‹ J'ai tué ma femmeChapitre 2 sur 4 · J'AI TIK MA I F. M M F · texte numérisé non relu

J'AI TIK MA I F. M M F

sent (le l'autre côté de TOcéan. Ce sont des exilées, qui luttent contre le climat, contre la terre. Leur croissance s'arrête à un pied du sol ; mais, dans leur tristesse, elles se parent encore des fleurs auxquelles nos yeux ne sont pas habitués.

L'amazone regarda en passant ces corbeilles étranges, ces fleurs rabougries et charmantes dont les tons et la maigreur rappelaient les bouquets semés par les décorateurs japonais sur l'or des laques et l'émail des porcelaines.

Cependant la vieille servante faisait les honneurs de la propriété.

— Donnez-vous la peine d'entrer dans la salle, disaitelle.

La salle, c'est ainsi qu'on désigne le salon dans l'ouest de la France.

— D'ici vous pourrez voir rentrer la Mouette.

— La Mouette ? fit M. de Kersac d'un ton interrogateur.

— C'est le bateau de notre maître, un beau bateaupilote, dame! Il a une coque-j^-erte bordée de blanc. De Brest à Nantes, il n'y en a pas un cj[ui le vaille.

On entra dans la salle fraîche et sombre, à cette heure chaude de la journée. La bonne femme s'empressa d'ouvrir les persiennes.

Avec le premier rayon de jour apparut aux visiteurs luie pièce meublée avec un goût exquis.

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Jean Lecomte partageait la passion, devenue si générale aujourd'hui, des curiosités, des meubles rares, des bronzes finement ciselés. Dans ses visites à l'hôtel Drouot, dans ses voyages, il avait recueilli des objets dignes de figurer dans une collection artistique. En abandonnant Paris, il ne s'était pas séparé de ces mille riens qui charmaient ses yeux et son goût. Il n'avait écarté que ceux dont la vue lui eût rappelé trop vivement le souvenir de Lucie. Ceci explique comment, dans un village perdu, il pouvait se trouver un salon ayant le cachet parisien le plus moderne, c'est-à-dire ayant le caractère d'un atelier d'artiste. Dans la salle, peuplée de meubles précieux, ornée d'un charmant fouillis de bibelots, décorée en outre par trois belles toiles de Rousseau, de Diaz et de Corot, on ne se serait jamais cru à Port-Xavalo.

Jean Lecomte, lors de son installation, avait de plus fait abattre un petit mur qui séparait autrefois la salle d'une autre grande pièce. A la place de cette séparation, deux belles tapisseries relevées à l'italienne, déroulaient des sujets mythologiques dans des encadrements de feuillages. La seconde pièce, ainsi rattachée à la première, était devenue la bibliothèque.

Avant de pénétrer dans la maison, MM. de Kersac et d'Urgelles, et peut-être aussi la belle amazone, croyaient avoir affaire à quelque hobereau de village ; l'examen de ce mobilier leur inspira à tous une certaine estime

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pour le maître du logis. L'homme qui avait ainsi fait disposer ces choses ne pouvait être qu'un homme du monde, un homme de goût.

— La voilà ! s'écria tout a coup la bonne vieille, qui était restée en observation devant une fenêtre.

— Qui ? quoi ?

— La Mouette, dame !

— Où cela?

— Tenez, madame, c'est le bateau qui entre dans le port. Il vient de tourner le Sans- Jour.

■ — Le San s- Jour?

— Oui, dame ! c'est comme cela qu'on désigne le phare, parce que sa lumière, voyez-vous...

L'amazone n'écoutait plus ; elle regardait le spectacle grandiose et charmant qui se déroulait devant elle. De la fenêtre où elle s'était posée, elle pouvait voir, à sa gauche, la mer immense avec les jeux de lumière que le ciel y faisait chatoyer. En face, la bande grise de la presqu'île de Quiberon, qui va en s'élargissant, en s'élevant, jusqu'au moment oii elle disparaît derrière les maisons de Lokmariaquer et les bois verts de Baden. Enfin, à ses pieds, la petite baie de Port-Xavalo, où quatre gros caboteurs faisaient escale, rangés en ligne, tandis que, la voile haute, Id. Mouette s'avançait coquettement.

