine. Que vous le vouliez ou non, Lucie, je vous aime. Je vous aime! Plutôt que de vous laisser retourner vers celui qui vous attend, qui m'a volé vos caresses, je suis prêt à tout... à tout... même à un crime.

Elle se redressa. Cette menace, au lieu de la terrifier, l'avait révoltée. Loin de plier sous cette tentative d'intimidation, la vaillante se sentit, à cette heure décisive, une énergie qu'elle ne soupçonnait pas. Sans emportement, avec une ironie froide et méprisante :

— Vous êtes infâme ou vous êtes fou, dit- elle.

Ces mots sufQrent à calmer l'exaltation d'André. De nouveau, il se jeta à ses pieds.

Elle voulait partir sans même le regarder. Il la retint en l'enveloppant dans ses bras.

— Je suis fou; oui, je suis fou. Pardonnez-moi. Ne partez pas ainsi ; ce serait trop cruel. Vous êtes venue pour me sauver, ne me tuez pas par votre mépris. Oubliez mes paroles. Est-ce que je sais seulement ce que je vous ai dit? Je vous respecte plus que Dieu. Vous êtes pour moi la Sainte qu'on prie, l'Idole qu'on adore à genoux.

Il continua longtemps ainsi. Sa voix était redevenue caressante et douce. Son attitude était si humiliée que Lucie n'osa pas persévérer dans sa résolution. Un pressentiment secret lui conseillait bien de fuir, cependant; mais la pitié fut plus forte. Pouvait-elle refuser à cet ami d'enfance le secours moral qu'elle eût accordé, dans la rue, à la première infortune venue? Puisqu'elle avait commis l'imprudence de venir, elle ne devait pas partir sans avoir accompli sa généreuse mission.

l'i J'AI TUÉ MA FEMME

Pourtant elle se sentait à bout de forces. Ces secousses violentes et précipitées, ces brusques alternatives de calme et de colère, de prières et de menaces l'avaient brisée. La lassitude nerveuse qu'elle éprouvait était telle qu'elle n'avait plus conscience du temps. Tout lui semblait vague. Elle ne voyait plus nettement les objets qui l'environnaient. Le sang affluait à ses tempes en pulsations rapides. Peu à peu cet engourdissement physique s'étendit jusqu'à l'être moral. Elle ne se sentit plus sûre de sa volonté. Les paroles qu'André murmurait maintenant à son oreille n'étaient plus pour elle qu'une étrange et persistante musique. Contre cette sollicitation constante, queL^ue chose en elle protestait; mais elle ne pouvait articuler les mots de cette protestation intime. Il Lavait prise dans ses bras. Elle aurait voulu se dégager de cette étreinte ; une crainte instinctive la faisait s'attacher à ce bras même dont l'appui lai était odieux, mais sans lequel elle n'aurait pu se soutenir. Tout conspirait contre elle, jusqu'à ses sens smpris sans être charmés : situation maladive qu'expliquent le trouble moral dune àme très tendre et le trouble physique d'une organisation très féminine.

André ne pouvait se rendre compte de l'état de la jeune femme. Tout à la passion rpii l'animait, il considérait l'abandon de Lucie comme la fin d'une résistance trop prolongée au gré de ses désirs. Il pensait que les paroles brùhmtes qu'il prononçait, que la chaleur com-

municative de ses déclaralions avaient enfin louché le cœur de la bien-aimée. Les faibles dénégations qu'elle opposait à ses prières n'étaient peut-être qu'un jeu. Tout en parlant, il se souvenait d'un vieil axiome galant qui traîne dans les jeunes cervelles : « Une femme honnête ne consent jamais complètement; mais il y a des circonstances où no7i veut dire oïd. »

Enlaçant la taille souple de Lucie, son corps adorable, plus inerte qu'abandonné, plus mort que vivant, André cherchait à réchauffer sous ses baisers les lè\Tes de la jeune femme qu'il s'étonnait de trouver glacées. Grisé par l'enivrement d'une conquête inévitable et presque immédiate, il n'avoit plus conscience d'autre chose que de son amour.

Tout à coup, une voix — une étrange voix, rauque, suffoquée, impérieuse — se fit entendre du dehors :

— Ouvrez! ouvrez 1

Brusquement arrachée a sa torpeur par cette voix qu'elle reconnut malgré son altération, Lucie revint à elle la première. Elle se vit dans les bras d'André. A la fois indignée et honteuse, elle repoussa le jeune homme par un mouvemnt instinctif. Elle n'était pas encore sûre que cela fût vrai, qu'il eût eu l'audace de la prendre dans ses bras, de l'embrasser; qu'elle eût été, même involontairement, sur le point de succomber. N'était-ce pas un cauchemar, dont, heureusement, elle venait de s'éveiller?

Mais non. Andi^é était bien devant elle, tremblant, très pâle.

Et la voix, devenue plus violente, la voix redoute'e comme celle d'un juge et bénie comme celle d'un sauveur, se faisait entendre de nouveau.

— Ouvrez, ou j'enfonce la porte!

— Mon Dieul fit Lucie.

André, les yeux hagards, regardait la porte, qu'une main puissante ébranlait déjà. Tout à coup :

— Tant pis, dit-il.

Et courant vers la petite table, il saisit le revolver.

— Qu'allez-vous faire"? dit Lucie.

— Vous défendre.

— Vous ! contre lui !

Elle se plaça résolument, le dos appm'é contre la porte, étendant les bras.

— J'aime mon mari, dit-elle. Si vous essayez de tirer sur lui, c'est moi que vous frapperez la première.

— Si je ne le tue pas, il vous tuera.

— Je suis innocente! Et je ne vous permets pas de me déshonorer en me défendant comme si j'étais votre maîtresse.

André jeta le revolver sur le lit ; puis, croisant les bras sm' sa poitrine :

— Vous pouvez ouvrir, si bon vous semble, madame ; quoi que votre mari fasse, je ne bougerai pas. Tout à

l'heure, je voulais me tuer. J'aime autant qu'il se charge de cette vilaine besogne.

La porte, rudement attaquée, craqua dans ses joints.

Lucie s'avança vers André.

— Yous allez fuir, dit-elle.

— Non.

— Yous allez fuir! Je l'exige. Si mon mari entre ici et s'il nous trouve tous deux, je ne sais pas ce qu'il est capable de faire. Il vous plaît de mourir; mais, moi, je ne veux pas renoncer à la vie. Je ne veux surtout pas de la mort honteuse de la femme coupable à côté de son amant. Je ne vous reconnais pas le droit de mourir avec moi. Si vous êtes un homme d'honneur, si vous ne m'avez pas attiré dans un piège infâme, vous allez fuir, vous dis-je, vous allez fuirl

— N'exigez pas cela, je vous en supplie!

— Sauvez-vous. Laissez-moi seule avec lui. Dieu sait que je suis innocente !, Je trouverai bien le moyen de convaincre mon mari de ce qui est... Je puis le regarder en face, moi. Et vous ne le pouvez pas.

— Mon Dieu ! mon Dieu !

— Vous ne comprenez donc pas que votre présence est une condamnation et une honte pour moi! Sauvez-vous pour me sauver.

— Vous le voulez, dit-il en faisant sur lui-même un violent effort. J'obéis.

Mais comment fuir? La chambre d'étudiant qu'il

occupait n'avait d'autre entrée que la porte. La fenêtre seule pouvait offrir une issue.

André ouvrit la fenêtre.

Il regarda. Devant lui un abîme noir : une cour parisienne étroite comme un puits, déjà obscure pendant le jour, et dans laquelle, à cette heure avancée, la nuit s'épaississait outre mesure. Cinq étages de ténèbres, et, au fond, des dalles humides et grasses cpi'il ne pouvait voir, mais qu"il se rappelait. L'horreur du vide compliquée de l'horreur du point de chute.

— La triste mort 1 pensa-t-ih

Mais il ne s'arrêta pas devant l'affreuse perspective qui seule s'offrait à lui. S'aidant des mains aux rainures de la croisée, il monta sur le rebord de la fenêtre. André était grand, plus grand que la baie. En se dressant de toute sa hauteur pour se lancer dans l'espace, avec la dernière fierté de l'homme qui se jette debout à la mort, il toucha de la tête la corniche supérieure de la fenêtre. Instinctivement, le choc lui fit lever les yeux vers l'obstacle.

— Ah 1 fit-il avec un accent presque joyeux.

Il venait d'apercevoir au-dessus de lui, à portée de la main, la gouttière qui suivait le rebord inférieur du toit. Cette gouttière se prolongeait jusqu'à la maison voisine, plus basse d'un étage que l'hôtel. Suivre ce chemin périlleux, gagner le toit de l'autre maison : cette chance de salut s'offrait encore à lui.

Tout cela s'était passé en quelques secondes.

Lucie, si grand était son trouble, n'avait pas même songé, en suppliant le jeune homme de se sauver, au moyen qu'il emploierait. Ce ne fut qu'en le voyant debout sur le rebord de la fenêtre, qu'elle comprit sa pensée. Elle se rappela aussitôt l'escalier qu'elle avait gravi précipilamment et la hauteur formidable à laquelle se trouvait le logement de l'étudiant. Alors elle poussa un cri.

— Non ! non ! cria-t-elle en s'élançant vers André pour le retenir.

Mais le jeune homme venait de se suspendre par les mains à la gouttière et commençait son infernal voyage au-dessus de l'abîme. Ce faible appui pliait sous son poids, et la chute d'une patte de fer ou le bris d'une soudure pouvait le précipiter dans le vide.

Lucie ferma les yeux, épouvantée.

Un bruit formidable les lui fit rouvrir aussitôt.

La porte, brusquement arrachée de ses gonds, venait de tomber sur le parquet.

Par cette brèche, un homme se précipita dans la chambre.

La jeune femme eut peine à reconnaître son mari.

C'était lui cependant ! Mais quel changement dans toute sa personne !

Jusqu'à présent, Lucie ne lui avait vu que deux phy-

sionomies : celle du monde, distinguée, réservée, un peu froide, et celle de leurs intimités, embellie par l'expression d'un amour qui allait jusqu'à l'adoration. Elle ne se doutait pas du caractère étrangement terrible que le visage de son mari pouvait prendre sous le coup d'une grande douleur et d'une grande colère.

Le comte Jean de Feutray — aussi bien pouvons nous maintenant le désigner par son nom — était le type achevé du gentilhomme. Grand, élégant, distingué, le comte réunissait en lui les qualités physiques et morales des deux races auxquelles appartenaient ses parents. De son père, Breton de vieille souche, il tenait son front large, intelligent, accusant par ses lignes une volonté tenace, une énergie persévérante. Sa mère, une adorable Espagnole, lui avait donné ses grands yeux de velours, dans lesquelles se traduisaient, en rapides éclairs, tous les mouvements de son âme. Franc comme son père, d'une solidité d'affection à toute épreuve, d'une loj^auté sans égale, le comte Jean joignait à ses qualités bretonnes un sentiment, trop ardent peut-être, des choses du cœur, une sensibilité et une jalousie d'Andalouse.

Etonné par le brusque départ de sa femme, mis en défiance par le trouble de Lucie par la faiblesse du prétexte qu'elle avait donné pour justifier sa sortie, le comte avait, pendant cette soirée, passé du calme de l'esprit et de la tranquillité parfaite du cœur aux exagéra-

lions du doute, aux folies de la jalousie. D'abord, il avait essayé de chasser les vilaines pensées qui l'assaillaient ; mais les papillons noirs, un moment dispersés, étaient revenus, plus nombreux, à la charge. Il avait beau se répéter que cela n'était pas possible, qu'un mari de vingt-cinq ans ne peut pas être un mari trompé ; qu'il était aimé de Lucie, qu'il avait un gage de son amour; l'enfant rose endormi dans la pièce voisine ; la conduite inexplicable de la jeune femme, chaque fois qu'il y pensait, avivait sa souffrance.

Il ne voulait pas s'avouer cependant qu'il était jaloux d'elle, effroyablement jaloux. Il se mentit à lui-même. Il se chercha des motifs pour pouvoir se mettre à la poursuite de sa femme : « ce n'était pas pour lui qu'il était inquiet; c'était pour elle. Un danger la menaçait peut-être. Les rues ne sont pas sûres le soir. » Futiles raisons qui dissimulaient mal son immense désir de savoir où Lucie s'était rendue avec tant d'empressement. Puis, tout à coup, la passion l'emportant, il osa regarçler en face et accepter pour une réalité ce qui ne lui avait semblé jusque-là qu'une hypothèse inadmissible.

Il était trompé.

Par qui ?

Il fallait le savoir.

