‹ J'ai tué ma femmeChapitre 3 sur 4 · ru TUi: MA FEMMF · texte numérisé non relu

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de cette curieuse affaire. L'attitude du comte fut admirable. Il avait tué sa femme ; mais on sentait à ses réponses qu'il l'aimait encore. Sa tenue, les circonstances terribles dans lesquelles il avait agi et la lâcheté du misérable qui s'était sauvé, laissant sa maîtresse exposée sans défense à une mort certaine, exercèrent sur l'auditoire de la cour d'assises et sur le jury lui-même une telle impression que le comte Jean de Feutray fut déclaré non coupable.

— Parbleu 1 fit M. de Kersac, les jurés sont presque toujours mariés. En leur fournissant un aussi terrible exemple du châtiment qui menace les femmes infidèles, le comte de Feutray leur assurait au moins six mois de tranquillité dans leurs ménages. Ils étaient ses obligés.

— Ainsi le comte fut acquitté? demanda l'amazone.

— Acquitté, parfaitement acquitté. Mais il écouta le verdict d'acquittement comme il eût entendu un arrêt de mort. La vie lui était à charge. La trahison de sa femme l'avait frappé au cœur. Je me suis demandé plus d'une fois, depuis, ce que ce jeune homme de vingt-cinq ans pourrait devenir, ayant dans son passé ce drame sanglant. Le hasard m'a bien servi en me le faisant rencontrer aujourd'hui. Je m'explique maintenant — et vous vous expliquez aussi — la bizarrerie de votre sauveur, sa vie a l'écart, et enfin l'impression désagréable que l'annonce de votre visite a produite sur lui. Évi-

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demment, le comte, trompé par une femme, a pris en horreur toutes les femmes.

■ — Il doit être bien malheureux ! fit M. de Kersac ; mais, entre nous, il Ta bien mérité. On ne tue pas les femmes.

— Peut-être avez-vous raison, reprit ^I. d'Urgelles. Et vous, madame, que pensez-vous de tout cela'?

— Moi ?... Si nous faisions un temps de galop?

lin y avaitpas à insister. D'ailleurs, pour éviter toute nouvelle question, Tamazone avait fait prendre à son cheval une allure ([ui ne permettait pas de continuer la conversation commencée.

En ce moment la princesse Olga aurait voulu être seule. Elle avait hâte de rentrer, hâte de voir partir ses compagnons, qui, décidés à se remettre en route le lendemain matin, devaient prendre congé d'elle le soir même. Des pensées étranges se présentaient à son esprit, l'assiégeaient, l'obsédaient. Il lui fallait quelques heures de recueillement pour se remet tre du trouble où les révélations qu'elle venait d'entendre l'avaient plongée.

Celte femme, qui avait vu la mort de si près avec tant de tranquilité, qui avait presque regretté l'intervention de M. de Feutray, tant elle se sentait prête à mourir, était maintenant sous le coup d'une émotion intense qu'elle subissait sans la comprendre, mais qu'elle ne voulait à aucun prix laisser deviner. Son

énergie et sa fierté avaient dispara tout à coup, pour faire place à une inquiétude, à une préoccupation par lesquelles la princesse se sentait vaincue et amoindrie. Déjà, la veille, elle avait eu l'humiliation de se sentir moralement inférieure à ce gentilhomme chevaleresque qui l'avait sauvée et qui, blessé par elle, s'était si noblement vengé en lui rendant un nouveau service. Cette pensée Tavait occupée tout le jour et tourmentée une partie de la nuit, à ce point qu'elle avait voulu sans tarder se mettre en campagne pour retrouver son sauveur inconnu et pour réparer sa faute. Elle avait trouvé la veille que cet homme tenait déjà trop de place dans sa pensée, et voilà que les circonstances le grandissaient encore à ses yeux. Le récit que venait de faire M. d'Urgelles donnait à cette silhouette, déjà assez romanesque, un relief et un intérêt surnaturels. Ce Jean Lecomte, qui se vouait à l'obscurité, devenait un héros étrange et plein de contrastes. Homme de grande passion, victime de l'amour, poussé au crime par le sentiment de l'honneur outragé : rien de petit, rien de mesquin n'apparaissait dans cette existence. Tout autre que lui, sous le coup d'un pareil drame, se fût ou suicidé ou débauché. Il n'avait voulu subir aucune de ces deux chutes. Il était resté grand dans son malheur. Un intérêt poignant se dégageait de la vie de cet homme, dont elle ne connaissait ({ue trois phases : celle du meurtre, celle de la douleur, celle du dévouement.

Ce sang, ces larmes, et la gloire de son miraculeux sauvetage qu'elle ne pouvait, en conscience, refuser au comte de Feutray, composaient, par leur réunion sur une même personne, un liomme au-dessus des autres hommes, plus beau, plus brave, plus intéressant. Et cet homme n'était pas accessible. Il haïssait la femme. Il avait juré de ne plus aimer. L'attrait de Timpossible, attrait auquel ne résiste pas la curiosité féminine, ajoutait à cette figure une tentation de plus. Dans l'attitude du comte, dans sa retraite, dans son parti pris d'isolement, il y avait comme un déti jeté à la beauté des belles, au charme des charmantes, à l'amour des amoureuses.

Ne convenait-il pas de ramasser le gant? N'y avait-il pas un intérêt puissant à entreprendre la conquête de cet homme, et une grande gloire à le vaincre?

Voilà quelles étaient les pensées de la princesse Olga pendant que la cavalcade courait sur la route de Saint- Gildas. Et voilà pourquoi la princesse n'avait pas voulu répondre à la question de M. d'Urgelles. Comme l'amazone ne ralentit pas un seul instant l'allure de son cheval, la petite troupe ne tarda pas à atteindre le but vers lequel elle se dirigeait. Il était environ six heures du soir quand les cavaliers mirent pied à terre dans la cour de la maison louée par la princesse Digarine pour la saison d'été.

L'amazone se retira aussitôt avec sa femme de chambre, qui l'habilla pour le diner.

Pendant le repas, la conversation fut assez languissante. M. de Kersac en fit tous les frais. M. d'Urgelles, qui traversait toujours la vie en spectateur, répondait faiblement et observait beaucoup Quant à la Princesse, elle paraissait distraite, préoccupée, un peu triste même.

— Je ne suis bonne à rien aujourd'hui, dit-elle ; cette longue course à cheval m'a un peu fatiguée.

MM. de Kersac et d'Urgelles interprétèrent le sens de cette phrase de deux manières absolument opposées ; mais ils n'en conclurent pas moins tous deux qu'ils ne devaient p.as prolonger la soirée outre mesure. Ils l'abrégèrent, en conséquence, autant que les convenances le permettaient.

Dès qu'ils eurent fait leurs adieux, dès qu'ils furent sortis, le cigare aux lè\Tes, dans la direction de l'hôtel où ils logeaient, la princesse poussa un soupir de soulagement.

Quant à M. de Kersac, prenant le bras de son ami :

— Pauvre petite femme ! lui dit-il. Elle est morte de fatigue... Et puis, au fond, elle est très triste de nous voir partir. Elle va se trouver bien seule.

— Mon cher ami, répondit M. d'Urgelles, vous n'entendez rien aux femmes.

— Moi...!

— Tous les avez peut-être beaucoup vues; mais vous ne les avez certainement pas beaucoup regardées.

— Je ne suis pas philosophe.

— Je le suis, moi.

— Et que dit votre philosophie?

— Elle dit que la princesse Olga est folle da comte Jean.

— C'est impossible !

— En êtes-vous bien sûr ?

— Comment! elle aimerait cet homme qu'elle n'a vu que deux fois? Ils ne se sont pas dit plus de trois phrases hier, et leur entretien d'aujourd'hui n'a été qu'un échange de banalités.

— Elle l'aime.

— Je ne puis pas le croire. Je les ai bien examinés tous deux, et je vous assure que la princesse n'aime pas ce monsieur.

— Dites qu'elle ne l'aimait pas encore quand vous l'avez observée à Port-Navalo, et vous aurez raison.

— Alors son amour a poussé subitement ?

— Oui. Sur la grande route, et je crois que j'y suis pour quelque chose.

— Vous ?

— La princesse aime le comte depuis qu'elle connaît son histoire.

— Peut-être attribuez-vous à vos récits une influence un peu bien grande. Vous croyez donc qu'on peut faire naître l'amour en semant des légendes ?

— Pourquoi pas? L'amour existe toujours à l'état latent. Et il suftitde la moindre chose pour qu'il se développe»

— Je n'insiste pas. Seulement vous me permettrez de garder mon opinion première...

— Qui vous laisse au moins un peu d'espoir.

— Que dites-vous?

— • Voyons, mon cher, n'essayez pas de feindre avec moi. Quand je vous ai présenté à la princesse Digarine il y a quinze jours, vous l'avez trouvée charmante. De là à l'aimer, il n'y a pas loin, surtout pour vous, en qui la passion n'a jamais des racines bien profondes. Vous aimez Olga comme vous avez aimé d'autres femmes, à flem* de cœui\

— Si vous y tenez, je vous céderai plus volontiers sur ce point que sur le premier. Je trouve la princesse exquise, en effet; mais, quant à admettre qu'elle aime ce tueur de femmes, — jamais !

— La suite montrera qui de nous deux se trompe. Après un silence, M. de Kersac reprit :

— La soirée est splendide. Si vous m'en croyez, nous irons nous promener sur la plage et nous rentrerons le plus tard possible dans le pitoyable hôtel où nous campons.

— Vous voulez conter vos secrets aux étoiles? Je vous accompagnerai bien volontiers.

— Ce ne sont pas mes secrets que je veux conter, ce sont les vôtres, ou, pour être plus juste^ ceux de la princesse que jcvoudrais connaître. Vous m'avez promis depuis longtemps de me dire, par le menu, tout ce que

VOUS savez sur elle, quand roccasion s'en présenterait. L'heure ne vous semble-t-elle pas opportune ?

— Cela fera deux histoires que j'aurai contées aujourd'hui.

— Baste ! vous ménagez assez vos paroles les autres jours. Vous devez en avoir un trésor à prodiguer.

— Comme se sera un peu long, je vais allumer un autre citrare avant de commencer.

— Voici du feu.

— Vous n'ignorez pas, dit enfin M. d'Urgelles, que j'ai beaucoup voyagé. De tous les pays que j'ai visités, celui qui m'a le plus intéressé, celui où je suis retourné le plus souvent, c'est la Russie. Cet immense empire, ce colosse recueilli qui s'étend sur les trois quarts de l'Europe et sur la moitié de l'Asie, me parut un champ d'études précieux à exploiter. Différant des autres pays par ses mœm^s, par sa législation, par ses types, par son degré de civilisation, il piquait ma curiosité au plus haut point. Lors de mon premier voyage en Russie, bien avant l'émancipation des serfs, je pressentis que d'importants changements allaient être accomplis^ que la face des choses se modifierait considérablement dans un temps donné et que, de la force encore brute, et par cela même inféconde, dont les czars disposaient, ils s'efforceraient de faire une force intelligente et active.

Je conçus alors le projet de faire Le tableau de la Rus-

sie telle que je la voyais, et de fixer par un ouvrage réellement observé et sincèrement écrit la physionomie particulière d'un pays dont la transformation était imminente. En vue de ce travail considérable, je me fis accréditer auprès de tous les seigneurs russes qui pouvaient avoir quelques relations dans le monde parisien. J'obtins de mes amis les lettres les plus chaudes, et grâce à ces présentations cordiales, je me trouvai bientôt en relation avec les plus hauts personnages de Saint- Pétersbourg. Quand je les eus étudiés à la ville, sous leur aspect de citadins et de courtisans, je suivis dans leurs terres ceux avec lesquels je m'étais lié plus spécialement. Je n'ai pas besoin de vous dire que j'avais choisi avec soin mes amis parmi les types qui me semblaient les plus caractéristiques. Il me fallait des modèles pour étudier d'après nature.

— Et la princesse. .. '?

— Un peu de patience. Parmi les nobles russes qui m'invitèrent à aller chasser avec eux et qui m'offrirent l'hospitalité dans leurs châteaux, je trouvai des hommes d'une intelligence remarquable, qui gouvernaient leurs immenses domaines et leurs serfs en pères de famille, qui se montraient soucieux de ne pas laisser leurs intendants exploiter, pressurer les paysans; mais j'en trouvai aussi qui abusaient étrangement de leur autorité, qui considéraient leurs serfs comme des êtres bien moins dignes d'intérêt que leurs chiens, et qui dispo-

saient des biens et même des personnes de ces malheureux en véritables tyrans. Le plus terrible seigneur qu'il me fut donné de voir s'appelait le knyaz Ardatoff.

Un géant. Un honmie énorme, aussi grand que fort, taillé pour résister à toutes les fatigues, pour supporter tous les excès. Une belle tête, d'ailleurs, avant quelque chose du lion, mais sans l'expression de tranquillité grandiose J'avais vu Ardatoff à la cour. Il s'efforçait de se mettre au goût du jour; il avait adopté le maintien strict et formaliste que l'empereur Nicolas exigeait de ses officiers. Mais on sentait des révoltes terribles gronder en lui sous l'apparence froide et correcte qu'il essayait de se donner pour plaire à l'Empereur de fer. Cet homme ardent, doué d'un tempérament extraordinaire, était fait pour la vie libre, pour la guerre folle.

J'ai dit qu'il tenait du lion. A Saint-Pétersbourg, le lion se sentait dompté. La ville lui faisait l'effet d'une immense cage. Dès que je l'eus un peu observé, j'eus le plus vif désir de faire plus ample connaissance avec lui, et, s'il était possible, de le suivre dans son domaine, où j'étais certain de lui voir une manière d'être toute différente de celle qu'il affectait près du czar.

Je parvins assez facilement à pénétrer dans l'amitié du knyaz et même dans son intimité. Quandl'époque où la haute société russe va visiter ses terres arriva, Ardatoff ne voulut pas se séparer de moi.

Je vous fais grâce de notre voyage. Si jamais je publie

mon ouvrage, vous l'y trouverez tout au long. Qu'il vous suffise de savoir que le domaine du knyaz...

— Qu'entendez-vous donc par ce mot ?

— Knyaz est le seul titre russe indigène. On le traduit généralement par « prince » ; mais cependant, en Russie, il y a un abîme entre un knyaz et un prince. Il existe des centaines de princes et de princesses qui ne seraient pas admis dans la haute société russe. Le titre de knyaz, au contraire, n'est porté que par une vingtaine de familles, parmi lesquelles je pourrais vous citer les descendants de Rurik, de Ghedemin le Lithuanien, et des Khans et Murzi tartares..,

— Merci.

— Le domaine du Knyaz s'étendait entre le Volga et l'Oural, à l'est de Semara et de Bogoroslaw. Il avait la dimension et la population d'un petit royaume : un demi-million d'acres de terres et plus de 120,000 serfs mâles, soit à peu près 240,000 âmes. Une des grosses fortunes de la Russie. C'est aux pieds des monts Obehtcheissierts et sur les bords de la Diona, que les ancêtres d'Ardatoff avait bâti leur château. Château remarquable seulement par l'étendue des bâtiments ; rien d'artistique ; une suite de bâtisses sans goût et sans style. L'architecte n'avait été préoccupé que d'une chose : fournir le plus possible d'espace habitable. En cela, il s'était tout simplement conformé aux habitudes de ses seigneurs et maîtres, qui faisaient consister leur plus grand luxe

dans le nombre de leurs domestiques. Chez Ardatoif, j'ai compté jusqu'à cent cinquante di'orovnié, ou, si vous aimez mieux, cent cinquante serfs domestiques. Mais le mot domestique, tel que nous l'entendons, s'appliquerait mal à ces pauvres diables qui faisaient, il est vrai, le service de la maison, mais qui ne recevaient pas de gages, qui n'étaient pas libres de changer de maître, et qui pouvaient être battus, loués et vendus par leur seigneur, suivant son bon plaisir.

Vous me demanderez ce que faisaient tous ces genslà. Pas grand'chose. Sauf un certain nombre d'entre eux, qui avaient des attributions bien définies tels que musiciens de l'orchestre du knyaz, valets de chiens, cuisiniers, palefreniers, piqueurs, les autres ne contribuaient qu'à mettre du désordre partout. Avec son armée de valets, je n'ai jamais vu un homme si mal servi qu'Ardatoff. Aussi le knyaz entrait-il à chaque instant dans de terribles colères. Alors sortaient de sa bouche des kyrielles interminables de jurons, d'épithètes extravagantes, de menaces. Il ne parlait de rien moins que de faire « tondre la tète à tous ses gens », en d'autres termes, de les envoyer tous en Sibérie, comme son droit seigneurial le lui permettait. En fait, il se donnait quelquefois cette distraction, quand il était ivre. Tant pis pour le pauvre diable que la fataUté mettait alors en présence de ce terrible maître.

— Vous comprenez, me dit-il un jour que je lui pré-

sentais quelques observations à ce sujefc, quoi que je fasse, je ne peux pas me tromper. Je n'ai autour de moi que des voleurs, que des canailles. Je puis frapper dans le tas, au hasard.

D'autres fois, il battait ses gens. Les coups de poing, et Dieu sait quels poings il avait, et les coups de pied lui servaient d'avertissements préalables. C'était sa manière d'adresser des reproches aux serviteurs négligents ou paresseux.

J'avais voulu voir le lion déchaîné. Je le voyais.

Vilain spectacle, en somme. Le Knyaz vicieux et despote ne connaissait ni frein, ni morale, ni loi, quand il s'agissait d'assouvir une de ses trois passions dominantes : le vin, le jeu, les femmes.

Il m'a gâté Béranger et les petits poètes du dix-huitième siècle. Quand mes yeux tombent aujourd'hui sur une de ces poésies légères où « le vin, le jeu, les belles », servent de refrain, je revois immédiatement ce châtelain formidable avec ses honteuses ivresses, ses interminables parties de cartes et ses amours horriblement banales. En somme, son palais n'était qu'un bouge seigneurial, un mauvais lieu. Il fallait toute la patience dont je m'étais armé, tout l'intérêt que j'attachais à mon étude pour ne pas éclater vingt fois par jour et pour ne pas abandonner dans sa fange cet abominable personnage.

Je ne sais pas, du reste, s'il m'eût été bien facile de

m' éloigner. Le knyaz avait besoin de moi. Il lui fallait un compagnon. Il n'aimait pas boire seul, il ne pouvait jouer sans un partenaire, et il éprouvait un plaisir étrange à montrer ses maîtresses. Or, dans ce pays perdu, il ne fallait pas compter sur les voisins. Les visites étaient rares. Je jouais donc dans le château le rôle de première utilité. J'étais l'ami du maître et un peu son prisonnier. Je crois que, si j'avais tenté de m'évader, il m'aurait ramené de force.

— Vous plaisantez ?

— Nullement. Écoutez plutôt. Un jour, le knyaz se mit en tète de faire une partie de whist. Or, pour jouer au^vhist, il faut être quatre, ou tout au moins trois, et nous n'étions que nous deux.

Comment faire pour trouver le partenaire indispensable '? Étant donné le désert où nous vivions, cela paraissait impossible. Mais le knyaz n'admettait pas que quelque chose put résister à sa volonté. 11 avait mis dans sa tête qu'il jouerait au ^vhist : il fallait qu'il jouât au ^\-hist. Tous ne devineriez jamais ce qu'il imagina. Il aposta vingt de ses gens sur la route la plus rapprochée, avec ordre d'arrêter les passants, de les retenir d'une façon quelconque, en brisant une roue de leur tarantasse, en préparant un accident. Pour réchauffer le zèle de ces pauvres diables, il jura, du reste, par Ylcoii de Moscou, qa'il couperait les oreilles à tous si on ne lui apportait pas son partenaire avant la fm de la

journée. La menace n'était pas vaine; aussi le knyaz fut-il obéi. Deux heures après, on lui amenait un affreux petit bonhomme, le seul passant que l'on eût vu. Ardatofî le toisa des pieds à la tête ; puis, apostrophant ses gens :

— Qu'est-ce que c'est que ça? s'écria-t-il. Que voulez-vous que je fasse de ce magot ? Remportez-le bien vite et allez m'en chercher un autre mieux conditionné.

Le captif, terrifié — c'était un petit marchand, je crois -^ se sauva plus mort que vif. Quand aux gens du knyaz, ils retournèrent se poster sur le bord de la route.

— Le whist ou la mort !

— Le soir, nous eûmes notre partenaire. Les serviteurs du knyaz avaient eu la main heureuse ; ils avait capturé un prince. C'était un tout petit prince, il est vrai, un prince à la douzaine, comme on en trouve tant en Russie, sans domaine et sans argent. Il était professeur de violon. Enfin son titre en faisait un compagnon acceptable. Et puis, comme disait Ardatoff : « à la campagne, il ne faut pas être trop difficile. » Nous jouâmes donc au whist, et le nouveau venu eût le malheur de perdre. Cela lui valut l'estime de son hôte, qui ne voulût plus le laisser partir. Pendant huit jours, il fut retenu au château, dont les issues étaient fermées. Le malheureux s'échappa enfin, grâce à ma complicité,

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une nuit que le knyaz s'était enivré plus profondément que de coutume.

— Tout cela m'intéresse infiniment, mon cher ami; mais je ne vois pas bien quel rapport cela peut avoir avec la princesse Digarine.

— Cela la touche de très près. Le knyaz Ardatoff n'est autre que le père de la belle Olga.

— Son père !

— Oui. Et ce n'est pas pour rien que je vous ai si longuement exposé le caractère et les mœurs de cet étrange personnage. L'influence des origines est considérable. Elle permet de s'expliquer bien des choses qui seraient incompréhensibles si l'on n'avait pas la clef de la filiation.

— Alors vous allez me parlez maintenant de la mère d'Olga ?

— La mère d'Olga ? Ici se place encore une histoire dont je fus le témoin oculaire. Vous avez voulu que je parle; l'écluse aux paroles est levée. Tant pis pour vous !

— Je suis loin de me plaindre.

— L'immense domaine du knyaz comprenait des parties très bien cultivées où la population était assez dense, et des terres incultes, inhabitées. Les cultivateurs avaient à soufî'rir des exactions de toute sorte. Quand le knyaz avait besoin d'argent, il pressurait ses serfs sans pitié ; il prenait leur récolte ; il enlevait leurs bestiaux. L'année où je le suivis dans son château, il faut

croire que les coffres d'Ardatoff étaient à sec, car les paysans furent terriblement malmenés. L'âpreté des intendants du seigneur alla à un tel point, leurs revendications prirent un tel caractère de cruauté, qu'un village tout entier se révolta contre ces mauvais traitements. Le receveur des taxes, dépêché par le knyaz auprès des habitants de cette localité, fut assommé à coups de bâton. Ce meurtre commis, les serfs exaspérés mirent le feu à leurs maisons et partirent avec les chevaux et le bétail qui leur restaient pour aller s'établir quelque part, n'importe où, à l'abri des atteintes et de la vengeance de leur maître.

Ces pauvres gens marchèrent pendant quinze jours vers l'Est. N'ayant aucune notion géographique,- ignorant les limites de la seigneurie d'Ardatoff, ils s'arrêtèrent enfin au miheu d'un pays en friche, absolument désert. La situation n'était pas très favorable pour une installation agricole ; mais du moins les révoltés se croyaient à tout jamais délivrés de la tyrannie de leur seigneur. Ils se bâtirent donc des huttes et, grisés par la liberté qu'ils avaient conquise, ils baptisèrent le nouveau hameau du nom d'Ivanofka-le-Volontaire. Les malheureux paysans se réjouissaient trop tôt. Ils se trouvaient encore sur le territoire appartenant au knyaz. Celui-ci, je n'ai pas besoin de vous le dire, avait eu, en apprenant leur rébellion, une de ces colères terribles qui se déchaînaient commodes tempêtes, Je ne l'ai jamais

enleiidu proférer autant de terribles serments que pendant cette période de sa vie. Il ne se contenta pas de jurer. Usant du droit que la loi lui donnait, il demanda des troupes à la garnison la plus rapprochée pour punir les serfs rebelles et les faire rentrer dans l'obéissance. On accorda aussitôt le nombre de soldats qu'il avait indiqué, et il partit avec l'expédition.

Je le suivis.

Je ne puis me rappeler sans horreur les scènes de bonchérie auxquelles j'assistai et que je ne parvins pas toujours à arrêter. Comprenant que la vengeance de leur maître serait terrible s'ils tombaient entre ses mains, les serfs d'Ivanofka-le- Volontaire reçurent les soldats à coups de fusil. Leur défense fut aussi inutile qu'héroïque. Mal armés, sans munitions, réduits bientôt à se battre avec leurs instruments de travail, avec les faux et les haches, ils ne tardèrent pas à être décimés, cernés et pris.

Les captifs, enchaînés deux par deux, furent conduits devant leur seigneur. Vous ne pouvez pas vous imaginer quel affreux spectacle présentait ce long défilé de vaincus, acceptant leur malheureux sort, la tête basse. Trois cents rebelles, hommes et femmes, passèrent ainsi sous les yeux du knyaz, qui les jugea séance tenante.

Ardatoff connaissait le code seigneurial et le code pénal à fond. Il était bien plus au courant de ses droits que de ses devoirs. Pendant cette effroyable journée, il

usa de tous les châtiments que la loi russe permet dans son inflexible sévérité. Il divisa d'abord les prisonniers en deux groupes ; les hommes d'un côté les femmes de l'autre. Parmi les premiers, il se fit désigner par ses intendants ceux qui ayant quelque influence sur leurs compagnons d'infortune, avaient pu participer plus efflcacement à la rébellion. Tous ceux qu'on lui dénonça furent livrés immédiatement aux autorités militaires, et le knyaz, invoquant l'article 1053 de la loi, exigea leur incorporation immédiate. Il livra aussi à la police tous les vieillards, en exigeant qu'ils fussent transportés en Sibérie, conformément aux dispositions de l'article lOoo. Il restait encore un certain nombre de serfs, tous dans la fleur ou dans la force de l'âge. Le knyaz, en vertu de l'article 1052, leiu fît donner à chacun la bastonnade.

— Faites bonne mesure, disait-il à ses bourreaux. Le maximum : quarante coups de baguette de bouleau. Pas un de moins. Je veux qu'Ivauofka-le- Volontaire s'appelle Ivanofka-l'Écorché.

J'avais en vain intercédé auprès d'Ardatoff, en vain je l'avais supplié de faire grâce. Il ne voulait rien entendre.

— Je ne leur pardonnerai jamais 1 s'écriait-il. Et ne croyez pas qu'ils en seront quittes pour ces quelques coups de bâton? Si je ne les envoie pas tous en Sibérie, c'est que je trouve inutile de me priver du revenu que

ces misérables représentent. Je vais les louer ou les vendre.

— Mais on ne vend pas les serfs !

— Je puis les louer k perpétuité à toute personne jouissant des di'oits et privilèges de la noblesse (articles 1047 et 1048).

— Quelle Paissie épouvantable me peignez-vous là? demanda M. de Kersac.

— La Russie telle qu'elle était avant 18oo, répondit M. d'Urgelles ; mais j'ai eu soin de vous dire que j'allais vous présenter un type exceptionnel. Je dois ajouter qu'Ardatofî, après plusieurs abus d'autorité dont ses serfs avaient été victimes, fut sévèrement puni par le Czar, qui le déposa, c'est-à-dire qui nomma un cui'ateur à ses domaines. En 18o9, le nombre des seigneurs déposés comme lui en raison d'abus d'autorité s'élevait à 21 o. Quant aux locations de serfs qui vous font l'effet de la traite des blancs, elles se sont continuées jusqu'à l'ukase du Ut février o mars 18G1, par lequel Alexandi-e II a affranchi d'un trait de plume vingt-trois millions d'esclaves. Alexandre P'" avait seulement défendu que l'on insérât dans les journaux des annonces d'esclaves à vendre. Mais j'ai vu, de mes yeux vu, dans la Gazette de Moscou de 180l, une réclame conçue à peu près en ces termes : « A vendi-e, trois cochers bien dressés et d'une belle corpulence, et deux filles, l'une de dix-huit et l'autre de quinze ans, toutes deux de bonne apparence et

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habiles à divers travaux manuels. Dans la même maison, il y aà vendre deux coiffeurs et une vache hollandaise sur le point de mettre Las. »

^ — Je vous ai entraîné dans une digression au moment où vous alliez me parler des prisonniers d'Ivanofka, dit M. de Kersac, qui tenait à connaître la fin de Ihistoire. — 11 n'y a tels bavards que les silencieux qui se décident k parler. Je ne veux pourtant pas vous faire languir plus longtemps. J'arrive au fait :

Les femmes d'Ivanofka-l'Écorché virent avec épouvante leur maître et seigneur s'approcher d'elles. Les ordres qu'Ardatoff avait donnés à haute voix leur avaient déjà porté un terrible coup. Plus de pères, plus de maris, plus d'enfants, plus de frères ! Envoyant les uns en Sibérie, les autres à 1 armée, le knyaz venait de briser leurs affections à tout jamais. Les malheureuses se désolaient et pleuraient. D'autre part, le supplice du bâton, infligé sous leurs yeux à ceux ([u'elles aimaient, n'étaitil pas aussi pour elles un supplice moral d'une cruauté raffinée ? Ardatoff n'était pas satisfait cependant : Il voulait les faire passer toutes par les baguettes. Cette fois je n'y tins plus. J'éclatai. Sur l'ordre du knyaz, Ton venait déjà de s'emparer d'une jeune fille et l'on s'apprêtait à la frapper. La victime pouvait avoir dix-huit ans. Elle était admirablement belle : un type de Géorgienne, aux lourds cheveux noirs, aux traits réguhers, aux grands yeux pleins d'é-

clairs. Aux prises avec ses exécuteurs, elle se débattait fièrement.

— Je ne suis pas une serve, disait-elle. Et l'on n'a pas le droit de me battre.

J'intervins alors auprès du kuvaz, avec une autorité de langage et une violence qui le surprirent. Je lui exposai toutes les souffrances physiques et morales que toutes ces malheureuses femmes avaient déjà subies, pendant le terrible jugement qu'il venait de rendre. M"appuyant enfm sur les paroles que cette jeune fille venait de prononcer, je lui représentai qu'il n'avait pas le droit de lui infliger un châtiment corporel.

— Je veux bien consentir à prendi^e des renseignements sur son compte avant de la punir, me répondit-il.

Il interrogea ses gens. On lui apprit alors que cette jeune fille n'était arrivée dans ses domaines que depuis deux ans. Elle venait de la Circassie. Ses parents avaient été tués. Orpheline, elle errait dans le pays. On lui offrit de s'y fixer, à la condition de reconnaître l'autorité du knyaz et de devenir sa chose. Lasse, sans appui, sans ressources, elle accepta. Un des serfs, celui-là même qui devait être le chef de la révolte, l'adopta. Donc elle était serve, et, de plus, rebelle.

— Vous voyez, me dit le knyaz, je ne puis lui faire grâce.

Sur ce mot, il fit un signe à ses exécuteurs.

Plus prompt qu'eux, je me plaçai devant la malheu-

reuse et, tirant le revolver que je portais à la ceinture, je menaçai de brûler la cervelle au premier qui approcherait.

Le knyaz, voyant mon attitude résolue, entra en pourparlers avec moi.

— Voyons, me dit-il, vingt coups de baguette seulement.

— Vous me tuerez plutôt.

— Dix coups de bâton.

— Non.

— Cinq! Soyez raisonnable. Vous voyez que je vous fais des concessions.

— Grâce pleine et entière !

— Au fait, dit le knyaz, elle est jolie. Je lui pardonne. Mais, au lieu d'être serve rurale, elle deviendra dvorov^ ^zV (esclave domestique). Quant aux autres...

— Il me faut la grâce de toutes !

J'obtins ce que je demandais; mais ce ne fut pas sans peine, je vous assure. Il me fallut employer la prière et la menace, et batailler plus d'une heure avec mon lion, qui ressemblait terriblement à un tigre....

Enfin le knyax céda. Il se contenta de condamner un certain nombre de femmes, la moitié environ, à venir grossir sa horde de domestiques et de mettre l'autre moitié en location.

Quand nous quittâmes Ivanofka-le-Volontaire, le mallieureux village flambait derrière nous. A la lueur

des flammes, ou pouvait disliuguer des vols de corbeaux qui se dirigeaient vers le champ de bataille, attirés par l'odeur du sang. Je me rappelai alors le terrible paysage si bien dépeint par FOssian slave : « Sur la terre russe, on entend rarement la voix du laboureur, mais souvent le cri des vautours se livrant bataille sur les corps des hommes tués, et les corbeaux poussent des cris perçants en volant vers le butin. »

Nous revînmes au château, comme des conquérants, traînant à notre suite les captifs désignés pour faire désormais partie des serfs domestiques. Chemin faisant, j'essayai d'adoucir la situation de ces infortunés autant qu'il était en mon pouvoir. Le knyaz avait beau se mo- (juer de ma sensiblerie, j'étais plus souvent près des captifs que près de lui. Plusieurs fois, je revis et je secourus la jeune Circassienne. Évidemment elle était d'une autre race que ses compagnes. Elle supportait avec bien plus d'énergie le malheur commun à toutes. La première fois que je me trouvai près d'elle, elle me prit la main et la porta à ses lèvres sans que j'eusse le temps de prévoir et d'empêcher cette manifestation de sa reconnaissance.

— Tu m'as sauvé la vie, me dit-elle. Si l'on m'avait battue, je serais morte de honte. Touna te sera dévouée pour toujours.

— Tu t'appelles Touna?

• — Oui. Veux-tu me rendre un dernier service?

— Volontiers.

— On m'a pris mon poignard ; donne-moi le tien.

— Qu'en feras-tu ?

Elle garda le silence.

— Me jm-es-tu de ne pas attenter à ta vie ? lui dis-jo.

— Je le jure, répondit-elle après un moment d'hésitation.

J'avais un assez joli poignard, à manche d'ivoire; je le donnai à Touua.

— Je te remercie, dit-elle ; si jamais Touna peut t'ètre utile à quelque chose, compte absolument sur elle.

Je quittai cette belle fille, très ému par l'étrangeté de ses discours et de sa beauté. Chateaubriand, visitant les Natchez et y trouvant son immortelle héroïne, ne fut pas plus surpris ni plus charmé que je le fus, moi, Parisien blasé et pourri de civilisation, en me trouvant en présence de cette jeune fille à demi sauvage et dont le cœur contenait tant de fierté et tant de noble passion.

Le petit corps de troupe qui avait servi à réprimer la rébellion d'Ivanofka suivait la même route que nous. Nous arrivâmes au château d'Ardatoff deux jours seulement avant son avant-garde. Le knyaz avait voulu prendre les devants. Autant pour remercier ses auxiliaires que pour se procurer un divertissement, il voulait organiser une fête aussi magnifique que possible et traiter splendidement, à leur passage, les officiers qui l'avaient secondé. Les deux jours furent employés à faire

i28 J'AI TUK MA FEMME

les préparatifs d'un immense festin, et à décorer les salles de réception du château.

L'imagination gastronomique de Rabelais, consacrant un chapitre entier au déjeuner de Gargantua, fut dépassée par le knyaz dans la rédaction de son menu. Jamais je ne vis de si formidables victuailles accumulées sur une seule table. Et nous n'étions c[ue huit convives !

Il est vrai que les plats, en quittant notre table, furent servis aux soldats; mais, malgré Tappétit de ces ogres en uniforme, leur desserte fut assez copieuse et assez succulente pour fournir un repas de gala à tous les gens delà maison. Je n'entreprendrai pas davantage Ténumération des vins qui nous furent offerts. Le knyaz avait une cave de grand seigneur — et sur ce point les grands seigneurs russes ne le cèdent à personne. Nos meilleurs crus y étaient représentés par des bouteilles d'une authenticité indiscutable, remplies pendant les meilleures années.

Vous pensez si le repas fut joyeux.

Dans ce paj-s rude et sauvage, où le ciel a de si lourdes tristesses, où la terre reste pendant six mois de l'année ensevelie comme une morte sous un linceul de n-eige, ce n'est pas aux rayons du soleil, ce n'est pas à la verdure riante des prés que les habitants peuvent demander des sourires. Ce sont nos vins do France, ce sont les fruits de nos coteaux bourguignons ensoleillés et de nos

collines brûlées du Bordelais, se sont les eaux-de-vie dorées de la Charen te et les grands mousseux de la Champagne qui, seuls, donnent la gaieté que le sol natal refuse à ses enfants. La joie y est d'importation étrangère. Elle arrive en fûts ou en bouteilles, et elle acquitte un droit d'entrée. Il faut être riche pour se procurer cette gaieté née sous un autre ciel, pour boire dans un cristal fm le sang vermeil et l'or liquide des crus français. Quoi qu'en dise la romance, il n'y a pas que dans le service de l'Autriche que le militaire n'est pas riche ; les officiers russes" ne roulent pas sur les roubles. Les occasions sont rares où ils peuvent boire de vrais vins et de vraies liqueurs. Aussi, quand il s'en présente une, ils ne la laissent pas échapper.

Plus habitué que les autres convives et qu'Ardatoff lui-même à l'effet capiteux des vins de France, je pus, tout en faisant honneur au repas et en répondant aux nombreux toasts qui furent portés, garder assez de sang- froid pour observer dans tous ses détails l'orgie fantastique qui eut lieu ce soir-là.

Egayés par les premières libations de Xérès et de Sauterne, mes compagnons étaient ivres après le passage des vins de rôti ; ils ne résistèrent pas au Pomard. Sous l'excitation de ces libations copieuses et répétées, tous mes Russes se montèrent la tête à qui mieux mieux; et, comme nous n'avions pas de femmes du monde à notre table et, par conséquent, aucun frein qui nous

arrêtât, je vous laisse à penser. le tour que prirent les conversations. Les bonnes fortunes des officiers en firent d'abord les frais. Ardatoff les laissa conter leurs aventures.

Pendant qu'ils parlaient de leurs amours et de leurs succès, le knyaz souriait dans son verre avec un petit air dédaigneux qui m'intriguait. Au jeu de sa physionomie, il était facile de comprendre qu'il trouvait tout ce qu'on lui disait très ordinaire, et qu'il avait à faire 'des récils bien plus originaux. A moins — et cette pensée me vint tout à coup — qu'Ardatofî, avec son imagination galante, n'eût imaginé pour la fin du repas quelque surprise de nature à étonner son monde.

Je ne m'étais pas trompé.

Comme nous étions en train de prendre le café, le knyaz fit un signe à l'un de ses gens.

Aussitôt un orchestre caché attaqua les premières mesures d'un air national russe, d'une poésie étrange et heurtée. Au même moment, l'un des panneaux de la salle à manger s'ouvrit et nous vimes, à notre grande surprise, apparaître à nos yeux un tableau vivant du plus pittoresque effet.

Inutile de vous dire que la scène représentée avait un caractère plus que galant. Ardatoff avait vu dans quelques salons de Vienne et de Paris des représentations muettes de ce genre, et il les avait fait imiter par les plus belles d'entre ses dvorovnîè.

Trois fois le panneau se referma. Trois fois il se rouvrit sur des scènes nouvelles, graduées de manière à porter à son comble l'ivresse et l'exaltation des invités. Les pauvres officiers croyaient vivre dans un conte des Mille et une Nuits. Stupéfaits, émerveillés d'abord, ils se familiarisèrent bien vile avec ce genre de spectacle et avec les houris qui y jouaient des rôles très décolletés. Les divinités de la scène furent bientôt invitées à venir se mêler à leurs admirateurs.

Quant à Ardatoff, dédaignant ces comparses, il fit de nouveau signe à Tun de ses gens.

Le serf s'inclina et sortit.

Quelques secondes après, la porte par laquelle cet bomme avait disparu se rouvrit, et je vis apparaître, entre quatre gardiens vêtus de velours noir, une jeune fille en costume d'odalisque, chargée de chaînes d'or.

— Touna! m'écriai-je.

C'était elle, en effet. Ma protégée, la jolie captive d'ivanofka-le- Volontaire.

Elle était plus belle que jamais, avec ses cheveux tordus sous la toque de satin bleu à franges d'or, avec son corsage entr'ouvert, ses pantalons de gaze bouffants et ses petites mules brodées d'or qui faisaient paraître son pied encore plus fin et plus cambré. La lumière des lustres semait encore ses reflets sur son brillant costume et faisait valoir la beauté de son teint, l'éclat de ses yeux, le rose de ses lèvres.

Sur le seuil de la porle, Touna hésita un moment.

Inquiète, elle jeta un coup d'oeil sur le spectacle étrange qui s'offrait à elle, sur les oftlciers empressés auprès des déesses que la fantaisie du knyaz avait fait descendre de leur olympe de carton, sur Ardatoff qui la regardait avec convoitise, sur moi enfin qui m'étais levé, prêt à la secourir si cela devenait nécessaire.

En me voyant debout, presque menaçant, elle comprit le sentiment qui m'agitait. Alors, de sa jolie voix qui tremblait un peu :

— Xe crains rien, me dit-elle. Je n'ai pas pem\

Elle fit un pas en avant. La porte se referma derrière la jeune fille, cachant les geôliers qui l'avaient amenée. Le pas qu'elle avait fait l'avait sensiblement rapprochée d" Ardatoff. Le knyaz étendit les bras et enserra la taille de Touna.

— Ardatoff, m"écriai-je, qu'allez-vous faire?

— Parbleu î je ne veux pas lui faire de mal, réponditil. Croyez-vous, par hasard, que je ne sache pas parler à une femme"? TS'est-ce pas, mignonne, que tu n'as pas peur de moi ?

— Je n'ai pem^ de rien, dit Touna, répondant à la fois cà la question du knyaz et à ma muette interrogation.

Je ne comprenais rien, je l'avoue, à la tranquillité qu'affectait la petite serve, pauvre oiseau pris dans les serres du rude et redoutable seigneur. Cependant le knyaz s'efforçait d'être aimable. Il parlait avec les in-

flexions les plus douces, les plus câlines, de sa voix, mieux faite pour les jurons que pour le madrigal. Il cherchait à rassurer l'enfant, sans toutefois abandonner sa prise.

J'attendais, anxieux.

Je savais trop bien qu'Ardatoff, grisé par ses vins, e.t plus encore par la présence de ses hôtes, ne pourrait pas conserver longtemps ces formes respectueuses, et je me préparais à voir, d'une minute à l'autre, la brute avinée et fangeuse remplacer le gentilhomme délicat.

Je ne me trompais pas. Las de feindre, las de jouer avec une serve une comédie qui fatiguait ses désirs, le knyaz changea tout à coup de langage et de tenue. Sans tenir compte de ma présence, de mon attitude, assez significative cependant, perdant toute mesure, Ardatoff serra contre son cœur la pauvre effarouchée et voulut l'embrasser.

Touna se débattit.

— Malheur à toi, dit-elle, si tu oses !...

Il osa. Je n'eus pas le temps de me lever et d'aller jusqu'à la petite Gircassienne pour l'arracher des bras de son seigneur.

Je vis briller comme un éclair dans sa main. J'entendis un cri étouffé.

Touna venait de porter à Ardatoff un coup de son poignard, de ce même poignard que je lui avais donné. Touna s'était vengée.

Le kuyaz devint horriblement pâle. Il se renversa dans son fauteuil, abandonnant la "jeune fille, qui vint aussitôt se réfugier près de moi.

Au cri poussé par leur hôte, les officiers s'étaient levés de table et avaient couru vers le knyaz. Les divinités de carnaval qui leur tenaient tète s'étaient également rapprochées de leur seigneur.

Tous voyez la scène : d'un côté Touna et moi ; de l'autre, autour du blessé, tous les officiers en uniforme, toutes les figurantes en costume. Je n'ai jamais vu de fête finir d'une façon aussi dramatique.

Mais alors je considérais ce spectacle à un point de vue qui n'avait rien d'artistique. Tout eu approuvant Touna et en me préparant à la défendre, je ne pouvais me dissimuler que la situation était grave et qu'elle pouvait avoir des conséquences très dangereuses.

— Tu vois, murmura Touna à mon oreille, j'avais raison de te dire que je n'avais peur de rien.

— Et maintenant ?

— Rends-moi la parole que je t'ai donnée.

— Non, lui dis-je, pas avant que j"aie tout essayé pour te sauver.

Cependant un mouvement se produisit dans le groupe dont Ardatofî était le centre. Un des officiers, le chiruigien de l'expédition, venait d'enlever le poignard de la blessure.

— Ce ne sera rien, dit-il en pansant la plaie. Le coup

J'AI TUE MA FEMME 13o

a porté dans l'épaule ; noire hôle en sera quitte pour ne pas se servir de son bras gauche pendant une quinzaine.

Un soupir de soulagement accueillit cette bonne nouvelle.

Le chirurgien ne s'était pas trompé.

Quelques minutes après, Ardaloff, qui s'était évanoui, rouvrit les yeux et reprit complètement connaissance. On l'engagea à se retirer, à se faire porter dans son appartement.

— Bahl dit-il quand il se sentit à peu près remis de la première secousse, quitter mes amis pour une piqûre, pour un coup de griffe, vous n'y pensez pas. Si vous voulez m'obliger, messieurs, reprenez vos- places. Soyez aussi gais qu'avant. Pour moi, je vais vous donner l'exemple.