— Quelle admirable vue ! s'écria M. de Kersac.

— Je cours au-devant du maître pour le prévenir, dit la bonne vieille.

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— Non, fit l'amazone. Attendez. Je préfère le surprendre.

La Mouette venait d'accoster la bouée qui lui servait de point d'attache.

Pendant qu'un des hommes de l'équipage amarrait le bateau, Jean Lecomte, conduit par Le Billec, gagnait le quai, dans une méchante coquille de noix.

L'amazone le vit gravir lestement les quelques marches creusées dans le roc qui menaient du bord de la mer à la porte de son jardin. Au moment où il pénétrait dans la cour, salué par les abois joyeux du chenil, la belle visiteuse fit un signe à la servante.

— Vous pouvez nous annoncer, maintenant.

La bonne vieille descendit les marches du perron aussi vite que le lui permettaient ses pauvres jambes, et courut au devant de Jean Lecomte :

— Notre maître, il y a dans la salle une dame et deux messieurs qui voudraient vous voir.

— Une dame ?

— Oui, et bien belle !

— Blonde?

— Oui, dame !

Jean Lecomte pâlit. Aux premiers mots il avait eu comme un pressentiment de ce qui arrivait. L'étrangère qu'il avait voulu fuir, l'étrangère dont la présence jetait son âme dans de si étranges perplexités, l'étrangère était chez lui!

De son poste d'observation qu'elle n'avait pas quitté, l'amazone put remarquer l'expression contrariée du visage de Jean Lecomte, ses sourcils froncés subitement, sa pâleur.

— Tiens ! fit-elle.

Le jeune homme se remit bientôt de son émotion. Le sort en était jeté. Il n'était plus possible de reculer.

— Allons ! dit-il.

Et il se dirigea résolument vers le salon. Dès qu'il parut dans l'encadrement de la porte, l'étrangère s'avança vers lui.

— Monsieur, lui dit-elle avec ce son de voix charmant qui était l'une de ses qualités naturelles, monsieur, vous devez avoir conservé de moi un fort mauvais souvenir.

— Mais, madame...

— Ne dites pas non. Depuis notre rencontre d'hier, rencontre providentielle pour moi, j'ai des remords. Je me suis si mal comportée envers vous, et vous vous êtes si galamment conduit envers moi! Aussi je n'ai pas voulu remettre à plus tard le plaisir de venir vous remercier comme j'aurais dû le faire dès la première minute de notre entrevue.

Il allait protester.

L'amazone ne lui en laissa pas le temps.

— Avant de continuer, dit-elle vivement, permettez-

moi de vous présenter MM. Paul de Kersac et Raoul d'Urgelles, deux de mes amis qui ont Lien voulu m'accompagner jusqu'ici.

Jean Lecomte s'inclina pour répondre au salut des deux cavaliers.

— Messieurs, dit-il, je me félicite du hasard heureux qui me fait faire votre connaissance, bien que l'un de vous ne soit pas tout à fait un inconnu pour moi. N'estce pas M. de Kersac que l'on a surnommé « le dernier chevalier ? s>

Quelques paroles pleines de cordialité furent échangées entre M. de Kersac et Jean Lecomte; après quoi :

— Me pardonnez-vous? reprit coquettement Fétrangère. Acceptez-vous la réparation que je viens vous offrir... devant témoins?

— Madame, je suis vraiment confus...

— Ne soyez pas confus et donnez-moi la main. Jean Lecomte prit la main de l'étrangère et la serra

discrètement. Mais la petite main ne se contenta pas de cette pression respectueuse.. Elle y répondit avec une énergie que le jeune homme dut imiter.

— Maintenant, dit-elle, que nous sommes amis, il n'est peut-être pas inutile de vous dire qui je suis. Celle que vous avez sauvée, monsieur, et qui vous en sera toujours reconnaissante, s'appelle la princesse Olga Digarine. Je n'entreprendrai pas de vous dire tous ses défauts; ce serait trop long. Vous en avez pu voir un

échantillon hier. Vous connaîtrez les autres à l'user; car j'espère que vous me ferez l'amitié de venir me voir. Je suis installée k Saint-Gildas de Rhuys et j'y resterai jusqu'à la fm de mon deuil...