Le comte était sorti avec cette pensée. Tout en marchant un peu au hasard, avec le besoin de mouvement physique qui accompagne toujours l'agitation de l'âme,

il se mit à rechercher dans ses souvenirs les hommes qui Ini avaient paru admirer trop vivement sa femme. Mais la comtesse était trop belle pour ne pas exciter partout, sur son passage, une admiration unanime. Parmi tous ses flatteurs, sur lequel le soupçon devait-t-il s'arrêter de préférence? Questions de nuances. Le comte se rappela mille incidents, mille détails qui lui avaient paru insignifiants jusqu'alors, mais qui, à cette minute, prirent à ses yeux des proportions considérables. Un éventail trop précipitemment ramassé, une valse dansée avec trop d'entrain, un salut plus respectueux que les autres, lui firent venir à l'esprit bien des noms qu'un examen plus approfondi lui fit bientôt repousser.

Tout à coup, le comte poussa un cri.

Il venait de songer à André Descande.

André Descande, qui avait connu la comtesse jeune fille, André Descande dont l'attitude avait déjà éveillé ses soupçons assez vivement pour qu'il eut exigé que la porte de sa maison se fermât pour toujours devant cet homme !

— C'est lui, pensa-t-il; je ne me trompe pas cette fois, c'est lui !

Il fallait chercher, coûte que coûte, ce jeune homme.

Malheureusement, le comte ne se rappelait plus exactement l'adresse d'André Descande. Il savait seulement qu'il habitait dans la rue de Seine-

Il prit une voiture, jeta dix francâ tiu cocher et se fit conduire à l'Institut à toute vitesse. Arrivé là, il descendit, et s'engagea dans la rue de Seine, interrogeant du regard les deux haies de maisons, pénétrant dans tous les hôtels, demandant partout le même renseignement. Sept fois on lui répondit que Ton ne connaissait pas la personne qu'il cherchait.

Le comte commençait à désespérer. Les répliques des concierges et des hôteliers, trop lentes au gré de son impatience, en prolongeant sa poursuite, en usant inutilement les minutes, semhlaient reculer malicieusement le hut vers lequel il marchait. Il comprenait la nécessite d'aller vite. Un quart d'heure de perdu par lui suffirait à la coupable pour s'enfuir furtivement du domicile de son amant, pour reprendre le masque de l'honnête femme.

Il ne restait plus au mari que quelques maisons meublées à inspecter.

Le comte les visita Tune après l'autre, répétant toujours sa question :

— Monsieur André Descande ?

Enfin, dans le dernier hôtel, un pelit hôtel noir, étroit, étranglé entre deux hautes bâtisses, il reçut la réponse qu'il attendait.

— M. Descande, c'est ici.

— Quel étage ?

— Au quatrième, à droite, au fond du couloir, nu-

méro 23. Je ne sais pas s'il est chez lui. Ordinairement il sort tous les soirs.

Le comte n'entendit pas les derniers mots. Déjà il s'était élancé dans l'escalier, qu'il gravissait quatre marches par quatre marches.

Chose singulière, à mesure qu'il approchait du but, ses soupçons diminuaient. Était-ce l'effet que lui produisait cette maison enfumée et grasse, avec sa rampe moite, ses murs le long desquels ruisselait l'humidité? Certes, l'escalier était peu galant pour mener à un nid d'amour. Puis, la première morsure de la jalousie passée, le comte se demandait quel préteste il pourrait donner au jeune homme pour expliquer la démai'che extraordinaire qu'il faisait, et à une heure aussi insolite. II était en effet onze heures du soir.

Ces raisons diverses arrêtèrent son élan, et ce fut presque lentement qu'il acheva de monter la distance qui le séparait encore du quatrième étage. D'ailleurs, qu'avait-il à craindre maintenant? Occupant l'escalier, il coupait forcément la retraite à la comtesse, en admettant qu'elle put être venue dans ce bouge, ce dont il doutait maintenant de plus en plus.

L'idée lui vint alors, au lieu d'aller frapper directement à la porte, de s'avancer doucement, sur la pointe du pied. Peut-être que, sans pénétrer chez le jeune homme, il pourrait être renseigné sur ce qu'il désirait savoir, soit par le bruit d'une conversation entre cama-

rades, soit par quelque autre indice. Les portes devant lesquelles il passait fermaient mal pour la plupart. Celle de Descande était peut-être dans les mêmes conditions.

Cependant le comte arriva ainsi jusqu'à la chambrent 23.

A travers le trou de la serrure, un rayon de lumière filtrait et perçait l'obscurité du couloir. Aucun bruit ne se faisait entendre. Ce silence rassura presque complètement le pauvre jaloux. Sans doute, l'étudiant était seul chez lui. Il travaillait. Le comte respira un moment. Il lui sembla qu'il avait un poids énorme de moins sur le cœur. Il est si bon de croire à l'amour 1

Il allait redescendre, tranquille, rassuré, puisque cette excursion fantastique lui avait démontré que le seul homme qu'il put craindre était seul. Cependant, obéissant à un dernier soupçon, cédant à une fatale curiosité, avant de se relirer, il se baissa et colla son œil au trou de la serrure.

On sait ce qu'il vit :

Lucie, sans force, sans volonté, dans les bras d'André, qui l'embrassait.

Alors le comte poussa un cri de colère formidable.

— Ouvrez I dit-il d'une voix rauque.

Et, comme on n'ouvrait pas, il se rua sur la porte qui le séparait des coupables.

La porte résista à ce premier choc.

Effroyablement pâle, les lèvres serrées, en proie à une

indicible rage, incapable de rien écouter que sa passion jalouse, le malheureux mari renouvela trois fois sa lutte contre l'obstacle. De tous le poids de son corps, avec une force que la colère décuplait, il se jeta contre lui, il essaya de l'ébranler, et finalement il parvint à l'arracher de ses gonds.

En entrant par la brèche qu'il venait de faire, le comte chercha des yeux André Descande.

C'est toujours à l'homme, c'est-à-dire au plus fort, que s'adi^esse la colère de l'homme.

André Descande n'était plus là.

Jean de Feutray interrogea du regard les quatre coins de la chambre. Cette rapide inspection lui permit de reconnaître qu'il n'y avait pas d'autre entrée que celle dont il venait de briser la porte. Mais la fenêtre était encore ouverte. Lucie, tout émue, n'avait eu ni la présence d'esprit ni le temps de la refermer sui' le fugitif.

— C'est par là qu'il est parti, le lâche ! s'écria le comte.

Il allait s'élancer vers la fenêtre, quand tout à coup il aperçut sur le lit le revolver qu'André Descande venait d'y jeter quelques minutes auparavant. Il se précipita sur celte arme en poussant un cri de joie.

Il tenait donc enfin sa vengeance.

Sans perdre une seconde, la main sur la gâchette, il courut vers la fenêtre.

Lucie comprit ce que son mari voulait faire. Plus

prompte que lui, elle se plaça résolument dans l'embrasure, et là :

— Vous ne commettrez pas ce crime 1 s'écria-t-elle. Nous sommes innocents. Écoutez-moi. Vous saurez tout...

Tout en parlant, elle étendait les mains vers son mari pour le supplier et pour l'arrêter.

L'exaspération du comte ne lui permettait de rien entendre. Il y a des colères qui débordent comme des torrents de lave du cratère d'un volcan. Quelle barrière opposer à celte formidable coulée ?

Saisissant le bras de Lucie, le comte arracha sa femme de Tembrasure de la fenêtre et la repoussa brutalement jusqu'au milieu de la chambre.

Maître de la place, il se pencha à la fenêtre. Il regarda l'abîme ouvert devant lui, la courette profonde et noire. Il tendit l'oreille pour écouter si quelque gémissement partant de celte nuit ne lui apprendrait pas la mort d'André ; mais la cour était silencieuse. Évidemment, le jeune homme ne s'était pas précipité par la fenêtre.

Qu'élait-il donc devenu ?

A ce moment, un bruit de ferraille remuée parvint jusqu'au mari. Ce bruit venait du côté gauche de la cour. Bien qu'il fit très noir, le comte crut distinguer, à quelque distance, une silhouette humaine suspendue dans l'espace, une ombre se détachant sur l'ombre.

Plus de doute : c'était l'homme qu'il cherchait.

Le comte visa celte ombre et tira.

Le coup de feu retentit sinistrement, répercuté par l'écho de la cour.

A ce moment, le comte se sentit enlacé par des bras de femme. C'était Lucie qui voulait encore s'interposer, qui cherchait à arrêter Tarme vengeresse. Avec des larmes dans la voix :

— C'est horrible, disait-elle ; nous sommes innocents. Dieu le sait.

Innocents !

Ce mot redoubla la colère du comte. Innocents ! cet homme et cette femme qu'il venait de voir dans les bras Tun de l'autre. Innocent ! cet amant qui couvrait Lucie de caressas. Innocente ! cette malheureuse qui courait rejoindre un étudiant dans un hôtel meublé.

Innocents !

Se dégageant de l'étreinte odieuse dont sa femme l'enveloppait, le comte ajusta une seconde fois l'ombre humaine qui s'éloignait de plus en plus, et qu'il distinguait à peine.

Un second coup de feu retentit.

Cette fois, ce ne fut pas l'écho seul qui répondit.

Un cri terrible, suivi presque aussitôt du bruit lourd de la chute d'un corps, apprit au mari qu'il était vengé.

Il ne put retenir une exclamation de triomphe.

Cependant Lucie se désolait. Les malheurs qui venaient de la frapper coup sur coup, si cruellement.

l'avaient accablée : ce jeune homme tué, à cause d'elle ; son mari assassin ! Affaissée sur le sol, les larmes aux yeux, elle répétait :

— Tué ! tué ! ... et je suis innocente !

Elle ne pouvait savoir l'effet que ce mot produisait sur son mari. Elle ignorait que cette tentative de justification la condamnait davantage dans l'esprit de celui qui n'était plus que le justicier. Elle ne se doutait pas que l'affirmation de son innocence transformait en exaspération, en folie sanglante la colère du comte. Celui-ci regarda Lucie, une seconde. Et, pendant une seconde, il revit tout son passé, l'amour qu'il lui avait porté si longtemps, amour poussé jusqu'à l'idolâtrie ; puis brusquement, un autre tableau s'offrit à sa pensée : celui des amants surpris. Contraste terrible !

Et maintenant, cette femme pleurait. Ces larmes n'étaient-elles pas une preuve de plus de sa faute ? C'étaient des larmes de deuil, rosée amère d'un amour coupable. Elle pleurait son amant... devant lui I

— Je suis innocente, répétait-elle.

Ce furent ses dernières paroles; car, sur ce mot, le comte abaissa son arme et fit feu.

Lucie, frappée au cœur, tomba morte sur le carreau.

Le comte resta un moment debout devant le cadavre de sa femme, le regardant fixement, avec terreur, se demandant si cela était bien vrai, s'il l'avait frappée, si elle était morte ! Toute sa colère avait disparu subitement

avec la fumée du coup de feu. Des sentiments nouveaux s'imposaient à lui maintenant. L'épouvante s'emparait de son âme. Il avait jeté un cri de triomphe en frappant André; ce fut un cri de douleur qu'il poussa en voyant Lucie, sanglante etraide devant lui. Lucie, mais c'était toute sa vie ! En la blessant mortellement, il lui semblait qu'il s'était lui-même frappé au cœur. Son amour exclusif, absolu, avait reprit le dessus.

Il jeta loin de lui, avec horreur, l'arme fatale, et il se baissa vers la jeune femme.

— Lucie ! Lucie ! murmura-t-il.

Ah ! que n'eùt-il pas fait alors pour lui rendre la vie qu'il venait de lui arracher ! Que n'eùt-il pas donné pour la voir renaître dans ses bras 1

Mais non, elle était morte, bien morte.

Alors, devant le cadavre de celle qu'il haïssait et qu'il adorait tout ensemble, le comte se mit à genoux.

Les idées les plus contraires se succédaient dans son esprit avec une étrange rapidité. Il était tour à tour pris et repris par son amour et par sa haine devant le corps de cette femme si coupable, mais tant aimée.

Par instants, il avait horreur de lui-même. Il se sentait criminel. Puis, sans transition, il en arrivait presque à se trouver grandi par ce qu'il venait de faire. Un grand débat s'agitait entre son cœur et sa raison, et, suivant que l'un ou l'autre triomphait, il se traitait d'assassin ou de justicier.

Quand il regardait Lucie, ensanglantée, il lui semblait que tout était fini, brisé, détruit, que le monde n'existait plus, qu'il n'y aurait plus ni soleil ni clarté dans l'univers. Il était dans la situation impossible d'un homme qui viendrait de se suicider, et qui, par un phénomène surnaturel, pourrait contempler son œuvre fatale. N'était-ce pas, en effet, le meilleur de lui, l'amour, qu'il avait anéanti ?

Le comte sentait sa raison s'égarer. Il cacha sa tête dans ses mains, pour ne pas voir la plaie béante sur laquelle ses yeux se fixaient malgré lui; alors, en présence de sa conscience et de Dieu, il essaya de se. juger.

Certes, il n'avait, avant cette heure funeste, rien à se reprocher. Il avait vu Lucie, il l'avait aimée, il l'avait épousée, méprisant les considérations d'intérêt qui sont trop souvent le mobile des mariages. Toutes ses pensées avaient été pour sa femme. Il s'était constamment appliqué à lui plaire, à lui montrer dans le mari l'amant toujours fidèle, toujours empressé, toujours épris. Il n'avait à regretter aucun écart, même de sa pensée. Son affection avait été absolue. Il s'était donné tout entier et ne s'était jamais repris.