Il prit un des verres qui se trouvaient devant lui et, jetant du côté de la Circassieune un long regard dont je ne pus comprendre tout d'abord la signification exacte :

— Messieurs, dit-il, je porte un toast à la belle Touna.

Si le kn^-az s'était proposé, en agissant ainsi, de nous étonner, il dut être content de l'effet que produisirent ses paroles. Ce fut, de la part des officiers et des déesses, un concert sans fin d'éloges et de félicitations.

— Voilà qui est d'un grand gentilhomme, disait Tun.

— On ne peut pas se venger plus galamment, reprenait un second.

— A la santé d'Ardatofî ! s'écria un troisième.

— Vive le knyaz, criaient les femmes, qui avaient tremblé un moment pour Touna et pour elles-mêmes, car la colère du maître, pareille à un fléau, menaçait tout le monde autour de lui.

— Touna veut-elle me faire raison? demanda Ardatoff.

La Circassienne. s'approcha du knyaz et lui dit :

— Ce que tu viens de faire est bien.

— Yeux-tu me donner la main, Touna '?

Touna tendit sa main.

Le knyaz la prit, la porta à ses lèvres et la baisa respectueusement.

J'admirai la transformation subite de cet homme, la bonne grâce de ce fauve qui était devenu aussi séduisant, aussi cbai-mant qu'il était féroce et brutal quelques minutes avant. Le knyaz, à qui personne n'avait jamais osé résister, se trouvait dompté par la première résistance qu'il rencontrait. Le terrible seigneur se faisait Tesclave d'une enfant, tant est grand le pouvoir de la fierté, de la vertu et du courage. La beauté de la Circassienne était bien aussi pom' quelque chose dans cette conversion subite.

Dompté', le knyaz était bien plus dompté que je ne ne pouvais le croire. Sans quitter la petite main qu'il

tenait tendrement serrée, Ardatofif dit à sa captive :

— Écoute-moi, Touna. Tu es belle et tu es brave. Je t'aime !... Ne crains rien de moi. Mes paroles ni mes actes ne veulent t'offenser. Tout à l'heure j 'étais ivre, je t'ai insultée. Tu m'as puni ; maintenant, je te prie de me pardonner. Et, devant mes amis qui m'écoutent, je te demande si tu veux devenir ma femme ?

L'étonnement des convives, en entendant cette déclaration et cette proposition, ne peut se traduire. Un des officiers se pencha vers le chirurgien, son voisin de table et, tout bas :

— - C'est le délire qui commence, n'est-ce pas ?

■=r- Non, dit le médecin militaire, le knyaz a toute sa raison.

Je regardai Touna, attendant avec anxiété la réponse qu'elle allait faire.

Après un instant de silence, la jeune fille se décida à parler.

— Puis-je répondre librement? dit-elle. Est-ce le jnaître qui interroge la serve ? Est-ce l'amant qui interroge la femme ?

— Serve! s'écria le knyaz, tu n'es pas serve. Tu n'es pas née esclave. Si tu as juré autrefois de reconnaître mon autorité, je te dégage de ton serment. Tu es libre, tu es absolument maîtresse de toi. Parle donc maintenant sans crainte. Quelle que soit ta décision, je m'iu- «linerai devant elle.

Touna tourna la tête de mon côté comme pour me consulter.

Du regard je l'encourageai, je lui conseillai d'accepter l'offre qui lui était . faite, certain que l'ascendant pris par la jeune fille sur Ardatoff durerait toujours.

Touna comprit. S'adressant alors au knyaz : — Je veux bien être ta femme, dit-elle ; mais à une condition...

— Parle, ma bien-aimée Touna, parle, et tu seras obéie. Il n'est rien que je ne fasse, rien que je ne sacrifie pour te plaire.

— Knyaz, si tu me veux pour femme, donne-moi, en guise de coî'beille de noces, la propriété d'Ivanofka-le- Yolontaire et la grâce de tous les captifs.

Ardatoff fronça les sourcils. J'eus un moment d'effroi, et tout en admirant la générosité de Touna, qui voulait associer ses compagnons de malheur à sa prospérité nouvelle, je craignis qu'elle n'eût compromis son sort sans parvenir à sauver ceux à qui elle s'intéressait. Mais non. Le knyaz, remis de sa surprise première, céda aux exigences de l'enfant.

— Je te donne le village et le territoire dlvanofka, dit-il; je te donne la grâce des serfs révoltés.

Et. comme un officier protestait et déclarait qu'il ne pouvait rendre les hommes qu'il devait incorporer dans sa compagnie :

T- Ami, lui dit le knyaz, ne t'inquiète pas. J'ai

assez de gredins chez moi pour remplacer ceux (}iie je te prends,

— Voilà, mon cher, ajouta M. d'Urgellesen terminant sa seconde histoire, voilà comment le knyaz Ardatoff épousa, fort régulièrement, devant le pope, la belle Touna, à qui je servis de témoin en cette circonstance mémorable. Et c'est de l'union de ces deux êtres, de ces deux natures si différentes, qu'est née la princesse Olga Digarine, qui vous intéresse si vivement.

— Maintenant que vous m'avez donné par le menu la généalogie de la princesse Digarine, dit M. de Kersac, j'espère que vous n'allez pas vous arrêter en si beau chemin, et que vous me parlerez avec autant de détails de la charmante fille de Touna et d' Ardatoff. .

— Ne trouvez-vous pas qu'il commence à se faire tard?

— J'oublie l'heure en vous écoutant.

— Vous me flattez; que dois-je craindre?

— Vous devez craindre d'obtenir le troisième succès que méritera certainement votre troisième histoire.

— Il faut donc que je m'exécute; mais, je vous en préviens, je ne parlerai plus d'ici à la fm du mois. Après cette débauche de bavardage, je me replongerai dans un mutisme plus complet que jamais. Vous n'obtiendrez de moi que des « oui » et des « non », et encore le plus souvent je les mimerai.

i40 J'AI TUÉ MA FEMME

— Je respecterai scrupuleusement toutes vos volontés et tous vos caprices.

— Alors, je continue. Du reste, ma troisième histoire sera courte. De l'enfance d'Olga, je ne vous dirai rien. Il vous suffira de savoir qu'à dix-huit ans c'était la plus étrange et la plus séduisante jeune fille qu'on put imaginer. Sa beauté, vous la connaissez : elle a les traits de Touna, et ses cheveux opulents rappellent, par leur ton d'or, la chevelure léonine d'Ardatoff. Si elle tient physiquement des deux êtres dont je viens de vous dire le roman, on retrouve aussi dans son caractère les qualités et les défauts du knyaz et de la Gircassienne. Brave, elle l'est au suprême degré. Elle est même un peu fataliste. Volontiers, elle dirait comme les Orientaux : « Ce qui est écrit est écrit. » Elle a un cœur ardent : c'est le cœur de Touna; mais l'influence paternelle peut rendre cette qualité très dangereuse : suivant que les circonstances la pousseront, elle ira vers le bien passionnément , ou elle courra vers le mal avec la même fougue. Mais soyez sûr qu'elle sera extrême en tout. Son destin est d'être ou une héroïne ou une fille perdue. Je ne parle pas de son impatience ni de ses autres petits défauts; cela ne doit pas compter dans le portrait à grandes lignes que j'esquisse.

Yoilà comment je jugeai Olga quand je la revis à Saint-Pétersbourg, où son père s'était définitivement fixé depuis la décision du czar qui avait pourvu son

domaine d'un ciu-ateur. Olga était très mondaine, très recherchée, très adulée. Elle entrait partout en triomphatrice. C'était une de ces petites reines dont le monde s'engoue. Je l'observai beaucoup à cette époque. Cela m'intéressait d'étudier cette nature et de chercher à déduire de certains symptômes, de certains indices, l'avenir réservé à cette jolie personne. Mais pour prophétiser, quand il s'agit d'une femme, il est indispensable de savoir quel est Thomme qu'elle aime, car tout peut dépendre de l'influence que cet homme exercera sur elle. Les jeunes filles qui paraissent les plus volontaires, les plus énergiques, subissent toujours l'ascendant de l'homme qu'elles épousent; suivant le talent et la valeur du mari, cet ascendant est durable ou passager ; mais il y a toujours une heure où il existe, et cette heure peut décider de la vie d'une femme.

Je me mis, en conséquence, à étudier aussi les jeunes gens qui entouraient Olga. Grosse besogne. Enfin, parmi les plus assidus, je remarquai le prince Digarine, pour qui la jeune fille ne tarda pas à montrer une certaine inclination.

Digarine était un jeune homme fort riche et fort élégant; beau, autant qu'un homme peut l'être. Valeur morale très ordinaire. Esprit superficiel; esprit de clinquant, avec plus d'éclat que de solidité. Type accompli du charmant mauvais sujet.

Selon toutes les probabilités, la femme qu'il épouse-

rait devait trouver en lui un aimable compagnon des premières heures, mais un guide très insuffisant pour le reste de la vie. Olga aurait eu besoin d'un homme supérieur, et non de ce joujou. Je ne sais si elle le comprit. Toujours est-il qu'elle ne se décida pas tout de suite, comme je l'avais pensé. Sans décourager complètement Digarine, elle ajournait sans cesse le consentement que celui-ci sollicitait avec les plus vives instances.

Deux années s'écoulèrent ainsi.

Au bout de ces deux ans, la mère d'Olga mourut.

Je perdis en elle une amie dévouée et l'un des beaux caractères qu'il m'ait été donné d'apprécier. Cette mort me fit voir Olga sous un nouveau jour. A la jeune fille mondaine, évaporée, triomphante, succéda tout à coup l'enfant la plus douce, la plus pieuse, la plus sincèrement désolée. Pendant un an et demi, Olga porta rigoureusement le deuil de sa mère bien-aimée, — deuil absolu, deuil complet, des habits et du cœur.

La pauvre petite avait doublement le di'oit de pleurer* et de s'habiller de noir. En perdant sa chère Touna, elle perdit du même coup son père. Je ne veux pas dire par cela qu'Arda tofî mourut en même temps que sa femme. 11 aurait mieux valu qu'il en fût ainsi pour sa fille, pour ses amis, pour lui-même. Privé de sa compagne, qui était sa sagesse, sa raison, sa vertu, le knyaz redevint ce qu'il était autrefois, avec l'âge en plus, c'està-dire vicieux sans avoir l'excuse du tempérament, la

fougue de la jeunesse, Quand il s'agit de vices, les années qui s'accumulent sur une tète deviennent autant de circonstances aggravantes. Ce qu'on pardonne à un jeune homme, parce qu'il a devant lui un avenir inconnu ouvert à des repentirs, à des reprises de soimême, on ne peut pas le pardonner au vieillard impénitent. Le respect que nous avons pour les cheveux blancs fait que nous méprisons davantage ceux qui, portant au front cette couronne, la déshonorent de gaieté de cœur. Bientôt l'intérieur du knyaz devint intolérable. C'est alors qu'Olga se décida à se marier poui' échapper à cet enfer, pour se sauver de la honte qui montait autour d'elle comme une marée.

Digarine était resté son fidèle adorateur. Elle le récompensa en lui donnant sa main.

Le monde applaudit à cette union de deux jeunes gens beaux, nobles et riches. Tout en reconnaissant à quelle inflexible nécessité Olga avait obéi, je regrettai, pour ma part, que son choix ne se fût pas porté sur un autre homme.

A cette époque, je dus m'éloigner de la Russie pour quelque temps. Des affaires de famille me retinrent en France plus d'une année. Pendant mon absence, je n'entendis pas parler des nouveaux mariés.

Quand je retournai à Saint-Pétersbourg, l'une des premières personnes que je rencontrai fut précisément la princesse Digarine. J'étais curieux de savoir l'in-

fluence que son mari avait pu exercer sur elle. Il ne me fallut pas longtemps poui' l'apprendre. Un quart d'heure de causerie, dans le coin d'un salon, me mit au courant de la situation. Le prince Digarine, avec sa légèreté d'esprit, son imprévoyance morale, son amour pour le plaisir, son désir de représenter , avait fait de sa femme une maîtresse légitime.

— C'est un système, interrompit M, de Kersac.

— C'est un système, reprit M. d'Urgelles; seulement il est déplorable. Je sais bien qu'il y a beaucoup de personnes qui affirment que le meilleur moyen de garder sa femme^ c'est de la traiter comme une maîtresse. Croyez-en mon expérience : l'homme qui fait de sa femme sa maîtresse en fait généralement aussi la maîtresse des autres.

— Est-ce que la princesse?...

— Digarine est mort trop tôt.

— S'il avait vécu ?

• — S'il avait vécu, il aurait été infailliblement puni... par où il avait péché. Mais ce n'est pas après un an et demi de mariage, ou. si vous aimez mieux, d'éducation conjugale, qu'une femme comme Olga, soutenue par son orgueil, met en pratique avec d'autres les leçons pernicieuses du mari. Vous remarquerez seulement ceci , c'est que la princesse a porté son deuil, très strictement au point de vue du monde, en vivant à l'écart, en choisissant Saint-Gildas aîi heu de Trouville pour sa

J'AI TUE MA FEMME 14o

saison d'été ; mais qu'au fond du cœur ses regrets sont légers. Elle supporte allègrement la perte de celui qui n'a su être pour elle qu'un premier amant. Cependant la mort de Digarine s'est accomplie dans des conditions dramatiques qui auraient pu laisser une impression bien profonde dans le cœur d'Olga, si Digarine s'était adressé au cœur de sa femme plus qu'à ses sens. Cet écervelé s'est fait tuer dans une partie de plaisir et pour un sot pari.

On chassait la grosse bête. Les traqueurs avaient découvert la tanière d'an ours noir. Sans savoir quelle était la taille et la force de l'animal , sans se demander s'il était seul dans son trou, Digarine , mis en veine de forfanterie par des récits de prouesses cynégétiques qui venaient de lui être faits, paria qu'il irait droit à la bêle et qu'il la tuerait avec son couteau de chasse.

Olga était présente. Loin de protester^ loin d'arrêter ce jeune fou qui s'exposait si imprudemment, elle trouva le pari original. La fierté de son mari lui plut. Elle ne l'empêcha pas de tenter l'aventure.

Plus raisonnables qu'elle, les amis du prince lui firent des remontrances et l'engagèrent à ne pas risquer ainsi sa vie. Digarine ne tint aucun compte de leurs observations.

Il entra dans la caverne, d'où sortaient des grognements effrayants. Un ours noir, un ours monstrueux, se dressa devant lui, ouvrant ses pattes formidables

pour le prendre et rétouffer. Digarine, admirable de sang-froid, lui plongea sa lame dans le cœur.

— Victoire ! cria-t-il.

Ses amis entendirent son cri de triomphe.

Mais presque aussitôt de nouveaux cris se firent entendre^ cris de douleur, cris de désespoir, cris d'agonie. En tombant, l'ours noir avait, de sa griffe puissante, déchiré le bras droit du prince. La blessure était dangereuse et non mortelle, et Digarine amait pu s'en tirer encore, s'il n'y avait eu dans la tanière qu'un seul fauve. Malheureusement pour lui, au moment où il cherchait à sortir de la caverne, marchant avec peine, étourdi par la douleur que lui causait sa plaie vive, affaibli par le sang qu'il perdait, la femelle de l'om's qu'il venait de tuer se précipita sur lui. En un instant, le prince fut pris dans les pattes de la monstrueuse bète, soulevé de terre et étouffé. Quand ses compagnons arrivèrent pom' le déli^Ter, ils ne trouvèrent plus qu'un cadavre, dont la poitrine était horriblement broyée.

La princesse pleura beaucoup... pendant les huit premiers jours. Elle parla un moment de se couper les cheveux, ce qui constitue une des plus fortes marques de regret qu'une femme puisse accorder au souvenir de son mari. Un coiffeur fut même appelé pour accomplir ce doulom^eux sacrifice. Mais la vae des ciseaux fit réfléchir la princesse. Elle se dit que ses cheveux étaient fort beaux, et qu'il serait vraiment dommage de se pri-

ver de cette parure naturelle. Elle se dit aussi que cette marque de désespoir n'avait aucune utilité pratique, et ne rendrait pas la vie à son mari. Bref, elle renvoya l'homme aux ciseaux avec horreur.

— Quelle conclusion tirez-vous de tout cela? demanda M. de Kersac.

— Ma conclusion est celle-ci. Le deuil de la princesse touche à sa fm. Olga ne perdra à regretter son mari que le temps strictement exigé par les convenances. Elle va recommencer sa vie sur des bases nouvelles. Seulement, je crains beaucoup plus pour elle, cette fois, que je n'ai craint lors de son premier mariage.

La princesse Olga est aujourd'hui — si Ton peut accoupler deux mots aussi mal faits pour s'accorder — une femme très honnête et très vicieuse. Le premier homme qu'elle aimera, s'il n'est pas son dompteur, sera certainement sa victime.

Pour moi, la princesse Olga se remariera avant peu. Mais, en se remariant, ce ne sera pas à un mari qu'elle se donnera : c'est un second amant qu'elle prendra.

Voilà ma troisième histoire terminée, ajouta M. d'Urgelles ; maintenant, bonseir !

M. d'Urgelles ne s'était pas trompé lorsqu'il avait annoncé à son ami de Kersac que la princesse Olga aimait le comte de Feutray et que cet amour, préparé par un sauvetage chevaleresque, s'était développé tout à coup, sous l'influence d'un récit qui faisait du comte un personnage à part, à la fois malheureux et terrible. Il ne s'était pas trompé davantage quand il avait tracé en deux mots le portrait d'Olga. La fille de Touna était très honnête, et la veuve de Digarine était très vicieuse. Ces contrastes improbables existent dans la nature et peuvent se trouver réunis en une seule et même personne. Combien d'àmes sont ainsi tiraillées en sens divers par des tendances, par des passions contraires. Il arrive toujours qu'une de ces influences l'emporte sur l'autre ; mais on ne peut pas dire d'avance quelle est celle qui prédominera. Cela dépend de tout et de rien.

Pendant que les deux amis causaient sur la plage de

Saint-Gildas, la princesse Digarine, restée seule, rêvait longuement. Elle avait besoin de se recueillir, de débrouiller le chaos de ses pensées. Le sentiment qu'elle sentait naître en elle la charmait et l'inquiétait à la fois. Elle se demandait si réellement elle aimait déjà, si elle ne se trompait pas, si elle ne prenait pas pour de l'amour ce qui n'était peut-être que de l'intérêt ou de la pitié.

De la pitié? Non. Le malheur de M. de Feutray ne l'avait pas abaissé à ce point. Le comte était resté grand au milieu de sa ruine morale. S'il avait à ses pieds une tache de sang, il avait à son front l'auréole des forts. Tuer sa femme, cela peut être une preuve d'amour; car la jalousie, qui mène au meurtre, ne peut prendre sa source que dans la passion la plus ardente. Peu de femmes inspirent d'aussi grandes amours. Peu d'hom,mes aussi sont susceptibles d'aimer avec cette grandeur, avec cette folie. Est-ce que la terrible vengeance du mari outragé ne vaut pas mieux, d'ailleurs, qu'un silence méprisant ou qu'une lâche complicité? Celui qui tue vaut mieux que celui qui tolère, mieux que celui qui se plaint, mieux que celui qui rit. Celui qui tue aime ; les autres n'aiment pas.

La princesse Digarine ne pouvait plus douter de la nature du sentiment qui l'agitait. — On s'aperçoit facilement qu'on aime une personne quand on se sent disposé à excuser tout le mal qu'elle a commis ou qu'elle peut commettre ; quand les faits que l'on reprocherait à

d'autres, loin cV abaisser, loin de diminuer son importance, lui servent en quelque sorte de piédestal. Dès que l'on pense ainsi, c'est que l'idole existe. Il nj a pi us q u' à l'adorer .

Quand Olga découvrit qu'elle aim;ùt,elle fut heureuse de cette constatation et fièrc en même temps. Heureuse, parce que, depuis la mort de sa mère et de son mari, son cœur n'avait pas battu sous l'influence d'un sentiment tendre. Fière, j^^'^i'ce qu'il lui parut digne d'elle d'aimer cet liomme à l'àme forte.

Olga se connaissait assez bien. Elle sentait depuis longtemps s'agiter en elle la lutte sourde de ses mauvais instincts, avivés étourdiment par Digarine, et de sa volonté vertueuse. Elle avait assez nettement compris sa situation morale pour craindre l'avenir, pour désirer de ne pas être seule à lutter contre le mal qui la tentait. Elle reconnaissait que sa volonté pouvait être impuissante quelque jour à la défendre contre elle-même. Aussi avait-elle, dans ses élans honnêtes, ardemment souhaité de rencontrer un maître, assez fort, assez ferme, assez intelligent pour la conduire et la préserver, un maître dont la volonté énergique viendrait en aide à sa volonté défaillante. Qui pouvait réaliser cet idéal mieux que le comte de Feutray?

La soirée parut courte à la princesse. C'était la première fois, depuis son arrivée à Saint-Gildas, qu'elle trouvait Iheurc brève.

Le lendemain, la première pensée d'Olga fut celle-ci :

— Viendra-t-il aujourd'hui ?

Il lui tardait de revoir le comte, de s'assurer, par l'impression que lui causerait son arrivée, de la réalité de son amour. Elle appelait de tous ses désirs cette contre -épreuve du cœur. A chaque inlant, ses regards se portaient sur la pendule. L'aiguille s'attardait à marquer des heures encore trop matinales pour qu'un homme bien élevé osât se présenter chez une femme. Enfin midi sonna.

— Dans une heure ou deux, il sera ici, pensa la princesse.

Les deux heures s'écoulèrent, et personne ne parut. Trois heures, quatre heures, cinq heures sonnèrent. Et toujours rien.

La journée s'acheva tristement. Mais cette journée d'attente, uniquement remplie par une seule pensée, contribua beaucoup à développer l'amonr que la princesse éprouvait. Attendre, c'est souffrir, et la souffrance a toujours été le levain de l'amour.

— Pourquoi n'est-il pas venu? Pourquoi tarde-t-il? Il sait que je suis seule. Il sait que MM. d'Urgelles et de Kersac sont partis. Aurait-il l'intention de ne pas me revoir? Son cœur, blessé si cruellement, serait-il à tout jamais fermé?... S'il ne vient pas demain, conclutelle, je...

Elle allait dire : «Je monterai à cheval et j'irai le

trouver. » Elle s'arrêta, surprise d'avoir pensé, ne fûtce qii'une seconde, aune démarche que sa fierté et son or-:ueil uelui permettaient pas de faire. Puis, après un moment de réflexion, elle se mit k sourire.

— Il viendra ! murmura-t-elle.

Il vint en effet.

Si la princesse avait été inquiète, tourmentée, impatiente, il avait de son côté, passé une journée angoisseuse. La vièite d'Olga, sa bonne grâce, son amabilité, sa beauté, avaient produit sur lui une impression décisive. Il lui semblait qu'en entrant dans sa maison la princesse Digarine s'était emparée de tout. Celte visite avait été une invasion et une conquête.

Pendant une grande partie de la journée qui suivit, Jean Lecomte resta dans le salon où il avait reçu Olga. Il lui trouvait un attrait inexprimable. Le passage de la femme que Ton aime donne aux moindres choses qu'elle a vues ou touchées un charme intime et pénétrant. Connne le navire qui laisse dans les eaux un long sillage d'écume blanche, Olga avait laissé dans le salon une trace d'elle-même, de sa beauté et de son parfum, trace invisible pour tout autre que pour un amant.

Jean Lecomte, craignant d'abuser trop vite de la permission que la princesse lui avait donnée, ne voulait pas aller lui rendi^e sa visite trop précipitamment. Il ajourna à regret ce plaisir au lendemain, et, pour charmer son attente, il se proposa de rester tout le jour dans

le milieu que la présence d'Olga avait animé un moment et idéalisé pour toujours.

Le hasard en décida autrement.

Le salon où il se tenait, et dont il avait laissé la porte-fenêtre ouverte, n'était pas si loin de la grille du jardin qu'il ne pût entendre, à certains moments, quelques bribes des conversations que ses gens échangeaient avec les passants. Une exclamation faite à haute voix par sa vieille servante attira tout à coup son attention.

— Jésus-Dieu ! est-il possible ?

— Malheureusement, dame ! répondit une voix du dehors.

— La bonne femme est morte !

— Avant-hier soir. Si le vent portait par ici, vous entendriez les cloches d'Arzon qui sonnent pour son enterrement.

— Que le bon Dieu ait son âme ! Elle a assez souffert, la pauvre femme. Ce n'est pas elle qui est à plaindre de s'en aller. Mais qu'est-ce que sa petite fille va devenir ?

— C'est une désolation, répondit l'interlocuteur; la petite fait peine à voir.

— La voilà tout à fait orpheline.

— Dame ! crui, dame !

Jean Lecomte se leva et, apparaissant sur les marches du perron :

— De qui donc parlez-vous? demanda-t-il avec intérêt.

— De la bonne femme Le Mironnet, qui vient de décéder, répondit la servante. Sa pauvre petite fille est toute seule au monde aujourd"hui-jour.

— Seule ! fit Jean Lecomte.

Il resta un moment silencieux ; puis :

— Qu'on me selle un cheval, dit-il, bien vite. Quand il y avait une bonne action à faire, Jean Lecomte n'hésitait jamais.

Du reste, la famille Le Mironnet l'avait toujours intéressé. Il n'avait pas oublié la petite chanteuse entendue dans la barque du père Ryo, la réception si cordiale de la grand'mère, la copie du cantique d'Arzon gracieusement prêtée par la gentille enfant. Déjà, il s'était arrangé de manière à venir en aide indirectement à ces deux femmes si méritantes, si unies, si courageuses. Le propre des bienfaits accomplis est d'obliger le bienfaiteur à ne pas s'arrêter. Jean Lecomte, ayant eu occasion de rendre service à Lucie Le Mii^onnet et à sa grand'mère, se considérait comme étant tenu à ne plus les abandonner. Il avait sa gens, comme un fastueux seigneur de l'ancienne Rome.

Dès que le cheval fut prêt, Jean Lecomte se mit en route. En un temps de galop il eut atteint Arzon. Les cloches sonnaient tristement. Le service funèbre n'était pas achevé. Le cavalier confia sa bête à un aubergiste et entra dans l'église.

Peu d'hommes, la plupart étant en mer ; mais presque

J'AI TL'E MA FEMME loo

toutes ks femmes de Kcrner et bon nombre de celles d'Arzon étaient venues assister à la triste cérémonie. Suivant la coutume du pays, elles avaient pris le deuil, ce qui est chose facile dans la presqu'île de Rhuys, où l'on ne porte en toute saison que des robes noires à gros plis, des corsages noirs, aussi, agrémentés de larges bandes de velours noir. Pour se mettre en deuil, les Arzonnaises détachent simplement leur tablier noir de leur ceinture et se l'attachent sur la tète comme un voile de religieuse qui ne laisse apparaître autour du visage qu'un filet blanc de coiffe empesée.

Cependant les dernières bénédictions venaient d'être données par le Recteur. Quatre solides marins ayant des barbes en collier soulevèrent le cercueil. Un mousse qui servait d'enfant de chœur, portant haut la croix d'argent, prit la tète du cortège. La petite Lucie conduisait le deuil, soutenue par deux amies.

Jean Lecomte suivit le convoi, tète nue, jusqu'au cimetière. Quand la dernière pelletée de terre eut été jetée sur la bière parle fossoyeur, quand Lucie fut sortie de l'enclos des morts, entraînée par ses compagnes, alors seulement Jean Lecomte s'approcha de la jeune fille. Celle-ci le remercia avec effusion d'avoir bien voulu donner à la pauvre morte un dernier témoignage de sympathie.

— Et vous, mon enfant, que comptez-vous faire ?

— Je ne sais.

— Voulez-vous me rendre un service?

— Moi, je pourrais?...

— J'aurais besoin d'une personne de confiance, qui vint tenir la lingerie chez moi et aider ma bonne vieille intendante, dont les yeux faiblissent de jour en jour. Voulez-vous accepter cette position ?

— Que vous êtes bon 1 J'accepte avec la plus vive reconnaissance, et je vous jure que je vous serai éternellement dévouée.

Le lendemain matin, Jean Lecomte se sentit si impatient de revoir la princesse Olga, qu'il ne put tenir en place. 11 prit le parti de monter à cheval et d'aller à Saint-Gildas de PJiuys. Certes, il n'avait pas l'intention de se présenter chez l'étrangère à une heure indue ; mais il lui semblait qu'il attendrait plus facilement là-bas. Il serait moins loin d'elle. Et puis cette combinaison lui permettait, en déjeunant à Saint-Gildas, d'aller sonner à la grille de la princesse une heure plus tôt que s'il déjeunait à Port-Navalo. 11 n'y avait pas à hésiter.

En selle donc, et ventre à terre !

La route lui parut charmante. C'était la première fois, depuis quatre ans, qu'il la suivait en ayant un but, la première fois qu'il se hâtait pour autre chose que pour fuir sa propre pensée, la première fois qu'il se sentait vivre. 11 y avait de la joie dans son cœur, et cette joie débordait sur la nature environnante. L'homme est

J'AI TUE MA FEMME lo7

ainsi fait qu'il prête toujours aux choses le caractère de son propre sentiment. C'est ce qui fait qu'un même paysage, éclairé de la même manière, peut être vu très différemment par deux personnes. C'est ce qui fait qu'il y a des optimistes et des pessimistes.

Ce matin-là, Jean Lecomte était optimiste. Il trouva la route jolie, les champs magnifiques, le soleil extraordinairement gai.

Arrivé à Saint-Gildas, dès dix heures du matin, le cavalier descendit dans l'hôtel que MM. d'Urgelles et de Kersac avaient quitté la veille. En attendant l'heure du déjeuner, le comte de Feutray alla se promener dans la petite ville. Il n'avait pas voulu demander à l'hôtelier l'adresse de la princesse. Il se faisait une joie de chercher sa maison, de la deviner, de la découvrir. Saint- Gildas n'est pas grand. La chose était relativement facile d'ailleurs ; et, ne l'eût-elle pas été, il lui semblait que son cœur le guiderait sûrement. Il alla donc, suivant les rues en flâneur, interrogeant les portes et les murs du regard.

— Quand la princesse est arrivée dans ce pays, se dit-il, elle a dû faire ce que je fais, suivre ces rues jusqu'à ce qu'elle eût trouvé une maison à sou goût. Où sa fantaisie s'est arrêtée, la mienne doit s'arrêter aussi.

Mais les bâtisses qu'il examinait n'étaient pas de nature à flxer le caprice de qui que ce fut : maisons trop basses, murailles tristes et penchées, murs de jar-

din tordus par les assauts du vent de mer. Rien d'assez élégant, rien d'assez beau pour elle.

Tout à coup, au détour d'une rue, Jean Lecomte s'arrêta.

Devant lui, s'élevait une grille en fer ouvragé, œuvre patiente, dont les rinceaux et les enroulements accusaient pour auteur quelque artiste forgeron du dix-huitième siècle. A travers les ornements de métal, un clair jardin découvrait ses pelouses vertes, avec des massifs de tamaris et des gerbes argentées de gynerium. Çà et là, des corbeilles de fleurs mettaient des notes vives, des taches rouges de géranium, La maison touchait à la rue par un de ses côtés ; elle développait sa façade dans Tintérieur du jardin : façade élégante, avec un avancé à pans coupés au centre.

D'une construction élégante et soignée, ce pavillon avait dû être la folie de quelque gentilhomme breton, à l'époque où il y avait des gentilshommes et des folies. Assis sur deux marches de pierre qui se profilaient comme la base d'un socle tout autour des bâtiments, il accusait dans son architecture une recherche galante. Les fenêtres avaient des encadrements de pierre sculptée et des balcons spacieux enveloppés dans des volutes et des rinceaux de fer forgé. Les fenêtres sont les yeux des maisons. Ces yeux de pierre ont leur regard et leur expression. La maison devant laquelle Jean Lecomte sétait arrêté avait le regard d'une coquette.

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Elle avait sa parure aussi. Un feston de glycines courait le long des murs gris, sur lesquels se détachaient les grappes de fleurs mauves. Très jolie habitation, en somme, et qui paraissait faite exprès pour la princesse. C'était bien Técrin d'été qui convenait à cette perle mondaine.

Jean Lecomte sentit son cœur battre plus fort à la pensée que derrière ces murs se cachait la princesse Digarine. Un bruit de fenêtre s'ouvrant sur le jardin parvint jusqu'cà lui. Il pressa le pas, quelque désir qu'il eût de la voir s'accouder à l'un de ces balcons fouillés, dont il venait d'admirer la délicatesse.

Il ne voulait pas se montrer encore. Il ne voulait pas avouer son impatience, ni accuser trop d'empressement. Il craignait d'être pris pour un lourdaud de campagne déshabitué des usages. Il s'éloigna donc, ne doutant pas un seul instant qu'il n'eût trouvé le domicile de la princesse Olga.

Comme il avait encore une demi-heure à perdre, il alla promener sur la plage les rêves qui l'agitaient. Rêves couleur de rose, ou, pour être plus juste, rêves couleur de glycines. Il lui venait à l'esprit des madrigaux. Son imagination lui présentait des tableaux d'éventails où les bergères et les bergers n'étaient occupés qu'à s'aimer sous des verdures bocagères.

Tovt en s'abandonnant à ces rêveries rococo, Jean Lecomte ne perdait pas de vue le but de son voyage.

Il revint à Thôtel, pressa les gens pour être plus tôt servi et déjeuna en toute hâte. Son repas terminé, il consulta sa montre. L'heure décente des visites ne sonnait pas encore. Jean Lecomte essaya d'attendre.

Au bout de cinq minutes, qui lui parurent un siècle, il tira de nouveau sa montre de sou gousset. Décidément, il ne pouvait tenir en place. Il prit son chapeau et sortit. Mais où aller, puisqu'il ne voulait pas encore se rendre chez la princesse ?

— Sans pousser jusqu'à la grille, je puis toujours me diriger lentement de son côté, pensa-t-il.

Lentement ! Est-ce que les amants vont lentement ! A peine Jean Lecomte eût-il marché pendant deux minutes qu'il pressa le pas insensiblement. Un moment après, il s'arrêtait à l'angle de la rue au détour duquel il savait qu'il allait apercevoir la maison désirée.

Quelle heure ?

La même que tout à l'heure, ou peu s'en fallait. Dans ces circonstances-là, les montres ont toujours tort. C'est heureux que Dieu n'ait pas donné aux amoureux le droit d'avancer ou de retarder le temps au gré de leurs désirs ; car on serait exposé à de singulières bizarreries... Il y aurait des jours d'une seconde et des minutes qui dureraient mille ans.

Jean Lecomte n'osa pas aller plus loin cette fois. C'est à peine s'il risqua un coup dœil sur la petite maison. Et bravement il rebroussa chemin. S'il avait mar-

ché très vite en venant, ce fut à tout petits pas qu'il s'éloigna. Tous ces riens, qui sont des bagatelles de l'amour, sont à noter. Ils prouvent l'immense domination de l'homme par son maître éternel et intime, par son cœur.

Le comte de Feutray était alors singulièrement dominé, car il ne s'éloigna guère de la demeure d'Olga. Il revint sur ses pas, bien résolu cette fois, — une de ces résolutions de Calino qui, appartiennent à la logique de l'amour — à ne plus consulter le chronomètre malencontreux, qui n'avançait pas assez vite à son gré.

Cette fois, en effet, il alla jusqu'au bout. Il osa sonner.

La clochette qui retentit avait un joli son.

Pendant qu'un valet de chambre introduisait le visiteur dans un des salons du rez-de-chaussée, la princesse Olga, plus émue cfu'elle ne voulait le paraître, jetait un dernier regard à la glace de sa toilette-duchesse. Depuis le matin, elle se préparait à recevoir le comte de Feutray. Il est très mauvais de se préparer si longtemps d'avance; on n'est jamais prête au dernier moment.

Un hasard, un coup d'œil sur la rue lui avait fait découvrir le manège de Jean Lecomte, lors de son voyage de découverte à travers les rues de Saint-Gildas. Elle avait vu sa surprise, sa joie de découvrir la petite maison

Louis XV. Elle était assez clairvoyante et assez fine pour deviner ce qui se passait dans Tàme du promeneui'. Elle avait guetté son retour. Elle l'avait vu pressé d'arriver, hésitant, interrogeant Theure, malheureux de s'éloigner, heureux de revenir. Toutes les craintes, toutes les inquiétudes, toutes les appréhensions qu'elle avait subies la veille avaient disparu comme par enchantement.

Elle était aimée.

Et c'est précisément cette certitude qui la troublait un peu. Elle se sentait si heureuse qu'elle avait peur d'effaroucher et de faire fuir l'amour naissant du comte, en laissant trop vite percer sa joie. Enfm elle se décida à descendre.

Quand elle pénétra dans le salon, Jean de Feutray était arrêté devant un petit portrait de la princesse ou, pour mieux dire, une inlerprétation poétique, par Chaplin.

Au bruit léger de la tenture soulevée, Jean Lecomte se retourna et, saluant gracieusement, d'une voix qui tremblait un peu :

— Vous m'excuserez, madame, dit-il, de me présenter à une heure si peu convenable ; mais je n'ai pu résister au désir de vous revoir plus tôt.

— Ne vous excusez pas d'être en avance, répondit la princesse en lui tendant amicalement la main ; je vous attendais hier.

Ainsi commencée, la conversation resta extrêmement cordiale et animée de part et d'autre. Cependant il ne fut pas un seul instant question d'amour entre ces deux amants. Chacun d'eux obéissait instinctivement à, une même impression, qui le forçait à se contenir, qui l'obligait à une certaine réserve.

Par cela même que Jean Lecomte avait, dans le secret de sa pensée, dépassé les heures présentes et envisagé l'avenir sous les couleurs les plus riantes, il se trouvait, en présence de la princesse, aux prises avec la réalité d'une première visite, un peu effrayé d'avoir osé espérer une solution si favorable et de l'avoir entrevue si prompte.

Olga, de son côté, s'était bercée du même espoir. Elle aussi, pendant la journée d'attente, avait permis à son imagination vagabonde de lui représenter les tableaux les plus encourageants : le comte à ses pieds, avouant passionnément son amour, le mariage célébré, et l'union heureuse et forte de deux cœurs généreux et faits pour se comprendre.

Maintenant que Jean Lecomte était devant elle, dans son salon, elle s'apercevait avec regret qu'elle le connaissait à peine, qu'il devait être traité par elle comme Tami étranger qui vient pour la première fois.

Ces deux êtres, qui, dans leurs rêves, s'étaient déjà donnés l'un à l'autre, se sentaient obligés, par leur éducation, par l'habitude du monde, à jouer, chacun de son

côté, la comédie de l'amitié. C'était à qui, par exemple, donnerait à cette amitié le plus d'extension possible. La princesse exagérait les termes de sa reconnaissance. Le comte affirmait son dévouement avec feu, et se prétendait le plus heureux des hommes d'avoir pu intervenir à temps pour arracher à la mort la plus exquise des princesses.

Comme il n'y a pas de sujet de conversation inépuisable, sauf ceux sur lesquels on ne s'entend pas, après avoir développé discrètement leurs sentiments sous le masque d'une cordialité sans arrière -pensée, le comte et la princesse parlèrent de mille autres choses, de la Russie, de Paris, de la Bretagne et enfin de Saint-Gildas.

— Un horrible trou, dit la princesse. Il me semble que Port-Xavalo m'aurait bien mieux plu...

— Si vous aviez pu trouver à vous y loger convenablement. Il ny a pas à Port-I^avalo une maison qui vaille celle oia je vous vois. Ici, du moins, le cadre s'efforce d'être digne de vous.

— Ce pavillon est assez élégant, en effet; mais cela n'est pas suffisant pour compenser les autres désavantages de Saint-Gildas. Promenades à pied au bord de la mer et promenades à cheval dans la campagne, voilà les seuls plaisirs qu'offre cet endroit. J"ai eu heureusement la bonne idée de faire venir mon écurie.

— Et les excursions en mer'? Brave comme je vous sais, vous ne devez pas craindre cette sorte de distrac-

tion qui, pour moi, est la meilleure et la plus absorbante de toutes.

— Il n'y a à Saint-Gildas que quelques vilains bateaux de pêciie, malpropres, sentant borriblement la rogue. J'aurais voulu aller en mer; mais je n'ai pu me décider à monter dans ces embarcations... Ah ! si j'avais pu me procurer un voilier aussi élégant que le vôtre, je vous assure que j'aurais été plus souvent au large qu'à terre.

— Permettez- vous, madame, au capitaine de la Mouette de mettre son bâtiment à votre disposition? Sans être luxueuse, ma petite barque pontée vous offrira du moins une cabine assez confortable. J'ajouterai que ce sera un bonheur pour moi de vous conduire dans les excursions très intéressantes que l'on peut faire sur cette côte.

— Votre offre me tente énormément.

— Acceptez-la donc, madame.

— Je crains d'être indiscrète.

— Comment pouvez-vous avoir une crainte pareille ? Ne m'avez-vous pas fait l'honneur de me dire que vous me considériez comme un ami ?

— J'ai une envie folle d'accepter.

— Demain matin, madame, la Mouette sera en vue de Saint-Gildas. A quelle heure voulez-vous vous embarquer?

— Quelle est l'heure la plus favorable ?

— Gela dépend de l'itinéraire que vous aurez choisi.

— Pour cela, je m'en rapporte entièrement à vous. Vous êtes mon guide. Où vous voudrez me mener, j'irai.

— Alors je vous proposerai d'aller d'abord à l'ile de Houat.

— Va pour l'ile de Houat !

— C'est que, pour aller à Houat et en revenir le jour même, il faudra que vous vous leviez à une heure invraisemblable.

— Laquelle ?

— La marée commence à descendre demain matin à quatre heures. Pour bien faire, il faudrait....

— Quatre heures !... Je serai prête... Vous me trouverez sur la plage.

— Le canot de la Mouette viendra vous prendre et vous conduira à bord.

— Capitaine, c'est dit.

Cependant le moment vint où Jean Lecomte dut songer à se retirer. Il se leva.

La princesse le retint.

— A Saint-Gildas, dit-elle, les visites n'ont pas de mesure fixe comme à Paris. Songez d'ailleurs qu'en demeurant un peu plus longtemps, vous obligerez une malheureuse isolée.

Jean Lecomte ne se fit pas prier. Il était trop heureux de pouvoir rester quelques instants de plus près d'Olga. La conversation reprit de plus belle.

La princesse parla de la France et des Français. Elle adorait Paris. Elle ne comprenait pas que l'on vécût ailleurs. Quant à elle, elle était bien décidée à ne pas retourner en Russie. Paris était son élément, son milieu, son cadre.

Chaque mot qu'elle prononçait, chaque nouvel éloge qu'elle donnait à Paris, éveillait dans Tesprit du comte de Feutray un ardent désir de retourner, lui aussi, dans cet incomparable Paris, centre de la vie active, fiévreuse, productive et mondaine. Après quatre années d'exil, il sentait le besoin de revoir cette patrie des intelligences, de s'y retremper, d'y puiser de nouvelles forces. Rentrer à Paris, y rentrer réhabilité par l'amour de la princesse Digarine. Quelle perspective !

Malgré le plaisir qu'Olga et Jean Lecomte éprouvaient à causer ainsi, l'heure vint cependant où il fallut se séparer. Entre le moment où le comte de Feutray se leva définitivement pour partir et celui où il franchit la grille, il s'écoula encore plus d'une demi-heure» En le reconduisant, la princesse le retenait : il fallait bien lui montrer la maison. Après la maison, ce fut le jardin; après le jardin, les écuries, où se trouvaient quatre beaux chevaux, et où le comte put voir le box vide du cinquième cheval, dont il connaissait la fin tragique.

Dire que la poignée de main dernière fut amicale, ce ne serait pas assez dire. Le serrement de main, monnaie courante de politesse, peut être aussi la plus expressive

des manifestations. Dans un serrement de main, tout Tamour d'un homme peut se traduire. Par un serrement de main, une femme peut dire tous les secrets de son cœur. Quand les lèvres n'osent pas encore parler, la main fait déjà ses aveux muets.

Tel était le cas particulier de la princesse et du comte. Ce qu'ils n'osaient se dire de vive voix, ils se le confièrent en se serrant la main. Jean Lecomte, profondément ému, retint la main d'Olga longtemps dans la sienne. Puis, au moment de l'abandonner, il se baissa et la baisa ardemment.

Un peu effrayé de ce qu'il venait de faire, Jean Lecomte se retira. Son départ précipité avait presque l'air d'une fuite.