— Tous avez perdu quelqu'un des vôtres, madame.

— Mon mari est mort, il y a dix mois, dit-elle. Et je me trouve bien seule sur cette plage, que j'ai recherchée cependant à cause de son isolement. M. de Kersac et M. d'Urgelles ont bien voulu s'arrêter quelques jours à Rhuys pour me tenir compagnie ; mais je ne veux pas abuser de leur galanterie. Ils doivent partir demain poui' continuer le voyage de Bretagne qu'ils ont interrompu à cause de moi. Vous m'avez déjà sauvée de la mort ; voulez-vous continuer votre œuvre en venant quelquefois, ou souvent, si la tâche ne vous parait pas trop rude, me sauver de l'ennui?

Jean Lecomte répondit, comme il le devait faire, qu'il vivait en sauvage, qu'il avait bien résolu de ne voir personne ; mais que ses résolutions ne pouvaient tenir en présence d'une invitation aussi flatteuse pour lui. Certainement, il ne manquerait pas d'aller à Saint-Gildas.

Sa réponse, un peu froide, un peu embarrassée au début, devint plus animée et plus chaude à la fin. En effet, tandis qu'il débitait ces banahtés, une pensée s'était emparée de son esprit et le dominait. Cette pensée lui était venue sur un mot de la princesse Olga : « Mon mari est mort depuis dix mois ! »

Veuve ! elle était veuve ! Entre elle et lui ne se dressait plus l'obstacle insurmontable : l'adultère. Il lui sembla qu'un horizon nouveau s'ouvrait pour lui. il n'allait pas jusqu'à espérer qu'il put être jamais préféré par cette femme. Son rêve ne s'égarait pas jusque-là. Pourtant il avait appris avec bonheur qu'il lui était permis, dans une certaine mesure, de ne pas regarder l'avenir comme absolument fermé.

Le reste de la visite se ressentit de la bonne impression que cette révélation avait faite sur l'esprit de Jean Lecomte. Il se montra tel qu'il était avant la dramatique aventure de la rue de Seine, c'est-à-dire très homme du monde, très affable, très galant. Il fit les honneurs de sa maison et de son jardin à ses hôtes avec une liberté d'esprit qu'il ne s'était pas sentie depuis bien longtemps. Il put sourire. Il était presque heureux.

Le moment vint où la princesse Digarine et ses compagnons durent prendre congé de Jean Lecomte. Les adieux furent pleins d'effusion. L'étrangère paraissait ravie d'avoir découvert dans ce trou de Bretagne quelqu'un à qui parler. M. de Kersac, conquis dès le premier moment par le compliment qui lui avait été adressé, multipUait les poignées de main et les protestations. Cela, du reste, convenait bien à son caractère méridional et naturellement expansif. M. d'Urgelles seul se maintenait toujours dans une réserve de bonne compagnie, ne donnant ni trop, ni trop peu.

La petite troupe de cavaliers traversa au galop Port- ISavalo et Arzon. Ce ne fut qu'après avoir passé le bourg que Tamazone ralentit l'allure de son cheval.

— C'est un homme charmant, dit-elle, comme si elle eût énoncé à haute voix la conclusion d'une suite de réflexions intimes.

— Je parierais que c'est un Parisien, ajouta M. de Kersac.

— Gomment 1 reprit la princesse, un homme comme lui. qui n'est ni vieux, ni laid, ni pauvre, a-t-il pu s'enterrer à Port-Navalo ? Ce n'est pas naturel.

— Pas naturel du tout !

— Quelle peut être la cause de cette misanthropie? Car il faut qu'il soit misanthrope pour...

— Vous croyez?

— J'en suis sm\ Avez-vous remarqué comment sa froideur a disparu peu à peu?

— Non, fit la princesse d'un air distrait. Il y eut un silence;

Olga Digarine reprit :

— Je voudrais bien savoir.;.

— Quel était ce jeune homme .'

Si c'est un grand seigneur, et comment il se nomme,

dit M. d'Urgelles, qui n'avait pas encore pris part au dialogue entre lamazone et M. de Kersac.