Et Lucie l'avait trahie !

Elle avait joué la comédie de l'amour. Ses caresses avaient menti. Quand elle répondait au comte, quand elle lui rendait baisers pour baisers, aveux pour aveux, où s'égarait la pensée de cette femme? A la sincérité de

l'époux, à sa confiance elle avait opposé la duplicité la plus indigne. Tout en elle était faux. Tout ce qui venait d'elle portait l'empreinte du mensonge et delà trahison.

Son enfant ! son enfant aussi !

Douter de sa paternité, quel supplice affreux! Hélas! le comte Jean n'osait même plus douter. La certitude la plus désolante s'imposait à lui, confirmée par des faits, par des souvenirs : André Descande fréquentait sa maison longtemps avant la naissance de la pauvre petite fille adorée la veille, maudite aujourd'hui. N'avait-il pas déjà éveillé les soupçons du mari qui l'avait chassé? Tout s'expliquait maintenant; ne pouvant plus voir son amant chez elle, Lucie allait le retrouver dans ce bouge.

Enfin le comte les avait surpris dans les bras l'un de l'autre. Elle ne protestait pas. Elle ne se défendait pas contre les caresses de cet homme. Cette femme et son complice étaient criminels. Il les avait châtiés. Il avait tué les amants adultères. Il avait agi dans la plénitude de son droit. Mais quelle épouvantable chose que ce droit qui vous fait le bourreavi de ce qu'on aime!

Tout à ses réflexions, le comte n'avait plus conscience de ce qui se passait autour de lui. Il n'avait entendu ni les pas précipités de gens qui montaient l'escalier, attirés par les détonations successives du revolver, ni les exclamations d'eff'roi des premières personnes qui virent, par la porte brisée, le spectacle affreux de ce couple formé d'un cada^Te de femme et d'un homme à genoux. Il ne

s'était pas douté de la crainte qu'avait inspirée aux premiers arrivants son attitude farouche, ni des précautions prises pour l'empêcher de s'échapper, ni des allées et venues faites pour aller chercher la force armée et le commissaire de police.

Il fallut que le magistrat lui frappât sur l'épaule pour le faire sortir de l'étrange cauchemar, de l'absorption fiévreuse dans laquelle il vivait.

Le comte tressaiUit, puis se relevant avec lenteur : — Arrètez-moi, dit-il simplement. J'ai tué ma femme.

Tous les mercredis et tous les samedis, il y a marché à Vannes. La vieille ville sort de son engourdissement habituel. DeCalmont haut et de Calmont bas, delà rue du Mené, de la place Napoléon-le-Grand et de la place des Lices, les ménagères descendent de bon matin vers la poissonnerie et vers la porte Saint-Vincent qui s'ouvre sur le bassin.

Pour les femmes, le marché est un événement, presque un sport. Il est d'usage desliabiller pour cette circonstance. La coquetterie se lève plus toi en province qu'à Paris. « Il ne faut pas faire peur au monde, «pensent les dames. D'aillem-s on peut croiser, chemin faisant, les officiers du régiment d'artillerie qui vont à leur pension, le substitut qui court au palais de justice, et d'autres personnes correctes par métier et par tempérament. Une élégante Vannetaise ne se pardonnerait pas d'être sm-prise en négligé.

Pour peu qu'il y ait du soleil, le marché offre un coup cVœil très pittoresque. En avant de laporte Saint-Yincent s'étendent, sur plusieurs rangs, les étalages des petits marchands. Les uns s'abritent sous des tendelets, les autres opèrent en plein air. Ici des batteries de cuisines imposantes. Là des rubans, des miroirs, des peignes en corne, des bijoux en doublé. La poissonnerie, installée sous un vieux toit aux piliers massifs, offre aux gourmands les séductions des plus appétissantes naturesmortes : poisson de grande et de petite pêche, huîtres fines d'Auray et de Lockmariaquer, crevettes roses et grises, moules, coquillages de toute sorte, sardines fraîches, le tout présenté par des marchandes endimanchées, portant des corsages de velours noir et des coiffes blanches à revers tombants. C'est un va-et-vient perpétuel de la poissonnerie au marché des forains, le plus bruyant des deux, le plus éclatant.

Là, en effet, on ne se contente pas de tenter l'acheteur par la vue des objets; on pousse à la vente au moyen de boniments d'une saveur particulière. Tantôt une bonne femme étale sur le sol des poêlons aux flancs jaunes, des plats de terre emaillés de vert et des statuettes delà sainte Vierge et de la bonne sainte Anne, en faïence bleue de Quimper, et mêle à des prières convaincues le cours non moins convaincu de ses poteries. Tantôt, c'est un Gascon qui déploie en plein soleil deux cent pièces d'étoffes et qui crie, avec une voie de ton-

nerre ébréchée, une vraie voix de Toulousain, chantante et rebondissante :

— Quatre sous le mètre, tout à quatre sous. C'est donné 1 Povre commerce ! povre commerce !

Et deux cents femmes s'arrêtent autour du beau parleur, touchent les étoffes, se consultent, latent vingt fois leurs poches avant d'acheter le mètre de tissu avec lequel elles se feront un beau devantier des dimanches.

— Povre commerce ! povre commerce 1

L'aspect du port est aussi plus vivant que pendant le reste de la semaine.

Le port! ce mot, qui semble si naturel aux habitants de Yannes, paraîtra quelque peu ambitieux aux voyageurs qui ont visité le chef-lieu du Morbihan. Il serait plus juste, en effet, d'appeler le port de Yannes un canal. C'est bien un canal qui s'étend entre les promenades de la Robine et de la Garenne, et qui s'arrête à la place Saint-Yincent devant la grande porte flanquée de colonnes doriques et ioniques, et surmontée de la statue du Saint. La hauteur d'eau dans ce canal est de 2 mètres 20 à la basse mer, et de 3 mètres 70 dans les plus hautesmarées. Aussi n'est-il accessible qu'aux navires de loO tonneaux. Ceux dont le jaugeage est plus élevé jettent l'ancre avant d'arriver à Yannes, au port de Couteau.

Mais, si les forts bâtiments n'ont jamais pa saluer de

leur pavillon la statue de Saint Vincent, en revanche les nombreuses barques du Morbihan affluent dans le canal les jours de marché. Avec la marée montante, on voit arriver de tous les points de la mer intérieure, de la côte et des îles, d'innombrables embarcations. Les marins reconnaissent leur provenance à la seule inspection de la voilure, de la construction, des agrès. Ces lourdes barques, remplies de belles filles, viennent de l'ile d'Arz. Celles-ci, plus légères, arrivent comme des mouettes blanches, de l'ile aux Moines, de Grav'inis, de l'ile Longue, de la presqu'île de Rhuys, de la rivière de Vannes. Voici les Sénégots de Séné, voici les Forbans, braves petits pêcheurs, arborant la voile rouge, et continuant à porter, au milieu de leurs pacifiques travaux, un titre de gloire conquis pendant les guerres maritimes du premier Empire. Venues avec la marée montante, toutes ces barques s'éloignent avec la marée descendante, qui produit, dans le golfe du Morbihan, des courants d'une vitesse de 16 à 18 nœuds. Les voyageurs qui désirent se rendre à l'extrémité de la presqu'île de Quiberon ou de la presqu'île de Rhuys, les deux bras de terre qui enferment le golfe, profitent généralement de leur départ pour s'embarquer, afin d'éviter le long circuit de 40 à 45 kilomètres qu'ils seraient forcés de suivre pour contourner la mer intérieure. Quand le vent est favorable, deux heures suffisent pour atteindre le même but par mer, et la traversée, avec les bercements du canot,

est toujours plus agréable que la route de terre avec les cahotement des véhicules bretons.

Le premier mercredi du moiîde mai 1865, un jeune homme en costume de voyage sortit, à huit heures du matin, de l'hôtel du Dauphin, traversa la place Napoléon-le-Grand et prit, à di'oite, la rue qui descend vers le port, en franchissant les anciens remparts, en partie abattus et les douves, depuis longtemps comblées. Les Vannetaises qui se rendaient au marché remarquèrent ce jeune homme, pour plusieurs motifs.

D'abord, parce qu'il était fort bien de sa personne, et vêtu avec une certaine recherche élégante ; puis, parce qu'il n'était pas de la ville, et qu'on n'est pas habitué, à Vannes, à voir des tom^istes dans les rues avant le mois de juin. Enfin, parce que, sur son visage et dans sa démarche, on pouvait lire une étrange et puissante tristesse. La mélancolie a encore des charmes pour les âmes romanesques. Le type fatal, démodé dans le département de la Seine, retrouve une certaine poésie à deux cents lieues de Paris, dans les villes où les cabinets de lecture n'ont guère renouvelé leur fonds. Plus d'une curieuse, en jetant à la dérobée un long regard sur l'étranger, reconnut en lui le héros du dernier roman qu'elle avait lu.

Quant à lui, il ne se doutait pas de l'intérêt qui s'attachait à sa personne. Et d'ailleurs, l'eùt-il su, quepro-

bablement il ne s'en serait pas préoccupé davantage. Lentement, il suivait son chemin. Dans sa marche passive, dans son attitude abandonnée, il y avait quelque chose qui trahissait à la fois la domination d'une idée fixe et l'habitude de la flânerie parisienne. Tout homme est double. Gomme l'a si bien dit Xavier de Maistre, il y a deux personnages en lui : l'être spirituel et l'autre. L'esprit du voyageur était absorbé et se laissait conduire par Vautre, qui accomplissait sa mission de cornac machinalement. L'autre avait de bonnes intentions. Il cherchait évidemment à distraire l'esprit absorbé, à l'arracher à ses douleureuses préoccupations. 11 s'arrêta devant les étalages les plus insignifiants ; il fit une longue station devant le camelot toulousain, espérant que les gémissements comiques sur le « povre commerce », lancés à pleine voix par le vendeur le mieux achalandé du marché, amèneraient un sourire sur les lèvres tristes du voyageur. Efforts inutiles, rien ne put le distraire.

Deux femmes regardaient curieusement l'étranger. L'une murmura :

— On dirait un corps sans âme.

Arrivé sur la petite place semi-circulaire qui se trouve entre la porte Saint-Yincent et la berge du chenal, l'inconnu reprit possession de lui-même. Ce fut d'un pas ferme et assuré qu'il se dirigea vers un groupe de pêcheurs qui causaient au bord de l'eau.

— Esl-il venu des barques de Port-Xavalo ? leur demanda-t-il.

— Non, dame I

En Bretagne, on fait un usage immodéré du mot dame! On ne manque jamais d'ajouter cette espèce d'adverbe aux affirmations et aux négations pour leur donner plus de force... Oui, damel Non, dame! C'est la règle locale.

L'étranger parût visiblement contrarié par la réponse qui venait de lui être faite. Un des marins reprit :

— Il n'en vient pas souvent ici, des bateaux de Port- Navalo. Ils vont plutôt à Auray ; mais ça ne fait rien. Le père Ryo, de Kerner-en-Arzon, est arrivé avec sa barque. Il vous conduira à Kerner, et de là il vous sera facile d'aller où vous voulez. Il n'y a que dix minutes de cbemin à faire à pied.

— Voulez-vous me dire où est le père Ryo ?

— Voici son bateau, répondit le marin en désignant une large barque amarrée le long de la berge. Le patron ne peut pas être loin. Voyez donc, chez Giron, là, en face, au Débit.

— Merci ! fit l'étranger.

Après avoir salué celui qui l'avait complaisamment renseigné, l'étranger traversa de nouveau la place et se dirigea vers une petite porte basse au-dessus de laquelle étaient inscrits en lettres jaunes ces deux mots : Giron, Débit. A Vannes, on entend par déhit^ un débit

rAl TUE MA FEMME 41

de boissons, un cabaret. Le débit de Giron est le rendez-vous favori des marins. Il doit cette vogue à sa position, d'où l'on embrasse le chenal dans toute sa longueur.

— N'y a-t-il pas ici des marins de Kerner? demanda l'étranger en entrant dans le cabaret.

Deux hommes, qui buvaient ensemble à une petite table, se levèrent en entendant cette question. L'un d'eux était un vigoureux vieillard, encore rose sous le haie qui couvrait son visage, ayant la barbe jaunâtre des blonds qui ne blanchissent pas. Il portait un béret brun et un gilet de laine rouge tricotée. L'autre d'apparence plus jeune, était un grand gaillard long et maigre, pâle de figure, portant de longs cheveux noirs, pas de moustaches, mais un large collier de barbe à l'américaine. Tandis que le poil blond du premier frisait comme celui du grand Charlemagne, le poil noir du second retombait tristement, tout droit, comme les moustaches des dieux indiens.

Le plus âgé prit la parole :

— Si vous voulez aller à Kerner, je vous y mènerai. Je suis le père R-yo. On me connaît bien ici, et voie mon matelot, Pierre Le Quellec, ajouta-t-il en désignant son compagnon.