Il alla prendre son cheval à l'hôtel et le lança sur la route de Port-Navalo. Gomme il était heureux I La belle journée pour lui I Et celte journée allait être suivie d'autres journées bénies. Demain, ils feraient ensemble une première promenade en mer, qui ne devait pas être la seule. Il pourrait la revoir souvent 1

Dès son arrivée à Port-Navalo, Jean Lecomte appela Le Bilec. Il visita la Mouette dans ses moindres détails et s'assura que tous les agrès étaient en bon état. Sur son ordre, le pont, quoique parfaitement entretenu, fut lessivé et frotté, les cuivres astiqués. Le poste confortable qui lui servait de cabine lui parut manquer d'élé-

gance. Il y fit descendre quelques jolis objets pris dans son mobilier : une glace Louis XV en bois sculpté et doré, un écran, des éventails japonais. Bientôt, le poste ressembla à un boudoir minuscule.

Pendant que ces préparatifs s'achevaient, le capitaine de la Mouette donnait l'ordre à sa vieille servante de préparer des provisions de bouche, des volailles et des viandes froides, et faisait porter dans la cale des vins de choix, des fruits, des confitures, des gâteaux.

Lucie Le Mironnet, installée depuis le matin dans la maison, présidait à tout, veillait à tout avec le plus grand zèle et la plus grande activité. La pauvre orpheline ne savait qu'imaginer pour satisfaire l'homme généreux qui l'avait recueillie.

La nuit vint.

Jean Lecomte fit lever L'ancre.

La Mouette^ traînant dans son sillage son petit canot, s'éloigna de Port-Navalo, doubla la pointe, alla prendre le vent au large, et mit le cap sur l'Est dans la direction de Saint-Gildas.

Le capitaine, enveloppé dans son manteau, se tenait debout adossé au mât.

Bien que le ciel fût rempli d'étoiles, ce n'était pas vers le ciel qu'il levait les yeux, mais vers une petite lumière qui brillait sur la côte, au milieu du bourg de Saint-Gildas de Rhuys.

ib

Chacun de nous n'a-t-il pas, comme lui, sou ciel et son étoile sui' la terre '?

L'étoile que Jean Lecomte fixait dans la nuit s'éteignit à un moment donné. Le capitaine poussa un soupir et songea à prendre quelques heures de repos. Il ne voulut pas descendre dans le poste. C'était pour lui un endroit sacré maintenant.

Il se roula dans son manteau et s'étendit sur le pont, près de Le Bilec, à qui il donna ordre de jeter l'ancre en face de Saint-Gildas.

Trois heures sonnaient quand le capitaine se réveilla. Après avoir donné quelques soins à sa toilette, il sauta dans le canot et alla lui-même à terre pour attendre la charmante passagère. Quelques minutes avant l'heure apparut sur la plage la silhouette d'une femme. Jean Lecomte sentit son cœur hattre avec violence. — C'est elle ! murmura-t-il.

C'était elle, en etTet. très simplement et très coquettement mise, Il n'y a que les vraies élégantes pour savoir s'approprier leur toilette aux circonstances.

Une robe courte bleu-marine, un saute-en-barque de même couleur garni de larges rubans de laine noire tressée, lui composaient un costume très commode et très gracieux. La simplicité de l'étoffe et des ornements ne nuisait en rien à la grâce de la façon. La princesse avait pour principe que les belles robes sont celles qui vont les mieux. A ce titre, son costume, qui faisait

merveilleusement valoir sa taille, était une très belle robe.

Sur ses cheveux, un petit chapeau de paille, un risque-tout prêt à braver le soleil, le vent ou la pluie.

L'homme qui va accompagner une femme dans une promenade ou dans une excursion peut deviner d'avance, rien qu'en examinant la tenue de la promeneuse, la somme d'inconvénients ou de plaisirs que lui ménage la partie projetée. Au premier coup d'oeil, Jean Lecomte comprit qu'il n'avait à redouter de la princesse Digarine ni mauvaise humeur, ni attaques de nerfs. La femme qui venait à lui avec cet air résolu et ce costume pratique saurait évidemment se plier aux exigences d'un voyage en mer, ne pas se fâcher des petits contre-temps qu'il faut toujours prévoir quand on se confie au hasard d'une voile, et prendre gaiement tout ce qui pourrait survenir de fâcheux.

Jean Lecomte alla au-devant d'Olga, qui Taccueiint par un charmant sourire.

— Vous voyez, lui dit-elle, que je suis exacte. Levée avant le soleil 1 C'est la première fois que je verrai complètement l'aurore. Je l'ai entrevue déjà, mais très vaguement, avec des yeux un peu fatigués par le bal. Aujourd'hui, je me fais une fête d'assister à ce spectacle dans d'aussi bonnes conditions.

— Le lever de l'aurore est compris dans le programme des curiosités c{ue je veux vous montrer aujourd'hui.

— C'est votre bâtiment qui se balance si gracieusement là-bas ? .

— Oui, madame. C'est la Mouette.

— Jolie nom et jolie barque... 11 n'y manque qu'une chose...

— Laquelle ?

— Une peùte flamme au haut du mât.

— Dites-moi quelle est votre couleur favorite.

— Le bleu.

— La prochaine fois que vous voudrez bien venir à bord de la Mouette^ j'y ferai flotter votre pavillon, madame.

Tout en causant, la princessse et Jean Lecomte s'étaient approchés du canot.

Le capitaine y fit monter l'étrangère en la portant à demi, pour éviter que l'écume ne mouillât ses petits pieds. Il fut embarqué presque aussitôt qu'elle, et, prenant les avirons, il nagea vigoureusement dans la direction de la Mouette.

— A la façon dont vous vous servez de ces rames, lui dit Olga, je vois que j'ai affaire à un marin accompli.

Elle paraissait radieuse. Tout lui plaisait : le temps, encore frais à cette heure matinale, la couleur de l'eau, encore sombre. EUe s'amusait à voir les oiseaux de mer qui tournaient au-dessus d'eux en déployant leurs grandes ailes blanches.

Cependant le canot accosta la Mouette par l'arrière.

Olga n'était pas familiarisée avec les choses de la mer. Ce fut pour elle une joie naïve que de parcourir le pont duyaclit. Elle admira la bonne tenue des deuxmatelots qui lui furent présentés, la propreté méticuleuse qui régnait partout à bord.

— Vous êtes ici maîtresse et souveraine, lui dit Jean Lecomte. Commandez, madame, et nous obéirons.

— Eh bien, répondit-elle, puisque me voilà capitaine, je commencerai par féliciter mon équipage.

— L'équipage vous en remercie par ma voix.

— Et maintenant, ajouta-t-elle, au large !

L'ancre fut aussitôt levée ; la voile s'enfla -sous la pression d'une jolie brise, et la Mouette, penchée sur le côté, fendit les vagues avec un jolie froufrou d'eau frôlée.

Le Bilec, enfoncé à mi-corps dans le trou du pilote, la tète couverte du chapeau rabattu de toile cirée blanche, tenait le gouvernail et manœuvrait la voile. Tout à fait à lavant, l'autre matelot se tenait prêt à obéir aux indications de son camarade, Olga et le capitaine s'assirent au pied du mât, sur le plat-bord.

Quand le bateau s'inclinait tout à coup sous une bouffée de vent plus rude, Olga battait des mains.

— Je n'ai jamais voyagé qu'en bateau à vapeur, ditelle, et j'ai horreur de ces immenses bâtiments. On s'y sent trop loin de la mer ; tandis qu'ici on est en commu-

lo.

ni cation directe avec elle. Il me semble que la Mouette est dans l'intimité des vagues.

— Et vous avez raison. C'est ce qui m"a toujours fait préférer à tous les Great-Eastern du monde ma méchante petite barque qui danse et qui vit avec le flot. Les grand? steamers écrasent la mer pour la dompter. C'est un procédé vulgaire. La dompteuse idéale n'estelle pas Circé qui enchaîne les lions et les tigres avec un de ses cheveux d'or ?. . .

Tout à coup, Jean Lecomte s'interrompit :

— Tenez, dit-il à la princesse, regardez de ce côté, madame.

Olga se retourna et poussa un cri d'admiration.

Par-dessus le sillon de Bretagne, un premier rayon de soleil venait d'apparaître dans la gloire d'une aurore rose. Sur les terres basses, sur les marais salants de Guérande, du bourg de Batz, du Pouliguen, la clarté de l'astre se reflétait, animant d'étincelles d'or les moindres flaques d'eau. Après avoir ainsi brillamment annoncé son retour sur la côte bretonne, le soleil traçait sur la mer une longue traînée de feu, qui flamboyait jusque près des flancs de la Mouette. Sous le réveil général de la lumière que la percée du premier rayon donnait au paysage, la princesse découvrit alors une flotille étrange et charmante qui s'avançait en bon ordre ; c'étaient les barques de pèche du golfe du Morbihan qui sortaient une à une, emportées vers le large par le

courant formidable qui s'échappe du Trou-de-ïa- Jument : Sénégots aux voiles blanches, Forbans aux voiles roses, mélange pittoresque et saisissant. Tous ces petits bâtiments, sous la toile, avaient Tair d'un vol régulier d'oiseaux de mer rasant la vague.

La princesse Olga était dans le ravissement. Quand elle eut longuement admiré le merveilleux spectacle qui se déroulait sous ses yeux, le capitaine fit un signe à son second matelot, qui descendit dans la cale et en rapporta un léger en-cas destiné à faire attendre l'heure du déjeuner. On fit la dînette sur le pont, où Olga prétendit qu'elle resterait toujours.

Deux heures après cependant, le soleil étant extrêmement chaud, elle consentit à descendre un moment dans le poste qu'elle n'avait pas encore visité.

L'installation de la cabine qui lui était réservée lui parut du meilleur goût.

— Vous appelez-vous bien Jean Lecomte ? demandât-elle.

En entendant cette question, le capitaine tressaillit légèrement.

Elle ne lui donna pas le temps de répondre. ■

— Pour moi, reprit-elle bien vite, je serais tentée de vous appeler Monte-Christo.

11 était près d'une heure de l'après-midi quand la Mouette aborda à l'Ile de Houat.

Houat, en breton, veut dire canard. L'Ile voisine de

Houat s'appelle Hoedic, ce qui équivaut au mot caneton. Par leur forme oblongue, ces deux îlots justifient assez bien le surnom dont les vieux marins celtes les ont gratifiés.

Houat est un étrange domaine.' Cette petite île, sans communication régulière avec la terre, nourrit une population très rude et très vaillante, en retard d'un bon siècle sur les habitants des autres parties du Morbihan. Les insulaires de Houat n'ont pas de maire, pas de maître d'école, pas de garde champêtre; mais ils ont un pasteur, un respectable et digne prêtre, qui leur tient lieu de tout, qui représente le principe de l'autorité morale, religieuse et civile. Sa cure sert de mairie, et il marie deux fois : une fois au nom des hommes, une fois au nom de celui dont il prêche la loi divine. C'est lui aussi qui instruit les enfants. C'est lui encore qui veille sur l'ordre public. Il n'a pas besoin pour cela de la force armée. Sa parole respectée suffit.

Toujours prêt à offrir l'hospitalité, recevant gaiement les hôtes gais que le ciel lui envoie, et charitablement les hôtes infortunés que la tempête lui jette, le pasteur de Houat pratique également les vertus chrétiennes et les vertus antiques.

La princesse fat mise au courant de cette situation par son guide. Connaissant de longue date déjà le pasteur de l'Ile, Jean Lecomte offrit à l'étrangère d'aller lui rendre visite et de déjeuner chez

lui. Le repas, cela va sans dire, fut tiré de la cale de la Mouette.

Olga se sentit vivement intéressée par ce qu'elle vit dans la cure et dans le pays. Elle se fit expliquer les usages locaux et voulut connaître dans ses détails toute l'organisation de celte tribu de pêcheurs, isolée en pleine mer et vivant heureuse sous la main paternelle d'un pauvre prêtre. Désireuse de reconnaître d'une manière quelconque Thospitalité qu'elle avait reçue, elle pria son hôte de vouloir bien la conduire chez les plus pauvres du pays, et elle marqua son passage par de larges charités.

Aux remontrances que lui adressa Jean Lecomte, qui voyait l'heure s'avancer, elle répondit en riant :

— Est-ce que je ne commande plus à bord de la Mouette ?

Jean Lecomte s'inclina. Il était trop heureux de prolonger le temps que la princesse voulait bien passer avec lui.

Olga — était-ce calcul, était-ce insouciance? — ne pressa nullement l'embarquement. La nuit commençait déjà à tomber quand elle se décida à donner le signal du départ.

Lorsque l'ombre vague qui précède la nuit commence à descendre, il se produit un mouvement dans la nature. On dirait qu'elle se replie sur elle-même.

La nuit a pour avant- garde l'effroi — effroi qui ne

terrifie pas les âmes fortes, mais qui les impressionne cependant, à leur insu. Les femmes, plus nerveuses encore que les hommes, plus accessibles aux influences extérieures», obéissent aussi plus complètement à la puissance secrète de Tombre qui veut qu"on se rapproche et qu'on se serre. Devant la nuit tombante, elles cherchent involontairement une protection, un appui. La princesse Digarine, qui avait fait preuve d'un courage viril pendant la traversée du matin, riant des vagues trop grosses, s'amusant des sautes de vent trop brusques, se sentit redevenir femme devant Tobscurité envahissante. Sans craindre précisément, sans avoir peur , elle éprouva comme un léger vertige. Le terrible inconnu qui est la nuit et rinconnu terrible qui est la mer agirent puissamment sur son organisation nerveuse. Par un mouvement câlin, presque suppliant, elle se rapprocha de Jean Lecomte, qui s'était assis, non loin d'elle, au pied du mât, comme le matin. Elle passa son bras sous le sien et appuya sa tête contre son épaule doucement, oh ! bien doucement.

— Comme cela, dit-elle avec le ton d'une enfant gâtée qui demande une frtveur.

Dans cette position seulement, elle se sentit forte. Sa pensée se détourna du gouffre noir, des vagues béantes qui se plaquaient contre la proue de la Mouette et qui se déchiraient dans l'ombre avec un bruit étrange.

Elle était près de lui. Elle éprouvait le bien-être de

la pelilc fille qui se tient appuyée contre le bras protecteur de son grand frère. Ce fut son impression première, impression très chaste. Mais, au bout d'un certain temps, elle sentit sur sa joue, appuyée au bras du capitaine, monter une chaleur de fièvre. Elle s'aperçut de la position abandonnée qu'elle avait prise. Elle voulut se reculer, et elle releva la tète.

L'air frais du soir la saisit alors, et elle reprit l'attitude qu'elle venait de quitter, en frissonnant légèrement.

Ce frisson, Jean Lecomte le ressentit à son tour. Depuis qu'Olga avait appuyé sa tète blonde contre son •épaule, le jeune homme était transporté. Il éprouvait une joie intense, une ivresse folle, qu'il essayait de contenir, de ne pas laisser déborder, de peur d'effaroucher l'oiseau gracieux, si coquettement blotti contre lui. Son cœur battait à se rompre. 11 aurait voulu en arrêter les battements démesurés. Il ne le pouvait pas. Par moments, il était obligé de fermer les yeux pour ne pas voir le joli visage d'Olga, ses lèvres roses, ses cheveux d'or. Cette contemplation le grisait. Il craignait de ne plus être maître de lui; il lui venait des envies irrésistibles de se baisser sur ce front d'enfant assoupi et de le baiser.

Le frisson de la jeune femme ne lui échappa pas. Il en eut le contre-coup, presque une transmission magnétique.

i80 J'AI TUE MA FEMiME

— Vous avez froid? dit-il.

Non, elle n'avait pas froid. Elle était contente. Il ne lui fallait rien.

Mais Jean Lecomte ne voulut pas entendre raison. Il se fit apporter un grand châle de llnde et, avec des délicatesses inouïes, il en couvrit la princesse.

L'amour trouve des satisfactions dans les moindres choses. Dans cette simple action : mettre un châle sur les épaules d'une femme, il peut y avoir mille épisodes charmants et troublants : c'est la main de l'amant qui frôle en passant le corps de Tadorée; c'est la sollicitude dont on fait preuve et dont on est remercié; c'est le soin avec lequel on pose l'étoffe rare, le goût avec lequel on la drape : autant de nuances qui laissent très bien percer le respect et l'adoration. Bien des femmes, qui resteraient insensibles à des aveux parlés, se laissent toucher par ces attentions, par ces détails qui dénotent la délicatesse du cœur.

— Je suis bien mieux ainsi, dit Olga, en se pelotonnant comme une chate, sous le cachemire indien.

— La nuit est très fraîche, reprit Jean Lecomte. Serrez-vous contre moi.

Il passa son bras derrière la taille de la jeune femme. Celle-ci se laissa faire.

La lune se leva, une lune claire, donnant à toutes les choses un aspect pâle.

Olga et Jean ne parlaient pas.

L'amour que chacun d'eux éprouvait était trop grand, trop élevé, pour pouvoir être traduit par les mois. D'autre part, tout en laissant deviner l'un à l'autre leur secret, qui se trahissait par les prévenances du comte et parl'ahandonde la princesse, Jean et Olga comprenaient que l'heure des aveux n'était pas encore venue. Il y a de l'opportunisme en amour comme en toute chose. A quoi bon parler, d'ailleurs?

Appuyée contre la poitrine du comte, Olga sentait avec délices battre le cœur de son amant, et le jeune nomme s'enivrait de bonheur en tenant enlacée la taille exquise de la princesse.

Parler I

Mais si quelque ciiose eût pu troubler l'ivresse du jeune honnne, c'était bien cette perspective. Parler ? Avant de faire l'aveu de son amour, ne devait-il pas, en effet, commencer par un aveu effrayant ? Avant de dire : « Je t'aime 1 » n'élait-il pas tenu, en honnête homme, de dire : « Voilà qui je suis ! » Jean ne pouvait penser, sans frémir, à ce moment à la fois doux et terrible où le secret de son passé s'échapperait de ses lèvres.

Aussi s'efforçait-il de reculer cette heure qui pouvait être la plus belle ou la plus redoutable de sa vie.

La voix du pilote tira tout à coup de leur rêverie les deux amoureux.

— Le vent mollit, capitaine, dit Le Bilec.

— Eli Lien !

— Nous n'arriverons pas à Saint-Gildas avant le jour. Jean Lecomte interrogea anxieusement du regard la

princesse.

Celle-ci sourit.

Qu'importe ! dit-elle. Ne sommes-nous pas bien ici ?

— Vraiment, ce retard ne vous contrarie pas trop ?

— J"ai pris goût à la mer. Je voudrais rester toujours comme je suis.

Jean Lecomte ne put s'empèclier de serrer Olga contre lui dans un mouvement de reconnaissance et d'expansion.

Jusqu'à une heure du matin, le comte et la princesse restèrent sur le pont, appuyés l'un contre l'autre, dans la position qu'une gravure, devenue légendaire, prête à Paul et Virginie perdus dans les bois. A ce moment, le capitaine s'aperçut que sa jolie passagère paraissait un peu lasse. La journée avait été rude poui' elle. Depuis trois heures du matin, la princesse était levée ; elle avait beaucoup marché dans l'île, et les deux traversées n'étaient pas faites pour la reposer. Alors — et bien qu'à regret — il insista pour la faire descendre dans le poste, où elle trouverait un bon lit et où elle pourrait prendre un peu de sommeil. Olga résista d'abord un peu ; puis elle céda. Le comte l'accompagna jusqu'à sa cabine. Au moment où il allait se retirer :

— Bonsoir et merci 1 dit-elle en lui tendant les mains.

. Le jeune homme les saisit et les baisa toutes deux. Puis il remonta sur le pont, où il s'étendit, comme la veille, au-dessus du poste ; mais il lui fut impossible de fermer les yeux. .

Comment eût-il pu s'endormir sachant que la princesse était si près de lui, qu'il n'en était séparé que par un mince plancher? Et puis, il avait bien d'autres choses à faire. En lui-même, il repassa tous les incidents de la journée, tous les épisodes de cette excursion. Il se rappela toutes les gracieuses paroles d'Olga, tous ses sourires : récapitulation éblouissante. Les résultats de celle promenade en mer, de ce lèle-à-tète de vingt heures, de cette intimité familière et concentrée de la vie à bord, avaient dépassé toutes ses espérances. Cinq jours auparavant, Olga ne le connaissait pas même de nom. Que de chemin il avait fait en cinq jours, et surtout pendant le dernier ! la veihe encore, il en était à sa première visite. Et maintenant, il ne pouvait en douter, il était déjà plus qu'un ami.

Ces pensées tinrent le jeune homme éveillé jusqu'à l'aube. Comme l'aurore allait se montrer, la princesse sortit de sa cabine et vint, un peu frissonnante au contact de l'air frais du matin, souhaiter le bonjour au capitaine de la Mouette. Le jeune homme admira la fraîcheur et l'inaltérable beauté d'Olga. Rien sur son visage ne marquait les fatigues de la veille.

Malheureusement pour Jean Lecomte, le vent, qui

s'était remis à souffler vers la terre, avait amené la barque dans les eaux de Saint-Gildas. Le moment était venu de se séjDarer.

Le capitaine reconduisit lui-même la princesse à terre. 11 l'accompagna jusqu'à la porte de sa maison.

— Quand aurai-je l'honneur de vous revoir '? lui demanda- t-il sur le seuil.

— Si je ne craignais pas d'abuser de voire complaisance, je vous répondrais : Aujourd'hui.

— Vous comblez un de mes désirs les plus vifs.

— Faites-moi l'amitié de venir dîner ce soir avec moi.

— A ce soir donc, et merci !

Jean Lecomte, fou de joie, relouina à bord de la Mouette, qui s'en alla en louvoyant vers Porto-Navalo.

Le capitaine était descendu dans le poste encore parfumé par la présence de la princesse. Il y resta, en proie à un délire joyeux, jusqu'à ce que la barque eût atteint son port d'attache.

Rentré chez lui, il se fit servir un léger repas; puis il alla dormir un peu, afin d'être dispos pour la soirée.

Avant de se retirer :

— Je no dînerai pas ici ce soir, dit-il. Vous viendrez me réveiller à deux heures, et vous me tiendrez un cheval prêt.

J'AI TCL MA FEMME i85

A peine eul-il fermé la porte que la vieille .-ervanle niuriuura enlre ses dents :

— Ce n'est plus une existence, cela ! Notre maître devient fou, dame ! .

— Que dites-vous ? demanda la petite Lucie, dont la voix tremblait léi:èrement.

— Notre maître n'est plus reconnaissable depuis quatre jours. Gela n'est pas naturel. Il ïanl qu'il lui soit arrivé...

— Quoi?...

— Je m'entends. Depuis qu'il est venu ici une princesse...

— Une princesse ! répéta Lucie anxieuse.

— Une princesse, oui, petite. L'homme habillé d'or qui gardait ses chevaux me l'a dit. Mais, tu sais, les princesses, c'est comme les fées ; il y en a qui sont bonnes et d'autres qui sont méchantes. J"ai peur de celle-là.

— Avez-vous quelque raison pour craindre?

— Jésus-Dieu! si j'en ai!... Ecoute : la veille du jour où cette princesse est venue ici — c'était il y a cinq jours — notre maître est sorti sur son grand cheval noir. Quatre heures après, le cheval est revenu tout seul, ruisselant de sueur, effaré. Nous avons cru le maître mort. Pas du tout. Il est revenu; mais il était triste, très triste. 11 s'est enfermé dans sa chambre ; il a oublié de déjeuner. Le lendemain, même tristesse.

Kl.

Avant-hier, il s'est absenté toute la journée, et le soir il s'est emljarqué. Le voilà de retour, et déjà il parle de repartir cette après-midi... Tout cela n'est pas naturel.

— Alors, vous pensez que la princesse?...

— Princesse î princesse I c'est peut-être une fée qui se déguise, comme dans les histoires.

— Ce n'est pas possible.

— On ne sait pas. Si c'est une fée, elle lui a jeté un un sort. Si c'est une princesse, notre maître en est amoureux. L'un vaut l'autre... Mais, qu'as-tu donc, petite '?

— Rien, rien, répondit d'une voix étranglée la petite, qui était devenue très pâle.

Ainsi que Jean Lecomte en avait donné l'ordre, on le réveilla à Theure indiquée. Il se leva rapidement, s'habilla en toute hâte et monta à cheval, en chantonnant un air espagnol à la fois gai et tendre qui lui revenait à la mémoire.

11 était déjà loin que la petite Lucie le suivait encore des yeux, pensive.

Un accueil charmant attendait le cavalier au pavillon des glycines.

La princesse vint à lui, le sourire aux lèvres, la main tendue. Elle se sentait, disait-elle, encore un peu fatiguée, et elle priait Jean Lecomte de lui permettre de le recevoir sans cérémonie, en peignoir. Le peignoir qu'elle portait était en grenadine noire, à traîne. Un flot de malines, capricieusement disposé en zigzag, dissimulait la longue rangée de boutonnières. Des dentelles de la même pièce formaient les manchettes de ce vêtement

et s'étalaient eu nœuds galants sur les poclies de côté, Sous le tissu léger et transparent, un gilet de faille noire, décolleté en carré, laissait deviner une gorge exquise et des bras merveilleusement modelés. Toutes les cérémonies du monde n'auraient pas valu, aux yeux de Jean Lecomte, les indiscrétions savantes de ce coquet déshabillé.

Le dîner fut court.

Olga et Jean avaient hâte de le voir finir et d'être débarrassés de la présence du valet de chambre solennel et grave qui les servait.

Le café avait été préparé dans un boudoir ouvrant sur le jardin. C'était la pièce la plus galante de la maison. Au-dessus des portes, des trumeaux montraient des vols d'amours dans le style Louis XV. Les meubles, recouverts de vieille soie brochée, répétaient, avec des variantes, le même motif. C'était encore un amour de bronze doré qui montrait les heures sur le cadran en émail bleu tendre de la pendule. D'autres amours, enfin, soutenaient les candélabres. Ces amours d'une autre époque, ces amours souriants, joufflus, badins, ces amours envolés des madrigaux de Gentil-Bernard et des odes de Piron, ces amours qui n'étaient que le symbole de caprices légers, devaient considérer, avec quelque surprise, les deux amants modernes qui se regardaient sans oser encore se confier leur mutuelle affection. Morbleu! de leur temps, on ne faisait pas tant de façons.

Le fait est que Jean Lecomte coinaieiiçait à se sentir quelque peu embarrassé. Le moment redouté de la terrible confession approchait. Mais le mo^'en, devant ces centaines d'amours souriants, dans ce milieu rococo, d'évoquer le drame sanglant du passé.

La princesse, prétextant toujours un peu de fatigue, s'était cependant assise et presque étendue sur un canapé. Elle avait posé ses pieds mignons, finement chaussés de petites mules, sur un tabouret. Jean Lecomte avait pris place sur un petit fauteuil bas, très près d'Olga.

Ils restèrent ainsi longtemps, causant de tout, laissant l'obscurité envahir peu à peu le salon, trouvant un charme inexplicable à s'écouter l'un l'autre, attachant plus d'importance au ton de leur voix qu'aux paroles échangées.

Pendant ([neUe parlait, il passait, lui, par toutes les alternatives de l'espoir et de la crainte. L'accueil qui lui était fait était, certes, des plus encourageants. Mais n'allait-il pas faire envoler le bonheur, à peine entrevu, avec le premier mot de son terrible secret ? Cette pensée suffisait à arrêter sur ses lèvres l'aveu tendre toujours prêt à s'échapper.

Pendant qu'il parlait, Olga écoutait sa voix vibrante et mâle et, dans le fond de son cœur, elle pensait quelle avait enfin trouvé Ihomme nécessaire à sa vie, le maître énergique capable de la défendre contre elle-même, le

terrible gardien de son honneur, dont elle avait besoin pour réprimer ses instincts mauvais. Celui qui avait fait si terrible justice, ce vaillant qu'elle avait vu à l'œuvre, si calme devant le danger, si digne et si fort devant elle, celui-là était digne d'être aimé. A la force morale, à la force physique, il joignait d'autres qualités qui frappaient aussi la princesse : il était beau, d'une beauté mâle, distingué de corps, de ton, de tenue; il était spirituel, il était instruit. A cet homme, on pouvait se donner tout entière, de corps et d'càme, sans avoir Tarrière pensée de se reprendre.

Ainsi se poursuivit cet étrange duo d'amoureux, remuant, à la surface des jolis mots insignifiants, le fleuretis d'un bavardage mondain, et agitant au fond de leurs deux cœurs des pensées tumultueuses.

— 11 ne faut pas que vous restiez trop longtemps ici, dit-elle enfin.

— Vous me chassez déjà?

— Non; mais il me déplairait devons voir courant les routes la nuit.

— La belle affaire! Je m'inquiète peu de cela, je vous assure.

— Je ne doute pas de votre courage; mais je doute du mien.

— Moi, je réponds du vôtre.

— Je suis brave quand il s'agit de moi; et craintive quand il s'agit de mes amis... Et puis, si vous

restiez trop tard, je ne pourrais pas vous demander...

— Vous avez quelque chose à me demander. Parlez vite [

— ... Je ne pourrais pas vous demander de sortir à cheval demain matin de très bonne heure. Je veux revoir l'endroit de la falaise où je serais tombée sans votre intervention. Mais je ne sais si je la retrouverais seule.

— Je viendrai vous prendre.

— Non. Nous partirons chacun de chez nous à sept heures précises, et nous suivrons la côte jusqu'à ce que nous nous rencontrions.

— Il sera fait comme vous le désirez.

L'entretien se termina, comme les précédents, par un baise-main prolongé.

Le lendemain matin, Jean Lecomte partit de chez lui, consciencieusement à l'heure dite. 11 s'y était engagé. Mais il n'avait pas promis de ménager sa monture, et il ne la ménagea pas, afin d'aller plus vite au-devant d'Olga. Quand celle-ci l'aperçut, elle fut presque effrayée de l'allure qu'il avait imposée à son cheval. Aussi, dès qu'il se fut arrêtée près d'elle, chapeau bas :

— Je devrais vous gronder, lui dit-elle. Vous n'êtes pas raisonnable. J'ai pu croire un moment que votre cheval s'était emporté comme le mien l'autre jour. J'en suis encore émue.

Avec quel bonheur il entendit ces doux reproches qui lui prouvaient l'intérêt que la princesse lui portait! Il

id2 J'AI TUÉ MA FEMME

s'excusa cependant el invoqua son devoir de galant homme. (j[ui l'obligeait à aller le plus vite possible audevant de la promeneuse matinale (ju'il savait devoir rencontrer.

Cette matinée fut encore délicieuse pour Jean Lecomle et pour Olga. Le but de leur promenade, en leur rappelant un souvenir qui leur était cher à tous deux, devait nécessairement augmenter leur passion réciproque et leur permettre de l'exprimer en termes couverts, sous des assurances de dévouement et de reconnaissance. Ils n'y manquèrent ni l'un ni l'autre pendant les deux heures cpi'ils employèrent à se promener sur la côte.

Au bout de ce temps :

— Vous êtes très loin de Saint-Gildas, dit Jean Le- Comte.

— Oh:

— El très près de PorL-Navalo, iusinua-t-il. ■ — Ce qui veut dire?

— Que vous seriez bien aimable de venir vous repo- , ser un moment dans une maison que vous avez déjà

honorée d'une visite, et que vous mettriez le comble à voire bonté en acceptant le méchant déjeuner que l'on y improvisera.

— C'est très compromettant ce que vous me proposez là 1

— C'est la proposition la plus simple du monde. Aller se reposer un moment chez un voisin de campagne, il

J'AI TUE MA lEMME 193

n'y a rien là qui ne soit faisable. D'ailleurs ne ni'avezvous pas accepté pour guide?

— Au fait, dit-elle, pourquoi pas?

— Je vous reconduirai ensuite jusqu'à Saint-Giklas.

— Je vous donne bien du tracas.

— Vous me comblez de joie.

Sur ces mots, ils se dirigèrent vers Port-Navalo. Jean Lecomte eut soin de faire prendre à la princesse le plus joli chemin, c'est-à-dire qu'il lui fit contourner le Petit-Mont, le Port-Jaune et I^a Pointe. Elle arriva ainsi jusqu'à sa maison sans avoir traversé le village.

La grille s'ouvrit devant eux, et le cavalier et l'amazone pénétrèrent dans la cour sablée qui précédait le jardin. A ce moment apparut à l'une des fenêtres la face ridée de la vieille servante*

— Jésus Dieu! s'écria celle-ci, voici la fée qui revient.

Et elle se recula pour faire un signe de croix » En entendant cette exclamation, la petite Lucie s'était levée de sa cliaise et avait jeté un coup d'œil sur Tétran^ gère. En voyant la princesse si belle avec ses cheveux d'or et sa robe serrée, eu la voyant descendre de cheval dans les bras de Jean Lecomte, la petite devint rouge comme une pivoine.

La princesse aperçut ce joli visage de jeune fille, qui s'éclipsa aussitôt. Se tournant vers son cavalier.

— Vous avez augmenté votre personnel? lui dit-elle.

Il me semble o^ue je viens de voir une figure douvelle.

— Oui, répondit-il; c'est une excellente petite fille, très intéressante : une orpheline...

— Elle n'est pas mal, cette petite, fit d"un ton assez dédaigneux la princesse Digarine.

Elle avait prononcé ces paroles assez haut... Lucie Le Mironnet les entendit, et une larme fui'tive, aussitôt réprimée, mouilla ses grands yeux bleus.

Soit que la vue de Lucie eût produit sur l'esprit d'Olga une impression défavorable, soit qu'elle eût quelque autre motif de contrariété, la princesse ne se montra pas, pendant le déjeuner, aussi aimable que d'habitude. Ce ne fut que vers la fin du repas qu'elle reprit son gai sourire. Alors elle fut aussi charmante que possible. Le nuage était passé.

Pendant quelques instants, Olga s'était sentie blessée. Elle avait été, sinon jalouse, ce qui serait trop dire, du moins mécontente, de trouver un aussi joli visage dans la demeure de celui qu'elle voulait posséder tout entier. Certes, elle n'attachait pas une importance exagérée à la présence de cette orpheline. Elle n'allait pas jusqu'à la considérer comme une rivale. C'eût été lui lui faire trop d'honneur. Mais il lui déplaisait qu'il y eût une beauté autre que la sienne près de Jean Lecomle.

Celui-ci ne se doutait guère des pensées qui trou-

J'AI t\:e ma femme l9o

Liaient Tàme cVOlga.Il la voyait préoccupée, et il se demandait pour quelle raison. Peut-être avail-elle peur qu'on ne connût son escapade, ce déjeuner intime accepté sans façon chez un homme jeune. 11 ne voyait que cette cause, et il n'en était que plus reconnaissant envers la princesse d'avoir bien voulu faire ce sacrifice pour lui.

Quand l'étrangère eut repris sa sérénité, le comte de P'eutray oublia complètement les incertitudes qui avaient marqué le début de l'entrevue. Il ne vit plus que le sourire éblouissant d'Olga, que ses lèvres roses, que ses dents blanches.

Elle était venue chez lui, seule 1 II la recevait ; il la traitait. Que lui fallait-il de plus? Sa satisfaction était complète. La présence d'Olga dans sa maison était pour lui un bonheur réel, bonheur qui devait laisser des traces et des souvenirs, et lui rendre sa demeure plus chère. Quand il se retrouverait seul, plus tard, il n'aurait qu'à fermer les yeux pour revoir, dans une évocation passionnée, la douce image de celle qu'il avait devant lui, qu'il servait, qu'il soignait, comme un amant peut servir et soigner son idole.

Le repas terminé, Olga parla en termes vagues de partir.

Il n'y fallait pas songer. Partir quand le soleil dardait ses rayons les plus chauds ; partir sous le coup d'un lourd midi, cela était tout à fait déraisonnable.

196 J'AI ni- MA FEMME

Jean Lecomte avait charge (Vàmes; il ne laisserait pas commettre une pareille imprudence.

La princesse céda facilement à une contrainte qui répondait à ses secrets désirs.

On quitta la salle à manger, et Ton passa dans le salon. Cette pièce, on le sait déjà, était réunie à la bibliothèque par une vaste baie. Olga, assise dans le salon, aperçut dans la pièce voisine un gros album appuyé sur un X en ébène. Comme son regard se fixait avec une certaine curiosité sur cet ol:)jet, Jean Lecomte l'alla chercher et l'apporta à la priucesse.

— Cet album vous intéressera peut-être, lui dit-il. Je Lai composé avec les notes et les croquis d'un de mes anciens amis d'enfance, Lucien Barday, Thomme le 2)lus original qui soit au monde et aussi le plus intrépide.

Ouvrant alors l'album à la première page :

— Voici, aj0uta-t-il, son portrait dessiné par luimême, en costume d'aventurier.

— Il est fort bien, votre ami.

— Sa vie est un véritable roman. Lucien, que je ne vous donnerai pas pour un modèle de sagesse, s'est trouvé dès la sortie du lycée à la tête d'une assez jolie fortune, qu'il a fort lestement croquée, en dépensant, pour s'amuser, autant d'imagination, autant de fantaisie que d'argent. Un jour, je le rencontrai sur le boulevard très soujnant : « Tu sais, me dit-il, je suis au bout du rouleau.

Il ne me redite ])liis ([iie dix mille francs. — Que vas-lu faire ? Il faut chercher uue position. Veux-lu une souspréfecture? Jamais! s'écria-t-ilavec une indignation comique. — Alors, quel est ton projet ? Très simple. Je pars demain pour le Brésil. — Et puis? — Et puis je verrai. »

Il partit, en effet. Pendant son voyage, le hasard le mit en relation avec un riche Espagnol qui possédait, (pelque part, sur la côte de l'Amérique du Sud, d'immenses forêts composées d'essences précieuses de bois d'ébénisterie, de bois de teinture, et qui se désolait de ne pas pouvoir faire exploiter cette richesse. La mollesse, l'apathie des indigènes étaient telles qu'il n'en pouvait rien tirer. Il cherchait un homme actif, résolu, prêt à tout. « J'ai votre affaire, lui dit Lucien; mais la personne que je vais vous indiquer n'acceptera que si vous lui donnez la moitié des bénéfices de l'exploitation et six mois de congé tous les deux ans. — J'y consens très volontiers. Aussi bien il m'est plus agréable de toucher la moitié du revenu de cette propriété que de ne rien recevoir du tout. Dites-moi donc le nom de votre protégé. — C'est moi-même 1 — Ma foi, tant mieux, fit le propriétaire. C'est un marché conclu. »

Lucien s'en alla dans les bois avec une bande de mauvais sujets, de déserteurs, de gredins qu'il ramassa dans les musicos de Buenos- Ayres et de Montevideo. Il avait l'énergie voulue pour mater ces drôles, au besoin,

et il avait assez de bonne humeur et d'intelligence pour s'en faire aimer. Je crois qu'il leur donna une part d'intérêt dans l'affaire. Bref, les forêts furent mises en coupe réglée, les arbres abattus triés suivant leur essence et leiu? usage. Au bout de la première année, il y avait assez de thuya, de palissandre, d'acajou et de campêche pour charger plusieurs navires. Sur cette première vente, Lucien encaissa pour sa part cent mille francs. La seconde année son bénéfice s'éleva à cent cinquante mille francs. Ainsi qu'il l'avait stipulé avec son Espagnol, il prit alors un congé de six mois pour venir à Paris manger ces deux cent cinquante mille francs. Depuis il continue à mener la même vie, passant alternativement de la vie sauvage à la vie la plus mondaine et la plus raffinée. C'est un nabab intermittent.

— Monsieur... comment l'appelez- vous déjà ?

— Lucien Barday .

— M. Lucien Barday me parait être un original très intelligent. Il doit être charmant, n'est-ce pas?

— Le plus aimable homme du monde. Toujours gai, beau causeur et très galant.

— Vous me le présenterez à son prochain voyage. Olga tournait les feuilles de l'album, rempli de croquis.

Ce recueil était vraiment intéressant. On y voyait des dessous de bois plein dombre, des études de tigres d'après nature, des sihouettes de serpents. Lucien Barday s'était amusé à croquer aussi la physionomie de tous

J'AI Tri-: MA FEMME 199

ses bûcherons. C'était le plus étrange défilé de déclassés, qu'on pût imaginer. Il y en avait de toutes les races. Quelques-uns, dans le nombre, avait des types très marqués de sacripants. Avant de se cacher dans les forêts d'Amérique, ils avaient dû bien certainement commettre pas mal de crimes dans des contrées plus civilisées.

— Mais c'est un chef de bandits que votre ami ! s'écria la princesse.

— Presque. Tant qu'il est là-bas, il ne sort jamais sans ses armes. Sa maison est un arsenal. Quand il dort, il a des pistolets sous son oreiller.

— Mais vous me disiez que ses hommes l'aimaient?

— Je me suis mal expliqué. Ils le détestent d'abord, et ils ne l'aiment que plus tard... quand il a eu l'occasion de les battre un peu.

— Comment?

— Oui. C'est sa méthode.

— Eh bien, quelque bizarre que soit cette existence, elle doit avoir son charme.

— Oui, répondit Jean Lecomte, quelque fois j'ai été tenté de l'aller rejoindre au fond de ces bois.

Il avait dit cela si tristement que la princesse n'osa pas l'interroger, ni le provoquer à une confidence. Elle se contenta de sourire en disant :

— J'espère que vous avez renoncé pour toujours à ce vilain projet ?

— Oui, dit-il en la resrardant avec amour.

Après avoir devisé de choses et d'autres, Olg-a manifesta l'iiiteution de retourner à Saint-Gildas. Jean Lecomte raccompagna, naturellement, et sur les instances de la princesse, il dut accepter de diner chez elle.

Ils ne pouvaient plus se séparer.

Quand le jeune homme prit congé d'Olga, celle-ci lui dit de l'air le plus naturel du monde :

— A demain !

Elle ne trouvait rien d'extraordinaire à cela — et lui ne s'en étonna pas davantage : ils éprouvaient si vivement l'un est l'autre le besoin de se revoir.

Le lendemain et les jours suivants, les rencontres se renouvelèrent réguUèrement. Pour les justifier à leurs propres yeux, ils inventait mille prétextes : tantôt il fallait se concerter au sujet d'une promenade ; tantôt il était arrivé quelque chose d'extraordinaire : une fleur que la princesse n'avait jamais vue aA'ait fleuri dans le sable de Port-Navalo. Olga allait aussitôt chez son ami Jean, jetait à la fleur un regard distrait et passait la journée en tète-à-tète avec son adorateur.

Vn autre jour, dès le m:\tin, la princesse envoyait un exprès à Jean Lecomte, pour l'appeler en toute hâte. Elle avait lu dans un roman un terme scientifique qu'elle ne comprenait pas. Le jeune homme courait à. Saint-Gildas à bride abattue, et il oubliait de donner l'explication qu'on ne lui demandait plus.

D'autres fois on faisait de grandes excursions en

J'AI ÏLi!-: MA F KM M F. 2)1

mer, à Belle-Isle, à Qiiiberon. Bref, tous les jours ils se voyaient. Et ces perpétuels rapprochements portaient au paroxysme leur passion mutuelle.

Mais, bien que l'occasion se fût vint:! fois offerte à lui, Jean Lecomte n'avait pas encore osé dire à Oliia qu'il l'aimait. Toujours la même pensée terrible, le même souvenir sauiilanl plaçait les aveux prêts <à s'envoler de ses lèvres.

Ces aveux, Olga les attendait, et elle commençait à souffrir de cette attente prolongée. Si elle n'avait pas été retenue par sa fierté, par son orgueil, par sa dignité de femme, qui se révoltait à l'idée de faire le premier pas, elle eût depuis longtemps provoqué une explication catégorique.

La situation devenait intenable, JeanLecomte le comprit. Après bien des combats, bien des hésitations, il prit enfin son parti.

Mais pour faire la confidence devenue nécessaire, il jugea à propos de choisir un moment favorable, un de ces moments d'expansion, d'intimité, de rapprochement où l'aveu deviendrait plus facile, où les paroles ne parleraient pas seules. Ce fut dans l'espoir de retiouver une circonstance aussi opportune qu'il invita la princesse à venir visiter avec lui, sur \d, Mouette, les iles du golfe : Gavr'inis, l'Ile aux Moines et l'Ile d'Aiz.

Quand Jean Lecomte s'embarqua avec la princesse Pigarine, il était bien résolu. Pendant toute la nuit pré-

i0-2 J'AI TUÉ MA FEMME

cédenlc, nuit tourmentée, sans sommeil, il avait mûrement réfléchi ; il avait pesé toutes les considérations, calculé toutes les probabilités. Il parlerait. Si Olga, après son aveu, ne voyait plus en lui qu'un criminel, si Olga le repoussait, il abandonnerait Port-Navalo, qui lui eût sans cesse rappelé cet échec si cruel pour son cœur ; il quitterait la France, il s'expatrierait. Il irait rejoindre Lucien Barday dans le pays des fièvres jaunes, des fauves et des déclassés.

Si Olga prenait son sort en pitié, si elle l'aimait déjà assez pour lui pardonner son passé, pour ne pas craindre de s'unir à lui, alors il l'épouserait, et il serait au comble de ses vœux. Une vie nouvelle recommencerait pour lui et compenserait les douleurs de sa première jeunesse. N'aurait-il pas, en effet, toutes les garanties du bonheur .dans ce second mariage?

Certain d'être aimé, professant la plus haute estime pour le caractère et la dignité d'Olga, rendu redoutable par le terrible exemple de châtiment qu'il avait donné, il pouvait aborder résolument une seconde aventure conjugale.