— Oui. Ce solitaire m'intrigue. C'est un homme rare. Si vous saviez quelle énergie il a dû déployer hier pour me sauver, alors que je me cro^^ais perdue et que j'avais déjà pris mon parti de mourir! Et aujourd'hui, au lieu d'apprendre avec un sentiment de satisfaction que j'étais venue chez lui, savez-vous que son premier mouvement — je l'observais, je l'ai vu — a été un signe de contrariété, presque d'effroi !

— Cela ne me surprend pas, dit d'Urgelles.

— Vous croyez donc que j'ai l'habitude de faire peur aux gens.

— Vous savez trop bien le contraire.

— Alors...?

— Ah!...

— Parlez donc.

— M. Jean Lecomte, reprit M. d'Urgelles en ménageant ses effets, ne s'appelle pas Jean Lecomte ; ce nom, sous lequel il se cache, n'est pas son nom, mais son litre...

— Vous le connaissez donc ?

— J*ai rencontré autrefois ce jeune homme dans le monde, et je l'ai revu dans un milieu et dans des conditions qui ne m'ont pas permis d'oublier sa physionomie.

— J'espère que vous n'allez pas arrêter vos révélations à ce début plein de promesses. Il y a une histoire sur cet original, n'est-ce pas*^

dOO J'AI TUE MA FEMME

— Une histoire terrible.

— Contez-la-nous.

— La voici en deux mots : le comte Jean de Feutray a tué sa femme.

La princesse ne put retenir un cri.

— lia tué sa femme !...

— Tuer une femme 1 s'écria M. de Kersac. C'est un misérable. Vous saviez cela, et vous ne m'avez pas empêché de lui serrer la main !

— Il y a une circonstance atténuante, reprit M. d'Urgelles. En même temps que sa femme, il a tué ou voulu tuer un homme...

— L'amant ?

— Oui.

— Puisque vous connaissez toute cette histoire, dit l'étrangère, eontez-nous-la en détail.

— Cela nous distraira de la monotoDie de cette route, horriblement droite.

— Placez-vous entre nous deux, dit Olga, et faisons prendre le pas à nos chevaux . Je ne veux pas perdre un mot à ce que vous allez nous dire.

— Je commence donc, fit M. d'Urgelles.

Alors il conta le drame de la rue de Seine, tel que le monde et la justice le connaissaient : Lucie surprise dans la chambre dun étudiant du quartier Latin ; la colère du mari et sa vengeance. Au premier Ijruit, hamant avait essavé de fuir...

— Le lâche! murmura M. de Kersac entre ses dents.

... Ne trouvant pas d'autre issue, il était parti par la fenêtre, et il avait tenté de gagner la maison voisine en se soutenant parles mains à la gouttière. Le mari avait tiré sur lui, dans l'obscurité, plusieurs coups de revolver. Une balle avait dû l'atteindre, car un cri déchirant fut entendu; mais — et c'est ici que le merveilleux com~ mence — on ne put jamais retrouver la trace de cet individu. Il a dû tomber sur le toit de la maison voisine. Sa blessure, légère, sans doute^ lui aura permis de s'introduire dans une mansarde, de gagner l'escalier et de s'enfuir. On n'a jamais su ce qu'il était devenu. La justice, qui le cherchait pourtant avec soin, n'a pas pu parvenir à le prendre. Ses parents n'ont pas eu de ses nouvelles ou n'ont pas voulu en donner. Quoi qu'il en soit, après avoir assouvi sa colère sur l'amant, le terrible mari avait tourné son arme contre sa femme, qui, parait-il, faisait tous ses efforts pour l'empêcher de tirer sur le misérable qui se sauvait...

— Pauvre femme ! dit M. de Kersac.

— Après avoir accompli ce second meurtre, le comte de Feutray resta agenouillé près du cada\Te de sa femme. Il était encore dans cette position quand on l'arrêta. J'ai suivi, à la cour, toutes les séances de ce procès fameux. Si vous n'aviez pas été à cette époque au fond de la Russie, ajouta M. d'Urgelles en s'adressant à la princesse, vous n'auriez pas manqué d'assister aux débats

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