L'accord s'établit rapidement entre l'étranger et les deux marins. Pierre alla chercher la valise du voyageur cà l'hôtel du Dauphin. Le père Ryo resté seul avec

Tineonnu, fit apporter deux verres pour sceller le marché.

— Donnez-nous du vulnéraire, commanda-t-il.

Il n'y avait pas moyen de refuser cette offre sans offenser gravement le marin. L'étranger le comprit et céda, comme un voyageur invité par des Indiens accepte de fumer à tour de rôle le calumet de l'amitié. Tout en sirotant son petit verre, le père R-yo faisait l'éloge de sa liqueur favorite.

— Yoyez-vous, disait-il, il y a des gens qui boivent de l'eau-de-vie : c'est mauvais ; ça fait mal ; tandis que le vulnéraire, c'est des herbes; ça ne peut pas nuire.

Cependant Pierre revint avec la valise.

— En route ! fit le père Ryo en s'essuyant la bouche du revers de sa main calleuse.

On descendit, par une jetée en pente douce, jusqu'à la barque. Trois femmes d'Arzon avaient déjà pris place dans l'embarcation. Ryo jeta un coup d'oeil sur les passagères.

— Comment! dit-il, la petite n'est pas encore là. Tonnerre de Nantes! si elle croit que nous allons l'attendre, elle se trompe. Allons, Pierre.

Pierre, monté sur le poste d'avant, hissa la voile. Ryo grommelait toujours.

— Si c'est une raison de s'attarder comme cela! Le Monsieur ne peut pas attendre.

L'étranger comprit que ces mots : le Monsieur, le concernaient .

— Je ne suis pas pressé, dit-il.

— Tonnerre de Nantes! fit encore Ryo; mais, cette fois, sans plus parler de départ. Tonnerre de Nantes!

C'était le juron favori du vieux marin, et c'est, du reste, un juron qui revient fréquemment dans la bouche des pêcheurs du Morbihan et de la Loire-Inférieure.

On peut se demander pourquoi, dans leurs accès de colère, ces braves gens font appel au tonnerre de Nantes plutôt qu'au tonnerre de Garcassonne. En réfléchissant, on finit par trouver une explication à peu près satisfaisante. Nantes a été pendant longtemps le grand port et la grande yille de la région. Où allaient les plus gros bâtiments? à Nantes. D'où venaient-ils? de Nantes. Il semble donc aux habitants de la côte que tout ce qui est de Nantes est plus important, plus gros, plus formidable que ce qui appartient aux autres localités. Le tonnerre de Nantes représente dans leur imagination le tonnerre au superlatif. De même, le « bon Dieu de Nantes », qui constitue encore un juron très usité, doit être un bon Dieu extraordinaire, un bon Dieu de capitale, bien supérieur à tous les bons Dieux de village.

L'impatience du père Ryo augmentait de minute en minute. Sa colère, tapageuse au début, devenait sourde. Il ne se donnait même plus la peine de formuler ses jurons entièrement. Il ne poussait plus que des grogne-

ments à peine articulés, dans lesquels la terminaison seule se faisait jour :

— D'NantesI d'NantesI

Tout à coup, le visage du bonhomme s'éclaircit.

Il venait d'apercevoir la petite. Elle accourait, rougissante, émue, se sentant en retard. Les côtés de sa coiffe, relevés par le vent, laissaient voir ses oreilles mignonnes. Ses cheveux châtain clair et frisés s'ébouriffaient sur son front dans la rapidité de sa marche.

— Que vous êtes bon, père Ryo, de m'avoir attendue ! Elle dit cela d'une façon charmante, en regardant le

vieux pêcheur avec deux grands yeux bleus pleins de reconnaissance.

— C'est bien! c'est bien! fit le patron en l'aidant à sauter dans la barque. Je te gronderai plus tard. Je n'ai pas le temps maintenant. Au large 1

La petite sauta lestement du poste dans la barque, et vint s'étendre sur un banc. Naturellement, sans coquetterie préméditée, elle prit une pose exquise : le coude appuyé sur le bordage du bateau, les jambes ramenées sur la banquette, et cachées sous les plis de sa robe noire, à moitié couchée, à moitié assise; elle était ravissante ainsi. Son profil animé, sa coiffe blanche, avec le retroussis d'étoffe particulier aux femmes d'Arzon, ses épaules, protégées par un petit fichu, se détachaient sur le bleu du ciel et rendaient la silhouette de l'enfant tout à fait pittoresque et charmante.

J'AI TL'E MA FEMME 4o

Cependant, le bateau suivait le chenal. Assis à l'arrière du bateau, près du père Ryo, qui tenait la barre et manœuvrait Técoute, Tétranger regardait tour à tour la jeune fille et le paysage. On sortait du canal. Les bois verts de Conleau venaient d'apparaître.

Lapasse franchie, un panorama magnifique s'offrit aux regards du voyageur. Le golfe s'élargit tout à coup. Jusqu'à Keruen, c'est une vaste rivière, un peu encaissée; au delà, c'est une petite mer: Morbihan, comme on dit dans la vieille langue bretonne. Cette mer a son archipel. Combien y a-t-il d'îles et d'îlots?

Sur cette question posée par l'étranger, Pierre répondit, comme la légende, qu'il y en avait trois cent soixante-cinq, autant que de jours dans Tannée.

Le père Ryo hocha la tète.

— Voilà quarante ans que je navigue dans le Morbihan, dit-il; j'en connais tous les coins, toutes les passes, toutes les roches, et je n"ai jamais trouvé que quatre-vingts îles en tout, quand j'ai voulu en faire le compte. Les trois cent soixante-cinq îles, c'est des histoires.

Tout en parlant, le père Ryo ne négligeait pas la manœuvre. Attentif à la toile et à la barre, il mettait à profit le vent et le jusant. Dans les bordées que faisait le bateau, il dépassait d'autres barques remplies de femmes et de filles revenant du marché. L'aspect de ces embarcations était vraiment très agréable,

surtout de celles qui se rendaient à Tile d'Arz. L'ile d'Arz a la réputation de posséder les plus jolies filles du département. La race y est fort belle. De beaux yeux, des traits réguliers, un teint que le hâle épargne par on ne sait quel privilège, des tailles avantageuses, tels sont les caractères distinctifs de cette heureuse population. Leur costume fait admirablement ressortir ces qualités. La coiffe des femmes est moins raide que dans certaines parties de la Bretagne. Les rebords arrondis flottent gracieusement et se rejettent en arrière à la moindre brise, dégageant Foreille. Les fichus de couleur et les devantiers de soie tranchent aussi très heureusement sur la robe et le corsage noirs et garnis de velours.

— Le Monsieur ne sait peut-être pas, dit Pierre...

— Quoi? fit Ryo.

— L'usage de l'ile d'Arz.

— Quel usage?

— C'est les filles qui choisissent leurs maris, et non les garçons qui font les demandes en mariage.

Au mot c( mariage », l'étranger tressaillit.

— Qu'est-ce que tu veux que ça lui fasse, au Monsieur? Au lieu de bavarder, tu ferais mieux de prendre l'aviron. Voilà le vent qui mollit.

S'adressant à la petite passagère, Ryo ajouta :

— Tu te crois quitte, tu te trompes; tu m'as fait enrager, il me faut une compensation : tu vas me chanter quelque chose.

— Que voulez-vous que je chante ?

— Ce que tu voudras.

— Le cantique d'Arzon, dit une femme.

Sans se faire prier davantage, la petite commença :

Sainte mère de Marie, Par un miraculeux sort, Vous nous conservez la vie Dans le danger de la mort.

— C'est un cantique à la bonne sainte Anne, fit Ryo. L'étranger avait écouté ces quatre vers, qui forment

le refrain, avec un certain intérêt. La voix de la chanteuse était fraîche et bien timbrée. Ce chant très simple, sur l'eau, au milieu d'un paysage admirable, semblait lui causer une satisfaction morale très sensible. Cette âme, que nous avons vue indifférente aux bruits de la ville, à la comédie du marché, se réveillait évidemment dans la compagnie des braves gens qui l'entouraient et devant le spectacle de la nature. Un intérêt nouveau se peignit dans les yeux du jeune homme quand il entendit le couplet suivant :

Nous avons été de bande Quarante et deux Aizonnois A la guerre dô Hollande Pour le plus grand de nos rois.

La guerre de Hollande, le plus grand de nos rois,

aller de bande, ces expressions excitèrent la curiosité de l'étranger. De quelle époque était donc ce cantique ? Il écoula plus attentivement :

Ce fut de juia le septième Mille six cent septante et trois Que le combat fut extrême De nous et des HoUandois.

Les boulets comme la grêle Passaient parmi nos vaisseaux, Brisant mâts, cordages, vaile, Et mettant tout en lambeaux.

— Voici l'ile aux Moines, fit Ryo en indiquant de la main une terre qui apparaissait à l'horizon. La petite continua :

La merveille est toute sûr.f.

Que pas un homme d'Arzon Ne reçut la moindre injure De mousquet ni de canon.

— Allons, bon I dit-elle, je ne me rappelle plus la suite.

— C'est dommage ! ût l'étranger.

— C'est que toute la bataille y est contée. C'est le plus beau que j'ai oublié. Il y a un couplet où l'on dit qu'un homme d'Arzon ayant changé de place, celui qui le remplaça fut aussitôt atteint par un boulet. L'Arzounais — c'est effrayant — eut l'épaule et les deux

jeux tout couverts de la cervelle de ce pauvre malheureux.

— Petite, il faudra repasser cela pour le pèlerinage.

— Ce cantique est très curieux, dit l'étranger ; pourrait-on s'en procurer une copie ?

— Oui, dame ! répondit la jeune fille. Si vous voulez venir chez ma grand'mère, je vous le prêterai.

— Merci, j'accepte avec plaisir.

— Bonne petite fille ! ajouta Ryo.

Et, se tournant vers l'étranger, il ajouta à voix basse :

— C'est brave, c'est gentil. Telle que vous la voyez, cette gamine de quinze ans gagne sa vie et celle de sa grand'mère. Et c'est dur ici. La journée d'une femme se paye sept sous, c'est le même prix pour celles qui travaillent la terre que pour celles qui font de la couture. C'est à peine si la bonne vieille peut se tenir debout. La petite suffit à tout.

— Elle n'a plus son père ?

— Le père est mort de la fièvre jaune, au Brésil. C'était un bon matelot. La mère est morte aussi, il y a deux ans. La petite est orpheline.

— Comment s'appelle-t-elle ?

— Lucie Le Mironnet.

Au nom de Lucie, l'étranger ne put retenir un tressaillement. Son visage pâlit légèrement.

— Vous avez le frisson, dit Ryo. Dame ! le vent fraîchit. Mais nous n'en avons plus pour longtemps. Voyezvous la pointe de ce clocher là-bas ? C'est l'égUse d'Arzon, et voici le port de Kerner.

Le voyageur ne répondit pas.

Quelques instants après, la barque du père Ryo entrait dans le port de Kerner, ou, pour être plus juste, accostait, au fond d'une petite anse, la mauvaise jetée qui sert de quai de débarquement.

Pierre Le Quellec sauta le premier à terre ; après avoir amarré le bateau, il offrit son aide aux passagers pour descendre.

Les femmes mirent pied à terre l'une après l'autre, emportant avec elles les paniers pleins de provisions, les objets de ménage achetés à la ville. Le débarquement effectué, on régla la question d'argent. Il y eut, au fond des poches, un bruit de gros sous, remués et retirés un à un, péniblement, à regret, puis les inévitables contestations.

— Trois sous, pour transporter un paquet dé balais I Père Ryo, vous n'y songez pas, dame !

— Si, dame! c'est le tarif.

Vint le tour du comte.

— Combien vous dois-je ?

— Comme les autres.

— Combien payent les autres ?

— Dix sous.

Le comte tendit au père Kyo une pièce de deux francs. Et, comme le vieux matelot cherchait de la monnaie :

— C'est inutile. Avec le reste vous boirez un peu de vulnéraire à ma santé.

Lucie Le Mironnet, était restée la dernière. Elle s'approcha du vieux passeur.

— Et moi? fit-elle.

— Toi, petite, tu passes par-dessus le marché. Est-ce que tu pèses seulement ? Garde tes sous, mignonne. La journée est bonne pour moi aujourd'hui. Je ne veux pas te prendre ton argent.

— Mais...

— Le monsieur a payé pour deux, va.

Lucie remercia vivement le père Ryo ; puis, s'approchant du voyageur :

— Si vous désirez avoir le cantique d'Arzon, venez chez ma grand'mère. C'est tout près d'ici. Cela ne vous dérangera pas de votre route. Il faut passer devant la maison pour aller à Port-Navalo.