Pour préparer l'explication nécessaire, Jean, dès le début de Texcursion, voulut être charmant et le fut. Il mit en œuvre tout son esprit et tout son cœur. Par ses soins incessants, par ses prévenances délicates, par l'expression de ses yeux, il fit comprendre plus clairement que jamais à la princesse Digarine Tamour enveloppant,

passionné, exclusif, qu'il ressentait pour elle. Celle-ci comprit, à ce redoublement de manifestations, que le comte ne pourrait rester muet bien longtemps encore, et l'espoir d'une solution prochaine remplit de joie son âme avide de certitude. Elle aussi s'efforça de plaire, dans le but d'encourager Taveu si difficile, l'aveu qu'elle avait déjà plusieurs fois provoqué indirectement, qu'elle avait vu imminent et qui, toujours à la dernière minute, s'était arrêté sur les lèvres de l'amant.

Elle se montra heureuse et satisfaite de tout. Elle parut éprouver un vif intérêt à visiter la grotte de Gavr'inis, où l'on fit escale. Elle admira le point de vue que l'on découvre de la pointe de File aux Moines, en montant sur les ruines de l'ancienne chapelle. Elle ne se montra pas impatiente des retards que le capitaine, désireux de faire durer l'excursion jusqu'à la nuit, occasionnait à chaque escale sous un prétexte ou sous un autre.

Ce ne fut que vers six heures du soir que la Mouette aborda à l'île d'Arz.

Le capitaine offrit à la princesse de la conduire jusqu'au village, qui est d'ailleurs très peu éloigné de la mer. Cette petite promenade à pied permettrait à Le Bilec et à son aide de convertir en salle à manger d'été une encoignure de rocher qu'Olga avait remarquée en arrivant et qu'elle trouvait très pittoresque.

Olga prit le bras de Jean. Et tous deux s'en allèrent

^Oi J'AI TLE MA FEMME

joyeusemeut à travers la verdoyante campagne de File jusqu'aux chemins ombreux qui cachent les premières maisons.

Il faisait un temps superbe. Les paysans rentraient chez eux pour diner et saluaient d'un bon souhait les deux promeneurs i Poussant plus avant, ceux-ci pénétrèrent jusqu'au centre du village, un joli village avec des maisons proprettes, décorées de festons de vigne. Sur le pas des portes, dans les petits jardins, de belles femmes et de belles filles attendaient l'arrivée des pèreSj des maris, des fiancés. Le tableau était pittoresque et souriant. Il se dégageait de tout ce petit pays comme un parfum d'intérieur tranquille, de famille unie et prospère, de bonheur intime et sain.

Ils revinrent près de la Mouette^ doucement remuL'^ par ce spectacle engageant.

Le Bilec avait dignemeut rempli son office en les attendant. Le couvert était mis sur une roche, qui pouvait à la rigueur servir de table, et. pour atténuer la rudesse des sièges, également de roche, le pilote avait apporté les coussins du poste.

Après le repas, qui fut gai. Jean se rapprocha d'Olga. Les premières ombres descendaient sur la mer. La nuit semait dans les cieux encore bleus les premières étoiles.

— Le moment est venu, pensa Jean Lecomte.

Mais une lâcheté de cœur le prit. On peut risquer sa

.l'Ai ILE MA TE. MME '2i)b

vie gaiement, on ne ris([ue pas son bonheur avec autant de facilité.

— Pas encore ! pas encore ! se dit-il. Tout à l'heure. Olg-a connaissait trop bien son amant pour ne pas

deviner ce qui se passait eu lui. En le voyant troublé, in([uiet, elle sentait que ses hésitations allaient le reprendre, ([u'il allait peut-être encore une fois se dérober, reculer. Elle ne voulait pas qu"il en fût ainsi. Ces ajournements d'un aveu ardemment désiré la mettaient à la torture. S'il ne se sentait pas le courage de parler, elle ne se sentait plus le courage d'attendre. Lui, cependant, cherchait un biais pour amener sur le tapis le sujet difficile.

— Il y a, dit- il à Olga, un usage assez particulier dans ce pays. Vous avez remarqué les belles filles que nous avons vues tout à l'heure. Elles ont le type le plus pur et le plus fier de la Bret-^gne. Avez-vous fait attention à la douceur et à l'assurance de leurs regards ? Je me suis demandé si leur beauté ne tenait précisément à une veille coutume de lile d'Arz...

— Quelle coutume ?

La voix du comte tremblait un peu quand il reprit :

— Dans cette île curieuse, ce ne sont pas les jeunes gens qui choisissent leurs femmes ; ce sont les jeunes filles qui choisissent leurs maris. La femme ne cède pas, elle se donne. Quand l'une d'elles a distingué un jeune garçon, elle va à lui et lui dit : « M'aimez-vous*? w Ne

trouvez-vulis pas qu'il y a ime certaine grandeur dans cette démarche ?

— Peut-être ! dit Olga.

— De cette façon, la jeune fille n'est plus réduite au rôle patient et inférieur de l'être qui attend que le regard d'un homme tombe sur lui. Avec nos usages à nous, la femme ne peut se donner légitimement qu'à l'un de ceux qui la distinguent. Si celui qu'elle aime passe indifférent devant elle, il faut qu'elle impose silence à son amour.

Jean Lecomte n'avait abordé ce sujet que pour arriver insensiblement à un aveu; mais encore une fois la force lui manqua. Au lieu de conclure et, après avoir montré la feaime indépendante et libre de son choix, de prendre la contre-partie et de dire ce qu'il avait à dire, il tourna court, s'embrouilla dans des phrases vides, balbutia et finalement se leva de sa place désespéré, mécontent de lui-même, ajournant une fois de plus riieure redoutée.

Olga, voyant son trouble et comprenant son martyre, s'était levée comme lui.

11 fit un pas vers la mer, dans la direction de la Momtte.

— Nous allons quitter l'ile d'Arz '? demanda la princesse qui se sentit rougir.

— Oui, si vous voulez.

— Avant de partir, une ([uestion...

Jeau Lecomte revint vers elle anxieux.

^- M'aimez-vous'? murmura-t-elle.

Il tomba à ses pieds comme un fou, et lui pressant les mains :

— Si je vous aime ! dit-il avec exaltation, si je vous aime ! Mais je ne vis que pour vous, que par vous ! Je vous aime éperdument ; je vous aime à lidolàtrie, je vous adore ! Depuis que je vous connais, je meurs d'envie de vous le dire. Vingt fois j'ai été sur le point de vous faire cet aveu, d'où peut- dépendre le bonheur de toute ma vie. Tout à l'heure encore mon amour allait éclater. Mais chaque fois j'ai reculé ; j'ai eu peur... car, vous ne savez pas... il y a dans mon passé...

— Je sais, fit-elle doucement.

— Vous savez mon secret !

— Je sais que je suis aimée du comte Jean de Feutray.

— Dieu !

— Je sais qu'un terrible malheur a pesé sur lui.

— Terrible, oh ! oui, bien terrible !

— Je sais qu'il a cruellement souffert et je veux qu'il ne souffre plus.

Sur ce mot le comte Jean, transporté, prit Olga dans ses bras et la serra tendrement sur son cœur. Elle se laissa faire et, eu proie au même transport, à la même ivresse, elle appuya sa tête blonde contre lui.

Minute ineffable éternisée par de longs baisers.

Le cœur du comte Jean, trop longtemps contenu, dél)ordait en protestations passionnées. Toutes les douces images que l'amour inspire, toutes les expressions tendres, il les prodiguait maintenant. Elle était son Ame, elle était sa vie, elle était sa femme. Olga écoutait dans un inefîaljie ravissement ces paroles vibrantes de passion et pourtant douces comme une musique céleste. Elle était tout au Lonheur d'être aimée ainsi, de se sentir pressée si ardemment contre un cœur plein d'elle, de recevoir, dans im baiser, le sublime témoignage de l'amour le plus ardent.

Ils restèrent ainsi longtemps, se tenant embrassés, oublieux de l'heure, oublieux de tout, absorbés dans leur contemplation mutuelle.

Enfm, doucement, lui se penchant vers elle, elle s'appuyant sur son bras, ils s'éloignèrent de l'endroit où ils venaient de s'avouer leur amour, et regagnèrent le pont de la Mouette.

— Nous allons jusqu'à Saint-Gildas. dit le capitaine.

Jean et Olga s'assirent au pied du mât, comme à leur retour de Houat, serrés, blottis plutôt l'uu contre l'autre, comme deux oiseaux dans un nid.

Quand la nuit devint liop fraiche, la princesse descendit dans le poste, suivie du comte de Feutray.

Alors, n'étant plus arrêté par la présence des matelol^.. Jean se mit à genoux devant la bien-aimée.

J'.U Tl'K MA F KM ME 209

Jusqu'au Jour ils resteront ainsi, ivres de bonheur, fous d'amour, ne se lassant pas de se répéter ([u'ils s'aimaient et n'interrompant leurs aveux que par dt^s baisers.

Ce

is.

— Je ne veux pas me marier eu caclielle, avait dit Olga. Je t'aime et jea suis fièie. Je veux me parer de toi devaut tous. Nous allons rentrer à Paris, pour quelques'jours seulement, le temps de faire célébrer notre mariage : puis nous reviendrons ici.

Le comte avait cédé. Il avait compris qu'en épousant la princesse, il devait renoncer à la vie d'exilé qu'il avait menée pendant quatre ans. Il ne pouvait pas condamner sa femme à passer l'hiver à Port-Xavalo, sous un toit auquel les tempêtes livraient de si formidables assauts. C'était bon pour Jean Lecomte de vivre comme un loup, dans l'isolement, d'expier dans un coin le membre légal. Mais Jean Lecomte n'existait plus. Réhabilité par l'amour de la princesse Digarine, le comte de Feutray devait reprendre son rang, son titre, sa place. Le choix d'Olga équivalait pour lui à l'absolution d.i\ monde.

J*At TIJK MA FEMME 211

Ce fut dans l'église Saint-Augustin que la cérémonie nuptiale eut lieu. Malgré la saison, l'assistance était nombreuse et brillante. La nouvelle de cette union inattendue avait piqué la curiosité publique. On était revenu des châteaux, ou avait quitté les plages pour assister à cet événement, Olga et Jean distribuèrent des poignées do main par centaines et reçurereut des félicitations par milliers.

Cola, du reste, n'empêchait pas les apartés médisants, Hur celte pauvre petite princesse qui s'allait jeter naïvemeut entre les mains de Barbe-Bleue, et sur ce malheui\uix mari, qu'une première expérience n'avait pas éclairé, et qui ris(|uail une série à la jaune en épousant \me coquette. Mais cela se disait tout bas, dans la moustache ou sous l'évenlail. Quel est le mariage qui ne donne pas lieu à quelques méchants commentaires? En sonnue, Jean et Olga ne furent pas beaucoup plus maltraités que les autres.

Olga paraissait rayonnante. Ainsi qu'elle l'avait dit au comte, elle était tière de se parer de lui, de sortir do la sacristie à son bras. D'ailleurs, dès sou entrée dans l'église, à l'attitude des assistants, elle avait compris que le monde acceptait son union, et son visage était devenu radieux.

Le comte de Feutray restait très digne, un peu froid peut-être, sur la défensive. Il n'allait pas au-devant des poignées de main ; il ne sollicitait pas sa rentrée dans

le monde; mais il serrait clialt'ureiisemeiit les mains qu'on lui tendait.

La cérémonie se termina enfin ; elle fut suivie d'un déjeuner où les témoins assistèrent seuls. M. d'Urgelles, qui avait représenté à Téglise le kuyaz Ardatoff, était au nombre des convives.

— Un mariage d'été, avait dit Olga, ne comporte pas de fête. Nous nous rattraperons cet hiver, quand nous am^ons constitué notre maison d'une manière définitive.

Le bruit avait couru, d'autre part, que les mariés repartaient le soir même, par le train de minuit, pour la Bretagne.

A la vérité, Jean et Olga n'avaient pas l'intention de quitter Paris aussi rapidement. Il ne voulaient qu'une chose, abréger les heures cérémonieuses, mettre une heure de train comme terme inflexible à la présence des plus intimes amis. Quant à s'embarquer dans un wagon, après une journée de fatigue et à passer leur nuit de noces en express, ils s'aimaient trop pour commettre cette sottise. \; c^^t- ,

Cela leur eût seml)lé une profanation de consacrer leur union, leur amour immense et légitime, dans quelque auberge banale, succédant aux passants de la veille et précédant les passants du lendemain. L'hymen est une chose respectable et douce, un des faits moraux les plus importants de la vie. C'est le mal comprendre que de le transformer en un déjeuner au cabaret. Les souve-

J'AI TUE MA FEMMi: 213

liir.s des premiers moments de solitude qui suivent la journée du mariage sont de ceux qu'il faut conserver précieusement, attacher en quelque sorte aux murs, aux objets, à Tàme de sa propre maison.

A riieurc dite, et même un peu avant, — car il ne fallait pas manquer le train, — le comte et la comtesse prirent congé de leurs amis et partirent ostensiblement pour la gare Montparnasse ; mais, au premier coin de rue, le cocher tourna court et se dirigea vers le petit hôtel situé sur le parc Monceaux, qu'Olga occupait depuis son arrivée à Paris.

La maison était extrêmement jolie. Bâtie pour un jeune artiste qu'un premier succès avait grisé, et qui s'était ruiné avant d'avoir pu Ihabiter, elle offrait intérieurement les dispositions que l'on aime aujourd'hui, le contraste de petits recoins intimes et de pièces immenses. L'atelier, converti en hall, était immense.

Immédiatement après le vestibule, se trouvait un petit salon. Les amants mariés y entrèrent^ et tombèrent dans les bras l'un de l'autre ; ils n'avaient pas encore eu une seconde d'isolement de toute la journée. Il leur tardait de s'embrasser.

— Je t'aime, répétait Jean. Je t'aime ! Et Olga, ravie, disait avec fierté :

— Moi aussi, maintenant, je ]Hiis te dire que je t'aime.

Elle n'avait pas pris le temps d'enlever son chapeau. Après cette première minute d'expansion, elle s'arracha, un peu fripée, de l'étreinte ardente de son mari et, fuyant sur la pointe des pieds au premier étage :

— A tout à rheure! dit-elle en souriant.

Le comte de Feutray n'attendit pas longtemps. Quelques minutes après la disparition d'Olga, il se trouvait devant la porte de sa chambre, indécis, hésitant, attendant un signal quelconque.

Une petite toux simulée et discrète lui donna l'avertissement qu'il lui tardait tant de recevoir.

Sa main tremblait quand il ouvrit la porte de la chambre. Il lui semblait qu'il marchait dans un rêve et qu'il ouvrait la porte du ciel. Une émotion divine faisait battre son cœur.

Il fit deux pas en avant.

Puis, tout à coup, il s'arrêta et devint effroyablement pâle.

Il jeta un coup d'œil effaré autour de lui et se prit la tète à deux mains.

— Mon dieu! s"écria-t-il avec un accent déchirant.

Ce cri, il le prononça malgré lui. Il lui fut arraché par une force supérieure, par une crainte nerveuse involontaire et implacable. 11 s'était cru débarrassé du souvenir sanglant de sa première femme. Et voilà que la chambre d'Olga, par la disposition des meubles, par

J'AI TL'K MA FEMMi: 215

.■ouleur])leue des rideaux, lui rappelait la chambre de Lucie. A quelques détails près, c'étaient la même répétition, les mêmes meubles!

Olga, inquiétée, épouvantée, s'était redressée.

— Qu'avez-vous, mon ami? Qu'as-tu, Jean?

Ah! la question bénie! Le son de cette voix, l'inquiétude qu'il exprimait, rendirent au comte sa présence d'esprit, sinon son calme. Il courut vers Olga et la prit dans ses bras.

— N'aie pas peur! Reste ainsi, reste, je t'en supplie! Je ne suis heureux que près de toi, qu'avec toi!... Je viens d'éprouver une douleur affreuse... Pourquoi toujours du bleu? Mais ce n'est rien... Ce n'est pas ta faute... Tu ne savais pas; lu ne pouvais pas savoir... Tout est passé maintenant. Je t'aime! Je ne veux plus dire que cela : Je t'aime !

La comtesse était sérieusement inquiète.

Les paroles un peu décousues du comte, le ton avec lequel il les prononçait lui faisaient craindre pour son mari quelque terrible accident. D'ailleurs, il avait les mains brûlantes de fièvre. Elle ne savait trop que faire. Tout en cherchant ce qu'elle pourrait imaginer, elle lui répétait, comme à un enfant malade, de douces paroles, bien affectueuses.

Peu à peu, il se remit. 11 se calma; mais, chaque fois qu'il détournait ses yeux de la comtesse et qu'il les portait };ar hasard sur les objets environnants, le souvenir

•216 j"Ai tul: ma femme

de rémolion qu'il venait d'éprouver le troublait encore et le faisait frissonner.

— Pour vous remettre complètement, voulez-vous que nous sortions? dit Olga. L'air vous fera du bien, mon ami.

Sortir 1 fuir cet enfer 1 s'en aller bien loin avec elle! Il accepta avec transport.

En un clin d'oeil, la comtesse fut prête.

A cette heure de nuit, il n'est pas nécessaire d'être aussi correctemement vêtu qu'en plein jour. Le parc ombreux est absolument désert. Si l'on y croise quelques couples, ce sont des couples d'amoureux qui ne s'occupent pas à regarder les passants.

Le comte eut à peine mis le pied dan> le petit jardin ([u'il se sentit transformé. Il lui sembla que le démon des mauvais souvenirs qui le poursuivait était resté caché dans les rideaux bleus de la comtesse. En baignant son front dans l'air pur de la nuit, en voyant briller les étoiles à travers les hautes branches, il éprouva la joie immense du prisonnier rendu à la liberté, du damné qui voit le ciel s'ouvrir. II poussa la porte de la grille et sortit avec Olga dans l'allée qui longe les petits hôtels.

Le temps était doux, l'ombre épaisse.

Ils marchaient tous deux à pas lents. Olga, appuyée sur le bras de son mari, levait ses yeux encore inquiets vers lui.

— Ne crains plus rien, lui dit-il de sa voix la plus douce et la plus persuasive. J'ai été victime d'une surprise, d'un cruel ressouvenir, qui m'a étreint le cœur à me le briser. Mais tout est bien fini maintenant. Mon âme n'est pas seulement tranquille, elle est heureuse. Je me suis arraché au passé, je suis à toi, rien qu'à toi.

Leur promenade les conduisit vers la Naumachie. A travers les colonnes, étofFées de vieux lierres, on voyait au fond de la pièce d'eau se refléter et s'agiter les étoiles.

— Mon cœur est ainsi, continua Jean. L'ombre peut l'envelopper parfois et l'envahir; mais elle ne pourra jamais que voiler un moment ton image, qui reparaîtra toujours. J'ai le ciel et j"ai l'astre en moi.

Olga, qui venait d'éprouver, par contre-coup, une émotion presque aussi violente que celle du comte, écoutait avec soulagement ces paroles qui lui prouvaient que son mari, que son amant lui était rendu. Mais l'alerte avait été trop rude. Pendant que Jean de Feutray revoyait son passé se dresser devant lui dans un enfer de satin bleu, Olga avait vu un spectre non moins redoutable se dresser devant elle : le spectre de la folie 1 la faiblesse de l'esprit chez celui qu'elle n'avait aimé que parce qu'elle le croyait fort. Tous deux avaient été atteints en même temps. Tous deux, au lieu du bonheur qu'ils cherchaient et qu'ils devaient rencontrer, avaient trouvé l'effrui et l'horreur.

âi8 JAI TUÉ MA FEMME

On dit que de la première heure dépend tout le bonheur des unions. Jean avait compromis le sien, involontairement, fatalement. A la femme qui attendait son amour, qui lui demandait l'enivrement de ses caresses, il avait donné le spectacle effrayant d'un homme que la raison abandonne. En amour, la seule déception qu'on ne pardonne pas, c'est la première. Olga avait compris aussi qu'elle ne possédait pas entièrement le cœur de son mari ; que la morte était restée sa rivale, rivale assez puissante pour giacer sur les lèvres de Jean son premier baiser.

Aussi, pendant que le comte, revenu à lui, reprenait son roman au point où il l'avait laissé; tandis que, grisé par les senteurs forestières du parc, il s'élevait, par ses paroles et par ses pensées, au niveau surhumain que les passions jeunes atteignent si facilement, la comtesse restait sous le coup de son désenchantement. L'harmonie du duo était détruite. Ils n'étaient plus^ l'un et l'autre, dans le même ton. Elle Técoutait avec complaisance, pour ne pas le contrarier, pour ne pas lui faire de mal, pour ne pas ramener l'accès. Mais sou âme ne vibrait plus à l'unisson de la sienne. Il chantait dans le désert .

Sans se l'avuuer, iU prolongeaient leur promenade et tie désiraient pas rentrer au nid. Jean avait peiK de se retrouver dans le milieu qui lui avait causé une si épouvantable douleur. Olga redoutait le reloiu autant

que lui au moins, sinon plus, pour des motifs différents.

Ils continuèrent donc à marcher jusqu'à ce qu'ils fussent las. Alors ils s'assirent sur un banc. Le comte de Feutray était absolument rentré en possession de luimême; son amour s'exaltant de plus en plus, il ne se contenta plus des paroles, dont la chaleur ne parvenait pas à réchauffer le cœur d'Olga. Il prit Olga dans ses bras, et, comme la comtesse rejetait sa tète en arrière, ses lèvres vinrent donner un baiser aux lèvres de sa femme.

Celle-ci tressaillit sous cette ardente caresse.

Son amour ne se réveilla pas; mais un feu étrange brûla ses veines, et à son indifférence, à sa froideur succéda une soif ardente d'autres baisers. Ce n'était plus la princesse Olga, la sentimentale compagne des excursions maritimes, la fille de Touna, que Jean tenait embrassée, c'était une autre Olga, obéissant à une autre passion ; c'était la fille d' Ardatoff, la veuve de Digarine, la maîtresse ardente et sensuelle.

Ces' différences, considérables pourtant, échappèrent au comte Jean, trop passionément épris, trop exalté pour observer sa femme, pour se rendre compte de la transformation que les événements venaient de lui faire subir.

S'il avait pu lire dans fàme d'Olga, il aurait reculé épouvanté. Il ne lisait que dans ses yeux, et ces yeux

parlaient le langage de ramour plus ardemment que jamais.

— Tiens ! dit-il à voix basse.

Ils se levèrent.

Enlacés, s'arrètant de temps à autre pour s'embrasser encore, faisant des haltes pour les baisers, ils revinrent, par le chemin le plus court, à leur hôtel.

Ils montèrent l'escalier, sans se séparer, sans que le comte retirât son bras qui enlaçait la taille de la comtesse. Avec ce bras. Jean de Feutray, arrivé sur le palier, éloigna sa femme de la chambre bleue et l'entraîna vers la sienne.

Le lendemain, le comte et la comtesse de Feutray partirent pour la Bretagne.

Il avait été convenu entre eux qu'ils retourneraient à Port-Navalo. Aucun d'eux ne fit d'objections : Jean, parce qu'il n'en avait pas à faire; Olga, parce quelle n'osa pas les faire ; mais, en elle-même, elle songeait déjà à l'époque où elle pourrait décemment demander à rentrer à Paris.

— Les journées seront longues là-bas, se disait-elle. Elles sont longues, en effet, les journées que l'on

passe dans un pays qui offre peu de ressources et peu de distractions, quand on n'a pas pour occuper sa pensée l'amour absorbant qui accapare l'âme en la charmant.

A voir le comte et la comtesse pendant leur voyage, on ne se serait jamais douté qu'ils étaient mariés de la veille. Si l'attitude de Jean était ce qu'elle devait être, empressée, prévenante, câline, Olga, au contraire, était taciturne, presque ennuyée. Elle réprimait d'un regard ou d'un geste les élans de son mari, désarmait sa bonne humeur, glaçait son expansion.

Le comte ne savait à quoi attribuer ces étranges façons, si peu en rapport avec la situation. Il se demandait si la comtesse n'était pas souffrante, par hasard, si elle n'avait pas pris froid dans le parc, s'il ne fallait pas attribuer son attitude à une cause physique, à la fatigue. Mais il ne lui venait pas à l'idée que le mal dont il voyait les premiers indices était profond et incurable, et qu'il en était la cause.

Pendant toute la durée du voyage de Paris à Vannes, Olga resta froide, impassible. Quand le train s'arrêta dans le chef-lieu du Morbihan, le comte Jean consulta sa femme.

— Que voulez-vous que nous fassions ? Vous plait-il de vous arrêter ici et de prendre un peu de repos à l'hôtel, ou préférez-vous que nous allions de suite à Port-Navalo? La Mouette doit nous attendre au quai de la porte Saint-Vincent.

— Je ferai ce que vous voudrez, répondit-elle d'un air dolent et résigné.

— Je crains que vous ne soyez fatiguée?

— Je me sens très bien.

— Alors je serais d'avis d'achever notre voyage.

— ('orame il vous plaira.

Le comte prit une voiture et se fit conduire au port.

Ainsi que Jean de Feutray l'avait annoncé, la Mouette^ portant au mât la flamme bleue, les attendait. En revoyant la barque qui avait joué un rôle si important dans ses amours, le comte éprouva une douce émotion, un sentiment de joie. Olga regarda la Mouette sans tressaillir, sans qu'aucune impression animât ses beaux yeux.

Gomme elle allait monter à bord, Le Bilec, tout rouge, tout tremblant, offrit au nom de l'équipage un bouquet à la comtesse de Feutray que. suivant l'usage des vieux serviteurs bretons, il appela « notre maîtresse ».

Le bouquet n'était pas très beau. Les fleurs n'en étaient ni rares, ni fines. Le Bilec l'avait, en vrai matetelot, amarré d.Yec une énorme faveur rouge.

Olga reçut cet hommage naïf en souriant, d'un sourire faux, à la fois poli et ironique. Un mois auparavant, une démonstration de cette nature lui aurait paru charmante. Mais elle n'était plus la même. Elle voyait maintenant les choses sous un autre aspect. Elle trouva le bouquet hideux et le pilote grotesque, et, comme Jean remerciait avec effusion son marin de l'attention délicate qu'il avait eue, la comtesse haussa imperceptiblement les épaules.

La traversée se fit sans encombre. Favorisée par un bon vent, la Mouette ne mit pas plus de deux heures et demie pour gagner son port d'attache. Quand elle jeta l'ancre en face de la maison du comte, il pouvait être six heures du soir. Tous les enfants du pays, groupés sur la petite plage de sable, jouaient et chantaient. Une grande ronde avait été organisée. La chanson qui rythmait leur danse, était une vieille chanson bretonne, assez singuhère dans la bouche de petits enfants ; mais là-bas on n'y voit pas malice.

En mettant pied à terre, Olga entendit distinctement le refrain de la chanson :

Déjà mal mal mariée, déjà Déjà mal mariée.

Ce chant, qui traduisait si bien sa pensée intime, la mordit au cœur.

Gomme elle restait, immobile, sur la plage, perdue dans ses réflexions, elle entendit une voix qui disait aux enfants :

— Taisez-vous donc, petits.

C'était Lucie, qui venait de voir la Mouette et qui s'avançait au-devant de son bienfaiteur. Avait-elle eu la même pensée qu'Olga? — Peut-être. Voulait-elle éviter aux nouveaux époux tout présage pénible? — Peut-être aussi...

Quoi qu'il en soit, la comtesse, en passant près d'elle, répondit à ses souhaits par un regard haineux.

Prétextant la fatigue du voyage, Olga se retira dans sa chambre d'assez bonne heure, après avoir prié le comte de ne pas l'y sui\Te. Jean, délicat comme toujours et plus épris que jamais, n'eut garde de résister au désir de la comtesse. Quel que fût son regret de se séparer d'elle, même pour quelques heures, il obéit.

N'ayant rien à faire, n'éprouvant pas encore le besoin de se reposer, il employa quelques instants à interroger ses serviteurs, à leur demander s'il n'était rien arrivé pendant son absence. Il s'inquiéta de savoir si la petite Lucie Le Mironuet était satisfaite de sa situation. Finalement, sur une crainte exprimée par la vieille servante, il rassura son monde en promettant qu'aucun changement ne serait apporté dans les positions de chacun ; que, tout en cessant d'habiter sa maison de Port-Navalo l'hiver, il entendait la laisser pendant son absence sur le même pied que par le passé. Il leur annonça, d'autre part, l'arrivée pour le lendemain de deux femmes de chambre au service de la comtesse.

Puis, revenant sur la question de l'hiver :

— En mon absence, dit-il à Le Bilec, tu continueras à commander la Mouette. Quand le temps sera gros et qu'on signalera des navires en détresse, tu feras ce que j'aurais fait. Tu sortiras et tu iras à leur secours. C'est

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tout ce que je te demaude, et je sais que je puis compter sur toi, car je t'ai vu à l'œuvre.

Après avoir ainsi réglé le service d'été et le service d'hiver de sa maison, le comte de Feutray alla faire un tour sur le bord de la mer avo.nt de se coucher.

Le lendemain, Olga parut de meilleure humeur que la veille. Elle avait eu le temps de faire des réflexions pendant la nuit. Depuis la crise qui avait porté à ses illusions un coup si rude, le comte était redevenu ce qu'il était auparavant, aimable, galant, passionné. Elle s'était exagéré l'importance du mal. La folie n'était pas à craindre ; elle se trouvait seulement en présence d'une imagination surexcitée et qui avait pu s'égarer quelques instants sous le coup d'une violente surprise. Elle avait eu tort de s'alarmer si profondément. D'ailleurs, toute rechute était impossible, au moins pendant la durée du séjour en Bretagne. A Port-Navalo, rien ne pouvait rappeler le souvenir de Lucie à l'esprit du comte. Olga devait donc être tranquille de ce côté.

D'autre part, le comte était passionnément amoureux de sa femme. L'amour d'un homme comme lui est un hommage toujours doux à recevoir. Si le cœur d'Olga y trouvait moins son compte que par le passé, elle ne pouvait nier cependant que les protestations et les adorations d'un mari eussent leur charme. La vie à deux pouvait encore être très agréable.

Par tous ces raisonnements, Olga cherchait à se con-

vaincre de la nécessité de se rapprocher de son mari et de se contenter du demi-bonheur qui s'offrait à elle, puisque le bonheur complet, résultant de la possession de l'âme et du corps, n'était plus possible pour elle.

Voilà pourquoi la comtesse se déclara le lendemain matin complètement remise de son léger malaise et prête à recommencer, au bras de Jean, les parties qui avaient eu tant d'influence sur l'éclosion de leur amour.

Ainsi, sans que le comte pût s'en douter, pendant les trois premiers jours de son mariage, il s'était accompli dans l'esprit de la comtesse et dans son cœur les révolutions les plus étranges : Olga avait tout à coup cessé d'aimer son mari; puis elle s'était donnée à lui, non moins brusquement, cédant à la surprise de ses sens. Le lendemain, elle avait eu honte de son action, honte de s'être livrée sans amour, même à son mari. De là sa froideur, sa volonté de se reprendre, son éloignement voulu. Puis l'esprit d'Olga était entré dans une phase nouvelle. Elle était revenue à Jean, ramenée à lui par la raison plus que par le cœur. C'était un replâtrage. Que de choses, que d'événements, que de péripéties dans une union vieille à peine de trois jours !

Le comte ne pouvait deviner les pensées intimes d'Olga. Il ne vit rien. Trop amoureux pour être clairvo^'ant, il se contenta des apparences. La comtesse s'était sentie indisposée, souffrante. Elle se portait bien main-

tenaut. Elle souriait. Cornaient n'aurait-il pas été le plus heureux des hommes ?

Jean et Olga reprirent leur vie d'autrefois, vie active agrémentée, pendant le jour, par de longues promenades à cheval et par des excursions en mer.

La comtesse avait laissé dans la maison de Saint-Gildas une de ses femmes de chambre. De cette façon, quand les promenades à cheval entraînaient Jean et Olga du côté de Rhuys, ils trouvaient, dans la villa des glycines, uae installation suffisante pour s'y reposer, pour y passer la nuit au besoin. C'était pour le comte un vif plaisir que d'aller avec la comtesse dans ce qu'il appelait sa petite maison, sa folie. Cela lui donnait l'impression d'une partie fine, d'une escapade d'amoureux.

Dans leurs intimités, Olga se montrait charmante, très aimable, mais d'une amabilité plus enjouée^ plus souriante que sentimentale. Quand, entraîné par sa nature de poète, Jean se laissait aller au bonheur de rêver tout haut, à la griserie des pensées, elle détournait par un baiser cet envolement d'idées poétiques qu'elle se sentait incapable de suivre, et qui ne lui produisait plus que l'effet des pages de roman qu'on lit au pouce quand on ne les passe pas. Sa pensée à elle ne s'égarait plus dans les hauteurs et n'allait pas se perdre dans l'infini du bleu. Beaucoup plus près de terre, elle ne demandait que les joies terrestres. Elle était, dans le mariage, une maîtresse légitime, ardente et d'humeur facile.

Jean ne s'effrayait pas de ces symptômes. Il ne comprenait pas la portée de ces rappels incessants de la splendeur des rêves à la réalité. Pour lui, du reste, le rêve et la réalité ne faisait qu'un, car la réalité était aussi exquise que le rêve. Il la savourait en poète. Il idéalisait tous les incidents intimes du mariage. En somme, il était heureux.

Olga n'était que gaie.

Elle avait d"abord pensé s'ennuyer à mourir, et elle était étonnée de s'amuser. La vie qu'elle menait lui offrait des distractions sur lesquelles elle n'avait pas compté. Jean, à tout prendre, était pour les promenades de chaque jour, pour les excursions lointaines, un guide intelligent et précieux. Chaque soir aussi, Olga retrouvait en lui un amant jeune, un adorateur fervent, dont la tendresse communicative la rendait, elle aussi, tendre et aimante pour quelques instants.

La Im du mois d'août et le commencement de septembre s'écoulèrent ainsi.

Huit jours avant le mois d'octobre, Olga se sentit tout à coup prise d'un vif désir de revoir Paris. Bien que le temps fût splendide, bien que l'été parût vouloir s'attarder sur la côte de Bretagne, la comtesse déclara que, l'automne étant venu, il fallait abandonner la maison de la Pointe et clore la villa de Saint-Gildas.

Jean protesta. A quoi bon partir? Ce n'est pas l'almanach ({Lii fait marclicr les saisons. La température était

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faite à souhait. Il fallait profiter des beaux jours. Il fallait surtout prolonger le doux tète-à-tète, rinlimité adorable que Port-Navalo leur procurait. A Paris, ils allaient être pris, accaparés par leurs relations. Ils ne seraient pas seuls. Ils n'auraient plus, pour encadrer leur amour, le ciel sans limites, la mer immense, et cette pauvre petite presqu'île qui avait vu leur amour éclore et grandir.

La comtesse ne voulait pas se rendre à ces raisons. Elle leur opposait d'autres motifs : la nécessité d'installer leur maison, de la monter de façon à recevoir peudant l'hiver. Et la couturière donc? Elle n'avait plus rien à se mettre. D'ailleurs, les théâtres annonçaient leur réouverture. On ne pouvait plus décemment rester à la campagne. Et puis on s'aimait aussi bien à Paris qu'en Bretagne.

Ce plaidoyer était soutenu par des câlineries, par des caresses. Cependant Jean résistait dans une certaine mesure, avec assez d'éuergie. Olga, vexée, lui tourna le dos et se mit à bouder.

Pour ramener le sourire sur ses lèvres, le comte dut céder. Il demanda seulement huit jours de répit. La comtesse consentit à les lui accorder.

Instinctivement, Jean avait peur de ce retour à Paris. Paris, c'était l'ennemi pour lui. Il était devenu rural dans l'âme. La campagne était si belle ! Puis, en l'isolant du monde, elle écartait de son cœur toute jalousie,

toute inquiétude. A Paris, au contraire, il savait quel accueil était réservé à sa femme. Elle était trop belle pour n'être pas entourée, adulée. D'avance, il redoutait cette épreuve, non pour elle, car il l'aimait trop profondément pour douter un seul instant de sa fidélité, mais pour lui.

Huit jours ! huit jours seulement ! c'était bien peu. Le comte se promit du moins de mettre à profit, autant que possible, cette dernière semaine de liberté et de tête-à-tète.

Mais il avait compté sans son hôte.

Le lendemain du jour où il avait eu avec Olga cette première discussion, quand il proposa à la comtesse de sortir avec lui :

^- Vous n'y pensez pas ! dit-elle ; et mes malles !

— Vous avez bien le temps. Au besoin, je vous aiderai .

— Les hommes n'entendent rien à ces choses-là.

— Mais...

— Je ne vous empêche pas de sortir si vous le voulez. Laissez-moi de mon côté faire ce que je juge convenable .

Cela fut dit d'un petit ton &ec qui n'admettait pas de réplique ; la comtesse s'enferma avec ses deux femmes de chambre, et commeuça immédiatement ses préparatifs de départ.

Cette réponse, le ton avec lequel elle était faite et le

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départ d'Olga le quittant ainsi pour courir à ses armoires et à ses malles, attristèrent le pauvre Jean de Feutray.

— Qu'a-t-elle donc ? se demanda-t-il.

Inquiet, préoccupé, se sentant inutile et gênant, il sortit et alla en flânant jusqu'au Petit-Mont.

Quand il revint, il fut surpris d'entendre la comtesse parler avec une vivacité extraordinaire. C'était à Lucie Le Mironnet qu'elle s'adressait en ternies véhéments, sonnant la grosse colère.

— Petite sotte, allez, vous n'êtes bonne à rien. Je ne sais pas ce que vous faites ici.

Jean de Feutray entra au moment où l'orpheline, les yeux pleins de larmes, quittait la place et allait se réfugier près de la vieille servante.

— Qu'avez- vous donc? demanda-t-il à sa femme.

Il y avait... il y avait que Lucie était une petite bûche. Passe encore d'être bûche ; mais, de plus, c'était une mal- apprise. Elle s'était permis de répondre plus haut qu'il ne fallait à la première femme de chambre. C'était intolérable, vraiment. Parce que le comte avait été bon pour cette pauvresse, elle se croyait tout permis.

Le comte essaya de calmer la colère de sa femme. 11 lui fit les représentatioDs les plus justes. Il connaissait assez le caractère de Lucie, pour savoir que, si elle avait répondu un peu rudement à la femme de chambre,

c'est que celle-ci — qui d'ailleurs n'était pas un modèle de politesse — l'y avait provoquée.

Une petite scène conjug-ale fut la conséquence de ces explications. Olga ne voulut pas céder. Comme elle en faisait une question personnelle, le comte prit le parti de se taire. L'orage, n'étant plus alimenté par la discussion, s'éteignit de lui-même.

Le lendemain, un autre incident de même nature se produisit. La comtesse parla presque de renvoyer Lucie.

Le surlendemain, pendant le déjeuner :

— Mes malles sont terminées, dit Olga... Puis elle ajouta en soupirant :

— C'est jeudi j^rochain que nous partons, je crois. Encore cinq grands jours.

— Nous partirons demain, répondit le comte, puisque cela vous fait plaisir.

— Que tu es eentil ! fit -elle en l'embrassant.

Ils partirent en effet le lendemain matin.

Olga était ravie. Gomme une enfant gâtée, k qui l'on a tout accordé, elle se montra, pendant le voyage, câline, souriante, aimable. Jean, qui se repentait peutêtre intérieurement d'avoir cédé si vite et d'avoir ainsi compromis son autorité de mari dès les premiers temps du mariage, — Jean fut bientôt rasséréné et égayé par les agaceries délicates de la comtesse. Y a-t-il au^ monde une influence plus puissante que celle de la \ gaieté de la femme que l'on aime ? Gomment pourrait-on rester morose devant son sourire.

En revenant à Paris, la comtesse se figurait qu'elle rentrait dans le paradis terrestre, dans l'eldorado de tous les plaisirs humains.

Paris était pour elle la ville de toutes les délicatesses et de toutes les élégances , la ville des galanteries exquises, des suprêmes raffinements de la vie mon-

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(laine. Elle y entrevoit la femme ra^'onnante, adulée, courtisée, passant entre deux haies d'adorateurs soumis et respectueux, déesse descendue sur la terre, devant laquelle fumait l'encens des adorations. Elle avait soif de toutes ces choses, de cette atmosphère qui grise le cœur et l'âme, de ces hommages murmurés derrière le sillage d'une longue traîne. Mondaine ! ah 1 certes, elle Tétait, cette princesse russe, cette échappée de Saint- Pétersbourg qui, depuis son enfance, avait copié Paris, pris le ton de Paris, subi la mode de Paris, vécu par Paris. Il lui tardait d'aborder enfin en reine, en conquérante, la ville modèle, que les romans lui avaient montrée comme la plus policée des villes du monde.

Ne pouvant pas se produire dans la société parisienne pendant son deuil, Olga était néanmoins venue à Paris, un mois après la mort de son mari. La nécessité de fuir le knyaz Ardatoff avait bien été poui' quelque chose dans sa détermination. Restant en Russie, la jeune veuve aurait été obligée de se remettre sous la tutelle de ce vieillard qui prétendait avoir pris pour modèles de sa vie Hercule et Lauzun et qui ne copiait plus, en réalité, qne le baron Hulot. Mais ce motif n'était pas le seul. Olga avait voulu prendre pied à Paris le plus vite possible, se placer à la porte de ce monde qui allait s'ouvrir devant elle après la période de crêpe noir. Avant de se faire voir, elle voulait voir par elle-même et faire en quelque sorte, dans la solitude de sa maison en deuil.

son stage de Parisienne. Ce stage était fini maintenant. L'heure de la maîtrise était venue.

Mais, pour débuter brillamment, que de choses il fallait faire encore ! L'hôtel du parc Monceau, suffisant pour une veuve, n'était pas assez vaste pour qu'Olga pût y réaliser les projets qu'elle caressait. Malgré les Ijclles dimensions de quelques pièces, il avait un caractère trop intime. La comtesse de Feutray, puissamment riche par elle-même et par son mari, désirait une demeure d'un caractère plus grandiose. Il fallait se hâter si l'on voulait la meubler avant l'hiver.

Dès le lendemain de sou arrivée, Olga, impatiente comme toujours, parlait de se mettre à courir Paris avec son mari à la recherche des beaux hôtels dispooinibles.

Sur le conseil de Jean, avant de se lancer dans cette chasse fatigante, ils allèrent demander quelques renseignements à leur notaire. Bien leur en prit. Celui-ci venait en effet de recevoir la visite d'un jeune gentilhomme, qui l'avait prié de vendre sa maison à l'amiable. — Je crois, dit le notaire au comte de Feutray, que vous trouverez difficilement dans Paris un hôtel plus grand, plus beau, mieux situé que celui que je vais vous faire voir.

Tout le monde connaît, sinon pour les avoir visités, du moins de réputation, les hôtels princiers qui s'alignent entre l'avenue Gabriel et le faubourg Saint-Ho-

noré. Séparés de la rue bruyante et passagère par des cours d'honneur auxquelles donnent accès des portes monumentales, ces hôtels, dont le moindre représente un lover annuel de deux cent mille francs, se distinguent par la belle ordonnance des architectures, par les vastes dimensions des salons et des salles de réception, par la décoration artistique. Dans une ville autre que Paris, ces habitations somptueuses seraient considérées comme des palais. Ce ne sont ici que des maisons, portant la plaque d'émail bleu et le petit chiffre d'émail blanc comme les plus affreuses bâtisses.

Tous ces hôtels ont deux façades ; Tune sur la cour d'honneur ; l'autre qui donne sur un jardin. C'est de ce côté surtout que l'on jouit d'une vue magnifique. Au delà des pelouses, à travers les branches, on aperçoit les Champs-Elysées, avec leurs massifs de plantes exotiques, leurs fiers marronniers. On peut suivre de l'œil, dans les allées de la promenade parisienne par excellence, le double courant des allants et des venants, le défilé des équipages et des cavaliers qui se rendent au Bois.

Le notaire ne s'était pas trompé. Olga et Jean, ravis de leur trouvaille, ne voulurent pas remettre au lendemain la signature de l'acte qui les devait mettre en possession de cette demeure princière.

Le propriétaire de ce palais était un galant homme. Envinort minutes les conditions de la vente furent dé-

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battues et arrêtées. Il fat convenu (jue l'hôlel serait livré quinze jours après à ses nouveaux propriétaires.

Sauf un certain nombre de meubles rares et de curiosités, qu'elle fit transporter du petit hôtel du parc Monceaux dans l'hôtel de l'avenue Gabriel, Olga voulut meubler sa maison complètement à neuf. Grave affaire, qui nécessita des entrevues avec les plus grands tapis^ siers-artistes de ce temps. Gomme la comtesse était disposée à payer aussi cher qu'il le faudrait, on fit pour elle de merveilleux devis, et le bruit courut bientôt que l'hôtel de Feutray serait une des demeures les plus artistiques de Paris. Étoffes anciennes, tapisseries historiques, tout ce qui constitue le suprême luxe des intérieurs modernes, fut, en effet, sinon prodigué, du moins utilisé pour embellir les vastes salons de réception.