Le jeune homme eut un mouvement d'hésitation. Depuis qu'il avait appris le nom de l'enfant, il était retombé dans la mélancolie noire, que le début de la traversée, et que la chanson pieuse avaient un moment dissipée. Cependant la jeune fille insistait si doucement qu'il était impossible de la repousser, sans paraître brutal et mal élevé. Il se laissa donc entraîner.

o2 J'AI TIE MA FEMME

Marchant derrière Lucie, il gravit le raidillon qui va de la baie au village el traversa deux ruelles, sur le bord desquelles les maisonnettes s'étaient crroupées sans ordre et sans alignement.

— Nous voici arrivés, fit la petite en poussant une façon de porte basse, qui démasqua un couloir blanchi à la chaux. J'entre la première, pour annoncer votre arrivée.

La grand'mère était assise près du feu, sur un escabeau, courbée, ridée, très pâle. En voyant un étranger, un monsieur, entrer dans la salU, elle fit un effort pour se lever. Effort vain. Le comte l'empêcha de le renouveler.

Cependant la petite racontait à la bonne vieille comment elle avait fait la connaissance du monsieur, dans la barque du père Ryo, et pour quel motif elle l'avait invité à venir. Maintenant, elle allait chercher le cahier sur lequel elle avait copié le cantique d'Arzon. Mais où était-il? dans quelle armoire? dans quel coin?

— Monsieur nous fait bien de l'honneur, dit la grand'mère ; c'est bien de venir voir les pauvres gens et de n'être pas fier. Ma fille, avant toute chose, tu devrais faire du café. Le Monsieur doit en avoir besoin. Quand on vient de la mer, il faut boire chaud.

— Je n"ai besoin de rien; je vous remercie.

— Si, si, un peu de café, reprit la bonne vieille.

J'AF TrÉ MA FEMME 53

Nous sommes bien pauvres ; mais nous savons ce qu'on doit à ceux qui nous visitent.

L'étranger était assez au courant des mœurs bretonnes pour savoir qu'il ne pouvait plus refuser ce qu'on lui offrait, sans faire injure à ces pauvres femmes. Dans ces villages primitifs de Bretagne, l'hospitalité se pratique encore largement et noblement. Tel pauvre diable, qui n'a pour meubler sa cave qu'un méchant pichet de poiré, vous obligera à en boire la moitié avec lui, si vous pénétrez dans sa hutte. Tout est sacrifié en l'honneur de l'hôte que Dieu envoie.

Pendant que Lucie, se conformant au désir de sa grand'mère, préparait les bols, apportait le pot de cassonnade et mettait sur la table des fourchettes d'étain en guise de petites cuillers, la bonne vieille causait avec ce ronronnement, ces retours sur la phrase déjà dite, ce vagabondage de l'esprit et de la parole, qui sont particuliers aux vieillards et aux enfants. Elle avait entamé le chapitre de ses malheurs : son mari, mort à la mer; ses trois fils, morts aussi à la mer. Elle disait cela simplement. On voyait que, pour elle, ces drames si poignants, si aigus à la première heure, tout en restant une des préoccupations de sa pensée, n'avaient plus autant de prise sur son âme émoussée par l'âge. D'ailleurs, elle ne se plaignait pas trop. Sa petite-fiUe n'étaitelle pas là? Une vraie femme par le courage et le mérite. Elle ne tarissait pas d'éloges sur son compte.

Puis, après avoir tout dit, elle commença à poser des questions :

— Je voudrais bien savoir le nom du bon monsieur qui est venu nous rendre visite.

L'étranger hésita un moment avant de répondre. La question l'embarrassait.

Puis, prenant tout à coup son parti :

— Je m'appelle Jean Lecomte, dit-il.

— Vous êtes capitaine ? ça se voit.

Capitaine? c'est le grand titre sur tous ces points de la côte. Etre capitaine, avoir à soi un bâtiment, cela constitue l'idéal, le rêve de fortune ambitionné par tous ■les gens de mer. Pour les femmes, le capitaine redouté, obéi, servi par leurs pères, par leurs maris, par leurs fils, est presque une personnalité auguste. Le capitaine leur fait l'effet d'un roi. C'est le détenteur de l'autorité, de la toute-puissance.

Jean Lecomte n'essaya pas de détromper la bonne femme ; il eût fallu pour cela entreprendre de trop longues explications, ouvrir à son esprit des horizons inconnus, employer des mots incompréhensibles pour sa simplicité. D'ailleurs le café était prêt. Il le but sans sourciller et déclara qu'il était excellent.

Peu après, Lucie parvint à retrouver le fameux cahier égaré.

— Emportez-le, dit-elle. Vous me le rapporterez quand vous passerez par ici.

J'AI TUE MA FEMME 5o

M. Lecomte prit congé des deux femmes, profondément touché par la cordialité de leur accueil et par le spectacle de l'affection qui unissait ces deux cœurs, derniers survivants d'une famille de braves gens. Lucie le conduisit jusqu'à la sortie du village.

— Voici votre route, dit-elle. Vous n'avez plus qu'à la suivre tout droit. Port-Navalo n'est pas bien loin.

Le chemin que suivait le voyageur s'étendait entre deux petites haies vives, ondulant, avec les dépressions du sol, au milieu d'une campagne nue. Dans la presqu'île de Rhuys, la mer ne permet pas aux arbres de s'élever. Le vent du large remplit l'office d'émondeur. Toute branche qui pousse droit est brisée. Il faut que l'arbre rampe.

En quelques minutes, le voyageur eut atteint le bourg d'Arzon, chef-lieu de la paroisse ; Arzon, où se trouvent l'église et la mairie, communes à Kerner, à Port-Navalo, au Petit-Mont et au Monteno. La presqu'île se rétrécit depuis Saint-Gildas de Rhuys jusqu'à Arzon, qui se trouve baigné à la fois par l'Océan et par le Morbihan. Au delà d'Arzon, elle forme une sorte de patte d'oie rocheuse, dont chacune des lignes porte un petit village ; à gauche, Kerner et le Monteno, sur deux caps; adroite, le Petit-Mont et Port-Navalo, sur deux autres caps. De ces quatre hameaux, le plus important est Port-Navalo qui possède une vraie jetée, une façon de rade et un phare faisant face à la presqu'île de Quiberon et au si-

o6 J'AI TFE MA FEMME

gnal sémaphorique deLokmariaquer; Port-Xavalo, pays sauvage battu des vents, ignoré des touristes, Port-Navalo, qui n'a qu'une auberge, la Descente des toyageurs^ et, dans cette auberge, que deux lits babitables dans deux chambres qui se commandent.

Jean Lecomte — ou pour mieux dire, le comte Jean de Feutray, qui avait jugé opportun de dissimuler son nom — connaissait toutes ces particularités. Ayant traversé autrefois ce pays perdu, il avait gardé le souvenir de ces landes tristes, de ce coin de terre jeté entre rimmensité des cieux et des mers. C'était bien là l'asile qu'il cherchait pour fuir le monde, pour se fuir lui-même, pour vivre comme peut vivre un honnête homme sur lequel pèse Tépouvautable souvenir d'un meurtre.

Précisément, quand le comte Jean de Feutray arriva à Port-Xavalo, un négociant de Vannes, qui avait installé à la Pointe, quelques années auparavant, une confiserie de sardines, renonçait à continuer son industrie dans ces parages, et mettait en vente une maison assez spacieuse qu'il avait fait construire pour lui près du phare, et deux hangars qui pouvaient facilement se transformer en écuries. On ne pouvait pas mieux trouver. En deux jours, le marché fut conclu, le contrat signé et le prix de la vente acquitté.

Le comte mit, dès le lendemain, les ouvriers dans la maisonetprocédaàuue installation définitive de sabibhothèque, qu'il fit venir de Paris, de ses meubles, de ses

tableaux, de son piano, tous objets que les habitants du pays regardaient au passage avec des yeux étonnés.

Tandis que le comte croyait s'installer avec une grande simplicité, les habitants de Port-Navalo, ignorant le luxe de la vie moderne, le considéraient comme un Nabab des Mille et une Nuits. Il éclipsait tous les capitaines connus et inconnus, jusqu'à ce fameux Jean Lecallec dont la légende défraye les causeries du soir. L'étonnement du pays augmenta encore le jour où l'on vit arriver trois beaux chevaux, deux de selle et un de trait, qui prirent place dans l'écurie du comte. Peu de temps après, ce fut le tour de cinq chiens superbes.

Quant au personnel, il se composait d'une vieille cuisinière, d'un domestique et d'un garçon d'écurie chargé aussi du chenil. Ces trois personnes suffisaient à la besogne, c'est-à-dire à l'entretien de la maison et du jardin. Le comte leur adjoignit beintôt deux hommes, deux solides marins de Belle-Isle, qui se trouvèrent trop heureux, moyennant deux cents francs par mois pour eux deux, de former l'équipage de la Moîieite, l'un des meilleurs bateaux-pilotes, acquis parle comte de Feutray.

Du jour où cette organisation fut terminée, Jean Lecomte mena une existence particulièrement active et mouvementée. Sa nature ardente, son tempérament de feu, la vigueur de ses vingt-cinq ans lui faisaient une loi de dépenser quotidiennement ses forces dans des exercices violents. En lassant le corps, il s'efforçait de calmer.

de tuer même sa pensée ; car, pour lui, penser c'était souffrir.

Tantôt il partait à cheval, sur la plage, et galopait plusieurs heures durant, soit du côté du vieux château de Sucinio, soit du côté de la butte de Tumiac. Tantôt, un fusil sous le bras, les guêtres aux mollets, il parcourait les genêts de la côte, accompagné par deux de ses chiens. Mais son occupation favorite était la promenade en mer; il se plaisait à mener la rude vie du marin, en compagnie de ses Bellislois, dont il eut bien vite conquis le dévouement et l'admiration par son courage à toute épreuve et par sa bonté naturelle. Le comte, qui eût évité comme un fléau la société des hommes de son monde, se sentait presque heureux dans la vie commune et resserrée du bord. La simplicité d'âme, la loyauté, l'énergie de ses matelots, leur intrépidité les lui faisaient estimer et aimer. Avec eux. il s'abandonnait. Il causait, certain que la conversation resterait à fleur de terre et de mer, et ne s'élèverait jamais dans les régions plus hautes des sensibilités raffinées.

Les excursions de la Mouette ne se bornaient pas à de courtes promenades en mer, arrêtées par la tombée des nuits. Souvent elles duraient plusieurs jours. Toutes les îles de l'archipel breton, depuis le rocher de Moëban jusqu'à Houat, jusqu'à Hoedic. jusqu'à Belle-Isle, furent successivement explorées par Jean Lecomte, qui bientôt ne se contenta plus de ces voyages platoniques

et fit de ia Mouette un bateau de salut toujours prêt àcourirau secours des navires en détresse.

Le temps efface tout, dit-on. Le temps seul n'aurait pas effacé le souvenir effroyable qui accablait le comte de Feutray. Le temps eût fait, en peu de mois, de ce jeune homme un vieillard précoce. Peut-être même, s'il n'eût compté que sur le temps pour adoucir sa peine, le meurtrier de Lucie serait-il mort accablé sous le poids de ses regrets et do ses remords. La certitude d'avoir pour soi le droit écrit, quand le droit écrit n'est pas le droit moral, ne peut jamais donner l'apaisement de 1 ame. Acquitté par ses juges, le comte n'était pas acquitté par sa conscience.

Cependant la rude vie physique qu"il menait à Port- Navalo. la lutte constante avec les éléments, la fatigue du corps sans cesse renouvelée, parvinrent à émousser dans une certaine mesure la peine du comte. Ce qui contribua beaucoup aussi à lui procurer un calme relatif, ce fut le bien qu'il fit autour de lui, sans ostentation, sans tapage.

La bonne vieille de Kerner, la grand'mère de l'enfant entrevue dans la barque du père Ryo, fut naturellement une de celles qui se ressentirent tout d'abord de la générosité de Jean Lecomte. Il ne lui offrit pas d'argent. La meilleure aumône n'est pas celle qui se donne en gros sous ou en pièces blanches. Il fit plus et mieux

d'une manière indirecte et discrète. Par l'intermédiaire des religieuses du couvent d'Arzon il parvint à procurer à Lucie assez de journées pour qu'elle pût gagner honorablement sa vie.

A peu de temps de là, pendant une tempête, la barque du père Ryo chassa sur son ancre pendant la nuit et alla se briser sur les roches. Le comte apprit que le brave homme avait perdu son gagne-pain. Le lendemain matin, il monta à cheval et courut jusqu'à Kerner. Il trouva là le passeur désolé, sa femme et sa famille en larmes.

— Père Ryo, lui dit-il, je viens vous proposer une affaire. Vous avez perdu votre barque. Je vais en acheter une autre. Vous l'exploiterez, et vous me remettrez la part du propriétaire. Gela vous va-t-il?

Ce marché fut accepté, cela va sans dire, avec une explosion de joie et de rec(jnnaissance.

Quelques personnes trouveront peut-être les générosités du comte assez maigres. M. de Feutray, enagissant ainsi, mettait en pratique des idées depuis longtemps arrêtées dans son esprit. Il pensait que l'aumône donnée en argent est plus avilissante que profitable, que le secours qui pare aux premiers besoins ne doit être que le prélude de bienfaits d'un autre ordre. Il était sincèrement convaincu qu'en procurant du travail à un malheureux on lui rend doublement service, d'abord en lui permettant de gagner sa vie par lui-même, ce qui est pour les gens de cœur, une suprême satisfaction; ensuite en

lui épargnant l'humiliation, cruelle pour certaines fiertés, de recevoir l'aumône.

Pendant quatre années, JeanLecomte fut la providence de la paroisse d'Arzon.

En employant toujours les mêmes procédés discrets, il parvint à obliger toujours ceux que la mauvaise fortune et que le malheur atteignirent. Lui seul connaissait tous les bienfaits dont il était l'auteur. Et c'était pour son âme troublée une satisfaction profonde chaque fois qu'il avait fait quelque bonne action cachée. En étant utile, en étant bon, il lui semblait qu'il se réhabilitait un peu à ses propres yeux.

Mais tous ces moyens, toutes ces charités, toute l'activité de sa vie, n'étaient que des palliatifs insuffisants pour guérir complètement son mal. 11 y avait toujours pour lui des heures terribles, des heures oii la pensée reprenait ses droits : heures aiguës, heures fiévreuses. Dans ces moments, le comte envisageait la position douloureuse que le sort lui avait faite. Derrière lui, un passé taché de sang auquel il ne pouvait se reporter sans frissonner; devant lui, un avenir sans sourire, toute une existence à traîner sans un beau jour, sans une éclaircie.

— J'ai tué mon cœur, se disait-il,

Certes il croyait bien ne pas se tromper en parlant ainsi. Il semblait impossible à celte victime de la passion que la passion pût jamais s'imposer à lui. Or,

qu'est-ce que la vie sans l'amour ? C'est le néant ; c'est le désert aride, sans limites, sans le bouquet vert de l'oasis ; c'est la nuit sans astres. C'est le vide, en un mot, le vide affreux. L'homme ne vit que pour l'amour. Jeune, l'amour lui apparaît comme une espérance d'abord, comme une réalité bientôt. Et, si l'on voit parfois des vieillards heureux, c'est qu'ils ont beaucoup aimé et qu'ils ont dans le cœur une moisson parfumée ; àr^défaut des flem^s épanouies, ils contemplent en souriant rherbieii des souvenirs.

Aucune de ces perspectives ne s'ouvrait pour le comte. Pendant les quatre années qu'il avait déjà passées dans sa retraite, jamais il n'avait fait même un rêve inconscient d'avenir. Il lui semblait que la femme n'existait plus. Entre la femme et lui, il y avait ime mare de sang.

Il pensait de lui-même, comme les deux Yannetaises qu'il avait croisées le jom' de son arrivée à Vannes. Il était le corps sans âme de la légende, corps jeune, corps de vingt-neuf ans, plein d'ardeur, plein de force, plein de vitalité, corps rebelle qu'il dominait par des fatigues incessantes. Quant à son âme, elle avait été enterrée sans doute avec la morte. Le marbre lourd de la tombe l'avait étouffée.

Rien jusqu'ici du moins n'avait pu lui faire douter de la mort de son àme. Depuis le drame dans lequel il avait joué un si terrible rôle, jamais il n'avait éprouvé

un frisson ni senti battre son cœur. Rien ne l'avait ému d'une émotion douce.

Devant l'auberge de Govy, au fond de la petite baie où les marins de Port-Navalo viennent amarrer leurs barques, la côte s'abaisse légèrement et ménage entre la mer et la roche une façon de plage en sable jaune. C'est là l'endroit adopté par tous les enfants du pays pour leurs jeux, pour leurs poursuites, pour leurs rondes chantées. Il y a toujours sur ce point une vingtaine de marmots qui courent, qui roulent, qui rient au soleil. S'il est un spectacle souriant c'est bien celui de ces joyeux bébés, de cette troupe i\Te de soleil et de parfams d'algues, dont la gaieté est pareille à celle des oiseaux.

Jean Lecomte supportait péniblement ce spectacle qui eût charmé tout autre que lui. La vue de ces petites têtes blondes lui rappelait sa fille avec cruauté, celle dont il était le père, la petite fille blanche et rose, qu'il avait juré de ne plus voir. Il y avait des jours où les éclats de rire des enfants le faisaient pleurer.

Un matin du mois de juin 1869, Jean Lecomte partit à cheval de fort bonne heure, avec Tintention de faire, sur la côte, une de ces promenades enfiévrées qu'il aimait. Il se sentait, ce jour-là, sous une impression de mélancolie particulière. La furie d'une course sans but pouvait seule détourner l'accès de tristesse qu'il sentait venir.

Après avoir fait le tour du phare, dans les genêts, et côtoyé le port Jaune, il lança son cheval au galop dans la direction du Petit Mont, sur lequel s'élève encore aujourd'hui un tumulus celtique à demi effondré. De cette hauteur, on embrasse un panorama merveilleux : l'océan de Quiberon au Croisic, le Morbihan avec son archipel, et la presqu'île de Rhuys sur une vaste étendue. Arrivé au sommet du Petit-Mont, le cavalier s'arrêta un moment pour regarder l'horizon.

Au large passait lentement de lourds bateaux aux voiles déployées. Plus près de la côte, la barque d'un forhan^ qui revenait de la pêche, donnait une note rouge, vibrante, sur le vert sombre des eaux. Pendant quelques instants, M. de Feutray s'amusa à suivre des yeux la marche de ce petit pécheur. Quand il fut las de cette distraction, il fit tourner son cheval. Il se disposait à le lancer sur la lougue plage de Saint-Gildas, lorsqu'il aperçut, venant à lui, une amazone en robe noire.

L'animal que montait Tinconnue était de race, plein de fougue et d'ardeur, trop ardent même, car celle qui le montait paraissait ne plus pouvoir le maîtriser. Il menait le train vertigineux des chevaux emportés. Ne sentant plus le mors, il s'élançait en furieux, droit devant lui, bondissant par-dessus les obstacles, avec la ténacité des bêtes affolées. Sa course aveugle, pour peu qu'elle se prolongeât, devait amener la perte de la cava-

lière et de la monture. Elle aboutissait, en effet, au bord de la falaise.

Le comte de Feutray était trop expert en matière d'équitation pour ne pas voir, du premier coup d'œil, dans quelle affreuse situation se trouvait l'amazone. Evidemment cette femme courait à une mort certaine. Devant l'imminence du danger, il n'hésita pas une seconde. Enfonçant ses éperons dans le ventre de son cheval, il se précipita à la rencontre de l'inconnue. La distance qui le séparait d'elle était longue encore, plus longue que celle qui séparait la cavalière de l'abime. Allait- t-il donc n'arriver que pour constater le résultat de la catastrophe? Serait-il condamné au rôle de spectateur d'un accident aussi dramatique? Verrait-il cette femme s'engloutir devant lui? Non. Le corps en avant, excitant son cheval de la voix et du geste, lui labourant les reins de ses éperons, il obtint de la belle et excellente bête des efforts surnaturels, un galop de légende allemande.

Jamais il n'y eut de course plus rapide, plus furibonde cpe celle à laquelle le comte, bien secondé par sa monture, se livra pendant les quelques minutes nécessaires pour rejoindre l'amazone. Pour ne pas perdre une seconde, pour éviter toute manœuvre fausse, il s'était dirigé droit, non vers l'inconnue, mais vers le point de la falaise où la course de son cheval devait l'entraîner fatalement. Son calcul avait été juste. Il arriva au point

prévu en même temps que Famazone, qui venait en sens inverse, et il put, connaissant la solidité de sa bête, l'arrêter net au bord du précipice, en lui faisant accomplir un de ces beaux mouvements que nos officiers de cavalerie se font gloire d'exécuter dans les défilés de parade. La première idée du comte Jean avait été d'arrêter le cheval de l'inconnue. Il y renonça au dernier moment. C'eût été tenter l'impossible. Nulle force humaine n'était capable de retenir l'animal, pris de vertige et de folie, sur ce coin de falaise sans consistance, et qui faiblissait déjà sous le poids dont il était chargé.

Une seule chance de sauver l'amazone s'offrait encore; mais elle était terriblement audacieuse et dun succès bien peu certain. Cette chance dernière, M. de Feutray la tenta. Lâchant la bride, s'affermissant sur ses étriers, il se tint près du précipice et au moment où le cheval et la cavalière passèrent près de lui avec la rapidité de l'éclair, il se pencha, saisit brusquement Tinconnue à bras-le-corps et l'enleva de dessus sa selle. Pendant une seconde, il la tint ainsi suspendue audessus de l'abîme. Puis, par un nouvel effort, il ramena la malheureuse femme contre le cou du cheval qu'il montait et parvint ainsi à la faire descendre doucement jusqu a terre.

Il était temps que le sauveur intervînt. AiwÀ que le comte l'avait prévu, le cheval emporté, arrivé au bord

de la falaise, n'avait pu arrêter son élan. Ébloui par la vue de l'Océan, épouvanté par la profondeur de l'abîme qui s'ouvrait devant lui, il avait bien tenté de se détourner, de reculer ; il s'était cabré ; mais le sol avait cédé sous son poids ; un feston de terre s'était creusé sous lui, et l'animal avait roulé du sommet de la falaise jusque sur les roches aiguës, que couvrait à peine la blanche écume des premières vagues.

Quant à l'amazone, elle n'avait pas bougé de l'endroit où le comte l'avait déposée après son tour de force herculéen. Un peu pâle, elle regardait fixement le trou béant dont le bord effleurait la pointe de ses petits pieds. Toute autre se fût évanouie de frayeur et d'émotion à la pensée du danger couru, à la vue de l'abîme. Il ne semblait point cependant que tout cela l'eût mpressionnée outre mesure.

Le comte, qui s'attendait à la voir tomber sans connaissance, était descendu de cheval le plus rapidement possible pour lui donner ses soins, si cela était nécessaire. Il ne fut pas peu surpris de son attitude presque tranquille, et, comme elle ne parlait pas, il put l'examiner à son aise.

Cette femme était merveilleusement belle, mais d'une beauté étrange. Son visage, qui se profilait sur le bleu du ciel, accusait des lignes d'une pureté rare, des lignes fières et impérieuses. Ses cheveux épais et longs, un peu dérangés par l'infernal galop qu'elle venait de su-

b:r, ruisselaient, à demi dénoués, sur son épaule. On eût dit, avec les effets de lumière qui s'y noyaient, une cascade d'or rouge. Le nez était fin et délicat, l'arc de la bouche infiniment gracieux, le menton d'une forme exquise. Malgré la régularité des traits, ce visage n'avait cependant rien de la beauté froide des statues grecques. Si le corps de cette femme, dessiné avec précision, presque moulé par sa longue robe d'amazone, indiquait des formes sculpturales, la vie s'accusait trop vivement chez elle par la qualité des lè^TCS grasses et sensuelles, par le frémissement des narines aux ailes légèrement ouvertes, pour qu'on pût jamais la comparer à un marbre. Ce qui frappa surtout le comte Jean, ce furent les yeux de l'inconnue, ses grands yeux vert de mer, avec leur regard de sphinx, profond et impénétrable.

Pendant que son sauveur l'observait ainsi, l'amazone continuait à regarder, au fond de l'abîme, le cadavre de son cheval à demi caché sous les vagues. Une vive expression de mécontentement s'accusa sur son visage.

— Pauvre bétel dit-elle enfin.

Elle haussa légèrement les épaules et, se tournant du côté du comte Jean, elle fixa ses yeux sur lui d'une * manière assez impertinente. Puis brusquement, avec un très léger accent :

— Ai-je donc appelé à mon secours, monsieur?

— Non, madame; vous n'avez poussé ni un cri, ni un appel ; et j'admire. . .

— Alors, fit-elle en l'interrompant, si je ne vous ai pas appelé à mon aide, pourquoi êtes-vous venu?

Cette question était si imprévue, si bizarre, que Jean Lecomte se demanda un moment s'il ne se trompait pas, s'il avait bien entendu. Mais aucun doute n'était possible. Les paroles de la jeune femme résonnaient encore à son oreille.

Devant cette impertinence imméritée, le jeune homme sentit la colère gronder en lui. Comment I il avait exposé sa vie, il s'était dévoué pour cette inconnue, il l'avait arrachée miraculeusement à une mort effroyable, et c'était de cette façon qu'elle le remerciait I S'il n'eût écouté que son premier mouvement, il aurait tourné le dos à cette belle impertinente, sans plus se soucier d'elle, la laissant libre, si bon lui semblait, de sejeter duhaut de la falaise dans la mer, puisqu'elle paraissait regretter d'avoir été arrêtée dans sa chute. Libre à elle, après tout, si bon lui semblait. Mais il se contint. La bonne éducation du gentilhomme l'emporta sur sa mauvaise humeur.

Cependant l'amazone, impatiente, n'attendit pas la réponse qu'il allait faire.

— Vous vous imaginez, dit-elle, m'avoir rendu un grand service en me sauvant la vie ?