Olga eut le bon goût de renoncer, pour sa chambre, aux rideaux et aux tentures bleues. Elle adopta le satin noir broché, piqué de bouton d'or.

La surveillance de ces travaux, les allées et venues chez les fournisseurs, les visites à l'hôtel Drouot occupèrent tous les instants du comte et de la comtesse jusqu'au retour du monde parisien, c'est-à-dire jusque vers le milieu du mois de novembre. Pendant cette période d'agitation et de mouvement, Jean n'eut pas trop à se plaindre de sa femme. Olga, heureuse de présider à cette installation, de bâtir son trône en plein

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cœur (le Paris, se montra eliarmante le plus souvent.

Le moment vint enfin où, tous les préparatifs étant terminés, le comte et la comtesse se trouvèrent débarrassés de la présence des ouvriers.

— Nous allons être un peu*plus tranquilles, dit un jour Jean à sa femme. Ton œuvre est accomplie, et je t'en félicite. Le nid est maintenant digne de l'oiseau bleu qui y règne... Mais tu ne parles pas... A quoi penses-tu?

— A l'inauguration de cet hôtel.

— Inaugurons-le d'abord à nous deux, comme de vrais amoureux que nous sommes.

— Oui, certainement ; mais il faut songer aussi à constituer notre cercle, à compter nos amis et à leur donner une fête d'ouverture.

— Nous avons bien le temps.

Du temps ! Olga n'était pas de cet avis. Il lui paraissait convenable de ne pas attendre le milieu de l'hiver pour ouvrir ses salons. En sa qualité d'étrangère, de nouvelle venue, elle voulait faire les premiers pas, donner le premier bal. Elle rêvait quelque chose de merveilleux, une fête qui éblouirait Paris, qui classerait du premier coup sa maison. Il y avait longtemps qu'elle se préoccupait de cette soirée-là. Elle avait hâte de la voir arriver. A quoi bon retarder le plaisir qu'elle se promettait? L'hôtel n'était-il pas prêt ? Puisque Jean avouait lui-

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même que i"œuvre était réussie, il devait compreiidre que l'auteur désirât la montrer le plus tôt possible.

Jean céda avec un soupir de regret, non pas qu'il fût ennemi du monde, mais parce qu'il prévoyait que les préparatifs de la fête d'inauguration allaient de nouveau accaparer, absorber sa femme. Il aurait voulu avoir Olga toute à lui, de cœur, de corps et de pensée, et il commençait à comprendre qu'il était difficile de fixer la pensée de la comtesse. Sa jalousie le reprenait. Il était jaloux des choses qui détournaient de lui l'esprit de sa femme. Pour lui, le seul bonheur désirable se résumait en un tableau d'intimité : Olga assise, tranquille, souriante, et lui, agenouillé près d'elle et la contemplant sans cesse.

Mais il s'agissait bien de contempler Olga !

Est-ce qu'elle avait le temps d'être adorée? Quand ils étaient seuls, les préoccupations de la journée la poursuivaient encore. Aux phrases d'amour, aux déclarations que le comte ne pouvait contenir dans son cœur, elle répondait par un petit mot rapide et passait sans transition de Tordre des pensées sentimentales à l'ordre des choses ordinaires de la vie.

— Que je t'aime 1 disait Jean.

— Et moi, mon ami! répondait Olga... A propos, ajoutait-elle aussitôt, pendant que j'y pense, as-tu foit command<n' la livrée du chasseur ?

Un abîme se creusait chaque jour plus profondément entre le comte et la comtesse.

En épousant Jean de Feutray, Olga avait voulu se donner à un maître, à un dominateur. C'était surtout par son énergie que lliéroïque sauveteur de Port- Navalo, que le meurtrier de Lucie avait conquis la princesse Digarine. Or, depuis qu'elle était mariée, Olga s'étonnait de ne plus trouver chez son mari cette énergie qui l'avait séduite, cette volonté de fer qu'elle lui avait supposée. Elle avait voulu un despote, elle n'avait qu'un esclave.

En effet, jusqu'alors, Jean avait cédé à tous les caprices, à tous les désirs, à toutes les fantaisies de sa femme, sans murmurer. Jamais une contradiction sérieuse, jamais une opposition forte. Tout au plus, parfois, un peu d'hésitation dont la comtesse avait triomphé trojD facilement à son gré. Malgré le drame de sa vie, Jean n'était-il donc qu'un homme faible? Olga commençait à le croire. L'obsession des souvenirs éveillés par la chambre bleue, pendant la première nuit du mariage, lui paraissait déjà une preuve évidente de cette faiblesse. 11 n'était pas d'un homme, pensait-elle, de se montrer si troublé par une simple coïncidence. Elle ne comprenait pas, du reste, qu'il eût des remords. Le magistrat qui prononce un jugement entraînant la peine capitale ne voit pas, dans ses rêves, se dresser le fantôme du condamné. Il n'est que le porte-parole de la

souveraine justice. Jean de Feutray, en punissant la femme coupable, avait, lui aussi, fait acte de justicier. Ce jour-là, il s'était montré grand et fort ; son attitude ultérieure, ses visions, ses inquiétudes, ses regrets, amoindrissaient, au contraire, aux yeux d'Olga, la puissante et terrible figure qu'elle s'était plu à prêter au comte.

Il ne lui aurait pas été désagréable de voir M. de Feutray se redresser, se manifester, faire acte d'autorité, refuser de céder à ses exigences. Elle désirait entendre le lion rugir. Elle était lasse des éternels roucoulements du tourtereau.

Rien n'est plus doux que le langage de l'amour quand ce langage éveille en soi les mêmes sentiments, provoque la même exaltation de l'esprit. Mais rien n"est plus fade ni plus fastidieux que ce même langage quand on l'entend d'une oreille distraite, quand les mots les plus tendres et les plus doux ne trouvent pas d'écho, quand on n'aime pas, en un mot. Tel était le cas d'Olga. Pendant que son mari murmurait ses déclarations à ses pieds, son cœur restait froid et sourd. Elle était l'idole de marbre, aux yeux de diamant, insensible aux prières du bonze agenouillé.

Parfois, dans ces moments, il lui venait à l'esprit des envies folles de demander les choses les plus absurdes, pour voir si la soumission de l'amant ne se lasserait pas à la lin, pour provofjuer une explosion devant

â42 JAI ILÉ MA FEMME

laquelle elle se fût à son tour courbée et soumise, terrifiée et joyeuse tout ensemble. Ce qui Tarrètait, c'était la crainte que le comte ne cédât comme il cédait toujours. Il n'avait plus à ses 3-eux qu'une ombre de prestige ; elle avait peur de faire évanouir cette ombre dernière.

Telle était la situation respective de Jean et d'Olga au commencement de l'hiver de 1869, hiver célèbre dans les annales mondaines par l'éclat et la beauté des fêtes qui se donnèrent.

La première de toutes et la plus belle peut-être fut celle où le comte et la comtesse de Feutray invitèrent l'élite de la haute société parisienne et de la colonie russe.

Olga et Jean avaient dressé ensemble la liste des invités. Ils y avaient inscrit tous les amis anciens qui avaient témoigné leur sympathie en venant assister à leur mariage. Parmi les amis nouveaux que l'annonce d'une fête princière leur attirait, ils avaient choisi avec soin les perionnalilés les plus marquantes et les plu? honorables .

— On reproche quelquefois aux étrangères de recevoir un monde un peu mêlé, avait dit Olga. Moi, t^ui suis française, maintenant, je tiens à ce qu'on remarque la composition de mon salon.

M. d'Urgelles avait été dun précieux concours en Cette circonstance décisive.

.l'Af TUE MA FEMME 2W

Connaissant Paris sur le bout du doigt, il avait renseigné très exactement Olga et Jean, l'une, sur les particularités qu'elle pouvait ignorer; l'autre, sur les détails qu'une absence de quatre ans ne lui avait pas permis d'apprendre.

En revoyant ses listes huit jours avant l'époque fixée pour le bal, la comtesse s'aperçut que M. de Kersae n'y figurait pas.

Quand M. d'Urgelles vint la voir dans la journée :

— Savez-vous que vous êtes très oublieux, lui ditelle.

— Moi?

— Vous me faites inviter des personnages que vous connaissez à peine, et vous ne me rappelez pas le nom d'un de vos meilleurs amis.

— Lequel?

— M. de Kersae, que vous m'avez présenté à Saint- Gildas, et qui est un charmant cavalier.

M. d'Urgelles regarda Olga avec une attention discrète, mais assez marquée cependant pour que la jeune femme s'en aperçût.

— Eh bien, dit-elle, vous ne me répondez pas? M. de Kersae est-il donc un homme qu'on ne puisse inviter?

— M. de Kersae est un galant homme.

— Alors donnez-moi son adresse. Je vais lui envoyer une carte d'invitation.

24'< JAl TUÉ MA FEMME

— Vous le voulez !

— X"est-il pas votre ami?

— Certes.

— Alors, il est le nôtre.

— • M. de Kersac demeure rue Royale, n»

Le surlendemain, M. de Kersac ayant reçu la carte qui l'invitait, au nom du comte et de la comtesse de Feutray, à leur soirée du 8 décembre, se présenta à Thôtel de Tavenue Gabriel.

Jean et Olga s y trouvaient. Ils reçurent M. de Kersac avec im plaisir évident.

Jean était heureux de revoir l'un des deux cavaliers qui accompagnaient la princesse Digarine lors de sa première visite à la maison de Port-Navalo, l'un des témoins de l'entrevue à la suite de laquelle il avait compris qu'il aimait Olga. Il mit loyalement sa main dans celle de M. de Kersac, et, avec sincérité, il le pria, puisque la bonne fortune les rapprochait, de se considérer comme l'ami de la maison, ayant ses grandes et ses petites entrées. Olga de son côté, fut enchantée de retrouver en M. de Kersac un ami des heures tristes de Saint- Gildas, un aimable cavalier, dont elle avait pu apprécier l'esprit et la belle humeur, et elle insista, avec son mari, pour (|ue M. de Kersac devint un des visiteurs assidus de sa maison.

Devant un accueil aussi charmant et aussi flatteur, M. de Kersac se mit bien vite au ton de la conversation,

et se montra aussi aimable et aussi charmant que possible.

On parla naturellement de la fête prochaine. Précisément la comtesse était un peu embarrassée; elle avait eu l'idée de décorer ses salons k la russe, avec des guirlandes de fleurs naturelles, des bouquets de gardénias et de camélias, des hottes de lilas et de roses sur les panneaux. Les plantes vertes, les palmiers et les fougères, qui figurent ordinairement dans tous les bals, étaient bannis pour la circonstance. Il s'agissait de les remplacer par des arbustes fleuris, des lilas en pied, par exemple. Elle voulait garnir les angles de la salle affectée au buffet avec des ceps de vigne chargés de fruits. Le fleuriste à qui la comtesse avait confié ses plans déclarait qu'il lui était impossible de trouver et de réunir toutes les variétés qu'elle demandait, que les serres de Paris, si riches qu'elles fussent, ne pourraient fournir assez d'arbres fleuris à contre-saison pour réaliser la décoration féerique que rêvait Olga.

— N'est-ce que cela? dit M. deKersac. Votre fleuriste est un sot. Je me charge de vous procurer ce qu'il ne pourra pas vous fournir.

La comtesse était dans le ravissement.

— Vous nous tiendrez au courant de vos démarches, dit-elle. Vous reviendrez demain nous dire ce que vous aurez fait.

— Demain, après-demain, tous les jours : car j'es-

père avoir tous les jours de bonnes nouvelles à vous donner.

Le lendemain, en effet, M. de Kersac revenait avec un télégramme. On lui annonçait qu'on tenait à sa disposition cinquante ceps de vignes chargés de grappes et deux ceps grimpants coudés à trois mètres de hauteur.

— Voilà pour le buffet, dit-il.

Le soir, il se représenta à l'hôtel porteur d'un autre télégramme de Saint-Raphaël par lequel on lui annonçait l'envoi d'orangers et de camélias en fleurs. Il attendait d'autres bonnes nouvelles. Il avait télégraphié partout, il s'était adressé aux plus habiles horticulteurs de France et de Belgique.

Olga ne pouvait dissimuler sa satisfaction.

— Décidément, dit-elle cà M. de Kersac, vous êtes un magicien remarquable.

— Je suis simplement, répondit-il, le plus dévoué de vos aides de camp. Permettez-moi de vous rappeler qu'un jour vous m'avez donné ce titre. Je ne l'ai pas oublié, cro3'ez-le bien, et j'espère me rendre toujours digne de la confiance que vous avez bien voulu m 'accorder.

Sur ces entrefaites, M. d'Urgelles entra.

En voyant M. de Kersac, il ne put retenir un léger froncement de sourcils. Évidemment il n'était pas très satisfait de voir son ami s'impatroniser dans la maison du comte de Feutrav.

J'AI TUE MA FEMME 2'i7

Cette nuance n'échappa pas àOlga. Elle se promit d'avoir à ce sujet une explication avec M. d'Urgelles.

Celui-ci, remis de sa première surprise, fit à M. de Kersac le meilleur et le plus sympathique accueil.

La veille du jour fixé pour le bal, M. de Kersac vint, comme d'habitude, voir le comte et la comtesse de Feutray. Les arbustes annoncés étaient arrivés. Il s'agissait de les disposer et de les répartir entre les diverses salles de réception.

— Vous allez nous aider de vos conseils.

— Je suis tout à votre disposition. Usez de moi aujourd'hui, et abusez-en, si vous pouvez ; car demain, à mon grand regret, j'ai une affaire importante qui prendra toute ma journée.

— Vous ne pouvez pas remettre cette affaire ?

— C'est malheureusement impossible.

Le comte de Feutray retint ce soir-là M. de Kersac à dîner. Celui-ci se fit un peu prier. Cependant, sur les insistances de la comtesse, il finit par céder.

Pendant tout le repas, il fut charmant, plein d'entrain et de bonne humeur. Il fit preuve de la plus entière liberté d'esprit. Olga était enchantée; la présence de ce convive, rompant le tète-à-tête habituel du comte et de la comtesse, était pour elle un véritable soulagement. L'intimité commençait à lui peser. Elle était heureuse et reconnaissante de l'intervention d'un tiers dans son

2'i8 J'AI TUÉ MA FEMME

intérieur. Cela la mettait à Tabri des adorations exlatique s de son mari.

Yers dix heures, M. de Kersac se leva et prit congé de ses hôtes.

Ceux-ci voulaient le retenir.

Il résista.

— Puisque Ton ne vous verra pas demain dans la journée, au moins promettez-moi, dit Olga, d'arriver le premier pour le bal. Nous donnerons ensemble un dernier coup d'œil à toutes les choses.

— Je ferai tout mon possible pour cela, répondit-il en souriant.

— Cela ^'est pas une promesse suffisante. Il me faut votre parole.

— Est-ce que l'homme peut jamais répondre du lendemain ?

— La philosopliie de M. d'Urgelles a-t-elle donc déteint sur vous?

— Peut-être!

A dix heures du soir, la comtesse fut prête. Elle avait eu le tact de choisir une toilette d'un goût exquis, bien que d'une simplicité relative. La plus grande politesse que puisse faire une maîtresse de maison à ses invitées, c'est de ne pas chercher à les éclipser par sa mise. Mais de là à se fagoter, il y a loin.

En voyant sa femme paraître ainsi vêtue, montrant la

gloire de ses épaules et la splendeur de ses bras, Jean ne put retenir un cri d'admiration.

Olga, radieuse, prit le bras de son n-^ari.

— Voyons, dit-elle gaiement, si toutes nos dispositions sont bien prises.

— Pour moi, répondit-il, la fête est déjà complète. Je vois la reine du bal. Peu m'importent les comparses qui viendront plus tard.

— Vous êtes aimable pour vos invités, fit-elle en éclatant de rire.

Ils parcoururent ensemble les salons brillamment illuminés. La décoration florale imaginée par la comtesse produisait un effet magique. Les arbustes qui garnissaient les encoignures étaient dans tout l'éclat de la floraison. Les hottes d'or accrochées sur les panneaux, faisaient des taches de couleur charmantes. Les guirlandes de fleurs naturelles, encadrant les glaces et se mêlant aux rinceaux sculptés des dessus de portes, mettaient de la gaieté partout. Paris n'avait jamais rien vu de pareil, d'aussi complet. Cela laissait bien loin en arrière toutes les décorations banales des plantes vertes et des massifs de ficus, de palmiers et de fougères, sur lesquels tranchent quelques camélias montés sur des fils de fer. C'était une féerie de couleurs harmonieuses et jeunes.

L'orchestre venait d'arriver.

Olga voulu arrêter elle-même, avec Desgranges, l'or-

dre des danses. Elle décida que les valses seraient aussi nombreuses que possible. Passant ensuite en revue le répertoire musical, elle proscrivit les airs vulgaires, les quadrilles composés sur des motifs de chansons communes. Pour les valses, elle indiqua également les auteurs qu'elle préférait.

— Je tiens beaucoup, dit-elle, à ne servir à mes invités que des airs dignes d'eux. Il me semble que l'on danse mieux avec Scbuloff qu'avec Arditi.

En fcomme, tout allait bien. Où que la comtesse jetât les yeux, elle ne voyait rien qui ne fût parfait. Tout à coup, Olga s'interrompit et, se tournant vers son mari ;

— Mais, dit-elle, je ne vois pas M. de Kersac. Il nous avait pourtant fait espérer qu'il serait le premier arrivé.

— Il aura été reténu, fit Jean.

— C'est fort mal à lui, reprit Olga sur un ton moitié riant, moitié fâché. Monsieur mon aide de camp est en défaut.

— Les affaires...

— Les affaires 1... Vous croyez que c'est une excuse? Ne le défendez pas, cela vaudra mieux.

A ce moment, un roulement de voiture se fit entendre.

— C'est peut-être lui, fit Jean.

Ce n'était pas M. de Kersac : c'était le duc et la duchesse de Charmeuse. Le comte les présenta à sa femme.

L'heure était venue des arrivées. Les équipages se suivaient, tournaient devant le perron et déposaient sous la marquise, protégée par de vieilles tapisseries des Gobelins, des dames en toilettes de bal et des cavaliers irréprochables de tenue.

Le comte et la comtesse allèrent prendre leur place de maîtres de maison, à l'entrée du premier salon, prêts à accueillir leur monde de la façon la plus gracieuse.

A haute voix — c'était encore l'usage en 1869 — un valet bien stylé, un valet qui savait son Paris, annonçait les noms des arrivants, sans les écorcher, sans confondre leurs titres. Les saluts s'échangeaient, ainsi que les poignées de main, avec les premiers compliments.

Jusqu'à minuit, Olga resta vaillamment à son poste, avec son mari ; elle sut être aimable avec tous et conquérir par son accueil ceux qui ne la connaissaient encore que de nom. Le sourire de la maîtresse de maison, la sympathie qu'elle témoigne à ses invités, le plaisir ([u'elle fait paraître en les recevant ont plus d'importance qu'on ne croit sur la réussite d'une soirée. On garde généralement la première impression qu'une maison vous produit.

La vue d'Olga, sa beauté, sa jeunesse triomphante offertes aux regards des arrivants donnèrent de prime abord à tous les cavaliers la meilleure et la plus flatteuse opinion de l'hôtel de Feutray. Les femmes surent gré à Olga de l'apparente simplicité de sa toilette. Celles qui

étaieut jolies lui pardonnèrent d'être belle, celles qui étaient bonnes la trouvèrent aimable. Quanta celles qui n'étaient ni belles ni bonnes — et lieureusement le nombre en était très limité — la comtesse, n'étant ni infirme ni difforme, eut, comme bien d'autres, le tort de ne pas leur plaire.

Ce long défilé de gracieux visages, de Parisiennes étalant des toilettes ravissantes, rendit Olga beureuse et Jean presque joyeux. A cbaque beau nom qui retentissait, la comtesse éprouvait le sentiment de plaisir et de vanité d'une petite bourgeoise parvenue qui verrait arriver chez elle des princes et des ducs. Pourtant, elle appartenait au monde, par sa naissance et par ses deux mariages. Elle n'était pas ce qu'on peut appeler une parvenue. Fille de Knyaz, femme ayant porté sur les panneaux de ses voitures une couronne princière, et portant encore une couronne comtale, il semble qu'elle aurait pu trouver très naturel que la baute noblesse française et que l'élite de la société parisienne considérassent son salon comme un terrain où les plus délicats pouvaient s'avancer sans crainte. Mais Olga avait le sentiment des nuances. Aimant Paris et l'ayant étudié, elle savait jusqu'où peut aller la défiance que l'on y professe à l'égard des étrangères.

Bien que mariée au comte de Feutray, elle n'oubliait pas son origine; et elle redoutait que son admission définitive dans le monde parisien ne rencontrât sinon des

difficultés sérieuses, du moins des ajournements. Elle ne voulait pas que la porte de ce monde lui fût seulement entr'ouverte. Il fallait qu'elle s'ouvrit à deux battants devant elle.

A minuit, Olga était fixée sur ce qu'elle désirait savoir. Ses salons contenaient la fine ûeur, le dessus du panier du vrai monde. Sa maison était décidément acceptée. La comtesse venait d'être sacrée l'une des reines du Paris élégant.

Quant au comte de Feutray, en voyant les jolies danseuses s'avancer sur leurs petits souliers de satin, laisser traîner derrière elles l'ampleur des longues robes aux couleurs claires, montrer leurs épaules et leurs bras blancs, et partir, avec leurs cavaliers, dans l'envolement gracieux des valses, il oubliait le passé, l'exil en Bretagne, les tristesses amères de la solitude. Il se replongeait avec plaisir dans le paradis factice de la vie mondaine, s'enivrait de lumières, de couleurs, de jolis visages. Il se sentait jeune. Il se sentait vivant.

Le succès d'Olga doublait sa joie. Il lui était doux de voir quelle place la comtesse avait conquise dans le monde, à sa première apparition.

Cependant il commençait à se produire quelques intervalles entre les arrivées. Le grand flot des invités était passé. C'était le tour des retardataires.

Pendant une de ces attentes :

— M. de Kersac n'est pas encore venu, dit Olga.

2o4 J'AI TU MA FEMME

Vous verrez qu'il sera le seul manquant. S'il ne vient pas, je ne le lui pardonnerai jamais.

— Il n'est pas tard, répondit le comte.

A ce moment, M. d'Urgelles, qui se promenait dans le bal, entra dans le salon où se trouvaient Olga et Jean.

— Yotre ami est aimable ! lui dit la comtesse. Il ne vient seulement pas voir le résultat de son obligeant concours. Savez-vous ce qui peut le retenir?

— M. de Kersac ne m'a pas fait ses confidences, répondit M. d'Urgelles.

Détouimant la conversation au moyen d'une transition facile, il adressa à la comtesse quelques compliments sur la bonne organisation de la fête, sur le bon goût que l'on remarquait jusque dans les moindres détails. Ayant ainsi rompu les chiens, il profita de l'entrée d"un retardataire pour passer dans un autre salon.

Au bout de quelques instants, les arrivées devenant de plus en plus rares :

— Il me semble, dit Olga, que je puis abandonner mon poste maintenant.

— Parfaitement, répondit le comte. Du reste, je vais rester encore quelque temps ici, et j"irai vous présenter ceux de nos amis qui pourraient venir encore.

Olga entra dans la grande galerie où Ton dansait. Le coup d'œil était des plus animés, des plus gais, des plus charmants. 11 justitiait toutes les prévisions de

J'AI TUE MA FEMME 2o5

la comtesse et satisfaisait toutes ses espérances. C'était i:)laisir de voir, dans le décor féerique qu'elle avait imaginé, passer et repasser de gracieux couples de valseurs, ou se croiser les lignes d'un quadrille bien ordonné. Un entrain de bon ton, une gaieté de bonne compagnie animait cette fête élégante. Le nombre des cavaliers ayant été savamment calculé, on ne voyait pas une seule jeune fille condamnée à rester sur sa chaise, dans l'attitude méditative et douloureuse de Pénélope attendant Ulysse.

Après avoir contemplé un moment ce spectacle et ajourné gracieusement les nombreuses invitations qui lui étaient faites, Olga continua sa revue, s'arrêtant devant les mères assises autour du salon, sachant les gagner tout à fait par des compliments adroits sur la beauté, le charme ou la grâce de leurs filles.

Elle parcourut ainsi tous les salons, le jardin d'hiver et le buffet, où l'on se pressait, sans s'étouffer néanmoins. Elle s'assura que rien ne manquait.

Gomme elle allait quitter cette dernière pièce, elle entendit, dans un groupe de jeunes gens près duquel elle passait, un nom qui attira son attention.

— Monsieur de Kersac, oui, M. de Kersac! disait une voix.

— Une fine lame, ajoutait un des interlocuteurs.

— Et il va se battre encore une fois? demanda un troisième.

— Il ne va pas se battre ; à l'heure qu'il est, il s'est battu.

— Quand ?

— Ce matin.

— Dans l'Ile de Croiss}^'?

— Kon; à la frontière belge.

— C'était sérieux ?

— Un duel à mort.

Olga se sentit frissonner.

— S'il allait être tué ! pensa-telle.

Puis raisonnant en elle-même :

— C'est impossible ! se dit-elle. Ces renseignements sont faux. M. de Kersac dînait avec nous hier soir. Il nous a quittés vers dix heures. Il ne pouvait pas être ce matin en Belgique...

Et pourtant ses dernières paroles étaient singulières. En prenant congé d'elle, il n'avait pas voulu promettre de venir le premier au bal. Plus de doute : M. de Kersac avait pris un train de nuit. Il s'était battu. Il était mort peut-être !

Olga ferma les yeux. Elle avait peur que cette idée qui venait de lui traverser l'esprit ne fût un pressentiment.

— Et pourquoi s'est-il battu? demanda l'un des jeunes gens du groupe près duquel la comtesse restait anxieuse.

— Pourquoi Kersac s'est battu'? dit celui qui parais-

.1 Al TIE MA FEMME 257

sait le mieux renseigné. Messieurs, c'est tout une histoire. Cela demande à être dit posément. Si vous voulez, nous allons aller nous asseoir dans la serre et je vous conterai cela par le menu.

— Allons.

Le groupe de causeurs se fractionna et se dirigea vers le jardin d'hiver, qui était, eu effet, l'endroit le plus tranquille et le mieux fait pour une conversation intime.

La comtesse mourait d'envie de connaître cette histoire, qu'on se contait tout bas dans son salon.

De quoi s'agissait-il donc pour qu'on fit tant de mystère ?

De l'honneur d'une femme, peut-être?

Pourquoi se bat-on, en effet, le plus souvent, si ce n'est pour sa maîtresse ?

Cette supposition, que sa raison lui imposait en quelque sorte, Olga fit tous ses efforts pour l'écarter.

Cela lui causait un déplaisir sensible de penser que M. de Kersac aurait pu se battre pour une autre que pour elle. Elle s'était accoutumée à considérer ce gentilhomme comme son bien, sa chose. Huit jours lui avaient suffi pour s'habituer à lui à ce point. Ne se proclamait-il pas lui-même son aidé de camp?

Pendant la conversation qu'elle avait surprise, la comtesse avait été tentée vingt fois de se retourner et

d'interroger le conteur, celui qui paraissait si bien au courant des affaires de M. de Kersac. Mais elle eut beau se dire que rien n'était plus simple ni plus naturel que de poser une question sur ce sujet, elle n'osa pas le faire.

Pourquoi ?

Parce qu'elle venait de découvrir qu'elle portait déjà à M. de Kersac un intérêt trop vif; parce qu'elle eut peur que sa voix ne tremblât et ne trahît son anxiété, parce qu'elle craignit de faire croire qu'elle aimait l'homme dont on parlait avec tant d'éloges.

— Pourtant, je ne l'aime pas, se disait-elle. Moi ! moi, aimer M. de Kersac ! Quelle folie ! Ne suis-je pas mariée? Il n'y a pas cinq mois que je me suis unie au comte de Feutray, que j'ai mis mon honneur sous la sauvegarde de ce nom, sous la protection de mon mari. Il n'est pas possible que je pense déjà à un autre. Si cela était, quelle femme, quel monstre serais-je donc? Non, non, cela n'est pas.

Toutes ces pensées s'agitaient en elle et se précipitaient, rapides, fiévreuses, tourmentées. Mais personne, en voyant le visage de la comtesse, n'aurait pu se douter de la tempête intérieure qui troublait son âme.

Tant que les causem^s restèrent dans la salle du buffet, Olga n'abandonna pas la place où elle se trouvait et d'où elle pouvait tout écouter sans en avoir l'air. Quand ils s'éloignèrent, quand ils partirent pour aller

plus librement causer dans la serre, la comtesse eut d'abord envie de les suivre, non pas ostensiblement, mais avec adresse, afin de surprendre un mot qui l'eût mise au courant de l'énigme. Mais elle rejeta bien vile celte pensée indigne d'elle.

Pourtant, elle voulait absolument savoir.

Que faire ?

Quel moyen imaginer?

Alors, elle se rappela tout à coup l'attitude assez embarrassée de M. d"Urgelles, et la réponse évasive qu'il lui avait faite quand elle avait demandé des nouvelles de M. de Kersac. Évidemment M. d'Urgelles savait quelque chose et ne voulait pas le dire. Il fallait le retrouver et le faire parler.

Olga se mit immédiatement à chercher l'ami du Knyaz et de Touna, prête à employer toutes les séductions de son esprit pour lui arracher son secret. Elle parcourut les salons un à un, sondant du regard les groupes, interrogeant des yeux les habits noirs.

Nulle part M. d'Urgelles n'apparaissait.

Dans la serre, les jeunes gens qu'elle avait écoutés, tout à l'heure, formaient un petit cercle attentif à la parole de celui qui avait promis de tout leur coûter. A en juger par l'attitude des auditeurs, l'histoire qu'ils entendaient devait être extrêmement intéressante.

Ce spectacle aiguisa la curiosité d'Olga. Elle recommença à passer en revue tous les salons les uns après

260 JAl TUE MA FEMME

les autres. Enfin, elle découvrit M. d'Urgelles assis à côté du comte de Feutray.

Elle s'approcha d'eux.

— Je vous enlève M. d'Urgelles, que vous accaparez, dit-elle à son mari. J"ai quelque chose de très important à lui dire.

M. d'Urgelles offrit son bras à la comtesse, qui l'entraîna vers le buffet.

— Allez-vous continuer à être mystérieux ? lui demanda- t-elle chemin faisant.

— Mystérieux ? Je ne suis cependant pas l'homme des mystères.

— Vous êtes un affreux cachotier.

— Oh ! oh 1 C'est un procès en règle.

— Et vous êtes condamne d'avance,

— Déjà?

— Déjà.

— A quelle peine?

— A faire des aveux complets,

— Quels aveux ?

— N'essayez pas de vous dérober une seconde fois, Dites tout ce que vous savez, ceJa vous vaudra l'indulgence de votre juge.

— Que voulez-vous que je vous dise?

— Vous le savez mieux que moi.

— Je vous assure...

— Pourquoi m'avez-vous trompée, tout à l'heure^

.l'Ai TVV. MA F FM ME 261

en me disant que vous ignoriez les affaires de M. de Kersac? M. de Kersac s'est battu... vous le saviez ! II s'est battu ce matin... vous le saviez! En Belgique... vous le saviez !

— Oui.

— Pourquoi n'avez-vous pas voulu me le dire ? Maintenant, vous voyez que je suis assez bien renseignée; dites-moi...

— Vous voulez que je vous dise la cause de ce duel? Vous voulez que je vous conte cette histoire? J'aime mieux vous répondre franchement que je ne le ferai pas, quelque instance que vous y mettiez. Je ne veux plus raconter d'histoires. J'ai été muet volontairement pendant une grande partie de ma vie, et je m'en suis bien trouvé. Le proverbe qui dit que le silence est d'or a parfaitement raison. Je n'ai vraiment parlé qu'une seule fois, ou, pour être plus exact, qu'un seul jour, pendant l'été dernier. Et je ne suis pas sûr d'avoir bien fait. A la suite de la première histoire que j'ai contée...

— Eh bien?

— Vous vous êtes mariée.

Olga abandonna brusquement le bras de M. d'Urgelles.

Elle était furieuse d'avoir été devinée. Ainsi M. d'Urgelles, à qui elle ne pouvait arracher un seul mot de ce qu'elle voulait tant savoir, avait été plus pénétrant qu'elle, plus habile. Il avait surpris son secret. Sous les

apparences souriantes et ravies de la jeune mariée, il avait découvert le vide de son cœur, son mécontentement, sa désillusion. Les paroles qu'il venait de prononcer l'indiquaient suffisamment. Il se repentait d'avoir été pour quelque chose dans le mariage de la princesse Digarine et du comte de Feutray.

Olga regarda fixement ^l. d'Urgelles, pour savoir si elle ne se trompait pas dans ses hypothèses.

Celui-ci ne sourcilla pas :

— Quant à la seconde histoire que j'ai contée, dit-il, le même jour, mais à une autre personne, j'ai peur qu'elle n'ait aussi des conséquences regrettables. Aussi, depuis cette infraction à la règle que je me suis imposée, je me suis juré de ne plus rien raconter.

— Je ne comprends pas, dit-elle, ce que vous voulez dire. Il vous plaît d'être énigmatique ce soir. Libre à vous. Je ne me sens pas de force à deviner des rébus.

Sur ce mot elle s'éloigna, très mécontente et très troublée. Elle traversa la grande galerie, machinalement, sans trop savoir ni ce qu'elle faisait, ni où elle allait. Mais, soudain, un sourire éclaira son visage.

Elle venait de trouver une idée, une idée bien simple.

Que n'y avait-elle songé plus tôt ? Au lieu de s'adresser à M. d'Urgelles, à ce philosophe perspicace, à ce diplomate impénétrable, que n'avait-elle pensé à se faire inviter par un des jeunes gens qui composaient le

groupe où l'on parlait tout à l'heure de M. de Kersac? Certes, il ne serait pas difficile à la comtesse d'obtenir ce qu'elle désirait. Son cavalier serait enchanté, au contraire, d'avoir un sujet de conversation tout trouvé pour le quadrille ou la valse qu'elle lui accorderait.

Gomme elle allait se diriger vers la serre, persuadée que les causeurs s'y trouvaient encore et que rien qu'en paraissant elle provoquerait l'invitation nécessaire à la réussite de son projet, elle entendit, autour d'elle, un bruit de chuchotements ; elle sentit que, dans la foule des invités, il se produisait un mouvement de curiosité.

Qui pouvait ainsi accaparer Fattention publique?

Olga se retourna et aperçut M. de Kersac.

Il venait d'entrer dans la galerie et promenait ses re^ gards sur la foule des danseurs, cherchant évidemment la maîtresse de la maison pour lui présenter ses respects et ses excuses.

11 sembla à Olga que M. de Kersac était un peu pâle.

A.vait-il été blessé ?

Qu'importait, du reste ! S'il avait reçu un coup d'épée, la blessure ne pouvait être grave, puisqu'il était venu, puisqu'il était là.

Cependant, M. de Kersac finit par découvrir la comtesse. Il se dirigea tout droit vers elle et la salua respectueusement.

'2{i'i JAI ILE MA FEMME

Olga était profondément émue ; elle n'en laissa rien paraître.

— Monsieur mon aide de camp, lui dit-elle, vous mériteriez de graves reproches.

— J'implore mon pardon.

— Je suis trop bonne.

— Gela m'encourage à vous demander une faveur. Voulez-vous m'accorder la première valse ?

— Je n'ai pas encore dansé.

— Raison de plus pour que j'insiste.

Précisément l'orchestre attaquait l'ouverture d'une

valse. M. de Kersac passa son bras autour de la taille d'Olga et l'entraîna dans le rythme charmant de la mélodie à trois temps. La comtesse sentait son cœm' battre d'émotion et de plaisir. Elle n'osait parler. Enfin, sa curiosité l'emporta, et, d'une voix légèrement émue, pleine d'un doux et amical reproche :

— Vous vous êtes battu '? dit-elle.

L'émotion de la comtesse n'échappa pas à M. de Kersac.

Simulant la surprise :

— Gomment savez-vous cela ? demanda-t-il.

— Je le sais ; peu importe de quelle manière j'ai appris une histoire qui fait en ce moment le tour du salon. Voyez de quelle curiosité vous êtes l'objet. Tous les yeux sont braqués sur vous.

— ?s 'est-ce pas plutôt la belle comtesse de Feutray

J'AI TUE iMA FEMME 265

qui excite ce que vous appelez de la curiosité, et ce qui pourrait bien être de l'admiratioa ?

— Gomme vous avez été imprudent ! A la veille d'un duel terrible...

— Ob ! pas si terrible.

— C'était un duel à mort, cependant.

— Oui ; mais le duel à mort est une maladie dont on peut guérir assez facilement.

— Enfin, sachant que vous deviez vous battre ce matin, vous avez été imprudent, je le répète, en consentant à passer la soirée d'hier avec nous. Vous vous exposiez à arriver sur le terrain fatigué par le voyage de toute une nuiti Et si vous aviez été lue '!

— Vous voyez bien que je ne suis pas mort. Je vis : donc je n'ai pas eu si complètement tort que vous le dites.

— Vous pouviez être blessé.

— Je l'ai été.

La comtesse voulut s'arrêter ;

— Vous êtes blessé ! prenez garde. Ne commettez pas une folie de plus.

— Pensez-vous que, pour une égratignure, je consentirai jamais à abréger une valse que vous avez bien voulu m'accorder? Je vous affirme que ce n'est rien. Et, si vous n'êtes pas vous-même fatiguée ou souffrante, je vous supplie de continuer cette délicieuse valse qui me vaut tant d'envieux.

La comtesse se rapprocha de son cavalier, qui la serra plus étroitement contre lui.

— Gomme vous êtes bonne, lui dit-il avec un Ion de voix pénétrant, comme vous êtes bonne de vous intéresser à moi. Vous me reprochiez tout à l'heure de m"ètre attardé chez vous hier soir, d'avoir passé la nuit à voyager et de n'être descendu.de wagon que pour croiser l'épée. Si j'étais parti plus tôt, si je n'avais pas passé la soirée près de vous, si je n'avais pas eu l'ardent désir de vous revoir, peut-être ne me serais-je pas si bien battu.

En écoutant ces paroles, Olga éprouva un sentiment étrange. C'était à la fois de la joie, dti mécontentement et de la crainte. La déclaration discrète de M. de Kersac la touchait. Le jeune homme avait trouvé le moment psychologique. Il avait saisi l'heure favorable et opportune pour dévoiler son amour, sans trop s'avancer cependant. Olga ne pouvait pas s'offenser d'un aveu délicatement présenté par un homme à qui elle venait de montrer une si vive, une si affectueuse sympathie. Et cependant la déclaration qu'elle entendait, et qui la charmait, lui causait une certaine terreur.

La comtesse se savait faible, et se sentait sans appui devant le danger naissant. La force suprême de la femme mariée, c'est l'amour qu'elle éprouve pour son mari. Or Olga n'aimait plus le comte de Feutray. Elle

avait le cœur et l'esprit libres et désœuvrés. Yoilà pourquoi elle eut peur.

Elle eut peur, parce qu'elle avait encore de l'honnêteté et de l'orgueil ; parce que dans le tournoiement de la valse, au milieu de cette fête dont elle était l'âme, au milieu de ce monde où elle régnait par son rang, par sa beauté, par sa dignité de femme, elle entrevit tout à coup la conséquence naturelle des amours coupables, la honte qui accompagne toute chute. Ce ne fut pas tant à son devoir d'épouse, à la fidélité jurée, qu'elle songea, qu'à l'amoindrissement de sa personnalité qui pouvait être la suite d'un moment d'entraînement, d'une heure de faiblesse. Cette idée qu'elle serait peut-être un jour montrée au doigt par les femmes qu'elle avait réunies dans son salon lui tint lieu de vertu et effaça l'impression capiteuse produite un moment par la déclaration de M. de Kersac.

De même que son valseur, tout en laissant clairement percer ses sentiments, n'avait pas prononcé le mot « amour », de même la comtesse sut lui faire comprendre d'une manière détournée qu'elle ne pouvait lui permettre d'en dire davantage.

— Enfin I dit-elle gaiement, vous voilà revenu sain et sauf. Je vous en félicite, et je me félicite moi-même d'avoir conservé un aide de camp remarquablement zélé et un ami, auquel mon mari et moi tenons infiniment.

Elle souligna légèrement, par la façon dont elle les prononça, les mots : mon mari et moi et le mot un ami.

Cela suffit pour rappeler M. de Kersac au respect et pour le condamner à une réserve plus grande. Le mari ! parbleu! il l'avait bel et bien oublié un moment. Le mari est toujours la première personne que l'amant oublie.

— J'ai parlé trop tôt, pensa-t-il.

Aussi bien, était-il raisonnable d'aller déclarer son amour à une jeune femme, mariée depuis quatre mois seulement à un jeune et galant homme? M. de Kersac reconnaissait qu'il n'avait pas volé le rappela l'ordre. Encore la comtesse avait été relativement indulgente. Le mot: un ami^ qui fermait la porte à l'amour, ne fermait pas la porte à l'espérance. Il fallait attendre, se contenter du rôle passif et respectueux d"aide de camp et ne sortir du rang que lorsqu'une circonstance favorable se présenterait.

Cette circonstance, M. de Kersac était bien décidé à l'attendre. Il aimait la comtesse comme il pouvait aimer, avec un cœur plus accessible au caprice qu'à la passion profonde. Mais jamais, chez lui, caprice n'avait autant ressemblé à l'amour que celui que lui inspirait Olga de Feutray.

Comme la valse finissait, M. de Kersac reconduisit sa danseuse à la place qu'elle lui indiqua ; il eut soin, chemin faisant, de lui faire entendre qu'il était fier de

l'amitié du comte et de la comtesse de Feutray, et qui! n'avait rien tant à cœur que de la mériter par sa sincérité et par son dévouement. En somme, il faisait acte de soumission complète.

Olga n'en demandait pas plus. Il n'entrait pas dans sa pensée de se priver d'un visiteur agréable, d'un causeur spirituel, dont la société l'amusait.

Elle adressa à M. de Kersac un gracieux sourire pour lui prouver qu'elle ne lui gardait nullement rancune de ce qu'il avait pu faire et dire.

La tournure qu'avait prise la conversation n'avait pas permis à Olga de demander à son valseur pourquoi il s'était battu. L'histoire qu'elle désirait tant savoir venait de lui échapper encore une fois. C'était comme une fatalité.

Après ce que M. de Kersac venait de lui dire, après le commencement d'aveu qu'il avait fait, la comtesse était plus curieuse, plus intriguée que jamais. Elle se livrait à mille conjectures sans pouvoir trouver une explication admissible. Puisque M. de Kersac l'aimait, elle, il ne pouvait pas s'être battu pour une autre femme. Gela n'était pas possible. Si ce duel avait eu une femme pour cause, M. de Kersac eût été plus qu'impertinent de venir lui offrir, le soir de la rencontre, un cœur qu'il exposait pour une autre le matin même.

S'était-il battu pour son propre compte ? Mais encore fallait-il une cause, un prétexte, une insulte. M. de

2t0 .I-.U TL'É MA FEMME

Kersac n'était pas de ces hommes qu'on se plaît à insulter.

Olga en était là de ses réflexions quand on vint l'inviter à danser.

Elle avait commencé à valser avec M. de Kersac, elle ne pouvait plus décemment ajourner les invitations. Par bonheur, parmi les premiers qui se présentèrent, la comtesse reconnut un des jeunes gens du groupe dont elle avait surpris la conversation.

Elle lui accorda un quadrille.

Dès la première figure, Olga mit en avant le nom de M. de Kersac.

— Je viens d'apprendre que M. de Kersac s'était battu ce matin. Je viens, en valsant avec lui, de me convaincre qu'il était sorti à son honneur de cette affaire; mais je voudrais bien savoir le motif de cette rencontre. Le connaissez-vous, par hasard, monsieur?

— Je suis parfaitement à même de vous renseigner, madame, répondit le jeune homme. Kersac est de mes bons amis.

Ce soir-là, tous les jeunes gens se vantaient d'être l'ami du duelliste. Ceux qui le connaissaient le moins l'appelaient Kersac, tout court, en parlant de lui. Il était le héros de la soirée, comme Olga était la reine de la fête.

— Kei^ac est un original, je n'ai pas besoin de vous le dire, continua le narrateur. On l'a surnommé « le

dernier chevalier ». Don Quichotte a été l'avant-dernier. Kersac tient de son prédécesseur. Il a le même engouement pour ce qui est grand et noble, la même folie généreuse et la même facilité à rompre des lances contre les moulins. Le duel de ce matin est le huitième. Le premier...

La comtesse s'impatientait intérieurement en voyant dans quel long préambule son danseur s'était embarqué.

— Je connais les premiers duels de M. de Kersac, dit-elle.

— Alors j'arrive à l'histoire du dernier.

— Enfin! pensa Olga.

Mais elle n'était pas encore au bout de ses peines. La seconde figure du quadrille venait de commencer. Il fallut danser.

— Vous disiez donc?

— Ne trouvez-vous pas que mon histoire a un peu l'air d'un roman-feuilleton coupé par tranches, avec suite au prochain numéro?

— Oui, fit Olga, avec cette différence que jusqu'à présent il n'y a eu que des coupures et pas de roman.

— Cette fois, vous serez satisfaite, fit le jeune homme.

Et, parodiant la vieille formule des romanciers de 1840, il commença en ces termes :

— Un passant attardé, qui aurait suivi samedi dernier

le boulevard qui va de la Madeleine à la Bastille, aurait pu voir, à l'angle de la rue Laffitte, une maison dont les fenêtres de l'entresol étaient encore brillamment éclairées. Si, poussé par la curiosité, ce passant avait jeté un coup d'oeil oblique vers Tune de ces fenêtres, il aurait pu apercevoir, à travers les légers rideaux de tulle, quelques jeunes gentilshommes en frac qui soupaient gaiement autour d'une table chargée de mets, de cristaux et de candélabres.

— M. de Kersac était du souper? dit Olga.

— Oui, reprit le jeune homme, M. de Kersac en était, et le petit Formaize aussi.

— Formaize?

— Oui, le fils du banquier et l'adversaire de M. de Kersac.

— Il Y avait aussi, sans doute, quelques demoiselles?

— Aucune. Souper de garçons. Mais, vous savez, quand il y a des femmes à un souper, on ne s'en occupe pas; et, quand il n'y en a pas, on s'en occupe toujours. La conversation roulait sur un sujet vieux comme le monde, sur la vertu des femmes.

— Que disait M. de Kersac?

— Que la femme est généralement vertueuse. Formaize, un petit sot, soutint le contraire.

— Et c'est pour cela qu'ils se sont battus?

— Oui et non. Après avoir épuisé les généralités, on aborda malheureusement les personnalités.

— Alors c'est pour une femme que M. de Kersac s'est battu, et non pour les femmes?

— C'est pour une femme... Mais c'est à notre tour de faire la troisième figure.

Ainsi M. de Kersac s'était battu pour une femme !

Olga ne pouvait revenir de sa surprise. Et ce mot seul ne rendait qu'imparfaitement l'impression qu'elle éprouvait. Elle était encore plus indignée que surprise, encore plus blessée que stupéfaite. Elle trouvait la conduite de M. de Kersac inqualifiable. Gomment! après avoir risqué sa vie pour une autre, le matin, il venait, quelques heures après, de lui faire entendre, à elle, comtesse de Feutray, qu'il ne vivait que pour l'aimer! L'offre de ce cœur mobile était une souveraine impertinence. La légèreté de M. de Kersac dépassait les bornes et constituait une suprême injure.

Telles étaient les pensées qui agitaient Olga pendant ce quadrille. La jeune femme dansait machinalement, absorbée par une colère croissante.

— Et pour qui s'est-il battu? se demandait-elle. Quel amour a-t-il affiché ce matin? Quel nom de femme a-t-il compromis avec son épée ?

Elle voulait le savoir au plus vite.

Reprenant donc la conversation, aussitôt que cela fut possible :

— La suite I je demande la suite, dit-elle à son cavalier.... et sans rhétorique, n'est-ce pas?

— En deux mots, voici la suite et la fin : « — Kersac avait dit que la femme était invincible, pourvu qu'elle eût un point d'appui... moral, s'entend. En d'autres termes, la femme qui s'appuie sur l'amour de son mari, ou sm^ l'amour de son enfant, ou sur un grand devoir à remplir, ne court pas le risque de succomber. Celle-là est protégée contre l'amant. Formaize se mit à rire en entendant cette théorie. Il est très agaçant, Formaize, quand il rit. Il rit bète.

« — Tenez, dit-il à Kersac, voulez-vous faire un pari? Vous connaissez M"^^ X...'?

« — Je l'ai aperçue seulement.

« — Quel effet vous a-t-elle produit?

a — Je crois que c'est une honnête fenmie. a — Eh bien! reprit Formaize, le mari de cette honnête femme vient d'être frappé de la plus affreuse, de la plus épouvantable des maladies : la paralysie. Dès aujourd'hui, ce n"est plus qu'un mort vivant. M"^^ de X. . . , qui n'a pas trente ans, me parait être dans les conditions que vous indiquiez tout à l'heure. Elle a poiu* point d'appui un grand devoir à remplir, un sublime dévouement à accomplir. (II disait tout cela sur un ton ironique. — Moi, j'observais Kersac et je voyais ses sourcils se froncer.) Je mets en fait, et je parie mille louis contre vous, continua Formaize, qu'avant un an M"^° de X..., si honnête femme qu'elle soit, aura succombé, et que

J'AI TUÉ MA FEMME âî^

son point d'appui ne la sauvera pas de l'amant, c'est-àdire de moi, ajouta-t-il avec fatuité.

« — Vous n'avez plus rien à dire ? demanda Kersac avec hauteur.

« — Non, dit Forraaize; je vous ferai seulement observer qu'au lieu de répondre à ma demande vous me posez une question. Je m'y attendais, du reste. Mis au pied du mur, vous commencez à sentir la faiblesse de vos théories. Vous reculez. Vous voyez bien que...

« — Je vois, dit Kersac en prenant son air sévère, je vois que vous ne me connaissez pas, monsieur, car sans cela vous n'auriez pas osé me proposer un pari qui compromet d'avance l'honneur d'une femme. Sans la connaître, je respecte trop M"^° de X..., pour permettre que son malheur serve de thème à vos railleries. Je vois encore, et je vois avec peine, que devant le martyre de cette femme il ne vous vient à l'esprit que l'idée d'une lâcheté à commettre. »

— Très bien I fit Olga.

— C'était très bien dit, reprit le narrateur; mais vous avouerez que c'était raide. Formaize ne pouvait avaler une leçon aussi vertement donnée. Il se fâcha.

« — Enfin 1 s'écria Kersac, vous avez été bien lent à comprendre qu'en me proposant de m'associer à votre honteux pari vous m'aviez gravement offensé. J'attends de vous, monsieur, une réparation, bien que je n'aie

â76 J'AI TUE MA FEMME

à espérer aucun honneur de croiser le fer avec un drôle.

« Les amis communs des deux jeunes gens voulurent s'interposer. Ils firent observer à Kersac qu'il était fou de vouloir se battre poiu" une femme qu'il ne connaissait pas. Ils clierclièrent à faire entendre raison à Formaize. Mais il était trop tard... Vous savez tout maintenant, et vous voyez jusqu'où va l'originalité de Kersac. Il se bat pour des héroïnes qu'il n'a fait qu'apercevoir une fois dans sa vie... Don Quichotte...

— Don Quichotte est un homme de cœur, dit Olga, qui coupa court aux rétlexions saugrenues de son danseur.

Le quadrille était terminé.

La comtesse, un moment tourmentée par l'idée que M. de Kersac avait pu se jouer d'elle, éprouvait maintenant une joie intense. De la colère, presque de la haine, elle venait de passer sans transition aux sentiments d'effusion et de reconnaissance.

Il y a, chez les femmes, un esprit de corps plus puissant qu'on ne pense. Elles se sentent solidaires les unes des autres. Qui touche à l'honneur de l'une d'elles les atteint et les blesse toutes.

Olga pensait ainsi — et la conséquence logique de ce principe devait être et fut d'augmenter l'estime qu'elle professait déjà pour M. de Kersac. Elle se repentait d'avoir, ne fût-ce qu'un instant, douté de cet admirable

caractère, accusé d'une indignité ce parfait gentilhomme. L'image du « dernier chevalier » grandissait à ses yeux et prenait des proportions épiques.

Tous les Rolands ne portent pas la cuirasse et le heaume, Fhabit noir couvi'e aussi des cœurs de héros. Olga se réjouissait d'avoir découvert un de ces rares hommes qui conservent, dans la banalité de la vie moderne, dans le coudoiement des affaires, les sentiments et la galanterie des anciens preux. Elle se disait avec fierté que M. de Kersac était son ami, son dévoué. Plus l'homme est grand, plus il est doux pour une femme de recevoir ses hommages.

N'avait-elle pas été un peu bien dure tout à l'heure, en répondant à son valseur comme elle l'avait fait? Quelle expression avait-elle donc employée? N'avaitelle pas fait intervenir le nom de son mari comme un épouvantait aux aveux prêts à sortir? Pour être poliment formulé, son refus n'avait-il pas été bien sec? Mais elle ne savait pas encore à qui elle s'adressait. Elle ne connaissait pas M. de Kersac aussi complètement, sous son beau jour. Si elle avait à lui répondre maintenant, elle parlerait autrement. Elle ne l'encouragerait certes pas (ce ne serait pas d'une honnête femme) ; mais elle ferait semblant de ne pas comprendre, elle accepterait à la lettre les assurances de dévouement pour des assurances de dévouement, et pas pour autre chose ; elle ne chercherait pas à lire entre les li-

2t8 J'AI TUE MA FEMME

gnes, à deviner ce qu'en somme on ne lui avait pas dit.

D'ailleurs, elle avait pu se tromper en allant au-devant d'un aveu que M. de Kersac ne voulait peut-être pas lui faire. A l'avenir, elle s'observerait davantage. Elle avait agi avec la précipitation d'une écolière. Elle avait peut-être froissé un véritable ami, un de ces hommes rares en qui l'on peut avoir contiance.

Ainsi pensait Olga.

— Où est-il'? se demanda- t-elle enfin.

Elle le chercha de? yeux.

M. de Kersac n'était pas loin.

Debout, contre le chambranle d'une des portes, il regardait la comtesse, dont il admirait la beauté jeune et rayonnante.

Leurs regards se rencontrèrent.

Dans les yeux d'Olga, M. de Kersac surprit sans doute l'expression de sympathie ardente, d'estime profonde qu'il lui inspirait, car il tressaillit soudain. Puis, abandonnant sa place, il vint près de la comtesse, attiré, fasciné par elle.

Olga n'avait pas voulu prendre de carnet de bal. Ayant à faire les honneurs de chez elle, désireuse de veiller à tout, elle s'était refusée à promettre aucune danse à l'avance.

Lorsque les premières notes d'une valse ou d'une mazurka se faisaient entendre, elle acceptait celui que le hasard lui amenait.

Le hasard la servit bien, cette fois.

Une valse allait commencer. M. de Kersac se trouva devant elle, dans l'attitude du solliciteur. Elle partit avec M. de Kersac.

Rien qu'à la manière dont elle appuya son bras sur le sien, dont elle livra sa taille à son étreinte, M. de Kersac comprit qu'un revirement s'était produit dans l'esprit de la comtesse.

De toutes les danses, la valse est la seule qui réponde aux raffinements de cœur où notre degré de civilisation nous a entraînés. C'est la seule danse caressante, expressive, aimante. Son rythme à la fois énergique et doux est celui qui convient le mieux au bercement des rêves et des réalités de Tamour. La polka n'est qu'une danse de sauvages, un pas de charge héroïque; le quadrille est, suivant les cas, un accès de folie ou une crise de dignité. Il flotte entre Louis XIV et Ghicard. La mazurka est bâtarde. La valse seule est tendre.

M. de Kersac était un valseur émérite ; à la façon dont il valsait, on comprenait quelle devait être sa nature. Tantôt il se lançait dans la furie de la danse viennoise, ardente, précipitée, vertigineuse; puis il revenait graduellement à la valse française tournante, gracieuse, discrète, intime comme un duo d'amour.

Olga abandonnait son corps souple aux caprices de son valseur, heureuse de se laisser conduire, heureuse de se sentir entraînée par ce bras vaillant.

Tant que dura la valse, ils ne se dirent rien. M. de Kersac avait compris qu'Olga, après l'avoir repoussé, revenait à lui avec des sentiments d'affection profonde. Il ne voulut pas abuser de la circonstance. Quant à Olga, lorsqu'il fallut s'arrêter elle soupira.

— Déjà? fit-elle. Que cette valse a été courte !

Elle prit le bras de M. de Kérsac et se fit conduire par lui vers le buffet.

Quand elle fut sortie du salon où ils avaient dansé, Olga regarda M. de Kersac avec ses yeux émus.

— Merci ! lui dit-elle.

— Madame...?

— Puisque vous ne connaissez pas la femme pour laquelle vous vous êtes battu, elle ne pourra pas vous témoigner sa reconnaissance. Je vous remercie pour elle.

L'hiver, brillamment inauguré par le comte et la comtesse de Feutray, se continua brillamment par une série de bals magnifiques.

Olga fut de toutes les fêtes. Tous les succès qu'une très jolie femme, dont Paris s'est engoué, peut obtenir, elle les obtint. Et l'on sait si Paris est ingénieux pour gâter ses idoles. Tout ce qu'elle faisait était bien fait. Tout ce qu'elle portait était proclamé délicieux. Sa couturière et sa modiste firent fortune. Un bal où elle manquait était un bal mort.

Olga se montra, du reste, digne du triomphe et de la souveraineté qu'on lui accordait. Elle sut rester simple. Sa vanité satisfaite ne la grisa pas au point d'en faire une impertinente. Elle se contenta de jouir amplement de la position qu'elle avait conquise dans le monde. Elle le fréquenta assidûment. Aussi bien, avait-elle besoin du mouvement des fêtes, de la préoccupation des

toilettes à composer, de l'occupation des visites à rendre, pour empêcher sa pensée de suivre la pente fatale sur laquelle elle était tentée de se laisser aller. Le plaisir est, lui aussi, un point d'appui qui peut soutenir la vertu d'une femme. Olga, séparée du monde, vivant seule avec son mari, eût été capable de tous les égarements de l'esprit et du cœur. En se jetant dans la foule, en se prodiguant aux belles premières, aux grands bals, en supprimant l'intimité étroite du ménage, elle assurait sa tranquillité morale.

Jean appréciait beaucoup moins ce genre de vie. Il avait rêvé une existence concentrée dans l'égoïsme à deux d'un amour partagé. Daus les réunions brillantes où il conduisait la comtesse, il endurait de cruelles tortures. La jalousie l'étreiguait au cœur, quand il voyait la cour nombreuse d'adorateurs empressée autom' de sa femme ; mais, avec un courage stoïque, il imposait silence à sa passion.

Il se rappelait et il avait peur de lui-même.

De tous les adorateurs de la comtesse, c'était M. de Kersac qui inquiétait, qui troublait le plus Jean de Feutray. Par ses nombreux mérites, l'élégant duelliste était, en effet, un rival redoutable. De plus, il venait assidÙD:ient dans la maison. II comptait au premier rang des intimes. C'était pour le comte un tourment cruel chaque fois qu'il voyait arriver M. de Kersac. Chaque fois un combat se livrait en lui, combat entre

la jalousie involonlairement subie et la confiance que Jean voulait imposer à son cœur. Mais il ne laissait rien paraître de ces impressions. Le lion s'était fait agneau par raison.

Olga, du reste, ne donnait pas sérieusement prise au soupçon. Elle était avec son aide de camp sur le pied d'une franche amitié, exempte de toute arrière-pensée. Son existence était si remplie, si tourbillonnante, si envolée, si occupée qu'il n'y avait pas de place pour l'amour.

Tant que dura l'hiver, les choses restèrent dans le même état. La situation respective des trois personnages ne se modifia pas. La femme s'amusait, le mari souffrait, l'amant espérait.

Quand les beaux jours furent revenus :

— Qu'allons-nous faire cet été ? demanda Olga.

— Retournons en Bretagne, répondit Jean.

Olga fit une petite moue dédaigneuse, et, désignant M. de Kersac qui assistait à l'entretien :

— Notre ami est de bon conseil, dit-elle. Consultons-le.

— Si vous me consultez, répondit Kersac, je vous donnerai le même conseil que M. de Feutray. Allez en Bretagne.

— Eh bien ! j'y consens; seulement, j'y mets deux conditions.

— Lesquelles? fit Jean.

— La première, c'est qu'au lieu d'habiter Port-Navalo et d'avoir un pied-à-terre à Saint-Gildas. nous habiterons Saint-Gildas et nous convertirons votre maison en pied-à-terre.

— Si cela vous plaît, j'y souscris bien volontiers.

— Secundo, c'est que M. de Kersac, qui m'envoie en Bretagne, viendra nous voir dans notre exil.

Jean tressaillit légèrement. Cependant, d'une voix très ferme et du ton le plus aimable, il confirma l'invitation que la comtesse de Feutray venait de faire.

M. de Kersac enchanté promit de ne pas se faire attendre et de rester tant qu'il ne se sentirait pas importun.

— Vous resterez donc très longtemps, conclut Olga. Dès que le Grand Prix de Paris eût été couru, le

comte et la comtesse de Feutray partirent pour Saint- Gildas ainsi qu'ils l'avaient arrêté.

Ils n'étaient pas installés depuis dix jours quand M. de Kersac reçut, un matin, une lettre dont l'enveloppe coquette, l'écriture élégante et le timbre humide indiquant la provenance bretonne, lui causèrent une douce surprise. Il se hâta d'en prendre connaissance. La comtesse lui écrivait ceci :

« Monsieur mon aide de camp,

» Je fais appel à ma maison militaire pour combattre l'ennui qui menace de nous assiéger dans Saint-Gildas.

« Accourez vite.

» L'ennemi n"a déjà fait que trop de progrès.

» Jean est devenu élégiaque, et il y a six jours que je n'ai ri. Venez donc en toute hâte avec votre esprit et votre belle humeur. Nous avons tant besoin de l'un et de l'autre.

» M. de Feutray vous envoie ses meilleurs souvenirs. Moi, je ne vous envoie rien pour que vous veniez plus vite chercher la bonne poignée de main qui vous attend.

» Olga de F...

» P. S. — Nous enverrons une voiture à Vannes à l'arrivée du train de huit heures, après demain jeudi. »

M. de Kersac sourit en lisant cette lettre.

— Enfin ! s'écria-t-il.

Et il s'empressa de faire préparer sa malle.

La comtesse n'avait pas exagéré en annonçant à M. de Kersac que le comte de Feutray devenait élégiaque. Jean était très triste. Après avoir passé tout l'hiver à suivre sa femme danâ le monde, il avait espéré du moins qu'il la posséderait pendant l'été, qu'il la retrouverait telle qu'il l'avait connue avant le mariage. Cette illusion ne dura pas quarante-huit heures. Lorsqu'i]^ voulut, dans le tête-à-tête de la première soirée passée à Saint-Gildas, recommencer les confidences intimes, le duo interrompu par la saison mondaine, Olga le rappela

à la réalité des faits. Elle se moqua presque de lui : roucouler encore ! après uue année de mariage ! Que lui proposait-il là ?

Ce jour-là, Jean de Feutray comprit que son bonheur était mort. La comtesse entendait le mariage d'une autre manière que lui. Elle n'y voyait qu'une association amicale de noms, de fortunes^ de positions, égayée parfois par des intimités ardentes. Jean avait rêvé plus et mieux : l'accord parfait de deux cœurs, l'amour persistant et légitime, l'amour complet avec les caresses de l'âme et des lèvres.

Il fallait renoncer à cette espérance. Cette pensée torturait le pauvre mari. Gomme il regrettait maintenant de s'être engagé, d'avoir lié sa vie à celle d'Olga pour toujours! Il souffrait d'autant plus qu'il aimait plus vivement. Est-il quelque chose de plus cruel que d'assister à l'amoindrissement de son idole et à sa déchéance? Constater qu'Olga était inférieure à l'image qu'il s'en était faite, ce fut là le supplice quotidien de Jean.

Ce suppUce se compliqua et s'aggrava par l'arrivée de M. de Kersac.

Chaque fois qu'Olga sortait, elle prenait de préférence le bras de l'ami. Dans les courses qu'ils faisaient ensemble à cheval, c'était toujours à M. de Kersac qu'Olga demandait les petits services dont elle pouvait avoir besoin. C'était lui qui descendait de cheval pour cueillir une rose sauvage épanouie sur un buisson,. Tous les

sourires de la comtesse, toutes ses amabilités allaient à M. de Kersac. Quaut à Jean, il était traité comme un vieil ami, auquel on est tellement habitué qu'on ne fait plus attention à lui.

Parfois le comte se demandait si Olga ne faisait pas exprès de le torturer, d'outrer la différence qu'elle établissait entre M. de Kersac et son mari. Parfois aussi il était tenté d'éclater, de mettre fin à cette intolérable situation, de faire comprendre à M. de Kersac qu'un tiers était de trop dans son ménage ; mais il s'arrêtait épouvanté devant les conséquences d'une pareille résolution. Il comprenait que son intervention violente lui aliénerait à tout jamais l'esprit d'Olga, qu'il espérait reconquérir par sa bonté, par sa soumission. Après avoir été terrible une première fois, il craignait aussi de paraître ridicule à la seconde aventure. En effet, dans les rapports de la comtesse et de M. de Kersac, il ne se produisait, à vrai dire, aucun fait de nature à justifier un éclat de la part du mari. Tout était dans les nuances. L'étranger était mieux traité que le maître delà maison. N'est-ce pas la règle de la plus vulgaire politesse ?

Jean faisait contre mauvaise fortune bon cœur. Il essayait de se vaincre, d'apaiser ses jalousies sans cesse renaissantes. Il exagérait, lui aussi, dans ses paroles, le caractère de l'amitié qu'il affichait pour M. de Kersac. En présence de son hôte, il s'efforçait de paraître souriant. Quand il était seul, il pleurait.

Lorsqu'il sentait que sa tristesse prenait un caractère trop aigu, le cumte trouvait un prétexte pour s'éloigner. Il partait le matin à cheval et courait à Port-Navalo. Sur cette route qui lui était familière, il retrouvait ses douleurs d'autrefois.

Quand il arrivait dans son ancienne demeure, il portait sui" sou visage la trace des luttes intimes qu'il soutenait. La tristesse de son cœur se peignait dans ses yeux et sui^ son front.

La petite Lucie — on continuait à l'appeler ainsi, par habitude, bien qu'elle fût devenue une grande et belle fille — ne pouvait voir son protecteur si triste sans s'attrister à son tour. N'osant pas l'interroger sur les causes de ce chagrin profond qui avait mis son empreinte sur tout son être, elle en devinait les motifs. Elle comprenait que le comte n'avait pas trouvé le bonheur dans son union avec la princesse et, dans cette âme d'enfant, dans ce cœur de paysanne, une immense et douloureuse sympathie grandissait de jour en jour.

Le comte de Feutray ne prolongeait jamais longtemps ses visites à Port-Navalo. Il arrivait, descendait de cheval, faisait un tour dans le jardin, causait pendant quelques minutes avec la vieille servante, Lucie et Le Bilec, accourus au-devant de lui, et repartait aussitôt. Son tempérament de jaloux ne lui permettait pas de rester longtemps éloigné de la comtesse.

Une semaine que Jean s'était senti plus malheureux,

J'AI TUÉ i\lA FEMxME 289

il vint trois fois à Port-Navalo. A la troisième visite, il s'aperçut que Lucie était un peu pâle et que Le Bilec paraissait très sombre, et il en fit la remarque. La jeune fille devint aussitôt vermeille, mais elle ne répondit pas. Ce fut Le Bilec qui prit la parole.

— Voilà, dit-il. J'aime Mi'-^ Lucie; je lui ai demandé si elle voulait de moi; elle m'a refusé, et je suis triste, dame !

— Voyons, mon enfant, dit le comte, as-tu bien réfléchi ? Le Bilec est un brave homme, un vaillant marin. Sa demande est honorable. Il ne faut pas prendre une résolution à la légère. 11 t'aime.

— Oh 1 oui, dame, fit le pilote.

— L'amour d'un homme de cœur est une chose précieuse et qu'il ne faut pas dédaigner.

Lucie regarda le comte tristement.

— J'estime infiniment Le Bilec, répondit-elle. Je sais que toutes les filles de ce pays seraient fières de l'avoir pour mari. Si je n'accepte pas son offre, ce n'est pas à cause de lui. Je dirai même que si je devais me marier jamais, je le préférerais à tout autre ; mais je ne veux pas me marier.

Le comte essaya de combattre cette idée. Lucie ne répondit pas ; mais ses yeux s'emplirent de larmes, et M. de Feutray ne voulut pas insister davantage.

En revenant de SainL-Gildas, il songea à ce qu'il venait d'entendre.

— Le nombre des tristes est infini, pensa-t-il. Lci pauvre petite ! Pour souffrir ainsi, elle doit aimer. Moi aussi, j'aime et je souffre.

Le comte disait vrai. Il souffrait ; il souffrait cruellement. La situation que lui faisait la comtesse devenait pour lui de plus en plus intolérable. Il n'allait pas jusqu'à penser que M. de Kersac fût l'amant de sa femme ; mais il lui était horriblement pénible de voir qu'il en était l'ami préféré. 11 en perdait le sommeil et la santé.

Les choses en étaient là, quand une nouvelle imprévue, stupéfiante, arriva à Saint-Gildas : La guerre contre l'Allemagne était déclarée.

Le comte de Feutray sourit quand il apprit cet événement.

— La guerre 1 pensa-t-il..., peut-être la mort!

Il était onze heures du matin quand la nouvelle foudroyante de la déclaration de guerre fut communiquée au comte de Feutray.

Sans perdre un instant, Jean alla trouver M. de Kersac et le mit au courant de la situation.

— Nous partirons ce soir, n'est-ce pas? ajouta le comte.

— Naturellement, répondit M. de Kersac.

— Je vais préparer la comtesse à notre départ, reprit M. de Feutray.

Il se dirigea aussitôt vers l'appartement d'Olga. Celle-ci

venait de terminer sa toilette. Elle parut au comte plus belle que jamais. Au lieu de parler, il s'arrêta un instant devant elle et la contempla. Elle portait, ce jour-là, une robe claire en sicilienne. A son cou pendait un petit médaillon, retenu par une chaîne d'or : sur une de ses faces se trouvait une miniature en émail, le portrait d'Olga, par un maître du genre.

— Vous avez quelque chose à me dire ? demanda la comtesse.

— Oui, dit-il, une grave nouvelle. La guerre est déclarée entre la France et l'Allemagne.

— La guerre !

— M. de Kersac et moi, nous retournons ce soir à Paris. Il a trente-cinq ans, j'en ai trente et un. Notre place à tous deux est dans les rangs.

Olga pâlit en entendant ces mots.

— Vous avez raison, dit-elle. Nous partirons ce soir.

— Vous avez l'intention...?

— De vous suivre à Paris.

— Peut-être feriez-vous mieux de rester ici, où vous serez plus tranquille.

— Je ne serai tranquille nulle part, et ici moins que partout ailleurs. A Paris, j'aurai des nouvelles. Je te suivrai plus facilement par la pensée, puisqu'il faudra que je sois séparée... de toi.

Jean la prit dans ses bras et lui donna un long baiser. Depuis bien longtemps, c'était la première fois qu'Olga

manifestait pour lui un peu d'affection. Il en fut touché jusqu'au fond du cœur.

Heureusement pour lui, il ne pouvait pas deviner la pensée de sa femme.

En répondant à son mari, la comtesse songeait plus à M. de Kersac qu'à lui. C'était même parce qu'elle se sentait coupable d'avoir une pareille pensée qu'elle chercha des paroles plus tendres. A cette minute seulement, Olga comprit quelle place M. de Kersac tenait dans sa vie. La cour assidue et respectueuse de son chevalier l'avait conquise sans qu'elle s'en doutcàt. Elle ne pouvait plus se le dissimuler maintenant.

Réconforté, presque heureux, Jean quitta sa femme pour aller donner ses ordres en vue de son départ précipité.

Olga descendit dans le salon, très émue, désirant et craignant de voir M. de Kersac.

Celui-ci ne tarda pas à paraître.

Après avoir contenu l'expression de son amour si longtemps, api es avoir imposé silence à ses sentiments, attendant toujours, ajournant ses aveux jusqu'à l'heure favorable, il se sentait, sous la pression des événements et de la fatalité, incapable de se taire plus longtemps. Puisqu'il allait partir, puisqu'il allait courir les hasards d'une guerre, il voulait au moins ne pas s'exposer à la mort sans avoir dit à la femme qu'il avait le plus aimée jusqu'à quel point il l'adorait.

Olga le cherchait.

Il cherchait Olga.

Dès qu'il l'aperçut, il courut a elle et lui prit les mains.

— Vous partez! lui dit-elle avec un accent de douleur vraie.

— Oui, dit-il, je pars, je vais me hatlre. Je vais où iront les plus braves. Peut-être la mort m'attend-elle sur quelque champ de bataille.

— Ne dites pas cela! s'écria-t-elle.

— Pourquoi? Ne vaudrait-il pas mieux que je succombe, moi dont la mort ne fera pleurer personne, plutôt qu'un autre qui serait aimé?

— Et qui vous dit...?

Olga n'osa pas terminer sa phrase. Elle n'osa pas ajouter : « ... que vous ne seriez pas pleuré, que vous n'êtes pas de ceux qui sont aimés î »

Mais elle en avait assez dit pour que Kersac comprit sa pensée. Ivre de joie, fou d'amour :

— Ne me suis-je pas trompé? s'écria-t-il. Ah! je vous en supplie, si c'est une illusion, ne me l'arrachez pas. Laissez-moi croire que vous me permettez, si je tombe, de mourir en répétant votre nom.

Olga sentit ses yeux se mouiller de larmes. Emue, tremblante, ne voulant pas prolonger cette scène douloureuse et dangereuse, elle eut une brusque inspiration. Par un geste emporté, elle arracha de son collier d'or le

petit médaillon qu'elle portait à son cou, et, le donnant à M. de Kersac :

— Pensez à moi, dit-elle.

— Merci, s"écria-t-il. merci de tout mon cœur et de toute mon âme.

Il avait retenu dans sa main la main de la comtesse. Il Y porta ses lèvres et la couvrit de baisers.

Olga, cependant, comprenant le péril de cette situation, parvint à s'échapper et voulut quitter le salon. Au moment où elle approchait de la porte, celle-ci s'ouvrit, et M. de Feutray parut.

L'apparition inattendue du mari produisit sur Olga et sur Kersac son effet naturel. Tous deux, agités encore par la vivacité de la passion qu'ils venaient de s'avouer, cherchèrent à se composer une figure, à donner à leur physionomie le calme qui n'était pas dans leurs cœui^s; mais, si prompte que fut la transformation, elle n'échappa pas complètement au comte. 11 n'avait rien entendu de la conversation qui venait d'être échangée entre Olga et Kersac ; il avait à peine vu dans les yeux de sa femme la trace des larmes qui les avaient mouillés, et sur le visage de son hôte une expression fugitive d'amour aussitôt comprimée. C'en fut assez cependant pour éveiller les plus douloureux soupçons dans son cœur, pour lui permettre de reconstituer par l'imagination la scène qui venait de se passer. Il comprit que les adieux d'Olga à M. de Kersac avaient été plus affectueux, plus dramati-

ques, plus passionnés que les adieux de la comtesse de Feutray à son mari .

Pendant le déjeuner, Jean observa sa femme et son ami ; mais rien, dans leur conversation, dans leur attitude, ne fut de nature à l'éclairer. Ils se tenaient sur leurs gardes, maintenant.

Le repas allait s'achever, lorsque le comte de Feutray fit tout à coup une remarque qui aviva ses soupçons. Le petit médaillon d'or émaillé qu'il avait vu au cou de sa femme n'y était plus. Seul le collier était resté.

Où pouvait être le portrait d'Olga?

La réponse à cette question était facile à faire. Jean sentit que son sang affluait à ses tempes, que ses regards se voilaient, que sa raison chancelait.

— Qu'avez-vous donc, mon ami? lui dit Olga.

— Rien, répondit-il précipitamment en revenant à lui. Rienl... La chaleur est accablante aujourd'hui.

Olga comprit-elle ce qui se passait dans l'esprit de son mari? voulut-elle prévenir le danger d'une question embarrassante? Toujours est- il qu'en entrant dans le salon, au sortir de table :

— Ah mon Dieu! s'écria-t-elle, mon médaillon!

— Qu'y a-t-il? demanda M. de Kersac.

— Je l'avais au cou il n'y a qu'un instant.

— En effet, dit M. de Feutray, je crois vous l'avoir vu ce matin.

— Où peut-il être tombé?

— Je vais le chercher, dit M. de Kersac, qui commençait à comprendre et à partager l'inquiétude de la comtesse.

— Non, dit Olga, ma femme de chambre saura bien le retrouver.

Jean ne broncha pas. Fut-il dupe de la comédie jouée par sa femme? Ne voulut-il pas, à la veille d'un départ qui éloignait en même temps son rival, briser les vitres? La comtesse n'en sut rien.

Deux jours après, le comte de Feutray et Paul de Kersac sortaient du ministère de la guerre. Le mari d'Olga venait de recevoir un brevet de chef de bataillon dans la garde mobile. L'amant d'Olga venait d'être fait capitaine. Sur la demande de M. de Feutray, qui était fort bien en cour, on les avait mis tous deux dans le même régiment. Ils rejoignirent leur corps le soir même, après avoir encore fait leurs adieux à la comtesse, ensemble, cette fois.

Dès les premières affaires auxquelles les deux jeunes hommes prirent part, le comte de Feutray fit preuve d'un courage, d'une audace incomparables. Peut-être eût-on pu lui reprocher d'être imprudent et de confondre la bravoure avec la témérité. Où les balles pouvaient, on était toujours sûr de le voir.

— Vous vous ferez tuer, mon cher, lui disait souvent M. de Kersac.

— La mort ne veut pas de moi, répondait-il. Nous nous connaissons depuis trop longtemps.

En effet, un hasard providentiel ou fatal semblait détourner de lui les coups auxquels il s'exposait sans cesse. Cependant la réputation de bravoure du comte de Feutray grandissait de jour en jour. Fait chevalier de la Légion d'honneur après sa première bataille, Jean fut nommé colonel lors de la formation de l'armée de la Loire. Kersae fut promu le même jour commandant.

On connaît l'héroïque retraite de l'armée de la Loire, si bien conduite par le général Ghanzy, cette retraite, dont chaque étape fut marquée par un combat et souvent par des victoires partielles. Le colonel de Feutray et M. de Kersae se distinguèrent entre tous dans ces luttes incessantes.

Un jour, après le combat quotidien, le cheval de M. de Kersae fut tué par un dernier éclat d'obus. La pauvre bète se cabra dans un effort affolé et désarçonna son cavalier, dont la tète alla porter sur un caillou. Un évanouissement de quelques minutes fut la conséquence de cette chute malheureuse.

Le colonel de Feutray, voyant son ami à terre, descendit aussitôt de cheval, et, écartant du geste les hommes qui s'empressaient de porter secours au commandant, il lui prodigua ses soins avec une affection touchante. 11 ouvrit lui-même la tunique de Kersae. On

remarqua la pâleur de son visage pendant qu'il était ainsi penché sur le corps de son fidèle, et on l'attribua naturellement à l'angoisse qu'il éprouvait.

Nul ne se douta qu'entre ces deux hommes, si unis en apparence, un drame venait de s'accomplir, et qu'une haine formidable venait de naître. Le comte de Feutray avait trouvé sui- la poitrine de M. de Kersac le médaillon d'or le portrait d'Olga. Il ne toucha pas au bijou; mais il s'arrangea pour le cacher sous les plis de la chemise du commandant. Quelques instants après, Kersac revint à lui. Sa blessure n'avait pas d'importance. Le soir même il put reprendre son service.

Jean était resté très sombre depuis la découverte qu'il avait faite.

Il passa la nuit entière sans fermer les yeux. Dieu sait quelles pensées l'agitèrent, quels projets il forma pendant ces heures noires.

Le lendemain matin, il dit à son ordonnance ;

— Priez le commandant de Kersac de monter à cheval et de venir me trouver.

Kersac ne se fit pas attendre. Quand il arriva, le comte de Feutray venait de monter à cheval aussi.

— Venez avec moi, dit le colonel; j"ai besoin de vous.

— Allons, répondit M. de Kersac.

Jean de Feutray sortit du camp et se dirigea du côté où il savait que l'ennemi devait se trouver.

— Nous allons en reconnaissance? demanda M. de Kersac.

— Oui- Bientôt les sentinelles avancées de l'armée allemande

furent en vue.

— N'allez pas plus loin, mon cher, c'est imprudent. Vous vous exposeriez inutilement.

Le comte de Feutray se tourna alors vers son compagnon, et, d'une voix très calme :

— Monsieur, lui dit-il, vous aimez la comtesse de Feutray.

Kersac, atterré, n'osa pas protester. Il comprenait que l'heure était solennelle. Il comprenait que mentir n'était pas possible.

— L'un de nous est de trop sur la terre, reprit le comte. La mort est là : allons au-devant d'elle, et que Dieu décide.

Sur ces mots, le colonel mil son cheval au pas et marcha droit au poste ennemi. M. de Kersac l'imita silencieusement. Ils allèrent ainsi, muets tous deux, calmes tous deux, avançant toujours.

Cependant les sentinelles avaient donné l'alarme. Des tirailleurs allemands, cachés dans les buissons, visaient les deux cavaliers, s'étonnant de les voir si tranquilles, et ne se doutant pas de quel drame ils allaient précipiter le dénouement.

Dix canons de fusil étaient braqués sur le comte de

Feutray et sur M. de Kersac. Tout à coup, de ces dix fusils jaillit l'éclair, et le bruit de dix détonations retentit dans l'espace.

Des deux cavaliers, un seul resta en selle :

Le comte de Feutray.

M. de Kersac était tombé sans pousser un cri.

Le comte Jean leva les yeux au ciel et soupira. Pour- (|uoi la mort ne Favait-elle pas pris, aussi '? La mort de Kersac était une satisfaction vaine pom^ lui. Elle ne faisait pas qu'Olga ne fût point coupable. La mort de Kersac n'effaçait pas le passé.

Était-il mort, seulement ?

Jean mit pied à terre et s'approcha du corps, étendu dans rherbe. La figure de M. de Kersac était restée belle dans sa rigidité cadavérique. Au lieu de Fexpression douloui'euse qu'il s'attendait à lui trouver, le comte fut surpris de voir sur la physionomie du gentilhomme comme le reflet d'un contentement intime.

— Il est mort en pensant a elle 1 se dit-il.

Il ne se trompait pas.

Le dernier chevalier, en rendant l'àme, avait ramené ses deux bras sur sa poitrine et croisé ses mains à l'endroit même où devait se trouver le médaillon de la comtesse. Il semblait qu'en mourant il avait voulu emporter son image dans la tombe et protéger encore son plus cher trésor contre le droit du mari ou contre la curiosité des iudifl'erents.

Le comte de Feutray se pencha vers M. de Kersac, comme il l'avait fait la veille. Gomme la veille aussi, il ouvrit la tunique du commandant. Comme la veille encore, il pâlit en voyant sur la poitrine du cadavre briller, dans son petit cadre d'or, Timage adorée d'Olga.

Cette vue lui fit perdre un moment son sang-froid. D'une main fiévreuse, il arracha le portrait de sa femme, qui se détachait sur la poitrine du mort. Il eut un moment l'idée de broyer le médaillon sous le talon de sa botte, d'anéantir cette relique d'un amour illégitime, trouvée sur le cœur même de l'amant.

Mais, avant de briser cette image, le comte de Feutray eut l'imprudence de la regarder. La figure d'émail avait toujours le même sourire. La beauté triomphante d'Olga, fixée par le pinceau de l'artiste, subsistait en dépit de la mort de Kersac, de la douleur de Jean. Liipassible à ces drames, la charmeuse blonde était toujours admirablement jolie.

Le comte sentit sa colère se fondre peu à peu.

Il avait beau se dire que cette femme l'avait trahi, qu'elle était indigne de lui, que son sourire était un sourire faux ; il ne pouvait s'empêcher de l'admirer. A quoi bon dès lors détruire le médaillon, à quoi bon se venger sur le portrait ? C'était son amour qu'il aurait fallu anéantir, et non pas cet objet.

Abimé dans ses réflexions, le comte ne songeait plus ni à l'endroit où il se trouvait, ni au danger qu"il cou-

3(fâ J'AI TUE MA FEMME

rait. Tout à coup il entendit le bruit d'une décharge nouvelle ; des balles sifflèrent à ses oreilles ; son képi, troué par l'une d'elles, fut jeté à terre. Le colonel n'échappa à celte fusillade que grâce à son cheval, qui se trouvait placé entre l'ennemi et lui. La pauvre bète, mortellement blessée, tomba en poussant un hennissement de douleur. Alors le comte- de Feutray se décida à retourner au camp. Lentement, à petits pas, il partit dans la direction des tentes.

Cependant, le bruit de la fusillade avait été entendu par les mobiles. Officiers et soldats étaient inquiets sur le sort de leur chef. Un détachement fut envoyé à sa recherche. On le rencontra à un kilomètre du camp^ comme il revenait.

Voyant arriver des hommes de son régiment, le colonel s'arrêta et leur fit signe de venir jusqu'à lui. Quand ils furent arrivés :

— Le commandant de Kersac est mort. Il faut aller chercher son cadavre, que je n'ai pu ramener, car son cheval et le mien ont été tués.

On fit ce qu'il commandait, et une heure après, le détachement, ayant à sa tète le colonel de Feutray, rentra au camp, portant sur une civière improvisée le ca^ davre du dernier gentilhomme.

11 fut enterré immédiatement avec les honneurs militaires.

Le soir même de l'inhumation, le colonel de Feutray

reçut une lettre d'Olga, une de ces lettres du siège, écrites en caractères bien serrés, envoyées par ballon. C'était la première qu'il recevait depuis le commencement de la campagne. Les autres, car Olga en avait écrit plusieurs, étaient allées Dieu sait où.

Jean ouvrit la lettre en tremblant.

Maintenant qu'il connaissait l'affection d'Olga pour de Kersac, il craignait de trouver dans cette lettre, entre les lignes, des traces de cet amour, dont la découverte du médaillon lui avait confirmé l'existence.

Soit pressentiment, soit prudence, Olga avait évité d'instinct de tomber dans cet écueil. Sa lettre, pleine de cœur, vraie lettre de Française, consistait en un long récit de sa vie d'assiégée. « Après avoir bien souffert de notre séparation, disait-elle, je suis fière maintenant d'avoir ma part d'action et de douleur dans le malheur commun. Vous n'êtes pas les seuls à servir la patrie. Nous la servons aussi, à notre manière, en femmes, au chevet des malades. J'ai installé une ambulance dans l'hôtel.

» J'ai quarante lits, et, comme j'ai des protections, j'ai toujours mes quarante blessés. La galerie des fêtes — te rappelles-tu comme elle était belle et bien ornée le jour de notre premier bal ? — n'est plus reconnaissable. C'est un dortoir, c'est un hôpital. J'ajoute avec orgueil que c'est un hôpital modèle. Presque tous mes malades guérissent ,

» Ce ne sont pas des sœurs de charité qui tournent autour des rideaux blancs dans riiôpital de Feutray ; ce sont des volontaires de la charité. C'est la duchesse de Charmeuse, que nous avons surnommée « la grande inilrmière»; c'est la petite Mme Y... qui trottine allègrement sur ses petits pieds, qui s'agite comme quatre et qui travaille comme huit. Elle a le département de la lingerie. C'est la vicomtesse d'O... qui préside aux pansements, d'une manière très entendue. C'est moi enfin, qui veille à tout, qui cumule les fonctions de directrice, de surveillante, de trésorière et d'économe. La grande difficulté, c'est de trouver à bien nourrir mes pauvres malades. Toute l'écurie y a passé.

» Xous avons adoplé, d'un commun accord, un costume très simple ; robe courte de cachemire noir, col en vieille guipure de Venise. C'est l'uniforme. La duchesse est adorable dans cette tenue.

» Je ne suis pas heureuse ; je ne puis l'être loin de toi ; mais, dans le malheur commun à tous et à toutes, ce m'est une joie de faire aussi mon devoir. »

Jean comprit que celle qui écrivait cette lettre était tout entière possédée par le sentiment patriotique le plus élevé. Cela lui fit du bien. 11 lui sembla que l'âme d'Olga s'épurait au milieu des épreuves du siège. Il ne cherchait d'ailleurs qu'uu prétexte pour l'excuser.

Cela l'entraîna dans une série de réflexions étranges.

Était-il bien sûr de la trahison de sa femme ? Avait-

elle été réellement coupable ou seulement inconséquente et légère? Partageait-elle l'amour de M. de Kersac, ou avait-elle seulement cédé à l'entraînement d'une amitié surexcitée par la nouvelle d'une brusque séparation? Peut-être n'y avait-il qu'un coupable : M. de Kersac !

A tout le moins, il était coupable d'aimer la comtesse. Avait-il reçu d'elle, ou simplement trouvé le médaillon ?

En tout cas, il avait expié sa faute. Dieu l'avait frappé.

L'homme qui cherche à se tromper, en matière de cœur, y réussit presque toujours. Il accepte volontiers pour bonnes les raisons qui le peuvent tranquilliser.

Le comte redevint plus calme à partir de ce moment ; mais il n'en resta pas moins brave.

Jusqu'au dernier jour, jusqu'à la bataille du Mans, le régiment du colonel de Feutray se fit remarquer par son énergie, par sa tenue, par son élan.