— Ma foi, non, fit-il, philosophiquement; mais, ajouta-t-il, aussitôt en souriant, je n'ai pas fmi.

Il appela son cheval, qu'il avait abandonné à luimême et qui, la bride pendante, allait et venait dans la lande, flairant les pointes des gênets. L'animal accourut aussitôt près de son maître.

— Si j'en juge par le train que vous meniez tout à l'heure, vous devez être fort loin de chez vous, madame, dit alors Jean Lecomte ; vous ne pouvez rentrer à pied. Veuillez donc prendre mon cheval. Quand vous serez arrivée, vous lui rendrez la liberté, il saura bien retrouver le chemin de ma maison.

Tout en parlant, Jean Lecomte avait relevé l'une des étrivières, afin que Tétrier qui devait rester libre ne battît pas les flancs du cheval. L'étrangère, en écoutant le comte et en le voyant faire ces préparatifs, avait changé de physionomie. La discrétion de son sauveur, ses paroles parurent avoir exercé sur elle une impression favorable. Elle accepta, sans mot dire, l'offre qui lui était faite, s'aida même du bras du comte pour sauter en selle ; puis, souriant avec la meilleure grâce du monde :

— Pour cette fois, dit-eUe, merci !

Sur ce mot, elle rendit la main à son cheval et s'éloigna rapidement.

Jean Lecomte la suivit longtemps des yeux.

Cette femme si belle, entrevue pendant quelques instants seulement, et dans des conditions aussi étranges, avait produit sur lui une impression plus profonde qu'il ne se l'imaginait lui-même. Il se croyait simplement

intrigué par la vision de cette amazone blonde, et il se demandait curieusement quelle pouvait bien être cette inconnue.

C'était une étrangère, évidemment. Bien qu'elle parlât correctement le français, il y avait dans son accent des sonorités particulières que l'on ne retrouve dans aucune des vieilles provinces de France. Ce n'était pas une Anglaise, comme ses cheveux d'or et sa beauté auraient pu le faire croire tout d'abord. Italienne? Ellenel'était pas non plus. Espagnole? pas davantage, bien que les blondes de de Barcelone aient une renommée universelle, et qu'elle fût digne de partager leur gloire. L'accent léger qu'elle possédait n'accusait pas une origine méridionale. Il n'avait ni le rbytme, ni la saccade, ni l'harmonie qui chantent dans toutes les langues dérivées de la kngue latine. Cette femme appai^tenait évidemment à une race du Nord.

Une Russe ? — Peut-être.

A quel monde appartenait-elle ?

Au meilleur ou au pire, au demi-monde ou au monde et demi ? Car il en est des nuances sociales et des castes comnïe de toutes les choses humaines. Les extrêmes se touchent toujours. Entre la cocotte et la cocodette, il y a un abîme et une ressemblance. Tout bien examiné, le comte Jean conclut que son inconnue devait être plutôt une femme du mon'de qu'autre chose. Une courtisane eût été plus* polie, plus souple, plus effarée dans

le péril. Il n'appartient qu'aux mondaines extrêmement mondaines d'être aussi impertinentes à l'occasion.

Tout en faisant ces réflexions, le comte était resté à la même place, suivant des yeux la cavalière. Elle était déjà bien loin qu'il la regardait encore, perdu dans ses pensées. Plus M. de Feutray songeait à l'étrangère, plus il se sentait intrigué par le mystère dont elle était environnée. Ils n'avaient pas échangé dix paroles pendant leur courte entrevue, et cependant le comte en avait assez appris pour savoir que cette femme méprisait l'existence. Il l'avait arrachée à une mort certaine, par miracle, et elle avait paru un moment regretter de ne pas être tombée dans le précipice où elle eût été infailliblement broyée.

Quelles sont les causes qui font désirer la mort ?

Pour une femme, ce peut être la laideur repoussante et repoussée. Mais l'étrangère eût pu défier les déesses antiques et lutter avantageusement avec elles.

La misère ? — Mais le cheval de prix que montait l'inconnue, les détails de sa toilette, la coupe de sa robe d'amazone, qui trahissait la main d'une bonne faiseuse, et le parfum d'élégance qui se dégageait de toute sa personne ne permettaient pas de s'arrêter un seul instant à cette idée.

Une seule supposition restait donc à faire, et cette supposition donnait à l'inconnue un charme touchant de victime.

Victime de qui ?

Victime de quoi ?

Peu importaient les noms des acteurs et les détails du drame, qui avait *dù se jouer autour de cette femme. Ce qui était évident pour le comte, c'est que le drame avait eu lieu, et que cette belle amazone en était sortie le cœur meurtri et désabusé.

Entre la situation de l'inconnue et la sienne, il y avait trop de similitude pour que le comte n'en fût pas vivement frappé. Comme il comprenait maintenant l'étrangeté des premières paroles qu'elle lui avait dites 1 Aurait-il parlé autrement lui-même pendant les deux premières années de son séjour à Port-Navalo, alors que, dans ses courses folles, dans ses voyages aventureux, dans les tempêtes, il appelait, de tous ses vœux, la mort, la mort qui n'avait pas voulu de lui. Comme il excusait cette malheureuse dont il avait prolongé le martyre en prolongeant la vie.

Le comte s'était mis en marche. Il se dirigeait machinalement du côté de sa demeure, à petits pas, tout à sa pensée. Cette femme le préoccupait au plus haut point. Les souvenirs des quelques minutes qu'il avait passées près d'elle, lui revenaient en foule, un à un, avec toute la netteté des détails inconsciemment observés. Il la revoyait. Il l'analysait longuement.

Très belle ! De sa vie, il n'avait jamais vu de créature plus splendidement douée. Cette femme avait tout

pour elle : Texpression, la vie du regard, la finesse des attaches, la grâce exquise des contours. Elle avait dépassé la période ingrate où la femme, à l'état d'esquisse d'une œuvre d'art, s'ébauche en traits un peu secs, en angles trop vifs. Mais elle n'avait pas atteint l'âge fatal où les lignes arrondies du corps féminin se dénaturent et s'exagèrent. C'était une beauté digne de servir de modèle à un grand artiste, une beauté parfaite comme la Duchesse de Ferrare.

Les mains étaient divines. Sous les gants mignons qui les couvraient, le comte avait pu remarquer la finesse des poignets et la grâce des doigts effilés. N'avait-il pas vu, aussi, un très petit pied qui dépassait le bord de la longue robe ?

Une vision pareille était bien faite pour troubler l'esprit d'un solitaire de trente ans, séparé du monde depuis longtemps déjà, et réduit à ne voir que des paysannes hâlées par le vent de la mer et flétries avant l'âge par le rude travail des champs. L'apparition de l'inconnue réveillait en lui l'homme d'autrefois, le mondain, le gentilhomme galant et recherché. Les souvenirs de la première jeunesse revinrent en foule. 11 se rappela les idylles parisiennes de jadis, la préciosité charmante des causeries de bal, les valses coquettement accordées et fiévreusement daosées, les aveux murmurés aux oreilles des plus belles, les petits doigts baisés furtivement.

Évocation longue et troublante !

Que ce passé lointain était charmant! Qu'il eût été doux de le recommencer, de retrouver ces griseries du cœur, ces élans, ces intimités galantes! Qu'il eût été doux surtout de rentrer dans la vie avec un guide aussi séduisant que l'amazone ?

Brusquement, le comte s'arrêta, surpris de l'entraînement que sa pensée avait subi, effrayé par le tourbillon d'idées roses qui s'offraient à son imagination. A quoi donc songeait-il ? — Recommencer, revivre, croire l'amour encore possible! — Ne devenait-il pas fou? Est-ce qu'il lui était permis, à lui, de faire de pareils rêves ? En admettant, qu'il fût assez déraisonnable pour vouloir reparaître dans le monde, quelle femme consentirait jamais à écouter un homme comme lui ? Son nom, si tristement célèbre, devait faire horreur aux moins délicates.

Sa mélancolie noire le reprit avec plus de violence que jamais. La tristesse qu'il avait si longtemps combattue et écartée de son âme s'imposa à lui, plus âpre, plus sombre, plus douloureuse. Oh! pourquoi la fatalité lui avait-elle ménagé celte rencontre imprévue! La vue de Tamazone avait suffi pour renouveler toutes les plaies de son cœur. Tous ses efforts pour conquérir un peu de calme, un peu de tranquillité d'esprit, avaient été annulés en une seconde, et de quelle manière! Par l'apparition d'un visage de femme.

Comme il maudissait Tétrangère. comme il la haïssait maintenant !

Quelle est donc la faiblesse du cœur humain, si les résolutions prises, les volontés les plus solidement arrêtées, ne résistent pas à ce simple fait : une femme qui passe?

Cependant, et bien qu'il eût pris le chemin le plus long", Jean Lecomte finit par arriver près de sa demeure.

A peine rentré, il se retira dans sa chambre, ferma sa porte et se jeta dans un fauteuil.

On ne le vit pas de la journée.

Pendant ces longues heures passées dans la solitude, le comte de Feutray vit défiler devant son imagination toutes les tentations humaines.

La légende du saint ermite, devant lequel apparaissent des beautés aussi surnaturelles que provocantes, se renouvela dans la petite maison de Port-Xavalo, en l'an de grâce 1869, avec cette différence que le comte Jean n'était ni saint, ni ermite. Vingt fois il fut sur le point de renoncer à ses résolutions de vivre à l'écart.

— Après tout, pensait-il, dois-je donc me condamner à l'isolement, renoncer à toutes les joies de ce monde, mener une existence de brute, parce que j'ai eu l'affreux malheur d'être trompé dans mon amour? Le meurtre que j'ai commis est-il donc vraiment criminel? Les hommes disent qu'il ne l'est pas. La justice humaine m'a absous. Pourquoi ne paraîtrais-je pas. fièrement

J'AI Tl'K MA FEMMF,

même, dans celle société qui m'a douné le droit de venger mon honneur dans le sang? Si ma femme était morte naturellement, si elle avait été enlevée à mon affection après une existence sans tache, malgré tous mes regrets, je ne me serais certes pas condamné à la vie que je mène ici. Est-donc parce qu'elle a été coupable que je dois gardersa mémoire etlarespecter, comme mon éloignement et ma tristesse pourraient faire croire que je la conserve et que je la respecte? Le crime n'est pas en moi. Il est à côté de moi. Il n'y a eu qu'une foute commise et non pas deux. La seule coupable a été punie. Le juge, qui a été la première victime, ne peut pas se condamner parce qu'il a fait justice.

Au milieu de ces raisonnements, la silhouette de l'étrangère revenait toujours comme une vision tentatrice.

Et cependant le comte de Feutray n'aimait pas encore cette femme.

Il n'avait pas ressenti, en la voyant, ce choc spontané que des générations, plus experles que la nôtre dans les choses de sentiment, ont si justement appelé le coup de foudre. S'il pensiitàcette étrangère plus qu'à une autre, c'est que le passé était devenu voilé et nébuleux pour lui. Sur le fond indécis de ses souvenirs, la seule figure qui pût se détacher avec précision était celle de l'amazone, vue le matin même dans le rayonnement de sou élégance et de sa beauté. Dans la lutte morale que se livraientenlui deux aspirations différentes, cette femme

représentait la vie moderne, la vie agitée et captivante des villes. Elle était pl-as allégorique que personnelle. Ce n'était pas une femme, c'était la femme.

Si peu personnelle qu'elle fût, sa personne jouait cependant un certain rôle dans le débat tout intime qui se déroulait. On pouvait la prendre pour exemple, pour type, et, d'après ce qu'elle penserait et ce qu'elle ferait, se rendre compte de ce que d'autres femmes de son monde feraient et penseraient.

En admettant l'hypothèse que M. de Feiitray fit la cour à cette étrangère, qu'arriverait-il'? Peut-être, ignorant la condition toute spéciale du comte Jean, accueillerait-elle d'abord ses hommages? Mais était-il digne d'un homme d'honneur, digne d'un galant homme, de dissimuler ses actes passés, de tromper une femme en lui donnant pour amant un meurtrier?

Son amant !

Mais si cette femme était mariée, quand bien même elle aurait la faiblesse de se donner à un autre qu'à son mari, était-ce au comte à profiter de sa faute? Pouvait-il pousser une femme à l'adultère, lui (|ui avait ])uni l'adultère par la mort ?

Non, non. Il fallait renoncer à tous ces rêves fous, un moment carressés. Gomme lady Macbeth, dans son cauchemar shakespearien, le comte ne pourrait jamais effacer de sa main l'infernale tache rougé.

Le jour commençait à tomber quand Jean Lecomte

sortit de ses rêveries. Il s'aperçut alors qu'il mourait littéralement de faim, et il sortit de son appartement. Le repas étaitprêt depuis longtemps ; mais les serviteurs, habitués àrespecter les singularités du maître, n'avaient pas osé l'en prévenir.