Dans cette dernière et terrible journée qui commença par une résistance acharnée, les mobiles commandés par le comte Jean firent preuve du plus grand courage. Et quand un de ces hasards malheureux que la fatalité fait peser sur les peuples eut livré la clef de la position et converti en défaite une affaire qui avait débuté comme une victoire, le colonel de Feutray fut un de ceux qui cherchèrent encore à résister.

Sa destinée n'était pas d'être heureux.

Au moment où il ralliait ses hommes pour tenter un

dernier effort, une halle prussienne l'atteignit au bras gauche.

— Ce n'est rien, dit-il, à ceux qui virent sa manche déchirée par le projectile.

Il prit son mouchoir, se banda le bras et voulut continuer à exercer son commandement. Mais il avait trop compté sur sa volonté, sur la surexcitation nerveuse que la circonstance lui donnait. Au bout d'un quart d'heure, le mouchoir qa"il avait noué sur sa blessure était rouge de sang. Le comte de Feutray sentit qu'il allait perdre connaissance. Il eut encore assez de force pour mettre pied à terre ; mais il ne put se soutenir sur ses jambes.

Il tomba évanoui. Des hommes de son régiment le prirent et l'emportèrent. Ils le conduisirent, non sans peine, jusqu'à la ville. Le Mans était encombré d'hommes, de chevaux, de canons. Toute l'armée, désorientée, s'était entassée dans l'entonnoir de la grande rue, espérant pouvoir franchir le pont et se soustraire à l'ennemi. Bagarre effroyable. Pèle-mèle indescriptible. Il était presque impossible de faire un pas.

A l'ambulance, il n'y avait plus de place.

— Prenez mon lit, dit le major.

Peu de temps après, l'ennemi entrait dans la ville.

La blessure du comte de Feutra}' n'était pas une blessure grave. L'os n'avait pas été atteint. Néanmoins, le

mal se compli([ua assez pour inspirer aux médecins qui le soignaient les plus vives inquiétudes.

Dans son délire, hanté de visions, le blessé prononçait toujours le nom d'Olga.

Son état était si grave qu'on n'osa pas le faire diriger sur l'Allemagne avec les autres prisonniers. Il resta donc au Mans. Il y était encore lorsque l'armistice fut conclu.

Les forces commençaient à lui revenir. Sa blessure était fermée et cicatrisée, quand cette nouvelle arriva au Mans. Trois jours après, Jean de Feutray se trouvait dans sa chambre, songeant à toutes les tristesses de la guerre, quand la porte s'ouvrit tout à coup.

Une femme parut.

— Jean, s'écria-t-elle, Jean!

C'était Olga.

— Olga! toi ici! s'écria Jean avec un accent de joie sincère, tu es venue ; c'est toi !

Sous le coup de la première surprise, il avait tout oublié; il avait oublié Kersac, il avait oublié l'indifférence de la comtesse, sa froideur d'autrefois, et son martyre, à lui. Elle était là! il lui tenait les mains, il les lui baisait. '

— Oui, dit-elle, je suis sortie la première de Paris. Et me voici.

Elle souriait de ce sourire enivrant et plein de charme qui avait conquis Jean et auquel il était incapable de

résister. Elle était là! elle venait à lui, elle répondait à ses baisers par des baisers. Est-ce que les caresses peuvent mentir? Est-ce qu'un baiser peut ne pas dire la vérité?

Mais Lucie était ainsi, et pourtant...

Le comte, après le premier moment d'effusion, redevint grave subitement. Et tout à coup, tirant de sa poitrine un objet, il le tendit à Olga.

— Tenez, dit-il.

C'était le médaillon recueilli sur le cœur de M. de Kersac.

Ou Olga était une femme terriblement maîtresse d'elle-même, ou elle n'aimait pas M. de Kersac, car elle ne parut pas stupéfaite, elle n'eut pas peur, elle, ne cria point, elle ne se troubla pas. Elle regarda le médaillon un instant ; puis reportant ses yeux sur son mari :

— Il est mort? demanda-t-elle.

— Il est mort, répondit le comte d'une voix que l'émotion étranglait.

Il y eut un silence.

— J'ai trouvé ce médaillon..., reprit le comte après avoir attendu quelques instants.

— Je sais, fit-elle. Il me l'avait demandé. 11 m'aimait. Je n'ai pas cru devoir refuser cette satisfaction platonique à un ami dévoué qui croyait mourir bientôt. Ses pressentiments ne le trompaient pas, hélas !

Elle dit cela simplement, comme si c'eût été la chose la plus naturelle du monde, en ne mettant dans sa voix que le ton du regret qu'on peut éprouver pour un ami perdu. Cet aveu, si extraordinaire qu'il fût, produisit sur Jean plus d'effet qu'aucune défense, qu'aucun démenti.

— Vous avez été bien légère, lui dit-il.

— J'ai eu tort; mais j'étais si émue en entendant ce pauvre garçon parler de la mort qu'il prévoyait. Et puis, qu'importe l'image, pourvu que l'original soit à toi, bien à toi, rien qu'à toi?

Elle s'assit sur ses genoux en achevant sa phrase, et elle arrêta par un baiser la réponse du comte sur ses lèvres. Jean s'était préparé depuis longtemps à une explication fort nette et qu'il prévoyait devoir être très dramatique, peut-être même violente. En présence du calme apparent d'Olga, de ses témoignages d'affection, il se sentit dérouté et vaincu. En dix mots, en deux baisers, elle avait reconquis son cœur tout entier et sa confiance absolue.

La fin de cette première entrevue se passa dans le récit alternatif des aventures du comte et de la comtesse. Tout le siège de Paris d'un côté, toute la campagne de l'autre. Olga ne tarit pas de compliments à l'adresse de son mari. Les quelques personnes qu'elle avait pu voir depuis sa sortie de la ville bloquée, et à qui elle avait décliné son nom, afin d'être mise au plus vite sur les

traces de Jean, n'avaient pas manqué de lui faire un éloge 2^ompeux des talents militaires, de la bravoure, de l'héroïsme du comte de Feutray. Éprise de toutes les gloires, toujours attirée par ce cpii rayonnait, Olga avait été flattée, dans son amour-propre d'épouse, de la réputation que son mari avait acquise. Avec sa mobilité d'esprit, elle était revenue de Fimpression défavorable de sa nuit de noces. Le lion était retrouvé. Elle était aux genoux du lion.

Ce fut un moment de griserie, d'élan, d'amour.

Plus tard, quand la comtesse fut seule et qu'elle repassa par la pensée la scène qui venait d'avoir lieu, elle changea un peu d'opinion. La façon dont le comte avait accepté l'histoire du médaillon, le dénouement si cahne d'une aventure si dangereuse pour elle, la facilité de son mari à écouter son cœur plus que sa raison, à croire aux baisers plus qu'à la réalité accablante des faits, lui inspirèrent une certaine pitié pour son mari en même temps r[u'un profond sentiment d'orgueil personnel.

— C'est un soldat ! pensa-t-elle^ mais un homme, non.

Qu'aurait-elle donc voulu? Aurait-elle préféré au pardon conquis la colère qui ne pardonne pas, la haine qui tue, Temportement qui frappe?

Peut-être.

Il Y avait chez Olga, en même temps qu'une ten-

dance au vice, à la fourberie, à la ruse, une notion du bien assez puissante pour qu'elle se méprisât elle-même par instants.

Tuée ! elle ne méritait pas de l'être pour une faute qui n'avait pas été consommée, pour un simple entraînement du cœur que les circonstances avaient empêché de finir par un entraînement des sens. Mais battue ?

Etre battue ! chose infâme pour l'homme qui châtie et pour la femme qui subit ce châtiment! Pourtant, Olga se demandait si elle ne méritait pas cette peine.

Elle sentait qu'il y avait en elle deux femmes : L'une, perverse au point de justifier tous les excès auxquels on se serait porté contre elle; L'autre, honnête au point de condamner l'être malsain qui la complétait.

Dans cet esprit faux, ce raisonnement illogique s'élabora : le comte avait eu tort de ne pas punir sa femme, il avait eu tort de lui pardonner, il avait eu tort d'être bon, il avait eu tort de se laisser vaiucre si facilement.

Et la conclusion de ce monologue fut un haussement d'épaules.

Malgré cela, le printemps de 1871 fut une des époques heureuses de la vie du comte. Il crut avoir retrouvé sa femme parce qu'elle se montrait aimable, parce qu'elle consentait à l'écouter quand il lui parlait de son

amour, parce qu'il ne se connaissail pas de rivaux et parce qu'en réalité il n'en eut pas.

Le cœur et l'esprit d'Olga, inoccupés, se contentèrent du maigre aliment que la passion du comte leur offrait.

Ou partit tard à la campagne, cette année-là. C'était Tannée terrible. Ce ne fut qu'à la tiu de juin que le comte et la comtesse songèrent à quitter Paris et à aller en Bretagne.

L'avant- veille du jour fixé pour le départ, on annonça au comte la visite d'un monsieur très original, assez singulièrement vêtu et qui n'avait pas voulu dire son nom.

— Qui cela peut-il être? demanda le comte en se levant pour aller voir l'hôte qui se présentait d'une si étrange manière.

Mais il n'eut pas le temps d'aller bien loin. Avant qu'il eût traversé le salon où il se trouvait, la porte s'ouvrit et un homme tout vêtu de blanc et coiffé d'un panama gigantesque fit irruption dans la pièce.

— Lucien Barday! s'écria le comte.

— Moi-même, mon cher ami, et dans une tenue in-

vraisemblable, ajouta-t-il en voyant les yeux de la comtesse braqués sur lui.

— Monsieur Lucien Barday, fit le comte en présentant son ami à Olga. Madame de Feutray, ma femme, conlinua-t-il en désignant la comtesse.

Lucien Barday s'inclina respectueusement et, prenant un ton tout autre que celui qu'il avait eu en entrant :

— Veuillez m'excuser, madame ; je suis un sauvage tout frais débarqué de l'Amérique du Sud. J'ignore tout; je croyais tomber chez un célibataire.

— Vous êtes tout excusé, monsieur, répondit la comtesse. Aussi bien n'ètes-vous pas un étranger pour moi. Mon mari m'a souvent parlé de vous, et j'ai souvent feuilleté avec lui votre album.

— Hélas ! madame, je crains fort d'être au-dessous du portrait que Jean a pu vous faire de moi. Je connais son amitié : elle est aveugle. Je suis sûr qu'il m'a dépeint en beau. Et vous voyez, fit-il en riant.

Il y avait une certaine fatuité de sa part à parler de la sorte, car Lucien Barday était un fort bel homme. Contemporain du comte Jean, il n'avait pas plus de trente et un ans. Peut-être paraissait-il avoir quatre ou cinq ans de plus que son âge. On ne mène pas inpunément la vie à grandes guides à Paris, on ne gaspille pas une fortune sur les tapis verts et sur les canapés bleus sans émietter en même temps un peu de sa force, de sa fraîcheur, de sa santé. Lucien avait perdu

quelques cheveux à la balaille; mais, par bonheur, il ne s'était dégarni que des mèches les moins nécessaires : si bien que la tète avait gagné en expression, en intelligence. La boite aux pensées paraissait plus vaste : ce front très large, au-dessous duquel s'ouvraient deux yeux clairs, pleins de vie, pleins de feu, donnait à tout l'individu un air d'énergie, de bravoure, de risque-tout qui ne déplaisait pas à première vue. Le sourire des lèvres, ombragées d'une moustache blonde, était persuasif, gai, voluptueux : sourire de viveur en bonne santé. Rien qu'à voir l'expression du visage de Lucien, on comprenait que cet aventurier a.vait un bon estomac et un cœur franc.

Son costume de planteur, qui semblait copié sur la marque de fabrique de quelque vieux marchand de denrées coloniales, détonnait bien un peu dans le boudoir de la comtesse; mais il le portait cavalièremeut. L^n autre homme eût été ridicule dans un pareil accoutrement : Lucien paraissait amusant. Il était resté distingué, en dépit de la jaquette blanche et du panama.

Il avait demandé à la comtesse comment elle le trouvait ; sans lui laisser le temps de faire une réponse qui eût été embarrassante, il ajouta :

— Du reste, en ce moment, je vous assure que je ne me ressemble pas. Quand je me vois dans une glace, il me semble que je suis un autre. Jamais Paris ne m'a vu dans un accoutrement pareil. Je me fais l'effet d'un

masque qui se serait endormi le mardi gras de 1869 et qui se réveillerait en Tan de disgrâce 1871, encore affublé de son travertissenient. Je suis déguisé, madame, je vous assure.

— Et moi, monsieur, pour continuer votre image de Lai masqué, je vous avoue que je suis très intriguée.

— Si vous voulez bien m'écouter un moment, madame, je vais vous conter mes aventures extraordinaires aussi brièvement que possible....

— Je suis tout oreilles, fit Olga.

— Puisque Jean vous a parlé de moi, il a du vous dire, madame, comment j'avais arrangé ma vie. Je suis un civilisé intermittent, à moitié sauvage, à moitié Parisien. Je n"aime que les milieux extrêmes : la forêt vierge ou la terrasse du café Riche. L'une me repose de l'autre, et réciproquement. Je viens guérir mon ennui sur le trottoir du boulevard des Italiens, et retourne guérir mon dégoût dans les fourrés des bords de l'Amazone. J'ai fait deux parts de mes jours. Les uns sont consacrés à gagner bêtement quelque argent, et les autres à dépenser le même argent plus bêtement encore. Jusqu'ici les choses avaient marché assez convenablement; les bénéfices que je réalisais régulièrement avec mes coquins de TAmérique du Sud avaient été très régulièrement croqués par des coquines du terroir parisien. Cette fois, — et c'est ici que commence le récit de mes mésaventures, — la fortune m'a été contraire. Je rêve-

nais en France avec trois cent mille francs; j'étais assez content : cela m'assurait trois mois de vie aimable ; mais, comme dit le poète, il y a loin de la coupe aux lèvres.

— Il vous est arrivé un accident? demanda Olga avec intérêt.

— Deux, madame ! deux accidents ! L'un, dont je ne suis pas responsable ; l'autre, qui est survenu par ma faute. Le premier des deux, ce fut un naufrage.

— Que dis-tu? fit Jean.

— Un naufrage, un beau naufrage, s'il te plait, à ajouter aux naufrages célèbres. Rien n'y a manqué, ni la tempête, ni la forte lame, ni les chaloupes à la mer, ni le récif, ni le vaisseau coulé.

— Dieu ! s'écria Olga.

— Très mauvaises, les côtes de Bretagne.

— C'était sur la côte bretonne ?

— Sur la chaussée de Sein. J'ai appris depuis qu'on avait l'intention de construire un phare par là, sur le rocher d'Ar-Men. Gela ne fera pas de mal, je t'assure. Quant à moi, j'ai eu le tort d'y passer « devant que les chandelles ne fussent allumées ».

— Tu cites encore Molière ?

— Si je le cite ! J'ai chez moi, là-bas, dans la hutte, un perroquet qui joue le Misanthrope.

— Continue le récit de ton naufrage.

— Mon naufrage? Pas gai du tout. Le bateau a été perdu corps et biens.

— Comment es-tu parvenu à te sauver ?

— La chance I Dans ces histoires-là, tu sais, il y en a toujours qui se sauvent. Cramponnés à un rocher que les grosses vagues recouvraient à chaque instant, nous sommes restés douze heures à recevoir des douches. C'est à vous donner l'horreur de l'hydrothérapie pour le restant de vos jours.

— Et comment avez-vous gagné la terre ?

— Très confortablement. Au jour, de braves gens de la Société de sauvetage sont venus nous prendre avec leur canot. Il sont admirables, ces hommes. Par un temps où Ton n'aurait pas mis un huissier à la mer, ils se sont lancés. Cela me faisait de la peine. S'il n'y avait eu que moi, je leur aurais crié de s"en retourner. Comprends-tu cela? des pères de famille, — ils sont tous pères de famille sur la côte ; ils ont femme et enfants, des tas d'enfants — des pères de famille comme eux risquer leur vie. qui est précieuse, pour sauver quoi ? la mienne! Mais je n'étais pas seul sur le rocher. Alors je me suis laissé sauver par-dessus le marché, le treizième à la douzaine.

— Voilà ton premier accident. Mais le second, quel est-il?

— Ah! voilà! J'ai été victime de mon horreur du convenu, victime des romans-feuilletons et des drames de l'Ambigu. Dans ces machines-là, il y a toujours, un monsieur qui porte sa fortune dans une ceinture de cuir.

SOUS ses vêLeiiients. Ça m'avait toujours paru ridicule. Je n'ai pas voulu copier les oncles d'Amérique, et mon scepticisme m'a perdu. Je n'avais pas de ceinture c{uand le naufrage est arrivé, et, ce qu'il y a de plus bête, j'avais laissé mon argent dans ma cabine au lieu de le fourrer dans ma poche .

— Tu ne pouvais pas aller le chercher?

— Je n'y ai pas pensé. J'étais sur le pont. Je regardais ; c'était très beau, la tempête ! Au moment où nous avons touché, j'ai eu un moment l'idée d'aller chercher mes gros sous; mais, juste par l'escalier que j'allais prendre, une femme est sortie de la cale, une pauvre vieille grand' maman, à cheveux blancs, affolée et touchante, emportant son petit-fils dans ses bras. Alors, tu comprends, je me suis occupé d'elle. J'ai oublié le magot; mais j'ai sauvé le petit et la grand'mère.

— Que c'est bien à vous d'avoir fait cela ! s'écria Olga.

— Je n'ai rien fait d'extraordinaire, répondit Lucien Barday; c'est si injuste et si bètede voir la tempête s'acharner sur des faibles, qu'on ne peut s'empêcher d'intervenir dans ce duel inégal.

— Alors tu n'as rien retrouvé de ta fortune?

— Pardon ! j'ai sauvé mon panama.

Jean éclata de rire.

— Tu ris? Un panama de cinq mille francs, s'il te plaît — c'est notre luxe là-bas — et, pour te donner

encore une plus haute idée de mon couvre-chef, j'ajouterai qu'il a eu l'intelligence de venir à terre tout seul avec une de mes malles, la plus grosse, malheureusement ; car l'argent était dans la petite. On a recueilli le lendemain cette épave, et c'est grâce à ce secours inespéré que je suis vêtu.

— En planteur ?

— En planteur, oui; mais je m'y fais.

— Tu vas me faire le plaisir de monter dans ma chambre et de choisir dans ma garde-robe des vêtements à l'européenne.

— Est-ce bien nécessaire ?

— Cela ne peut pas nuire, ajouta Olga.

— Alors je cède.

Jean entraîna son ami.

Dès qu'ils eurent passé la porte :

— Comment trouves-tu ma femme ?

— Exquise, adorable.

— N'est-ce pas ?

L'exemple du roi Caudaule n'a jamais servi à rien.

Le comte conduisit Lucien dans son appartement et lui indiqua ceux des vêtements qui paraissaient pouvoir le mieux s'ajuster à sa taille.

— Avec cela, lui dit-il, tu seras à peu près convenable et tu pourras te présenter cliez mon tailleur,

— Mais, mon cher, tu oublies..,

— Quoi ?

— Que je n'ai pas un sou.

— Ne suis-je pas là ?

— Tu es là, et je compte sur toi ; mais encore faut-il s'entendre. En venant frapper à ta porle, j'étais conduit par le désir de te serrer la main d'abord et ensuite par la nécessité de t'emprunter quelque argent. Mon intention n'est pas de rester à Paris plus de huit jours. Je te demande seulement de me rapatrier au Brésil. Deux billets de mille francs suffiront. Je te les renverrai de là-bas le plus tôt possible.

— Qu'est-ce que tu me dis là? N'as-tu pas ton congé réglementaire, tes vacances?

— Si.

— Eh bien, reste à Paris; reste en France du moins, jusqu'au terme fixé par ton Brésilien.

— Non.

— Pourquoi ?

— Pas d'argent.

— Encore une fois, prends dans ma caisse ce que tu voudras.

— Mon cher ami, tu me connais. Je n'aime pas les demi-mesures. Il me faut tout ou rien.

— Explique-toi.

— C'est bien simple: deux mille francs si je m'en vais de suite, ou vingt-cinq mille francs si je reste.

— Prends vingt-cinq mille francs.

— Je te préviens que tu lais là un placement très

hypothétique. A l'heure qu'il est, je ne vaux pas un dollar. Je n'ai pas un centime d'économie. Pour te rendre ces vingt-cinq mille francs, il faudra que j'aie le temps de retourner au Brésil et d'y travailler. Or, je cours la chance, avant de pouvoir réunir cette somme, de faire de nouveau naufrage, d'être emporté par la fièvre jaune, mordu par un serpent, déchiré par un tigre, assassiné par un de mes bûcherons, sans compter qu'à Paris je puis être écrasé par une voiture, empoisonné dans un restaurant, broyé...

— Je vais immédiatement te signer un chèque. Lucien redescendit peu d'instants après, élégamment vêtu, ayant repris avec l'habit la tenue et le ton de l'homme distingué ; la comtesse ne put s'empêcher de le trouver tout à fait bien.

La brusque arrivée de Lucien, ce qu'elle savait de sa vie au Brésil, le récit de son naufrage, l'épisode de la grand'mère et du petit enfant, si modestement raconté, la bonne humeur du naufragé et enfin sa belle prestance, toutes ces choses avaient bien disposé l'esprit d'Olga en faveur du nouveau venu. Elle haïssait, par tempérament, les tristes. Elle avait besoin de la gaieté des autres pour provoquer, éveiller et faire jaillir sa gaieté à elle, cette gaieté qui montrait de si jolies dents blanches.

Lucien était venu à point, au moment psychologique, à l'heure où le renouveau des intimités conjugales, con-

séquence de la guerre et de la mort de M. de Kersac, commençait à lasser de nouveau Tesprit inquiet de la comtesse.

Suivant le courant d'idées saines que les malheurs de la patrie et que son propre rôle de sœur de charité avaient fait naître en elle, Olga était revenue à son mari avec le désir de s'appuyer plus solidement sur son bras, de renouer plus étroitement le lien de leur amour, qu'un incident avait presque dénoué. Mais ses bonnes résolutions s'étaient épuisées et fatiguées chaque jour davantage. Le tète-à-tète les avait en quelque sorte usées. Être toujours adorée, être toujours obéie, cela recommençait à l'obséder. Son amour, atteint d'uniformité, versait dans Tennui.

Lucien fut donc le bienvenu ; il apportait dans la maison ce qui manquait, l'entrain, l'imprévu, l'originalité, la vie. Sa présence allait tout secouer, tout mettre en mouvement. Sa parole sonore et claire allait vibrer dans le duo conjugal, brodant des mélodies fantaisistes sur le thème langoureux, sur l'andante sans fin qui semblait être l'air favori, l'air unique du comte de Feutray.

Encore fallait-il retenir cette gaieté et ne pas la laisser échapper pendant les quelques mois que Lucien Barday pouvait passer en France. La comtesse se promit bien d'arriver à ce résultat. Elle déploya donc devant l'ami de son mari toutes les séductions de son esprit. Elle fut avec

lui d'une amabilité sans égale. De prime abord, elle décida que le départ pour la Bretagne serait reculé de quelques jours, afin que Jean et Lucien eussent le temps de se retrouver et de causer un peu. Puis, avec un tact exquis, sans blesser les convenances, sans s'amoindrir par une familiarité de mauvais aloi, elle sut prendre un ton de bon garçon, de camarade, de femme point gênante, qui mit Lucien Barday à son aise. Dès la première heure, le sauvage fut charmé.

Lorsque Jean le conduisit dans la chambre d'ami qu'il lui avait fait préparer :

— Je te félicite bien sincèrement, lui dit Lucien en lui serrant la main ; ta femme est divine !

Lucien Barday, encore fatigué de son naufrage et du voyage de Brest à Paris, s'endormit, à peine couché. Mais son sommeil, fut loin d'être calme. La blonde figure de la comtesse lui apparut dans ses rêves comme une image tentatrice, et à laquelle on ne peut atteindre, parce que l'amitié et Thonneur vous font un devoir de ne pas l'étreindre au passage.

L'amour d'un homme pour une femme s'augmente toujours de l'admiration que d'autres hommes témoignent pom' cette même femme. C'est une règle invariable. L'impression qu'Olga avait produite sur l'esprit de Lucien eut son contre-coup dans le cœur du comte Jean.

Ta femme est divine ! lui avait dit son ami en le quittant.

Jean fut intimement heureux et flatté de ce compliment. Si l'on aime toujoms à entendre louer ce que l'on possède, on aime encore plus à entendre louer la femme que l'on croit posséder. Tout en se rendant chez la comtesse, Jean se répétait en lui-même l'éloge qui venait de lui être adressé. Divine! certes! Olga méritait bien qu'on la qualifiât ainsi. I] n'y avait pas dans la langue d'épithète qui pût mieux rendre sa beauté, sa grâce, son charme.

Jean s'exaltait peu à peu en se disant qu'il avait trouvé la perle rare, le trésor introuvable, la femme sans pareille , et plus il s'énumérait les mérites de l'idole, plus il se diminuait lui-même, plus il se sentait indigne, plus il éprouvait le besoin de tomber à genoux et d'adorer.

Rien qu'à la manière dont il pénétra dans sa chambre, la comtesse comprit qu'une de ces scènes sentimentales qui avaient le don de Timpatienter se préparait. La poésie de Jean tombait mal à propos.

Pendant que son mari reconduisait Lucien Barday jusqu'à son appartement, d'étranges idées avaient traversé l'esprit d'Olga. Elle avait trouvé le nouveau venu intéressant et amusant. Lucien se trouvait donc avoir à ses yeux des mérites considérables. Il avait pour elle l'attrait de la nouveauté, de la gaieté, de l'originalité. Il avait surtout l'avantage d'être précédé par une réputation de viveur.

La femme est presque toujours curieuse. Sa curiosité n'est jamais plus vive que pour les choses qu'on lui caclie, qui lui sont défendues, qu'elle ne doit pas pénétrer. Ce qu'on appelle un viveur est pour elle un problème qui l'intrigue puissamment. Que peut faire un viveur? Quels plaisirs assez vifs éprouve-t-il donc qui compensent le poids dune réputation mauvaise? Quelle est cette TÎe qu'il mène? En quoi consiste-t-elle? Quel moyen emploie-t-il pom- plaire à toutes les femmes dont le nom se trouve accolé au sien dans les cancans qui circulent?

Curiosité dangereuse et fréquente, qui a entraîné bien des femmes plus loin qu'elles ne voulaient aller. Elles désiraient seulement savoir un peu, soulever un coin du rideau. Elles ont demandé qu'on leur contât « quelques petites horreurs w. De petites horreurs en petites horreurs, elles ont été menées plus loin qu'elles ne pensaient.

Olga avait depuis quelque temps cette curiosité-là. Dans les journaux, ce qui l'intéressait le plus, c'était le petit scandale, l'écho à sous-entendus, le bruit de coulisses qui laisse deviner des aventures folles. Les livres qu'elle lisait n'étaient pas les meilleurs romans, mais ceux qui répondaient le mieux à son désir de savoir. Cela servait de contre-poids au lyrisme simpiternel du comte. Plus il montait vers les astres, plus elle aspirait à la boue. Mais elle n'avait plus besoin de li-

vres maintenant. N'avait-elle pas un professeur sous la main : Lucien Barday, le viveur par excellence? Il suffisait de le confesser. Les révélations seraient curieuses sans doute, amusantes en tout cas. Telles étaient les résolutions d'Olga au moment où son mari revint la trouver.

— Gare à la poésie ! pensa-t-eile.

Et d'un mot elle arrêta sur les lèvres de Jean l'hymne d'adoration qui allait s'échapper.

— Faites-moi grâce pour ce soir, lui dit-elle, de vos madrigaux. Je me sens d'avance une furieuse envie de dormir.

Comme Jean la regardait tristement :

— Bonsoir, reprit-elle en souriant, honsoir. Ne prenez donc pas cette mine déconfite, mon cher. Je vous dis que je vais dormir très prosaïquement ; mais je ne vous empêche pas de rêver, puisque c'est votre plaisir.

Jean tombait des nues.

Il était arrivé si heureux, si satisfait, si amoureux. Et voilà l'accueil qu'il recevait. La divine, l'adorable, l'exquise Olga avait vraiment des façons d'être par trop singulières. Le comte se sentit blessé dans sa dignité de mari et dans ses droits d'amant.

— Madame ! dit-il avec la voix tremblante de colère.

Elle se retourna vers lui et le regarda fixement, se demandant ce qu'il allait dire et ce qu'il allait faire,

curieuse de voir si l'esclave allait se révolter cala fm, et si le maître allait se révéler. Intérieurement, elle désirait cette révélation, plus nécessaire que jamais... et cependant, par une contradiction naturelle chez cet esprit dévoyé, elle s'apprêta à lutter avant de céder.

Jean ne se rendit pas compte exactement de la situation. Il ne le pouvait pas, ignorant les dessous de cette âme. Il ne se douta même pas de l'importance que ses paroles pouvaient avoir en ce moment, ni des conséquences qu'elles entraîneraient.

Devant l'attitude d'Olga, qui s'était instinctivement redressée pour la lutte, sa première idée fut de battre en retraite. Il supposa qu'Olga était peut-être un peu fatiguée, un peu nerveuse, un peu lunatique ce soir-là. Il attribua à cet état le bonsoir sec et ironique de sa femme, et il se dit qu'il serait maladroit à lui et peu convenable de la tourmenter. Il se reprocha presque d'avoir prononcé un mot sur un ton plus élevé que d'habitude. Gela n'était pas d'un homme bien élevé que de faire une scène à une femme qui tombait de sommeil. Car elle le lui avait dit : elle voulait dormir. Bref, il se donna tous les torts.

Au lieu donc de l'explication qu'elle attendait, et que les sourcils froncés du comte semblaient annoncer, Olga vit peu à peu le visage de son mari se rasséréner, et entendit des paroles d'excuses sortir de sa bouche :

— Pardonnez-moi, ma chère amie, un mouvement

d'impatience involontaire. Je vous aime trop pour vous contrarier un seul instant, et pour retarder une minute de plus votre sommeil. Bonsoir, donc.

Il lui prit la main et la baisa. Olga l'aurait battu.

Dès qu'elle se trouva seule, elle se livra à son tour à une vive colère, qui retomba tout entière sur le dos de l'absent.

— Non, se disait-elle, je ne serai jamais heureuse avec un pareil homme. Ce n'est pas un mari ; c'est un encensoir, c'est un sonnet qui s'incline.

Elle le dédaignait profondément.

— Quelle faible nature I pensait-elle ; toute sa colère s'est évanouie devant un de mes regards. Je n'ai pas ouvert les lèvres et je l'ai terrassé.

Elle ne se dit pas un seul instant que le comte de Feutray n'avait été ainsi que parce qu'il était bon et qu'il l'aimait. Après avoir donné libre cours aux sentiments violents qui l'animaient, Olga revint à ses pensées premières.

Lucien Barday !

Une comparaison entre Lucien et Jean s'imposa en quelque sorte à sou esprit, comparaison fâcheuse, très défavorable pour le comte, et qui eut pour résultat de rehausser encore l'inconnu en l'élevant sur les ruines du mari.

Le lendemain matin, le comte de Feutray, encore un peu inquiet et tourmenté de l'incident de la veille, sor-^

lit à cheval pour aller faire un tour au Bois. Il ne jugea pas à propos d'aller réveiller Lucien, pensant que son ami avait besoin de repos.

A neuf heures, le naufragé qui rêvait encore à la maîtresse du logis fut réveillé par un coup discrètement frappé à la porte.

— Entrez, dit-il.

La porte s'ouvrit , et une femme apparut sur le seuil.

— Vous, madame! s'écria Lucien, C'était Olga.

Elle était coquettement et légèrement vêtue d'un de ces peignoirs ouverts en carré qu'elle avait l'habitude de porter Tété. Arrêtée sur le seuil de la porte, jouant la timidité, rougissant presque^ elle était éblouissante de beauté, de fraîcheur, de jeunesse.

Lucien se demanda s'il ne continuait pas à rêver.

11 ne rêvait pas. C'était bien la comtesse de Feutray.

Lucien Barday, un peu surpris de voir que la comtesse ne se retirait pas tout de suite, balbutia c[uelques mots d'excuse : Quand il avait dit : « Entrez ! » il ne savait pas que c'était elle qui frappait. 11 croyait que c'était Jean.

Olga répondit de l'air le plus naturel du monde :

— Jean est sorti, et je suis venue pour voir si vous ne manquiez de rien. C'est moi qui dois m'excuser de vous avoir surpris. Je supposais que vous étiez levé..

Et, au lieu de partir, elle se mit à rire :

— Cela me rappelle le temps où j'étais infirmière, dit-elle.

Elle fit quelques pas, en parlant ainsi, comme pour expliquer ses paroles par la mimique.

— Je soignais mes blessés. Ici-même, dans cette chambre, j'avais deux malades, que j'ai guéris.

Tout à coup elle regarda Lucien bien en face.

— Mais, dit-elle, est-ce que vous-même?... Elle alla à lui et lui prit la main.

— Vous avez la main brûlante, lui dit-elle. Le pressentiment qui m'a amenée ici ne me trompait pas. Après ce naufrage, après... vous souffrez?.,. C'est la fièvre.

Il avait la fièvre, en effet, la fièvre brûlante que donne à tout homme jeune, fort et sain, l'approche d'une jeune et jolie femme dans de semblables conditions.

Au contact de la main d'Olga, Lucien avait senti passer dans ses veines un long frisson. Son cœur avait battu avec une violence extraordinaire. Il fallait d'ailleurs peu de chose pour aviver l'incendie de la passion, toujours allumé chez lui. Le rêve qu'il venait de faire avait déjà troublé son esprit; la conduite inexplicable d'Olga acheva de mettre en déroute le peu de raison qui lui restait.

Bien qu'il fût incapable de réfléchir, de calculer les dangers moraux de la situation où il se trouvait, Lucien resta d'abord muet, inerte, ne voulant pas croire à ce

qu'il vuvait, se refusant à admettre que cela fût possible, stupéfait, presque effrayé. Son honnêteté instinctive l'arrêta une minute. Il y eut, dans son cœur loyal, une protestation intime, pas assez vive cependant pour imposer la paix à ses sens surpris.

Olga aurait pu se retirer encore, fuir. Lucien l'aurait laissée partir.

Elle resta.

Continuant son infernal manège, elle fit tout pour égarer les scrupules de Lucien, s'étonnant même, avec l'idée qu'elle s'était faite d'un viveur, de les trouver si vifs chez lui.

Pressant la main qu'elle tenait, elle se pencha vers c( son malade » et appuya son autre main sur l'épaule du jeune homme. Elle continua du reste à jouer sa comédie, à parler de l'inquiétude que lui causait l'agitation de Lucien, sa rougeur, les pulsations fiévreuses de son sang. Mais ses yeux ne peignaient pas l'intérêt sympathique et touchant de la sœur de charité, de la garde-malade, de la femme dévouée et bonne; ses yeux, ses yeux étranges, avaient des caresses de flamme.

La tentation était trop forte. Un saint y eût succombe, et Lucien n'était pas un saint. L'austérité n'avait jamais été sa vertu dominante. La tète en feu, l'esprit égaré, agissant comme dans le délire, il enlaça de son bras nerveux la taille souple d'Olga, attira la comtesse à lui et l'embrassa,

J'AI TUE MA FEMxME 333

Elle ne chercha pas à se dégager ; elle ne protesta pas; elle ne cria pas. Par son abandon, elle accepta toute la responsabilité, toute la honte d'une faute qu'elle avait provoquée.

Elle était encore dans ses bras quand Lucien revint de son égarement, de sa fohe. Il eut quelque peine d'abord à se rendre compte de la situation, à rassembler ses idées bouleversées par cette aventure aussi brusque qu'inattendue. Il ne pouvait en croire ses yeux.

Dès qu'un peu de clarté se fit dans son esprit, Lucien Barday se sentit envahi par un remords cuisant. Le souvenir de Jean lui revint tout à coup. En une seconde, il mesura la grandeur de la faute commise.

— Qu'ai-je fait! pensa-t-il avec efTroi.

Tromper un ami, l'ami dévoué qui vient de vous rendre service, qui vous a tendu la main dans la détresse, qui vous a offert son or, qui a partagé avec vous ses habits et son toit; profiter de son hospitalité, de sa confiance, pour le trahir, pour lui prendre le plus cher de ses biens, pour lui ravir sa femme ; il avait fait tout cela. C'était indigne d'un honnête homme.

Sa raison avait beau plaider les circonstances atténuantes, lui représenter qu'il n'avait pas eu l'intention d'être criminel, lui dire que l'initiative de l'adultère ne lui appartenait pas, qu'il avait été tenté. Gela diminuait-il sa faute? Non. Gela la compliquait. Il n*avait

334 J'AI ti:k ma F km me

pas été seulement coupable; il avait été, de plus, faible et lâche.

Sous le coup de ces réflexions, Lucien Barday eut horreur de lui-même. Il ferma les yeux un moment.

Quand il les rouvrit^ il aperçut devant lui le visage d'Olga souriant, presque fier.

Alors un immense dégoût emplit son cœur.

S'il était coupable, cette femme l'était encore plus que lui, cette femme sans pudeur qui venait relancer les amis de son mari jusque dans leur chambre, qui les tentait, qui les entraînait avec elle dans sa honte, qui déshonorait un homme de cœur, le sourire aux lèvres, qui se complaisait dans l'adultère et qui se donnait sans amour. Il ne vit plus la beauté d'Olga. Il vit sa laideur morale. Sous la pureté des traits, sous la grâce du visage, il vit le monstre. Une indignation généreuse s'empara de lui. Tout ce qu'il y avait de respect pour le bien, dans son âme de corrompu, se révolta.

Dun geste brusque, il repoussa la comtesse loin de lui.

— Qu'avez-vous fait? lui dit-il amèrement.

— Vous en plaignez-vous?

En entendant cette réponse, Lucien sentit sa colère et son mépris augmenter.

— Tenez, lui dit-il, vous êtes une misérable créature! Olga bondit sous Finsulte.

Elle allait répliquer.

J'AI TUE MA FEMME 33o

Il ue le permit pas.

— Ne parlez pas, lui dit-il impérieusement. Votre conduite est infâme.

— Il me semble, dit-elle ironiquement, que vousmême...

— Ma faute n'excuse pas la vôtre. Je suis honteux de vous avoir servi de complice; mais, si j'ai été lâche un moment, je ne le suis plus. Vous avez agi comme une fille, je vous traite comme une fille. Je vous méprise et je vous chasse, entendez-vous? Sortez, sortez d'ici I

Olga pâlit affreusement ; mais elle ne bougea pas.

— Voilà bien du bruit ! dit-eUe avec hautem\

— En venant à moi, vous avez témoigné que vous me méprisiez, car vous m'aviez supposé capable de trahir un ami aussi dévoué, aussi excellent, aussi noble que Feutray. Je ne vaux pas grand' chose, certes. J'ai gaspillé ma vie; j'ai semé mes amours aux quatre vents du monde galant; mais jamais, avant cette heure, je n'avais eu à me reprocher une trahison, pas même une indélicatesse. Vous m'avez appris ce que c'était qu'une faute et ce cpe c'était que le remords. Vous m'avez fait tomber plus bas que je n'étais tombé. Je vous trouve plus vile, vous, que les malheureuses qui se vendent. Ce n'est pas seulement de l'horreur que vous m'inspirez, c'est du dégoût.

Olga, si hautaine avec Jean, se sentit impuissante à dominer l'indignation de Lucien Barday, Intérieure-

ment, elle admira la force de cet homme qui s arrachait si vigoureusement du piège où elle l'avait entraîné. Ce viveur était un vertueux. Où la vertu va-t-elle se nicher?

Cependant, elle comprenait son infériorité. Elle s'était donnée à cet homme sans le prendre. Elle en était pour sa courte honte. La colère s'empara d'elle à son tour, la colère d'une espérance déçue, d'un calcul avorté, de l'insulte reçue.

— Je ne vous comprends pas, dit-elle, et je m'indigne à la fin de me voir traitée ainsi sans motif. Je ne sais comment vous voyez les choses. Elles me paraissent, à moi, toutes différentes. C'est vous qui m'avez dit d'entrer dans votre chamhre. Vous m'avez attirée. Je suis venue avec confiance...

Lucien Barday la regardait curieusement pendant qu'elle parlait ainsi.

Elle continua :

— ^ Je ne vous ai rien dit qui pût vous autoriser à à croire ce que vous avez cru. Craignant que vous ne fussiez souffrant, je me suis approchée de vous, et c'est vous qui avez abusé ou voulu abuser, ajouta-t-elle en appuyant sur ces derniers mots, de la situation où je me trouvais. Voilà ce qui s'est passé, monsieur, et ce que je suis prête à dire, s'il le faut, à mon mari.

Lucien Barday éclata de rire, d'un rire nerveux, maladif, exaspéré*

Puis, avec un geste de menace ;

— Va-t'eu, coquine, car j'ai des envies folles de l'étrangler I

L'accent avec lequel il prononça ces paroles était si résolu, le geste qui les accompagna était si expressif, qu'Olga eut peur et se retira»

Elle était dans ses appartements depuis une heure à peine quand le comte de Feutray rentra.

Olga se demanda ce qu'elle devait faire. Peut-être était-il prudent d'aller au-devant des accusations que Lucien Barday pouvait porter contre elle en prévenant l'esprit de son mari? Peut-être était-il sage d'attendre, car l'ami ne parlerait peut-être pas.

C'est à ce dernier parti qu'elle s'arrêta.

Jean vint la trouver quelques instants après. Elle crut prudent, à tout hasard, pour se préparer plus tard une justification, de jouer la tristesse, d'avouer un léger malaise. Jean la baisa au front paternellement, comme une enfant malade.

Elle reçut ce baiser en tressaillant.

Il s'assit près d'elle, inquiet;

— Qu'as-tu? lui demanda-t-il d'un ton affectueuXi Tu étais déjà souffrante hier*

-^ Ce n'est rien, dit-elle ; ce sont les nerfs; Est^ ce que je n'ai pas été un peu... vive avec toi, hier soir ?

— C'est oublié depuis longtemps, dit-il; mais je ne suis pas tranquille sur ta santé.

— Bast! fit Olga, parlons d'autre chose : veux-tu?

— Devine la découverte que je viens de faire?

— Quoi?

— J'ai été jusqu'à la chambre de Lucien.

— Ah! fit-elle en ayant quelque peine à dissimuler son émotion.

— Cet original est déjcà sorti.

— Eh bien? Il n'y a rien là que de très naturel.

— Il n'y a rien d'original, en effet, à sortir avant midi; mais ce qui Test d'avantage, c'est de sortir avec un panama et un veston de toile blanche, quand on a des vêtements convenables à sa disposition.

— lia repris son costume ?

— Oui.

— Va-t-il rentrer pour le déjeuner?

— Je n'en sais rien ; il ne m'a rien fait dire. Olga respira plus librement.

— Ma foi^ dit-elle, nous ne l'attendrons pas; si nous ne voulons pas qu'il se gêne avec nous, donnons-lui l'exemple.

— Tu as raison.

Le comte et la comtesse se mirent à table.

Vers la fm du repas, le valet de chambre arriva portant, sur un plateau d'ai'geut, une lettre à l'adresse du comte de Feutrav.

— L'écriture de Lucien ! s'écria Jean en prenant la lettre.

Olga sentit une sueur froide inonder tout son corps.

— Montre-la moi, dit-elle.

Le comte se rapprocha de sa femme et, sans abandonner le papier, il le plaça de façon qu'Olga et lui pussent lire en même temps.

La lettre était ainsi conçue :

« Mon pauvre Jean,

» J'avais accepté hier ton offre si aimable et si généreuse ; mais la nuit m'a porté conseil, et la matinée aussi ; je suis sorti. Paris m'a paru horriblement triste. En parcourant les rues, j'ai été tourmenté par la nostalgie des bois. Il faut croire que je vieillis, car mes idées changent : je commence à préférer les sauvages de là-bas aux civilisés d'ici. Bref, je me trouverais ridicule si je dépensais tes vingt-cinq mille francs à m'ennuyer dans Paris, quand j'ai la certitude d'être plus heureux, gratis, dans mes forêts. Je. te renvoie ton chèque, dont je n'ai pas besoin, pas même pour payer la traversée, car le hasard m'a fait rencontrer tout à l'heure un camarade qui me devait un tas de louis perdus jadis dans quelque tripot. Il me les a rendus : je me dépêche de partir sur cette bonne impression.

» Reviendrai-je jamais en France? Te reverrai-je jamais ? Je ne sais. Je te prie seulement de croire que

je t'aime profondément, et que c'est une tristesse pour moi de te laisser dans cet horrible Paris. )) Merci et adieu.

» LUCIEN BARDAT. »

— Il n'a rien dit pour moi '? fit Olga.

— Rien ! Mais il ne faut pas lui en vouloir. La comtesse respira.

Pendant cette lecture, elle avait été sur des charbons ardents. Elle avait craint à chaque ligne que Lucien ne se trahit, qu'il ne laissât échapper le terrible secret. Enfm, l'épreuve était finie. Jean ne savait rien de ce qui s'était passé. Jean ne saurait jamais rien.

— Quand partons-nous pour la Bretagne. ? demanda le comte de Feutray à sa femme, quelques instants après.

— Partir ? fit Olga. En Bretagne ? J'ai envie de vous demander un grand sacrifice.

— Lequel ?

— N'allons pas à Port-Navalo tout de suite. Je désire beaucoup voir Trou ville. Voici le bon moment ; nous pouvons passer une quinzaine à Trouville, un mois, si nous nous y plaisons, avant de regagner notre solitude. Vous ne me refuserez pas ce plaisir ?

Le comte céda, comme il cédait toujours.

Huit jours après, Jean et Olga prenaient possession d'un des plus jolis chalets de Deauville, où les élégances de Trouville ont émigré depuis longtemps. La comtesse arrivait avec une vingtaine de malles et de colis, tout un arsenal de toilettes originales, des costumes de bain de

;r.^ .l'Ai Tui-: ma femme

son invention, des chapeaux inédits. Elle était prête à entrer en campagne.

La mort de M. de Kersac et le mépris de Lucien Barday, loin de la ramener à des idées honnêtes, avaient complètement dévoyé cette nature, également disposée au bien ou au mal, capable d'être une héroïne ou une coquine. L'équilibre s'était rompu malheureusement, et la balance avait penché du mauvais côté.

De ces deux épisodes qui se résumaient par deux noms d'hommes, Olga n'avait tiré qu'une conclusion : C'est qu'il était très facile de tromper son mari ; C'est que la faute cachée n'existe pas et que la faute connue peut s'absoudre.

Du reste, elle pensait rarement au « dernier chevalier » . Le souvenir de Lucien Barday était plus âpre et plus persistant. Au fond, sans se l'avouer, elle se sentait une secrète sympathie pour celui qui l'avait si indignement traitée. Celui-là était un homme, comme elle le comprenait, bien supérieur à tous ceux qu'elle connaissait. Celui-là l'eût domptée.

Il l'eût domptée, s'il l'avait connue un an plus tôt, car maintenant, il était trop tard. Elle appartenait au mal, entièrement, absolument.

A Trouville. la comtesse do Feutray se fit bientôt remarquer par son élégance et par sa coquetterie. Au grand déplaisir de Jean, la cour d'adorateurs qu'elle avait conquise pendant l'hiver de 1869 se reforma autour

.l'Ai TUK MA FEMME 3'i3

d'elle, plus nombreuse, plus pressante qu'autrefois. Aux anciens amis, des amis nouveaux vinrent se joindre, attirés par l'esprit d'Olga, par la facilité de sa conversation et surtout par ce je ne sais quoi qui se dégage de la femme qui faiblit, de la proie qu'on peut espérer prochaine.

A mesure qu'Olga était plus entourée par les élégants, elle était proportionnellement abandonnée par les élégantes. On commençait à parler beaucoup d'elle, à se la montrer quand elle passait ; mauvais symptômes qui précèdent toujoiu-s les déchéances. On devait rester quinze jours à Trouville ; mais, la quinzaine écoulée, Olga se refusa à partir : Trouville était bien plus amusant que Saint-Gildas ; décidément elle ne voulait plus aller en Bretagne.

— Je ne vous empêche pas d'aller voir votre maison, si bon vous semble, dit-elle à son mari.

Le comte ne crut pas devoir profiter de la permission.

II resta, en proie à une inquiétude vague, tourmenté par un secret pressentiment. L'attitude d'Olga envers lui était, du reste, de nature à justifier ces amertumes. Ilétait évident pour Jean que sa femme le voyait sans plaisir et cherchait même à l'éloigner de son cercle, de ses parties, de ses promenades. Elle imaginait à chaque instant des prétextes pour sortir seule, et ces prétextes n'étaient pas toujours assez bien trouvés pour pouvoir être acceptés comme des motifs réels.

L'n jour qu'elle avait été voir la duchesse de Charmeuse, qui avait, disait-elle, un secret important à lui confier, Jean alla porter son ennui du côté des bains. Ce n'était pas encore l'heure où la foule y aftlue. La revue des baigneuses ne devait être passée que plus tard.

Jean marchait, comme un homme préoccupé, sans trop regarder ce qui se passait autour de lui. Cependant son attention fut attirée par un individu assis dans le sable, le dos contre une cabine, et qui lui faisait des appels de la main. Le comte s'approcha et reconnut le duc de Charmeuse.

— Que faites-vous-là"? lui demanda-t-il.

— Chut I parlez bas et écoutez.

— Quoi •?

— Derrière nous ! Vous n'entendez-pas ?

— Non.

— On s'embrasse.

— Eh bien ?

— Eh bicD, cette cabine est celle du petit Formaize. Ce polisson-là est en bonne fortune.

— Alors, allons-nous-en.

— Vous n'êtes pas curieux. Moi, reprit le duc à voix basse, je le suis. C'est pourtant le hasard qui m'a fait découvrir ce nid où l'on roucoule. Je revenais de la chasse aux mouettes. J'étais fatigué. Je me suis assis là, bourgeoisement. Tout à coup un bruit de baisers dans le dos! Je voudrais bien savoir quels sont les amoureux.

Rendez-moi donc le service de tenir mon fusil qui m'embarrasse.

Le comte de Feutray prit le fusil.

— Prenez garde, lui dit le duc ; il est chargé... Ah ! voilà une fente. J'aperçois une femme... eh ! eh !... ou du moins un bras de femme... Je voudrais bien voir la figure... Le peu que je vois est très bien... jolie toilette !

Le duc se recula un peu.

— Je ne parviens pas à découvrir qui ce peut être. La tête m'est cachée par le dos de Formaize. Et puis c'est très fatigant de regarder par cette fente imperceptible. Vous devriez bien prendre ma place, mon cher Feutray.

— Merci, dit le comte. Entre nous, je n'ai nulle envie d'imiter votre indiscrétion, que je trouve plus que légère.

— Oh!...

Le duc reprit son poste d'observation.

Tout à coup :

— Ah ! mon Dieu ! fit-il.

— Qu'avez-vous ? demanda Jean ; vous pâlissez.

— Rien, rien, répondit le duc d'une voix étranglée. Puis, voyant son fusil entre les mains du comte ?

— Rendez-moi cette arme, dit-il. Rendez-la-moi ! Ses paroles trahissaient une telle émotion que le comte

de Feutray eut peur qu'il ne fût arrivé quelque grand

malheur à son ami. Il se demanda un moment si la duchesse... L'air effaré du mari autorisait cette supposition.

Le comte ne voulut pas rendre le fusil.

— Quand vous serez plus calme, dit-il au duc.

Le duc voulut aller à lui. pour lui reprendre son arme. Jean recula en tournant autour de la cabine.

Comme il arrivait près de la façade, la porte s'ou\Tit.

Instinctivement, le comte de Feutray tourna les yeux de ce côté et il aperçut au premier plan la figure effarée de Formaize et au second plan la figure très pâle d'Olga.

A ce spectacle, Jean sentit le sang affluer à ses tempes et à ses yeux. Une sueur froide coula sur son visage.

Formaize et Olga !

Un pareil accouplement était donc possible ? Non seulement il était vrai qu'Olga l'avait trompé ; mais il était vrai également qu'elle était sans excuse, que le mérite de l'amant ne justifiait pas la faute de la femme. Se donner à un Formaize, c'était tomber deux fois. Il y a des amants qui déshonorent plus que d'autres. Formaize, à qui de Kersac avait autrefois donné une si rude leçon, était du nombre. La colère du comte s'accrut sous le coup de ces réflexions. Elle ne se tourna pas contre Formaize, trop indigue aux yeux du comte pour mériter lattention d'un honnête homme. Ce fut la comtesse qui en supporta d'abord tout le poids.

— Misérable ! dit-il.

Il tenait toujours le fusil du duc à la main. Il Téleva jusqu'à la hauteur de son épaule et ajusta les coupables qui se pressèrent Tun contre l'autre.

Il allait appuyer sur la gâchette.

Mais alors, devant ses veux troublés, repassa le sanglant souvenir de Lucie.

Tuer, toujours tuer?

Non, on ne tue pas deux fois.

Le cœur s'y refuse.

La main s'y refuse.

Le droit s'y refuse.

Il jeta l'arme loin de lui et, regardant les deux amants confondus :

— Puisque vous vous êtes unis, dit-il, restez unis. Vous, monsieur, qui volez les femmes, gardez cette femme. Vous, madame, qui avez oublié que vous étiez comtesse de Feutray, oubliez-le pour toujours et ne portez plus un nom qui restera honorable malgré vous.

Trois jours après cet événement, Lucie Le Mironnet, en jetant par hasard les yeux sur la route qui va de Port-Navalo à la Pointe, aperçut un voyageur qui venait à pas lents, la tète courbée, l'air abattu;

— Le pauvre homme ! pensa-t-elle ; comme il parait malheureux, malgré ses habits de beau monsieur!

Le marcheur continua à s'approcher. Arrivé devant la grille de la maison, il s'arrêta et releva la tète.

— Jésus Dieu! s'écria la petite ; c'est notre maître? Estil possible ?

Son premier cri avait été un cri de joie; puis, à mesure qu'elle achevait sa phrase, elle avait, malgré elle, changé de ton, baissé la voix, si bien que ses derniers mots exprimèrent, par leur accent douloureux, la plus pénible surprise.

Le comte Jean faisait peine à voir, en effet. Ce n'était plus l'intrépide Ciivalier, le hardi capitaine Lecomte,

riiomme de trente ans, fort et beau. C'était un vieillard précoce, tassé sous le poids du malheur, un vieillard dont les yeux caves étaient sans larmes.

Lucie Le Mironnet se rappela sa première rencontre avec son bienfaiteur. Il paraissait bien triste alors ; il était bien défait. Quelle différence cependant entre la douleur d'autrefois et celle d'aujourd'hui? Le mal dont le comte souffrait maintenant paraissait sans remède.

Il semblait que tout fût mort chez lui, non plus seulement le sentiment de l'amour, mais le cœur^ mais la bonté, mais la pitié, mais l'esprit.

Ce fut d'une voix dure, sur un ton presque brutal, comme s'il se fût adressé à une personne haïe et détestée, que le comte de Feutray parla à la pauvre fille.

— L'air que vous prenez me déplaît, lui dit-il. Au lieu de faire des grimaces et déjouer une comédie, vous feriez bien mieux de m'ouvrir cette porte.

Lucie, en entendant ces mots, ne s'indigna pas ; mais elle se sentit profondément attristée.

— Est-ce lui qui parle, pensa-t-elle, et ces paroles s'adressent-elles à moi, qu'il a toujours protégée, à moi qu'il a traitée comme son enfant '? Faut-il qu'il souffre pour être si méchant!

Elle ne répondit rien, du reste, car l'accent de sa voix eût trahi sa douleur, et, tout en cherchant à faire ce que le maître avait ordonné, elle lui cacha son visage, pour qu'il ue vit pas ses larmes.

3o0 .l'Ai TUE MA FEMME

Iiistiucli veillent, avec sa finesse féminine, elle avait deviné la cause du chagrin sous le poids duquel ployait le malheureux comte de Feutray. Une déception dans l'amour, un drame du cœur, peuvent seuls porter de si rudes coups et laisser des traces aussi profondes. Sa mission, à elle, allait donc commencer. Comme elle avait bien fait de ne pas se marier, de rester fille, maîtresse de soi'^ Elle pourrait se donner tout entière à la consolation de ce désespéré, à l'adoucissement de cette peine immense. Elle allait par ses soins, par son dévouement, prouver au bienfaiteur qu'elle était digne de la protection qu'il avait accordée à la vieille grand' mère et à la petite orpheline.

Pour le moment, elle comprit que son rôle était de rester muette, de ne pas contrarier cet esprit nerveux et surexcité que la moindre chose blessait et irritait; il fallait agir en silence, ne pas faire plus de bruit qu'une ombre, et laisser au malade — car c'était un vrai malade, — la plénitude absolue du repos.

Le tact et la délicatesse du cœur ne sont pas, comme on pourrait le croire, des qualités qui résultent de l'éducation reçue ; ce sont des dons naturels, que l'éducation développe, mais qui peuvent se trouver également dans les cœurs simples et primitifs. Lucie était, sous ce rapport, merveilleusement douée.

Le Bilec survint comme la petite conduisait le comte à ses appartements. Le premier mouvement du brave

pilote fut, comme l'avait été celui de Lucie, de pousser un cri de joie et d'accourir.

— Ah! mon capitaine! dit-il. Je suis bien heureux de vous voir, dame ! Il y a longtemps que vous n'êtes venu. Je désespérais de conduire la MouetU sous vos ordres, cette année...

Lucie lui fait des signes pour l'engager à se taire; mais il ne les comprit pas.

— Je me disais, continua- t-il, que vous ne viendriez pas. Quand on est marié, dame ! c'est pas comme...

Le comte ne le laissa pas achever. Aux mots : « Qicand on est marié », il s'était redressé et, les yeux brillants de colère :

— Assez? cria-t-il. Une fois pour toutes, entendezvous? Je ne veux pas qu'on parle jamais devant moi de celle qui a été ma femme.

— Je ne savais pas, dame î balbutia le marin.

— Vous le savez maintenant ! dit d'un ton sec le comte Jean.

Lorsque le maître fut arrivé dans sa chambre, il fit signe à Lucie de le laisser seul. Lucie se retira et alla retrouver Le Bilec. Le pilote était révolté de l'injustice du comte :

— Tu n'as donc pas vu, lui dit-elle, qu'il est malheureux, qu'il souffre, qu'il est triste; c'est à cause de sa femme.

— Elle est donc morte ?

— Je ne crois pas. Si elle était morte, il pleurerait.

— Si elle n'est pas morte, pourquoi est-il comme cela?

— Parce que l'on supporte moins facilement la trahison d'une personne que l'on aime que sa mort.

— C'est vrai, ça! dit Le Bilec. La Jeanne est morte quand sa fille a été enlevée par le commis voyageur. Elle ne serait pas morte si sa fiUo avait décédé.

Le Bilec avait compris. Lucie lui expliqua ce qu'il fallait faire. Tout était à redouter de la part du comte. Peut être avait-il l'idée de se suicider? 11 serait bon d'y veiller jour et nuit, sans ({u'il s'en doutât. De plus, il fallait le servir discrètement, tout supporter de lui, tout endurer, ne jamais répliquer quand même il dirait les choses les plus désagréables et les plus injustes !

— C'est dur, ça, dit Le Bilec.

— Il le faut, reprit-elle. Fais cela pour moi, si tu m'aimes.

— Je le ferai, dame 1 Tu sais bien que je t'aime toujours. Si seulement tu voulais me donner un peu d'espoir, je t' obéirais en tout.

— Écoute, reprit la petite ; tu sais ce que notre maître a été pour ma grand' mère et pour moi. Tu sais que c'est grâce à lui que la pauvre chère bonne femme n'est pas morte sur la route et (|ue j'ai trouvé ici un abri et une position. A mon tour, je veux rendre à mon bienfaiteur ce qu'il a fait pour moi. Je m'y emploierai de

toutes mes forces et de toutes les tiennes. Si nous réussissons à le guérir, à lui rendre le calme, à lui faire supporter la vie, ce jour là, je te le promets, je deviendrai ta femme.

— Ah ! dit le matelot, jo te réponds qu'il rira !

Au moment où ces deux braves cœurs complotaient si généreusement pour le salut de leur maître, le malheureux comte de Feutray était en proie aux idées les plus noires et les plus amères. Il ne pouvait chasser de sa pensée les souvenirs douloureux de sa vie. La faute d'Olga avait rendu plus âpre, plus actuelle la faute de de Lucie. Où qu'il jetât les yeux dans son passé, Jean ne voyait que trahison, que mensonge, que fourberie. Lucie, avec ses airs d'ange et de sainte, l'avait trahi. Olga, qui devait être sa consolatrice, l'avait trahi. Sa foi dans les sentiments honnêtes, dans la vertu, dans la probité, dans la franchise, dans tout ce qui est bon ici-bas, avait succombé sous se démenti répété. Ce n'était plus seulement Lucie, ce n'était plus seulement Olga qu'il haïssait. Sa colère s'étendait de l'individu à l'espèce, de ces deux femmes à toutes les femmes. Il les voyait toutes fausses. Il englobait l'humanité entière dans un mépris général. Tout être humain était à ses yeux un être pervers, toute marque d'affection une comédie, toute preuve d'intérêt le résultat de quelque honteux calcul.

La tâche de la petite et du pilote était rude à remplir

dans ces conditions. Plus la jeune fille se montrait dévouée, plus le comte Jean se méfiait d'elle. Parfois, étonné de sa persistante douceur, il la regardait fixement dans les yeux, et, après un moment d'observation, il haussait les épaules.

— C'est encore ime femme, pensait-il. Elle ne vaut pas mieux que les autres: peut-être vaut-elle un peu moins. Quel est son but '? Où veut-elle en venir avec cet attachement, ce dévouement qui ne me trompent pas? A gagner plus, à obtenir un legs quand je mourrai, ce qui ne tardera pas, je l'espère. Elle veut me tromper, et elle se trompe; car je ne lui laisserai rien.

Et il rudoyait la petite, il lui parlait plus dure-. ment.

Bien souvent la pauvre Lucie se retira précipitam-. ment pour aller pleurer à l'écart. Bien souvent elle fut sur le point de désespérer, de renoncer à la tâche formidable cp'elle s'était imposée ; mais toujours la générosité l'emporta dans son cœur.

— II ne faut pas lui en vouloir, se disait-elle pour se donner du courage. Ce n'est pas lui qui parle ainsi: c'est le mal dont la méchante fée a empli son cœur

L'idée d'une fée mauvaise, cette idée que la vieilh^ servante avait eue en voyant la princesse Digarine pour la première fois, se représentait souvent à l'esprit de la petite. C'était une affliction pour elle et en même temps

J-Al TL'E MA FEMMi: iJ.'io

une consolation. Quand le maître était dur jusqu'à la cruauté :

— C'est la fée !

Ah I cette féer! elle la maudit bien souvent, la pauvre enfant, pendant les cinq longues années de dévouement qu'elle consacra au bienfaiteur et au maître, car ce supplice de tous les jours dura cinq ans.

Pendant tout ce temps, le comte resta enfermé dans sa misanthropie, l'uyant les hommes, n'ayant de rapports qu'avec Lucie et Le Bilec. Il parlait rarement; mais, chaque fois qu'il s'adressait à eux, c'étaient toujours des paroles amères qui sortaient de sa bouche. Du reste, il avait repris sa vie de jadis, sa vie triste et active, ses longues promenades solitaires, ses courses en mer interminables. Il choisissait, comme autrefois, les plus gros temps pour s'embarquer; mais, au lieu d'aller à la recherche des bâtiments en détresse, il suivait sa route tout droit dans la tempête.

— Sauver des hommes ! disait-il; ils n'en valent pas la peine.

Le Bilec se désolait de voir le capitaine aussi morose. Il observait le visage du comte à toute minute, espérant toujours y découM?irla trace d'une éclaircie morale. Ce visage était devenu son ciel, ciel de marin toujours nuageux, toujours sombre, toujours triste.

Depuis son retour à Port-Navalo, le comte n'avait eu aucune communication avec son ancien monde. Il

n'avait \ii personne et il n'avait reçu de nouvelles de personne.

Un jour, en rentrant d'une excursion en mer, Lucie lui remit une lettre. Il la prit avec «une mauvaise humeur évidente et la jeta sur la table sansTomTir.

— Qu'est-ce qu'ils me veulent, dit-il. Est-ce que je les connais, maintenant ?

Us, c'étaient tous les hommes.

La lettre resta près du comte pendant la durée de son repas, sans qu'il y touchât. A la fin cependant, il se décida à la prendre, pensant avec raison que, pour qu'on lui écrivît après cinq ans de silence, il fallait que la nouvelle eût quelque importance.

La lettre était ainsi conçue :

a Monsieur,

» Celle qui porta si indignement le nom de comtesse de Feutray est à la mort. Avant de rendre compte à Dieu de ses fautes, elle veut vous voir et vous demander pardon du mal qu'elle vous a fait.

;ur, (

» COMTE D'uRGELLES.

» Florence, palais Tornabuoni. »

— Je n'irai pas ! dit le comte de Feutray. Je n'irai pas!

Ce fut le premier mouvement, le mouvement ah irato, le mouvement mauvais sur lequel la réflexion fait presque toujours revenir. Une heure après, Jean était décidé à partir.

— Quand ce ne serait que pour lui prouver que }e vaux mieux qu'elle !

Il fit le voyage d'une seule traite, un voyage de quarante-huit heures. Arrivé à Florence, il se fit conduire aussitôt au palais Tornabuoni. Le comte d'Urgclles le reçut par ce mot :

— Trop tard !

Olga venait d'expirer, sans avoir pu obtenir le pardon qu'elle appelait de tous ses vœux.

— Venez voir la morte, dit le comte d'Urgelles. , Jean suivit le comte jusque dans la chambre mortuaire. En eiîtrant dans la pièce, il aperçut le cadavre de sa femme étendu sur un lit de parade. Près du corps se tenait un homme, jeune encore, qui pâlit en se trouvant en face du comte de Feutray.

Devant la mort, les haines, humaines, les ressentiments, les colères, s'apaisent.

Jean regarda quelques instants le cadavre d'Olga ; triste et douloureux spectacle, qui l'émut profondément. Le visage de la morte trahissait ses anxiétés dernières. Sur ses traits amaigris on lisait encore comme un appel désespéré. Jusqu'à son dernier soupir, la malheureuse avait attendu son mari, frissonnant au moindre bruit,

redoutant et appelant à la fois celui qu'elle avait outragé. La torture morale jointe à Tagouie physique avait dû être pour elle un cruel supplice, une expiation douloureuse.

Le comte comprit tout cela en interrogeant ce visage autrefois éclairé par de si beaux sourires, aujourd'hui attristé par les derniers remords. S'il n'eut pas l'héroïsme de regretter la coupable, il eut du moins la générosité de tout oublier. S'agenouillant près de la morte, il pria Dieu de pardonner à la comtesse de Feutray les fautes qu'elle avait commises et dont il avait été la victime.

En se relevant, Jean aperçut pour la première fois le personnage qui se tenait debout de }*autre côté du lit de parade.

La lumière des cierges projetait sur la ôgure de cet homme des lueurs changeantes, qui s'assombrissaient ou s'avivaient suivant que la flamme vacillait à droite ou à gauche. Il sembla au comte que ce visage ne lui était pas inconnu.

Où donc l'avait-il vu ? Où et quand?

M. d'Urgelles comprit la muette interrogation que se posait le mari d'Olga.

— Monsieur, dit-il, est le docteur...

Il allait le nommer.

Le docteur l'interrompit.

— Laissez-moi. dit-il tout à coup, laissez-moi le soin

J^Al TUE MA FEMME 359

de me faire connaître à M. le comte de Feutray. Aussi bien il y a longtemps que je le cherche.

— Je vous laisse donc, répondit M. d'Uryx'lles, qui se retira discrèlemcnt.

Pendant que le docteur parlait, la lumière se faisait peu à peu dans l'esprit de Jean. Cette voix, il l'avait déjà entenduejadis.il se la rappelait vaguement, confusément. Quelque chose lui disait pourtant que cet homme avait joué un rôle important dans sa vie.

Dès que le comte et le docteur furent seuls, ce dernier prit la parole, et d'une voix que l'émotion étran* glait :

— C'est à peine si j'ose prononcer mon nom devant vous. Avant d'entendre ce nom qui réveillera votre colère et votre haine, je vous conjure, monsieur, d'écouter jusqu'au bbut ce que va vous révéler le plus (;oupable et le plus malheureux des hommes. S'il ne s'agissait que de moi, je ne vous adresserais pas cette prière ; mais il s'agit d'une mémoire sur laquelle pèse depuis quinze ans une injuste condamnation ; il s'agit de la réhabilitation d'une sainte sacrifiée par ma faute et calomniée par vous.

Le comte poussa un cri : *

— Ah ! fit-il, vous êtes André Descande !

En prononçant ce nom, ce nom détesté, le comte sentit se renouveler ses douleurs et sa haine. Il se contint cependant, remettant à plus tard sa vengeance.

330 JAl TUE MA FEMME

— Oui, dit tristement le docteur en courbant la tête, oui, je suis André Descande. Vous m'avez cru mort, n'est-il pas vrai ?

— Je le croyais, fit le comte. Autrement je vous aurais cherché pour vous tuer.

— Devant Dieu qui nous entend, devant la mort qui vient de frapper cette femme, je vous jure, monsieur, que je suis, non pas seulement le vrai coupable, mais encore le seul coupable. Écoutez plutôt le récit que je vais vous faire de toutes les péripéties d'un drame dont vous ne pouvez connaître que le dénouement.

Alors, tout d'un trait, il dit comment, adorant Lucie et ne pouvant vivre sans elle, il avait résolu de se donner la mort. Il avait tout préparé. Son testament était écrit et scellé. Son revolver était chargé. Au dernier moment, le courage lui avait manqué. Il avait voulu revoir une dernière fois, ne fût-ce qu'une minute^ la femme adorée et à laquelle il ne lui était pas permis d'aspirer. Il avait écrit un mot à la hâte, le mot fié\Teux de l'homme qui va mom-ir et qui envoie sa dernière pensée à celle qu'il aime. Lucie était accourue. Elle l'avait prié, supplié de renoncer à son funeste projet. Lui alors, dans sa folie, dans la surexcitation de sou esprit, avait formé le plus infâme, le plus criminel des projets. Lucie était chez lui, seule, sans défense, à une heure déjà tardive. Il avait cherché à abuser de Tim-

prudence de Fanae (|ui é.lait venu pour le consoler. Oui! il avait été assez lâche pour avoir cette pensée. Le comte était survenu au moment où Lucie, épuisée par ses émotions, troublée, vacillante, commençait à ne plus avoir conscience ni de ses actes ni de sa volonté.

Alors avait eu lieu le drame. André Descande n'était parti que sur les prières de Lucie et pour la sauver... Dans son voyage sur les gouttières, il avait essuyé deux fois le feu du comte. La première balle avait sifflé à son oreille. La seconde l'avait atteint. Alors il était tombé sur le toit de la maison voisine, près d'une baie qui donnait sur l'atelier d'un peintre de ses amis. Piéveillé par le bruit, l'artiste était accouru et avait caché le blessé.

Ayant appris, peu d'instants après, la mort terrible de Lucie, et redoutant pour André la condamnation à laqueUe il devait s'attendre comme complice d'un adultère, cet ami avait trompé André ; il lui avait dit que Lucie devait le rejoindre en Italie et qu'il fallait prendre les devants. André s'était laissé conduire jusqu'à Gènes. La fatigue du vo^^age avait envenimé sa blessure. La lecture d'un journal qui lui apprit la fin terrible de celle qu'il aimait acheva de le mettre à deux doigts de la mort et l'empêcha de venir se constituer prisonnier, comme il le voulait et de proclamer bien haut l'innocence de Mme de Feutray. Pendant six mois, il n'avait

pas cessé d'avoir le délire. Enfin la santé avait repris le dessus; mais il était trop tard. Le procès était

Alors il était venu en France, bravant l'ordre d'amener lancé contre lui ; il avait en vain cherclié M. de Feutray partout. Personne ne savait ce qu'il était devenu.

— Puisque je vous ai retrouvé maintenant, ajouta André en terminant, laissez-moi vous jurer encore sur riionneur que je ne vous ai rien dit qui ne fût vrai. Réhabilitez dans votre esprit celle qui a été la victime de sa pitié et de voire colère. Quant à moi, depuis cet épouvantable événement, ma vie n'a été qu'un long supplice. Les remords ne m'ont pas fait grâce un moment. Je mets en vos mains le droit de disposer de mon existence. Tuez-moi. monsieur, si vous le voulez; je l'ai mérité. Mon crime a empoisonné vos jours; il vous a rendu criminel ; enfin, il a coûté la vie à la plus admirable, à la plus vertueuse, à la plus sainte des femmes.

Le comte de Feutray ne répondit pas.

Il pleurait. Il pleurait son erreur. Il pleurait la malheureuse Lucie. Il lui semblait qu'il venait seulement de la perdre.

André Descaude attendait toujours un mot du comte.

A la fin, M. de Feutray lui dit :

— Par les remords qui m'ont torturé alors que je

croyais avoir simplement fait acte de justicier, je comprends quelles ont dû être les tortures morales que vous avez endurées. Vivez, monsieur, vivez pour expier les fautes successives que votre seule faute a fait naître.

Le comte ne resta pas longtemps à Florence. Il revint précipitamment à Paris ; son premier soin fut de cliercher la tombe de Lucie, cette toiuLe qu'il ne connaissait pas, qu'il n'avait jamais voulu voir. Qu'était -elle devenue, la pauvre délaissée'/ Sous quel enchevêtrement de ronces devait-elle se trouver ? Dans quel isolement ? Dans quel abandon ?

Après bien des pas et des démarches, Jean obtint enfin le renseignement c[ull désirait si ardemment : la comtesse Lucie avait été enterrée dans un coin ombragé du Père-Lachaise qu"on lui désigna. Sans plus tarder, le comte se rendit au cimetière. Il avait hâte de demander pardon à sa victime de la cruelle, de l'irréparable eireur qu'il avait commise.

Enfin, au tournant d'une allée, le comte trouva le monument qu'il cherchait :

Une simple plaque de marbre blanc étendue sur le sol.

J'AI Tl'K MA FF.MME 060

Aucun nom sur In piorro ; mais luie date.

La date teriil)le.

Jean pâlit en la lisant. Du coup, il so sentit accablé. Il élait venu plein d'espoir, désireux de prier, de pleurer, de s'humilier devant le souvenir de celle qu'il avait tant aimée, de confesser sa faute dans un de ces entretiens mystérieux que les vivants ont avec les morts, de protester de son respect et de son amour pour celle qu'il avait si longtemps haïe et méprisée injustement. Il n'avait dans son cœur que des idées de douloureuse tendresse ; raffection première était revenue plus puissante que jamais. Il avait entrevu aussi je ne sais quelle miséricorde, quel oubli généreux, (juelle clémence sublime de la martyre. Et voilà que la toml}e froide, la tombe sans nom, lui rappelait, pour toute réponse, le jour fatal de son crime.

Le comte tom])a à genoux, Ijrisé par sa douleur, abimé dans l'anéantissement de son dernier rêve. C'en était donc fait. Tout était bien fini. Ni espoir, ni pardon. La tombe lui refusait jusqu'au droit do pleurer, jusqu'à la triste joie d'épeler un nom ndoré.

— Lucie ! Lucie !

Jean de Feutray répétait ce nom machinalement, avec des sanglots dans la voix, incapable de trouver une autre pi ière, un autre appel désespéré. D'ailleurs ce nom ne criait-il pas toute sa pensée, toute sa souffrance, tous ses regrets, tous ses remords ? Peu à peu, ce nom sans cesse

prononcé éclaira comme d'une lumière blanche la nuit (Vhorreur où son âme était plongée. Le comte se sentit moins torturé. Et devant la plaque de marbre sous laquelle reposait Lucie, il se mit à pleurer silencieusement.

Pendant cette longue contemplation, cette prière muette, il lui sembla que la tombe changeait d'aspect. La date vengeresse n'occupa plus seule sa pensée et son regard. Il vit le marbre blanc, absolument pur, comme au premier jour, et beau dans son insensibilité sereine. C'était bien là la tombe calme d'une sainte débarrassée des haines et des colères humaines.

A ce moment, un bruit de pas craquant sur le sable de l'allée se fit entendre derrière le comte. Celui-ci ne se retourna pas. Cependant le bruit devint plus distinct. Jean vitpasser comme une ombre près de lui. Il sentit le frôlement d'une robe contre son vêtement, une main, délicate et fine, s'avança et posa sur le marbre blanc une couronne de jais noir.

Le comte releva la tête, étonné.

Près de lui se tenait une lemme, une jeune fille. Jean de Feutray la regarda avec égarement, se demandant s'il rêvait, s'il était devenu fou. C'était elle qu'il voyait, telle qu'elle lui était apparue la première fois, telle qu'il l'avait connue jeune fille, telle qu'il l'avait aimée. La ressemblance était si parfaite, que le comte ne put retenir le cri qui partit de son cœur.

J'AI TUK MA FEMMi: 3U7

— Lucie !

Il y avaitdans sa voix un accent si déchirant, dans ses regards tant d'expression, dans son geste tant d'élan que la jeune fille recula instinctivement, plus surprise cependant qu'effrayée.

— Pardonnez-moi, reprit le comte; je vous ai fait peur.

La jeune fille répondit.

— Peur? Non. Je vous ai vu pleurer sur la tombe de ma mère.

En entendant ces mots prononcés par une voix dont le timbre éveillait ses plus doux souvenirs, Jean de Feutray se sentit pénétré de reconnaissance et de j(ne. Il avait sa fille devant lui, sa fille, image vivante de celle qu'il avait tant aimée.

Obéissant à un mouvement spontané de son cœur, avant d'embrasser l'enfant qui lui était rendue, il s'agenouilla sur le marbre et les yeux remplis de douces larmes.

— Lucie, s'écria-t-il, tu m'as donc pardonné puisque tu m'envoies notre enfant.

Sur ce mot, le comte se releva. Un doute affreux venait de s'imposer à son esprit. Sa fille savait peut-être le terrible drame dont il avait été le héros ! Voudrait -elle reconnaitre maintenant, voudrait-elle embrasser comme son père celui dont la justice sanglante et aveugle avait à la fois privé sa mère de la vie et de l'honneur ? Mais

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colto noire pensée s'effaça aiissilôl ; au sourire ému et attendri, aux yeux brillants de joie de la jeune fille, le comte Jean comprit qu'elle ignorait tout, qu'on lui avait tout caché.

Ah 1 le hon baiser paternel !

Cette fois, c'était bien le pardon de la morte.

Après le premier moment d'effusion, la jeune fille présenta à son père la personne qui l'accompagnait et qui s'était tenue à l'écart. C'était une religieuse d.'un des couvents les plus ren jmmés de Paris à qui Berthe de Feutray avait été confiée à la mort de son grandpère, le dernier 2)arent qu'elle eût du côté maternel.

— Il fallait bien que j'aille au couvent, continua Berthe, vous n'étiez pas là. 0 le vilain père. J'espère bien que maintenant vous renoncez à ces grands voyages qui vous ont retenu si longtemps loin de moi.

— Oui, oui, dit-il, nous ne nous quitterons plus. Je ne veux plus vivre que pour vous... que pour toi.

C'était délicieux cette causerie du père et de la fille. En écoutant la voix d'or de Berthe, en contemplant son visage d'ange, Jean de Feutrtiy se sentait transformé. Sa misanthropie, sa sécheresse de cœur, ses brusqueries des derniers temps disparaissaient comme par enchantement. Il devenait meilleur. Il comprenait qu'il pouvait vivre désormais, ayant près de lui ce rayon, cette fleur de seize ans. Triste, il le serait toujours; mais, du moins, il avait au fond de S!>n àme une sainte à adorer et h ses

côtés une idolo dornièro à laquelle il se dévouerait entièrement.

Le comte de Feulray retourna à Port-Navalo avec sa fille.

En entrant dans sa maison, il fut frappé de l'air craintif de « la petite » et de Le Bilec. Le pilote et l'orpheline n'avaient pas changé, cependant. Tels ils étaient avant son départ pour Florence, tels il les retrouvait. Seulement, il les voyait avec d'autres yeux, avec un autre cœur.

— Qu'avez-vous donc? leur dit-il d'une voix douce. Au son de celte voix, qui n'avait plus sa sécheresse

habituelle, « la petite » tressaillit et regarda son bienfaiteur avec une expression d'intérêt et d'espoir, si touchante, que le comte comprit tout.

De son côté, Le Bilec ouvrait des yeux énormes.

— Mes pauvres amis, dit le comte de Feutray, je vous ai bien fait souffrir aussi. J'ai méconnu votre dévouement. Je vous ai maltraités. Il ne faut pas m'en vouloir ; j'étais si malheureux.

— Ah ! dit Le Bilec, je ne vous en veux pas, mais, puisque vous voulez bien reconnaître que vous avez été quelquefois un peu... un peu sévère, eh bien...

— Quoi? Achève.

— J'ai envie de vous demander quelque chose qui me rendra le plus heureux de tous les hommes passés, présents et à venir.

— Explique-toi.

— Eh Lien, mon capitaine, si c'était un effet de votre bonté, souriez-moi seulement un peu, dame !

Le comte ne put s'empêcher de sourire doucement de cette naïveté, pendant que Berthe éclatait franchement de rire. Elle eût pu rire davantage, jamais sa joie n'eut égalé celle de Le Bilec. Le pilote, fou de bonheur, prit la petite par la main et l'embrassa devant le comte.

— Vous comprenez. Elle me l'avait promis, dame I Que je suis heui^eux !

Le comte se fit expliquer l'histoire. A la fin :

— Alors, tu consens, petite ?

— Oui, dit-elle.

— Vous savez que je fournis la dot, fit le comte.

— Et moi la marraine, ajouta Berthe.

Un mois après, la maison de la Pointe était complètement transformée. Tout y était devenu souriant et gai. Berlhe avait opéré ces métamorphoses.

— Je veux que tout soit beau ici, disait-elle, et que tout le monde soit heureux, ajoutait-elle en regardant son père.

Elle était si heureuse elle-même, après s'être vue orpheline, après avoir connu l'isolement, de vi\Te près d'un père, dont on lui avait peu parlé et qu'elle trouvait si excellent en toutes choses, aussi employait-elle tout son cœur à le satisfaire.

JAl TUE MA FEMME 371

Dans la douce atmosphère dont l'enveloppait l'amour de sa fille, Jean de Feutray goûtait enfin la joie dont il avait été privé toute sa vie. Il se sentait l'objet d'une affection vraie. Il avait retrouvé, avec le calme de l'esprit, la foi dans le bien, la générosité de Tâme, toutes ses belles qualités. 11 pouvait penser au passé, sinon sans tristesse du moins sans cette âpre douleur qui l'étreignait autrefois. La certitude de la pureté de sa première femme, tout en avivant ses regrets, éclairait du moins la sombre époque de sa vie d'une lumière blanche. Puis il avait près de lui Berthe, dont il s'appliquait à développer les bons sentiments, à perfectionner l'éducation. Il voulnit la rendre parfaite, comme sa mère. Cette mission paternelle était désormais son point d'appui dans la vie, sa raison d'être, sa consolation, on pourrait presque ajouter son bonheur.

La vie des hôtes de Port-Navalo s'écoula ainsi paisiblement pendant tout l'été. L'automne vint amenant les premiers froids et les grosses mers.

— Dès que l'hiver viendra, dit le comte à sa fillé^ nous partirons. Nous irons vers les pays de soleil. Je te montrerai l'Italie ou l'Espagne, à ton choix.

Huit jours avant le moment fixé pour le départ, une tempête éclata sur les côtes de Bretagne. De son observatoire, le comte aperçut à quelque distance de la côte, près de la roche de Ménljaii, un bâtiment de fort tonnage

Sri J'AI TUE MA FEMME

qui faisait de< :?ig'naux de détresse. Il appela aussitôt son second marin.

— A nous deux, lui dit-il. Inutile de prévenir le Bilec, il ne faut pas déranger les nouveaux mariés.

— Que vas-tu faire ? lui demanda Berthe.

— Ma chère enfant, il y a là des hommes en danger de mort tout près d'ici. Je vais chercher à les sauver.

— Ah! mon père 1 fit-elle, en se jetant à son cou tout en larmes.

— Berthe, dit le comte, ce n'est pas toi, j'espère, qui me conseillerais de manquer à mon devoir?

— Non, non; mais embrasse-moi encore.

Il l'embrassa tendrement et partit. Ah! jamais le devoir ne lui avait paru aussi pénible.

La mer était épouvantablement mauvaise. Malgré la furie des lames, la Mouette sortit du port et chercha à. rejoindre le navire dont la situation paraissait très compromise. Quelque accident devait être arrivé à la machine, car il ne résistait })as à la lame (fui le poussait sur la roche.

Avant que Jean et son compagnon eussent pu s'approcher du navire, la catastrophe prévue se produisit. La coque alla donner contre le récif. Un long cri de désespoir, un cri poussé par cin(|uanle voix peut-être, arriva jusqu'à la Mouette.

— Hardi ! cria le comte Jean.

Après des efforts surhumains, il parvint entm à arri-

J'AI TUK MA FEMMF. 373

ver près du hAlimont, dont iino moitié était sous l'eau. L'arrière seul émeriieail encore. C'était là que les passagers et Tcquipage s'étaient réfugiés. Les naufragés n'étaient plus que douze en tout. Jean fit signe qu'on lui jetât un cordage.

Grâce à l'habileté de sa manœuvre, un va-et-vient fat établi entre la Mouette et les débris du navire. De son embarcation, Jean commandait la manœuvre. Sur le ])âtiment, un bomme, un passager, à défaut des officiers disparus, dirigeait le sauvetage.

— Je m'y connais, disait-il; ce n'est pas la première fois que cela m'arrive.

Lorsque huit des naufragés eurent été recueillis à bord de la Mouette^ Jean s'aperçut que le bateau pilote courait risque de se perdre aussi s'il augmentait encore sa charge. Alors il prit le parti de conduire à terre ceux qu'il avait déjà à son bord. Rude et difficile besogne qu'il accomplit cependant en dépit de la lame qui d(mnait de furieux assauts à l'embarcation. Enfin, les naufragés furent déposés à terre.

— Maintenant, aux autres, dit le comte.

Le terrible voyage recommença dans la direction de l'épave, rendu plus difficile encore par la fatigue de la Mouette dont les flancs et la mâture craquaient sinistrement. A chaque instant, il semblait que la coque allait s'émietter sous l'effort redoublé de la mer. Une lame plus rude que les autres brisa du même coup le beau-

pré et le gouvernail au moment où le comte de Feutray arrivait près du bâtiment perdu. La même poussée furibonde du ilôt emporta la Mouette désemparée et la jeta contre le navire auquel elle allait porter secours.

Jean précipité contre le bordage sentit venir à lui la mort, qu'il avait si longtemps appelée en vain, et qui venait maintenant l'arracher à son bonheur naissant. Il murmura un nom, que l'on devine, et perdit connaissance étourdi par le choc.

Une heure après le comte Jean de Feutray revint à lui. La première personne qu'il aperçut au chevet de son lit, ce fut Berthe dont le visage s'éclaira d'une expression -de bonheur indicible.

— Sauvé! s'écria-t-elle.

— Parbleu I répondit une voix joyeuse que le comte reconnut aussitôt pour celle de Lucien Barda}*. Je vous disais bien, mademoiselle, qu'il n'était qu'étourdi.

Le plaisir de se sentir renaître, la joie de revoir sa fille, la surprise de retrouver son meilleur ami tirèrent complèlement le comte de sa torpeur. Après avoir embrassé Berthe et serré la main de Lucien :

— Comment suis-je arrivé ici? demanda-t-il.

— C'est monsieur, lit Berthe, à qui tu dois

— Tu ne me dois rien du tout, reprit vivement Lurien. Je l'avais reconnu lorsque tu es venu à notre

secours. Quand j'ai vu ta barque se Lriser, j'ai sauté à l'eau naturellement. J'ai eu la chance de te saisir. Une épave flottait à côté de toi. Je t'ai ficelé dessus avec ma ceinture, que je n'avais pas oubliée cette fois par bonheur. Et nous sommes arrivés à terre. Voilà tout.

— Ahî mon ami, si tu savais quel immense service tu m'as rendu ! Je tiens à la vie maintenant, ajouta le comte en jetant un regard du côté de sa fille. Vois-tu, Lucien, le vrai bonheur ici-bas, ce sont les enfants qui le donnent.

— Ah ! fit Lucien Bar<:lay avec un soupir, tu as raison. Malheureusement je n'en aurai jamais. •

— Pourquoi?

— Tu es bon ! parce qu'il faut se marier pour obtenir ce bonheur-là... et c'est quelquefois le payer bien cher. Du reste, j'ai mon plan ; ma fortune est faite. Je renonce au Brésil et au Boulevard. Je vais courir la France ; et je tâcherai de me procurer des neveux, fussent-ils d'occasion. Tu comprends, c'est très simple. Je chercherai une famille honnête, et je lui demanderai de vouloir bien m'accepter en qualité d'oncle. N'ayant pas d'enfants à moi, j'aimerai ceux des autres.

— Dis donc, Lucien, si tu voulais te contenter d'une nièce... Tu resterais avec nous. Nous serions si heureux tous trois.

— Oh! oui, fit Berthe avec élan.

— Allons, reprit le comte, entre en fonctions, et embrasse ta nièce.

Berthe s'était approchée de Lucien, celui-ci la prit clans ses bras et l'embrassa paternellement sur le front.

Puis aussitôt.

— Enfin, j'ai trouvé ma voie, s'écria-t-il. Il y en a qui naissent avocats, généraux, ministres ou rôtisseurs: moi, je suis né oncle!

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