Jean Lecomte dina comme un ogre, assez heureux de sentir le va-et-vient de ses domestiques autour de lui. Il avait besoin de fuir sa pensée ou du moins de la porter sur d'autres sujets. Sur son ordre, son chien favori, Black, une superbe bête au poil lisse, noir et feu, fut admis exceptionnellement à prendre place à ses côtés. Au lieu de la lampe, des candélabres à six bougies furent allumés. Les pensées tristes ne résistent pas à la grande lumière. Balzac tuait ses mélancolies par l'éclat des lustres.

Le lendemain matin, le comte se réveilla dès l'aube. La journée s'annonçait superbement. Des fenêtres de sa chambre, Jean Lecomte vit la mer aussi unie, aussi tranquille qu"un lac : une mer étale, une mer d'huile, comme on dit au pays des oliviers. Pas la moindre brise. Mauvais temps pour les voiliers qui se dandinent sur place, sans avancer ni reculer, à moins que le hasard ne les jette dans un courant. Il ne fallait pas songer à faire sortir la Mouette, à moins de se condamner à une promenade de pêcheur à la ligne.

— Qu'on selle un cheval, dit Jean Lecomte.

Quelques instants après, le comte partait au galop,

selon son habilude. Au lieu de se diriger du côté du phare, comme la veille, il passa devant le poste des douaniers et traversa le village pour gagner la route d'Arzon. Une voulait pas, enlongeantla plage, s'exposer à rencontrer de nouveau celle à qui il devait de si dangereuses hésitations. Mais sait-on jamais exactement ce que l'on veut?

Arrivé au milieu du bourg d'Arzon, Jean Lecomte se trouva en présence de deux routes : l'une, celle de gauche, qui conduisait àKerner, c'est-à-dire à une impasse; l'autre, celle de droite, qui allait du côté de Sarzeau et de Saint-Gildas de Rhuys. Le cavalier, évidemment contrarié, fronça les sourcils. Aller à Kerner et en revenir, c'était l'affaire de dix bonnes minutes. S'engager sur la route de Sarzeau, c'était, suivant toutes les probabilités, aller au devant de celle qu'il voulait fuir.

Jamais la presqu'île de Rhuys ne lui parut aussi petite, aussi étroite, aussi étranglée qu'en ce moment.

— Ce n'est pas un pays, c'est un préau de prison pensa-t-il.

Puis, tout à coup, il lança son cheval. . . dans la direction de Saint-Gildas.

Mais il n'alla pas même jusqu'à Sarzeau ; à mesure qu'il s'avançait, il se sentait de plus en plus tourmenté. La même lutte morale, soutenue victorieusement la veille, recommençait. Un accès de colère mit fin à cette situation intolérable. Jean Lecomte, furieux contre lui-

même, tourna brusquement et ramena, ventre à terre, son cheval, vers la maison de la Pointe. Près du poste, il aperçut son pilote qui causait avec un matelot des douanes. Il l'appela :

~ Le Bilec !

Celui-ci accourut au plus vite.

— La Mouetta est-elle parée ?

— Oui, mon capitaine.

— Nous allons embarquer.

— Justement, la mer commence à descendre. Elle nous mènera, car il ne faut guère compter sur la brise aujourd'hui.

Peu de temps après la Mouette sortait à la godille des eaux calmes de Port-Npvalo et gagnait le large en s'aidant du courant.

Dans l'après-midi de cette même journée, si bizarrement commencée par le comte, le village de Port-Navalo fut révolutionné par un événement qui a laissé des traces profondes dans la population.

Les lavandières, qui battent et qui tordent le linge dans le petit bassin couvert adossé à la route d'Arzon, les lavandières, qui sont les filles les plus bavardes et les plus rieuses, les lavandières qui sont aussi les curieuses les plus curieuses du pays, virent arriver, sur des chevaux magnifiques, une belle dame accompagnée de deux beaux messieurs.

La dame, chose extraordinaire, avait sur la tète un chapeau d'homme, ou, pour être plus exact, un chapeau comme on en avait vu un, une fois, à un Parisien. A ce chapeau était attaché un voile qui voltigeait derrière elle. Sa robe, toute noire, était si longue, qu'elle descendait presque jusqu'à terre. La dame ne montait pas

son cheval à califourchon. Elle était assise de côté, et cependant elle ne tombait pas. Les deux messieurs qui lui servaient d'escorle, l'un à droite, l'autre à gauche, étaient très bien aussi ; ils avaient des moustaches. Ça ne devait pas être des marins. Du reste, l'attention du lavoir s'était bien vite détournée de ces deux personnages accessoires, pour se reporter sur un autre, le dernier de la cavalcade, et le plus hrau^ à coup sûr. Celuilà — c'est à n'y pas croire — avait de l'or à son chapeau Et quel beau costume ! Un uniforme tout vert, avec des boutons d'or devant et derrière, une culotte blanche en peau, et des bottes à revers jaunes. Jamais on n'avait rien vu d'aussi beau.

Du coup, tout le lavoir se sentit intimidé. Les chants cessèrent de résonner, et les battoirs de battre. .

-— C'est une reine, bien sûr, murmura une petite frisée.

— Le bel homme qui est derrière, c'est un de ses officiers, fit une autre.

— Un général, au moins, ajouta une troisième. Et toutes les fillettes ouvraient de grands yeux. Jamais lavoir ne fut plus stupéfaite Cependant la petite cavalcade s'était arrêtée.

— Qui de vous deux ira me chercher des renseignements, demanda l'amazone en regardant alternativement ses cavaliers.

— Vous persévérez donc dans vos intentions '? dit celui de droite.

— Pour VOUS punir de cette question, je vous retire ma confiance.

— Ah ! pardonnez-moi.

— Non, non; c'est à M. de Kersae que je vais confier cette délicate mission.

Elle fit une petite moue de reproche à son voisin de droite et se tourna vers son voisin de gauche, à qui elle adi'essa un gracieux signe de tète.

M. de Kersae fit tourner son cheval et s'avança jusqu'au petit mur de clôture du lavoir.

— Youdriez-vous me dire comment s'appelle ce pays? N'est-ce pas Port-Navalo?

Il y eut un moment de silence.

Le lavoir effaré n'osait pas répondre.

Enfin la plus hardie, la plus délurée, risqua, en rougissant, ces deux mots :

— lo, eutru (1).

— Oh ! oh 1 fit le cavalier. Vous parlez breton, mon enfant ?

— io, eiUru^ répéta la petite qui devint cramoisie.

— C'est bien dommage ; je ne comprends que le français et le basque. Enfin, merci toujours.

Et, renonçant à poser d'autres questions, il rejoignit l'amazone :

— Un échec complet pour commencer, lui dit-il.

(1) Oui, monsieur.

J'AI TUÉ Ma femme 8i)

On m'a répondu en celte. Je ne connais pas le celte.

— Allons toujours, fit l'amazone. Nous serons peutêtre plus heureux un peu plus loin.

La cavalcade traversa le village au petit pas, mettant en fuite une bande d'oies, des compagnies de poules et des grappes de gamins. Sur le pas des maisons, les parents se montraient à moitié inquiets, à moitié émerveillés.

— J'ai trouvé ! s'écria tout à coup M. de Kersac.

— Quoi donc ?

— Une idée.

— Quelle est votre idée?

— Une idée excellente !

— Vous me faites mourir d'impatience.

— Au lieu de donner le signalement du mystérieux inconnu que vous venez chercher, je pense qu'il sera plus pratique de donner le signalement de son cheval. Suivez bien mon raisonnement : il y a dans ce pauvre village beaucoup plus d'hommes que de chevaux, et je parierais que les chevaux y jouissent d'une plus grande notoriété que leshomm.es. Donc je demande : « Où est le cheval?... » et, le cheval retrouvé, je retrouve naturellement son maître. Quoi de plus simple?

— Rien, dit le second cavalier avec un malicieux empressement.

— M. d'Urgelles est un vilain jaloux qui voudrait en vain rabaisser votre mérite. Ne 1 écoutez pas et faites

comme vous venez de dire. Allez, monsieur mon aide de camp, jusqu'au bureau de renseignements que vous dites avoir trouvé et que je ne vois pas.

— Regardez ce mur, madame ; sur ce mur, il y a des lettres... peintes en jaune, je le regrette pour elles ; elles sont bancales, c'est un accident dont l'alphabet se consolera difficilement ; mais elles forment le mot : tabac. Je ne comprends pas : io ev.tru ; mais je comprends : tahac. De ce mot-là, je tire...

— En longueur..., insinua M. d'Urgelles.

— Non. Sur ce mot je tire à droite et je vous rapporte dans quelques instants les renseignements les plus détaillés sur la population chevaline de Port- Navalo.

En effet, M. de Kersac ne tarda pas à revenir, affectant l'air le plus triomphant.

— Eh bien? demanda l'amazone.

— Voici le résultat de mes recherches. Il n'y a, à Port-Navalo, que cinq chevaux : le premier appartient au boucher ; vilaine bête, — pas le boucher — robe gris sale, dents...

— Passez.

— Le second bucéphale est noir. Il va au moulin ; c'est le cheval du boulanger. Il rue des pattes de derrière, et se couronne des pattes de devant.

— Arrivez au numéro trois.

— Le numéro trois, le numéro quatre et le numéro

J'AI rri-: ma ikmmk 8T

cinq appartiennent à une seule et même personne, un jeune homme qui peut avoir une trentaine d'années.

— C'est lui! fitrinconnue. Son nom? Avez-vous demandé son nom.

— Je l'ai demandé. Il s'appelle : Lecomte.

— Le comte de quoi ?

— De rien. Pas noble du tout. Lecomte en un seul mot : Jean Lecomte.

— Où demeure-t-il?

— Nous n'avons qu'à suivre la route jusqu'à la mer et à prendre à notre droite. Sa maison se trouve de de l'autre côté du village, entre le poste des douaniers et le phare,

— Monsieur mon aide de camp, je suis très contente de vous.

L'amazone rendit la main à son cheval, qui prit le trot. Ses compagnons l'imitèrent. En quelques minutes, le village fut traversé et la cavalcade atteignit la grille delà maison qu'on avait indiquée comme étant celle de Jean Lecomte.

Le valet descendit de cheval et sur un signe de sa maîtresse agita la sonnette.

Au bruit, une vieille femme accourut, entr'ouvrit la porte et, apercevant les cavaliers, prit un air effaré du plus comique effet. L'amazone ne put réprimer un sourire en voyant, sur cette physionomie, la stupéfaction se peindre aussi naïvement.

— 11 paraît qu'on ne reçoit pas souvent du monde ici, dit-elle tout bas à M. d'Urgelles.

Cependant' M. de Kersac, qui était décidément le porte-parole de la petite troupe, interrogeait la vieille servante.

— C'est bien ici que demeure M. Lecomte ?

— Oui, damel mon bon monsieur.

— Est-il visible en ce moment ?

— Vous dites ?

— Je demande si Ton peut le voir, s'il est chez lui?

— Dame ! non. dame î

— Il est sorti '?

— Il est en mer, dit la bonne vieille. Il est parti ce matin, sur la Mouette, avec la marée.

— Savez-vous quand il rentrera? demanda l'amazone.

— Xon, dame ! ma belle dame. On ne sait jamais quand il rentre, notre monsieur. Il peut aussi bien revenir dans une heure que dans huit jours. Ça dépend de sa volonté. Cependant, comme il fait trop beau temps aujourd'hui, il se pourrait qu'on le revît bientôt. Il s'ennuie en mer quand il fait calme. La marée monte maintenant, elle va peut-être le ramener.

— Que décidez-vous? Qu'allez-vous faire? demanda M. de Kersac à sa jolie voisine.

— Attendre.

— Oh ! oh ! fit M, d'Urgelles. Est-ce bien vous qui

parlez ainsi, madame? C'est la première fois que je vous entends prononcer ce mot-là.

La vieille servante avait écouté la conversation.

— Entrez donc, dit-elle. Si mon maître ne vient pas, vous no perdrez rien à laisser vos chevaux se reposer un moment.

— Entrons, dit l'amazone. Aussi bien je ne serais pas fâchée de mettre pied à terre.

Les cavaliers descendirent de cheval et pénétrèrent dans le jardin.

D'un regard, l'amazone inspecta l'extérieur de la maison et le grand enclos fermé par une bordure de genêts. Bien que la végétation fût à ras de terre, à cause du voisinage de la mer, l'aspect de ce jardin était souriant. Çà et là, des massifs de tamaris montraient, parmi leurs feuilles pâles, des épis de fleurs d'un rose de chair. Avec les herbes rudes, qui peuvent vivre dans les plus arides terrains, des pelouses avaient été formées. Elles donnaient l'illusion d'un parc anglais très diminué de ton. Mais ce que le jardin offrait de plus curieux, c'était une série de corbeilles oii^ean Lecomte avait su réunir et grouper toutes les fleurs aventureuses et robustes que le hasard des vents acclimate dans les sables de la côte bretonne.

Transplantées dans un sol aride et ingrat, elles ne donnent plus ces floraisons luxuriantes, ces touffes superbes, ces merveilleux panaches fleuris, qui crois-

Page 1